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Le complexe du loup-garou

De
597 pages

Une analyse passionnante des sources mythiques et mythologiques de la violence américaine, culture dans laquelle la représentation de la violence à l'écran est d'abord le reflet d'une conviction mythique propre : pour elle, la société n'est qu'un rempart précaire contre l'animal tapi en nous.
(Cette édition numérique reprend, à l'identique, la 2 e édition de 2005.)





Pourquoi y a-t-il autant de " serial killers " aux États-Unis ? Pourquoi la " production culturelle " américaine (film, télévision, livres) est-elle aussi imprégnée de violence et de cruauté ? Est-il vrai que le spectacle de la violence imaginaire encourage le déchaînement des instincts violents ? Mais aussi : pourquoi la double figure du Dr Jekyll et de Mr Hyde, ou encore le complexe du loup-garou, sont-ils aussi présents dans la culture nord-américaine ? En se répandant mondialement, cette culture aurait-elle le pouvoir de multiplier parmi nous les appétits meurtriers et les obsessions macabres ? Denis Duclos apporte ici une réponse inattendue à cette énigme, grâce à une enquête approfondie au cœur de la culture de la terreur. Il montre que la représentation de la violence à l'écran est d'abord le reflet d'une conviction mythique propre à la culture américaine : pour elle, la société n'est qu'un rempart précaire contre l'animal tapi en nous. Chez les tueurs en série comme chez les personnages sanglants de la fiction, elle ne fait que répéter les figures héroïques des sagas nordiques, les " Bersekr ", ces guerriers fous toujours tentés de se métamorphoser pour massacrer leurs propres familles. C'est ce fantasme qui lui fait accepter, en contrepartie, la surveillance automatisée, pour stopper le déviant, et qui explique en partie l'hypertrophie du droit aux États-Unis.





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    1. Enrayer l’autodestruction ?
