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Histoire d'un silence

De
204 pages

De 1970 à 1991, dans la paroisse Saint-Luc, à Sainte-Foy-lès-Lyon, le père Preynat règne sur " ses " scouts, les stimulant par son charisme. Tous savent que le père a des " chouchous " ; certains sentent même l'étrangeté des invitations qu'il leur adresse. Mais personne n'ose penser l'impensable.


Isabelle de Gaulmy était scoute. Comme une grande majorité de ses camarades, elle a aimé les activités organisées par le père Preynat. Mais lorsqu'un prêtre de la paroisse lui raconte, en 2005, qu'il y a un " gros dossier " sur lui, ses soupçons d'enfant se réveillent. Il faudra encore dix ans pour que l'affaire sorte dans la presse : d'anciens scouts parlent et une plainte vise le père.


Fille d'une famille de Sainte-Foy, croyante, journaliste dans le domaine religieux depuis des années, l'auteure est intimement touchée par l'affaire. Elle choisit d'écrire pour comprendre : comment un prêtre, guide sur le chemin de la foi, pourrait-il avoir abusé impunément de la confiance que mettaient en lui de jeunes garçons ? Comment les parents auraient-ils pu ne pas voir ? Pourquoi l'archevêché se serait-il tu ? Comment réparer ? Elle interroge ceux qui ont témoigné d'agressions sexuelles, les membres de la paroisse qu'elle connaît depuis l'enfance, les familles. Un récit unique, vécu de l'intérieur, et qui tente de répondre à des questions qui nous touchent tous.








Isabelle de Gaulmyn est rédactrice en chef adjointe de La Croix. Elle a déjà publié : Benoît XVI, le pape incompris (Bayard, 2008) et François, un pape pour tous (Seuil, 2014).


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couverture

Du même auteur

Benoît XVI, le pape incompris

Bayard, 2008

 

François, un pape pour tous

Seuil, 2014

À Christophe, Nicolas (†), François,
mes trois frères

Qu’importe ma vie ! Je veux seulement qu’elle reste

jusqu’au bout fidèle à l’enfant que je fus.

Georges Bernanos,

Les Grands Cimetières sous la lune.

Note de l’éditeur


Les faits rapportés dans cet ouvrage font l’objet de procédures judiciaires encore en cours au moment de sa publication, de sorte que les personnes mises en cause dans ces procédures bénéficient de la présomption d’innocence.

 

De même, les témoignages des victimes recueillis par l’auteur seront soumis à l’appréciation de la justice, qui n’a pas encore statué. Pour des raisons de confidentialité, les prénoms de certains témoins ont été modifiés.

1

UNE BLESSURE QUI N’A JAMAIS CICATRISÉ



Au journal, je n’ai jamais fait mystère de mes origines lyonnaises. On a donc pris l’habitude de me parler de tout ce qui concerne Lyon, comme si rien de ce qui relève de la capitale des Gaules ne devait m’échapper. Ce vendredi 23 octobre 2015, la matinée est déjà bien entamée lorsqu’un collègue journaliste m’interpelle dans un couloir, une feuille à la main. « Tiens, regarde, c’est chez toi, à Lyon ! Un prêtre pédophile, c’est le diocèse qui le fait savoir. » Le communiqué du diocèse est volontairement sobre : « L’archevêque de Lyon a appris avec gravité que plusieurs plaintes ont été déposées contre un prêtre de son diocèse. Les faits antérieurs à 1991 impliquent un prêtre diocésain accusé d’agression sexuelle sur plusieurs personnes, alors mineures. Comme en d’autres circonstances, le cardinal Philippe Barbarin exprime sa condamnation sans réserve des actes qui ont atteint des jeunes dans leur vie intime. »

Mon collègue poursuit. « Il paraît que c’est un aumônier d’une troupe de scouts ; la plupart des faits seraient prescrits. » Je m’entends alors répondre : « Ah oui, le père Bernard Preynat. » En face, haussement de sourcils et, un peu étonné : « Tu le connais ? Tu étais au courant ? »

J’ai envie de répondre : « Oui, comme tout le monde à Lyon », mais je bredouille : « J’avais 10-12 ans, guère plus. Je faisais partie de sa troupe, mais… » La vérité, c’est que j’étais persuadée que le père Preynat était en prison depuis longtemps. Puis je continue, un brin gênée : « À 10 ans, que sait-on de ces choses ? »

