Victor Hugo

De
MICHEL WINOCK RETRACE DANS CE LIVRE l’itinéraire politique de Victor Hugo, né dans une famille royaliste, chantre des ultras catholiques dans sa jeunesse, progressivement converti à la République, farouche opposant à la peine de mort, défenseur des miséreux, cherchant à son retour d’exil à effectuer une médiation entre la Commune et le gouvernement bourgeois.
Dans un récit vif et inspiré, Michel Winock donne à lire la trajectoire politique de Victor Hugo, qui eut droit à sa mort, le 22 mai 1885, à des funérailles nationales de la part de la Troisième République.
 
Ce livre a été préparé à la suite d’une série de conférences prononcées à l’université de Bâle en 2002, à l’invitation du professeur Robert Kopp
Publié le : jeudi 1 octobre 2015
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EAN13 : 9782362800634
Nombre de pages : 80
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MICHEL WINOCK RETRACE DANS CE LIVRE l’itinéraire politique de Victor Hugo. Né dans une famille royaliste, celui-ci fut d’abord le chantre des ultras catholiques et ce n’est que progressivement qu’il se convertit à la République. Farouche opposant à la peine de mort, défenseur des miséreux, il cherchera à son retour d’exil à effectuer une médiation entre la Commune et le gouvernement bourgeois. Dans ce récit vif et inspiré, Michel Winock nous donne à lire — à travers une sorte d’épure magistrale — l’intégralité de la trajectoire politique du jeune poète desOdes et Ballades, qui aura droit, finalement, à des funérailles nationales de la part de la Troisième République. Ce livre a été préparé à la suite d’une série de conférences prononcées à l’université de Bâle en 2002, à l’invitation du professeur Robert Kopp. Michel Winock est historien, spécialiste de l’histoire de la République française, à laquelle il a consacré une quarantaine d’ouvrages.
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© 2015 Éditions Thierry Marchaisse ISBN (ePub) : 978-2-36280-063-4
Michel WINOCK
VICTORHUGO
Octets• THIERRY MARCHAISSE
1
Mortà la mort
Dans leJournal d’un poèted’Alfred de Vigny, on peut lire, à la date du 23 mai 1829, peu de semaines après la publication duDernier jour d’un condamnéde Victor Hugo : « En 1822, lorsque parurent sesOdes,Victor Hugo se donnait pour Vendéen et sa mère me le dit souvent natif d’un bourg voisin de Châteaubriant ; alors il rédigeait avec ses frèresLe Conservateur littéraire: il était dévot […] M. de Chateaubriand était son dieu […] M. de Lamennais fut son second prophète : il fut alors presque jésuite et crut en lui. Aujourd’hui, il vient de me déclarer que, toutes réflexions faites, il quittait le côté droit et m’a parlé des vertus de Benjamin Constant. » Et Vigny de regretter le temps où Victor « était un peu fanatique de dévotion et du royalisme ; chaste comme une jeune fille, un peu sauvage aussi, tout cela lui allait bien ; nous l’aimions ainsi ». En éliminant ce qui appartient au ressentiment propre à Vigny, qu’y a-t-il de vrai dans ce raccourci ? Hugo, de fait, a commencé sa carrière poétique, poétique et politique, car alors les deux sont tout un, sous le drapeau blanc de la Restauration, royaliste et catholique. Dans la préface de son premier recueil, lesOdes, en 1822, il écrit : « Il y a deux intentions dans la publication de ce livre, l’intention littéraire et l’intention politique ; mais, dans la pensée de l’auteur, la dernière est la conséquence de la première, car l’histoire des hommes ne présente de poésie que jugée du haut des idées monarchiques et des