Net-Land-Art 4
Celui qu’on appelait «le passager du pont» était arrivé au café du pont tournant quelques jours après la fermeture de Paris-Plage, l’été 2011.
C’était probablement un prof, ou quelque chose du genre, pour être en vacances tout l’été. En économie, ou quelque chose comme ça, pour discuter au comptoir du cours des actions en Asie ou du chômage en Amérique.
Il était entre deux âges, du style à déjà hésiter plus qu’avant à dire ce qu’il pensait mais à encore jouer à Foursquare et à aller discuter avec des jeunes de trucs comme Google+ à l’autre bout du bistrot.
Il parlait assez bien français mais on sentait à un très léger accent, à des mots ou des tournures de phrases, que ce n’était pas sa seule langue maternelle. Il avait raconté au barman avoir loué une chambre quelque part en ville pour passer l’été à Paris avec un MacBook et un iPhone, pour « sentir ce qui se passait en France, faire quelques photos, twitter un peu et noter quelques idées ».
Il n’était pas antipathique et il se gardait de rentrer dans les conversation sur les vérités qui fâchent au comptoir comme la politique ou le foot mais il donnait l’impression vaguement dérangeante qu’il pensait ne rien avoir de mieux à faire que respirer l’air du temps à Paris en observant l’eau monter et descendre dans l’écluse comme les cours de bourse et en regardant le pont tourner comme si de rien n’était alors que le monde s’effondrait un peu partout. Une ou deux fois, il est arrivé avec de vieux bouquins, qu’il est allé lire au bord du canal. Mais la plupart du temps il n’avait que portable et téléphone.
C’est quand même étrange qu’il n’ait même pas dit au revoir et qu’il ait laissé son Mac au jardin public avec une liste de films et une vieille édition de « Paris est une fête ».
Et ce texte, le seul fichier dans l’ordinateur.
Un « objet littéraire non identifié », un « OLNI » comme dit un des habitués du bar qui aime la science-fiction et qui croit dur comme fer que le gars était un peu bizarre ?
Une sorte de testament d’écrivain comme le pense celui qui a entendu Philip Roth parler de dépression sur Arte et qui a lu qu’Hemingway s’est suicidé ?
Va savoir, pense le troisième qui imagine que c’est une sorte de journal 2.0 écrit par un avatar tombé à Paris comme dans une « Second Life » et qui n’aura pas passé l’été.
Pourtant, l’avatar l’a passé, l’été. A Paris. Au pont tournant.
RF
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