Les Tontons flingueurs et Les Barbouzes
Sortis en 1963 et 1964, Les Tontons flingueurs et Les Barbouzes sont devenus des classiques du cinéma français. Petits chefs-d'oeuvre parodique d'humour et de dérision, genre assez peu courant dans notre comique cinématographique, ils ont travers les trente dernières années sans prendre une ride. Tout le monde les connaît et tout le monde les cite. Ces deux films de Georges Lautner sont aussi le reflet de la France des années soixante. Toute une poque !
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Publié le : 07/03/2011
Langue : Français
Nombre de pages : 191
Type de la publication : Livres
Actualité et débat de société > Médias
EAN13 : 9782296367890
Communication
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Du même auteur :
Les Tontons et
flingueurs
Les Barbouzes
Toute une époque!
...
Collection Champs Visuels dirigée par Pi'erre-Jean Benghozi, Jean-Pierre Esquenazi et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui traitent de façon interdisciplinaire des images, peinture, photographie, B.D., télévision, cinéma (acteurs, auteurs, marché, metteurs en scène, thèmes, techniques, publics etc.). Cette collection est ouverte à toutes les démarches théoriques et méthodologiques appliquées aux questions spécifiques des usages esthétiques et sociaux des techniques de l'image fixe ou animée, sans craindre la confrontation des idées, mais aussi sans dogmatisme. Dernières parutions José MaURE, Vers une esthétique du vide au cinéma, 1997. René NOIZET, Tous les chemins mènent à Hollywood, 1997. Eric LE ROY, Camille de Morlhon, homme de cinéma (1869-1952), 1997. Régis DUBOIS, Images du Noir dans le cinéma américain blanc (19801995), 1997. Ariel SCHWEITZER, Le cinéma israélien de la modernité, 1997. Denis RESERBAT-PLANTEY, La vidéo dans tous ses états. Dans le secteur de la santé et le secteur social, 1997. Pierre-Jean BENGHaZI, C. DELAGE, Une histoire économique du cinéma français (1895-1995). Regards croisés franco-américains, 1997. Gérard CAMY, Sam Peckinpah, 1997. Eric SCHMULEVITCH, Une décennie de cinéma soviétique en textes (1919-1930). Le système derrière lafable. 1997. S. P. ESQUENAZI (dir), Vertov, l'invention du réel, 1997. Marie-Françoise GRANGE, Eric VANDECASTEELE, Arts plastiques et cinéma, les territoires du passeur, 1997. Henri AGEL, Le beau ténébreux à l'écran, 1997. MicheIAZZOPARDI, Massimo Girotti: un acteur aux 100visages, 1997. J. MOTTET, L'invention de la scène américaine. Cinéma et paysage. 1998. Roger ODIN, L'âge d'or du documentaire, Tl, T2, 1998. M.F. GRANGE, E. VANDECASTEELE, Arts plastiques et cinéma, les territoires du passeur, 1998. Jacques WALTER, Le Téléthon, 1998.
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@ L'Harmattan,
1998
ISBN: 2-7384-6841-1
Jean-Luc Denat et Pierre Guinga111p
Les Tontons flingueurs et Les Barbouzes
Toute une époque! . . .
Préface de Georges Lautner
Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris
L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques
Montréal (Qc)
- Canada
H2Y lK9
Nouvelle édition revue et augmentée des éditions le Terrain Vague, 1993.
PREFACE
LES TONTONS
-
TRENT-E-CINQ
ANS
Curieuse impression. -Une vie. Des passages. Et puis après coup, quelque chose qui s'accroche, qui a sa vie propre. Un
enfant?
L'enfant
collectif
de toute une - équipe?
Non. Un
adulte. Trente-cinq ans. Un adulte qui vieillit moins vite que nous. Pourquoi -? J'ai essayé de réfléchir, de fouiller dans mes vieux papiers. J'ai retrouvé au fond d'un carton des coupures de presse dans des enveloppes qui -n'avaient pas été. ouvertes. Dans l'ensemble elles étaient bonnes. "Film comique". "Gros succès de rire, pas vulgaire". Les habitués de la démolition systématique condescendaient même à sourire. Un seul article vraiment haineux, mais c'était une attaque personnelle contre Michel Audiard, une explosion de jalousie. Comme ce grand penseur continue toujours sur les télés à diriger la bonne morale cinématographique, laissons-lui la méchanceté anonyme. Bref, rien de spéciaL La routine? Non, quand même pas. Un grand succès commercial - j'en étais fier, cela allait me permettre de continuer à vivre - et un beau succès d'estime pour un jeune cinéaste. On allait me croire du talent encore pour quelque temps. L'avenir devenait donc léger. Bon. Mais quoi d'autre? Pourquoi aujourd'hui plusieurs générations peuvent-elles se réciter les dialogues de Michel? Pourquoi le "gugusse de Montauban" est-il devenu l'égal du 5
Mexicain,
"une épée" ? A vrai dire, je n'en sais rien. J'en suis le
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premier surpris.