De 8 à 12 ans, ce furent quatre années de scoutisme au groupe Saint-Luc, qui ont marqué mon enfance et celles de mes frères. J’étais fière, gamine, de mon uniforme bleu clair et bleu marine, du béret, des badges de couleurs qui s’accumulaient sur mon épaule, au fur et à mesure, des galons jaunes gagnés cousus sur la manche, des fanions portés, des « sentiers » passés. L’odeur du bois qui flambe, le soir, celle de l’herbe mouillée au réveil, dans la tente, les peurs, les rires des jeux, les premières amitiés… Avec ce prêtre un peu « tradi », il y avait un côté militaire, mais nous, enfants, aimions sans doute cela. On était fiers, on faisait partie d’un collectif et, en même temps, cela rassurait, c’était « cadré » : lever de couleurs des drapeaux au rythme de La Marseillaise, marche en cadence, uniforme impeccable. Les parents, eux, étaient tranquilles. Leurs gamins étaient occupés, éduqués et catéchisés. Et nous étions heureux.

Heureux… ? Au fur et à mesure que les révélations sur le père Preynat sortaient dans la presse, j’ai eu l’impression qu’une partie de mon enfance tombait en cendres. Comme si les crimes du prêtre transformaient les images mêmes du souvenir, reformulaient une mémoire que je ne peux plus désormais considérer comme avant. Petite, j’étais fascinée par ces objets de verre remplis de sable, aux couches de toutes les couleurs, qui ne se mélangent jamais. La mémoire procède différemment. Les couches s’empilent, de couleurs diverses, mais des grains de sable s’égarent, se mélangent, remontent à la surface, traçant des figures. Parfois aussi, à l’occasion d’un choc, d’une prise de conscience, cette architecture mouvante est secouée, et les couches se fondent les unes dans les autres, sans qu’il ne soit plus possible de les distinguer. La mémoire se recompose alors, d’autres dessins apparaissent, surgissant des profondeurs.

Que retient ma mémoire du père Bernard ? Ce vendredi 23 octobre 2015, c’est un souvenir étrange qui me revient en tête. Un matin, au camp, après que l’on s’est péniblement extraits des tentes bleues trempées de rosé. Il fait froid. Nos cheveux sont encore pleins des traces du sommeil d’une nuit passée dans les sacs de couchage. Il fait tôt, aussi, et nous grelottons légèrement dans nos pyjamas. Nous nous dirigeons par petits groupes, portant chacun une serviette, notre trousse de toilette, vers le maigre ruisseau boueux, qu’à l’époque nous aurions aussi bien appelé rivière. Au bord, grande silhouette serrée dans un ciré vert militaire, à moitié perdue dans la brume de montagne, il nous attend, mâchonnant un de ses sempiternels chewing-gums, à moins que ce ne soit un bout de bois. Nous nous disposons sur le remblai, de chaque côté de lui, jusqu’à ce qu’il donne le signal : « Brossage, dix minutes, pour avoir des dents saines. »

Pourquoi ce souvenir ? Peut-être parce qu’il s’agit là d’une sorte de scène de famille : un prêtre que l’on appelle tous « Père », qui marque son autorité sur nous, gamins, en surveillant notre toilette, en entrant dans notre intimité. Un Père craint, mais en lequel nous avions confiance. N’a-t-on pas toujours confiance dans les pères, lorsque l’on est enfant ? Or Bernard Preynat, ce « Père » de la famille scoute que nous formions, obéissants, autour de lui, est aujourd’hui accusé d’avoir commis des agressions sexuelles sur mineurs durant toutes les années où il s’est occupé de la troupe mixte de scouts du groupe Saint-Luc, de 1972 à 1991. Plus de soixante-cinq victimes ont témoigné, dont, pour un certain nombre, au regard de la justice, les plaintes sont prescrites1. Mais au total, ils seraient une centaine de garçons âgés de 8 à 12 ans à pouvoir témoigner avoir subi des viols, des attouchements.

Cette image de la toilette « familiale » du matin, aussi banal que cela puisse paraître, m’accompagne depuis l’automne 2015, où l’affaire Preynat fait l’actualité des médias, et défraye la chronique des actualités religieuses, entraînant dans son sillage une profonde remise en cause des fonctionnements internes de l’Église. Que savait alors la jeune scoute que j’étais, transie de froid près du modeste point d’eau du camp ? Devinait-elle, derrière les activités bien réglées du scoutisme, la noirceur des actes qu’accomplissait son organisateur ?

