1968 Exploration du Mai français

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EAN13 : 9782296231672
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1968

EXPLORATION
DU MAI FRANÇAIS

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« Logiques
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Sous la direction de René MOURIAUX - Annick PERCHERON Antoine PROST - Danielle TARTAKOWSKY

1968
EXPLORATION DU MAI FRANÇAIS

Tome 1 : Terrains

Actes du colloque « Acteurs et terrains du mouvement social de mai-juin 1968 » organisé par le CEVIPOF et le CRHMSS les 24 et 25 novembre 1988

Editions L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

@ L'HARMATTAN, 1992 ISBN: 2-7384-0931-8

Avertissement
Un colloque sur « Acteurs et terrains du mouvement social de 1968 » s'est tenu les 24 et 25 novembre 1988 à l'initiative du Centre de Recherches sur l'Histoire des Mouvements sociaux et du Syndicalisme (CRHMSS) et du Centre d'Étude de la Vie politique française (CEVIPOF), avec le concours du Centre national de la Recherche scientifique (CNRS). La plupart des communications, légèrement remaniées, sont publiées dans deux volumes, le premier consacré aux principaux protagonistes du mouvement de Mai, le second à l'action dans les usines et la province. La double publication bénéficie du soutien financier du ministère des Affaires sociales, du CRHMSS et du CEVIPOF. Que toutes celles et tous ceux qui ont contribué à la réussite de cette entreprise soient ici chaleureusement remerciés.

Acteurs et terrains du mouvement social
Antoine PROST Professeur à l'Université de Paris-/

Vingt ans après, par quel angle aborder les événements de 1968, pour avoir une chance d'en saisir l'originalité et d'en affiner la compréhension? Telle était la question centrale que se posait, au début de 1986, le comité scientifique chargé de tracer le cadre général d'un colloque-anniversaire qui ne fût pas simple commémoration mais occasion d'une avancée de l'histoire (1). Sa réponse fut de mettre au centre de l'investigation les acteurs et les terrains de ce mouvement social. Acteurs et terrains au pluriel, non au singulier, et dans leur interaction: à chaque terrain ses acteurs, et réciproquement. Il semblait, en effet, que la pièce jouée sur la scène nationale, largement couverte par les médias, était de ce fait assez bien connue, et qu'on ne trouverait guère de nouveau à en scruter le scénario. Au contraire, la grande originalité du mouvement avait été de concerner la France entière: en prendre la mesure, géographique et sociale, c'était s'interroger à la fois sur sa profondeur et l'ampleur de ses reten-

(1) Organisé par le Centre d'Étude de la Vie politique française (CNRS et lEP) et le Centre de Recherche sur l'Histoire des Mouvements sociaux et du Syndicalisme (Université de Paris-I), ce colloque s'est finalement tenu les 24-25 novembre 1988. L'ensemble des communications ronéotypées est évidemment accessible au CRHMSS, 9, rue Malher, Paris-I. 7

tissements, en même temps qu'en dégager les caractères particuliers et les diversités. Tel qu'il se précisait peu à peu, le projet excluait cependant du champ de l'enquête certains acteurs et certains terrains qui semblaient moins mal connus: les étudiants et les professeurs, dans leurs universités (2). On peut s'interroger, rétrospectivement, sur cette exclusion: après tout, reprendre l'enquête aurait peut-être réservé des surprises. Mais le sujet était si large, et les témoins, aujourd'hui universitaires ou historiens invités au colloque, si nombreux, que la scène universitaire aurait risqué d'accaparer les débats. Si l'on voulait braquer les projecteurs vers d'autres lieux, mieux valait négliger celui -ci. Pour justifié qu'il soit, ce choix n'a pas comporté que l'avantage d'un intérêt plus attentif à d'autres acteurs et à d'autres terrains. Avec les étudiants, c'est un peu l'esprit de 1968 qui a été écarté du débat: la flamboyance idéologique de mai, l'imagination, la générosité, l'audace, l'exubérance ont davantage fleuri dans les amphis de la Sorbonne que dans la cour des usines de province. Moins chargée d'enjeux réels, la contestation y pouvait prendre toute son envergure symbolique. Un tableau des événements qui prétendrait être complet devrait accorder une place centrale au mouvement des étudiants. Mais l'ambition du colloque était d'éclairer d'autres terrains et d'autres acteurs du mai français. Et d'abord, le terrain social, au sens le plus classique du terme: celui des usines occupées et de leurs ouvriers en grève. Une littérature sociologique relativement abondante leur avait été consacrée, sur le moment même, par deux équipes d'orientation très différente, l'une marxiste, l'autre non (3).
(2) Voir le numéro spécial du Mouvement social, n° 64, juilletseptembre 1968 : « La Sorbonne par elle-même », documents rassemblés et présentés par Michelle Perrot, Madeleine Rebérioux, Jean Maîtron, et Des tracts en mai 68, mesures de vocabulaire et de contenus, Paris, Presses de la FNSP, 1975, 491 p. (3) La première équipe est celle de P. Dubois, R. Dulong, CI. Durand, S. Erbes-Séguin, D. Vidal: Grèves revendicatives ou grèves politiques? Acteurs, pratiques, sens du mouvement de mai, Paris, Anthropos, 1971 ; la seconde, celle de J .-D. Reynaud, S. Dassa, J. Dassa, P. Maclouf dont les études ont été présentées dans les trois premiers numéros de la revue Sociologie du travail, en 1970. Je me permets de renvoyer sur ce sujet à mon article: « Les grèves de mai-juin 1968 », L 'Histoire, n° 110, avril 1988, pp. 34-36. 8