Les dialogues sont surprenants, bon, mais ce n'est pas Le Cid, ni Cyrano. Les acteurs, alors? Cette rencontre entre des rôles et des comédiens juste au bon moment de nos vies, oui, peut-être aussi; mais ce n'était pas un hasard,. Michel avait amené Lino Ventura. Moi j'avais avec moi Blier, à qui. je devais d'avoir commencé ce métier et aussi de l'avoir continué, et Francis Blanche,-poète et comique. Avec Bernard j'avais déjà fait quatre films, avec Francis deux. Il y a des esprits, quand on les rencontre, on essaie de ne plus les lâcher. Jean Lefebvre c'était la premi.ère fois, mais pas la dernière. Bab Dalban, Philippe Castelli, Henri Cogan, Jean Luisi. Les acteurs de la coproduction allemande. Les acteurs de la coproduction italienne, Venantino Venantini. C'est mystérieux ce big bang d'une famille qui' se fabrique. Combien de vies différentes avons-nous vécues ensemble? Combien de rêves Audiard nous a-t-il dialogués? Je crois à la réflexion qu'il y a une explication, bien sûr. C'est .notre liberté. La liberté de la pensée et des mots d'Albert Simonin rompait avec la convention du polar de l'époque. Michel Audiard très complice de Simonin sortait des films faits sur mesure pour Gabin et avait envie d'écrire ce qui lui passait par la tête sans direction précise. Moi j'étais le plus jeune d'eux tous et je savais que ma force c'était mon équipe (nous avions démarré ensemble) et aussi ma' révolte contre une certaine manière de raconter des histoires 'et glorifier les méchants, les cons, les salauds. Michel Audiard était le point, de départ de ce film. J'avais travaillé comme assistant sur des films où il était dialoguiste. Nous avions ri ensemble et, ayant vu mes premier films, il savait que j'avais l'amour du dialogue caustique et la passion -de mettre les mots en images, de les présenter, de les faire entendre et voir, ce qui n'était pas la mode à cette époque. Et puis il y avait "la Gaumont", un truc que je n'avais jamais rencontré, un rouage administratif qui provoquait chez moi une
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révolte stupide mais aussi me permettait de faire un film dans un confort que je n'avais jamais connu. J'ai mis des années à comprendre que "la Gaumont" n'existait pas. Bien sûr il y avait un président très fin et très gentil, mais il avait placé toute sa confiance en Alain Poiré et Alain c'est quelqu'un! Quelqu'un de très important. Non seulement il manipulait nos révoltes mais riait à nos bêtises et nous poussait à les faire. Le paradoxe était que lui qui .paraissait plutôt conservateur nous poussait à l'anarchie. Même notre liberté était organisée. A10rs quoi? La liberté, pourtant... La critiq'ue par le rire, la dérision. Michel avait envie de s'amuser.. Lino l'inspirait. "Le pithécanthrope, l'homme de Cro-Magnon" lui semblait un personnage idéal qui cadrait totalement avec. sa. propre mauvaise foi. La Mauvaise Foi, j'allais l'oublier! Je ~rois qu'avec la dérision c'était notre commun dénominateur. Bernard Blier avait été mon éducateur. La mauvaise foi, lui et Michel .en étaient les maÎtres incontestés. Ils la pratiquaient avec volupté. Liberté, dérision, mauvaise foi, esprit critique, la haine des cons, pas de tous, pas des gentils, non, des grands, des fiers de l'être, de ceux du système: voilà le matériel de nos séances de travail quand nous rêvions les scènes à venir. Chacun avait un souvenir, une association d'idées à apporter: la guerre, le cinéma américain, Key Largo, la prohibition, notre mythologie, nos souvenirs et Jacques Prévert, Queneau, Jarry, 'Allais~.. Prévert surtout. Lorsque' Pierre Guingamp et Jean-Luc Denat m'ont 'demandé de réfléchir à une préface pour leur livre, je me suis dit que j'allais me replonger dans les doux souvenirs de ma jeunesse. Tu parles... rien que de penser aux Tontons, ça repart, l'enthousiasme, la joie de vivre, la joie de se moquer. Le RI RE... que c'est bon... J'allais dire, que c'ét~it... Mais non! Tant qu'un comique aura cette lueur amusée dans l'œil qui amène les précieux ridicules à douter, tant que les Audiard, Desproges, Coluche, Le Luron, Pierre Dac et d'autres dégonfleront des baudruches pontifiantes, tant que les moutons
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auront le courage de rire du loup même' s'il les bouffe, tant que nous saurons nous moquer des autres et surtout de nousmêmes, il y aura une grande complicité dans le "parti d'en rire", comme l'avait baptisé Pierre Dac. C'est peut-être- cette complicité du sourire qui fait le .pont entre les générations. Rire d'une même chose au même moment, quelle volupté' Rire d'une même chose trente-cinq ans après, quelle santé .' C'est comme si la vieillesse n'existait pas, "n'en déplaise à quelq.ues salisseurs de mémoire...".