  1. I. Vivre de chasse
    1. Chapitre 11
    2. 1. L’aventure
      1. Emportement sacré
      2. Errer, chasser, mourir peut-être ?
    3. 2. La capture
      1. Saisir
      2. Enfermer
      3. Choquer, terrifier
      4. Tromper, perdre
    4. 3. La cruauté
      1. Tuer beaucoup ou faire très mal ?
      2. Le sadisme comme intention « humaine »
      3. Dilater la souffrance
      4. Retenir
      5. Pourquoi le crime sadique ?
      6. La « fausse sortie » du masochisme
      7. La cruauté : une peur de se civiliser
    5. 4. Appétits d’ogre
      1. Le paradoxe de l’appétit meurtrier
      2. La fiction, fascinée par l’appétit
      3. Un appétit sexuel indifférencié
      4. De la dégustation à la phobie
      5. De l’appétit à l’utilité
  2. II Héros ou démons ?
    1. 5. Justiciers
      1. Vengeance et haine
      2. Champion d’un père humilié ?
      3. La multiplication des âmes sœurs
      4. Kemper : Oreste, ou Persée et la Gorgone ?
      5. La mère mortelle
      6. Pourquoi tuer « toutes les femmes » ?
      7. La femme comme autre soi-même avili
      8. La féminité cachée du vampire
    2. 6. En direct avec le diable
      1. Les meurtriers croyants
      2. Du fils de l’ours au fils de l’homme
      3. Cache-cache avec le père
      4. Charles Manson
      5. Eschatologisme et satanisme
      6. Les sources littéraires de l’obsession
      7. Un pessimisme cosmologique
  3. III Le fauve, le mort et le robot
    1. Chapitre 18
    2. 7. Destinées spéciales
      1. L’inexorable chute de la maison Usher
      2. Romans de destinée
      3. L’annonce faite au peuple
      4. Le vampire de Sacramento
      5. Casus perplexus
      6. Un tueur pédagogue
      7. Une réhumanisation maléfique
      8. Une question sur l’être
      9. La psychose, comme procédé littéraire
    3. 8. Le double mauvais
      1. Foncièrement mauvais ; je t’aime
      2. Qui me possède ?
      3. Le jumeau
      4. L’un… ou l’autre ?
      5. Mr. King et Dr. Bachman
      6. La femme en l’homme
      7. Haine de soi, haine des siens
      8. Une tentative d’équilibre
      9. Le culte de Loki
    4. 9. La bête en l’homme
      1. Nous partons d’abord de la tête
      2. La cousine bête
      3. La métamorphose
      4. La contamination
Présentation
Pourquoi y a-t-il autant de « serial killers » aux États-Unis ? Pourquoi la « production culturelle » américaine (film, télévision, livres) est-elle aussi imprégnée de violence et de cruauté ? Est-il vrai que le spectacle de la violence imaginaire encourage le déchaînement des instincts violents ? Mais aussi : pourquoi la double figure du Dr Jekyll et de Mr Hyde, ou encore le complexe du loup-garou, sont-ils aussi présents dans la culture nord-américaine ? En se répandant mondialement, cette culture aurait-elle le pouvoir de multiplier parmi nous les appétits meurtriers et les obsessions macabres ?
Denis Duclos apporte ici une réponse inattendue à cette énigme, grâce à une enquête approfondie au coeur de la culture de la terreur. Il montre que la représentation de la violence à l’écran est d’abord le reflet d’une conviction mythique propre à la culture américaine : pour elle, la société n’est qu’un rempart précaire contre l’animal tapi en nous. Chez les tueurs en série comme chez les personnages sanglants de la fiction, elle ne fait que répéter les figures héroïques des sagas nordiques, les « Bersekr », ces guerriers fous toujours tentés de se métamorphoser pour massacrer leurs propres familles. C’est ce fantasme qui lui fait accepter, en contrepartie, la surveillance automatisée, pour stopper le déviant, et qui explique en partie l’hypertrophie du droit aux États-Unis.
Pour en savoir plus…
L'auteur
Denis Duclos, sociologue et romancier, directeur de recherches au CNRS, collaborateur du Monde diplomatique et de La Revue du MAUSS, est l’auteur de nombreux ouvrages, dont La peur et le savoir : la société face à la science, la technique et leurs dangers (La Découverte, 1988) et L’homme face au risque technique (L’Harmattan, 1991), De la civilité. Comment les sociétés apprivoisent la puissance (La Découverte, 1993), Nature et démocratie des passions (PUF, 1997).
Du même auteur
De l’usine, on peut voir la ville, CSU, Paris, 1981.
La Santé et le travail, La Découverte, coll. « Repères », Paris, 1984.
Les Sciences sociales dans le changement socio-politique, Economica, Paris, 1985.
Les Sondages d’opinion, avec Hélène Y. Meynaud, La Découverte, coll. « Repères », 1986, 1989, 1996.
La Peur et le savoir : la société face à la science, la technique et leurs dangers, La Découverte, coll. « Sciences et société », Paris, 1989.
L’Homme face au risque technique, L’Harmattan, Paris, 1991.
Les Industriels et le risque pour l’environnement, L’Harmattan, Paris, 1991.
De la civilité : comment les sociétés apprivoisent la puissance, La Découverte, coll. « Armillaire », Paris, 1993.
Nature et démocratie des passions, PUF, coll. « Sociologie d’aujourd’hui », Paris, 1997.
Entre esprit et corps : la culture contre le suicide collectif, Anthropos, coll. « Psychanalyse et pratiques sociales », Paris, 2002.
Société-monde : le temps des ruptures, La Découverte/MAUSS, Paris, 2002.
Romans
Le Cycle de l’ancien futur, vol. 1 : Longwor, l’archipel-monde, J’ai lu, Paris, 2001 ; vol. 2 : L’épreuves des îles, 2001 ; vol. 3 : Pouvoirs et savoirs, 2002 ; vol. 4 : Translatador, 2002.
La presse
Cette tentation de l’inhumain exprimée par le tueur en série, mais aussi par la fascination pour la machine, par des films et des jeux vidéo, est omniprésente dans la société américaine. […] Il faut réfléchir à tout cela, écrit Denis Duclos dans un ouvrage complexe et fort riche. Analyser la culture qui nous vient des États-Unis au lieu de s’en gaver ou de s’en moquer, réfléchir aux sentiments ambivalents de ceux qu’elles fascinent.
TÉLÉRAMA
S’appuyant sur la théorie culturelle, dans une langue claire et avec un style passionnant, Denis Duclos montre que le mythe des « guerriers fous » fait partie des rites d’initiation de la tradition nordique et anglo-saxonne.