Il était intéressant de compléter ces enquêtes par des études plus historiennes, qui reposent sur une documentation plus large. C'est ainsi qu'ont été conduites des monographies de grèves soit dans des entreprises, et quelles entreprises: Citroën, Peugeot, la RATP, soit dans des départements. Le cas de la Somme, étudié ici, est particulièrement instructif, puisque l'auteur a retrouvé le cahier de permanence téléphonique de la CGT pour les jours et les nuits du début de la grève, ainsi que des procès-verbaux de réunions patronales. Nul doute que d'autres investigations mettraient au jour d'autres documents du même ordre. De ces monographies, l'image de la grève sort quelque peu modidiée. On est assez loin, tout d'abord, du mouvement spontané et autogestionnaire d'une base en contestation des appareils syndicaux. Ce n'est pas parce qu'ils n'ont pas lancé le mot d'ordre national de grève générale que les syndicats n'ont pas joué de rôle dans le déclenchement du mouvement. Au contraire, l'organisation par eux d'une ample consultation à la base a permis la réalisation d'un assez large consensus autour de la grève. Celle-ci lancée, les syndicats en conservent le contrôle. Les comités de grève sont en réalité des intersyndicales, avec parfois une représentation de non-syndiqués, mais non des comités de base émanant d'un vote largement ouvert. Certes, des assemblées générales se tiennent régulièrement, mais ce sont bien davantage des occasions de compte rendu pour les responsables que de décision pour les grévistes. La prise de parole y est en général organisée très strictement par le comité de grève, qui ne laisse guère de place aux improvisations. Quant aux revendications, elles restent le plus souvent traditionnelles, salariales et quantitatives. Ici ou là, on voit sans doute émerger des revendications plus qualitatives, notamment chez les ingénieurs et techniciens, mais ils ne font pas exactement la même grève que les ouvriers. Dans la mesure où ils souhaitaient davantage que des améliorations de salaire ou de conditions de travail, les grévistes revendiquaient moins une organisation démocratique de l'entreprise qu'un changement politique. En ce sens, le passage de la négociation nationale de Grenelle à des négociations par branches, conçu par les confédérations, et d'abord par la CGT, comme moyen de poursuivre la lutte 9

et d'en améliorer les résultats, n'a pas été bien compris. On trouvera, dans ce volume, quelques exemples des déceptions de l'après-Grenelle et des difficultés d'une reprise pour laquelle l'appareil cégétiste dut parfois peser de tout son poids. Il reste, et c'est peut-être une différence majeure entre le mai des usines et celui des universités, qu'on est loin, ici, du mythe d'une révolution autogestionnaire en gestation. Si les contributions de ce volume apportent une réponse à certaines questions, elles posent en revanche un problème difficile: celui de l'absentéisme dans les usines occupées. Au soir de la Pentecôte, Citroën-Javel était pratiquement vide et l'usine aurait pu être reprise sans difficulté. Chez Peugeot, la direction a tout à fait conscience du petit nombre d'ouvriers qui occupent effectivement les ateliers, et elle en tire, à tort, la conclusion qu'une reprise des lieux ne suscitera pas d'opposition. En fait, absents de l'usine, les ouvriers restent mobilisés, et prêts à soutenir la grève: d'où les difficultés du Il juin, les heurts, et les deux morts de Sochaux. On se trouve donc en présence, du moins dans ces deux usines de construction automobile à forte proportion d'OS et de travailleurs immigrés, dans une situation paradoxale: les grévistes ne participent guère à l'occupation, ils préfèrent cultiver leur jardin ou aller voir leurs amis, et pourtant ils adhèrent pleinement au mouvement, et ils le prouvent à l'occasion en s'opposant aux forces de l'ordre. C'est ce que l'on pourrait appeler une « participation individualiste », où les signes de l'occupation et de la grève prendraient une importance nouvelle. L'enquête historique devrait alors porter sur la mise en œuvre de ces signes, la façon de les rendre évidents et l'usage social qu'en font les divers partenaires. C'est, en tout cas, un axe de recherche prometteur. L'approche sociale s'est enrichie d'une démarche provinciale, ou plus exactement départementale, car, dans notre Hexagone, le département demeure le cadre administratif nécessaire de la plupart des études. Là encore, que de contrastes ! D'une part, un tableau d'une France qui manifeste, jusque dans ses chefs-lieux les plus reculés. A peine trois départements sans manifestation pendant les événements. D'autre part, dans cette effervescence générale, des zones apparemment peu concernées: la spécificité alsacienne mériterait à elle seule d'être signalée. Tout se passe comme si 10

l'on était en présence d'un mouvement général, qui affecte l'ensemble du pays, mais sans qu'il se manifeste partout avec vigueur. Un peu comme dans les usines à la fois abandonnées et pourtant occupées, le mouvement de mai n'aurait pas eu besoin de foules partout et durablement mobilisées pour être général et puissant: il lui aurait suffi de manier à bon escient les signes de la mobilisation générale. On retrouve, avec ces remarques, la dimension culturelle du mouvement de mai: elle est évidente. Mais il faut tirer de cette affirmation toutes ses conséquences. Or c'est là précisément que le bât blesse. L'histoire des événements de mai 68 comme mouvement culturel reste à faire, dans les deux acceptions du terme. D'une part, il nous manque une histoire du mouvement social, de la grève, des manifestations, comme mouvement culturel, comme nœud de représentations et de signes, comme conflit symbolique. D'autre part, il nous faudrait bien évidemment des études sur diverses instances culturelles, et là réside l'insuffisance majeure du colloque. Si l'on pense, en effet, que mai 68 a été un mouvement culturel, son impact sur les instances culturelles a dû être important et l'hypothèse d'un bouleversement, ou d'une évolution profonde, du champ associatif et culturel s'impose à l'examen. On espérait que le colloque fournirait l'occasion d'étudier de près ce qui s'était passé dans les églises, les associations culturelles ou sportives, chez les parents d'élèves, dans le mouvement familial ou les maisons de jeunes et de la culture. En réalité, le colloque n'a guère apporté de réponses à ces interrogations. Est-ce parce que l'histoire culturelle demande des méthodes dont les historiens ne sont pas familiers? ou que leur intérêt se porte plus spontanément ailleurs? Toujours est-il que les contributions qui ont abordé ce sujet ont été rares (4). L'histoire culturelle a pourtant le vent en poupe, nous diton. Mais c'est sans doute qu'elle est particulièrement difficile. L'histoire des idées, celle des débats intellectuels, celle
(4) Mentionnons cependant une recherche, présentée tout d'abord dans le cadre du colloque: Alfred Wahl: « Le mai 68 des footballeurs français », Vingtième siècle, revue d'histoire, n° 26 (spécial), avril-juin 1990, pp. 73-82. Il

