1968 Exploration du Mai français

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EAN13 : 9782296231894
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1968 EXPLORATION DU MAI FRANÇAIS

Collection

« Logiques sociales »
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Sous la direction de René MOURIAUX - Annick PERCHERON Antoine PROST - Danielle TARTAKOWSKY

1968
Exploration du mai français

Tome 2 : Acteurs

Actes du Colloque « Acteurs et terrains du mouvement social de mai-juin 1968 » organisé par le CEVIPOF et le CRHMSS les 24 et 25 novembre 1988

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

@ L'HARMATTAN, 1992 ISBN: 2-7384-0933-4

Avertissement
Un colloque sur « Acteurs et terrains du mouvement social de 1968 » s'est tenu les 24 et 25 novembre 1988 à l'initiative du Centre de Recherches sur l'Histoire des Mouvements sociaux et du Syndicalisme (CRHMSS) et du Centre d'Étude de la Vie politique française (CEVIPOF), avec le concours du Centre national de la Recherche scientifique (CNRS). La plupart des communications, légèrement remaniées, sont publiées dans deux volumes, le premier consacré aux principaux protagonistes du mouvement de Mai, le second à l'action dans les usines et la province. La double publication bénéficie du soutien financier du ministère des Affaires sociales, du CRHMSS et du CEVIPOF. Que toutes celles et tous ceux qui ont contribué à la réussite de cette entreprise soient ici chaleureusement remerciés.

Mai 68 entre la répétition et l'invention
Annick PERCHERON René MOUR/AUX

Ernest Labrousse aimait à redire: « Sur l'économique retarde le social et sur le social le mental. » La formule prétendait moins résoudre un problème que contribuer à le poser. Mai 68 comporte ces décalages entre les masses en mouvement, les organisations partisanes et syndicales dans l'action, les représentations qui donnent sens à l'événement. Avec les barricades les étudiants espéraient s'inscrire peutêtre dans la tradition du socialisme démocratique de 1848 ou plus sûrement dans celle de la commune de 1871. En occupant les usines, les ouvriers retrouvent la pratique de leurs pères en juin 1936. Comment mesurer la part du langage emprunté pour traduire une nouvelle scène de l'histoire? La comparaison entre les deux grèves générales de 1936 et 1968 s'impose à titre heuristique. Quatre grandes similitudes ressortent immédiatement. Dans les deux cas, nous sommes en présence d'un mouvement de grande ampleur qui aboutit à une négociation interprofessionnelle. L'évaluation du nombre de grévistes en mai-juin 1936 est difficile. Un million peut-être début juin? (1). Trente-deux ans plus tard, malgré le développement de ses services, l'inspection du travail est tout aussi
(1) G. Lefranc, pp. 225-226. Juin 36, Paris, Julliard, coll. Archives, 1966,

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incapable d'effectuer un dénombrement précis. Six millions de grévistes avant Grenelle, 150 000 heures de travail « perdues» au total? (2). La dimension du phénomène conduit d'ailleurs certains analystes à avancer qu'il ne s'agit plus d'un conflit classique du travail mais d'une manifestation de société. Ce qui est pertinent, c'est de reconnaître dans une généralisation de la lutte économique, l'émergence de potentialités inconnues jusque-là. Les deux explosions que nous rapprochons, à la fois spontanées et larges, ont conduit, ont contraint les pouvoirs publics à réunir une conférence tripartite. Volontairement, pour éviter un rappel historique trop flagrant, le Premier ministre Georges Pompidou a choisi en mai 68 comme lieu de rencontre, non pas Matignon, mais le ministère du Travail, rue de Grenelle. Le second trait qui apparaît commun aux deux grandes secousses sociales réside dans la forte polarisation politique qui l'accompagne. La droite se dresse contre la gauche, les partisans de la liberté du travail contre « la dictature menaçante des syndicats ». La France offre le spectacle d'un pays coupé en deux. Bien sûr, chacun des camps n'a pas la cohérence que la situation antagonistique semble lui conférer. C'est vrai pour la droite qui est tiraillée entre un réflexe réactionnaire, une stratégie conservatrice et des velléités réformatrices, aussi bien en 1936 qu'en 1968. C'est vrai pour la gauche et nous y reviendrons. Ce qui frappe néanmoins, et en particulier dans la région parisienne, c'est l'intensité de l'opposition entre les forces de l'ordre et celles du mouvement. En troisième lieu, les deux grèves générales sont accompagnées d'une floraison gauchiste. Jean-Pierre Rioux a consacré une anthologie aux Révolutionnaires du Front populaire (3). L'épanouissement des extrêmes gauches en 1968 est sans doute plus grand encore avec les variétés du trotskysme, du maoïsme, de l'anarchisme, ou du spontanéïsme. Dans la contribution qu'il a composé pour ce volume, René Rémond estime leur rôle surévalué aujourd'hui: « Il n'yen a plus
(2) G. Adam, « Etudes statistiques des grèves de mai-juin 1968 », Revue française de science politique, 20 (1) février 1970, pp. 105-119. (3) J .-P. Rioux, Révolutionnaires du Front populaire, Paris, UGE, coll. 10/18, 1973, 444 p. 8