Georges
LAUTNER
ARGUMENTS Ecrire surLes Tontons flingueurs et Les Barbouzes, c'est une gageure, ou un pari stupide, ou une dette d'amour. Ou tout à la fois. Des films plus prestigieux, plus captivants, plus émouvants, vous en trouverez aisé.ment dans le cinéma français. Mais vous n'en trouverez pas qui atteignent cette perfection dans la parodie, cette passion dans la dérision, cette frénésie dans l'humour dévastateur. Même chez .Ies moins cinéphiles, ces titres évoquent à. eux seuls des images fortes de scènes épiques, des répliques, des bons mots lancés par Lino Ventura, ou Bernard Blier, ou encore par Francis Blanche, on ne sait plus très bien. Des mots et des images qui font mouche. Sortis en 1963 et 1964, ce's films réalisés par Georges Lautner ont eu la chance d'éviter les effets dévastateurs de trop fréquentes rediffusions sur les chaînes de télévision. On a pu observer alors qu'ils se bonifiaient avec le temps, et devenaient des classiques, 'que l'on revoit toujours ave.c intérêt et délectation. Signe irréfutable: les critiques télé les plus sévères ne font plus la fine bouche. Jacques Siclier écrit, à propos des Tontons: "c'est vraiment le classique des classiques et on ne va pas râler de les voir revenir encore une fois à latélé~ision,,1. Des films cultes, Les Tontons flingueurs et Les Barbouzes? Non, car ils ne furent l'objet ni d'un hommage appuyé ni d'une adoration délirante. Us ne sont pas à l'origine d'une mode
1. Télérama, 20 mai 1987.
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vestimentaire (T-shirt ou robe Vichy) ou capillaire ("choucroute" ou chignon), et n'ont traîné dans leur sillage nul scandale. Pas de bataille d'Hernani autour des amours incestueuses .d'un cardiaque pubère ou d'une paire .de fes.ses complaisamment étalées sur un toit terrasse, derrière le linge qui sèche. Pas de thème musical é~igé en symbole .d'une époque ou d'un courant de pensée. Et pourtant tout le monde les connaît, ces films, tout le monde s'en souvient, tout le monde les cite, souvent maladroitement et en mélangeant les sources. Trente ans plus tard, des émissions télévisées consacrées à des acteurs ou à des rétrospectives cinématographiques y font immanquablement référence et le magazine L'Express retient Les Tontons flingueurs dans les cent films marquants . de l'histoire du cinéma2 ! Il est un fait que Les Tontons flingueurs et Les Barbouzes sont à ce point associés dans nos mémoires qu'il est tout à fait justifié de les rassembler dans un même hommage à leurs qualités. Cette unité n'est pourtant pas évidente, en dépit des nombreux éléments qui plaident en sa faveur: mêmes acteurs (à quelques exceptions près), mêm~ dialoguiste, même. réalisateur, même directeur de la photographie. Mais à côté de ces points communs, on peut relever que les sujets sont différents, que si Georges Lautner les tourna à une année d'intervalle, il réalisa entre-temps deux autres films, et qu'enfin son œuvre suivante, Ne nous fâchons pas (1965), rassemble à peu de choses près la même équipe. Alors? Eh bien justement! Regardez bien: ce n'est plus le feu d'artifice qui nous avait ravi; les dialogues y sont moins denses, le ton moins percutant,... Et puis la couleur est apparue, .qui fait un peu trop moderne, un peu moins "ciné-club" ! Alors c'est décidé: nous gardons nos Tontons et nos Barbouzes, en qui nous persistons à voir des petits chefs-d'œuvre d'humour et de dérision comme on n'en fait quasiment plus. Inconditionnels de ces deux films, nous ne nous contentons plus de les regarder. Nous vQulons aussi en parler. Pas en tant que
2. L.'Express, 10
Hors Série n° 1, Le cinéma, 100 ans, 100 films, 1992.
