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La vie qu'on a

De
349 pages
Cette autobiographie transcrit le parcours d'une jeune prostituée moldave sur les trottoirs de Bruxelles. A travers son histoire on découvre que ce qu'on appelle communément traite et esclavage ne sont autres que les moyens d'entrer dans l'espace Schengen que doivent monnayer des migrants volontaires, mais clandestins, et à ce titre dépendants de passeurs rarement respectueux de leurs clientes ; que le pire pour les prostituées de rue, ce n'est pas leur travail mais leur peur d'être expulsées.
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Sommaire

Préface Chapitre 1 Avant, quand j’étais au pays Chapitre 2 Je ne m’attendais pas à ce qu’elle soit longue comme ça, l’histoire Chapitre 3 Je dirige ma vie toute seule Remerciements Postface

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Préface

Ce livre donne la parole à l’auteure, Roxana, témoin des réalités que vivent les femmes venant d’Europe de l’Est et exerçant la prostitution dans l’espace Schengen. Originaire de Moldavie, Roxana a quitté son pays et pratique la prostitution depuis l’âge de vingt ans. Ce sont des difficultés socio-économiques qui l’ont poussée, comme beaucoup d’autres, à partir à l’étranger pour se prostituer. Lors de ses pérégrinations, il est arrivé qu’elle se retrouve entre les mains de personnes mal intentionnées qui lui ont pourtant permis de franchir les frontières. Elle a vécu et vit encore des moments difficiles, elle a été expulsée à plusieurs reprises, mais c’est de plein gré et de façon indépendante qu’elle pratique la prostitution aujourd’hui, avec l’espoir d’un avenir meilleur et celui d’obtenir des papiers qui lui permettraient de rester légalement en Belgique… Écrire un livre sur sa vie : la démarche vient d’elle. Alors qu’elle était petite, comme elle le raconte, cette idée lui avait déjà traversé l’esprit. Fin 2006, par le biais d’une association qui milite pour la défense des droits des prostituées, elle entre en contact avec Jean-Michel Chaumont, sociologue s’intéressant aux questions de traite et de prostitution. C’est le début d’une série de rencontres. Petit à petit, elle lui dévoile des épisodes de sa vie, de son enfance, de son adolescence, de ses voyages, de son travail… Elle s’exprime sur la façon dont elle voit la société, les gens qui l’entourent ; elle évoque ses ressentis et les questions qu’elle se pose sur la vie. En mai 2007, Jean-Michel Chaumont me propose de transcrire ces entretiens au cours desquels Roxana lit à haute

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voix les textes qu’elle a préalablement écrits. Bien qu’elle parle couramment plusieurs langues, elle ne maîtrise pas l’orthographe de la langue française qu’elle écrit de façon phonétique. À titre d’exemple, voici un extrait de son manuscrit original : « Je eme bian la vii que je fe se pas tus jour fasili me, se sa que me fe aprondre beacoup des choz dan ma vi. Ia de frua que jue je me domand combian des experians je pase dan ma vi que je e combian je apri com par example : con je part o travai je eme bian parti avec metro avec le transport on coman sa me fe aprondre beacoup des choz je eme bian osi leo transport on coman parseqeo se osi bien pur la ecologic. Con je suis dan le transpor on coman je eme bian reogarde le gan e essee de a dovine quesqe fe com travai o je eme bian a ecute quesqe le jan se parle ontre io (mem que sa se pas educativ de ma part) me je eme bian (gras a le pliuzior lange que je comprand quesqe ii parle le jan de plliuzior nasionalite) osi sa me fer etre un petit peo dan se probleme dan se vii, savuar coman panse le jan des le choz se un choz que me fe ancor un frua aprondre la vi. Ia de frua que je me domand ia quelcan dan se metro que spion osi le jan com mua e quesqe io ii panse de mua io dovin quesqe je fe com travai ? » La transcription littérale fait apparaître ce qui suit : « J’aime bien la vie que je fais, c’est pas tous les jours facile mais c’est ça qui me fait apprendre beaucoup de choses dans ma vie. Il y a des fois que je me demande combien d’expériences j’ai passées dans ma vie que j’ai, et combien j’ai appris, comme par exemple : quand je pars au travail, j’aime bien

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partir avec le métro, avec les transports en commun. Ça me fait apprendre beaucoup de choses. J’aime bien aussi les transports en commun parce que c’est aussi bien pour l’écologique. Quand je suis dans les transports en commun, j’aime bien regarder les gens et essayer de deviner ce qu’ils font comme travail, ou j’aime bien écouter ce que les gens se parlent entre eux (même si ce n’est pas très éducatif de ma part) mais j’aime bien (grâce à les plusieurs langues que je comprends, je comprends ce que parlent les gens de plusieurs nationalités). Aussi, ça me fait être un petit peu dans ces problèmes, dans ces vies, savoir comment pensent les gens des choses. C’est une chose qui me fait encore une fois apprendre la vie. Il y a des fois que je me demande : il y a quelqu’un dans ce métro qui espionne aussi les gens comme moi ? Et qu’est-ce qu’ils pensent de moi ? Ils devinent qu’est-ce que je fais comme travail ? » Le travail de transcription peut sembler fastidieux à première vue. En réalité, dès les premiers instants, le récit me touche, il m’emporte de mot en mot et de phrase en phrase. Tout en écoutant les enregistrements et avec son manuscrit sous les yeux, je transcris littéralement sans me rendre compte du temps qui passe. Au fur et à mesure, je parviens à décrypter sans difficulté son manuscrit original. Les enregistrements restent toutefois précieux parce qu’elle tient souvent à ajouter un passage qu’elle a omis d’écrire ou une anecdote qui a trait à ce dont elle est en train de parler. Au cours des entretiens, la discussion s’engage traditionnellement autour de son histoire et des thèmes qu’elle aborde. Son histoire et ses réflexions imprègnent mon esprit ; je pense constamment à tout ce qu’elle a pu vivre en quelques années. Je ne peux m’empêcher de comparer nos vies. Quel âge a-t-elle déjà ? Vingt-huit ans…, à peine cinq ans de plus que moi. Quel parcours, quelles souffrances,

