Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 12,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

sans DRM

Nos chemins sont semés de rencontres

De
148 pages

Carrure de rugbyman et dreadlocks de rasta parmi les religieuses : l'image a marqué les téléspectateurs de France 2. Mais cela faisait déjà plusieurs années qu'Olivier Delacroix travaillait sur le terrain, à la rencontre des autres.
Pourquoi ce besoin d'aller vers ceux dont le profil ne ressemble pas au nôtre, ceux que l'existence a blessés, qui ont fait des choix courageux ou refusent de vivre selon des critères imposés ? Parce que, si loin de nous semblent-ils – tatoués, croyants, homosexuels, parents d'enfants différents, jeunes délinquants –, ces " autres " ont un regard sur la vie qui nous aide à admettre nos propres différences, nos faiblesses parfois, et à surmonter les épreuves pour mieux tracer notre chemin.
Avec la générosité et l'empathie qui le caractérisent, Olivier Delacroix nous fait partager le fruit de ses rencontres.



Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Au-delà de l'horizon

de city-edition

Surface de réparation

de les-editions-noir-sur-blanc

:
:
À Valérie, Tristan, Théo, Tess.
Aimer la foule des amants
Qui traverse la Terre en pleurant
Aimer la foule que ce swell obsède.
Olivier Delacroix, 1997
PROLOGUE
Réparation du narcissisme
C’est un petit matin au pied des Pyrénées. Dominés par la montagne, les bâtiments qui me font face sont simples, de pierre claire, avec des lignes pures. Ce n’est pourtant pas la première fois que je viens mais, comme lors des repérages, l’endroit me frappe par sa beauté. Rien d’ostentatoire, juste une nature « en majesté », aurais-je envie de dire, clin d’œil aux femmes qui vivent ici. Ce sont des moniales que je vais rencontrer. Des sœurs bénédictines qui sont cloîtrées, en retrait du monde, dans une vie de prières et de travaux agricoles qui leur assurent une autonomie presque complète.
J’ai une chance inouïe de me trouver ici. Une chance professionnelle, et aussi une chance personnelle, mais je ne le sais pas encore.
Le monastère Notre-Dame du Pesquié est installé à une dizaine de kilomètres de Foix, dans l’Ariège. Ordinairement, les hommes en sont totalement exclus. On a fait une exception pour moi, dont je mesure le prix – et je le mesurerai de plus en plus, quand le bouleversement que représente cette rencontre dans ma vie se sera révélé dans sa totalité.
Quand je frappe à la porte du monastère, deux cameramen et un preneur de son derrière moi, j’ai quarante-quatre ans, déjà près de vingt ans de carrière journalistique dans mes bagages et je m’apprête à relever un nouveau défi : me faire une place sur la première chaîne du service public, à une heure de grande écoute.
Imposer mon style extérieur, tout d’abord, car parfois les apparences sont les premiers obstacles à franchir. Je suis grand, blond, aux yeux bleus, avec une carrure imposante. Jusque-là, rien que de très classique. Mais depuis que j’ai une vingtaine d’années, ma chevelure est un peu « particulière ». Les vagues que j’ai chassées aux quatre coins du monde, le sel marin, le soleil ont fini par transformer naturellement ma chevelure bouclée en un bouquet de dreadlocks que je ne quitterai plus jamais. Elles me plaisent, ces dreadlocks. Tout de suite. Pas parce qu’elles attirent le regard, mais parce qu’elles font partie de moi comme si je les avais toujours portées. Mon apparence extérieure est désormais totalement raccord avec l’intérieure. Dans mes premières années de travail à la télévision, je sens que ce look dérange autant qu’il suscite des interrogations. Mais cela m’amuse plus qu’autre chose. Comme des tatouages que l’on finit par ne plus voir. Je ne fais plus attention aux regards éberlués qui restent en arrêt sur mes cheveux. Ni aux demandes de les couper pour passer à l’antenne. Car là où beaucoup de mes confrères rêvent de gloire et de passer de l’autre côté de la caméra, j’ai la chance de mener en parallèle de mon travail de journaliste une carrière musicale qui flatte largement mon petit ego.