que pour eux. » La réduction critique de leur influence n'en comporte pas moins l'affirmation de leur spectaculaire promotion. Enfin, la vague gréviste a par deux fois ballotté le vaisseau patronal et par deux fois favorisé sa révision complète après la tempête. La Confédération générale de la production française modifie son nom en août 1936 et devient Confédération générale du Patronat français. Une refonte des statuts assure une centralisation des décisions et un élargissement des comptéences (4). Le Conseil national du Patronat français tire également de l'épreuve soixante-huitarde de profondes leçons. Les pouvoirs du CNPF sont renforcés. Une direction générale de l'information est créée (5). Pour réelles qu'elles soient, les similitudes que nous venons de relever se doublent de dissemblances qui les limitent. Les accords de Matignon ont été signés par la CGT. La conférence de Grenelle s'achève sur un simple constat. L'antisémitisme organisé qui intervient dans l'opposition droite-gauche en 1936 est absent du climat de 1968. L'effervescence gauchiste pendant le Front populaire demeure résiduelle et ne concerne que des adultes, tandis que la contestation étudiante trouvant écho au sein du groupe ouvrier en 1968 confère son originalité à l'événement. Le signataire patronal des accords de Matignon, René-Paul Duchemin est désavoué au lendemain même de la conférence, alors que Paul Huvelin, président de transition, n'est pas atteint par les critiques internes dont fait l'objet le CNPF et achève normalement son mandat en 1972. Même ainsi affaiblies les similitudes entre 1936 et 1968 demeurent. En revanche, mis à part, bien sûr, le contexte international et la conjoncture économique (6), quatre différences conduisent plus avant dans la compréhension de l'invention soixante-huitarde.
(4) I. Kolboom, La revanche des patrons. Le Patronat français face au Front populaire, Paris, Flammarion, 1986, pp. 259. (5) H. Weber, Le parti des patrons. Le CNPF (1946-1986) Paris, Seuil, 1986, pp. 182-191. (6) Crise économique en 1936, ralentissement de l'expension en 1968 forment deux toiles de fond dissemblables. La première époque est marquée par la lutte antifasciste au plan européen, la seconde par les luttes de libération nationale et particulièrement la guerre au Vietnam qui mobilisent de nombreux étudiants. 9

D'abord, le champ de la grève. En 1936, sans oublier les employés et les techniciens, le mouvement est centralement ouvrier, et concerne essentiellement le privé. Les travailleurs des services publics, postiers et cheminots, les fonctionnaires ne recourent pas à l'arrêt de travail, avec l'accord de la CGT qui prône une ligne « responsable ». En particulier, la CGT veille à ce qu'il n'y ait pas de grève dans les banques et encore moins à la Banque de France pour éviter les opérations spéculatives (7). Rien de tel en 1968, où les trains sont arrêtés, les centraux téléphoniques occupés, les guichets fermés. Au départ, le Premier ministre Georges Pompidou envisage la conférence de Grenelle comme consacrée au privé, à l'instar de Matignon. L'acceptation de la présence de la Fédération de l'Education nationale traduit le changement de conception. Grenelle, complété par Oudinot, traite des questions de la fonction publique (8). De plus les cadres ne sont pas absents de la lutte sociale. La division syndicale et politique à gauche constitue la deuxième dissymétrie dans le parallèle que nous esquissons. En juin 1936, la CGT est réunifiée, le Front populaire gagne les élections. Bien sûr, les contradictions de l'entente scellée en 1934 et en 1936 éclateront dès 1938. Il n'empêche que la double victoire ouvrière électorale et revendicative, s'accomplit sous le signe de l'unité. En revanche, la crise de 1968 éclate dans le tumulte de l'affrontement entre une gauche « groupusculaire », comme on disait à l'époque, et la gauche classique, cette dernière scindée, de surcroît, entre communistes et non communistes. Le contraste est encore plus fort sur le plan syndical. A Matignon seule la CGT représente les grévistes. Grenelle offre le spectacle de six organisations désaccordées: CFTC, CGC, FO dans sa majorité ne se reconnaissent pas vraiment dans le mouvement. CGT, CFDT et FEN le lisent chacune différemment. La troisième opposition, entre 1936 et 1968 réside dans l'inversion chronologique. D'un côté, la constitution d'une majorité parlementaire de gauche précède l'occupation des
(7)A. Prost, les grèves de juin 1936. Essai d'interprétation in R. Rémond, P. Renouvin, dire Leon Blum chef du gouvernement, Paris, Presses FNSP, 2e éd, 1981, pp. 69-83. (8) Voir Matériaux pour l'histoire de votre temps, 1990, n° 20. 10