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quelle lutte pour la vie… Je me surprends à être fière de cette femme que je n’ai encore jamais vue. Quelques mois plus tard, je rencontre Roxana. Je suis heureuse de faire sa connaissance, mais je suis un peu intimidée par le fait que je commence à bien connaître sa vie, alors qu’elle ne connaît rien de moi. Ce que je ressens, elle le comprend, parce qu’elle déclare après quelques instants qu’elle m’appellera dorénavant « son secret ». Le courant passe très bien et, depuis ce soir-là, une amitié est née entre elle et moi. Je participe ensuite à des entretiens et je la retrouve quelquefois dans le quartier des prostituées à Bruxelles. C’est l’occasion pour moi de découvrir certaines réalités du terrain : le défilé des voitures, les clients en tout genre, certains m’accostant pour me demander mon prix (« Désolée, mais je ne travaille pas, Monsieur »), des filles1 qui me font comprendre que je dois aller plus loin car je suis sur leur morceau de trottoir… La durée des enregistrements représente une bonne vingtaine d’heures. Après la transcription, nous nous attelons au travail de structuration du livre. Le manuscrit est découpé en épisodes et en thèmes spécifiques afin de remettre de l’ordre dans la succession des événements et des années. Je tiens à souligner que, sur le fond, Roxana a elle-même sélectionné les épisodes qu’elle voulait rapporter. C’est également elle qui a choisi l’ampleur qu’elle souhaitait accorder à chacun d’entre eux. Elle a eu la liberté d’exprimer ce qu’elle voulait ; aucune question de chercheur ne lui a été imposée et ce n’est qu’exceptionnellement, quand nous l’avons vue en panne d’inspiration, que nous lui avons proposé d’écrire sur tel ou tel sujet. Ensuite, nous procédons
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Les prostituées s’appellent « filles » entre elles quels que soient leur âge et leur statut matrimonial. Cette expression remonte à des temps anciens et souligne que les prostituées ne sont pas reconnues comme des femmes responsables. On peut considérer que son emploi par les prostituées elles-mêmes correspond à la fois à une intériorisation du stigmate et à l’expression de l’affection qu’elles se portent face à l’adversité.

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à des améliorations stylistiques et concordances verbales pour faciliter la compréhension des propos. Roxana, souhaitant que son langage n’ait pas une allure enfantine, tient à ce que nous retravaillions ses tournures de phrases. Nous y veillons donc tout en essayant de préserver au mieux l’esprit de son écriture et certaines de ses expressions auxquels nous avons été sensibles. Enfin, nous prenons le soin de modifier les noms de personnes et de certains lieux précis qui apparaissent dans le récit. Cette expérience m’a donc appris et fait découvrir beaucoup de choses, que ce soit en effectuant la transcription, en travaillant sur son manuscrit, en l’attendant sur son morceau de trottoir dans le quartier des prostituées, ou en discutant avec elle. Son récit a suscité et suscite encore en moi de nombreuses questions, notamment à propos des enjeux liés aux normes que partagent les politiques au sujet de la « traite » des êtres humains. Ayant consacré mon mémoire de Sciences politiques à la « traite » des enfants au Bénin, je retrouve des points communs entre les réalités vécues par Roxana, prostituée sans-papiers en Belgique, et les enfants travailleurs migrants au Bénin. Effectivement, ils sont confrontés à des discours semblables de la part des autorités ainsi qu’à des contraintes identiques. Il ressort le plus souvent de tout ce qu’on peut lire sur le « trafic » des enfants en Afrique de l’Ouest que de pauvres petites victimes sont vendues par leurs irresponsables parents à d’ignobles trafiquants… Ce discours convenu qualifie le phénomène de criminel et de néfaste pour les enfants, et occulte trop souvent les réalités sociales, économiques et historiques. Mes entretiens avec des enfants au Bénin m’ont fait constater un décalage entre ce discours et ce que vivent les populations locales, y compris les enfants migrants. Des enfants m’ont raconté qu’ils partaient de leur plein gré pour gagner de l’argent afin d’aider leur parents et qu’ils jouissaient de l’estime de tout leur village à leur retour. Certes, les tâches qu’ils effectuent ne sont pas toujours

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faciles, bien que le travail des enfants en Afrique n’ait pas la même connotation que chez nous. Les jeunes se déplacent pour le travail depuis des générations dans certaines localités, mais le contexte d’aujourd’hui n’est plus celui d’autrefois, lorsque des intermédiaires veillaient à la sécurité des enfants qui migraient temporairement. Actuellement, tout un arsenal juridique a été mis en place pour interdire la migration des enfants travailleurs. Mais les difficultés économiques persistent dans les villages, et les enfants se voient obligés de partir clandestinement… En effet, les familles doivent avoir recours à un passeur qui prend des risques et dont les services sont moins bons que ceux que rendait auparavant l’intermédiaire local et connu de tous. Résultat : un contrôle social dérégulé, une diabolisation inappropriée du trafiquant et un accroissement inévitable de la vulnérabilité des enfants. En écoutant ce que me racontaient des enfants, j’ai pris conscience que les véritables risques qu’ils encourent aujourd’hui sont liés aux actions des autorités et des organismes qui pensent naïvement agir pour leur bien, au nom des droits de l’enfant. Prendre en compte la parole et le point de vue des intéressés est plus que nécessaire pour comprendre leurs réelles difficultés et agir en conséquence au lieu de les considérer comme des esclaves à sauver… Selon moi, le récit de vie de Roxana fait réfléchir de la même façon. Il a la particularité de venir d’une personne directement concernée par la « traite » et à qui la parole est trop rarement donnée. Il ouvre un autre regard sur la prostitution ; Roxana, qui a quitté son pays afin de pouvoir subvenir aux besoins de sa famille, ne se définit pas comme une victime mais comme une prostituée. Elle est très autonome et elle trouve un certain épanouissement dans son travail. Je peux dire qu’elle est en somme bien loin des stéréotypes véhiculés sur les filles de l’Est ! D’après son récit et les recherches connexes que j’ai pu réaliser, il semble trop souvent négligé que les filles de l’Est sont les actrices de leur expérience même si elles sont confrontées à des dangers. Il

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importe de mettre l’accent sur le fait que les contraintes qu’elles subissent proviennent aussi bien des passeurs que des autorités du pays dans lequel elles résident… En fait, au départ, la rencontre entre Roxana et moi est une rencontre qui a tout d’improbable : d’un côté, il y a elle, prostituée moldave qui a connu un parcours quelque peu agité, et de l’autre, il y a moi, étudiante belge dont le chemin est plus paisible. Dernièrement, je lui apporte la version quasi finale du livre pour une dernière relecture dans le quartier où elle travaille. Elle m’emmène dans un bar qui est un lieu de rendez-vous entre filles et clients. Elle me dit de la prévenir si un homme m’approche ou m’embête. Je suis sous sa protection et sous celle de quelques autres filles à qui elle me présente : « Marie-Laurence est une amie, mais elle ne travaille pas, elle m’aide à écrire mon livre. » J’ignore le regard de certains hommes intéressés… et je passe une soirée vraiment exceptionnelle ! Les filles me demandent ce que ça me fait de me trouver là, à cet endroit, parmi elles. L’ambiance est amicale. Je discute de plein de choses avec Roxana. Elle me demande : « Crois-tu que les gens auront envie de lire le livre ? », « Est-ce que ça va les intéresser ? », « Tes amis, quand tu leur parles de moi, comprennent-ils pourquoi je fais ce travail ? », « Et toi, pourrais-tu faire ce travail ? »… J’en arrive à me poser des questions auxquelles je n’avais jamais songé. Je lui avoue que j’ai parfois l’impression que ma vie est un peu vide par rapport à la sienne. Elle n’est pas d’accord : elle me dit que tout le monde connaît des souffrances, des joies, et que chacun avance dans la vie à sa façon. Je perçois la force qui se dégage d’elle quand elle répète qu’il y a des éclats de soleils même dans les moments difficiles et qu’il ne faut jamais l’oublier. Je découvre un monde que je n’aurais normalement jamais pu connaître, et je ne le regrette pas ! Nous buvons du champagne pour fêter la dernière ligne droite avant la publication du livre. Je la vois rayonner de fierté en serrant le manuscrit contre son cœur.