critiques cinématographiques, mais en tant que spectateurs heureux (ça existe f), désireux d'exprimer leur reconnaissance à ceux qui leur ont permis de passer de si bons moments (réalisateur, dialoguistes, acteurs,...). Avant d'essayer d'en tirer les s.ecrets, il est nécessaire de remettre ces films dans l'ambiance de l'époque qui fut la leur. Le$ Tontons flingueurs et Les Barbouzes ont plus d'un tiers de siècle. Ils se sont mués en chroniques de la France des années 60 et pour peu que l'on veuille bien y jeter un œil attentif, on s'apercevra que la quintessence des Sixties commençantes est là, bouffée de nostalgie pour les uns, planète inconnue pour les autres.
LA FRANCE DES SIXTIES : ATMOSPHERES, ATMOSPHERES...
1963, 1964.
Ça bouge partout.
Depuis deux ans les Etats-
Unis interviennent au Sud-Vietnam et 'vont bientôt commencer leurs bombardements sur le Nord (août 1964). La guerre froide se porte bien, surtout après le paroxysme de la crise des fusées à Cuba (octobre 1962). Un pape est mort: Jean XXIII üuin 1963). Paul VI lui succède. D'ailleurs, tous les grands de ce monde vivent dangereusement: en novembre 1963 JohnFitzgerald Kennedy est assassiné et onze mois plus tard Nikita Khrouchtchev passe à la trappe, remplacé par Leonid Brejnev. La même année les Chinois ont leur bombe atomique. La Croix Rouge Internationale reçoit en 1963 le Prix Nobel de la paix, distinction attribuée l'année sui\Îante à Martin Luther King. Le mur de Berlin a deux ans et on commence à s'y habituer. Sans complexe, l'Homme affirme qu'il va bientôt conquérir l'espace, depuis qu'un certain Youri Gagarine a été satellisé (avril 1961), suivi par John Glenn (février 1962). L'Europe se joue à Six. La Grande-Bretagne voudrait bien en être m'ais le g,énéral de Gaulle dit non, carrément (14 janvier 1963) ! Le Général gouverne la France depuis cinq années, cinq années agitées au rythme des convulsions du drame algérien. Les accords d'Evian (18 mars 1962) ont mis fin à ce "que tout le monde a appelé "la guerre d'Algérie" - sauf le gouvernement
français qui n'y a vu qu'un banal maintien de l'ordre -' et l'affairisme hexagonal digère ,sans trop de heurts l'arrivée des
pieds-noirs, qui ont peu de bagages et un drôle d'accent. On 13
décolonise. Tout ce ,qui touche à la grandeur et à l'indépendance de la France, de la bombe atomique (février 1960) à l'action diplomatique tous azimuts, est le domaine réservé du chef de l'Etat. Le reste a moins d'importance. Les autres peuvent s'en charger. La vie politique ronronne dans un champ clos où la droite, qui exerce son magistère sans partage, incarne la morale, l'ordre, l'efficacité et l'id'entité nationale, valeurs qu'elle abandonnera plus tard e~ sans gloire à une ex-' trême vindicative. et bornée. La .gauche, pendant ce temps-là, gère son fonds. de commerce 'revendicatif en matière de justice sociale, de solidarité et de culture. Depuis la triste affaire de Budapest, le marxisme-léninisme adu plomb dans l'aile. Dans une France qui vit sous un régime de royauté bicép.hale - de Gaulle dans l'ordre des choses, Sartre dans l'ordre