usines; de l'autre, une insurrection du monde universitaire et du travail provoque une crise politique qui s'achève sur une chambre introuvable. La dernière antithèse provient de la part prise par les acteurs politiques et syndicaux. Le mouvement de 1936, certes nullement mu par un chef d'orchestre clandestin, est porté par les forces partisanes de gauche et par la CGT. Le PCF s'épanouit dans son poste du ministère des masses. En 1968, le syndicat prédomine. L'analyse des manifestations le confirme. CGT et CFDT sont les deux grandes forces qui rassemblent et qui expriment la parole des grévistes. L'impossibilité de trouver une traduction politique au potentiel de lutte accroît la recherche de solution à la base. Plus qu'en 1936, les pratiques de gestion directe s'affirment, la nouveauté de mai 68 naît aussi de la mort du modèle du Front populaire. Rapprocher 1936 et 1968 contribue à saisir les continuités et la singularité des deux événements. La démarche aide à se situer dans « une histoire longue à la Braudel» comme le souhaite Guy Caire dans son «ln memoriam: mai 68 » (9). Sans le poids des traditions, les incertitudes du printemps 1968 sont difficilement décryptables. L'affirmation d'acteurs neufs, de pratiques et de revendications inédites ressort d'autant plus nettement que le passé est connu et reconnu comme tel. L'ambition de ce livre collectif est de mieux cerner l'originalité de mai 68, entre la répétition et l'invention.

(9) G. Caire, « in memoriam, mai 1968 », Revue de l'économie sociale, n° 18, décembre 1989, pp. 1()3-120. Il

SALARIÉS,

ÉTUDIANTS PATRONS LES SYNDICA TS

Le mai de la CGT: Les masses en mouvement sans issue politique
René MOUR/AUX

Vingt ans après les événements de mai-juin 68, le comportement de la CGT demeure aussi controversé. Le colloque organisé par la BDIC le 18 juin 1988 a confirmé la permanence d'interrogations surgies au cours même de l'action. La centrale de Benoît Frachon a-t-elle pressenti le mouvement? A-t-elle compris les aspirations des jeunes? Grenelle était-il un scénario préfabriqué que Charléty a écourté? La CGT a-t-elle préféré la restauration gaulliste à la prise de pouvoir de forces nouvelles? La menace d'une répression militaire relève-t-elle de la justification, du fantasme ou d'une donnée réelle? En l'état des archives disponibles, il n'est guère possible d'améliorer la connaissance des faits. En revanche, il y a place pour une étude rigoureuse de la ligne que se proposait de suivre la CGT avant l'éclatement de la crise, des choix tactiques qui ont été effectués du 6 mai au 30 juin 1968, des interprétations énoncées ultérieurement par les porte-parole de la centrale (1).

I -

LA LIGNE DE LA CGT AVANT MAI 68 Le 17 juin 1966, Benoît Frachon célèbre le trentième anni-

(1) Pour la littérature dépouillée, voire la bibliographie publiée in J. Capdevielle, R. Mouriaux, Mai 68. L'entre-deux de la modernité. Histoire de Trente Ans, Paris, Presses FNSP, 1988, pp. 299-307. 15

versaire des accords de Matignon. Dans la péroraison de son discours, il condense les leçons qu'il entend tirer de l'histoire : « Nous sommes actuellement engagés dans une lutte qui n'est pas sans quelque analogie avec celle que nous menions avant Matignon. (...) Quand nous célébrons le Front populaire, la réunification de la CGT, les luttes et les succès qui aboutirent à Matignon, quand nous exaltons la conscience de classe dont les travailleurs de France firent preuve alors, nous avons la certitude que nous abordons les problèmes d'aujourd'hui et de demain avec toutes les conditions nécessaires pour remplir convenablement notre tâche (2). » « Le véritable organisateur de la CGT» selon l'expression de Jacques Fauvet (Le Monde, 5 août 1975) exprime avec force combien le « modèle 36 » demeure prégnant dans son organisation à la fin des années 60. Le rapport d'activité présenté par Léon Mauvais au XXXVIe congrès de juin 1967 et les documents adoptés confirment la mise en œuvre d'une stratégie inspirée du Front populaire. Distinctes, lutte économique et lutte politique doivent connaître un processus parallèle d'unification et un épaulement réciproque. L'expérience du passé ne se produira pas à l'identique. La France de Charles de Gaulle n'est pas celle du président Albert Lebrun. Les luttes de la classe ouvrière s'opposent aux effets néfastes du régime économique, aux choix du patronat et à la politique du gouvernement. Léon Mauvais expose d'abord les terrains d'affrontement: les pouvoirs spéciaux pour la réforme de la sécurité sociale, l'amélioration du pouvoir d'achat et la garantie de l'emploi comme dans les conflits de Rhodiaceta, de Berliet. Le secrétaire confédéral note que les grèves concernent un grand nombre de branches et qu'elles trouvent un « tremplin» dans les journées d'action
(2) Le discours a été édité sous forme de brochure. B. Frachon, « Les accords de Matignon de 1936. Une grande victoire de l'unité syndicale et du Front populaire », Paris, Le Peuple, 1966, pp. 29 et 32. Il faut souligner la poursuite d'une stratégie frontiste et la référence vivace à 36. Jacques Ozouf avait étudié l'érosion de l'événement dans la conscience collective (Mouvement social, janvier-mars 1966, n° 54). Madeleine Rébérioux relativise le constat: « Trente ans avaient passé et le souvenir du Front Populaire était toujours là. » M. Rébérioux, « Tout ça n'empêche pas, Nicolas, que la Commune n'est pas morte », Politique aujourd'hui, n° 5, mai 1969, p. 73. 16