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En définitive, j’ai beaucoup d’admiration pour Roxana. Elle a un caractère bien trempé et un grand sens de l’initiative. Il faut avoir du cran pour faire tout ce qu’elle a entrepris. C’est aussi une personne intelligente, animée d’une curiosité qui la pousse à vouloir comprendre les gens et le monde qui l’entourent. Cela se ressent tout au long de son récit. Elle m’a beaucoup marquée. J’ai passé des moments enrichissants pendant ces deux dernières années à travailler avec elle et Jean-Michel Chaumont sur la réalisation de son livre. À l’heure où j’écris ces lignes, je sens déjà que ces moments vont me manquer… Marie-Laurence Flahaux

Chapitre 1 Avant, quand j’étais au pays

Aujourd’hui, je me sens légère, je me sens bien. Je suis contente, je commence une nouvelle démarche. Je vais écrire un livre : un livre sur ma vie. C’est difficile ; il y a des moments où je me demande pourquoi je fais ça. À quoi ça sert ? Pourquoi les gens seraient intéressés par la vie des autres ? Ils sont assez préoccupés par leur propre vie. Mais ce sont des questions très stupides. Moi, tous les jours, j’écoute l’histoire de quelqu’un, même si ce ne sont que de petits fragments. Souvent, aujourd’hui, les gens ne sont pas contents de leur vie. Mais moi, maintenant, je me dis : la vie, elle est comme ça. On ne doit pas se plaindre, on doit se battre et avancer. L’école Le plus beau moment de la vie, c’est l’école. Je me rappelle très bien le premier jour, celui de la rentrée des classes. Je portais l’uniforme scolaire obligatoire en ce temps-là : une robe de couleur marron avec un tablier blanc. J’avais un bouquet de fleurs dans les mains pour le premier professeur (c’était la tradition de toujours apporter des fleurs au premier professeur). J’étais là avec ma grand-mère. Normalement, chaque enfant devait être accompagné de ses parents, soit le papa, soit la maman, ou tous les deux. C’était quelque chose de très important : moi, je ne me rappelle plus pour quelle raison, mais mes parents n’avaient pas le temps de venir. C’était donc ma grand-mère qui m’accompagnait. Le

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directeur nous a dit : « Bienvenue dans notre école. » Les professeurs ont aussi fait un discours. Ensuite, les élèves des classes les plus avancées ont pris les enfants les plus jeunes sur les épaules pour qu’ils fassent sonner la cloche. À chaque rentrée, chaque premier septembre, l’accueil des nouveaux élèves se passe comme ça. Les élèves plus âgés, tout en portant les nouveaux, nous disaient : « Voilà, c’est votre professeur. » Nous devions être une trentaine d’élèves qui rentrions en première année. On a remis nos bouquets de fleurs à notre premier professeur. Puis nous sommes partis nous installer dans notre classe. J’ai fait connaissance avec les autres élèves. À la sortie, j’ai vu ma grand-mère qui m’attendait. J’ai voulu courir vers elle, mais un garçon m’a fait un croche-pied et je suis tombée sur le genou. Je me suis bien blessée et je n’ai pas pu aller à l’école pendant quelques jours. C’est ainsi que s’est passé mon premier jour de classe. Je me rappelle certains jours où on devait, avec l’école, aller à la campagne et travailler dans les champs pour le kolkhoze. On partait le matin en camion et on devait travailler, cueillir les tomates et tout ça sans être payés. Toutes les classes, chacune à son tour, devaient travailler pour le bonheur de l’école. Parfois on cueillait des tomates, parfois du raisin. L’après-midi, une personne nous apportait à manger, de la soupe et du pain. On se mettait par terre et, avec nos mains toutes collantes à cause du raisin, on mangeait. Ça avait un goût délicieux ! Je n’ai jamais pu partir en voyage avec l’école. Mes parents ne pouvaient pas se permettre de les payer. Beaucoup d’autres élèves partaient en vacances scolaires ici ou là, mais moi, je n’ai jamais eu de vacances scolaires. Dans ma classe, j’avais une copine, Agata. C’était aussi ma voisine. On a été ensemble jusqu’en septième année. À partir de la cinquième, les élèves étaient répartis en classes selon leurs résultats. Les plus intelligents allaient en 5ème A, les moins intelligents en 5ème B, et ceux qui étaient encore moins bons devaient aller en 5ème C. Agata et moi, nous avons été

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mises en 5ème A. Mais deux ans plus tard, Agata a dû aller en 7ème B, et moi je suis restée en 7ème A. On a été séparées pour un temps, mais on continuait à partir de la maison ensemble et à passer nos récréations ensemble. Je me suis aussi fait d’autres copines : elles s’appelaient Alyona et Katia. Avec elles, j’allais aussi au cours de dessin après l’école. J’ai passé de bons moments avec ces copines, on s’entendait très bien. On ne se bagarrait que rarement. On n’avait presque jamais de problèmes. On parlait de tout. La seule chose sur laquelle on ne s’entendait pas très bien, c’était à propos de nos dessins. Là, on n’était plus vraiment des copines, on était des concurrentes. C’était toujours à qui dessinait le mieux : « Qui est la meilleure ? », « Allez, moi, regarde, je fais mieux »... Et quand il y avait un concours, là, c’était vraiment chacune de son côté. Avant, je ne comprenais pas vraiment pourquoi c’était chacune pour soi. Aujourd’hui, je sais que c’était déjà de la jalousie. Je ne sais pas si c’est moi qui ai eu le plus de chance de nous trois dans la vie. Moi, aujourd’hui, je suis ici, j’ai connu des moments difficiles et de bons moments. Katia, elle est mariée, elle est devenue vraiment grosse et elle a deux ou trois enfants. Alyona, la dernière fois que je l’ai vue, elle était à l’université, elle avait un copain. Ça, c’était il y a quatre ans. Après, on a perdu le contact. Ces deux copines sont toutes les deux restées au pays. Elles ont une vie, une famille, et moi je suis loin de ma famille, de ceux que j’aime. Est-ce que c’est la vie que je voulais ? Je me demande parfois de quoi j’ai besoin. J’ai besoin aussi d’une famille. Combien de temps vais-je avoir une vie pareille ? Je sais que je n’arriverai pas à trouver un travail normal pour l’instant. Je sais que je me suis habituée à la liberté. Je regarde souvent les gens dans le métro qui partent quelque part ou qui vont au travail ; je me demande quel est leur travail, s’ils sont fatigués et quel est le courage qui est en eux. Je ne me souviens pas beaucoup de mon enfance. Avec le recul, je pense que mon enfance était vraiment simple.