des intellectuels comme groupe social, sont relativement accessibles, et l'historien peut les aborder à partir des textes qui foisonnent. L'histoire culturelle proprement dite, celle des pratiques symboliques, des conduites collectives et des rituels, demande d'autres méthodes et appelle d'autres formes d'investigation, dont les historiens ne sont pas familiers et auxquelles les études d'histoire, telles qu'elles continuent à s'organiser, préparent mal. En ce sens, on pourrait dire que mai 68 n'a pas changé l'histoire des historiens. Les événements les ont conduits à s'interroger sur d'autres acteurs, et parfois sur d'autres terrains que ceux qui leur étaient familiers. On a vu naître une histoire des femmes, et une histoire de la marginalité et de la déviance. La sociabilité, à qui M. Agulhon avait donné un sens précis, s'est imposée comme une référence familière, mais dont les contours sont devenus approximatifs. On n'a pas vu apparaître véritablement de nouvelles démarches et de nouvelles méthodes. Et si l'histoire des représentations s'affirme (5), le lien entre l'histoire sociale traditionnelle et cette histoire reste à nouer. C'est dire que, pour saisir dans toutes leurs dimensions les événements de 1968, l'histoire doit se renouveler ellemême profondément. Comme étape de la recherche historique, le colloque de 1988 aura eu le mérite à la fois de montrer jusqu'où pouvaient conduire les démarches traditionnelles de l'historien, et la nécessité de les dépasser.

(5) Nous pensons ici aux ouvrages de Maurice Agulhon : Marianne au combat, et Marianne au pouvoir, Paris, Flammarion, 1979 et 1989, ainsi qu'aux contributions rassemblées par Pierre Nora: Les lieux de mémoire, l, La République, Gallimard, 1994 ; Il. La nation, ibid., 3 v., 1986. 12

PERSPECTIVE INTERNA TIONALE

Mai 68 dans le contexte international
(CNRS, Bruno GROPPO Université de Paris-I)

I -

UN ÉVÉNEMENT EXCEPTIONNEL ANNÉE EXCEPTIONNELLE

DANS UNE

Pour un Français, 1968 évoque immédiatement les événements de mai: un automatisme linguistique associe l'année et le mois, et l'on dit couramment, et instinctivement, « mai 68 » comme si ces deux éléments ne faisaient en réalité qu'un seul mot. A elle seule, cette habitude linguistique montre que l'événement est inscrit en profondeur dans la mémoire collective française, où il occupe une place si importante qu'il finit par obscurcir les autres événements de cette année cruciale. Toute prise par le souvenir de mai, la mémoire oublierait presque que 1968 fut aussi l'année de l'explosion des mouvements étudiants en Europe et dans le monde, du printemps de Prague et de l'invasion de la Tchécoslovaquie, de l'intensification de la guerre du Vietnam et de la protestation contre l'intervention américaine, du massacre des étudiants mexicains à la veille des Olympiades, et de bien d'autres faits marquants. 1968 fut en effet une année exceptionnelle même sur le plan international et, comme telle, elle reste gravée dans la mémoire collective de nombreux pays, tout en étant chargée, dans chacun d'entre eux, de contenus différents: en RFA, elle fait penser instinctivement à la protestation étudiante, à l'attentat contre Rudi Dutschke et aux manifestations violentes qui le suivirent; en Polo15

gne, au mouvement étudiant de mars 1968 et à sa répression, accompagnée d'une campagne anti-sémite de diffamation ; en Tchécoslovaquie, à l'espoir brisé d'un « socialisme à visage humain» ; en Italie, aux universités occupées par les étudiants et à la relance des luttes ouvrières qui devaient culminer dans 1'« automne chaud» de l'année suivante; au Mexique, aux centaines de jeunes mitraillés sur la Place des Trois-Cultures. L'énumération pourrait continuer. Evénement exceptionnel dans une année qui le fut tout autant même au-delà des frontières françaises, mai 68 nous apparaît ainsi sous une double lumière: d'une part, comme un phénomène spécifiquement français, qui n'a pas eu d'équivalent ailleurs et qui ne peut s'expliquer que dans le contexte de la société française de l'époque; de l'autre, comme un moment, certes particulièrement important et significatif, d'un phénomène plus large, c'est-à-dire d'une vague internationale de protestation politique et sociale. Il s'inscrit donc dans un contexte à la fois national et international. Vouloir l'enfermer exclusivement dans la dimension nationale signifie probablement se priver de quelques éléments utiles à sa compréhension. Le but des pages qui suivent est de présenter quelques réflexions sur la dimension internationale des événements de mai pour faire ressortir à la fois leur spécificité et les analogies profondes avec le mouvement de 1968 en d'autres pays. Dans le cadre de cette approche comparative, une attention particulière sera consacrée à l'Italie et à la RFA, deux pays qui furent fortement touchés par ce mouvement mais qui présentent des différences significatives (entre eux et par rapport à la France) du point de vue de leurs cultures politiques respectives. L'expression « mouvement de 1968 » désigne ici, synthétiquement, l'ensemble des mouvements de protestation qui se développèrent cette année-là et qui mobilisèrent l'attention de l'opinion pulique dans de nombreux pays, tant en Europe qu'en Amérique. Elle suppose implicitement qu'il s'agissait d'un phénonène international. Cette hypothèse, qui présente évidemment des risques de simplification excessive, est fondée sur la conviction, tirée de l'observation des faits, que dans tous ces mouvements le poids des traits communs est supérieur à celui de leurs différences. Aux yeux d'un observateur attentif, les mouvements de 1968 présentent 16

incontestablement des analogies significatives, un certain « air de famille» pour ainsi dire, indépendamment du contexte national dans lequel chacun d'eux s'est développé. Nous supposons donc qu'il y a bien eu, en 1968, un mouvement inter.& national, qui a pris des formes diverses dans les différents pays. Nous supposons également que certains aspects qu'on peut juger plus ou moins importants - de la crise française de mai-juin 1968 s'inscrivent dans le cadre de ce mouvement international. Celui-ci fut loin d'être parfaitement homogène (c'est là, d'ailleurs, que se situe la principale difficulté pour le chercheur) : polycentrique (tant sur le plan national qu'international), dépourvu de structures permanentes et d'une quelconque organisation centralisée, éclaté aussi bien géographiquement que du point de vue des idées, il présente néanmoins un certain nombre d'analogies qui constituent, à notre avis, son dénominateur commun. C'est précisément la recherche de ce dénominateur qui nous intéresse dans le cadre de ce travail. Les pages qui suivent sont une invitation à regarder mai 68 comme un phénomène qui ne fut pas exclusivement français.