croyances religieuses. » Catholique donc, mais « dévot », « presque jésuite », certainement pas. Hugo rechigne à aller à la messe, à faire ses Pâques comme le lui demande l’abbé Lamennais. Non, il est catholique parce que royaliste, catholique en politique, un catholique de raison, une raison que lui commande l’alliance du Trône et de l’Autel. Il n’empêche : à vingt ans, le jouvenceau passe pour le poète du parti ultra. Dans ce premier recueil, la deuxième ode est dédicacée à Chateaubriand, et s’intituleLa Vendée: « Vendée, ô noble terre ! ô ma triste patrie ! » Dans le credo contre-révolutionnaire, le souvenir de l’insurrection vendéenne répond au besoin d’une histoire sacrée. Hugo en a prévenu son lecteur dans sa préface : il fait de la politique dans ses vers. La troisième ode, offerte aux Vierges de Verdun, autres martyres de la Révolution, le confirme ; et la quatrième, intituléeQuiberon,où tentèrent de débarquer les émigrés, en 1795, pour prêter main-forte aux Vendéens ; et la cinquième ode, consacrée à Louis XVII, « roi couronné d’épines ». Faut-il poursuivre ? Citer les odes sur la mort du duc de Berry, sur la naissance du duc de Bordeaux ? Lejeune Victor Hugo ne met pas son drapeau dans sa poche. On peut s’étonner. Le père d’Hugo, ce « héros au sourire si doux » – comme il l’honorera plus tard –, était général des armées napoléoniennes, après avoir participé aux guerres révolutionnaires. Une filiation qui ne devrait pas conduire au parti d’un Louis XVIII, ramené en France dans les fourgons de l’étranger, et restauré par les vainqueurs de Napoléon. Mais le jeune Victor, né en 1802, n’a que treize ans au moment de Waterloo. N’a-t-il pas subi alors l’influence de sa mère, favorable aux Bourbons ? À dire vrai, sa mère, Sophie Trébuchet, mariée à celui qui est devenu le général Léopold Hugo, n’a pas de convictions catholiques. Sa famille est de la région nantaise, elle a des proches en Vendée, oui, mais elle a été éduquée dans un esprit voltairien. Si elle applaudit la Restauration, c’est que le retour du roi est une évidente revanche contre son général de mari, qu’elle déchire à pleines dents, et duquel elle est séparée. Léopold, qui s’est battu jusqu’au bout pour Napoléon et même après les Cent-Jours – car gouverneur de Thionville assiégé, il avait refusé de capituler et avait tenu tête jusqu’au 13 novembre 1815 –, est le vaincu de l’Histoire ; il est aussi le vaincu de la petite histoire, de l’histoire conjugale. Réduit à l’état de demi-solde, consigné à Blois en résidence surveillée, il y végète aux côtés de sa maîtresse, Catherine Thomas. Le jeune Victor, lui, le 17 juillet 1815, au moment où son père le général tirait les derniers coups de feu de l’Empire, a écrit sur sa grammaire latine : « Vive le roi ! »
Hugo, ainsi que son frère Eugène, a pris le parti de Sophie, contre Léopold. Celui-ci n’est qu’un mauvais souvenir de leur enfance, un père autoritaire qui a voulu les enfermer dans des collèges affreux, les priver de l’affection de leur mère, en confiant leur sort à sa sœur Marguerite Martin-Chopine, que les enfants détestent et appellent Goton. Le choix politique du premier Hugo est ainsi étroitement lié au drame familial dont il a été la victime avec son frère Eugène. D’autres raisons l’y ont poussé. Écrivain d’une précocité étonnante (ne donne-t-il pas à lire à sa mère une tragédie en vers,Irtamène, qu’il compose à moins de quatorze ans ?), il se convainc très tôt qu’il ne sera pas polytechnicien comme le voudrait son père, ou avocat, comme il lui laissera croire