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Quand on est petit, on est dans notre monde, c’est le monde de l’enfance. On ne comprend pas encore à quel point le monde peut être méchant et combien de malheurs il y a sur terre. On apprend à écrire, à lire, on apprend aussi l’histoire, la physique, la chimie et tout ça. On passe de bons moments en classe avec les autres élèves, et aussi de moins bons. Ma grand-mère maternelle Ma grand-mère maternelle est la personne la plus proche que j’ai eue dans ma vie. Elle est née en 1911. Elle a vécu la guerre de 1945. À ce moment-là, c’étaient des années de faim, des années de maladie, de peur et de souffrance. Ma grand-mère a eu dix enfants qui sont nés sous le régime de l’Union soviétique ; quand une femme avait beaucoup d’enfants, elle recevait des médailles. Cinq des enfants de ma grand-mère sont morts pendant la guerre, du typhus et d’autres maladies. Je sais qu’elle avait des jumeaux, un garçon et une fille, mais ils sont morts du choléra. Avant, quand j’étais au pays, quand j’étais petite, par tradition, chaque année, on allait en famille le jour de Pâques au cimetière où sont enterrés les cinq enfants de ma grandmère, mes deux oncles et mes trois tantes. Chaque fois, quand on allait au cimetière, ma grand-mère pleurait sur les tombes ornées de fleurs bleues, et elle disait : « C’est la guerre qui m’a mangé mes enfants. » Ma mère était le dixième enfant de la famille ; mon grand-père disait toujours que ma maman était la plus belle des filles qui restait à ma grand-mère. Mon grand-père maternel Je ne me rappelle pas bien mon grand-père maternel. Il est mort très tôt. Les gens qui l’ont connu parlaient de lui comme d’un homme plein de vie. Il était prêtre dans l’église orthodoxe de ma ville et il vendait aussi des lampes. Il tenait beaucoup à moi. Il disait que j’étais la plus grande tête de la famille ! Parfois, quand il revenait de l’église, il m’apportait

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du chocolat. La seule chose dont je me souvienne bien, c’est la fois où j’étais partie à l’église avec lui et où on était montés dans le clocher. On avait trouvé un petit oiseau gris par terre. Je l’avais rapporté à la maison et j’avais dormi avec lui dans mon lit. Le lendemain, l’oiseau était mort, je ne sais pas pourquoi. Je me demandais : pourquoi il ne bouge pas ? Pourquoi il est comme ça ? Pourquoi il est froid ? Mon grand-père m’avait consolée. Il me disait : « Ce n’est pas grave, c’est quelque chose qui arrive à tous ceux qui sont vivants. » Jusqu’à douze ou treize ans, j’allais toujours à l’église, tous les samedis, dimanches et jours de fête… Aujourd’hui, je crois en quelque chose mais en dehors de l’église, pas à l’intérieur. Je n’ai jamais jugé une Église ou une religion ou quoi que ce soit. Chacun a le droit de penser ce qu’il veut et de croire en écoutant son cœur. Un rêve revient très souvent dans ma vie : je rêve d’une maison toute blanche avec un toit transparent qui permet de voir le ciel, il n’y a rien derrière, il n’y a rien sur les murs, les gens sont assis par terre tous ensemble en train de prier pour les bons moments et les moments tristes, c’est tout. C’est vraiment un truc très simple et j’en rêve souvent. J’ai écouté beaucoup à propos des religions, et aujourd’hui je pense qu’il n’y a pas de loi fixe à laquelle on doive se tenir comme le dit la religion. Moi je pense que l’Église est utile pour la politique, pour attirer les gens… Je me souviens d’un garçon à qui mon grand-père apprenait la prêtrise et, souvent, ce prêtre, quand tu lui posais une question sur Dieu ou quelque chose comme ça, il te disait : « Pfff, moi, je fais mon boulot, hein, je travaille, j’écoute. » Pourtant, quand on voit cette personne, on est persuadé qu’il croit profondément en Dieu, mais il fait juste le minimum : ça il ne faut pas le faire, ça c’est mal, ça c’est bien, ça c’est mal, ça c’est bien. Moi, je sais que je ne dois pas faire de mal, que je dois être correcte avec les gens. C’est ça l’important dans la vie, je pense.

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Ma maman Ma maman était très belle. Elle a fait des études de couture. Elle faisait des robes et aussi beaucoup de défilés ; elle montrait ses vêtements sur la piste elle-même. Mon grand-père n’était pas très d’accord avec ça. Un peu après ses études, ma mère s’est mariée avec un jeune garçon. Toute la famille était à leur mariage. Mes grands-parents étaient bien contents. Ma mère est tombée enceinte de jumeaux (c’était la grossesse avant moi), mais à cause d’une chute dans l’escalier de la maison de mon père, elle a perdu ses enfants. Cette chute, c’était la faute de mon père. Ils s’étaient bagarrés et ma mère avait voulu fuir. Elle a glissé, elle est tombée. C’était leur première bagarre et mon père en avait été très désolé. Le début de la guerre dans ma future famille Avant ma naissance, ma grand-mère paternelle travaillait comme comptable. Elle gagnait bien sa vie, et comme elle n’avait qu’un fils, mon père, tout allait très bien. Mais après, elle a perdu son travail. Mon père travaillait parfois comme journalier dans les champs, mais c’était rare. Ma mère était alors la seule à travailler pour nourrir son mari et sa bellemère. À ce moment-là, ma mère était enceinte de moi. Pendant la journée, mon père et sa mère restaient à la maison ; ils ont commencé à boire, à passer du temps à faire n’importe quoi. Quand ma maman rentrait à la maison après le boulot, elle devait encore préparer à manger et faire le ménage. C’est une femme qui n’avait pas peur du travail, mais pour elle, c’était trop. En plus, moi, j’étais dans son ventre et je prenais des kilos. Je devenais de plus en plus lourde. Un beau jour, ma maman s’est révoltée contre ma grand-mère paternelle : pourquoi ne faisait-elle jamais rien à manger et rien pour l’aider dans la maison ? C’était la première révolte de ma mère contre ma grand-mère. C’est aussi à partir de là que mon père a commencé à frapper ma maman. C’était le début de la guerre dans ma future famille… Mon père et ma grand-mère paternelle mangeaient,