II -

DES QUESTIONS

OUVERTES

Une première similitude entre mai 68 en France et le mouvement international de la même année réside dans la difficulté à les expliquer. Lorsqu'on se penche aujourd'hui sur mai 68, on constate immédiatement que, à vingt ans de distance, l'événement continue de faire l'objet d'interprétations très différentes, voire même tout à fait opposées, aussi bien sur ses causes que, surtout, sur sa signification. On s'interroge toujours pour savoir s'il a été un phénomène « archaïque» ou « post-moderne », s'il faut voir en lui la dernière manifestation des idéologies du XIXesiècle ou la préfiguration confuse d'une possible société future. Il suffit de parcourir même rapidement la littérature récente pour s'apercevoir que les réponses à ces questions (et à beaucoup d'autres, d'ailleurs) varient énormément, comme cela s'était 17

déjà produit dans les publications qui accompagnèrent ou qui suivirent immédiatement l'événement. Le seul point d'accord général semble être la reconnaissance de l'importance de la crise de mai dans l'histoire politique et sociale de la France. Mais l'unanimité cesse immédiatement lorsqu'il s'agit non plus simplement de décrire cette crise, mais de la comprendre et de l'expliquer. C'est en effet à ce niveau que se situent les véritables pro- celui de l'explication blèmes, comme l'a rappelé encore récemment René Rémond, qui écrit: « L'irruption soudaine d'une crise d'une exceptionnelle gravité pose dans toute son ampleur la question de l'explication en histoire: comment donc une agitation des plus réduites à son début a-t-elle bien pu se propager comme un feu de brousse et embraser la société tout entière? Et, pour user d'une autre image, comment le fleuve a-t-il pu ensuite rentrer aussi vite en son lit ? Deux questions qui demeurent toujours actuelles: le recul du temps n'en a pas avancé la résolution. Peut-il y avoir moins dans les causes que dans les effets? A ce compte, quelles peuvent bien être les origines d'un tel bouleversement? L'historien doit se garder d'introduire dans la déconcertante complexité des faits une rationalité qui n'y était pas: 68 est un défi et une défaite de la raison logique qui tente de réintégrer à tout prix l'événement dans un processus rationnel. La leçon vaut sans doute pour d'autres crises et jette un doute sur les explications trop raisonnables de nos révolutions successives (1). »

On peut noter, au passage, qu'en soulignant le caractère « irrationnel », ou en tout cas non conforme à la « raison logique », de l'événement en question, René Rémond suggère déjà, implicitement, une certaine ligne d'interprétation. Mais ce qui nous intéresse surtout c'est de constater que des interrogations analogues se posent également lorsqu'on essaie de comprendre 1968 en tant que phénomène international. Pourquoi, par exemple, la révolte dans les universités, qui couvait depuis quelque temps déjà, a-t-elle éclaté justement cette année-là, et à peu près au même moment, dans des pays très différents les uns des autres par leurs systèmes poli(1) Remond R., Notre siècle de 1918 à 1988, Paris, Fayard, p. 672. 18 1988,

tiques, par leur niveau de développement économique, par leurs traditions culturelles? S'agit-il d'une simple coïncidence, d'un phénomène de contagion ou d'imitation, ou d'une réponse à des problèmes fondamentaux communs à de nombreux pays? Y a-t-il eu les mêmes causes, et dans ce cas lesquelles? Et pourquoi après 1968 le mouvement est-il entré rapidement en crise partout? Quelle a été sa signification? Que reste-t-il de 1968 ? Et encore, 1968 est-il responsable de la dérive terroriste dans certains pays (en premier lieu l'Italie) au cours des années 70 ? Beaucoup de ces questions restent sans réponse, et le chercheur qui étudie 1968 sur le plan international est confronté aux mêmes difficultés qu'évoquait R. Rémond à propos du cas français. De nombreuses hypothèses ont été formulées sur les causes et la signification du mouvement de 1968, chacune d'entre elles mettant l'accent sur tel ou tel aspect considéré comme particulièrement significatif (l'allongement de la scolarisation, le difficile passage de l'université d'élite à l'université de masse, les changements intervenus dans la condition et dans la culture des jeunes, et ainsi de suite). Il serait trop long, et sans doute inutile, de les énumérer ici. Il suffira de dire que leur valeur explicative est très inégale et qu'aucune d'entre elles n'a apporté jusqu'ici une réponse convaincante à la question-clé, qui consiste à savoir pourquoi l'explosion s'est produite presque simultanément en 1968 et pas à un autre moment. On n'a pas non plus su expliquer de façon claire pourquoi certains pays, comme par exemple la GrandeBretagne, furent relativement épargnés par le phénomène. Il reste donc beaucoup à faire, dans le domaine de la recherche, et les travaux en cours aideront sans doute à y voir plus clair. Il est particulièrement nécessaire de se pencher sur la dimension locale, étant donné la grande diversité, sur le plan géographique, du mouvement. Il me semble plus que probable, cependant, que, malgré l'accumulation souhaitable des connaissances ponctuelles, le débat sur les causes et la signification du mouvement de 1968 se poursuivra encore longtemps, et que chaque génération de chercheurs relira les événements à la lumière des préoccupations et des interrogations qui lui sont propres. En attendant, on peut essayer de fixer quelques points de repères en dressant le constat des éléments qui constituent le dénominateur commun du mouvement de 1968 à J'échelle internationale. 19

