La Non-violence expliquée à mes filles

De
Publié par

" Voici plus de vingt-cinq ans que je travaille sur la violence et l'action non violente. Sur un tel sujet, la plupart des questions que se pose un enfant concerné la vie de tous les jours. Si quelqu'un m'agresse, que dois-je faire ? Comment réagir face au racket à l'école ? Contre une agression sexuelle ? Et la violence des jeunes ? Et le racisme ? Pour répondre, j'ai quitté mes chères études... C'est ainsi que je me suis mis à écrire quelques pages, que je leur donnai à lire : j'ai souvent refait ma copie.


J'ai voulu leur dire que la non-violence n'est pas la passivité : c'est une manière d'être et un e manière d'agir qui visent à régler les conflits, lutter contre l'injustice, construire une paix durable. Je me suis appuyé sur de nombreux exemples empruntés à la vie quotidienne et à l'Histoire. "


J. S.


Publié le : jeudi 28 mai 2015
Lecture(s) : 21
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021287868
Nombre de pages : 68
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture

Dans la même série

Tahar Ben Jelloun

Le Racisme expliqué à ma fille

 

Régis Debray

La République expliquée à ma fille

 

Max Gallo

L’Amour de la France expliqué à mon fils

 

Sami Naïr

L’Immigration expliquée à ma fille

 

Jacques Duquesne

Dieu expliqué à mes petits-enfants

 

Lucie Aubrac

La Résistance expliquée à mes petits-enfants

 

Jean Ziegler

La Faim dans le monde expliquée à mon fils

 

Annette Wieviorka

Auschwitz expliqué à ma fille

 

Nicole Bacharan et Dominique Simonnet

L’Amour expliqué à nos enfants

 

Jacques Sémelin

La Non-Violence expliquée à mes filles

 

Jérôme Clément

La Culture expliquée à ma fille

 

Roger-Pol Droit

Les Religions expliquées à ma fille

 

Henri Weber

La Gauche expliquée à mes filles

 

Jacky Mamou

L’Humanitaire expliquée à mes enfants

 

Jean Clottes

La Préhistoire expliquée à mes petits-enfants

 

Tahar Ben Jelloun

L’Islam expliqué aux enfants (et à leur parents)

 

Emmanuelle Huisman-Perrin

La Mort expliquée à ma fille

 

Patricia Lucas et Stéphane Leroy

Le Divorce expliqué à nos enfants

 

Roger-Pol Droit

La philosophie expliquée à ma fille

 

Antoine Prost

La Grande Guerre expliquée à mes petits-fils

 

Michel Vovelle

La Révolution française expliquée à ma petite-fille

 

Bernard Sesboüé

Le Da Vinci code expliqué à ses lecteurs

 

Jacques Le Goff et Jean-Louis Schlegel

Le Moyen Âge expliqué aux enfants

 

Jean-Christian Petitfils

Louis XIV expliqué aux enfants

 

Marc Ferro

Le XXe siècle expliqué à mon petit-fils

 

Jacques Le Goff

L’Europe expliquée aux enfants

 

Denis Guedj

Les Mathématiques expliquées à mes filles

 

Pauline Schmitt Pantel

Dieu et Déesses de la Grèce expliqués aux enfants

 

Roger-Paul Droit

L’Occident expliqué à tout le monde

 

Clémentine Autain

Les Machos expliqués à mon frère

 

Rama Yade

Les Droits de l’homme

expliqués aux enfants de 7 à 77 ans

 

Pascal Vernus

Les Dieux égyptiens expliqués à mon fils

 

Alain Demurger

Chevaliers et Chevalerie expliqués à mon petits-fils

 

Pascal Picq

Darwin et l’évolution expliqués à nos petits-enfants

 

Jean-Marc Jancovici

Le Changement climatique expliqué à ma fille

 

Roger-Pol Droit

L’Éthique expliquée à tout le monde

 

Marc Ferro

Le Mur de Berlin

et la Chute du communisme expliqués à ma petite-fille

 

Marc-Alain Ouaknin

La Tora expliquée aux enfants

 

Jacques-Olivier Boudon

Napoléon expliqué à mes enfants

 

Jean-Louis Brunaux

Les Gaulois expliqués à mon fils

 

Bruno Dumézil

Les Barbares expliqués à mon fils

 

Pascal Picq

Les Origines de l’homme

expliquées à nos petits-enfants

 