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buvaient et attendaient que ma maman fasse les courses, arrive à la maison, prépare à manger et nettoie la maison. Ma mère devait tout faire. Chaque fois que ma mère raconte ces histoires de famille, chaque fois, elle pleure. Au mois de juin, je suis née. Mon père est venu à l’hôpital avec un grand bouquet de fleurs ; il était très content. Son bébé était assez lourd. À part le fait que j’étais une fille, je ressemblais beaucoup à mon père. Aujourd’hui encore j’ai plus le visage de mon père que celui de ma maman. Après ma naissance, mon père et ma grand-mère paternelle ont été plus attentifs à aider ma maman, mais, plus tard, ils ont repris leurs mauvaises habitudes. En plus de boire, ils ont commencé à jouer aux cartes. Au début, c’était pour passer le temps, mais après c’était pour de l’argent. Ma mère a recommencé à travailler, et pour que je sois en de bonnes mains pendant son absence, elle m’emmenait chez ses parents à elle. Les jours se passaient comme ça. Un soir, quand elle est rentrée, elle a trouvé comme d’habitude du désordre dans toute la maison, et aussi des amis de mon père qui étaient tout autour de lui en train de lui réclamer des roubles. Mon père a dit à ma mère de leur en donner, mais elle a répondu : « Je n’en ai pas. » Sur ce, mon père a alors déclaré : « On va jouer sur toi. » Ma maman ne l’a pas pris au sérieux. Elle est partie à la cuisine pour faire à manger. Elle entendait ce dont ils parlaient au salon. Elle s’est rendu compte que ça devenait sérieux quand elle a entendu son mari dire : « Celui qui gagne, il peut baiser ma femme. » Ma maman me racontait : « De plus en plus, la peur montait dans mon cœur. » Alors, elle m’a prise et elle est partie comme si elle n’avait rien entendu. Elle a couru jusqu’à la maison de mes grandsparents maternels. Quand ma grand-mère a vu ma maman arriver toute stressée et toute tremblante, elle lui a demandé : « Qu’est-ce qui se passe ? » Ma maman lui a tout raconté. Mais comment expliquer à mon grand-père que son gendre voulait faire ça ? Ma grand-mère lui a dit que mon père était saoul et qu’il avait commencé à crier sur ma

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maman et à la frapper. Heureusement, grâce à ça, mon grand-père a dit : « Oui, si tu veux, tu peux rester, mais quand ton mari viendra, je verrai si c’est vrai. » Quelques heures plus tard, les chiens ont commencé à aboyer. Mon père était là ; il était venu reprendre sa femme. Ma grandmère était seule avec ma maman et moi, parce que mon grand-père était parti à l’église. Mon père, voyant que personne ne sortait de la maison, criait de plus belle. Il a même commencé à jeter des pierres. Ma grand-mère a voulu sortir pour discuter, mais elle a renoncé quand elle a entendu que mon père n’était pas seul ; il était avec ses amis. Là, la peur de ma maman a doublé ou triplé. Elle ne savait pas quoi faire, mais comme ma grand-mère était une femme courageuse, assez forte, elle est sortie et a parlé quelques instants avec son gendre. Ensuite, ils sont tous partis. Quand elle est rentrée dans la maison, ma mère lui a directement demandé : « Quoi, qu’est-ce qu’il a dit ? » Ma grand-mère lui a répondu : « Il a dit qu’aujourd’hui tu peux rester, mais demain, tu dois retourner auprès de lui car tu es mariée. » Le lendemain, ma mère est partie travailler et, après son boulot, elle est venue me chercher à la maison de mes grandsparents maternels. Ensuite, nous sommes retournées chez mon père. Ma mère avait très peur… Elle avait raison : à son arrivée, son mari et sa belle-mère étaient bien saouls. Mon père m’a pris des bras de ma mère, m’a donnée à ma grandmère, et a commencé à frapper sa femme en disant : « Je vais te casser le pied, comme ça, on va voir comment tu vas retourner chez ta mère ! » Il y avait plein de sang. Ma maman est allée se laver, puis elle s’est mise à cuisiner. C’était un plat de larmes. Le soir, elle a attendu que tout le monde s’endorme et elle est partie en pleine nuit chez ses parents. Quand elle l’a vue, ma grand-mère maternelle a commencé à pleurer ; mon grand-père a aussi eu pitié d’elle. Pourtant, il n’aimait pas du tout ma maman. Il disait toujours à ma grand-mère : « Pourquoi tu m’as fait encore une fille, je voulais un garçon et en plus c’est la plus moche de toutes ! »

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Ce n’était pas vrai, ma maman était très belle. Le lendemain matin, mon père a atterri chez mes grands-parents pour prendre sa femme. Mon grand-père a bien discuté avec lui, et ma maman a dû retourner vivre avec son mari… Le temps passait et mon père continuait à frapper ma mère régulièrement. À cause de l’alcool, il râlait toujours, il disait que rien n’allait, que ceci n’était pas lavé, que cela n’était pas propre, etc. Ma mère m’a raconté aussi ce qui avait déclenché véritablement leur divorce. Quand elle est arrivée à la maison, un jour, elle a trouvé mon père en train de faire l’amour dans le lit avec ma grand-mère paternelle. Ils faisaient l’amour tous les deux ! Alors, ma mère a couru à la maison de ses parents et a commencé à dire : « Je ne peux pas vivre là-bas, je ne peux pas. » Et mon grand-père, à nouveau, il était fâché. Il disait : « Non, non, non : je ne te prends pas à la maison, tu es mariée, tu ne peux pas venir ici. Tu n’as pas le droit de venir ici. » Mon père Mon père, je ne le connais pas vraiment. Quand j’étais très petite, un jour, on l’a croisé avec ma grand-mère paternelle. Ma mère m’a dit : « Voilà, c’est ton papa. » Il m’a prise dans ses bras, ma grand-mère aussi. Ma grand-mère, je la voyais plus souvent parce qu’elle venait de temps en temps au marché. Mais lui, je ne le voyais jamais. Il y a cinq ans, la dernière fois que j’étais à la maison, j’avais besoin d’un papier, et j’ai été obligée d’aller chez eux. Mon père habite toujours dans la même ville avec sa mère. C’était encore le bordel chez eux, comme ma mère m’avait raconté. C’était la deuxième fois de ma vie que je le revoyais. J’ai aussi vu mes trois petites sœurs. Je ne savais même pas qu’elles existaient. J’étais juste désolée de ne même pas pouvoir leur donner de sous. J’avais peur et je me disais que leur père dépenserait tout. J’ai seulement été acheter quelque chose à manger pour les petites.

