Ouvrons les yeux ! La nouvelle bataille du patrimoine

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À l'occasion du 30e anniversaire des Journées du patrimoine, Jack Lang sort
de son silence pour s'indigner ouvertement de la laideur qui menace quotidiennement
le territoire français. Celui qui avait lancé l'opération "Levez les
yeux' pour sensibiliser les enfants à la beauté de leur patrimoine a décidé
de pousser un "coup de gueule'.
À l'occasion du 30e anniversaire des Journées du patrimoine, Jack Lang sort
de son silence pour s'indigner ouvertement de la laideur qui menace quotidiennement
le territoire français. Celui qui avait lancé l'opération "Levez les
yeux' pour sensibiliser les enfants à la beauté de leur patrimoine a décidé
de pousser un "coup de gueule'.
" Combien de kilomètres devons-nous effectuer au travers d'une forêt
monstrueuse de néons géants, de panneaux assourdissants, de jungle de
métal, de déserts de tôles grisâtres, d'enseignes infernales, de centaines de
slogans publicitaires, sortes de promesses de bonheur pour les nuls, des
mensonges insupportables destinés à nous siphonner le crâne, à nous
transformer en unité de consommation ? Combien de kilomètres avant
d'entrer dans une de nos petites villes ou villes moyennes dont les centres
historiques, beaux mais tristes, se meurent ? Mais où sommes-nous ? Qui
sommes-nous devenus?
(...)
Continuer de la sorte, refuser de renouveler notre pensée, ne pas aborder
collectivement et clairement notre manière de traiter le patrimoine à l'aube
du XXIe siècle aboutirait à le souiller définitivement. Deux cents générations
avaient façonné le visage de la France depuis le Néolithique (mais oui, le
Néolithique), et nos dirigeants s'apprêtaient – brillante génération qui avait
connu tous les bonheurs et qui léguait à ses enfants en signe de reconnaissance
la crise et des abysses d'inégalités – à la défigurer à jamais. "



Publié le : jeudi 18 septembre 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782357202061
Nombre de pages : 24
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Trente ans déjà. Ministre de la Culture, je lance en 1984 la « Journée Portes ouvertes dans les monuments historiques », un rendez-vous dont l’ambition va au-delà de la simple volonté de faire découvrir les monuments français au public. L’idée est de favoriser une prise de conscience, de dire aux citoyens : « ces monuments sont les vôtres, ils ont été construits par vos prédécesseurs, ils ont été légués par vos aînés. Aujourd’hui, c’est grâce à vos impôts que nous les entretenons et les restaurons pour, demain, les transmettre aux nouvelles générations. »

Le succès est immédiat. Dès l’année suivante, en 1985, je propose aux ministres de la Culture du Conseil de l’Europe, réunis à Grenade, de reprendre le concept. Plusieurs pays voisins organisent alors des manifestations similaires. En 1991, le Conseil de l’Europe lance officiellement les « Journées européennes du patrimoine ». Aujourd’hui, elles ont lieu dans plus de 50 pays. Ces dernières années, elles ont attiré, en France, plus de 12 millions de visiteurs dans nos monuments. Nous n’en espérons pas moins pour cet anniversaire.

Comment expliquer un tel plébiscite populaire ?

Au-delà de l’attachement de nos concitoyens à leur histoire, il y a, en tout homme, quels que soient ses goûts et son éducation, une faculté à reconnaître le génie humain et une propension naturelle à en rechercher les manifestations. C’est ma conviction profonde. Nous avons besoin de beauté. Un besoin viscéral, primaire. Existentiel, oserais-je dire. Ces édifices qui ont traversé le temps nous arrachent à notre condition de mortels. La beauté subjugue, elle résiste à la course effrénée de la vie. La beauté arrête l’homme pressé. Et il n’est pas anodin qu’elle connaisse un tel succès à l’aube de ce siècle qui voit le monde tourner toujours plus vite.

 

Une prise de conscience a bien eu lieu : nous devons protéger notre patrimoine commun. Nous ne pouvons que nous en réjouir, et il est important de rappeler qu’elle est l’aboutissement d’une longue marche, dont les « Journées » sont seulement le point d’orgue. Je ne reviendrai pas sur toutes les étapes de ce combat, qui a pris plusieurs siècles. Je veux seulement honorer ses plus augustes figures, et notamment son pionnier, l’abbé Grégoire, celui dont on peut considérer qu’il a été le premier ministre de la Culture de la République, même s’il n’en avait pas le titre. En 1794, il dénonce avec vigueur le pillage et la dégradation des biens saisis pendant la Révolution française, ce qu’il appelle le « vandalisme », avec cette efficace formule : « Je créai le mot pour tuer la chose. » Il la tue, en effet, en œuvrant pour que ces biens soient inventoriés et entrent dans le domaine public, alors que des voix s’élèvent pour les céder et renflouer ainsi les caisses de l’État.