interprofessionnelle. Des résultats « appréciables et rapides» ont été obtenus. L'association capital-travail, remise en selle par le projet Vallon, vise à désamorcer le mécontentement. « Seuls un puissant mouvement de masse, de multiples actions permettront de faire échec au pouvoir. » La seconde section du rapport confédéral est consacrée à « l'emprise grandissante des monopoles sur l'économie française ». La centrale syndicale reprend ici la problématique du capitalisme monopoliste d'État que le PCF décide d'approfondir à partir de 1966. Léon Mauvais relève quatre grands traits des transformations en cours: la concentration, le financement public de l'économie, l'intensification de la concurrence à travers la construction du Marché commun, le développement déséquilibré des exportations. La logique du profit ainsi mise en œuvre menace l'indépendance nationale, bloque une véritable croissance et attaque le niveau de vie des travailleurs. L'action revendicative ne résulte pas d'un malentendu mais d'une inévitable opposition à la domination des monopoles. La défense quotidienne réclame une intervention des travailleurs sur « les causes mêmes de leurs difficultés ». Dans la troisième section, Léon Mauvais traite des « solutions de la CGT pour une démocratie véritable ». Le chemin du progrès social passe par la suppression du pouvoir personnel et le démantèlement des féodalités économiques. Dans ce but, la CGT se prononce pour la nationalisation démocratique des principaux secteurs de l'économie et un véritable plan. Les deux transformations, pour être réelles, réclament un pouvoir nouveau qui assure la participation effective des travailleurs et des organisations syndicales. Les objectifs fixés à la production et aux échanges visent la satisfaction des besoins, à savoir l'élévation du niveau de vie, le logement, l'enseignement, la protection de la santé. Les dépenses improductives seront réduites, les ressources du pays mises en valeur. Le changement de donne s'appuiera sur une politique extérieure de paix et de coopération. Pour réaliser un tel renversement dans la marche de l'économie, « il faut un mouvement de masse d'une force exceptionnelle ». A ce moment de son raisonnement sur la nécessaire relève politique, Léon Mauvais examine la conjoncture après les élections législatives des 5 et 12 mars 1967. Les perspectives 17

ouvertes par la candidature unique de la gauche à l'élection présidentielle de 1965 se renforcent et la demande d'une délégation de pouvoir par le gouvernement Pompidou équivaut à une contre-offensive. La CGT appelle de ses vœux une alliance effective des forces démocratiques sur la base d'un programme commun de gouvernement. En quatrième lieu, Léon Mauvais envisage l'état des relations intersyndicales. L'accord du 10 janvier 1966 entre la CGT et la CFDT a tenu. En progressant vers la reconnaissance de la lutte des classes, la centrale d'Eugène Descamps tient compte de l'évolution sociale et contribue à ce qu'elle se poursuive. La grève du 17 mai 1967 pQur la défense de la Sécurité sociale est lourde de « promesses et de confiances pour l'avenir ». La consolidation de l'entente avec la CFDT ne suffit pas. Les autres organisations ont leur place dans l'unité d'action. Des progrès ont été réalisés dans les rapports avec la FEN. CFTC et CGC ne sont pas toujours suivies par leur base dans leurs consignes d'inaction. Léon Mauvais s'attarde au cas de FO qui est traversé par un « courant unitaire ». Le rassemblement dans des luttes communes répond à une aspiration des travailleurs qui souhaitent même l'unité organique du mouvement ouvrier. La CGT est prête à engager le débat. La dernière partie du rapport est consacrée au renforcement de la CGT. Des progrès sont réalisés. D'où proviennent les faiblesses? Léon Mauvais énonce trois causes: l'opposition du patronat, l'incompréhension entre action unitaire et pratique de recrutement, la négligence envers les unions locales. Des remarques éparses dans l'exposé de Léon Mauvais et des résolutions spécifiques adoptées par le XXXVle congrès permettent de préciser un dernier axe de développement, la prise en compte de la diversification des travailleurs. Le secrétaire confédéral note « la participation toujours plus active aux luttes des femmes, des jeunes, des mensuels, agents de maîtrise et techniciens» (3). La résolution consacrée à la « main-d'œuvre féminine»
(3) A cette époque, les ouvriers sont des « horaires». Leur mensualisation interviendra après l'élection de Georges Pompidou à l'élection présidentielle de 1969. 18

