Neuf leçons de sociologie

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Avec Neuf leçons de sociologie, Michel Wieviorka – l'un des plus grands sociologues français, lu et reconnu dans le monde entier – signe son grand livre de référence, l'aboutissement d'un travail entamé dans les années 1970. Mouvements sociaux, diversité, histoire et mémoire, violence, terrorisme et racisme : Michel Wieviorka se confronte à ses grands thèmes de prédilection qui sont aussi les grands sujets de notre temps pour saisir le monde dans son ampleur, son épaisseur, sa profondeur.




D'immenses transformations modifient la planète, et les outils disponibles pour penser ces phénomènes évoluent à grande vitesse. En quelques années, les sciences sociales ont vécu l'effondrement du fonctionnalisme, le triomphe, puis le déclin du structuralisme, l'apogée, puis l'affaiblissement du marxisme, les succès de l'interactionnisme symbolique, la montée en puissance de diverses variantes de l'individualisme méthodologique, le retour du thème du sujet, etc. Quels instruments d'analyse sont aujourd'hui les plus prometteurs, lesquels peuvent le mieux nous aider à appréhender le monde où nous vivons ?


Nous acceptons volontiers l'idée que notre existence se joue à une échelle mondiale, que notre emploi, ou sa perte, mais aussi nos références culturelles, nos goûts, nos valeurs sont largement façonnés par des logiques planétaires. Et en même temps, nous mettons sans arrêt en avant notre subjectivité personnelle, ou collective, pour résister à ces logiques et à ces appartenances quand elles nous écrasent. Dans ce déchirement, Michel Wieviorka montre magistralement comment les identités culturelles et religieuses continuent d'apporter des repères solides aux individus et aux groupes.










Racisme et histoire


Dans sa célèbre étude sur " Race et histoire ", commanditée par l'Unesco et publiée en 1952, Claude Lévi-Strauss constate que l'humanité est entrée dans une phase de civilisation mondiale, et que pour faire droit à la diversité des cultures qui la composent, il faut reconnaître que la relation qu'entretient chacune d'elles au temps est elle-même variable. " Mais toutes les sociétés, dit-il, sont dans l'histoire. " Or, depuis un demi-siècle, un phénomène de renversement se produit et s'accélère par rapport à cette image : c'est de plus en plus l'histoire qui est dans les sociétés contemporaines. Au-delà de la distinction des régimes
d'historicité que propose François Hartog pour marquer la façon différente qu'ont les sociétés de penser le temps, c'est la place même de l'historicité qui est en jeu.
L'histoire devient un enjeu, elle apparaît comme une ressource mobilisée, notamment par toutes sortes de groupes demandant à être reconnus pour les drames dont leurs ancêtres ont ou auraient été victimes. Du coup, le racisme lui aussi se leste de thèmes historiques, il s'appuie sur ses propres conceptions du passé, des conceptions qu'éventuellement contestent certains groupes. Il comporte vite une forte charge historique, dans laquelle se mêlent des oublis majeurs d'un côté, et des propositions qui dénaturent le passé d'un autre côté.
Il faut prendre la mesure de cette nouveauté. Dans le passé, les formes du racisme qui reposaient sur la biologie ou les aspects physiques des groupes et des individus visés ne faisaient guère intervenir l'histoire. Mais aujourd'hui, les mémoires se télescopent, entrent en concurrence, et le racisme, comme la lutte contre le racisme, fait de l'histoire un enjeu essentiel. L'expérience française là aussi peut nous aider à illustrer ce constat.
En France, l'antisémitisme, tel qu'il s'est redéployé, surtout à la fin des années 90, mobilise en permanence l'histoire, et la lutte contre le phénomène tout autant. Le mouvement s'est d'abord cristallisé autour de la Deuxième Guerre mondiale et, on l'a vu, du rôle du régime de Vichy. Dans les années 1980, le leader du Front National, Jean-Marie Le Pen, a marqué son intérêt pour les thèses " négationnistes " de Faurisson, et son antisémitisme est passé à plusieurs reprises par des propos relatifs à cette époque. L'existence de l'État d'Israël et tout ce qui a trait au conflit israélo-palestinien sont devenus une autre source, ou un autre prétexte de haine des juifs, et là aussi, l'histoire est constamment mobilisée ou présente – une histoire qui n'est plus celle de la France, et qui est centrée sur le Proche-Orient –, en particulier s'il s'agit de dériver du soutien légitime à la cause palestinienne vers des attitudes à nette connotation antisémite.
Plus récemment, la colonisation, la traite négrière et l'esclavage sont entrés dans le débat public, mettant en cause le récit national qui soit les gommait, soit même en vantait certains aspects, au point, nous l'avons vu, qu'en février 2005, une loi a pu être votée, comportant un article (supprimé par la suite) demandant qu'on enseigne dans les


cours d'histoire le rôle positif de la colonisation. Des mobilisations, notamment de la part de mouvements noirs, mais aussi d'acteurs politiques et d'intellectuels engagés, refusent le silence ou la minimisation des drames vécus du fait de la colonisation ou de l'esclavage au nom de la vérité historique, mais aussi parce qu'ils y voient à juste titre une des sources d'un racisme actuel, un déni, qui va de pair avec des discriminations concrètes contemporaines. Dire du passé colonial qu'il a apporté beaucoup aux peuples colonisés, ce n'est pas seulement mettre en cause le caractère intolérable de ce même passé, c'est aussi, d'une certaine façon, le perpétuer ou le renouveler par les préjugés, le mépris, la discrimination ou la ségrégation. Le racisme ne conjugue pas partout et toujours le passé etle présent, il ne convoque pas nécessairement à la fois l'histoire et la sociologie. Mais chaque fois qu'il le fait, il est comme redoublé par cette conjugaison, qui l'exacerbe.
Le racisme n'est pas l'exclusivité des groupes dominants, il est même, souvent, suffisamment attrayant aux yeux des plus pauvres pour être instrumentalisé par des régimes dictatoriaux, fascistes ou totalitaires, par des démagogues ou des partis extrémistes à fort ancrage populaire. Avec la fragmentation culturelle et sociale, et ses expressions ethno raciales, il utilise parfois des bribes d'histoire, des matériaux empruntés au passé pour se développer entre fragments. C'est ainsi qu'il existe des traces d'antisémitisme, en France comme aux États-unis, parmi les Noirs, tout comme symétriquement des juifs peuvent témoigner d'un racisme anti-Arabes, voire anti-Noirs, et ces traces peuvent s'alimenter d'un discours à prétention historique. Un cas caricatural, on le sait, a été donné par le " comique " Dieudonné, s'insurgeant contre le rôle des juifs, selon lui, dans la traite des Noirs, et plus encore laissant entendre que, de surcroît, ils voudraient conserver le monopole de la souffrance historique, avec la Shoah, constituant dès lors un obstacle particulièrement actif à toute reconnaissance des drames passés que furent pour les Noirs l'esclavage ou la traite négrière.












Publié le : jeudi 20 décembre 2012
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782221135822
Nombre de pages : 238
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