Que sait-on à 12 ans de tout cela, à la fin des années 1970 ? Pas grand-chose, bien moins qu’aujourd’hui en tout cas. Jamais, à l’époque, on n’aurait osé dire à un enfant que les adultes pouvaient être nocifs. La vie paraissait simple : les enfants obéissaient et les adultes avaient raison, toujours. Ils avaient leur monde et leurs règles, dans lesquels on n’entrait que par effraction. La société semblait paisible, les rues sûres, la violence bannie, ou visible uniquement sur des téléviseurs qui commençaient à envahir les salons. Et encore, aux heures où nous, enfants de « bonne famille », étions couchés depuis longtemps. La violence n’était pas dans la rue, ni dans les classes de ce quartier bourgeois de l’Ouest lyonnais. Et encore moins dans les camps de scoutisme catholique destinés à transmettre des valeurs morales et chrétiennes d’éducation aux enfants… La violence n’était pas là, du moins, pas ouvertement…

Que sait-on à 12 ans ? Rien. Et tout, en même temps.

Olivier est l’un des meilleurs amis de l’un de mes frères. Un soir, après que j’ai participé à une émission de radio portant sur l’affaire de pédophilie de Lyon, il me téléphone. Je le connais depuis longtemps ; il vient souvent aux fêtes de famille, et j’ai suivi de loin sa trajectoire un peu complexe, admirant sa volonté de recherche spirituelle, son refus d’une vie facile, ses remises en cause incessantes. Il a presque 50 ans aujourd’hui, vit en couple, travaille ; il semble heureux. Mais ce soir-là, il me raconte qu’il fut, lui aussi, victime du père Bernard quand il avait 8 ans. De sa voix étonnement maîtrisée, comme un médecin posant un diagnostic médical, il décrit les attouchements, le bureau du prêtre, sa peur, l’angoisse qu’il avait avant de venir aux camps. Il ajoute cette phrase terrible : « Quand je sortais de ce local et que je rejoignais le groupe, je voyais, dans le regard que me jetaient les autres, qu’ils savaient. » Que savaient-ils ces « autres » ? Et moi ? Je fais un rapide calcul de date, en l’écoutant : nous avons dû faire quelques mois de scoutisme ensemble. Que savions-nous ? Rien de précis, d’identifiable, ou, du moins, rien que nous ne sachions nommer. Mais des pressentiments, si. Les garçons, les plus âgés, pouvaient plaisanter sur certains gestes trop pressants du « Père », quand il serrait un gamin contre sa poitrine, que ce soit pour le féliciter ou l’engueuler. Nous, les filles, sentions bien qu’il ne nous appréciait guère. Il restait étrangement distant.

Le soir même, je suis allée sur le site de l’association de victimes, La Parole libérée. J’ai longuement scruté les photos en ligne du groupe scout de l’époque. Vieilles photos, aux visages floutés. Bêtement, j’avoue avoir cherché à voir si j’y étais. J’ai reconnu la grande tente qu’on appelait le Marabout, la corde à nœuds où nous devions grimper et qui brûlait les cuisses, les gamelles sur les tables en bois. J’ai reconnu les uniformes bleu clair et bleu marine, les insignes, les foulards aux couleurs du groupe, les bérets vissés sur les têtes. J’ai d’abord glissé rapidement sur lui, le père Bernard, plus gros que dans ma mémoire. Et puis j’ai regardé de plus près son visage, avec cette moue un peu agacée qu’il avait souvent, cynique, ses yeux clairs et froids. Aujourd’hui, on devine ce que ce visage autoritaire cachait de misère sexuelle et de violence. Mais à l’époque ? De quel silence complice les centaines de gamins qui, comme moi, ont passé week-ends et vacances au groupe Saint-Luc se sont-ils rendus coupables ?

La question m’obsède depuis qu’Olivier m’a parlé. Elle devient plus encore ma question lorsque le cardinal Philippe Barbarin, archevêque actuel de Lyon, et mis en cause pour non-dénonciation et mise en danger de la vie d’autrui2, m’implique dans ce qui est entre-temps devenu « l’affaire Barbarin » : le cardinal, pour la première fois, évoque, dans une interview donnée à La Croix du 10 février 2016, une conversation avec « une personne de Sainte-Foy-lès-Lyon », en novembre 2007, qui lui aurait parlé du père Preynat. Cette personne, c’est moi. À deux reprises, l’archevêque citera ensuite mon nom publiquement : devant les parents de victimes, le 24 mars, et devant les prêtres, le 25 avril 2016.