LE MONDE DIPLOMATIQUE
Ce qui est original dans l’analyse [de Denis Duclos], c’est qu’elle opère une synthèse entre l’idée de Norbert Elias selon laquelle l’humanité contemporaine est confrontée à la nécessité de se civiliser toujours davantage et celle de Pierre Vidal-Naquet, pour qui les mythes des "guerriers fous" font partie des rites d’initiation permettant le passage au statut de civilisé.
LE MONDE
Collection
Cet ouvrage a été précédemment publié en 1994 aux Éditions La Découverte dans la collection « Cahiers libres » et aux éditions Pocket en 1998 .
© Éditions La Découverte, Paris, 1994, 2005.
ISBN numérique : 9782707172679
ISBN papier : 9782707145017
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre national du livre.
Ce livre numérique a été converti initialement au format EPUB le 04/03/2013 par Prismallia à partir de l’édition papier du même ouvrage.
Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales.
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Dédicace
A Hélène,
et à tous ceux qui préfèrent la vie
Remerciements
Je dois reconnaître la dette toute particulière contractée auprès de trois « experts » en tueurs en série : Elliott Leyton au Canada, Robert Ressler aux États-Unis, et Stéphane Bourgoin en France, aux travaux desquels j’ai fait de nombreuses références. A un moindre degré, j’ai aussi largement utilisé les faits présentés dans les ouvrages d’auteurs traduits dans la collection « Crimes et Enquêtes » de la maison J’ai Lu, comme ceux d’Ann Rule, de Vincent Bugliosi et Curt Gentry, de Timothy Benford et James Johnson, de Robert Graysmith, Joe McGiniss, Don Davis, et d’autres.
Grand amateur des œuvres de Stephen King, je les ai souvent relues en anglais, proposant parfois une traduction personnelle de certaines citations, de même que de quelques phrases d’un texte non traduit de Clive Barker et plusieurs lignes de l’ouvrage passionnant (mais non traduit en français) d’Elliott Leyton. J’espère ne pas les avoir trahis.
La thèse centrale du livre est une combinaison de deux idées essentielles empruntées, l’une à Norbert Elias (l’humanité contemporaine est confrontée à la nécessité de se civiliser toujours davantage) et l’autre à Pierre Vidal-Naquet (les mythes des « guerriers fous » ou des « chasseurs noirs » font généralement partie de rites d’initiation, pour le passage au statut d’hommes accomplis, c’est-à-dire civilisés).
Le séminaire organisé au Collège de philosophie par Franck Chaumon et Roger Ferreri sur « Le sujet entre l’acte et son commentaire » a également été une expérience essentielle pour affronter les actes « indicibles » des tueurs en série, sans trop tomber moi-même dans le genre « voyeur de l’atroce ».
Le travail sur les mythes, construit sur une trame d’approches ethnologiques, linguistiques et historiques, doit beaucoup aux apports de Régis Boyer pour les loups-garous scandinaves, et à ceux de Jean Marigny, du côté des vampires.
Prologue
Ce livre traite d’une mise en scène collective : celle des personnages représentant la violence et la mort.
Pour autant que notre société « post-moderne » croit avoir découvert comment régler automatiquement les énergies humaines, la violence serait vouée à l’extinction progressive, cédant devant l’abondance des biens, le libre fonctionnement du marché, et la rationalité de la gestion des risques. Mais si la violence s’est absentée de la vie des classes moyennes aisées, elle fait une apparition toujours plus dramatisée dans la fiction populaire et dans le fait divers, souvent associé aux milieux marginaux. Les scènes de la sécurité et du confort automatisé font face à celles de la violence, comme en miroir, comme si les unes appelaient les autres, irrésistiblement ; comme si l’idéal de société parfaite et l’extrême sauvagerie des instincts meurtriers entretenaient un lien mutuel caché, une connivence secrète et naturelle.
Que les États-Unis soient un lieu privilégié de ce jeu de miroirs n’est pas dû à une particularité ethnique, mais à une avance prise dans le Nouveau Monde quant à la réalisation de l’idéal post-moderne. Si, dans ce livre, je parle surtout des États-Unis, le lecteur doit donc entendre : « monde actuel », car les fantasmes horrifiants déployés à satiété par la fiction américaine sont les symptômes d’un désespoir plus global, lié aux conséquences du projet universel, qui, pour codifier l’emprise mutuelle des êtres humains, tend à réveiller partout de formidables orages de l’âme.