III -

L'EFFET

SURPRISE

Aussi bien le mouvement de mai en France que les autres mouvements de protestation de la même année provoquèrent une énorme surprise dans l'opinion publique: l'impression générale fut celle d'une explosion, aussi soudaine qu'inattendue. Il y avait pourtant eu quelques signes annonciateurs. En Italie et en RFA, par exemple, l'agitation étudiante avait commencé dès 1966-1967. En RFA, la mort de l'étudiant Benno Ohnesorg, tué par la police le 2 juin 1967 à Berlin-Ouest lors d'une manifestation contre la visite du Chah d'Iran, avait marqué profondément toute une génération étudiante et contribué à la radicaliser. En Italie, en 1966, la mort d'un étudiant lors de troubles provoqués par les néo-fascistes à l'Université de Rome avait été également à l'origine d'une importante agitation. Certains des thèmes qui devaient être au centre du mouvement en 1968 avaient été soulevés et largement discutés dès 1966-1967 dans les universités de Trente, Turin et Pise. En février 1967 l'Université de Pise, en novembre de la même année l'Université catholique de Milan avaient été occupées par les étudiants. Aux États-Unis la révolte dans les campus universitaires, alimentée par l'opposition à la guerre du Vietnam, avait pris des proportions importantes surtout à partir de 1965 : certaines formes de cette révolte - sit-in, teach-in- devaient ensuite être reprises par les étudiants européens. Le mouvement « Provo» aux Pays-Bas en 1965-1967 anticipait également des aspects du mouvement de 1968, comme par exemple l'esprit d'ironie et de dérision. Partout, la culture des jeunes était en pleine transformation. Tous ces phénomènes nous apparaissent, rétrospectivement, riches de signification en tant que précurseurs de 1968, mais les contemporains n'y prêtèrent pas suffisamment d'attention. 1968 fut un événement inattendu et donc surprenant pour l'ensemble de l'opinion publique, y compris celle de gauche. Le principal facteur d'étonnement fut le comportement des jeunes, qui ne correspondait pas du tout à l'image que la société adulte se faisait d'eux. Au cours des années 50 et 60, plusieurs enquêtes sociologiques, effectuées dans différents pays européens, ainsi qu'aux États-Unis, avaient attiré l'attention 20

sur l'apathie et le peu d'intérêt que les jeunes manifestaient à l'égard de la politique (2). Or, brusquement, cette jeunesse que l'on décrivait comme « sceptique» et « désenchantée» devenait la protagoniste d'un mouvement de protestation fortement politisé, ce qui semblait démentir les conclusions de ces enquêtes et soulevait des doutes sérieux sur la capacité de prévision de la sociologie et des sciences sociales en général. Un deuxième facteur de surprise fut la renaissance des idéologies (en particulier de celles d'extrême-gauche), alors que dans les années 60 des courants influents de la sociologie parlaient de la « fin des idéologies» (3). Soudain, sans que l'on comprenne comment ni pourquoi, ces idéologies, dont on annonçait le déclin irréversible et la disparition prochaine, occupaient la rue, imprégnaient les discours quotidiens, faisaient l'objet de discussions passionnées. Il y en avait pour tous les goûts: communisme dans toutes les variantes possibles et imaginables, anarchisme, tiersmondisme, idéologies diverses dont le seul élément unificateur semblait être une hostilité intransigeante à l'égard du régime capitaliste, dénoncé comme le responsable de tous les maux. Cette flambée idéologique avait de quoi surprendre même dans des pays comme la France et l'Italie, où le mouvement ouvrier restait profondément marqué par la tradition communiste et socialiste. Le mouvement de 1968 se réclamait souvent du communisme ou du socialisme, mais refusait de s'inscrire dans la tradition politique représentée par les partis de la gauche officielle. On fut aussi étonné par les formes de la protestation. L'occupation des universités, par exemple, était un fait nouveau, comme d'ailleurs l'intervention de la police au sein de ces vénérables institutions. Si la surprise fut générale au sein de l'opinion publique, elle exista aussi au sein du mouvement lui-même, dont les participants ne pouvaient qu'être étonnés - agréablement - par la facilité et la rapidité avec laquelle il se propageait.

(2) Cf. notamment les travaux de P. Goodman et K. Keniston aux USA, de H. Schelsky en RFA, d'U. Alfassio Grimaldi en Italie. (3) Je pense notamment à D. Bell. 21

IV -

UN MOUVEMENT

DE JEUNES

Le mouvement de 1968, sur le plan international, fut avant tout, et essentiellement, un mouvement de jeunes. Ceux-ci, en particulier les étudiants, en furent partout les protagonistes. Dans certains cas le mouvement de la jeunesse réussit à entraîner derrière lui d'autres secteurs de la société; dans d'autres cas, il resta isolé. La France et la RFA sont probablement les meilleurs exemples de ces deux types de situation. En France l'agitation étudiante, qui fut à l'origine de mai 68, déclencha un mouvement social très vaste, qui mobilisa la majorité des salariés, et tout d'abord la classe ouvrière. La conjonction, pendant quelques semaines, de ces deux mouvements, celui des étudiants et celui des ouvriers, constitue la principale spécificité de 1968 en France. Tout à fait différent fut le cas de la RFA, où le mouvement étudiant ne réussit à aucun moment à rompre son isolement par rapport au reste de la société. Celle-ci réagit aux provocations des étudiants par une attitude de fermeture presque totale, encouragée en cela par la presse conservatrice (en premier lieu celle du groupe Springer) qui appelait de tous ses vœux une répression musclée de l'agitation dans les universités. En Italie, où le mouvement de 1968 eut une durée beaucoup plus longue que partout ailleurs (au point qu'on parle souvent d'un « mai rampant »), l'agitation étudiante s'entremêla à une reprise des luttes ouvrières qui, après une assez longue période d'accalmie sociale, prirent un nouvel essor cette année-là, pour culminer dans 1'« automne chaud» de 1969. Il est intéressant de noter que les protagonistes de ces luttes furent surtout de jeunes ouvriers et qu'ils empruntèrent un certain nombre de méthodes d'action des étudiants. Même dans les mouvements sociaux du passé, en Europe comme ailleurs, les jeunes avaient souvent joué un rôle très actif. L'originalité du mouvement de 1968, en tant que mouvement de caractère international, consiste dans le fait que « pour la première fois, un phénomène de ces dimensions et de cette portée politique avait dans la génération jeune, dans les membres de la tranche d'âge entre seize et trente 22