Je fais des disques, des tournées un peu partout en France et en Europe. Je trouve mon équilibre entre ces deux vies qui s’offrent à moi comme de vrais cadeaux. Mais je sais combien ces deux mondes sont différents, et combien les mélanger serait une profonde erreur.
Quelques années plus tard, je me dis que j’ai fait les bons choix, que je suis resté en accord avec moi-même, et que cette allure m’a finalement servi pour que l’on me commande mon premier reportage.
Alors ce jour du printemps 2009, à l’aube de la première saison de mon émission sur France 2 « Dans les yeux d’Olivier », dans ce monastère, au milieu de ces sœurs aux cheveux cachés par le voile et à l’habit austère, je vais vite sentir que mon look est la dernière de leurs préoccupations, et que le moment est venu de me jeter à l’eau...
Ce que je m’apprête à réaliser avec ces femmes pour ce film, j’ai déjà commencé à le faire sur France 4 pendant deux saisons. Cultiver mon approche des gens. De mes témoins. De ceux que j’ai décidé d’aller rencontrer pour comprendre leur vie. Je crois que j’ai toujours aimé écouter, que j’ai toujours eu ce goût de la discussion, cet intérêt pour les autres. Sans juger. Juste cette curiosité de découvrir des vies, des sentiments, des émotions, des passions, parfois des drames, non pas pour le malheur lui-même, mais pour ce qui en sort. La résilience, notion que je connais intimement...
Dans ma vie, dans mon métier, j’ai rencontré des gens de tous horizons. Des jeunes en rupture, des vieux, des femmes qui aiment les femmes, des hommes qui se tatouent, des voleurs, des prêtres, des parents dans la tourmente, des enfants pas comme les autres... Tout ce qui fait que cette humanité me fascine, une humanité qui m’accompagne et m’enrichit, qui me nourrit, me sert de repère, aussi, parfois, quand à mon tour je dois faire face à des difficultés, des coups durs de la vie.
Mon chemin, du plus loin que je me souvienne, je l’ai toujours fait avec les autres. Sans eux, cela aurait été beaucoup plus difficile.
Je vais vous présenter ceux qui m’ont marqué, tout au long de ce chemin... En finissant ce livre, vous en saurez certainement un peu plus sur moi. Mais j’espère, surtout, que vous en saurez plus sur vous, que ces rencontres auxquelles je vous convie enrichiront votre vision du monde comme elles ont enrichi la mienne.
Des pas résonnent derrière la porte du monastère. Bientôt le lourd battant s’ouvre sur la mère abbesse, mère Immaculata Astre, qui nous invite à entrer.
Venez avec moi, je vous emmène...
– 1 –
« LA VOCATION, C’EST UN DON »
Quand on aborde le sujet de l’entrée dans les ordres, beaucoup de questions viennent à l’esprit : le renoncement à une vie amoureuse, d’emblée, et puis, dans le cas des moniales cloîtrées comme au Pesquié, le retrait du monde, le manque de contact avec l’extérieur. C’est avec ces questions, et avec beaucoup d’autres en plus, que je me suis présenté à leur porte.
Ce sujet de la foi n’est pas venu directement de moi, mais nous en avons parlé avec Nathalie Darrigrand, la patronne des magazines de France 2, chaîne sur laquelle je viens d’arriver en cette année 2009. J’étais sur une autre antenne du service public, France 4, où les deux saisons de mon émission ont connu une audience croissante. France 4 étant le laboratoire de France 2, en quelque sorte, j’ai été repéré, et Nathalie pense que nous pouvons toucher un plus large public. C’est un pari ambitieux, qui me motive autant qu’il me fait peur.