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La maison Dans la maison où j’habitais, on n’avait pas d’eau du robinet. On devait prendre des seaux de dix litres et marcher environ un kilomètre à pied pour aller chercher de l’eau. La maison était petite. On était beaucoup dans la chambre et on avait juste une armoire. On n’arrivait pas à mettre toutes les affaires dans l’armoire. On les déposait partout par terre, sur les chaises, et parfois on ne savait plus où mettre les pieds. Ma mère disait : « Combien de barricades on a dans la chambre ! » On ne pouvait plus bouger dans cette pièce ! Cette maison appartenait à mes grands-parents. Pendant les années de guerre, les Allemands ont pris une autre petite maison qui se trouvait à côté et qui appartenait aussi à mes grands-parents. Les Allemands en ont fait un magasin de provisions. Je ne sais pas très bien comment cela se fait, mais aujourd’hui, la terre n’est plus cultivable à cet endroit parce qu’il y a plein de morceaux de verre. Il y a eu une explosion et la maison qui servait de magasin aux Allemands a été détruite. Il y a encore des morceaux de verre partout. Cela donne l’impression que les Allemands avaient fait de la maison un magasin de champagne. C’est ce que ma grand-mère disait. Un jour, j’ai trouvé un squelette de crâne, des cuillers, une bombe désactivée et des choses qui appartenaient aux Allemands à cet endroit. En dessous de la maison, il y a une cave pleine de pierres et une petite rivière. On peut voir une espèce de petite porte voûtée. Un jour, le frère de mon grand-père est venu et a dit que par cette petite porte on pouvait entrer dans le tunnel qu’on appelle chez nous un tunnel de Troie. Je ne sais pas si c’est vrai mais cela m’intrigue. J’ai vu à la télévision que, pas loin de chez moi, une personne occupée à bêcher son jardin est tombée dans un souterrain. Donc, il pourrait y avoir un souterrain. En plus, pas loin de chez moi, il y a une église de la Vierge, de la Madonna comme on dit en roumain. Elle est toute petite parce que les Ottomans interdisaient que les

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églises dépassent la taille d’un cavalier sur son cheval. Les vieilles personnes disent qu’un tunnel commence à partir de cette église. Cela me donne envie d’entrer dans cette cave et de savoir ce qu’il y a… Mon beau-père et Kolya, mon frère J’avais sept ans quand mon beau-père est arrivé pour vivre avec nous dans notre maison. Pour moi, c’était le nouveau papa ; je me rappelle que j’étais vraiment heureuse d’avoir un père. J’avais maintenant une vraie famille, j’avais tout ce qu’un enfant peut avoir : une mère et un père qui travaillent. J’étais contente et heureuse. Ma mère et mon beau-père ont eu un fils, Kolya, mon frère. Quand mon frère est né, j’ai commencé par être un peu jalouse parce que j’avais l’impression que mes parents s’occupaient plus de lui que de moi. Mais mon frère a grandi et je passais de plus en plus de temps avec lui. J’étais de moins en moins jalouse. Quand j’étais petite, mon beau-père était vraiment bon. À ce moment-là, je disais toujours que je voudrais un mari comme lui plus tard. Il rentrait tôt à la maison, il aidait ma maman, ils préparaient les choses ensemble… Ils étaient très bien tous les deux. Mon beau-père travaillait dans le transport de fruits par camion. Grâce à ça, il rapportait des fruits à la maison, alors je me permettais d’en prendre avec moi pour aller à l’école. Je partais tous les jours à l’école avec un petit sandwich et une pomme. Quelques années plus tard, mon beau-père a commencé à travailler dans la police. Quelqu’un de sa famille était un policier avec de grandes responsabilités dans la capitale, alors, il l’a aidé à entrer dans la police. Il était le chauffeur du commissaire, et il rapportait beaucoup de choses à manger et à boire à la maison. C’était la corruption. Tout le monde était heureux, tout allait bien au début. Il a été un bon père jusqu’à ce que j’aie douze ans. Après, il a commencé à changer. Ma maman lui disait toujours : « Oh,

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c’est la police qui t’a cassé ton cerveau, tu as changé, c’est la police qui t’a changé. » Il est devenu de plus en plus agressif, il a commencé à boire, à grossir, à rentrer à la maison en n’étant content de rien, en ne voulant rien faire ni aider personne. Il revenait saoûl à la maison. Il a aussi commencé à frapper ma mère. Ma mère, elle a toujours eu des hommes qui frappent. Mon beau-père l’empoignait et la frappait contre le mur. Jamais il ne la frappait autrement. Enfin, chez nous, c’est normal que les hommes frappent leur femme. Depuis que je suis en Europe, je ne trouve plus ça normal du tout. Parfois, je m’interposais entre mes parents quand il y avait la bagarre et, souvent, je recevais des coups. De même, quand je ne faisais pas les choses comme le voulait mon beau-père, il criait sur moi et me frappait. Cela n’arrivait pas souvent, mais quand il était agressif avec moi, je me cachais. Ma mère me cherchait pendant des heures et des heures. Elle criait mon nom autour de la maison, et moi, je restais toute seule dans ma cachette. Je pleurais. J’avais deux ou trois cachettes chez moi. D’abord, il y avait l’endroit où on mettait les restes d’épis de maïs qui servaient pour le feu l’hiver ; c’était là où étaient les porcs avant. Je me cachais aussi parfois dans les arbres ou au fond du jardin. Je me suis cachée comme ça pendant de nombreuses années. À l’âge de quinze ans, je crois que je me cachais toujours. Je pleurais dans ma cachette mais j’étais sûre et certaine que ma mère viendrait me chercher. Et ma mère, toujours, la pauvre, elle criait et pleurait autour de la maison. Moi, je ne voulais pas sortir. Je restais là des heures et des heures. Je pleurais toute seule. Aujourd’hui, je ne pleure plus, je ne me cache plus. J’ai encore besoin de solitude, mais plus personne ne me cherche et ce n’est plus nécessaire. Mon adolescence À l’adolescence, j’étais la fille d’une famille pauvre qui devait se battre chaque jour. À quinze ans, j’allais à l’école dans ma