ans, non (...) un secteur particulièrement actif, mais sa base sociale tout entière» (4). Le facteur « génération» eut partout une importance fondamentale. Le mouvement de 1968 fut à la fois l'expression d'une fracture entre les générations et un facteur qui contribua à l'élargir. On parla beaucoup, à l'époque, de ce « gap» des générations (5), et de nombreux observateurs crurent pouvoir expliquer ainsi le phénomène de 1968, expression de l'éternel conflit entre pères et fils. Certains allèrent même jusqu'à voir dans les jeunes en tant que tels le nouveau sujet révolutionnaire, à la place d'une classe ouvrière qui apparaissait de plus en plus intégrée dans la société de consommation (6). Le poids du « gap» des générations ne fut pas le même dans tous les pays. Il semble avoir été particulièrement considérable en RFA. Dans ce pays, qui avait voulu refouler son passé nazi, ce dernier s'imposa de nouveau à la réflexion, dans les années 60, à la suite d'épisodes comme le procès des gardiens d'Auschwitz. La question de la responsabilité morale de chaque adulte pendant la période hitlérienne contribuait à creuser un fossé, au sein des familles, entre les adultes et les jeunes, qui leur demandaient des explications et des comptes. Dans tous les pays, la participation au mouvement impliquait souvent, pour les jeunes, une rupture, ou du moins la conquête d'une plus grande autonomie, par rapport à la famille. Mais ce qu'il importe surtout de souligner, c'est que l'expérience de 1968 marqua profondément et de façon durable toute une génération politique. Pour tous ceux qui participèrent en 1968 au mouvement, et qui bien souvent découvrirent par son intermédiaire la politique, ce fut une expérience fondamentale. Même ceux - une minorité - qui en 1968 avaient déjà eu d'autres expériences politiques, par

(4) Ortoleva P., Saggio sui movimenti dei 1968 in Europa e in America, Rome, Editori Riuniti, 1988, p. 42. (5) Cf. par ex. Feuer L.S., The Conflict of Generations, New York, Della Corte, 1969 ; Mead M., Culture and Commitment. A Study of the Generation Gap, New York, Natural History Press, 1970. (6) Par ex. Rowntree J. et M., « I giovani corne classe », Problemî' del socialismo, n. 28-29, 1968. 23

exemple dans les organisations de jeunesse des partis de gauche, furent poussés, par le fait de participer au mouvement, à remettre en cause leur vision précédente de la politique. Même ceux qui se sont ensuite le plus éloignés des idées de 1968, ou qui les ont complètement reniées, conservent les traces de l'ancien bouleversement. C'est d'ailleurs par le fait d'avoir été à l'origine de toute une génération politique que 1968 a pu influencer si profondément la société, même après la disparition du mouvement. Quand on dit génération politique, il convient d'ajouter que l'impact de 1968 ne se limita pas à la sphère politique stricto sensu, mais qu'il toucha tous les aspects de l'existence: les formes de sociabilité, les rapports interpersonnels, etc. Et il est frappant de constater comment cette expérience fut vécue de façon strictement analogue dans tous les pays qui furent investis par la vague de 1968. Les universités furent le lieu privilégié du mouvement de 1968. Dans les années 60, les universités connurent, dans la plupart des pays industriels, des changements considérables, liés essentiellement à leur transformation d'institutions d'élite en universités de masse. On sait que de nombreux observateurs ont considéré le mouvement de 1968 comme une réponse aux difficultés de cette transformation. Je ne discuterai pas, ici, le bien-fondé de cette interprétation, sur laquelle il existe déjà une vaste littérature. Je voudrais seulement souligner qu'au cours des années 60 les institutions représentatives du corps étudiànt entrèrent presque partout en crise et que l'on assista à la naissance d'un nouveau type de mouvement étudiant. Alors que dans l'université d'élite du passé les mouvements étudiants reflétaient en général les idées et les aspirations des élites d' origine (essentiellement bourgeoises), les mouvements des années 60 revendiquèrent résolument leur autonomie par rapport aux classes sociales d'origine pour affirmer leur solidarité avec un prolétariat souvent mythifié.

V -

UN MOUVEMENT

SPONTANÉ de 1968 sur le

Un autre trait commun du mouvement 24

plan international fut son caractère spontané. Le mouvement n'avait ni un centre reconnu, ni une structure centralisée, mais au contraire plusieurs centres et une organisation très fluide, qui se construisait et se défaisait sans cesse. L'absence d'organisation structurée était conforme, d'ailleurs, aux orientations fondamentales du mouvement, qui refusait résolument toute institutionnalisation, ainsi que le principe même de la délégation du pouvoir, tel qu'il fonctionnait dans les organisations politiques et syndicales traditionnelles. Son idéal était la démocratie directe, la participation de tous aux décisions: l'assemblée était la structure portante du mouvement, qui oscillait, par conséquent, en fonction des variations de ce corps instable par nature, bien que manipulé souvent par des leaders informels. C'est justement cette absence de structure rigide et contraignante qui attira de très nombreux jeunes, qui étaient restés jusque-là indifférents ou réfractaires aux organisations politiques de type traditionnel, et qui avaient tout à coup l'impression de trouver leur place dans le mouvement. Celui-ci était donc éclaté, changeant, mobile, multiforme, cherchant constamment à recréer son unité autour de quelques objectifs de fond. On se heurte là à l'une des principales difficultés d'une recherche sur 1968 : comment, en effet, rendre compte de l'éclatement aussi bien géographique que politique - du mouvement, ainsi que de son caractère sans cesse changeant? Une autre difficulté est due au fait que, si le mouvement a produit de très nombreux documents écrits - chose toute naturelle pour un mouvement d'intellectuels en voie de formation -, il nous a laissé peu de traces sur des aspects importants, comme par exemple les assemblées: d'où l'importance de l'histoire orale (7). Un mouvement spontané est condamné à s'institutionnaliser ou à disparaître: 1968 n'a pas échappé à ce dilemme. La spontanéité, en effet, fut perçue de plus en plus comme une limite par certains secteurs du mouvement, qui s'orientèrent par conséquent vers un retour à des formes d'organisation plus traditionnelles, en particulier au modèle léniniste. Ainsi, pendant que le mouvement de 1968 déclinait et dis(7) Voir par ex. les travaux réunis dans Fraser R., Bertaux D et alii, 1968. A Student Generation in Revolt, Londres, Chatto and Windus, 1988. 25