rappelle que la CGT a organisé les Assises nationales pour la réduction du temps de travail des femmes en 1965, la Ille conférence nationale des travailleuses en 1966 et la Rencontre nationale pour l'égalité des salaires et la promotion des femmes en 1967. Dans une formulation nouvelle par rapport au document du congrès de 1965, le texte constate une implication plus forte des travailleuses dans les luttes générales tandis que les « revendications particulières» s'affinent toujours davantage. Les femmes réclament la reconnaissance de leur droit au travail et la cessation de leur sur-exploitation, l'égalité des salaires, la réduction du temps de travail et l'indemnisation totale du congé maternité. La résolution recommande l'étude pour la connaissance de la situation réelle des travailleuses et la défense des revendications par la mise en place des collectifs responsables de l'action syndicale des femmes. La diffusion d'Antoinette est jugée « irremplaçable ». Au sein de la classe ouvrière, un second groupe est distingué. De même que l'émancipation des femmes, la libération des immigrés s'enracine dans la problématique de l'égalité. Une autre référence intervient, la « longue tradition d'internationalisme ». Avec l'afflux des travailleurs étrangers, la CGT a pris conscience que, selon la formule de Marius Apostolo, « un ouvrier sur quatre est un travailleur immigré ». Elle a organisé une première Conférence nationale sur l'immigration en 1964. Une plate-forme revendicative a été élaborée comportant cinq volets: salaires, avantages sociaux, conditions de logement, droits syndicaux, statut de l'immigré. L'approche revendicative retenue par la CGT est d'associer la lutte pour les objectifs communs et celle pour les problèmes particuliers. La résolution du XXXVle congrès de la Confédération sur la main-d'œuvre immigrée se termine par le mandat de réunir une seconde conférence nationale de l'immigration durant l'année 1968. Elle se tiendra en 1969. Un troisième groupe (ou catégorie) est considéré avec attention par la CGT. Dans les énumérations, la place des jeunes évolue selon les textes. Ils occupent la tête ou le second rang, derrière les femmes. Georges Séguy consacre son intervention au XXXVle congrès au problème de la jeunesse. La poussée démographique de l'après-guerre aboutit à la sous19

formation, au chômage. Les jeunes se tournent vers la CGT qui ne leur tient pas un discours paternaliste ni démagogique. « Votre avenir sera ce que vous le ferez vous-mêmes; sachez utiliser au mieux de vos intérêts l'arme efficace qu'est le syndicat. » Le futur secrétaire général rappelle qu'un festival de la jeunesse sera organisé en 1968. Lucien Chavrot en décrit le programme: première journée d'étude pour les responsables de l'action en direction de la jeunesse, deuxième avec quatre colloques: discrimination, emploi et formation, sports et loisirs, unité syndicale, la troisième étant de détente avec calvacade, bal et tournois sportifs. L'appel a la jeunesse adopté par le congrès condense les revendications qui sont détaillées dans la motion spécialisée. L'ensemble des discours nie l'antagonisme des générations. La brochure pour les stages de formation en direction de la jeunesse travailleuse répond à des inquiétudes sur le comportement des moins de vingt ans. « Des exactions existent bien entendu qui sont le fait d'une infime minorité, encore qu'il faudrait remonter bien souvent à leurs causes sociales, au régime lui-même. Pour les autres, on ne saurait confondre ce qui est attitude, ce qui est morale; en un mot, comportement apparent et conscience. Toujours les jeunes ont voulu ainsi se distinguer des adultes. » La conclusion est imprimée en gras: «La jeunesse dans sa masse est saine. » Enfin, la COT se préoccupe des ingénieurs et cadres. L'Union générale des ingénieurs et cadres a été refondée en 1963. L'VOIC-CGT se propose d'organiser les couches techniciennes dont la croissance s'affirme avec le développement de l'économie, de prendre en charge leurs aspirations que la grève de Neyrpie a symbolisé. Le mouvement syndical doit tout à la fois mener une bataille spécifique pour combattre les illusions idéologiques propres à ce milieu et prendre en charge des revendications particulières en matière de salaires, d'emploi, de fiscalité, de formation. A la différence des assises précédentes, le XXXVIIe congrès n'adopte pas de résolution consacrée aux ingénieurs et cadres. Les orientations définies ou confirmées à Nanterre en juin 1967 sont mises en œuvre par la commission administrative de la confédération. Les thèmes traités au cours de la réunion mensuelle du 28 juin 1967 au 19 avril 1968 traduisent 20