Jean-Didier Vincent

Le Sexe expliqué à ma fille

 

Hubert Reeves

L’Univers expliqué à mes petits-enfants

 

Marc-Alain Ouaknin

L’Alphabet expliqué à mes petits-enfants

 

Roland Lehoucq

Les Extraterrestres expliqués à mes enfants

 

Jean-Pierre Azéma

L’Occupation expliquée à mon petit-fils

 

Benjamin Stora

La Guerre d’Algérie expliquée à tous

 

Rachid Benzine

Le Coran expliqué aux jeunes

 

Henry Rousso

La Seconde Guerre mondiale expliquée à ma fille

 

Elias Sanbar

La Palestine expliquée à tout le monde

« Papa, la non-violence, c’est un mot bizarre : tu peux l’expliquer ? »

Voici près de vingt ans que je travaille sur la violence et l’action non violente. Comment répondre simplement à mes deux filles, 13 ans et 8 ans et demi ?

Nous nous sommes réunis autour d’une bande dessinée sur la lutte de Martin Luther King et des Noirs américains. J’ai écouté leurs réactions et noté leurs questions. La plupart concernait leur vie de tous les jours : si quelqu’un m’agresse, que dois-je faire ? Que faire face au racket à l’école ? Contre une agression sexuelle ? Et la violence des jeunes ? Et le racisme ? Pour répondre, j’ai quitté mes chères études… C’est ainsi que je me suis mis à écrire quelques pages, que je leur donnais à lire : j’ai souvent refait ma copie.

J’ai voulu leur dire que la non-violence n’est pas la passivité : c’est une manière d’être et une manière d’agir qui visent à régler les conflits, lutter contre l’injustice, construire une paix durable. Je me suis appuyé sur de nombreux exemples empruntés à la vie quotidienne et à l’Histoire.

J.S.

Jacques Sémelin est professeur à l’IEP de Paris et chercheur au CNRS.

 