Introduction
Guerriers fous, loups-garous et tueurs en série
L’apparition des serial killers
Depuis des années, les médias sont suspectés de propager du crime en offrant aux jeunes le spectacle de la violence. La discussion s’aiguise aux États-Unis où la contestation de la violence médiatique fait écho à une plus forte poussée de la criminalité que dans d’autres nations occidentales.
Les chiffres donnés par les Américains sont éloquents1  : 24 700 meurtres ont été enregistrés aux États-Unis en 1991, soit 9,8 pour 100 000 habitants contre 2,3 pour la France, et 2,8 pour le Canada. Depuis 1966, l’augmentation a été de 113 %. Une majorité de ces meurtres (16 400) ont été commis avec des armes à feu, ce qui ne dissuade pas la puissante National Rifle Association de traîner au procès ceux qui, pour réduire le nombre des morts par balles, dénoncent la vente libre garantie par la Constitution2.
L’explosion des actes de mort s’accompagne de l’inefficacité croissante des enquêtes. Selon le VICAP3, alors que 6 % des crimes étaient commis en 1966 dans des circonstances inconnues, ce pourcentage grimpe à 25 % en 1990, puis à 34 % en 1992, soit huit fois plus vite que l’augmentation des crimes en général.
A partir de 1984, on a évoqué un facteur expliquant en partie l’impuissance de la police : la multiplication de crimes commis par les mêmes auteurs, de véritables « professionnels » du crime répété. La décade des serial killers commençait. Elle ne semble pas près de se clore.
Or, cette hypothèse relativise la théorie d’une diffusion de la violence à partir des médias, ou de la vente massive d’armements. Elle désigne plutôt un nombre limité de criminels endurcis, passés depuis longtemps au-delà de l’horreur. Selon des évaluations officieuses circulant au ministère de la Justice américain, moins d’une centaine de tueurs en série feraient à eux seuls des milliers de morts par an4. Contrairement aux tueurs occasionnels, ces « spécialistes », très mobiles, sauraient exploiter les failles du système américain : les 16 000 polices locales chargées des enquêtes éprouvent en effet des difficultés à coopérer pour comparer des meurtres commis dans des juridictions différentes, et à des milliers de kilomètres de distance.
Le problème change alors de perspective. Au lieu de nous demander si les enfants regardant la télévision sont des assassins en puissance, ou si tous les acheteurs de 44 Magnum vont tuer un voisin dans l’année, nous sommes incités à poser d’autres genres de questions.
Par exemple : pourquoi cette culture (et peut-être, déjà, la nôtre5) semble-t-elle capable de susciter autant de criminels monstrueux, aussi habiles et résolus, formant une armée de francs-tireurs opérant sur de grands espaces ?
De prime abord, on s’interroge : les États-Unis ne sont pas si remarquables qu’une telle émergence y soit plus naturelle que dans d’autres vastes contrées de l’Ancien ou du Nouveau Monde. La misère y est certes présente mais pas plus que dans de nombreux autres pays, et le chaos des mœurs est aujourd’hui le lot commun de bien des sociétés.
On pourrait aussi penser que l’invention des serial killers fait diversion. Nouvel avatar des « tueurs-nés » et des « physionomies criminelles » (ces fausses approches scientifiques faisant retour pour justifier le délit de « sale gueule »6), elle détournerait l’attention de la violence banalisée qui discrédite une Amérique prétendant à l’exemplarité mondiale. En créant l’image de tueurs hors norme, dont les abominations sont soulignées par le style clean des œuvres qui les décrivent, on orienterait l’indignation publique vers des êtres exceptionnels, pour mieux oublier les violences de masse dont témoignent, de loin en loin, les émeutes des cités de la misère.
Une société captivée par le criminel
Il y a du vrai dans cette interprétation, mais il serait erroné de s’en tenir là. Diversion ou pas, le nombre visible de meurtriers récidivistes semble plus important dans ce pays qu’ailleurs. La question demeure de comprendre pourquoi.
Pour ébaucher une réponse, on doit déplacer le problème en cherchant ce qui est commun à ce genre de tueurs et à la société qui, plus qu’une autre, les suscite. Car, s’il ne s’agit ni de gènes, ni de faciès ou de tour de crânes, c’est dans la culture partagée que se trouve le secret des psychologies les plus sauvages.
On se demandera donc pourquoi la culture américaine est passionnée par le meurtre et la violence ; pourquoi elle semble envoûtée par les crimes multipliés, évoqués à foison sur les écrans et dans le roman fantastique.