plus tard, mais poète, écrivain, auteur dramatique. Or un modèle s’impose à lui, comme à tant de jeunes gens de sa génération, celui de Chateaubriand, l’auteur duGénie du christianismele pamphlétaire anti-napoléonien qui a écrit et De Buonaparte et des Bourbons, le grand écrivain devenu le chantre du parti ultra. On prête ce mot à Hugo, qu’il aurait prononcé à quatorze ans : « Je veux être Chateaubriand ou rien.» Vrai ou apocryphe, la formule en dit long sur l’admiration du jeune poète pour celui qu’on appelle « l’enchanteur », et sur son désir de gloire. Pensionnaires chez Cordier, tout en suivant les cours du collège Louis-le-Grand, Victor et Eugène ont écrit, très jeunes, des poèmes, et obtenu des lauriers très verts. Ils participent aux concours de l’époque, le concours de poésie de l’Académie française, les Jeux floraux de Toulouse. À l’Académie, Victor est classé neuvième, il n’a que quinze ans ; les journaux parlent du prodige. L’année suivante, ses études secondaires terminées, il fait accroire à son père, qui lui verse une pension, qu’il se lance dans des études de droit. En fait, il a pris un autre parti ; entrer sans plus attendre dans la carrière des lettres. C’est alors qu’il compose des odes qui entreront dans ses premiers recueils, toutes pénétrées de royalisme et d’esprit ultra, dans le sillage de Chateaubriand. L’auteur deRené, pair de France, dont l’ambition est d’être ministre, vient de fonder, avec quelques écrivains de son bord, un journal de haute tenue, de périodicité irrégulière (il fallait éviter la censure qui pesait sur les périodiques), et qui rencontre tout de suite un grand succès :Le Conservateur,parut d’octobre 1818 à mars 1820. Les qui frères Hugo, Eugène, Victor, mais aussi leur aîné Abel, rêvant d’une revue littéraire, réalisent leur rêve, en l’inscrivant dans la mouvance duConservateuret en lui donnant pour titreLe Conservateur littéraire.Victor Hugo en fournit la plupart des textes, signés, non signés, signés de pseudonymes ou d’initiales, et où il manifeste ce qu’Alfred de Vigny appellera, rappelons-le, son fanatisme royaliste. Et, c’est nouveau, son catholicisme ostensible, Hugo était alors un jeune homme chaste, nous dit Vigny, rien de plus vrai. Très tôt, il était tombé amoureux d’Adèle Foucher, dont les parents étaient des amis de sa mère. Amour sublimé, ô combien. Le poète ne manquait ni de rime ni de déraison pour faire d’Adèle, une oie blanche, une petite bourgeoise, jolie mais quelque peu insignifiante, une déesse adorée. Les deux n’ont pas vingt ans, Victor n’a pas de profession, Adèle n’a pas de fortune : des deux côtés, les parents se montrent longtemps opposés à ce mariage. Or Victor Hugo perd sa mère bien-aimée, le 27 juin 1821. C’est du père, Léopold, toujours à Blois, qu’il doit obtenir l’autorisation du mariage : il n’a que dix-neuf ans. Ce désir de mariage avec une jeune personne dont les parents sont pleins de respect pour la religion a joué aussi dans l’adhésion d’Hugo au catholicisme. En tout cas, il lui faut un certificat de baptême. Léopold, toujours à Blois, sollicité, répond à son fils qu’il n’est probablement jamais passé par les fonts baptismaux. Lui faudra-t-il se soumettre à un tardif baptême en chambre, lui qui glorifie le catholicisme comme un patriarche ! Non. Son père lui enverra une attestation, et son ami l’abbé Lamennais lui signera un billet de confession de complaisance. On peut dire que Victor Hugo ne fut jamais catholique, que de parti pris royaliste, et que de convenance sociale : pour se marier avec Adèle.
