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Anne Bragance Une affection longue durée

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Anne Bragance Une affection longue durée Sabine Quand j'ai appelé cette Lucille, elle m'a donné l'adresse du studio qu'elle partage avec mon père et m'a proposé de venir l'y retrouver. Elle estimait qu'une rencontre dans un lieu public serait embarrassante, nous empêcherait de nous exprimer librement. J'ai accepté à contrecoeur, mais j'ai accepté pour la simple raison que j'espérais voir mon père. Il suffisait que je choisisse mon heure, que je me présente là-bas dans la soirée, à un moment où il serait rentré de son travail. Il n'y était pas. J'ai réussi à ne pas laisser paraître ma déception. La Lucille-Juliette m'a ouvert au premier coup de sonnette et je suis passée devant elle, raide comme un piquet, sans la saluer. D'un coup d'oeil j'ai embrassé l'endroit : une pièce principale séparée de la kitchenette par un petit muret. C'était étouffant à force d'être exigu, il n'y avait qu'un lit et un fauteuil côté séjour. C'était là que mon père vivait désormais. Elle m'a désigné le fauteuil, est allée chercher un plateau où étaient déjà disposés des verres et des cannettes de tonic et l'a déposé entre nous, à même le sol. Elle s'est assise sur un coin du lit, m'a observée un instant avant de déclarer d'un ton un peu cérémonieux : Je suis heureuse de te connaître, Sabine. Je l'ai arrêtée aussitôt pour la prier de ne pas me tutoyer. Ce sera comme vous voudrez. Ma soeur m'a appris que vous souhaitiez me rencontrer... C'est vrai, j'ai des choses à vous dire. Je vous écoute...
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Anne Bragance Une affection longue durée

Sabine

Quand j'ai appelé cette Lucille, elle m'a donné l'adresse du studio qu'elle partage avec mon père et m'a proposé de venir l'y retrouver. Elle estimait qu'une rencontre dans un lieu public serait embarrassante, nous empêcherait de nous exprimer librement.

J'ai accepté à contrecoeur, mais j'ai accepté pour la simple raison que j'espérais voir mon père. Il suffisait que je choisisse mon heure, que je me présente là-bas dans la soirée, à un moment où il serait rentré de son travail.

Il n'y était pas. J'ai réussi à ne pas laisser paraître ma déception.

La Lucille-Juliette m'a ouvert au premier coup de sonnette et je suis passée devant elle, raide comme un piquet, sans la saluer. D'un coup d'oeil j'ai embrassé l'endroit : une pièce principale séparée de la kitchenette par un petit muret. C'était étouffant à force d'être exigu, il n'y avait qu'un lit et un fauteuil côté séjour. C'était là que mon père vivait désormais.

Elle m'a désigné le fauteuil, est allée chercher un plateau où étaient déjà disposés des verres et des cannettes de tonic et l'a déposé entre nous, à même le sol. Elle s'est assise sur un coin du lit, m'a observée un instant avant de déclarer d'un ton un peu cérémonieux : — Je suis heureuse de te connaître, Sabine.

Je l'ai arrêtée aussitôt pour la prier de ne pas me tutoyer.

— Ce sera comme vous voudrez. — Ma soeur m'a appris que vous souhaitiez me rencontrer... — C'est vrai, j'ai des choses à vous dire. — Je vous écoute... J'avais promis à Sophie de ne pas faire d'esclandre, aussi je m'efforçais de garder le contrôle alors que j'avais envie de voler dans les plumes de cette Juliette et de lui dire ses quatre vérités.

J'ai posé une question idiote parce que la réponse était évidente : — Mon père n'est pas là ? — Non, je regrette et je comprends

que vous soyez déçue. Il y a une dizaine de jours qu'il ne rentre plus et j'ignore où il peut passer ses soirées, ses nuits.

— Et vous ne vous inquiétez pas plus que ça ? — Pourquoi m'inquiéterais-je ? Il est libre, il peut mener sa vie à sa guise sans me rendre de comptes.

— Vous êtes une femme très complaisante et très compréhensive... — Non. Je sais seulement prendre mes distances et m'accommoder des réalités. Je ne me sens pas liée à vie à votre père. Il a beaucoup changé au cours des derniers mois et, vu les circonstances présentes, je vous avoue que je songe à reprendre ma liberté.

— La solution de sagesse, en somme. Je serais ravie que vous l'adoptiez, aussi bien dans votre intérêt que dans celui de ma famille.

Je m'étonnais moi-même du calme avec lequel je réagissais aux propos de cette bonne femme. Fini la causticité, l'agressivité que je déployais lors de nos dialogues imaginaires, je peinais à me reconnaître dans ce personnage si accommodant que je jouais.

Soudain j'ai eu chaud, j'ai eu soif. Je me suis penchée vers le plateau, j'ai pris le tonic et, sans le verser dans le verre offert, j'ai bu à même la boîte.

La Lucille devait être en veine de confidences car, ignorant ma précédente repartie, elle s'est bornée à murmurer : — Je ne crois pas au bonheur, pourtant j'ai apprécié votre façon de l'écrire, avec cet accent circonflexe sur le o. C'est ce qui m'a donné envie de vous connaître.

— Vous me connaissez maintenant. Et alors ? — Je trouve que vous ressemblez au mot bonheur avec son chapeau chinois.

Nous sommes restées silencieuses. Je désirais partir, fuir cette maison de poupée qui était devenue le foyer de mon père mais, contre toute raison, j'espérais encore, je tendais l'oreille, j'attendais un bruit de clef dans la serrure de l'entrée. Je n'ai rien de tel, le silence s'éternisait.

Il me fallait prendre congé, je n'aurais

pu en supporter davantage : je me suis levée et dirigée vers la porte, suivie de Lucille qui proposait en bafouillant un peu : — Si vous voulez bien, je vais vous accompagner, faire quelques pas avec vous me fera du bien.

Je refusais l'idée qu'elle puisse se faire du bien grâce à moi. J'ai rétorqué plutôt sèchement : — Non, vraiment, je préfère aller seule.

© Éditions Mercure de France

Anne Bragance a publié - outre des essais et nouvelles - une trentaine de romans dont Anibal, La reine nue, Passe un ange noir, etc. Elle peint ici l'irruption du malheur au sein d'une famille comme les autres : le père quitte femme et enfants, la mère est hospitalisée, les marmots livrés à eux-mêmes. « Autrefois, chaque soir, après que les enfants étaient couchés, ils se retrouvaient avec bonheur dans le salon. Tandis qu'à demi allongé sur le canapé, il feuilletait quelque revue professionnelle ou regardait son émission de télévision, Béatrice corrigeait ses copies... » En général difficiles à transformer en personnages, les enfants sont très réussis, si bien que l'auteure parvient à nous toucher avec l'histoire d'une famille à la dérive. (Éditions du Mercure de France, 150 p., 14 €)

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