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Vinyle Emoi

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Tout a démarré ce soir-là. Le soir de mon quarantième anniversaire. Une soirée de retrouvailles entre amis, dans la chaleur estivale d'un mois de juillet. Un moment de rêve pour le doux nostalgique que je suis. Un rêve inespéré et salvateur.
Je m’appelle Jean, je vis seul, séparé de mon ex-femme, Louise, la mère de ma fille Juliette, âgée de douze ans. Je suis devenu malgré moi un solitaire, souvent rempli de tristesse et de vague à l’âme. Mélancolique de cet amour perdu.
Tout a démarré ce soir-là, dans la chaleur de cette nuit d’été, entouré de ces amis bienveillants et veillant bien. Le cerveau embrumé par les rires, l’alcool, la joie et le plaisir de s’être retrouvés. Parmi les cadeaux, un objet à la fois neuf et suranné. Un vinyle. Un magnifique vinyle.
Tout a démarré ce soir-là, avec cet objet à l’esthétisme implacable bientôt déclencheur des nouveaux élans et de nouvelles quêtes insoupçonnées.
Quêtes musicales et amoureuses. Un nouveau départ à ma vie.
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Sebastien POUSSIN Vinyle Emoi
© Sebastien POUSSIN, 2018
ISBN numérique : 979-10-325-0113-9
Courriel : contact@laboutiquedesauteurs.com Internet : laboutiquedesauteurs.cultura.com
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« À Crocro, tu auras déclenché l’étincelle » « À ma famille et mes amis »
Tout a démarré ce soir-là.
« 1 »
Le soir de mon quarantième anniversaire.
Dans la chaleur estivale du mois de juillet, j’avai s réussi non sans efficacité à placer en quarantaine festive une demi-quarantaine de quarantenaires, tous aussi heureux les uns que les autres de se retrouver. Tous ces amis p roches, parfois un peu perdus de vue, que le chiffre quarante vous pousse à vouloir revoir, rassembler, entendre, sentir et toucher comme pour mieux freiner ce temps qui ne cesse de filer.
Ce fut une soirée de rêve pour le doux nostalgique que je suis. Devenu un peu solitaire, mobiliser tout ce monde fut pour moi ine spéré et ô combien flatteur. Mon petit égo bien endolori s’en réjouissait. Même si j’avais su gardé nombre d’amis, certains d’entre eux n’avaient plus croisé mon regard depuis … vingt ans. « Vingt ans ? On ne s’est pas vu depuis vingt ans ! ». C’était incroyable et bouleversant, j’avais l’impre ssion que cette phrase n’avait de sens que dans la bouche de mes parents lorsqu’ils m e parlaient de leur jeunesse. J’étais en même temps ému et flatté d’avoir suscité l’envie et l’intérêt à ceux-là de se revoir, de nous revoir Passés les bilans d’usage sur nos chemins empruntés , passés les comparaisons masculines de nos cuirs chevelus plus ou moins déga rnis et de nos cantines abdominales plus ou moins naissantes, passés les pa rtages culpabilisants mais assez rapides des photos de nos rejetons respectifs, aban donnés pour l’occasion aux papis, mamies et autres baby-sitters à dix euros de l’heur e TTC …passées toutes ces petites prises de marques un peu timides et conventionnelle s, un certain lâcher prise s’opéra, là dans mon jardin. Tout s’est amorcé ce soir-là donc, tel un nouvel él an à ma vie un peu cabossée. Impossible d’oublier ce point de départ. Ce commenc ement. Dans l’agitation émotionnelle de cette soirée de re trouvailles, au milieu des chants, danses, histoires et tout une pléiade de défis débi les que nos breuvages alcoolisés nous incitaient à relever, le temps s’était figé l’ espace d’un instant. Un bel instant. Dans ce tourbillon à la fois mélancolique et joyeux, nou s étions beaux. Les filles révélaient leurs charmes matures et magnifiques et nous étions heureux je crois de gigoter dans ce tourbillon adolescent, sans doute un peu raisonn é (quoique…).
C’est ce tourbillon qui me propulsa à une forme de nirvana sur mon échelle de bien-être, celle-là même qui participera quelques minute s plus tard, sans aucun doute, à la force du moment que j’allais vivre. Sans le savoir encore, ce moment allait véritablement changer mon petit univers assez routi nier et disons-le clairement, changer ma vie.
Là, au milieu de cette demi-quarantaine de cadeaux généreusement étalés sur une table, mon corps s’impactait de toutes ces charges électriques d’amitiés. Photos encadrées de nos voyages de jeunes insouciants, bou teilles de vins, plantes improbables, livres de photos, T-shirt vintage…tous ces présents me comblaient au plus haut point. — « Merci, merci vraiment les amis, je suis telleme nt heureux de vous avoir là ». À défaut de grand discours, j’avais préparé une cha nson à la guitare, « Never let me
down » de Depeche Mode qui me semble-t-il, évoquait un certain aspect de l’amitié. Entendre mes potes reprendre le refrain avec moi me bouleversa de plus belle. Et puis plus tard, Crocro m’offrit un autre cadeau. Crocro, alias Stéphane, c’est un surnom en référence à l’équipe de Croatie qu’il cho isissait quand on jouait au jeu de foot sur PlayStation. Neuf sur dix à l’échelle d’ag ressivité (l’équipe pas Crocro !), ce n’est pas toujours joli mais il en a gagné des part ies le bougre avec ces lascars à damier rouge et blanc. Combien de fois j’ai pu hurl er à zéro-zéro quand l’un d’eux pétait la jambe (virtuellement bien sûr !) de mon Zizou na tional, intenable et majestueux jusque-là.
Un peu à part, Crocro m’offrit donc son cadeau.