la volonté de concrétiser les objectifs en fonction de la conjoncture à court terme. L'activité de la CGT est centrée sur quatre priorités, la lutte contre les ordonnances, la défense de l'emploi et des salaires, le soutien à l'établissement d'un programme commun de gouvernement, la réussite du festival de la jeunesse. L'entente syndicale est toujours recherchée même si les rapports avec la CFDT s'aigrissent sous l'effet de désaccord sur l'insertion du PCF dans l'action revendicative. Le comité confédéral national des 5 et 6 décembre 1967 est principalement consacré au combat contre la réforme de la Sécurité sociale et le 13 mars 1968 est lancé « un appel de la CGT pour l'abrogation des ordonnances anti-sociales ». La centrale mobilise sur l'emploi; une semaine d'action est organisée à ce sujet avec la CFDT en octobre 1967. Des négociations se nouent avec le CNPF sur le chômage partiel qui aboutit à un accord du 21 février 1968. Henri Krasucki commente: « C'est donc possible. » Des campagnes contre le chômage sont menées dans les régions. La CGT perçoit l'inquiétude qui naît de l'existence de 400 000 chômeurs. Elle est sensible à l'ardeur revendicatrive qui se manifeste dans les grèves. La Vie ouvrière consacre un reportage aux luttes de Caen sous le titre « l'explosion des vingt ans ». Roger Clain évoque les affrontements avec les CRS. Il ajoute: « Mais il ne faudrait pas que l'arbre cache la forêt. Les heurts des 24 et 26 janvier (1968) ne doivent pas masquer l'ampleur de la colère ouvrière qui, en quelques jours, a lancé dans la grève près de 15 000 travailleurs de presque toutes les entreprises de Caen, dont une très forte majorité de moins de vingt-cinq ans» (Vie ouvrière, 14 février 1968). La CGT juge dynamique le défilé du 1ermai 1968 à Paris, rétabli après son interdiction en 1954 (4). Les manifestations unitaires réalisées le 8 mai 68 en Bretagne sont également perçues comme très déterminées. Il semble indiscutable que la centrale de Georges Séguy a conscience d'une montée revendicative. En revanche, alors qu'elle prépare très activement un festival de la jeunesse à Pantin, elle ne pressent
(4) J. Capdevielle, R. Mouriaux, « Rituels du 1er mai », Projet, mai
1969, pp. 517-525.

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pas à quel point le monde étudiant est effervescent. Le décalage s'explique par l'absence d'enseignants, sauf du technique, au sein de la confédération, par le centrage des analyses sur l'entreprise et la production, par le maintien des représentations dévalorisantes d'un milieu identifié aux dirigeants de l'UNEF et de l'UEC dont les crises sont interprétées en termes politiques étroits.

II -

LA TACTIQUE FACE À L'ÉVÉNEMENT

Avec son nouveau secrétaire général désigné en 1976, la CGT aborde le mois de mai 68 comme une force en voie de renouvellement, ouverte sur les évolutions de la maind'œuvre féminine, des immigrés, des cadres (même s'il demeure à cet égard des réserves à l'intérieur de l'organisation), des jeunes avec toutefois un angle mort dans la vision du phénomène, du côté des étudiants. La stratégie frontiste est largement partagée. L'accord avec la CFDT est apprécié comme positif et la montée des luttes est à l'ordre du jour. Les perspectives vont être modifiées par l'irruption du mouvement étudiant. Cinq phases se succèdent: du 6 au 13 mai, la CGT répond aux données nouvelles de la conjoncture en se situant sur le terrain de l'opposition à la répression; du 13 au 20 mai, elle contribue au lancement de la grève; du 20 au 27, elle prépare et mène la négociation interprofessionnelle. Du 27 au 30, elle amorce une transition vers un au-delà de Grenelle. Après le 30, elle assure le repli de la lutte ouvrière. De Nanterre, la contestation estudiantine s'est transportée à la Sorbonne le 3 mai. L'action de la police provoque la réprobation. Pour sa part, la CGT prend position le 7, après que l'Union des syndicats de Paris ait condamné, la veille, « les provocations gouvernementales et les brutalités policières ». Georges Séguy fait une déclaration que Laurent Joffrin qualifie d'hommage au mouvement étudiant « alambiqué et conditionnel, néanmoins patent» (5). Le
(5) Laurent Joffrin, Mai 68. Histoire des événements, Paris, Seuil, 1988, p. 89. 22

message du secrétaire général de la CGT mérite plus d'attention car il fixe bien la position de la centrale dans la première phase de mai. Les brutalités policières sont condamnées sans réserve. La responsabilité principale de la tension est attribuée au pouvoir, avec sa politique envers l'université. «Un problème essentiel est posé» : celui de sa « réforme moderne et démocratique ». Pour la CGT, la solidarité entre les étudiants, les enseignants reposent sur des principes et une longue tradition qui récusent les provocateurs et les gauchistes donneurs de leçon et destructeurs de l'UNEF. Majeur, le mouvement syndical n'a nul besoin « d'encadrement petit-bourgeois ». Il éprouve une grande sympathie pour « les intellectuels qui se placent résolument du côté de la classe ouvrière». La conclusion réaffirme l'opposition à la répression contre les étudiants et le souci de rencontrer un interlocuteur responsable parlant en leur nom: « Dans ces circonstances, nous continuerons à dénoncer la culpabilité du gouvernement, en souhaitant au syndicalisme étudiant d'atteindre le maximum de vitalité d'influence au service des revendications sociales et démocratiques de la masse des étudiants (6). » Le bureau confédéral salue le 8 mai la journé d'action qui rassemble la Bretagne pour la défense de l'emploi, élève une « énergique protestation contre les brutalités policières et la répression qui frappe les étudiants en lutte» et fait le point sur la préparation des manifestations unitaires du 15 mai contre les ordonnances de juillet 1967. Pour répondre à un appel de l'UNEF, la CGT et la CFDT se rencontrent le 9 mai au matin. Georges Séguy et André Berteloot s'entendent avec Eugène Descamps et Louis Moulinet pour soutenir l'organisation étudiante et discuter avec elle. Les deux délégations se retrouvent à 17 heures, rue Soufflot, au siège de l'union des étudiants. Jacques Sauvageot arrive une heure et demie en retard et tout en émettant de fortes réserves sur le texte préparé par les deux centrales ouvrières remet au lendemain la décision. Madeleine Colin, secrétaire de la CGT, commente dans L 'Humanité du 10, « les entretiens qui se poursuivent avec
(6) Toutes les citations de la CGT dans cette seconde partie sont tirées du numéro triple du Peuple, n° 799, 800, 801, 15 mai-30 juin 1968. 23