paraissait, on vit apparaître (ou réapparaître) un peu partout une quantité de petits groupements, d'obédience très variée, mais dont le dénominateur commun était la référence au modèle léniniste de parti. Ces groupes ne réussirent à mobiliser qu'un nombre restreint de personnes et n'attinrent jamais le caractère de masse du mouvement de 1968 : leur destin commun, à quelques exceptions près (notamment pour les groupes trotskystes, qui avaient des racines bien antérieures à 1968), fut de disparaître au bout de quelques années. Beaucoup de leurs militants rentrèrent ensuite dans les organisations de gauche traditionnelles.

VI -

L'ATTITUDE

À L'ÉGARD

DE LA POLITIQUE

Une autre analogie, très importante, entre les mouvements de 1968 fut leur attitude à l'égard de la politique. Sur l'éventail politique, le mouvement se situait nettement à gauche, et plutôt à l'extrême-gauche: ce fait, qui semble banal, mérite d'être souligné, puisque dans le passé le monde étudiant avait souvent penché plutôt à droite. Cet ancrage à gauche n'impliquait cependant aucune tendresse pour les partis de la gauche officielle, tant communiste que socialiste, considérés comme des forces liées au statu quo, alors que le mouvement se voulait, lui, résolument révolutionnaire. La caractéristique la plus frappante du mouvement de 1968 est probablement son refus de toute médiation politique et donc des compromis inévitables du jeu politique. Il voulait tout et tout de suite: la politique était vécue dans l'instant plutôt que dans la durée. De ce point de vue, le mouvement de 1968 - et c'est là un autre de ses traits communs - avait un caractère nettement utopique et s'apparentait aux mouvements millénaristes du passé. Dans la mesure où il se proclamait communiste, c'était d'un communisme utopique qu'il s'agissait: un communisme qui présupposait l'abondance des biens matériels (la croissance économique étant alors considérée comme destinée à se poursuivre indéfiniment), mais qui, paradoxalement, cherchait ses modèles - utopiques - dans des sociétés économique26

ment sous-développées, comme la Chine, le Vietnam, Cuba. Le système soviétique, par contre, était rejeté en tant que version particulière du système autoritaire de domination qui prévalait dans les sociétés capitalistes. L'un des aspects les plus originaux du mouvement de 1968 à l'échelle internationale fut son refus de se situer dans le cadre de la logique des blocs, c'est-à-dire de considérer que l'opposition fondamentale au niveau mondial était celle entre les deux systèmes, capitaliste et communiste, représentés respectivement par les États-Unis et l'URSS. S'il rejetait le premier, ce n'était pas pour accepter le second, qui n'était, à ses yeux, qu'une autre forme de domination bureaucratique. L'idéal du mouvement était une tension révolutionnaire permanente. Il y avait, dans cette attitude, un mélange de clairvoyance et d'aveuglement: clairvoyance, dans la mesure où elle mettait l'accent sur la dimension planétaire des problèmes politiques, qui ne pouvaient être réduits à la logique de l'affrontement entre blocs opposés.; aveuglement, dans la mesure où elle présentait comme favorables à la libération de l'homme des systèmes politiques infiniment plus autoritaires que ceux des démocraties libérales qu'elle dénonçait. Il faut noter, cependant, que la dénonciation de l'autoritarisme représentait un terrain commun de tout le mouvement de 1968 à l'échelle internationale. On ne peut manquer d'être frappé, à cet égard, par la similitude profonde entre le mouvement étudiant polonais de mars 1968 et ses homologues d'Europe occidentale: dans un cas comme dans l'autre, on protestait contre ce qui, à l'intérieur des régimes politiques respectifs, était perçu comme un système de domination autoritaire et de manipulation.

VII -

LA RÉFÉRENCE

AU VIETNAM

Le Vietnam fut une référence fondamentale pour tout le mouvement de 1968, et la protestation contre l'escalade militaire américaine fut partout très forte. La mobilisation contre l'intervention américaine au Vietnam fut également l'un des éléments qui préparèrent 1968. Elle offrait un ter27