Oui, il me fait peur car au fond de moi, depuis toujours, rôde ce sentiment que je ne suis pas celui que l’on croit, que je risque de me planter, d’être « découvert »... Ce fameux complexe de l’imposteur que je ne suis visiblement pas le seul à éprouver, pour en avoir parlé autour de moi et avoir découvert avec surprise que nous sommes nombreux à vivre dans cette sous-estime permanente. Ce doute. Ce sentiment de repartir de zéro, de tout remettre en jeu à chaque nouveau projet. « J’ai été capable jusque-là, mais le serai-je encore une fois ? Ne vais-je pas trouver mon point limite ? » C’est irrationnel, je le sais. Mais ce doute qui m’habite, me ronge, c’est aussi ce qui me pousse à agir, à prendre des risques. Et c’est finalement ce qui me fait avancer, ce qui me fait progresser. Je me dis souvent que, lorsque je ne douterai plus, il faudra que je m’arrête.
Alors quitter France 4 pour France 2, c’est un pari ambitieux, mais c’est d’abord quelques nuits blanches à gamberger… Un pas en avant, et deux en arrière. À en devenir dingue !… Mais heureusement je ne suis pas seul. Mon vieux compagnon Michel Morinière vient de me rejoindre, et l’équipe qui m’a accompagné jusqu’à présent y croit dur comme fer. La peur au ventre, je décide d’y aller.
Avec « Dans les yeux d’Olivier », le magazine qui m’a été confié sur France 2, j’ai l’impression que la vie me fait un vrai cadeau. Car le principe de l’émission est basé sur la rencontre de l’autre. Des rencontres qui n’en finissent pas de me nourrir, de m’enrichir. Ce goût pour l’échange, cette envie d’écouter, de parler, m’a toujours animé. J’ai toujours eu l’impression dans ce schéma d’être à ma place. Et voilà maintenant que France 2 m’offre d’en faire mon métier. Une chance. Car être au cœur de la vie des autres, c’est être en permanence renvoyé à sa propre existence. Identifier en s’identifiant. Tenter de comprendre la complexité des mécanismes de cette formidable machine qu’est l’homme. Fragile. Solide. Tendre. Brute.
Comme cette vie où, à chaque instant, tout peut basculer. Passer de l’ombre à la lumière. Une aventure dont on ne connaît jamais le prochain épisode, le prochain chapitre. Alors cette histoire, mon histoire, c’est le résultat de rencontres importantes qui ont jalonné ma vie, des expériences professionnelles qui m’ont beaucoup apporté par la diversité des missions qui m’ont été confiées et des talents que j’ai pu côtoyer, mais elle découle aussi, bien sûr, de ce que je suis, de ce qui fait mon ADN et qui s’est étoffé au fil des ans. Ce besoin de l’autre. Ce goût des autres.
Pour commencer, je vous livre les étapes professionnelles qui ont vraiment compté pour moi. J’ai fait une école de journalisme. L’Institut pratique de journalisme, pour ne pas le citer... Je suis parti avec en tête l’idée de devenir reporter de guerre, de sillonner le monde, de conflits en catastrophes, pour informer, comprendre, expliquer. Je m’imaginais en baroudeur. J’ai décidé de faire ce métier en voyant James Woods dans Salvador. Je me suis tout de suite dit « C’est ça que je veux faire ». Partir au bout du monde et transmettre l’information. Dire qui sont les gentils, et dénoncer les méchants. C’était ça, mon rêve.