des esprits - le doute n'est pas de mise. La société 'est ùn roc de certitudes, dont bon nombre se dissiperont dans quelques années, au cours. des nuits chaudes d'un mois de mai inattendu. Mais pour l'instant, ça va bien, et ça ira encore mieux dans l'avenir. Raymond Aron, Bertrand de Jouvenel, Jacques Delors et d'autres considèrent qu'il "est permis de ne pas juger absurde la permanence de la croissanëe en France au moins jusqu'en 1985". Des ingénieurs des Ponts et Chaussées prévoient que dans vingt ans la vie dans les villes "se déroulera plus sereine, plus -paisible et partout plus agréable", d'ans un cadre "agrémenté de nombreux .espaces verts èt terrains de sports". Les Américains voient loin (comme toujours) et s'alarment: "les pays du Traité de Varsovie, prophétisent-ils, dépasseront l'Europe occidentale en puissance économique (...) à un certain 'moment entre 1985 et 2000" (Hudson Institute). Passons.. .Pour. l'in~tant, notre ministre des Finance~, Valéry Giscard d'Estaing, la'nee son plan de stabilisation (septembre 1963) et le gouvernement admet la même année, lors des travaux préparatoires du Sème Plan (1966-1970), que l'objectif du plein emploi est abandonné. Rien de tel qu'un bon "volant de main d'œuvre" disponible pour freine'r la montée des salaires! Si la grande idée force du gaullisme est l'obsession de l'indépendance et du rang de la France dans le monde, sa grande 14
faiblesse réside dans l'insuffisante prise en compte du social dans sa politique économique (si tant est qu'H en eût une). L'expansion a résulté de la puissance d'investissement et d'entraînement renforcée par les nationalisations de 'l'après-guerre et la mise en place d'une planification à la française. Cette prédominance de l'appareil d'Etat et cette absence d'initiative privée se trouvaient déjà soulignées par Tocqueville qui écrivait dans s.on célèbre ouvrage De la démocratie en Amérique: "Si l'on cherche qui est à l'origine d'une innovation, on trouve en France le gouvernement, en Angleterre un gentleman bien né. Aux Etats-Unis on est sûr de trouver une association". Sans doute aurait-il été possible de moderniser l'appareil' de production et de le faire tourner avec une main-d'œuvre nationale et qualifiée. Le pouvoir politique préfère pourtant organiser l'immigration des travailleurs peu qualifiés et donc peu payés. Un obscur 'député' poujadiste, Jean-Marie Le Pen, explique à l'Assemblée Nationale, le 28 janvier 1958 : "Ce qu'il faut dire aux Algériens, ce n'est pas qu'ils ont besoin de la France, mais que la France a besoin d'eux... Nous avons besoin de vous. Vous êtes la jeunesse de la Nation". Tranquillement on bricole, avec l'immigration, une bombe à retardement qui é~latera trente ans plus tard. Mais ceci est une autre histoire. Le chômage grimpe, doucement mais sûrement. La croissance est telle qu'on n'y prête guère attention. Il faut dire qu'on n'avait jamais vu ça. De 1955 à 1967 le pouvoir d'achat des ouvriers va se trouver multiplié par 2,5 ; celui des ca,dres par 3 ! Et puis,' preuve éclatante de la bonne santé du pays: le bâ.
timent va.