– La non-violence, c’est un mot un peu bizarre. Tu peux l’expliquer ?
– Il est plus facile d’expliquer la violence que la non-violence. La violence, on voit tout de suite ce que c’est : des coups qui partent, des bombes qui explosent, du sang qui coule… Mais la non-violence : c’est quoi au juste ? Ça ne fait pas de bruit. C’est invisible.
On croit que le non-violent, c’est celui qui refuse toujours la guerre, qui est pacifiste. On pense qu’il n’a pas de courage, que c’est un lâche qui ne veut pas se battre. Comme la violence est partout, on imagine que le non-violent a la tête dans les nuages, qu’il accepte qu’on lui marche sur les pieds. « Je suis non violent : vous pouvez me faire tout ce que vous voulez. » Peace !
Tu te doutes que la non-violence, ce n’est pas cela.
– C’est quoi alors ?
– Une manière d’être et d’agir dans le conflit, qui respecte l’autre. C’est une définition de base que je voudrais t’expliquer à travers de nombreux exemples.
– Une manière d’agir ! Ce n’est pas de la passivité ?
– Pas du tout. C’est vrai que la construction du terme « non-violence » peut le laisser croire. Bien sûr, il s’agit de dire « non à la violence ». C’est la première dimension de la non-violence. La plus évidente : ne pas donner de coups à l’autre, ni le maltraiter, encore moins le violer ou le tuer. Cela, tout le monde le comprend. D’ailleurs, quand on parle de non-violence dans les journaux, cela signifie presque toujours : pas de violence. Une fois, j’ai vu une publicité amusante… pour une lessive « non violente » : « Achetez cette lessive parce qu’elle n’abîme pas votre linge ! » Maintenant, on parle de jeux vidéos non violents, dans lesquels, par exemple, tu n’as pas à tuer d’ennemis pour gagner.
Mais la non-violence comporte une seconde dimension, celle de l’action. Car pour s’opposer efficacement à la violence, il faut être actif, et même très actif ! Cela, la notion de « non-violence » ne le suggère pas. Aussi est-il souvent préférable de parler d’« action non violente » ou de « non-violence active ».
En somme, la non-violence, c’est agir sans violence contre la violence. Comment ? Il existe mille et une manières de pratiquer la non-violence, parfois tristes, parfois drôles. Car il y a de l’humour dans la non-violence. La non-violence, c’est se servir de la vie pour gagner, tandis que dans la violence tu menaces toujours l’autre de la mort, de sa mort.
– Mais comment peut-on se battre sans violence ? Ça me paraît bien difficile !
– Quand les hommes veulent vraiment se combattre, ils en viennent souvent à la violence. La violence et la guerre sont au cœur de notre histoire. Dans les films, dans les bandes dessinées, on te montre souvent que la violence est le moyen de dominer l’autre. On t’explique que la violence paie : si tu as plus d’armes que l’autre, tu peux lui dire : « Obéissez-moi », parce que tu lui fais peur. La loi du plus fort, c’est souvent la loi du plus violent.
Il y a pourtant des cas dans l’Histoire où cela ne marche pas ainsi, où tu ne veux plus obéir, même si on te fait peur ; des cas où les plus faibles, les plus pauvres, essaient de se défendre… sans armes. Ça te paraît incroyable ? Mais comment pourraient-ils faire autrement ? Ils n’ont rien : ni fusils ni chars. Et s’ils cherchent à en avoir, ils savent que leur adversaire en aura toujours beaucoup plus. Alors, ils sont obligés de se défendre autrement. Il faut qu’ils apprennent à être forts sans avoir les moyens de la violence. C’est la force des faibles. J’ai fait des recherches pour percer ce mystère de la force des faibles.
– Justement, donne-moi un exemple.
– Un des exemples les plus connus est celui de la lutte de Martin Luther King pour les Noirs, aux États-Unis. Il y a une BD sur lui qui est assez bien faite. Si tu veux, on peut en parler.
Cela commence en 1955. Dans le sud du pays, il y a beaucoup de racisme et de ségrégation raciale. Cela veut dire que les Noirs n’ont pas le droit de se mélanger aux Blancs. Dans les autobus, par exemple, ils doivent s’asseoir à l’arrière et laisser les places de devant aux Blancs. Dans certains restaurants ou cafés, ils n’ont pas le droit d’entrer. Parfois, des pancartes proclament : « Interdit aux Noirs et aux chiens ». Il arrive que des Blancs extrémistes attaquent les Noirs, les battent et même les tuent.
Mais un jour, dans une ville particulièrement raciste, à Montgomery, en Alabama, il va se passer un événement extraordinaire. Il débute par quelque chose de très simple. Le 1er décembre 1955, une couturière noire, Rosa Parks, rentre chez elle après son travail. Elle est très fatiguée et quand elle monte dans l’autobus, au lieu d’aller à l’arrière comme elle aurait dû le faire, elle s’assied devant. Évidemment, un Blanc veut s’asseoir à sa place et va se plaindre auprès du chauffeur : « Que fait cette sale négresse à la place des Blancs ? » La femme est arrêtée par les policiers. Un voyageur noir se précipite pour payer la caution aux policiers afin qu’elle n’aille pas en prison. Cependant, Rosa Parks est toujours en colère. Tu dirais aujourd’hui : « Elle a la haine. » Elle ne supporte plus cette ségrégation. Avec l’homme qui l’a aidée, ils décident d’aller voir un jeune pasteur noir qui vient d’arriver dans la ville : Martin Luther King. Il a 26 ans, il est marié et père d’un premier enfant.