Le retour à la réalité a été un peu brutal... C’était loin de ce que j’imaginais. Je me suis vite rendu compte qu’avant de partir à l’autre bout du monde avec mon appareil photo, j’allais devoir me « manger de la rédaction », me coltiner des gens dont l’air de « tout connaître sur tout » ne me plaisait pas du tout. En bref, que j’allais devoir me frotter à la partie qui me semblait la plus rébarbative du métier. J’ai fini l’école en ayant ce sentiment que la qualification de journaliste ne me convenait pas tout à fait. Trop punk par rapport à la majorité de mes futurs confrères… Une impression qui s’est affinée progressivement, pour s’imposer définitivement avec le temps et la pratique. « Reporter », voilà le mot qui m’a toujours semblé définir le mieux mon travail et y correspondre vraiment. Comme Tintin, à défaut de James Woods…
À l’époque, j’étais aussi tiraillé entre deux mondes. Je faisais de la musique depuis longtemps. Et mon groupe, les Black Maria, connaissait ses premiers succès. Nous commencions à tourner et je ne voulais pas sacrifier cette passion à une « carrière » dont je savais qu’elle ne satisferait pas toutes mes attentes. J’avais besoin de vivre cette passion, mais aussi de faire quelque chose qui ait un sens pour moi. Une quête m’habite depuis l’enfance. Elle est et a toujours été. Cette certitude que tant que je resterais libre dans mes choix, aussi fous soient-ils, ma vie aurait un sens.
La chance m’a souri. J’ai trouvé le boulot idéal pour concilier tout ce qui m’habitait. J’ai commencé à travailler avec Christophe Dechavanne, pour « Ciel mon mardi », l’émission de société novatrice qui à l’époque bousculait tous les codes d’une télévision qui avait grandement besoin d’être dépoussiérée. Le principe était de réunir sur un plateau, autour d’un thème de société, des représentants d’opinions divergentes afin de les confronter. Le tout arbitré par Christophe, véritable ovni du PAF. Intelligent, drôle, instinctif, incisif, arrogant, courageux… J’ai beaucoup appris à ses côtés. Une tonne de choses qui me servent encore aujourd’hui. Toutes les semaines, il fallait monter un plateau et trouver des témoins. C’était ma partie. Déjà !
Je suis resté douze ans avec Christophe, douze années qui ont été vraiment idéales pour moi. J’étais salarié, mais il était entendu que je pouvais arrêter pour partir en tournée, travailler sur un nouvel album, etc. Chaque fois que je revenais, j’étais réembauché. Une époque formidable, qui m’a permis de vivre pleinement des années que je n’oublierai jamais. Avec les Black Maria, je vais enchaîner quatre albums, suivis chaque fois de tournées qui m’amèneront à faire plus de cinq cents concerts en France et en Europe, à jouer dans les plus grands festivals et les plus belles salles. Les Black Maria m’offrent des moments inoubliables. Chanter devant dix mille personnes aux Eurockéennes de Belfort, tourner avec Noir Désir, Alain Bashung, La Mano Negra, Dominic Sonic, FFF, Iggy Pop, les Dogs.
SUERTE… « La chance », en espagnol. C’est ce qui était inscrit sur les murs de ma chambre. Pour que je n’oublie pas ce que j’étais en train de vivre. Suerte.
Entre deux tournées je retrouvais « Ciel mon mardi », mes témoins… Une vie dans deux domaines qui pour moi se complétaient parfaitement. Après « Ciel mon mardi », nous avons enchaîné avec « Coucou c’est nous », puis « Comme un lundi ». Christophe et moi sommes devenus deux frères. Nous le sommes encore aujourd’hui. Nous avons fait le tour du monde. Et, détail important : dès le début, il a adoré mes dreadlocks. Un signe. Merci, brother.
En 1997, le groupe s’est séparé comme les vieux couples finissent par se quitter. Souvent mal. Une fin, c’est toujours comme une petite mort, et je traverse cette période habité d’une certaine morosité, avec le sentiment d’avoir aussi fait le tour de ce monde de la télévision. Je suis fatigué. J’ai surtout envie de tout autre chose. Après deux mois de surf au Costa Rica, je décide de retourner dans ma Normandie natale pour y réaliser un vieux rêve que mon père, mon frère François et moi nourrissons depuis pas mal de temps. Maintenant ça y est. Je sens qu’il faut se lancer.