— « Je te l’ai acheté pour le côté esthétique car j e pense que tu ne pourras pas l’utiliser. Bon anniversaire petit quarantenaire ! » Tout a démarré à cet instant, dans la chaleur de ce tte nuit d’été, entouré de ces amis bienveillants et veillant bien. Le cerveau embrumé par les rires, l’alcool, la mélancolie et le plaisir de s’être retrouvé.
«I’m taking a ride with my best friend
I hope he never let me down again. (…) We’re flying high
We’re watching the world pass us buy
Never want to come down
1 Never want to put my feet back down at the ground»
DEPECHE MODE-“Never let me down again”-
Album “Music for the masses” ( 1987) EMI
«2 »
Je m’appelle Jean, j’ai quarante ans et quelques po ussières, je vis seul depuis m’être séparé de mon ex-femme, Louise, la mère de m a fille, Juliette, aujourd’hui âgée de douze ans. Je suis professeur d’anglais dans un lycée de banlieue parisienne et je crois que j’aime vraiment ce job, même s’il n’est p as facile tous les jours. Je suis assez sportif et par-dessous tout, j’adore la musique.
Ça, c’est pour la présentation rapide, type sites d e rencontre, quoiqu’en fait je ne sois jamais allé fréquenter ces univers.
À vrai dire, comme pour beaucoup, ma vie est faite de hauts et de bas , de succès et de cicatrices , d’ennuis et d’excitations qui tous ensemble tentent de s’équilibrer autour de ma petite personne.
Au tournant de mes quarante ans, ce qui me définira it le plus c’est sans doute ma grande difficulté, à présent, à appréhender positiv ement le monde qui m’entoure et qui s’agite autour de moi. Au fil des années, je suis d evenu casanier, je sors très peu sauf pour mon sport, toujours seul à courir ou rouler ap rès quoi, après qui ? Je ne sais pas. Je ne sais plus. Une certaine tristesse a rempli un peu mon âme à défaut de la noyer. Pas encore. Certains parleraient de dépression ou p lus pudiquement de déprime. Qu’importent les mots au regard du mal-être.
Je fais des efforts avec ma fille, pour lui montrer peut-être que la vie ne s’apprend pas que derrière un écran mais avec de vraies perso nnes, au grand air de ce monde pourtant incertain. Mes principales sorties, c’est avec elle que je les vis. J’essaie d’y croire pour elle et un peu pour moi, afin d’éviter la bascule vers les gouffres sans fond desquels on ne revient pas, pas indemne en tout cas . Dans cette forme de descente, je perds progressivement mes repères relationnels. Tro p gentil, trop timide, trop naïf … trop tout ! Mon ex, Louise, me l’a tellement fait s entir sans jamais réellement me le dire. C’est avec mon psy que j’ai finalement compris, apr ès coup et bien trop tard évidemment.
Cette vie de solitude me pèse mais m’entraine vers une certaine complaisance. Louise n’a jamais quitté mon esprit. Jamais hélas, et le fait de nous croiser pour Juliette ne m’a pas permis de tourner la page. Pas encore. Alors, dans tout ce marasme et cette inertie, un Eldorado sauve ma petite couenne. J’aime, j’adore la musique. Depuis toujours. Depuis mon prénom sans doute, Jean, hommage de mes parents à Ferrat, ses montagnes et s es combats idéalistes d’un autre temps (quoique). J’ai toujours entendu de la musique chez moi puis très vite je l’ai écoutée, sans retenue et sans filtre. Queue de bill ard, raquette de tennis, cuillère en bois…beaucoup d’objets improbables ont subi mes sol os de guitare endiablés, devant le miroir de la chambre de mes parents.
La musique m’apporte finalement ma seule activité s ocialisante, boulot mis à part, quoique les deux soient étroitement liés. Je joue d e la guitare avec quelques collègues musiciens à nos heures perdues. Les « No end », c’e st notre nom, en référence à notre grande difficulté à conclure proprement et tous ens embles les morceaux. Nous jouons des reprises en essayant de coller aux goûts du jou r et de notre public de collègues dans le but de nous produire une fois par an pour u n concert au lycée, nos restos du cœur à nous, le temps d’une belle soirée. Malgré notre niveau modeste, notre démarche est sin cère et on y met du cœur (je
crois que Bono, le chanteur de U2, disait la même c hose de son groupe à ses tout début !).Je m’y sens bien en tout cas, cela m’oblig e à quelques répétitions dans l’année qui nous sortent des conversations ennuyeuses autou r des programmes pédagogiques. Les « No end » c’est finalement mon réel oxygène. D ans l’agencement parfois bancal d’accords basiques de guitare, je vis à mon niveau, les yeux fermés, les gloires des groupes que j’aime. J’essaie d’imaginer la sensatio n que procure tout un public qui reprend en chœur quelque chose que l’on a créé soi. Ça doit juste être dingue et déboussolant.
Pixies, Cure, U2, Noir Désir, Coldplay, Rita Mitsou ko, Clash, Stromae ,Daft Punk… tous ces grands artistes et bien d’autres encore so nt à notre tableau de chasse et bien installés dans ma discothèque.
Pas un jour ne passe sans que j’écoute réellement d e la musique. Du matin au soir, tout est prétexte à écouter ou réécouter. Pas un fo oting sans écouteur, pas un trajet sans radio, pas une classe sans son étude de chanso n, pas une semaine sans visite dans les nouveaux temples commerciaux de la culture , pas un mois sans concert… musique, musique, musique. Et tout cela n’est pas s ans incidence au moment de déballer le fameux cadeau de Crocro.
« Ma môme, elle joue pas les starlettes
Elle porte pas des lunettes De soleil Elle pose pas pour les magazines
Elle travaille en usine
À Créteil. »
JEAn FERRAT, « Ma môme » (1960) MFP