Ils sont nombreux, ensuite, à poursuivre son œuvre : Prosper Mérimée, quelques décennies plus tard, qui, en tant qu’inspecteur des monuments historiques, sillonne la France pour en classer et en restaurer les joyaux ; André Malraux, bien sûr, qui défend avec le charisme que l’on sait aussi bien les monuments historiques que leurs abords, et permet, par la loi du 4 août 1962 sur les secteurs sauvegardés, la préservation d’ensembles urbains à la beauté et à la cohérence remarquables.

 

Mais l’action publique n’est rien sans la conscience publique et l’action des nombreuses associations de défense du patrimoine qui se sont constituées au fil des années a été décisive, ainsi que celle des hommes de plume qui ont élevé leur voix contre les destructions de trésors architecturaux. Je pense bien sûr à Victor Hugo, qui écrit dans sa première Note sur la destruction des monumens, datant de 1825, ce texte qui n’a rien perdu de sa justesse : « Il faut arrêter le marteau qui mutile la face du pays. Une loi suffirait. Qu’on la fasse. Quels que soient les droits de la propriété, la destruction d’un édifice historique et monumental ne doit pas être permise à ces ignobles spéculateurs que leur intérêt aveugle sur leur honneur ; misérables hommes, et si imbéciles qu’ils ne comprennent même pas qu’ils sont des barbares ! Il y a deux choses dans un édifice : son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde, à vous, à moi, à nous tous. Donc, le détruire c’est dépasser son droit. »

Plus récemment, dans les années soixante, la plume acérée et érudite d’André Chastel, grand historien de l’art, professeur au Collège de France et auteur de tribunes régulières dans Le Monde, auquel je confierai plus tard un rapport déterminant sur l’histoire de l’art, mobilise plus d’une fois l’opinion pour sauver des œuvres architecturales de première importance.

 

C’est dans les pas de tous ces hommes et femmes que je tente de poser les miens lorsque je suis nommé ministre de la Culture en 1981. Comme beaucoup, je suis alors profondément marqué par la destruction de monuments ou d’ensembles urbains de grande valeur. À Nancy, la ville de ma famille, ma ville de cœur, j’ai vu, impuissant, les boules de démolition réduire en miettes des chefs-d’œuvre de l’Art nouveau. Les années soixante et soixante-dix, plus destructrices à certains endroits que la guerre elle-même, ont été pour moi un déchirement. Je ne comprends pas au nom de quoi l’on prive ainsi les générations futures de bâtiments insignes, preuves du génie humain. La modernité ? On pourra difficilement m’accuser d’être contre. Mais anéantir les beautés du passé, ce n’est pas honorer son époque, c’est dépouiller l’avenir. De quel droit ?

Sous Georges Pompidou, de nombreuses voix – André Chastel notamment ou André Fermigier – s’élèvent contre la destruction des Halles de Baltard. Vidées de leur activité au bénéfice de Rungis, elles ont été réinvesties par les artistes et sont devenues une véritable maison de la culture, libre et bouillonnante. Le pouvoir reste sourd aux protestations. Erreur tragique. Le ventre de Paris n’est plus, depuis sa destruction, qu’une plaie béante au cœur de la capitale, que nos architectes pourtant talentueux peinent à refermer. Le milliard d’euros dépensé pour le nouveau forum, dont la Canopée est déjà très controversée, aurait probablement suffi pour reconvertir les anciennes Halles en un nouveau lieu de vie.

 

Cet échec, et d’autres, n’ont jamais cessé de me hanter et l’une de mes priorités, à mon arrivée rue de Valois, a été d’arrêter le massacre. J’ai sans doute été le ministre de la Culture le plus protecteur. Je n’en rougis pas, bien au contraire.

On est trop souvent prompt à critiquer une forme de « protectionnite » qui briderait la créativité, un attachement au passé qui empêcherait d’aller de l’avant. Je n’y crois pas. Je pense même qu’en la matière le mieux est l’ami du bien. Nous n’en ferons jamais trop. Notre pays a la chance extraordinaire d’être un manuel d’histoire de l’art et de l’architecture à ciel ouvert. Nul besoin d’effacer des pages pour écrire un nouveau chapitre.

On me rétorquera que l’art n’avance que par opposition, qu’il faut savoir tuer le père pour innover. Mais si l’expression est une métaphore en littérature, en musique ou en arts plastiques, le crime peut, malheureusement, être bien réel en ce qui concerne l’architecture. Et la perte, irréversible.

 

Soutenu – chance immense – par un président de la République conscient de ces enjeux, je me lance donc à mon tour dans la bataille. Dès 1981, les crédits consacrés au patrimoine sont doublés ; ceux dédiés à l’entretien des bâtiments, alors quasi inexistants, sont fortement réévalués – la restauration coûte toujours, au final, bien plus cher que l’entretien régulier. En 1983 sont créées les Zones de protection du patrimoine architectural, afin de préserver la cohérence et l’harmonie des sites de caractère ; en 1990, le corps des conservateurs du patrimoine est inventé, en même temps que l’École nationale du patrimoine. Le corps des architectes des monuments historiques est également réhabilité, et le métier de paysagiste valorisé, tandis qu’une nouvelle attention est portée aux jardins historiques – dans les années quatre-vingt, les jardins de Le Nôtre étaient en passe de revenir à l’état de friche.

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