Ce mariage, célébré en l’église Saint-Sulpice, le 12 octobre 1822, a été l’occasion du rapprochement avec le père, qu’il revoit enfin à Paris l’année suivante. On peut conjecturer que ces retrouvailles ont exercé une influence dans l’évolution politique de Victor Hugo. En apparence, comme l’écrit Stendhal. Hugo est toujours alors « le véritable poète du parti ultra ». En 1821, il a adhéré à la Société royale des Bonnes Lettres, proche du pouvoir. Il reçoit une pension du roi, à la demande de la duchesse de Berry. Un événement l’éloigne cependant de ce pouvoir qui le gâte : la manière dont son dieu, Chateaubriand, a été chassé de son ministère des Affaires étrangères, en juin 1824. Le vicomte passe à l’opposition, et Hugo le suit. Mais le roi meurt. Son frère le comte d’Artois lui succède, sous le nom de Charles X. Le nouveau roi décore Hugo de la Légion d’honneur et il l’invite à son couronnement. Il y va. Il y va aussi – dernier acte d’allégeance au pouvoir – d’une odeSur le Sacre de Charles X,qui lui vaut une entrevue bien terne avec le souverain et un service de table de la manufacture de Sèvres plus brillant pour le jeune ménage. Hugo poursuit son œuvre. Il a publiéHan d’Islande, il donneBug-Jargal ; il s’attelle maintenant à un grand drame, ceCromwelldoit démontrer la pertinence et la force qui du théâtre romantique contre les attardés d’un théâtre classique qui tiennent encore le haut du pavé, les salles subventionnées et la plupart des grands journaux. Pendant qu’il achève sa pièce, Hugo donne les signes de sa lente évolution politique. En février 1827, il compose son odeÀ la colonne de la place Vendôme, cecoulé monument dans le brome des canons pris à l’ennemi en 1806. C’est le sceau de la réconciliation avec le père. C’est l’aveu d’une sympathie bonapartiste, à l’heure où l’opposition libérale s’est emparée de la légende napoléonienne contre la monarchie des Bourbons :
« Débris du Grand Empire et de la Grande Armée, Colonne, d’où si haut parle la renommée ! Je t’aime : l’étranger t’admire avec effroi. J’aime tes vieux héros, sculptés par la Victoire, Et tous ces fantômes de gloire Qui se pressent autour de toi. »
D’un côtéCromwell, la révolution théâtrale ; d’un autre côté, l’ode à la Colonne, un pas de plus vers l’opposition libérale, dont le chef, nous rappelait Vigny, est Benjamin Constant Au moment où, sous Villèle, le gouvernement se durcit, traque la presse, la menace d’une nouvelle loi de censure qui, par dérision, s’appelle « de justice et d’amour », tandis que Charles X, passant en revue la garde nationale, s’entend crier derrière ses pas : « À bas les jésuites ! », « Vive la liberté de la presse ! » ; dans cette année même, 1827, où les funérailles du député libéral Manuel provoquent une immense manifestation au Père-Lachaise, Victor Hugo poursuit sa mue politique. Le premier événement, c’estCromwell, qui paraît en librairie le 5 décembre 1827. Événement majeur dans l’histoire littéraire, moins par cette pièce elle-même, qui est injouable, que par sa préface, véritable manifeste du nouveau théâtre. Contrairement à la tragédie classique, ligotée par ses règles, Hugo proclame la liberté dans l’art, que seul le drameexprimer, en peignant l’homme dans sa totalité, à la fois sublime et peut grotesque. « La poésie de notre temps est donc le drame ; le caractère du drame est le réel ; le réel résulte de la combinaison toute naturelle de deux types, le sublime et le grotesque, qui se croisent dans le drame, comme ils se croisent dans la vie et dans la création. » La nouvelle poétique théâtrale est abondamment commentée dans la presse. La bataille entre classiques et romantiques redouble. Sainte-Beuve, critique du journalLe Globe, prend parti pour Hugo. Les deux hommes se lient d’amitié, il faudra cependant mettre en pratique la théorie :Cromwellimpossible à monter, à cause du nombre des étant personnages notamment, Hugo feraMarion de Lorme.En vain, car la pièce n’obtient pas le visa de censure. Entre-temps, Alexandre Dumas fait applaudir sonHenri III.C’est fait,