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ville, j’étudiais bien, et ma famille était contente de moi. J’aimais beaucoup les arts. Je continuais les cours de dessin à côté de l’école. Après les cours, je rentrais à la maison et ma journée n’était pas finie. Je faisais toutes les tâches que je devais faire à la maison. Quand j’avais fini les cours plus tôt, je partais à pied jusqu’au champ. On avait quatre hectares de terre dans la campagne. C’est de ça qu’on vivait. On cultivait des raisins, du maïs et des pommes de terre. On ne pouvait pas se permettre de payer quelqu’un pour y travailler, alors c’est mon beau-père, ma mère et moi qui devions nous occuper de ces cultures. On avait aussi un terrain de vingt-quatre ares près de la maison, mais c’était toujours ma grand-mère qui s’en occupait parce que, la pauvre, elle n’avait plus la force de partir à pied sur les autres terrains. Souvent, quand j’allais travailler aux champs, j’y restais tard pour voir le coucher du soleil. En rentrant à la maison, je marchais comme une aveugle parce qu’il faisait noir jusqu’à l’entrée de la ville. Les rues étaient éclairées par quelques lampadaires et la lumière des lampes à l’intérieur des maisons. Pour mon repas de midi à l’école, je prenais des petits pains avec de la margarine parce qu’on ne pouvait pas se permettre d’acheter du beurre. Parfois, avec les copines, après l’école, on allait se promener un peu dans le centre pour regarder toujours les quatre ou cinq mêmes magasins de la ville. Comme je venais d’une famille pauvre, je n’avais jamais d’argent sur moi. Mes copines, Katia, Alyona et Agata, avaient toujours de l’argent sur elles. Je n’avais pas même pas de quoi m’acheter un chocolat. Chez moi, quand tu t’achetais un chocolat, c’était vraiment quelque chose de spécial. Si tu pouvais manger un Snickers, tu te disais : waouw, c’est quelque chose ! Un chocolat moldave, c’était déjà bien, mais un Snickers, c’était quelque chose ! Il y avait un magasin, de style Night Shop, dans lequel on pouvait trouver beaucoup de choses. Le patron de ce magasin était Azerbaïdjanais. Il était très gentil avec nous, spécialement avec moi. Quand on entrait dans son magasin, si mes copines s’achetaient des chiques ou des chocolats, le patron

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azerbaidjanais me donnait parfois des petites choses sans que j’aie à les payer. Il comprenait que je n’avais pas d’argent, que j’étais pauvre. Je trouvais en lui quelqu’un de très bon. Les semaines et les mois passaient. Un jour, il nous a invitées toutes les quatre à boire quelque chose. On a bien sympathisé avec cet homme. Il discutait plus spécialement avec moi, mais je ne me demandais pas pourquoi. Ça me faisait plaisir. Par la suite, il m’a demandé de venir toute seule. Alors, après l’école, je trouvais toutes les excuses pour aller le voir toute seule au magasin. Quand j’arrivais, il m’accueillait avec un grand sourire et on parlait. Parfois, on allait dans le bar d’à côté pour boire quelque chose, mais c’était rare ; il devait faire attention parce qu’il était marié. Parfois même, je n’allais pas au cours de dessin après l’école pour pouvoir aller chez lui. De temps à autre, l’Azerbaïdjanais me donnait des petits sacs avec de la nourriture, des pâtes, de l’huile, du sucre… Quand je rentrais à la maison, je devais mentir et dire qu’un de mes copains m’avait donné cela. C’était pour m’aider qu’il me donnait tout cela et cette aide était très importante à ce moment. Je ne pensais pas plus loin. Leonid À la même période, j’ai commencé à regarder un garçon à l’école, mais je n’osais pas aller lui parler. Il était âgé d’un an de plus que moi et s’appelait Leonid. Derrière l’école, il y avait un centre sportif. Leonid y était souvent ; il faisait beaucoup de sport. Moi, je ne faisais pas beaucoup d’activités physiques. J’avais des problèmes de dos et je ne pouvais pas trop courir ni sauter. Le seul sport que je pratiquais, c’était le tennis de table. Un jour, mon professeur d’éducation physique m’a demandé de suivre des cours pour participer à un tournoi inter-écoles de tennis de table quelques mois plus tard. Deux fois par semaine, je devais aller au cours de tennis de table. Mes parents n’étaient pas très ravis de cette décision, mais quand ils ont compris que c’était pour un concours, ils sont devenus contents. Le professeur était un jeune homme qui s’appelait Vasia, c’était

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aussi un des profs d’éducation physique de l’école dans les premières classes. Au début, je n’étais pas enchantée de devoir aller à ces cours, mais dès la première fois, j’ai su que j’avais bien fait d’accepter de suivre ces cours de tennis de table : Leonid s’entraînait dans la même salle. C’était une grande chance pour moi de le connaître ! Les cours se passaient bien, mais lui, Leonid, il ne faisait pas attention à moi. Ce n’était pas grave, j’avais le temps. Un matin, j’ai croisé Leonid au fond d’un corridor de l’école. Il m’a arrêtée, m’a dit bonjour et m’a demandé de dire au professeur Vasia qu’il ne pourrait pas venir à l’entraînement ce jour-là. C’est comme ça qu’on a fait connaissance. Je me doutais que Leonid ne savait pas comment je m’appelais. À l’intérieur de moi, quelque chose de très bizarre se passait. Je ne pouvais pas du tout l’expliquer. Toute la journée, ma tête pensait à lui. Le soir, quand je suis allée au cours de tennis de table, Leonid était là. Il m’a demandé des excuses pour tout à l’heure, sans donner d’explications ; il m’a juste dit : « Excusemoi si je t’ai demandé de dire à Vasia que je serais absent, mais ça s’est arrangé. » Après cette fois-là, il ne m’a plus parlé, sauf pour me dire bonjour, mais c’est tout. L’Azerbaïdjanais La première personne à qui j’ai parlé de ce garçon, ce n’était pas à mes copines, mais à l’Azerbaïdjanais. Je ne sais pas pourquoi. Il m’a dit que je ne devais pas faire le premier pas. Je devais laisser Leonid venir parler avec moi. Ce jour-là, comme toujours, l’Azerbaïdjanais m’a donné un sac rempli de choses. Quand je suis rentrée à la maison, j’ai donné le sac à ma mère. Elle était très nerveuse. Elle m’a demandé de lui dire la vérité : d’où venait tout ça ? Qui me l’avait donné ? Elle m’a même dit : « Peut-être que tu commences à voler ? », mais je n’ai rien répondu. Je ne pouvais pas lui dire d’où venait tout ça. J’avais peur pour moi et aussi pour l’Azerbaïdjanais. Je me disais qu’il me donnait tout ça parce que nous n’avions rien. Le plus bizarre, c’est que ma mère