Une chose est frappante à la lecture de l’abondante littérature anglo-américaine sur les tueurs : les romanciers et les cinéastes inventent rarement leurs personnages. Peu d’intrigues policières ou de terreur jaillissent de la pure imagination des scénaristes. Elles sont le plus souvent tirées du fait divers. Si l’inverse n’est pas toujours vrai (il est douteux que l’énergie criminelle naisse du spectacle médiatique), en revanche, l’auteur de fiction est fasciné par les exemples démesurés de la vraie criminalité.
L’audience accordée au criminel sanguinaire dans le débat public américain fait songer à celle dont on entourait jadis un oracle. Esquisser des profils d’assassins en s’inspirant de leurs prédécesseurs serait devenu une technique d’enquête. Le détective du FBI Robert K. Ressler7 l’écrit : « J’agissais comme un serial killer, je peaufinais mon crime, entretien après entretien, avant d’affronter le couperet de la requête écrite8. » Partant de là, pourquoi, afin d’expliquer les motifs d’inconnus recherchés, ne pas embaucher carrément des meurtriers déjà arrêtés ?
Le criminel est aussi un flic : depuis une vingtaine d’années, la culture américaine a peaufiné cette vieille idée, classiquement représentée par le personnage hugolien de Javert. Les détectives quasi psychotiques de Jim Thompson, ou de James Ellroy ont quelque peu pimenté le genre. Et avec Tom Harris, un autre cran a été passé : son œuvre, portée au cinéma avec Le Silence des agneaux de Jonathan Demme (couronné « meilleur film » des Oscars 1992)9, est devenue un fétiche des années quatre-vingt-dix, moins pour avoir campé un psychiatre en cannibale, que pour avoir fait dudit cannibale un conseiller permanent de la police. Voici l’extrait d’un article imaginé par Tom Harris au début de son roman :
« UN FOU CRIMINELCONSULTÉPARLEPOLICIERQUILATENTÉDASSASSINER, par Freddy Lounds. (Cbesapeake, Maryland.) Les fins limiers fédéraux piétinent dans l’affaire de « La Mâchoire » – le tueur psychopathe qui a massacré des familles entières à Birmingham et à Atlanta – et sont allés demander de l’aide à l’assassin le plus bestial qui soit actuellement en captivité. Le Dr Hannibal Lecter, dont les pratiques innommables vous ont été rapportées dans les mêmes colonnes il y a trois ans, a été consulté cette semaine dans sa cellule de haute sécurité par l’enquêteur vedette William Graham (…). Il a été tiré de sa retraite anticipée pour relancer la chasse à “La Mâchoire”10. »
L’imagination de l’auteur paraît extravagante, mais nous apprenons de la bouche du véritable « enquêteur vedette » qu’est Robert Ressler, qu’il a conseillé Tom Harris et Jonathan Demme, leur inspirant un personnage jouant son rôle lorsqu’il recourt au témoignage de tueurs pour dénouer des enquêtes11. Ressler a aussi guidé la journaliste Ann Rule dans son approche du plus fameux des meurtriers en série, Ted Bundy, sur lequel elle a écrit un best-seller. C’est pourquoi Le Silence des agneaux n’a pas eu un banal statut de thriller. Il a touché au lien intime entre la culture américaine et le spectacle du crime.
C’est là un signe de l’entrelacs tissé en Amérique entre réalité, invention et commentaire, le criminel devenant le modèle des créations culturelles. Le succès des livres et des téléfilms racontant la biographie des tueurs en série prouve une fascination de masse par le crime monstrueux vraiment commis. De tous côtés, les fabricants de spectacle s’efforcent d’effacer la frontière entre le fait, la narration et l’implication du public. Les reality shows (comme la fameuse émission America’s Most Wanted) impliquent des dizaines de millions de téléspectateurs dans une délation différée qui, tout en aidant la justice, l’entraîne vers le voyeurisme sans pitié. Cette tendance s’accélère avec l’engouement pour les feuilletons « dépeçant la réalité » la plus récente. Ainsi, à peine le gourou David Koresh était-il tué dans l’assaut donné par le FBI aux bâtiments abritant sa secte, que sa mère « vendait pour quatre millions de dollars les droits de son histoire au producteur hollywoodien Robert Lee12 ». Celui-ci tourna immédiatement Ambush in Waco dans un décor reconstitué au milieu du désert californien.