Après avoir bataillé avec notre légendaire administration française qui trouve toujours un grain de sable pour bloquer la machine, le droit d’entreprendre les travaux nous est enfin accordé. Le chantier se trouve dans une vieille serrurerie désaffectée du centre-ville que mon père avait repérée depuis longtemps. L’endroit est magique. Habité. Tout le monde nous prend pour des fous, mais le clan Delacroix est au complet, et sûr de son coup. Le Matahari (ce qui veut dire « le soleil levant » en indonésien) ouvre ses portes en mars 1998. C’est un bar-restaurant de quatre cents mètres carrés, qui sera aussi dédié aux arts. Concerts, expositions, performances… Il y a de la place ! Le lieu « arty » et branché pour cette bonne vieille ville d’Évreux qui en avait grand besoin.
Une fois que le Matahari tourne et que les choses sont en place, je m’en éloigne petit à petit, car finalement c’est monter ce projet qui m’excitait. Quand tout est terminé, je m’aperçois que tenir un bar-resto est une vraie vocation, et que je suis loin d’en être habité. Je garde toujours un œil sur l’artistique. L’équipe de vieux potes que j’ai mise en place est aux anges, ils ont trouvé le job qu’ils attendaient depuis longtemps. Parfait donc ! Mais moi, j’ai la bougeotte. Paris me manque. Et mon métier de journaliste aussi.
Retour sur « la capitale », où les choses s’enchaînent plutôt bien. Je rencontre Karl Zéro. Il est à l’époque animateur-producteur du « Vrai journal » sur Canal+. En 2002, les élections présidentielles se profilant, Karl cherche celui qui serait capable d’assurer la coordination du « Vrai journal des présidentielles », en direct, tous les soirs durant la campagne. Le contact est immédiatement chaleureux entre nous. Je semble être celui qu’il cherchait. L’aventure va être très intense. Cette année-là, Jean-Marie Le Pen arrivera au second tour des élections présidentielles.
Ce travail me passionne dès le début. J’y côtoie des journalistes de l’agence CAPA pour lesquels j’ai le plus grand des respects. Paul Moreira, Jean-Marie Michel, Bernard Zechri, John Paul Lepers, Victor Robert… Je travaille avec ceux que je considère comme les meilleurs. Et là, maintenant, je suis à leurs côtés. Je vis une sorte de rêve éveillé.
Me voilà aussi spectateur d’une élection présidentielle, mais en coulisse. Là où l’on peut voir tout ce que le grand public ne voit pas. La politique, les hommes et les femmes qui la font s’offrent à mon regard dans un ballet des plus fascinants, se jouant les uns des autres entre ombre et lumière. J’y découvre un monde presque parallèle, j’y déchiffre une multitude d’aspects de la nature humaine dont j’ignorais la dimension et la complexité, qui m’enrichiront infiniment et qui modifieront à jamais mon regard sur les personnes de pouvoir, mais aussi mon approche lorsque j’aurai l’occasion de me frotter à ces machines de guerre.
Karl s’avère être un patron des plus stimulants. Il me fait une confiance absolue et me confie les yeux fermés les rênes de son show. « Le Vrai Journal des présidentielles » s’achève sur un vrai succès. J’en suis fier. Karl aussi. Il me propose de continuer à ses côtés et de développer d’autres concepts au sein de La Société du spectacle, sa maison de production. Mais dans cette nouvelle configuration, je sais que je serai amené à travailler avec son associé de l’époque. Un homme d’apparence plutôt cool, que je qualifierai d’archétype (voir de prototype) du parfait bobo (bourgeois bohème), mais qui cache sous cette carapace très avenante l’âme d’un reptile de la pire espèce. L’associé de Karl m’a toujours considéré bêtement comme un rival plutôt qu’un atout. On trouve beaucoup de spécimens du genre dans ce milieu de la télévision. Si je décide de rester, je sais que nous allons tous être rapidement confrontés à des problèmes, des luttes de pouvoir, des affrontements inutiles, et donc un travail contre-productif… Mon père m’a toujours dit qu’il vaut mieux être seul que mal accompagné. Karl étant menotté par cette association, il n’a pas vraiment le choix. Moi, je l’ai. Je décide donc de le quitter, même si c’est à contrecœur. Nous sommes encore aujourd’hui de très bons amis. Le reptile, lui, a disparu de la circulation…