le théâtre romantique est en scène. En février 1830, ce sera l’apothéose, avec la furieuse bataille d’Hernani. Hugo, cependant, mène toujours de multiples entreprises parallèles. Il fait des enfants – Léopoldine, Charles, François-Victor –, il fait des poèmes – ce sont bientôtLes Orientales –, il fait du théâtre, et il se lance dans un récit, qui sera peut-être son acte politique le plus fort sous la Restauration :Le dernier jour d’un condamné. Comme son titre l’indique, c’est l’histoire d’un homme, prisonnier, jugé, condamné, qui attend la mort dans sa cellule. Qu’a-t-il fait ? Le lecteur n’en saura jamais rien. En recevant le manuscrit, l’éditeur Gosselin s’émeut. Comment intéresser le public avec un personnage impersonnel ? Hugo le rabroue avec hauteur : « La lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire est la première de ce genre que je reçois. Jusqu’ici – et c’est à regret que je suis forcé de rappeler cela – les libraires, de ma main, avaient pris sans lire. » Gosselin s’exécute. Hugo a une bonne raison de ne pas personnaliser son condamné : à travers lui, c’est la peine de mort qui est en question ; ce sont tous les condamnés à mort, quoi qu’ils aient fait, qui sont évoqués, dans cet état d’attente infernale du châtiment. Il s’en expliquera dans une préface à l’édition de 1832 : « L’auteur aujourd’hui peut démasquer l’idée politique, l’idée sociale, qu’il avait voulu populariser sous cette innocente et candide forme littéraire. Il déclare donc, ou plutôt il avoue hautement queLe dernier jour d’un condamnén’est autre chose qu’un plaidoyer, direct ou indirect, comme on voudra, pour l’abolition de la peine de mort. […] Et pour que le plaidoyer soit aussi vaste que la cause, il a dû, et c’est pour cela queLe dernier jour d’un condamnéainsi fait, élaguer de toutes parts dans son sujet le contingent, est l’accident, le particulier, le spécial, le relatif, le modifiable, l’épisode, l’anecdote, l’événement, le nom propre, et se borner (si c’est là se borner) à plaider la cause d’un condamné quelconque, exécuté un jour quelconque, pour un crime quelconque. » D’où lui est venu ce besoin d’entamer cette campagne ? Une longue campagne, puisque, de son vivant jusqu’à sa mort, Victor Hugo n’aura de cesse, à chaque fois qu’il le pourra, de condamner la peine de mort. Bien plus tard, en 1862, il s’en expliquera dans une lettre à un citoyen de Genève, à un moment où Genève entreprend de réviser sa Constitution et s’interroge sur la peine de mort :
« À Paris, en 1818 ou 19, un jour d’été, vers midi, je passais sur la place du Palais de justice. Il y avait là une foule autour d’un poteau. Je m’approchai. À ce poteau était liée, carcan au cou, écriteau sur la tête, une créature humaine, une jeune femme ou une jeune fille. Un réchaud plein de charbons ardents était à ses pieds devant elle, un fer à manche de bois, plongé dans la braise, y rougissait, la foule semblait contente. Cette femme était coupable de ce que la jurisprudence appellevol domestiqueet la métaphore banale,danse de l’anse du panier.Tout à coup, comme midi sonnait, en arrière de la femme et sans être vu d’elle, un homme monta sur l’échafaud ; j’avais remarqué que la camisole de bure de cette femme avait par-derrière une fente rattachée par des cordons ; l’homme dénoua rapidement les cordons, écarta la camisole, découvrit jusqu’à la ceinture le dos de la femme, saisit le fer dans le réchaud et l’appliqua, en appuyant profondément, sur l’épaule nue. Le fer et le poing du bourreau disparurent dans une fumée blanche. J’ai encore dans l’oreille, après plus de quarante ans, et j’aurai toujours dans l’âme l’épouvantable cri de la suppliciée. Pour moi, c’était une voleuse, ce fut une martyre. Je sortis de là déterminé – j’avais seize ans – à combattre à jamais les « mauvaises actions de la loi. »
Plus tard, en 1823, il est témoin d’un autre spectacle, plus noir encore. Il s’agit de la montée à l’échafaud d’un parricide, Jean Martin. Adèle, dansVictor Hugo raconté par un témoin de sa vie,écrit :