Le cardinal et moi ne sommes pas d’accord sur la date, mais le fait est vrai : j’avoue que je l’avais un peu oublié ; là encore, les couches remontent de manière désordonnée dans la mémoire. Aux alentours des années 2004, j’avais reçu des confidences d’un prêtre âgé sur le père Preynat. J’en avais alors touché quelques mots au cardinal, que je rencontrais parfois, comme journaliste à La Croix spécialisée dans les affaires religieuses. Mais c’est en tant qu’ex-Lyonnaise, un peu inquiète de ces rumeurs persistantes, que je lui avais parlé. Il n’était pas dans mon intention de faire une enquête. À l’époque, la pédophilie était pour moi un objet lointain, théorique. Grave, certes, mais extérieur à mes préoccupations. J’avais averti l’archevêque de Lyon en comptant qu’il agirait, mais sans jamais, ensuite, me donner la peine de savoir ce qui était sorti de mon intervention. Mais j’étais convaincue que, depuis, Bernard Preynat croupissait quelque part en prison. Comment aurait-il pu en être autrement ?

Depuis que le cardinal m’a citée, je pense souvent à la confidence du vieux prêtre. J’étais donc au courant ; mais je n’en ai rien fait, je l’ai même oubliée, aussitôt après l’avoir confiée à l’archevêque. Sans saisir la justice. Sans plus m’en préoccuper par la suite. Je me suis longuement demandé s’il était possible que je sois la seule personne à avoir signalé les faits au cardinal. C’était peu vraisemblable ; et j’ai découvert par la suite qu’il en avait en effet connaissance bien avant que nous ne les évoquions ensemble. Mais je n’ai jamais cru non plus pouvoir me considérer exonérée de cette histoire. Je porte ma part de responsabilité, au même titre que « les autres », pour reprendre la formule d’Olivier. Tous « les autres » : les habitants de Sainte-Foy-lès-Lyon et de Lyon, les parents, les prêtres, les évêques qui se sont succédé à la tête de la capitale des Gaules, tous ceux qui n’ont jamais parlé, jamais voulu voir, jamais osé dénoncer et, pour les évêques, jamais pris leur responsabilité, entretenant un silence désastreux sur des faits dont les dimensions commencent tout juste à apparaître en pleine lumière. Plus de vingt-cinq années d’un silence collectif, comme par crainte de devoir avouer un terrible secret de famille, d’autant plus terrible qu’il restait caché dans les tréfonds des belles maisons lyonnaises et des placards poussiéreux du diocèse.

Lorsque Olivier est enfin parvenu à raconter les faits à ses parents, catholiques pratiquants, ceux-ci n’ont rien dit non plus. En me racontant cela, il a conclu : « C’est sûr, s’il n’avait pas été prêtre, Bernard Preynat n’aurait jamais pu sévir aussi longtemps en toute impunité. » Pour la catholique que je suis, ce point fait mal : « s’il n’avait pas été prêtre ». Justement, il l’était. La pédophilie concerne toutes les institutions, l’éducation, l’armée, la famille. Mais pourquoi a-t-elle pris de telles proportions dans l’Église de Lyon ? L’Église se dit « experte en humanité » : elle se bat contre la violence, prône la charité, l’amour du prochain, vient au secours des plus pauvres, des plus faibles et… des plus petits. Qu’est-ce qui a pu rendre cette institution, ce corps, si vulnérable ? Comme me l’a écrit un prêtre lyonnais, atterré : « L’affaire Preynat est emblématique ; c’est une tragédie humaine où toute une société est dans l’incapacité de faire face pour le bien des enfants au mal qui trouve son origine dans les actes délictueux d’un prêtre. » Une tragédie où, du début à la fin, rien n’a fonctionné comme cela aurait dû fonctionner, où l’Église a tourné le dos aux valeurs de l’Évangile qu’elle prétend promouvoir. Cette tragédie, continue à écrire avec lucidité le prêtre, « interroge sur la notion de l’impensable, du déni, de la minimalisation des faits et aussi sur ce statut particulier qui est donné au prêtre, représentant de Dieu ou du sacré ». L’affaire Preynat interroge toute l’Église, et même, comme le dit ce prêtre, toute la société, en ce que des familles, une communauté, sont restées indifférentes à la souffrance des enfants, durant des années. C’est pour cela qu’elle a entraîné une déflagration aussi profonde, bien au-delà des limites de la commune de Sainte-Foy-lès-Lyon.

À une victime venue se plaindre, l’une des responsables du diocèse avait conseillé de passer à autre chose : « Il est des blessures qu’il ne faut pas trop gratter, sinon elles ne peuvent cicatriser. » Mais pour cicatriser, encore faut-il que la blessure ne suinte plus. Et pour cela, il faut la nettoyer, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de caché sous la peau. Nettoyer pour expliquer, déterrer les responsabilités, comprendre les silences, les complicités, pour que, jamais plus, une telle tragédie ne puisse se reproduire dans l’Église.