J’ai passé encore quelques années dans les coulisses de la télé avant de vraiment me lancer dans ma première grande aventure à l’écran : deux reportages pour « Lundi investigation », sur Canal+. C’est là que j’ai vraiment commencé à faire une télé qui correspondait à ce que j’étais au fond de moi. Et c’est à cette époque que j’ai éprouvé cette sensation que je m’approchais de ce qui comptait vraiment, que j’étais en train d’atteindre quelque chose qui avait un réel sens à mes yeux. Le sentiment d’être au bon endroit…
« La vocation, c’est un don », me révèle mère Immaculata Astre alors que nous abordons cette question qui revient si souvent dans l’esprit des gens : « Mais pourquoi décider de suivre le Seigneur ? Pourquoi s’enfermer dans un monastère ? » C’est un premier aspect frappant, peut-être aussi frappant pour le commun des mortels que le fait de renoncer à une vie amoureuse. Cette question de la vocation reviendra dans la bouche de toutes les sœurs, et si l’appel de Dieu reste encore un mystère pour moi, je peux comprendre, en revanche, ce sentiment qu’elles ont toutes d’être à la place qui est la leur.
« J’avais l’impression que je cherchais cela depuis mon enfance », me dit encore la mère abbesse en me racontant le parcours qui l’a amenée à entrer chez les bénédictines. « Je me suis sentie tout d’un coup pleinement heureuse, comme un poisson dans l’eau. »
Cette plénitude dont chacune me parle se lit sur leur visage. Voilà ce qui me frappe d’emblée, la luminosité qui se dégage de ces femmes. Toutes. Elles rayonnent et cela déclenche en moi deux sentiments contradictoires : la fascination devant cette image d’un apaisement que je cherche depuis toujours, mais aussi une certaine frustration – je dois l’avouer. Qu’ont-elles découvert qui m’échappe encore ? Dieu ? Ce serait trop simple ! Malgré mon éducation catholique, malgré les années pendant lesquelles j’ai eu la foi, je suis maintenant en colère contre Dieu. Je ne veux plus en entendre parler. Paradoxal quand on s’apprête à passer plusieurs jours dans un monastère, et plusieurs semaines à rencontrer des hommes et des femmes qui vivent leur foi… C’est aussi pour ça que j’ai hésité à faire ce film. Je n’étais pas sûr d’avoir envie de me confronter à tout cela. Mais pour être très franc, je crois que ce qui m’a finalement décidé, c’est que j’étais sûrement encore « en compte » avec Dieu. Disons qu’il nous restait deux trois trucs à régler…
Être là où l’on doit être… Être ce que l’on doit être… Voilà des thèmes qui sont revenus souvent dans les entretiens que j’ai eus avec mes témoins, au fil des saisons. Finalement, cela semble être la première pierre de l’édifice que nous tentons de construire notre vie durant pour accéder au bonheur.
Quand je pense à cette notion d’« être à sa place », une des premières personnes qui me vient à l’esprit est Anne-Gaëlle, que j’ai rencontrée lors de la deuxième saison de mon émission sur France 4.
À l’époque, elle s’appelle « Nouveaux regards ». Elle existe depuis un an et ses audiences dépassent nos espérances.
Mais avant de raconter l’histoire d’Anne-Gaëlle, reprenons un peu le chemin qui m’a amené, un jour, jusqu’à elle.