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n’en disait pas un mot à mon beau-père. Parfois, je quittais plus tôt l’école pour aller dans le magasin parler avec l’Azerbaïdjanais. J’aimais l’école, mais à cause de lui, je partais. Les jours passaient. Le jour du concours approchait et je devais bien me préparer. Plus je m’énervais parce que Leonid ne parlait pas avec moi, et mieux je jouais au tennis de table. Je me demandais souvent pourquoi ce monsieur azerbaïdjanais était aussi gentil avec moi. Même mes copines ont commencé à se poser des questions. À la maison, il y avait de la tension avec mes parents qui trouvaient que j’étais de moins en moins présente. Ils ont décidé que j’arrêterais les cours de dessin jusqu’à ce que le concours de tennis de table soit passé. Ils m’ont aussi interdit d’aller dans le centre de la ville après l’école. À ce moment-là, ça allait encore, mais la situation a empiré quand l’Azerbaïdjanais m’a acheté un bel ensemble. Moi, je l’ai accepté. Je n’avais rien, dans ma famille, on pouvait peut-être s’acheter un nouveau vêtement une fois par an, ou tous les deux ans… Aujourd’hui, je peux me permettre de m’acheter des choses, ce n’est plus comme avant. Quand j’étais au pays, une petite robe ou un pantalon, ça me faisait un si grand plaisir, ça me rendait si heureuse ! Bref, pour moi, c’était quelque chose de spécial. Mais mes parents, quand ils ont vu ça, ils se sont fâchés : « C’est quoi ça ? C’est qui qui t’a acheté ça ? » Mon beau-père m’a frappée, mais je n’ai rien dit. Ils sont même allés chez ma copine Agata et lui ont demandé d’où venait mon ensemble, mais comme elle ne savait rien, elle ne pouvait rien leur dire. Le lendemain, quand on s’est vues à l’école, elle était aussi fâchée sur moi. Elle se doutait bien que c’était l’Azerbaïdjanais qui me l’avait acheté, et elle n’avait pas tort. J’ai demandé à Agata que ce secret reste entre nous. Moi, je me sentais très bien dans mon nouvel ensemble. Tout le monde me disait que ça m’allait très bien. Quelques jours après, je suis encore partie chez l’Azerbaïdjanais. Je lui ai raconté ce qui s’était passé à la maison. On a décidé qu’il

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n’allait plus me donner des choses pour la maison, mais seulement des choses qui me serviraient à moi et que mes parents ne pourraient pas remarquer. Un jour, mes parents sont partis pour donner un coup de main à la préparation du mariage d’une cousine de mon beau-père. Ma mère a pris mon frère avec elle, et ils sont partis dans le village des parents de mon beau-père. Mon beau-père les a rejoints après son travail. Bref, moi, je me retrouvais seule à la maison pour trois jours, tout un weekend. J’étais libre. Le vendredi, j’en ai tout de suite profité pour aller chez l’Azerbaïdjanais. Je lui ai expliqué qu’on pouvait se voir samedi ou dimanche. À la maison, beaucoup de travail m’attendait aussi. Je devais nettoyer, jardiner, nourrir les animaux, faire la lessive. Je ne pouvais pas finir tout ce travail en un jour, mais je me suis dépêchée, j’ai essayé de faire tout ce que je pouvais le vendredi soir pour avoir une journée libre le samedi. Le samedi, l’Azerbaïdjanais m’a emmenée à la capitale. Depuis ma naissance, je n’étais jamais sortie de ma ville. On a passé vraiment du bon temps. J’étais contente. J’ai joué au billard pour la première fois. Pour la première fois de ma vie, je suis aussi rentrée dans un bon restaurant ; je me disais même que ce restaurant était le plus luxueux de tous ! Pour moi, c’était pour la première fois, et je me disais : il n’y a rien au monde de plus beau que celui-là. L’après-midi, je suis rentrée à la maison. Le lendemain, j’ai encore vu mon Azerbaïdjanais. Premier bouquet de fleurs. Ça m’a fait vraiment très plaisir. C’est quelque chose d’inexplicable. J’étais très jeune et je ne connaissais pas le monde des hommes, je ne connaissais rien de ce qui se passait entre un homme et une femme. Dans ma famille, on ne parlait pas de ça. Quand on regardait la télé et qu’on voyait un couple s’embrasser, ma mère changeait de chaîne. Je trouve que c’est dommage qu’il n’y ait eu personne pour m’apprendre tout ça. Mais en ce temps-là, j’étais une petite fille heureuse. Le dimanche, donc, on est partis de

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nouveau à la capitale. Il m’a emmenée dans les magasins du futur. Je m’amusais comme une enfant. Je trouvais que ma vie était très belle. Puis on est revenus dans notre ville. Il m’a déposée à la maison et m’a promis qu’il allait revenir dans une heure. Il devait passer au magasin, mais il m’a dit qu’après on irait voir le coucher du soleil ensemble. C’était quelque chose de merveilleux pour moi. Je l’ai attendu avec impatience. Entre-temps, j’ai nourri les animaux chez moi. Enfin, il est arrivé. On a fait un long chemin en voiture et on s’est arrêtés. Le ciel était clair et c’était merveilleux. Je me disais : dans la vie, il ne faut pas grand-chose pour être heureux. J’étais assise à côté de lui dans la voiture, et pour la première fois, il m’a proposé un verre de champagne. Je me sentais bien ; ma tête, elle était dans le ciel clair à côté du beau soleil. Lui, il m’a prise dans ses bras. Je sentais que j’en avais besoin, comme un petit enfant. Je me suis retrouvée dans ses bras, en oubliant la misère, les problèmes, le travail, tout. Il a commencé à me caresser la tête, et puis le cou. Il est arrivé à ma poitrine. J’ai commencé à me sentir gênée. Je l’ai repoussé en douceur, mais il ne s’est pas arrêté. Il est arrivé à mon ventre, puis à mes jambes. Des bisous dans mon cou, et qui arrivaient sur mes lèvres. Ça me dégoûtait ! Je ne savais même pas pourquoi il se comportait comme ça avec moi. Quand sa main a glissé entre mes jambes, j’ai eu peur, et je l’ai fusillé du regard. Ses yeux n’étaient pas comme d’habitude. Je lui ai demandé : « Qu’est-ce que tu fais ? Ça ne me plaît pas. » Il m’a répondu : « Je veux t’apprendre à faire l’amour. » Je l’ai repoussé. J’ai voulu ouvrir la porte, mais il l’a tout de suite bloquée. Je l’ai supplié de ne plus me faire ça. En même temps, je ne comprenais rien, je me demandais pourquoi il me faisait ça. Qu’est-ce qu’il voulait faire ? Il m’a serrée très fort dans ses bras. Cette journée-là, j’avais mis une jupe. Avant, j’aimais les jupes, mais maintenant plus. Il est venu sur moi avec force. Il a couché le dossier du siège, et je me suis sentie tomber. Il a continué à me lécher le cou et le visage comme un chien. Je criais, je pleurais. Je le suppliais