La mode déferle aussi en Europe et en France. On tente d’employer les protagonistes réels d’un drame : Mme Dreyfus, l’héroïque institutrice qui assista les enfants de sa classe lors de leur prise en otages par Éric Schmitt, a ainsi refusé de jouer son propre rôle dans la production d’un téléfilm, engagée quelques semaines après la tragédie où l’homme devait trouver la mort.
On a glosé sur la violence américaine, écho actuel d’un passé d’aventures et de bagarres. Mais l’envoûtement d’une société par les criminels qu’elle observe avec épouvante et délectation ne régresse pas. On perçoit chaque année des progrès dans l’horreur exhibée. La règle du jeu consiste, pour conserver l’audience du public, à oser des scènes qui choquent davantage, des descriptions toujours plus insoutenables. Cette tendance à repousser la frontière de la « licence artistique » paraît irrésistible. Toutefois, aussi brusquement qu’on a interdit la cigarette, elle pourrait s’inverser, la mode allant alors à une phobie qui rendrait clandestin le goût de la violence extrême, sans pour autant en atténuer la fascination13.
Le « guerrier fou » qu’est le grand déviant ne se contente pas de captiver le public américain. Il lui inspire une compréhension de sa colère, de l’attachement, voire de la tendresse. C’est flagrant dans le film Chute libre14 où Michael Douglas interprète un cadre licencié par son entreprise, et qui va, par révolte, devenir un tueur. Une chaude journée écrasant la mégalopole, un embouteillage, des mouches dans la voiture à la climatisation défaillante, et l’homme, ulcéré, devient fou.
Cela commence en douceur. En chemise blanche et cravate, stylos à la pochette et attaché-case en main, il laisse sa voiture dans la file et « rentre chez lui » – c’est-à-dire chez son ex-femme – en bravant la décision de justice qui lui interdit de s’approcher de la maison pour voir sa fille. Il traverse la ville, empruntant les gangs’ lands où pas un Blanc ne s’aventure. A mesure qu’il marche, le réalisateur réussit l’exploit de lui attribuer une succession d’actes de violence sans le rendre antipathique. Victime d’un destin cruel et d’une Amérique folle, il va vers sa mort en fier guerrier, sans déroger aux principes, en se heurtant à tout ce qui stimule la haine de l’Américain moyen.
H paie scrupuleusement le tenancier coréen du drugstore qu’il vient de saccager en « juste représaille » du coût exorbitant d’une cannette de soda, puis rosse (avec modération) les loubards qui en veulent à son attaché-case pour taxer son passage dans leur territoire. Ils finissent d’ailleurs par se tuer eux-mêmes en essayant de le descendre. Récupérant leurs armes, il exige, mitraillette au poing, que les vendeurs d’un fast-food lui servent la formule petit déjeuner qu’on lui a refusée après 11 h 30 : le public applaudit presque à la défense du consommateur. Au gérant d’un surplus militaire (néo-nazi, misogyne et homosexuel mais haïssant les gays) qui l’a pris en affection parce qu’il est coiffé en brosse à la GI, il rappelle qu’il est un bon Américain, viril, antiraciste et libéral récusant le nazisme (obligation sine qua non pour rester sympathique). S’il le tue, c’est donc en légitime défense, parce que ce « nazi » menace de le violer. D’ailleurs, il ne sait guère se servir du bazooka Stinger qu’il lui a « emprunté », et avec lequel il compte tirer sur le chantier responsable des embouteillages : « La rue n’a rien : c’est pour gonfler les dépenses de la ville », observe-t-il. Schumacher fait ici un clin d’œil au livre de Stephen King, Roadwork (Chantier), décrivant une crise paranoïaque, motivée par la destruction d’un quartier par les bétonniers15. Finalement, le coup part sans toucher personne.
Notre Furieux traverse ensuite un immense country club où de richissimes vieillards jouent au golf, et l’on ne peut que souscrire à sa remarque sur l’usage qui pourrait être fait du parc pour les enfants de la ville. Outré de cette intrusion, un golfeur cacochyme fait une crise cardiaque.
Peu agressif avec son ex-femme retrouvée, et tendre avec sa fille, l’homme ne suscite pas l’aversion des spectateurs. Jusqu’à la fin, il se croit le brave type incapable de faire du mal à une mouche. Il « oblige » le policier à le tuer en feignant de le menacer avec un jouet, suicide à la fois dérisoire, ironique et glorieux.