« Au Pont-au-change, la foule était si épaisse qu’il devint difficile d’avancer, MM, Victor Hugo et Jules Lefèvre purent cependant gagner la place [de Grève]. Les maisons regorgeaient de monde. Les locataires avaient invité leurs amis à lafête; on voyait des tables couvertes de fruits et de vins ; des fenêtres avaient été louées fort cher ; des jeunes femmes venaient s’accouder à l’appui des croisées, verre en main et riant aux éclata, ou minaudant avec des jeunes gens. Mais bientôt la coquetterie cessa pour un plaisir vif ; la charrette arrivait. Le patient, le dos tourné au cheval, au bourreau et aux aides, la tète couverte d’un chiffon noir rattaché au cou, ayant pour tout vêtement un pantalon de toile grise et une chemine blanche, grelottait sous une pluie croissante, l’aumônier des prisons, l’abbé Montés, lui parlait et lui faisait baiser un crucifix à travers son voile. M. Victor Hugo voyait la guillotine de profil ; ce n’était pour lui qu’un poteau rouge. Un large emplacement gardé par la troupe isolait l’échafaud ; la charrette y entra, Jean Martin descendit, soutenu par les aides, puis, toujours supporté par eux, il gravit l’échelle. L’aumônier monta près de lui, puis le greffier, qui lut le Jugement à haute voix. Alors le bourreau leva le voile noir, fit apparaître un jeune visage effrayé et hagard, prit la main droite du condamné, l’attacha au poteau avec une chaîne, saisit une hachette, la leva en l’air ; mais M. Victor Hugo ne put pas en regarder davantage, il détourna la tête, et ne redevint maître de lui que lorsque leHa !la de foule lui dit que le malheureux cessait de souffrir. Le livre de Victor Hugo,Le dernier jour d’un condamné,est éreinté par la critique. Pour d’apparentes raisons littéraires ; qu’est-ce que ce condamné dont on ne sait rien ? « Ce criminel n’a pas eu de passé, écrit Nodier dansLe Journal des débatsil vient là, sans ; antécédent, sans souvenirs : on dirait qu’il n’a pas vécu avant d’être criminel. » Mais aussi, mats surtout, on ne pardonne pas à Hugo ce plaidoyer implicite qu’il fait en faveur de l’abolition. Dans Lecuré de village,Balzac, défendant les thèses traditionalistes, parlera du« Dernier jour d’un condamné,sombre élégie, inutile plaidoyer contre la peine de mort, ce grand soutien des sociétés… » C’est bien le cœur du problème. Hugo, comme tous les abolitionnistes qui viendront après lui, nie absolument l’efficacité sociale de la peine de mort. Pourquoi la société, anonyme, abstraite, aveugle, se ferait-elle aussi criminelle que les criminels ? Doit-elle s’exonérer du « Tu ne tueras point » ? La lutte pour l’abolition de la peine de mort lui paraît civilisatrice entre toutes. Les exécutions ne sont pas des exemples qui dissuadent, mais des contre-exemples qui encouragent la férocité humaine. « Nous nions que le spectacle des supplices produise l’effet qu’on en attend. Loin d’édifier le peuple, il le démoralise et ruine en lui toute sensibilité, partant toute vertu. » L’exécution publique fascine plus qu’elle ne terrorise ; elle donne à admirer le courage de ceux qui bravent la mort en braves ; elle pérennise la loi du talion des hommes restés dans l’état de nature : œil pour œil, dent pour dent, tête pour tête ; elle déconsidère l’autorité qui n’a pas eu l’autorité d’empêcher le pire, le crime, la barbarie première. Mais, dissimulée, en tapinois, hors des yeux de la foule, derrière les murs de la prison, l’exécution dit la honte d’un État, d’une justice d’État qui règle ses comptes en cachette. Pire que tout, elle est, dans tous les cas, l’aveu d’une désespérance, que l’homme abîmé dans le crime ne pourra jamais se racheter. « De deux choses l’une : Ou l’homme que vous frappez est sans famille, sans parents, sans adhérents dans ce monde. Et dans ce cas, il n’a reçu ni éducation, ni instruction, ni soins pour son cœur ; et alors de quel droit tuez-vous ce misérable orphelin ? Vous le punissez de ce que son enfance a rampé sur le sol sans tige et sans tuteur ! Vous lui imputez à
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