Il va même à marches forcées! Tandis que s'achève, au début des années 60, la reconstruction d~s villes détruites pendant la guerre, partout fleurissent ce que l'on nomme les grands ensembles. Le béton coule à flots et fait surgi~ de terre barres identiques et tours jumelles. Tous les logements se ressemblent, de Lille à Marseille. On produit du mètre carré, le même pour tous, à 'un rythme hallucinant: 500.000 loge.ments construits chaque année, entre 1962 et 1969! Il Y avait 15
urgence: soumises à 'une forte pression démographique, les agglomérations urbaines sont entourées de banlieues vétustes, tristes et sous-équipées. 280/0 seulement des logements de la région parisienne ont une salle d'eau et des W-C intérieurs en 1960. La France se hérisse de gru'es et d'échafaudages. "La ménagère moderne vit à Sarcelles", écrit le magazine Elle. C'est possible, mais elle ne va pas tarder à s'apercevoir qu'elle y vit mal! Années noires pour l'architecture française, exclue du champ intellectuel, absente sur la scène internationale et seulement capable chez elle de. réalisations bientôt vomies par la population! Dans les banlieues nouvelles, le long d'es routes, on voit apparaÎtre çà et là de curieux bâtime~ts, les premières grandes .surfaces commerciales, dotées de vastes aires de stationnement. "No parking, no business": ce principe américain va' bouleverser les habitudes des ménagères et les mœurs familiales des consommateurs. Le 15 juin 1963 a ét~ inauguré avec faste le premier hypermarché Carrefour. Lâchés dans les allées, de rayons en rayons, des sous-vêtements aux bOÎtes de conserve, des bouteilles d'alcool aux gants de toilette, les Français, grisés' de bruit, de lumière et de liberté, succombent à l'ivresse de la consommation comme un plongeur à l'ivresse des profondeurs. On va choisir s~ul, sans vendeur, le nécessàire et le superflu sur fond de musique d'ambiance. Désormais le marché ne se fera plus le matin chez le commerçant du coin, mais le samedi après-midi ou le vendredi en nocturne, en voiture et en famille. On ~pprendra dans la foulée à prononcer le mot caddie et à pousser cet engin sans heurter les jambes de ses congénères. On consomme, on s'équipe. En 1963 les vannes du crédit à la consommation s'ouvrent toutes grandes. Fini le linge qui bout dans la lessiveuse! Fini le beurre qui fond d'ans le gard'emanger grillagé! Voici les machines à laver, les réfrigérateurs, les moulins à café électriques, les presse-fruits, les presselégumes, les toasters, les cocottes SES,... Voici les potages en sachets, les lessiv'es en poudre,... Pas de doute, on est entré de plain-pied dans la modernité. Et il n'yen a pas que pour les 16
parents :Ies grands' frères friment en jean's et chemise.s Lacoste; ils fauchent le rasoir électrique de papa avant d'em-' mener, montée en amazone sur leur scooter, la copine qui a enfilé ses bas indémaillables et ses ballerines. Tout ça pour un Coca et un film en cinémascope I Ah ! ces jeunes I Ils commencent à faire montre d'un certain irrespect pour leurs géniteurs et se passionnent pour des futilités dont les aÎnés ne mesurent pas encore .très bien I~s conséquences. Trénet chante La famille musicienne, Brel La Fanette,... Mais les jeunes les écoutent à peine. Leur culture musicale, à eux, est née aux USA dans les années 50. Elle met .dix ans pour traverser l'Atlantique, mais elle, arrive. La mode jeune, la musique jeune, le style jeune sont véhiculés prioritairement par Salut les Copains. L'émission de radio a débuté en 195~ et le' magazine du même nom a été lancé en 1962. Un an plus tard il tire déjà à un million d'exemplaires, ce qui, notons-le, laisse loin derrière La Veillée des Chaumières (112.700 exemplaires hebdomadaires en 1961): tout 'fout le camp. 1963 est une apothéose: une nuit de juin, 150.000 jeunes envahissent la Place de la Nation pour voir et entendre leurs idoles. Les organisateurs de SLC n'en attendaient pas tant I Ces idoles ont pour noms Johnny Halliday, Sylvie Vartan, les Chats Sauvages, Françoise Hardy, I.es Chaussettes Noires, Sheila, Claude FrançoiS, les Gam's,... La liste est longue. Et des Anglais de Liverpool et de Dartford vont bientôt faire un malheur sur le continent, sous le nom de Beatles et de Rolling Stones. Les copains, les yéyés, comme on les appelle, ne sont pas des voyous, en dépit de ce que laisse entendre une certaine presse qui se croit garante de l'ordre moral. Un sondage SLC nous en apprend de belles sur ceux et celles qui épinglent aux murs de leurs chambres les photos de Johnny et d'Elvis: leurs héros préférés sont d'Artagnan et Blanche-Neige et ils souhaitent se marier entre 20 et 30 ans. Tout cela, on le voit" est très comme il faut. Qu'ils continuent ainsi, et surtout qu'ils consomment! Car on ne le sait pas encore, mais la société de consommation est là, On veut ces choses dont parle Georges Pérec et 17
qui lui vaudront le prix Renaudot (1965), pour un roman "sociologique" du même titre où est dépeinte la dialectique du propriétaire et de l'objet. La société de consommation est aussi société 'de l'éphémère et le jetable devient un must. Les Bic gagnent la guerre contre les vieux instituteurs attachés aux pleins et déliés de la plume Sergent-Major. Stylos, briquets, rasoirs, collants, mouchoirs, bouteilles en plastique, sacs poubeUes, ne font plus, dans notre vie simplifiée, que des passages-éclairs. La réclame se mue en publicité, avant que d'en être réduite à son apocopè (la pub). Elle prend de plus en plus de place dans les journaux, dans le métro, dans la rue. Mais la télé lui reste fermée. En 1963 Marshall McLuhan lance: "The
.
medium is the message".
