Vues sur l'Europe

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Cet essai paru en 1939 est une charge incantatoire, quasi mystique, contre la barbarie d'Hitler et la délirante romanité mussolinienne. Cette analyse, achevée en 1935, prévoyait la barbarie qui bientôt s'abattrait sur l'Europe.

Publié le : mercredi 17 avril 1991
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EAN13 : 9782246782629
Nombre de pages : 378
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I
PRINCIPES
LA doctrine militaire de la Prusse est la fin logique de la pensée allemande. Elle la prépare et la couronne. L'Université modèle l'Etat-Major, et l'Etat-Major accomplit l'Université. Ainsi l'esprit passe dans l'action. Clausewitz est le terme naturel de Hegel et de Fichte ; Schlieffen, von der Goltz et Bernhardi sont la conclusion nécessaire de Schlegel et de Mommsen, de H. S. Chamberlain et de Treitschke.
Sous nos yeux, Hitler, Goebbels et les autres instructeurs de la bande sont l'expression grossière, l'absurde et puissante parodie de l'Etat-Major, de la science et de la pensée allemandes : parodie, parce qu'il y a du bouffon ou du monstre en tout ce qui est outré.
Ces primates ouvrent à tous les yeux le mystère de la forêt germanique, des sacrifices humains dans les ténèbres de Teutobourg, et les secrets d'Odin. Ils ont beau l'appeler Wotan et le mettre en musique : la théologie est la même et les rites changent à peine.
Quand ils vocifèrent contre l'anarchie de l'Occident et la Commune universelle de Moscou, ils sont la plupart de bonne foi. Qu'on leur accorde leur principe, le privilège qu'ils revendiquent et qu'ils s'adjugent d'être seuls dignes de mener le monde, ils sont fondés à croire qu'ils le régiront impitoyablement mieux que nul autre ne fût capable de le faire. Pour être les meilleurs maîtres et les seuls, il suffit de leur livrer un genre humain où il n'y a que des esclaves. Ils y feront régner un ordre implacable. Rien ne sera mieux administré. Le culte des grandes idoles, Machine, Hygiène, Transport, Industrie, sera servi comme il ne le fut jamais. Donnez-leur une planète à organiser mécaniquement : ils l'organiseront mieux que personne ; mais il leur faut un monde asservi, où l'âme même est matière : un monde dirigé par des brutes savantes sans caprice, sans liberté, sans cette suprême fantaisie, qui est la pitié, honneur de l'homme. Le monde hideux que j'appelle le monde du Règlement, opposé au monde de la Grâce.
Remarque. — Qui dit asservi, dit matière. L'esprit est la seule force libre. La matière organisée parfaitement est la machine parfaite. Pour que l'homme soit un automate parfait, il faut d'abord qu'on le purge de l'esprit ; ou, ce qui est pis, que l'esprit soit réduit à un rouage.
II
L'AFFREUX danger de l'Europe, aujourd'hui, qu'elle est régie par des policiers tout-puissants et sans vergogne, des souverains à la Machiavel. Ce sont des sbires triomphants, la plus basse espèce de dictateurs que le monde ait connus depuis cent ans. Ils font des plans et ils gouvernent à la façon du Prince. Ils se règlent sur les maximes du Secrétaire florentin ; et leurs adversaires, les proies qu'ils guettent, sont assez niais pour ne jamais s'en souvenir.
La fin justifie les moyens.
Nécessité fait loi, de toute manière.
Il est juste de trahir et de tuer, quand on y a quelque intérêt.
Partout où on se croit le plus fort, il faut abuser de la force.
Vole le voisin, s'il ne te voit pas ; tue-le, s'il te voit, et si tu peux.
Tout ce qui est avantageux est juste.Un crime qui rapporte est une bonne action.
Le succès justifie tout, et d'abord le crime. Comme on croit peu au crime entre nations, il a du bon.
Le crime et la trahison sont de très bonne politique, quand on peut avoir à faire à des moutons et à des caniches.
Et ainsi de suite. Cette politique est ignoble dans les bas-fonds de Suburre ; mais elle est sublime au Capitole et à la Maison Brune.
III
IL n'y a pas de scélérat, il n'est condamné de droit commun qui ne puisse invoquer Machiavel et se vanter de le suivre : la même morale, la même grossièreté d'âme, la même stupidité, où le troupeau est si bête qu'il voit un comble d'habileté. Car nen n'est plus stupide que le cynique : l'esprit libre et une pensée noble n'en sauraient être dupes et le méprisent également. Que penser d'une morale, d'une politique, et d'une philosophie qui professent la scélératesse et ne s'en cachent pas ? Le fin du fin consiste ici à compter sur la bonne foi et la sottise d'autrui. On admire le génie des hommes assez habiles pour se mettre vingt contre un, au coin d'une rue mal éclairée, et pour l'égorger dans la nuit, lui prendre sa montre, son portefeuille, ses clés, entrer chez lui, crocheter ses coffres et voler tout ce qui peut avoir une valeur dans la maison.
Est-ce la parodie de Machiavel ? Point ; c'en est l'esprit. La politique de Machiavel est celle des apaches et des assassins ; mais au meurtrier commun on substitue le Prince, qui en vaut dix mille à lui seul, et qui rend la justice pour plus de sûreté. Pour son excuse universelle, le Prince prétend agir au nom et dans l'intérêt de l'Etat. Ce mensonge est le plus dégoûtant de tous. Car l'Etat est abstrait, et le prince est aussi concret que ses trahisons et ses crimes. Il n'est prince à la Machiavel qui ne confonde l'Etat dans sa personne ; et plus il se vante de servir l'Etat et de ne vivre que pour l'Etat, plus il pense : « L'Etat, c'est moi. » On le voit trop à sa cruauté, au soin qu'il prend de sa précieuse existence, à sa haine de toute opposition, à la rage que la moindre critique lui donne, à sa longue rancune et à l'abus perpétuel qu'il fait de son pouvoir.
IV
T
OUTE l'histoire du genre humain, dans sa partie la plus noble, se ramène à l'évolution de la brute au saint, de la violence à la justice et de la politique à la morale. Il est aussi impossible de concevoir l'homme vrai sans morale que la science moins la mathématique. L'Etat immoral de Machiavel est un retour à la bête ; il est à la Cité humaine ce que la barbarie scientifique peut être à la science. La physique et la chimie n'ont pas donné à l'homme les moyens de voler et de transmuer la matière, pour lui permettre de détruire en une heure un million de vies humaines, tout l'effort et l'œuvre de cent siècles. Non pas même pour assurer le sceptre de l'Europe à un chien enragé qui se dit fils de Wotan. Et si ce chien a cent millions de têtes, il n'en est que plus hideux, sa rage plus bestiale, et sa vilenie plus complète.
V
MACHIAVEL est l'ennemi naturel de tous les Parlements. Ali Baba ne peut pas commander à plus de quarante voleurs, s'il se met à leur tête et s'il leur persuade d'obéir ; mais quarante assassins au pouvoir, c'est trop de trois douzaines : entre prince et ministres à la Machiavel, il est fatal qu'il s'en trouve un pour assassiner à son tour le chef des assassins. Ce qui reste d'hommes libres vit dans cette espérance.
En principe, le Parlement est fait pour le contrôle ; sa fonction réelle est de contrôler les dépenses de l'Etat. Car les finances tiennent tout ; et par les munitions, les armes et la solde, celui qui tient la caisse, mène aussi le soldat.
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