Jamais ouvertement raciste ni misogyne, Chute libre est une réponse ambiguë aux exigences de la political correctness. Le film passe en revue divers niveaux de la crise sociale américaine, et secrète un message de colère vis-à-vis de l’étranger aussi bien que du déviant ou du riche. Il suggère en douce un « si on ne fait rien, ça va dégénérer » qui ne trompe guère. Plus subtil que Rambo, mais plus pervers, il pourrait devenir le fétiche de ceux qui, aux États-Unis comme dans beaucoup de pays du Nord, pensent qu’une révolte des Blancs contre la montée multiforme de la « chienlit » sera bientôt à mettre à l’ordre du jour.
Le mythe du « guerrier fou »
Nous gagnerions donc un temps précieux – ainsi que nos amis anglo-américains – à substituer à la question : « Les médias poussent-ils au crime ? », la suivante : « Pourquoi une culture va-t-elle chercher dans le criminel, et spécialement dans le meurtrier multiple, la matière de ses émotions, de ses pensées, de ses façons de faire ? »
Résumons la réponse explorée ici : la culture anglo-américaine s’inspire avec ferveur du meurtrier extraordinaire, parce qu’il lui renvoie son image de société extraordinaire. Il évoque pour elle les échos de ses propres légendes, porteuses de valeurs intériorisées, où la violence a toujours tenu un rôle central, à la fois désiré et redouté.
L’installation turbulente dans le Nouveau Monde a réactivé le problème immémorial du basculement toujours possible entre le guerrier et l’assassin, entre le soldat-citoyen et le hors-la-loi. Elle l’a reposé, à l’échelle d’une civilisation continentale, à travers les immenses possibilités – au moins imaginaires – ouvertes à l’action de chacun, et tout particulièrement à son action agressive16.
Or, ce problème (bicentenaire) demeure d’actualité. Avec l’argent, la science et la technologie, la puissance d’une société disposant de vastes ressources en espaces, en hommes et en nature a décuplé. Occupant désormais une place politique incontestée dans le monde, les bénéficiaires de cette puissance éprouvent un vertige. Ils peuvent, s’ils le veulent, repartir à l’assaut, cette fois de la planète entière, soumettant le monde à leur volonté. En un sens, la conquête du Nouveau Monde se prolonge directement et presque sans interruption par l’instauration d’un nouvel ordre mondial, à la discrétion de ses nouveaux suzerains. Qui, placé dans cette position, ne serait pas grisé ? Qui ne serait pas tenté de tester ses capacités d’agression sans riposte, voire de jeu cruel sans punition ?
Il est possible que le spectacle permanent de la grande criminalité serve aux Américains (et à nous, peut-être) à imaginer ce qui arrive aux dominateurs quand ils perdent le sens de leurs limites, et donc de leur appartenance humaine. Il sert à éprouver les bornes de l’action « libre », et à vérifier, par défaut, qu’une civilisation comporte toujours certains mécanismes de modération. En bref, nous assistons peut-être à la réactivation d’un mythe de passage initiatique entre la sauvagerie et la civilité.
Les sources anciennes d’une culture du crime
Bien sûr, la violence américaine a son origine propre, consacrée par les innombrables reprises du thème de la colonisation et de la destruction des Indiens. Mais les histoires de Far West, galvaudées jusqu’à la dérision, ont masqué les racines provenant des traditions européennes. Or, lorsque le cow-boy ne suscite plus que le rire, les fantômes des croyances séculaires réapparaissent, n’ayant rien perdu de leur force terrorisante. Ils sont à nouveau disponibles17. Le criminel excessif rappelle au présent bien plus que le souvenir de la violence « à l’ouest du Pecos », bien plus que la frénésie californienne libérée par l’éloignement de ses attaches européennes. S’il semble (de plus en plus) surgir d’ancestrales histoires de guerriers victorieux transmises par les folklores, c’est parce que c’est une question immémoriale, anthropologique qu’il soulève à nouveau : celle du choix entre civilisation et barbarie.
Mais quels folklores sont-ils ainsi ramenés au présent, pour actualiser la vieille question de la place de la violence ?