Scandale!
Comment?
Le contenant
serait plus important que le contenu? ! On n'est pas encore prêt à l'admettre. Barthes s'amuse en décrivant le bifteck et les frites, ou encore la publicité Astra, avec le sérieux d'un critique d'art et le Tour de France comme une épopée. Ce facétieux fait partie d'une bande de brillants individus' qui entament un travail. de sape pour dynamiter les chaires universitaires où se sont assoupies de vieilles gloires. Les Barthes, Lacan, Foucault, Deleuze, Lyotard, Serres, ne .feront pas de cadeaux. La linguistique triomphe. Lévi-Strauss professe que structuralisme et ethnologie sont liés. Althusser engage la réfJexion sur le marxisme dans des voies nouvelles. C~ ser~ sans lendemain. On m'a mal compris, dira-t-il plus tard. "Althusser à rien", répliqueront ses détracteurs dans ,un haussement d'épaules! Au-dessus de la mêlée plane Sartre, qui refuse en 1964 le prix Nobel de littérature. Raymond Aron polémique avec lui. Ça occupe. Et c'est moins violent qu'au rayon littérature. Là, ça barde et on modernise à tout-va. Voici trois ans qu'a éclaté une bombe. artisanale et intellectuelle dans les coteries de la Rive gauche (du pont de Tolbiac au pont de l'Alma, pas plus)~ La revue Tel Quel, fondée par Philippe Sollers (mars 1960), va devenir pendant dix ans, comme le dit Vincent Borel, "le fer de lance, l'organe polémique de la
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modernité philosophique et littéraire,,3 . Avant, on parlait littérature. Désormais on parlera écriture, poétique, analyse structurale. Aux orties la dialectique marxiste I Si les ouvriers râlent, si les .étudiants se barbent, si la bourgeoisie fait de la mauvaise graisse, le structuralisme répond par la théorie et la technicité. Le penseur devient le garagiste de l'écriture des autres et démonte.. tout ce qui passe à sa portée. Dans le même temps, mais dans des limites plus difficiles à cerner, ce qu'on nommera "le' phénomène Planète" prend son essor. Louis Pauwels a lancé sa revue hétérodoxe en 1961. Si'l'on. creuse un peu, on surprend, dans l'underground, les situationnistes occupés à affûter des slogans ravageurs qui connaÎtront dans cinq ans la célébrité: "Vivre sans temps mort,
jouir sans entrave" ; "sous I~s pavés la plage"
;.
"soyez réalis-
tes, demandez l'impossible l''. Les situs, qui ont fondé leur Internationale, ne respectent rien: ni la publicité, ni les surréalistes, ni Sartre I... Tout cela, avouons-le, n'émeut guère le Français moyen. Pas plus, d'ailleurs, que les cinquante portraits de Marilyn dont Andy Warhol fait, en 1962, une Joconde contemporaine, en lui faisant rejoindre la banalité quotidienne. Qu'on le veuille ou non, les préoccupations du. Français moyen sont plus terre à terre et il serait faux de penser que s'il achète, consomme et s'équipe comme jamais par le passé, il en retire une intense satisfaction. Pas du tout I Comme le souligne Michel Winock, le Français est même persuadé que son niveau de vie va diminu.ant par rapport aux années 50. Et s'il achète et entasse, c'est "en maugréant contre 'la dureté des ~emps,,4. Il faut dire aussi que le décor ambiant n'engendre pas la gaieté.. Il Y a bien sûr Ie's formes nouvelles (le "design" comme on l'appelle) qui apparaissent dans l'ameublement et, timidement, dans l'automobile. Mais cette évolution reste pour l'instant marginale dans la France de l'époque. L'esthétique, en tous domaines, est austère et surtout sans couleur. Le noir et le gris dominent dans le paysage urbain, des façades d'immeubles aux
3. Actuel, Hors série, 1989. 4. Le Monde, 16 juillet 1986 et suivants.
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