l'UNEF» en exprimant le souhait qu'ils aboutissent à une décision d'action commune. L'opposition à la répression est située au premier rang des objectifs parmi lesquels figurent une réforme démocratique de l'enseignement et les revendications économiques et sociales, l'emploi, les salaires, la Sécurité sociale, les libertés syndicales et démocratiques qui sont des aspirations communes aux travailleurs, aux enseignants et aux étudiants. Les perspectives esquissées par Madeleine Colin se concrétisent. Un accord est conclu entre la CGT, la CFDT, la FEN, le SNE-Sup et l'UNEF pour des manifestations le 14 mai dans toutes les grandes villes de France en faveur de l'amnistie des manifestants condamnés et les libertés syndicales et politiques. La nuit des barricades survient. Des centaines de blessés. A la violence policière s'oppose le courage des jeunes. La commune étudiante attire les sympathies. Durant les affrontements, Georges Séguy proteste avec véhémence et propose aux organisations syndicales une réunion d'urgence, ce que reprendra le bureau confédéral. Les cinq organisations qui s'étaient entendues pour des manifestations le 14 se retrouvent le Il mai à 9 heures à la Bourse du travail de Paris, rue Charlot. Eugène Descamps propose une intervention auprès de Louis Joxe, qui assure l'intérim de Georges Pompidou et l'avancement au 13 des manifestations prévues pour le 14, et qui seraient appuyées par un débrayage. Georges Séguy formule une réplique plus radicale et selon l'historique de la CFDT dans Syndicalisme (n° 1266A, novembre 1969), « l'accord se réalise sur la proposition CGT d'une grève générale le 13 avec manifestations ». Le soir, au siège de l'UNEF, les modalités pratiques de l'action sont examinées. Jacques Sauvageot énonce six conditions dont deux sont acceptables par la CGT (liberté pour les banderoles et drapeaux; collecte sur le parcours pour les blessés) et quatre posent problème (un seul représentant de chaque organisation appelante, au premier rang du défilé; service d'ordre en tête d'un cortège uniquement étudiant; itinéraire de la Gare de l'Est au jardin du Luxembourg; un seul journal diffusé sur le parcours, Action). Rendez-vous est pris pour le lendemain. Dans la soirée, la CGT reçoit une délégation de la CFDT rue Lafayette pour « examiner les exigences de l'UNEF ». 24

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Eugène Descamps confirme que sa centrale est en faveur d'une manifestation unitaire, avec un service d'ordre commun et diffusion de la presse de toutes les organisations syndicales responsables du rassemblement. Dimanche 12 mai, après la déclaration radio-télévisée de Georges Pompidou annonçant la réouverture de la Sorbonne et la libération des emprisonnés, la grève est maintenue. La Vie ouvrière sort un numéro spécial « Halte à la répression! Vive l'unité des travailleurs et des étudiants! » qui est diffusé dans la matinée. De 10 heures à 19 h 30 à la Bourse du travail, les responsables de la région parisienne et les porte-parole étudiants discutent de l'organisation du défilé. La CGT représentée par Jean Dréan combat la proposition de l'UNEF et du SNE-Sup et réclame le retrait de Daniel Cohn-Bendit de la tête du cortège. La CFDT par la voix de Robert Duvivier parvient à convaincre la CGT de ne pas maintenir son exclusive. Finalement il est admis qu'il y aura deux points de rassemblement, à la Gare de l'Est et place de la République, que les deux cortèges fusionneront à ce second endroit et que la manifestation se dispersera Place Denfert-Rochereau. Les services d'ordre seront communs. Aucune publication ne devrait être diffusée. Les partis ne seront pas présent officiellement. Chaque organisation aura droit à trois représentants derrière la banderole de tête sur laquelle sera inscrit « Etudiants, Enseignants, Travailleurs, Solidaires ». La démonstration parisienne rassemble une foule énorme qui clame sans hésitation: « Dix ans, ça suffit! » La CGT avance le nombre de 800 000 manifestants. La province connaît une mobilisation aussi forte. Le bureau confédéral commente la situation, sans faire état des désaccords survenus au cours du défilé avec Alain Geismar, Jacques Sauvageot et Dany le Rouge à qui Georges Séguy refuse de serrer la main lors de la dislocation du cortège. La CGT rappelle sa condamnation de la répression qui fait apparaître le caractère réactionnaire du pouvoir gaulliste. Le mouvement ample du 13 mai « recèle une profonde volonté de changement », la CGT entend y répondre dans l'unité d'action et poursuivre la lutte « sur la base des objectifs communs fixés ». Du 6 au 13 mai, la CGT a donc intégré dans son action la réplique à la répression dont sont victimes les étudiants, 25