La question est loin d’être indifférente, car selon les traditions, les solutions apportées par le mythe au problème de la civilisation des mœurs ont été diverses. Certaines ont intégré le guerrier dans l’état civil, sous certaines conditions de loyauté et de discipline. D’autres ont, au contraire, supposé que le combattant ne pouvait pas être complètement dompté, ni même symboliquement « castré », ce qui conduisait à un conflit irréductible entre lui et la société, puis à une catastrophe.
Ce qui fait l’inquiétante étrangeté de la culture américaine obsédée de violence et de peur, c’est qu’elle s’inspire plutôt du message de ces secondes traditions mythiques. Les aventures sanglantes d’aujourd’hui ressuscitent de vieux démons et dieux, considérés comme irréductibles dans les traditions celtiques, anglo-saxonnes et nordiques, ces sources de sagesse traditionnelle de la population américaine non amérindienne.
Observons bien la « culture du crime » américaine. Une chose ne tarde pas à nous sauter aux yeux : la réalité criminelle et la fiction d’épouvante puisent ensemble aux aventures des combattants mythiques. Si un air de famille unit les serial killers et les personnages de la culture d’épouvante (horror), c’est parce que les uns comme les autres, les protagonistes de la fiction moderne comme ceux de la réalité criminelle, reflètent les sombres héros des sagas médiévales ou plus anciennes encore. Les deux genres actuels de « guerriers fous » – télévisuel et réel – s’inspirent de la même figure du farouche guerrier germain. Ils partagent – l’un en pratique et l’autre en imagination – sa croyance dans l’énergie intense de l’animal humain en état d’emportement démoniaque ou sacré. C’est la même compulsion à l’acte et à son plaisir qui se décharge à nouveau dans des formes, bonnes ou mauvaises, de violence inlassable.
Les contes héroïques du Nord sont connus par les traditions celtiques ou les poèmes scandinaves de la période Viking, mais ils ont été repris dans l’aire anglo-saxonne, jusqu’aux créations syncrétiques du conteur britannique Tolkien18. Beaucoup de comics, ces magazines de bandes dessinées très populaires aux États-Unis, sont peuplés de héros nordiques, comme les titres, The Mighty Thor, Excalibur, The New Warrior, ou Conan, édités par la fameuse maison Marvel, ou New Gods, Viking Glory et Viking Prince, etc. parus chez DC. La plupart des centaines d’autres séries consacrées au combat sans fin entre super-héros font allusion à des scènes tirées de cette mythologie.
A plus de mille ans de distance, nous pouvons donc évoquer une continuité (fantasmatique) dans l’aventure du guerrier furieux. Entre le fidèle d’Odin, le combattant « unique » (Einhedjar) abattant les dragons, et Rambo s’attaquant en solitaire aux hélicoptères ennemis, il y a des similitudes, tout comme entre la succession de morts violentes des feuilletons télévisés américains et la série des meurtres perpétrés par les machines à tuer que sont les vrais criminels (ou les vrais justiciers) « à répétition ». Le recommencement du carnage, le morcèlement ou l’explosion des corps paraissent communs aussi bien au combat éternel, dont les morts sont relevés chaque soir par les Walkyries de la saga, qu’aux téléfilms où chaque épisode remplace les méchants abattus par une nouvelle vague disponible au massacre. Un rituel analogue marque les tueries réelles, en masse ou en série, toujours recommencées dans un nouvel État, avec un nouveau genre de tueur.
Le grand guerrier, actuel ou ancestral, incarne la tragédie de l’ambivalence entre bien et mal, entre civilité et barbarie. Le héros nordique cherche un équilibre entre forces bénéfiques et néfastes, entre ordre social et pulsions solitaires. Or, s’il est parfois atteint, cet équilibre reste conflictuel, incertain, et temporaire. La destinée fatale du guerrier montre que, basculant lentement mais inéluctablement du bien au mal, il doit mourir dans la catastrophe collective qu’il entraîne, en attaquant inlassablement ceux qui s’opposent à lui, amis comme ennemis. Ce pessimisme ancestral est proche de celui dont témoignent les grands criminels américains, et dont s’inspirent les romanciers et les cinéastes de la culture dite destroy, s’abreuvant à leur exemple comme à une source obscure. Il n’indique pas le choix d’une perspective très pacifique. Comme si l’Amérique ne cessait d’hésiter devant un passage sans retour à la civilité, et rêvait parfois de lui préférer le désastre.