rain de rencontre à des personnes, surtout des jeunes, venant d'horizons politiques et culturels différents. De larges secteurs de la jeunesse catholique et protestante, par exemple, entrèrent dans le mouvement de 1968 par cette voie et y jouèrent ensuite un rôle très actif: ces jeunes trouvèrent dans le mouvement la possibilité d'exprimer leur rébellion morale contre une situation qu'ils jugeaient profondément injuste et intolérable. Le Vietnam devenait ainsi le symbole de l'oppression et de la résistance. Si la guerre du Vietnam eut cette fonction de radicalisation, ce fut aussi parce que, grâce à la télévision, elle se déroulait pour ainsi dire en direct sous les yeux du monde entier. Ses images terribles entraient chaque jour dans les foyers de millions de personnes et ne pouvaient pas laisser indifférents. En RFA elles contribuèrent - en même temps que les images des révoltes dans les ghettos noirs des grandes villes américaines - à modifier dans un sens négatif, auprès de larges secteurs de la jeunesse, l'image des EtatsUnis, qui était auparavant plutôt positive. Le Vietnam entra ainsi à plein titre dans la mythologie de 1968, en tant que puissant facteur de mobilisation. Il en fut de même pour mai 68, immédiatement intégré dans l'imaginaire collectif du mouvement dans les autres pays. Son effet, cependant, fut plutôt de redonner actualité à une vision traditionnelle de la révolution comme affrontement entre le prolétariat et l'État bourgeois. Derrière l'exaltation de la résistance vietnamienne il y avait aussi la conviction que la classe ouvrière des pays capitalistes était trop « intégrée» dans le système et que, par conséquent, le véritable sujet révolutionnaire devait être cherché du côté des peuples opprimés du Tiers Monde. Animé par une forte tension utopique, le mouvement de 1968 rejetait les formes traditionnelles de la politique et critiquait sévèrement les organisations de la gauche officielle. Celle-ci, de son côté, eut beaucoup de difficulté à comprendre la rébellion étudiante, et adopta à son égard des attitudes très variées, allant du refus total et intransigeant jusqu'à la volonté de maintenir ouverts des canaux de communication avec le mouvement pour essayer de le récupérer: les meilleurs exemples de ces deux attitudes sont, respectivement, celui du PCF et celui du PCI. En RFA, ces attitudes coexistèrent au sein d'un même parti, le SPD. 28

Le cas de l'Italie (8) est particulièrement intéressant. Dans ce pays, comme nous l'avons déjà noté, 1968 fut caractérisé non seulement par l'agitation étudiante, mais aussi par la montée des luttes ouvrières, animées principalement par les jeunes ouvriers des grandes usines du Nord: plus instruits que leurs aînés, ces jeunes se rebellaient contre le travail de plus en plus déqualifié, « en miettes », que la réorganisation tayloriste des processus de production leur imposait. Les luttes qu'ils menèrent étaient inspirées, à bien des égards, par l'exemple des étudiants, dont ils partageaient certains objectifs de fond: la d~mocratie directe à la base, le refus de la sélection, l'égalitarisme. Les syndicats, qui n'étaient pas à l'origine de ces luttes et qui n'étaient pas bien implantés parmi ces ouvriers, surent profiter de l'occasion pour entamer un renouvellement aussi bien de leur stratégie que de leur organisation en s'appuyant précisément sur les nouvelles élites ouvrières qui se formaient dans les luttes de 1968-1969. Ainsi le « mai rampant» italien fut un phénomène tant étudiant (1968) qu'ouvrier (1969), avec une intense circulation d'idées et d'expériences entre les deux. Cette interpénétration entre le mouvement étudiant et le mouvement ouvrier fut moins importante en France, très faible en RFA et pratiquement inexistante aux États-Unis.

VIII -

LE DÉCLIN

Le mouvement de 1968 présente enfin des analogies significatives même dans son déclin. Celui-ci fut en général aussi rapide que l'avait été son ascension. Il fut exceptionnellement bref en France, plus long dans d'autres pays (notamment en Italie) : en 1969, en tout cas, on pouvait estimer que le mouvement de 1968 était terminé, ou du moins qu'il s'était transformé en quelque chose de très différent de ce
(8) Tarrow S., Democracy and disorder, protest and politics in Italy, 1965-1975, Oxford, Clarenton press, 1989, 399 p. Annali della fondazione luiqui Micheletti, Il sessantretto, l'evento e la storia Brescia, 1988-1989, 445 p. 29

qu'il avait été. Si le déroulement chronologique ne fut pas le même, les modalités du déclin furent partout analogues. La modalité dominante fut celle de l'éclatement en petits groupements politiques qui retournaient à des formes traditionnelles d'organisation et principalement au modèle léniniste de parti: la nébuleuse des groupes et groupuscules s'installa sur les débris du mouvement, sans pouvoir récupérer l'élan exceptionnel de 1968. Certains d'entre eux restèrent marqués par les tendances antiautoritaires ; d'autres, au contraire, poussèrent jusqu'à la caricature l'autoritarisme et l'esprit de secte au niveau de l'organisation. Aucun ne réussit à survivre en tant que force politique significative (à l'exception des trotskistes en France, qui préexistaient à 1968, mais qui restent des marginaux de la politique). D'autres forces centrifuges étaient également à l'œuvre. La principale fut sans doute le féminisme, découverte et valorisation d'une condition spécifique à laquelle 1968 n'avait pas accordé suffisamment d'attention. Mais il y eut aussi d'autres tendances analogues, à base ethnique, régionaliste, etc.

Conclusion
Le mouvement de 1968 ne réussit nulle part à atteindre les objectifs de transformation radicale qu'il s'était fixés. De ce point de vue, son histoire est celle d'un échec. Celui-ci fut particulièrement évident en France, où mai 68 déboucha sur l'élection d'une écrasante majorité conservatrice à l'Assemblée Nationale. Il en alla de même aux États-Unis, avec l'élection de Richard Nixon à la présidence. On serait donc tenté d'en conclure que, du moins sur le plan strictement politique, 1968 n'a rien changé, et qu'il fut une flambée sans lendemain, une simple parenthèse de l'histoire (comme le disait Croce à propos du fascisme italien). Et pourtant nous savons que beaucoup de choses ont changé après 1968 et en conséquence du mouvement. Presque tous les aspects de la vie sociale et quotidienne sont sortis modifiés de la tempête de 1968. Dresser la liste de ces changements qui ont fini par atteindre également le domaine politique) serait trop long. Personne, d'ailleurs, n'en conteste 30

l'importance, même si les interprétations du phénomène continuent de diverger. Dans la société française, mai 68 marque incontestablement une rupture. J'ai voulu rappeler, pour ma part, que cette rupture s'insère dans le phénomène plus vaste que fut le mouvement de 1968 à l'échelle internationale. La spécificité de la situation française ne saurait faire oublier les traits communs de ce mouvement. A l'époque, la circulation internationale des idées et des expériences fut si intense que l'on ne peut comprendre entièrement mai 68 en France si l'on n'étudie pas, en même temps, ce qui s'est passé ailleurs. De ce point de vue, des recherches comparées sont non seulement utiles, mais indispensables.

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