tout en contestant l'autorité des « gauchistes ». Elle a élargi cette opposition à la violence du gouvernement, à la mise en cause de sa politique universitaire et plus largement économique et sociale. Elle a lancé l'idée de la grève du 13 mai qui a rencontré un large écho chez les salariés. La première phase de mai s'achève favorablement pour la centrale de Georges Séguy de telle sorte qu'on comprend le regret ultérieur des leaders étudiants « d'avoir mis si vite les syndicats officiels dans le coup» (7). Au début de la seconde phase de mai, la CGT observe avec surprise ce qu'elle a labouré et ensemencé, pour reprendre une expression de Benoît Frachon à propos de 1936. Les événements vont très vite. Le 14, les métallurgistes de SudAviation à Bouguenais occupent leur usine et séquestrent leur patron. Cléon arrête le travaille 15. Le bureau confédéral proteste le même jour contre la désinformation et prend deux décisions. D'autre part, il convoque un Comité confédéral national extraordinaire pour le 17 mai et d'autre part, il lance un « Appel aux travailleurs et travailleuses de France ». Diffusé à quatre millions d'exemplaires, le tract de quatre pages analyse la conjoncture, favorable'à la lutte, rappelle « les comptes en retard» et critique « certains petits bourgeois au cerveau enfiévré ». Le renforcement de l'unité syndicale est souhaité. La perspective d'un gouvernement populaire est évoquée. Dans l'immédiat, c'est l'invite à la mobilisation : « Rassemblez-vous sur les lieux de travail; participez à la détermination des revendications et des modalités de l'action dans vos entreprises, vos branches d'industrie et vos régions. » Selon la formule de la CFDT, « de toute évidence, la CGT a rapidement décidé d'exploiter le mouvement ». Le jeudi 16, jour où la centrale d'Eugène Descamps lance le thème de l'autogestion, l'organisation de Georges Séguy poursuit son travail d'élargissement du mouvement de grève. Elle proteste à nouveau contre la désinformation et met en avant les revendications « en matière de salaire, d'emploi, de libertés syndicales comme en ce qui concerne l'exigence d'abrogation des ordonnances antisociales ». Le 17, la CGT réunit sa IVe Conférence nationale de la jeunesse à Pantin
(7) L. Joffrin, Mai 68. Histoire des événements, 26 op. cit., p. 131.

et décide de la reporter, la place des délégués étant sur leur lieu de travail. Le CCN considère que la situation est en plein développement. Il invite tous les travailleurs à « prendre place dans la lutte» de manière résolue et sans céder aux sirènes gauchistes. Georges Séguy précise que la confédération ne lance pas un mot d'ordre de grève générale. « Nous attachons beaucoup de prix à ce que le mouvement engagé soit bien entre les mains des travailleurs et de leurs organisations. » Tandis que les occupations d'usine se multiplient, la CGT poursuit son travail d'extension du mouvement les 18 et 19 mai. L'arrêt du travail à la SNCF est un facteur objectif pour la généralisation du conflit. La CGT confirme son refus d'établir un comité national de grève. Elle se prononce en faveur d'un accord autour d'un programme commun de gouvernement et prévoit des rencontres à cet effet avec le PCF et la FGDS. Dans la troisième phase de mai, du 20 au 27 mai, la CGT se prépare à la négociation interprofessionnelle. Devant les grévistes de Renault-Billancourt, Georges Séguy énonce les objectifs que se fixe sa centrale - et qui correspondent à la plate-forme de l'accord CGT-CFDT du 10 janvier 1966 avec l'abrogation des ordonnances en plus - il rappelle aussi son souhait d'un programme commun. Le 21, la CGT rencontre la CFDT et s'entend avec elle sur la mise en place de comités de gestion provisoire des caisses de Sécurité sociale. L'après-midi, elle s'entretient avec une délégation de la FGDS qui comprend Guy Mollet et François Mitterrand. Aucun accord n'intervient. Les dirigeants de la gauche non communiste jugent les revendications de salaires et de réduction de temps de travail « excessives» (8). L'absence de perspectives politiques classiques incite la CGT à tout miser sur un nouveau Matignon. La CGT et la CFDT publient le 22 « Les points revendicatifs sur lesquels fut fondé leur accord du 10 janvier 1966 » et déclarent qu'il faut négocier sur ces bases. La CGT refuse également le 22 de recevoir, l'UNEF et le SNE-Sup. Elle rompt ainsi avec les dirigeants du mouvement étudiant qualifiés d'éléments troubles,
(8) Georges Séguy, Lutter, Paris, Livre de Poche, 2e ed., 1975, p. 136. La première édition ne comporte pas ce passage. 27

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