Pour cela, il m’a semblé d’emblée qu’il fallait d’abord écouter les victimes, longuement, parce que trop longtemps, l’Église les a ignorées. Ce sont elles qui doivent désormais être au centre de nos questionnements. Comme l’écrivait un prêtre de Lyon à ses collègues le 25 avril 2016, dans une lettre qui a ensuite été rendue publique : « Notre Église doit d’abord écouter l’horreur, s’arrêter, désarmée, au côté des victimes. » Entreprise difficile, parfois insupportable, mais nécessaire, parce que, continuait-il, « devant l’horreur on se protège et, si l’on se protège, on n’écoute pas ». Cet ouvrage veut donc prendre le temps d’écouter les victimes, refaire avec elles ce long et douloureux chemin. J’ai voulu retrouver les témoins de cette époque, les accompagner dans les paroisses, les locaux de scouts, les camps, et dans les familles. Je savais que ce serait douloureux, y compris pour moi, mais je n’imaginais pas à quel point. Sans doute parce que, parmi ces victimes, il y a des amis, des gens que j’aime beaucoup, ou d’autres avec lesquels j’ai partagé les mêmes écoles, les mêmes souvenirs. Ma foi de catholique doit beaucoup à cette enfance et, j’ose encore le dire, à cette jeunesse scoute dans le groupe du père Preynat. Il fallait que je comprenne pourquoi cette Église avait laissé faire, protégé le criminel et caché les faits. Certes, je n’ai jamais été naïve sur les défauts de l’institution. Le simple fait d’avoir passé plus de quatre années à Rome, comme journaliste, à observer le fonctionnement de la Curie, m’a vaccinée contre tout idéalisme ! Mais cette fois, c’est dans ma propre histoire que je sentais cette blessure, ce sont mes racines qui ont été trahies. Les cas de prêtres pédophiles couverts par l’Église, comme le père Preynat, ne sont pas rares. Nous, catholiques, ne pouvons faire l’impasse d’une sérieuse introspection sur ce passé. C’est la condition pour mettre fin à ces comportements collectifs répréhensibles. Pour que tout cela ne soit plus, un jour, qu’une simple cicatrice, quelque part inscrite dans la mémoire de cette colline lyonnaise.


1.

Pour les viols et agressions sexuelles sur mineur, la loi de 2004 a allongé la prescription, dans les cas de crimes et de délits, à vingt ans après la majorité de la victime. Dans le cas des plaintes non prescrites retenues contre Preynat, il s’agit de délits. Cette loi contient un article qui prévoit expressément la rétroactivité, pour des faits commis avant la promulgation de la loi.

2.

Cette plainte a été classée sans suite, voir chap. 9.

2

SIDÉRATION



Il y a le côté pile et le côté face. La version lumineuse et l’histoire de l’ombre. Longtemps, je n’ai vu que la première. Celle où j’ai appris l’amitié, les jeux en collectivité, la solidarité, la valeur aussi de l’effort et des responsabilités. L’ombre, pour moi, n’est venue que depuis 2015, depuis que les faits sont connus, et que les victimes ont témoigné. Laurent, 47 ans aujourd’hui, ancien scout du groupe Saint-Luc, a, lui, vécu au contraire cette déchirure intimement, dès le début. Côté pile, une troupe « méga gigantesque », plus de quatre cents gamins, où ses parents l’inscrivent, en 1978. Ils habitent alors Le Petit Chavril, une résidence plutôt bourgeoise, à quelques centaines de mètres de l’église. Ses parents sont catholiques. Ils cherchent une activité « saine » pour un garçon qui a besoin de se dégourdir les pattes, en plus du judo. Ce seront les scouts, où Laurent va avec deux copains. Côté pile encore, la sizaine (ou patrouille), où il est intégré : les Roux, et l’uniforme, les jeux, les amitiés, qu’il conserve encore aujourd’hui – « mes meilleurs souvenirs d’enfant », comme Laurent, obstinément, continue à l’affirmer aujourd’hui.

Notes

1.

Pour les viols et agressions sexuelles sur mineur, la loi de 2004 a allongé la prescription, dans les cas de crimes et de délits, à vingt ans après la majorité de la victime. Dans le cas des plaintes non prescrites retenues contre Preynat, il s’agit de délits. Cette loi contient un article qui prévoit expressément la rétroactivité, pour des faits commis avant la promulgation de la loi.

2.

Cette plainte a été classée sans suite, voir chap. 9.

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