Lui aussi ne supporte plus la ségrégation raciale. Il veut que ça change. C’est vrai, les Noirs ne sont plus des esclaves comme il y a un siècle. On dit qu’ils sont libres. Mais, en réalité, tous les jours, ils sont humiliés par les Blancs ; tous les jours, ils sont traités comme des chiens. Martin Luther King a l’énergie pour se battre, mais il ne veut pas utiliser la violence. Alors, comment faire ?
Le lendemain soir, réunion avec Martin Luther King et d’autres amis. Ils sont tous d’accord : cela ne peut plus durer. Soudain, quelqu’un a une idée géniale : « Organisons un boycott. Refusons tous de prendre les bus ! Quand la compagnie des bus [évidemment dirigée par des Blancs] verra qu’elle perd de l’argent, elle nous traitera un peu mieux. » Dès le lendemain, ils demandent à tous les Noirs de la ville de ne plus prendre les bus : « Ne prenez plus le bus pour aller au travail, à l’école, à la ville. » Résultat ? Un immense succès : les bus circulent à vide, ou presque. Mais il faut que les Noirs s’organisent : pour se déplacer, ils montent à plusieurs dans une même voiture ; ils prennent des taxis. Beaucoup vont à pied, même s’ils doivent faire plusieurs kilomètres.
Les Blancs n’en reviennent pas : « Ces Noirs ont trouvé un nouveau jeu : ils vont finir par avoir mal aux pieds et ils en auront assez ! » Les plus racistes passent à l’attaque ; Martin Luther King reçoit des menaces par téléphone : « Sale nègre, ordure, on aura ta peau ! » Ces insultes deviennent régulières. Une bombe explose devant sa maison, le 30 janvier 1956 ; heureusement, personne n’est blessé. Des Noirs veulent se venger et attaquer des Blancs avec des armes. Mais Martin Luther King les en empêche : « Notre arme, c’est la non-violence, dit-il. On veut être respecté des Blancs. Si on commence par leur faire la peau, on n’obtiendra rien. De plus, il y a des Blancs non racistes qui nous soutiennent. » Mais c’est dur. Martin Luther King est arrêté plusieurs fois par la police, emprisonné, puis relâché. Les racistes veulent le faire craquer, mais ils n’ont rien à lui reprocher, puisqu’il refuse la violence.
Le boycott continue durant des mois, et la compagnie des bus ne cède pas. Mais le mouvement commence à être connu dans tous les États-Unis et à l’étranger. Ce n’est pas seulement King mais tous les Noirs de Montgomery qui deviennent des vedettes, et pourtant ils ne détruisent rien ! Les journalistes s’intéressent enfin à eux ! On leur donne la parole : « Nous voulons les mêmes droits que les Blancs. » Finalement, le 10 novembre 1956, la Cour suprême des États-Unis déclare que la ségrégation dans les bus est contraire à la loi, car tous les citoyens sont égaux. Les Noirs obtiennent le droit de s’asseoir à côté des Blancs. Le boycott a duré 382 jours.
– Dans la BD que tu m’as montrée, j’aime bien cette femme qui dit : « Avant, mes pieds se reposaient, mais mon esprit était fatigué. Maintenant, mes pieds se fatiguent mais mon esprit se repose ! » Elle marche plusieurs kilomètres par jour, mais ce n’est pas grave : elle a sa dignité.
J’aime bien aussi le passage quand ils ont gagné et que Martin Luther King leur dit : « Notre victoire n’a pas supprimé le racisme. Il faudra faire attention à ne pas choquer les Blancs et à ne pas se moquer d’eux dans les bus. Respectons-les. Ainsi, ils apprendront à nous respecter. »
– Pourquoi ?
– Parce qu’on voit qu’ils ne veulent pas le pouvoir, mais seulement qu’on les respecte.
– C’est vrai : le but d’un combat non violent comme celui-ci, c’est de se faire respecter. Pas seulement de conquérir des droits, de s’asseoir où on veut dans un bus ; il s’agit de gagner le respect des autres. Mais Martin Luther King ajoute : « Respectons les Blancs et ils apprendront à nous respecter. La non-violence, cela marche dans les deux sens : d’accord, tu demandes qu’on te respecte, mais toi aussi respecte les autres. » Logique, non ? En France, un mouvement de lycéens a justement lancé ce slogan en 1997 : « Plus puissant que la violence, le respect. »
Tu te souviens ? Dans la définition de base que je t’ai donnée de la non-violence, il est indiqué que c’est une manière d’être. Eh bien, cet état d’esprit, c’est le respect. Or, ce n’est pas facile de se respecter. Cela commence dans la famille entre parents et enfants, entre frères et sœurs. Même nous, les adultes, on n’y arrive pas toujours. On se traite parfois de tous les noms. On cherche à écraser les autres, notamment dans le travail. On apprend à faire des mauvais coups pour être le plus fort, pour être le premier, pour gagner toujours plus d’argent. On ne donne pas l’exemple aux jeunes.
Il existe pourtant des gens qui se battent en respectant leurs adversaires. Ils croient en l’homme ou en Dieu et refusent de faire certaines choses au nom de leurs principes ou de leur foi. C’est rare, mais cela existe. Souvent, on dit d’eux qu’ils ont une « parole », c’est-à-dire qu’on peut leur faire confiance. Ils pensent qu’on ne doit pas traiter les gens comme des objets, des marchandises. Ils ne sont pas naïfs pour autant : ils savent se défendre et peuvent aussi réussir dans la vie. Ces gens-là ont un esprit de non-violence, même s’ils n’ont jamais entendu le mot.
– En somme, le message non violent de base, c’est : « Défends-toi mais respecte ton adversaire » ?
– Tout à fait.

*
* *

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.