Après mon aventure avec Karl Zéro, j’ai produit un magazine pour France 2 qui s’appelait « Les Hyènes ». Le principe était de réunir des chroniqueurs pour décrypter l’actualité avec un ton corrosif. Le concept venait d’Italie, où il connaît depuis plus de quinze ans un succès phénoménal. Magnolia, une maison de production italienne, m’avait choisi pour essayer de l’imposer en France. L’idée n’a pas pris, mais elle a tout de même donné naissance à la bande d’Action discrète, qui sévit sur Canal+. J’ai ensuite monté une maison de production avec Alessandro Di Sarno, un Italien aussi fou que brillant. Nous avons développé des concepts qui n’ont jamais trouvé leur place sur les chaînes françaises. Dans la foulée, TPS m’a alors confié une petite pastille dans une émission de foot : un format prémonitoire, puisque je partais à la rencontre des joueurs chez eux, pour les interviewer sur tout autre chose que leur carrière. Et ce n’était pas inintéressant. Ces types qui avaient commencé le sport très jeunes y avaient consacré tout leur temps, toute leur énergie, ils n’avaient certes pas fait des études poussées, mais sortir du terrain pour parler de tout et de rien m’a permis de faire de belles rencontres. J’ai pu encore une fois vérifier que le respect porté à l’autre, le fait de l’aborder sans a priori, permet à la parole de se libérer et donne des résultats surprenants, inattendus… Beaucoup de ces joueurs me sont apparus très touchants.
TPS ayant été racheté par Canal+, j’ai persévéré dans le foot, dans l’émission de Darren Tulett. Ma rubrique s’appelait « My House », toujours sur le même principe : un joueur nous recevait chez lui, et nous papotions à propos de tout et de rien. Sauf de football. Ce qui donnait une dimension particulière aux joueurs, que les téléspectateurs découvraient sous un autre angle.
C’est au même moment que j’ai « vendu » ma première idée de reportage à « Lundi investigation ». Les Supermarchés de la défonce, une enquête dans le nord de la France, en Belgique et en Hollande sur les filières d’entrée de la drogue sur le territoire français et la façon dont la jeunesse du Nord se perd dans des soirées dominées par la défonce.
Ce premier doc, je l’avais déjà imaginé alors que l’aventure des « Hyènes » se terminait. Après avoir travaillé aussi longtemps dans l’industrie du divertissement, je ressentais une profonde lassitude pour cette télé « rires et paillettes » qui ne me « nourrissait » pas, malgré mes bons salaires. Un besoin urgent de faire quelque chose d’utile, qui serve aux autres, commençait à germer sérieusement dans mon esprit. Je voulais faire bouger les choses, donner du sens à ce que je faisais.
Dans ce premier film, je me mets dans la peau d’un trafiquant. J’arrive à pénétrer des réseaux de gros dealers aux Pays-Bas, à Rotterdam. Avec eux, je commence à monter un business portant sur plusieurs kilos d’héroïne et de cocaïne. Je rentre en caméra cachée chez eux. J’entraîne avec moi le téléspectateur, qui pour la première fois découvre à quoi ressemble un gros deal. Je montre combien la législation hollandaise est laxiste en matière de drogues dures. Les clients viennent de partout, de tous les départements français. Dès qu’une voiture immatriculée en France passe la frontière belge, elle est harcelée par une meute de rabatteurs qui lui font signe de s’arrêter à la prochaine station-service, en se touchant le nez, feignant de sniffer de la poudre dans leur propre voiture. L’équipe qui m’a accompagné sur ce film est consternée par l’ampleur du phénomène. Les flics hollandais sont les premiers à en témoigner devant nos caméras : « Ici, nous sommes complètement débordés par le trafic. Ils viennent de France, de Belgique, d’Allemagne, du Luxembourg… Comment voulez-vous que l’on fasse ? » Tout au long de mon séjour aux Pays-Bas, j’ai cette sale impression que ce trafic génère définitivement beaucoup trop d’argent, et que le « narcotourisme » a encore de beaux jours devant lui. Les autorités hollandaises semblent bien avoir assimilé l’importance du pactole. En off, un policier de la brigade des stups de Maastricht m’avouera qu’« ici tout le monde se fout de ces Français qui viennent acheter leur dope en hollande et repartent aussitôt. Ces toxicos, ces dealers, c’est pour vous finalement. Nous, on ne les voit que passer… Les emmerdes, ils les ramènent avec eux. » Une analyse plus qu’édifiante.
Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin