28 mai 1940. Le jour où le Brazza s'est englouti

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Le 28 mai 1940, à 8h25 du matin, le destin du Brazza de la compagnie des Chargeurs Réunis était scellé. Avec le torpillage du Brazza disparaissait le lieutenant Jean Raclot. Des interrogations demeurent : pourquoi se trouvait-il à bord du navire alors que son régiment d'infanterie se battait dans le nord de la France ? Officier spécialisé dans le renseignement, avait-il été chargé d'une mission secrète ?
Publié le : mercredi 1 décembre 2010
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EAN13 : 9782296710016
Nombre de pages : 225
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28 mai 1940 Le jour où le Brazza s’est englouti

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13170-5 EAN : 9782296131705

Michèle Raclot

28 mai 1940 Le jour où le Brazza s’est englouti

Préface du Commandant de marine Jacques Schirmann Capitaine au long cours

L’Harmattan

Histoire de la défense Collection dirigée par Sophie de Lastours
Cette collection se propose d’étudier les différents aspects qui composent l’histoire de la défense. La guerre, la technologie, la sécurité n’ont cessé de se transformer, de se construire et même de se détruire les unes par rapport aux autres. Elles sont en perpétuelle mutation. L’apparition de nouvelles menaces a toujours conduit les sociétés à tenter de s’adapter avec plus ou moins de succès et parfois à contre-courant des idées reçues. Des questions seront soulevées et des réponses données, même si beaucoup d’interrogations demeurent. L’histoire, la géographie, le droit, la politique, la doctrine, la diplomatie, l’armement sont tous au cœur de la défense et interfèrent par de multiples combinaisons. Ces sujets contribuent à poser les défis et les limites du domaine de la défense à travers le temps en replaçant les évènements dans leur contexte. On dit par exemple que dans ce XXIe siècle naissant, les guerres entre Etats sont en train de devenir anachroniques au bénéfice de conflits tribaux ou religieux, mais seules des comparaisons, des études détaillées qui s’étendent sur le long parcours de l’histoire permettront de le vérifier.

Déjà parus
Christophe DARGERE, Si ça vient à durer tout l'été. Lettres de Cyrille Ducruy, soldat écochois dans la tourmente 14-18, 2010. Xavier LAVIE, Une garde nationale pour la France, 2010. Souvenirs croisés de la première guerre mondiale : correspondance des frères Toulouse (1914-1916) et souvenirs de René Tognard (19141918), 2008. Général Maurice SCHMITT, La deuxième bataille d’Alger (20022007) : la bataille judiciaire, 2008. Dominique CARRIER, « On prend nos cris de détresse pour des éclats de rire » André Tanquerel, Lettres d’un poilu (1914-1916), 2008. P. PAPA-DRAME, L’Impérialisme colonial français en Afrique,2007. Marcelin DÉFOURNEAUX, L’Espagne de Franco pendant la Seconde Guerre mondiale, 2007. Jean-Louis BEAUFILS, Journal d’un fantassin : campagnes de France et d’Orient (1914-1919), 2006. Marcelin DÉFOURNEAUX, De l’esprit de Munich au syndrome de Bagdad, Prix de l’Académie des sciences morales et politiques, 2006. Hartmut PETRI, Journal de marche d’un fantassin allemand, 19411945, 2006.

Préface _______

Il y a près de vingt ans, alors que j’approchais de la fin de mes activités professionnelles, je recevais un appel de Mme Michèle Raclot qui m’interrogeait sur la fin tragique du Brazza, survenue le 28 mai 1940, afin de mieux connaître les circonstances de la mort de son père, disparu dans ce naufrage. J’avais entendu parler de cet événement, comme de tant d’autres qui avaient décimé la flotte des Chargeurs Réunis dans cette période de guerre. Malheureusement, dans les tribulations qu’avait pu connaître notre Compagnie et qu’elle connaissait encore, alors qu’elle était en train de passer en d’autres mains, les archives concernant ces années tragiques avaient été dispersées, stockées en des lieux divers, voire détruites. Sur le moment, je ne pus à regret indiquer à Mme Raclot que quelques pistes de recherche, sur les conseils d’un ancien inspecteur général à la retraite, Jacques Chalopin, qui avait vécu cette période, et que j’avais sollicité. J’étais d’autant plus sensible à la démarche de Mme Michèle Raclot et je la comprenais d’autant mieux, que je m’étais livré de mon côté à des recherches sur mes deux grands-pères que je n’avais pas connus, l’un disparu au début de la Grande Guerre, faisant de ma mère une pupille de la nation, l’autre mort prématurément alors que je n’avais que 2 ans. Ce travail m’avait permis de découvrir et de magnifier le souvenir de mes deux ascendants, dont on ne parlait que peu dans la famille, sinon dans le respect et la dévotion à leur mémoire. Il y a quelques semaines, Mme Raclot, qui m’avait retrouvé par internet, m’écrivait pour me dire qu’Elle s’était enfin décidée à écrire

un livre « en hommage à ce père disparu… et aussi en souvenir du Brazza, ce navire englouti qui a hanté toute sa vie ». Mais l’objet de sa lettre était avant tout de me demander de bien vouloir préfacer cet ouvrage. Comment ne pas accéder favorablement à cette demande, à laquelle je suis particulièrement sensible, bien que je n’aie aucune qualification pour parler de cette époque tragique, sinon celle d’avoir été marqué pendant près de trente ans par les « cinq étoiles Chargeurs » et d’être profondément attaché à l’histoire de cette compagnie qui fut grande, mais hélas aujourd’hui disparue. Écrire la préface d’un livre, c’est d’abord présenter l’ouvrage au lecteur, l’introduire dans un travail qui n’est pas le sien, faire en sorte qu’il y trouve intérêt, mais c’est aussi faire part de sa réaction personnelle, de ses sentiments, de ce qu’il y a trouvé. Dans son introduction, Mme Raclot écrit tout ce qu’Elle sait de ce père, de sa vie professionnelle, de sa carrière de militaire, de sa vie d’époux, au prix des efforts de toute une vie de recherche, sa mère, veuve à 34 ans, restant fort peu diserte sur le sujet, s’attachant même à faire disparaître aux yeux de ses enfants tout ce qui pouvait rappeler ce père disparu. Elle se livre à ce qu’Elle appelle une véritable « quête du père », et beaucoup de ses interrogations, en particulier sur la mission confiée à ce père, restent sans réponses. Le premier chapitre intitulé : « L’embarquement pour Dakar » est en fait l’histoire des Chargeurs Réunis depuis sa création et pendant cette période troublée de la guerre où cette Compagnie a vu sa flotte fut en partie anéantie ; il est complété par une description du Brazza sur lequel avait embarqué le lieutenant Jean Raclot. Le deuxième chapitre intitulé : « La guerre en mai 1940 » décrit cette triste période et les événements qui l’ont précédée, et un long développement est consacré à la stratégie navale, et en particulier sous-marine, développée par l’Allemagne. Le hasard a voulu que le commandant du sous-marin meurtrier puisse être identifié. Comme en convient Mme Raclot, ces deux chapitres sembleront sans doute un peu « longs et fastidieux » aux yeux de certains, mais sont absolument nécessaires pour bien comprendre le contexte dans lequel s’est trouvé ce père disparu : ils apparaissent comme un devoir d’aller au fond des choses sans négliger aucun détail ; pour qui n’a pas

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connu ces sombres années, ces deux chapitres seront du plus grand intérêt historique. Enfin, dans le troisième chapitre intitulé : « La mort d’un paquebot », l’auteur relate le drame qui s’est déroulé en quelques minutes, à partir des témoignages de survivants, dont le plus poignant n’a pu être exprimé que tardivement : on ne peut lire ces pages sans une certaine émotion et sans revivre l’horreur d’un désastre inutile. En annexes, l’auteur a voulu présenter au lecteur toutes les pièces justificatives de ce livre, comme autant de preuves indélébiles de cette admirable recherche filiale. Cependant, comme Mme Raclot, le lecteur restera au terme de l’ouvrage avec les mêmes interrogations : pourquoi le lieutenant Jean Raclot s’est-il embarqué pour Dakar, de quelle mission était-il investi ? Il trouvera peut-être la réponse, comme Mme Raclot sans doute, dans cette intime conviction que, pressentant la défaite et la capitulation, il ne pouvait l’admettre et se devait de continuer la guerre ailleurs, et cela au prix de devoir se séparer longuement des siens. Ce choix entre la patrie à défendre et les siens qu’il affectionnait à protéger, ce sens aigu du devoir au sens le plus noble, force l’admiration et ne peut que magnifier aux yeux des siens le cher disparu. J’invite donc le lecteur à entrer dans cet ouvrage, fruit d’une recherche très personnelle de toute une vie, avec tout le respect qui s’impose, et je remercie l’auteur d’en avoir été le premier bénéficiaire.

Jacques Schirmann Commandant de marine, capitaine au long cours 14 décembre 2009

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Avant-propos _______

« Pour moi, le […] Brazza, c’est […] le navire de la mort et du rêve […] qui gît au fond des eaux de Gascogne, celui qui vit éternellement en moi. » écrit Mme Michèle Raclot dans les dernières lignes de ce livre qu’elle a consacré au naufrage du bateau dans lequel son père et 378 passagers ont « disparu corps et biens », selon la formule consacrée. « Le jour où le Brazza s’est englouti » ne laisse pas indifférent. Lorsque la proposition m’a été faite de diriger cette collection d’Histoire de la défense, je me suis aussi donné comme but de publier des ouvrages qui offriraient la parole à des inconnus dont les carnets de guerre par exemple étaient restés enfouis dans des tiroirs pendant des décennies sans espoir autre que d’être dans le meilleur des cas trop souvent seulement lus à l’intérieur d’un cercle familial restreint. Ce fut le cas pour sept des livres sur les vingt-sept que compte aujourd’hui cette collection. Lors de notre première rencontre qui n’avait alors pas du tout pour raison cette publication, j’ai vite mesuré la sensibilité et les carences affectives qui avaient accompagnées cette personne bien audelà de son enfance jusqu’à aujourd’hui, à cause de la disparition de son père lors du torpillage et du naufrage du Brazza, le 28 mai 1940. Dans le sillage du Brazza, l’auteur livre avec pudeur le désarroi de sa mère restant seule avec deux enfants dont le bébé qu’elle était

alors. On découvre le statut d’une femme dont le mari est qualifié de « disparu » et qui dut attendre sept longues années pour être enfin reconnue « veuve de guerre ». Elle ne s’appesantit pas sur la pauvreté qui a été la leur, une pension n’ayant pu être accordée qu’après ce long laps de temps. Outre le peu d’intérêt que leur tragédie paraît avoir soulevé dans leur proche entourage : oncles et tantes, sujet qu’elle aborde avec la discrétion qui la caractérise, ce livre a été écrit pour rendre hommage à son père, mort à 37 ans dans l’exercice de son devoir, mort pour la France, pour qu’il ne soit pas oublié, mais je pense qu’il l’a aussi été pour qu’elle puisse enfin l’oublier en quelque sorte et se libérer.
« Ma mère avait réussi à transformer, aux yeux de ses filles, la mort de leur père en un événement si mystérieux que nous n’avons pas encore fini, presque soixante-dix ans plus tard, d’en épuiser les multiples interrogations. »

Le livre de Michèle Raclot est différent de ceux que j’ai mentionnés plus haut puisque c’est elle qui parle. Elle a mené l’enquête avec patience et ténacité, s’est heurtée et continue à se heurter à des questions encore restées sans réponse malgré plusieurs pistes suivies qu’elle a trouvées ou que je lui ai suggérées. Son père, le lieutenant de réserve Jean Raclot (1902-1940), comptable chez de Wendel dans le civil, dont les états de service militaires élogieux mentionnent plusieurs stages dans le renseignement, a gardé au cœur de cette guerre une partie de son secret. J’espère que ce livre, riche de témoignages divers, de recherches dans les archives militaires et autres, saura susciter l’intérêt de lecteurs pouvant apporter, sinon la totalité des réponses, du moins quelquesunes.

Sophie de Lastours Directrice de la collection Histoire de la défense

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En hommage à mon père, le lieutenant Jean Raclot (1902-1940), disparu le 28 mai 1940 sur le paquebot Brazza, et en mémoire de tous ceux qui ont péri avec lui.

En souvenir de ma mère.

À ma sœur.

Fig. 1. Lieutenant Jean Raclot.

Introduction _______

J’ai écrit ce livre en hommage à mon père, disparu avec le Brazza le 28 mai 1940 au large du cap d’Espagne, et en mémoire de tous ceux qui ont partagé son tragique destin, ainsi que de leurs familles dont certains noms me sont devenus étrangement familiers au cours de mes recherches. Lorsque, selon l’expression consacrée, il a « péri en mer », mon père avait 37 ans. Né le 15 juin 1902 à Paris 7e, il était le fils de Charles Fig. 2. Jean Raclot. Raclot, ingénieur des Mines 1, et d’Hortense Demongeot. Lieutenant de réserve de l’Armée de Terre, il avait été mobilisé en 1939 à la déclaration de la guerre 2, puis, le 10 avril 1940, « désigné pour servir en Afrique Occidentale Française 3 », et c’est pourquoi il voyageait sur le Brazza des Chargeurs Réunis lorsque ce paquebot, affecté à la ligne Bordeaux-Dakar, fut torpillé par un sousmarin allemand. Le Brazza, comme maints autres paquebots devenus « croiseurs auxiliaires », participait aux transports de troupes, et le 28 mai 1940, mon père, officier dans l’infanterie coloniale, voyageait en particulier avec un groupe de militaires sénégalais de retour en Afrique Occidentale Française 4.

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Mon grand-père Charles Raclot était ingénieur chez Sautter-Harlé et il reçut la Légion d’honneur à titre professionnel.

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Rappelé à l’activité par décret au centre de mobilisation colonial d’infanterie nº 219 (originellement nº 18 et devenu nº 219 le 1er février 1929). Sur ses états de service il est précisé : « Embarquement à partir du 10 mai 1940. DM 6290/8 du 10 avril 1940. Parti en congé de départ colonial de dix jours, valable du 26 avril 1940 au 6 mai 1940 inclus pour Paris 15 rue Jouffroy. Embarqué à Bordeaux sur vapeur Brazza à destination de Dakar le 24 mai 1940. » Afrique Occidentale Française (AOF), nom donné au gouvernement général constitué en 1895 et qui groupa jusqu’en 1958 une fédération de huit territoires français d’Afrique : Sénégal, Guinée, Côte-d’Ivoire, Dahomey (aujourd’hui Bénin), Soudan (aujourd’hui Mali), Haute-Volta (aujourd’hui Burkina Faso), Niger et

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Il avait donc 37 ans, à l’époque du naufrage qui lui coûta la vie, et ma mère en avait 34. Tous deux étaient nés à Paris. Ils s’étaient mariés le 2 février 1928, et installés dans le 17e arrondissement, au 15, rue Jouffroy d’Abbans 5. Ma sœur aînée était née en juillet 1930 et ces dix premières années de leur mariage furent pour eux, je crois, une période heureuse, en dépit de la montée croissante des tensions politiques et des craintes pour l’avenir qui troublaient l’Europe. Ma mère était musicienne, professeur de piano, et mon père comptable dans l’entreprise de Fig. 3. Jean Raclot, fumant. Wendel où il exerçait la fonction de chef du service des titres. Mes parents avaient, il est vrai, des caractères si différents qu’ils donnaient lieu à des frictions. Mon père était d’un naturel extrêmement sociable, gai et même un peu farceur ; cet agréable compagnon savait jouir de la vie, cela irritait ma mère, par nature et par éducation plus austère, et d’un sérieux qui contrastait avec la jovialité de son mari. Mais, tout cela, je ne l’ai su qu’a posteriori par les confidences de ma mère, car j’ai eu la mauvaise idée de naître douze jours après la déclaration de la guerre et je n’ai donc pas connu mon père, n’étant âgée que de 8 mois et 14 jours à sa mort. Le dossier du Service Historique de la Défense (SHD) m’a aidée à mieux connaître ce père trop tôt disparu et si mal connu, même à travers les bribes de confidences d’une mère très affectée par son malheur et habitée d’une secrète amertume. Sans doute acceptait-elle difficilement d’avoir été entraînée contre son gré dans cette aventure coloniale à laquelle elle avait toujours été hostile et qui avait si mal
Mauritanie, s’étendant du Rio de Oro (partie sud du Sahara occidental, ancien protectorat espagnol) et du Sahara algérien au nord, jusqu’au golfe de Guinée au sud et à la Libye à l’est ; 700 000 km² ; sa capitale était Dakar (Dictionnaire Encyclopédique Quillet, éd. Quillet 1977-1988, Paris, 1985, p. 85).
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Autrefois la rue s’appelait seulement « rue Jouffroy » et c’est très récemment qu’elle a reçu le nom complet de « Jouffroy d’Abbans ». C’est là que mon père passa les dix jours qui lui étaient octroyés pour son congé de départ colonial .

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fini pour notre famille. En outre, toute esquisse de portrait, toute révélation sur ses activités intellectuelles, familiales ou militaires demeurait étrangement brève comme un éclair dans une nuit d’orage : « ton père était très intelligent... ton père faisait de la reliure... ton père jouait aux Courses et a perdu beaucoup d’argent ». Comme pour les circonstances de son départ au Sénégal, les quelques remarques qu’elle faisait parfois sur mon père étaient peu précises, vagues, jamais éclairées par les descriptions ou analyses qui font revivre un être pour ceux qui ne l’ont pas connu et sont avides de l’imaginer. Mais peut-être étais-je trop petite et ma raison était-elle encore trop mêlée de rêves pour retenir autre chose que de succinctes indications. Maman avait par ailleurs presque tout jeté de ce qui lui aurait rappelé l’être disparu : vêtements, objets lui ayant appartenu, documents divers. Je jouais avec la fourragère 6 d’un vêtement militaire de mon père ; je ne comprenais pas bien ce que c’était, je redemandais sans cesse à ma mère le sens de cette tresse terminée par un petit bout de métal qui me fascinait. Mais même cet objet souvenir a vite disparu. Aucune trace non plus du matériel du relieur. Ma mère disait : « Tu trouveras des livres reliés par ton père dans la bibliothèque. » Mais quels étaient les livres reliés par lui ? Car à l’époque il n’était pas rare d’avoir des ouvrages reliés dans sa bibliothèque. Mon père était habile de ses mains, mais il ne reste plus de trace du joli bateau en bois peint qu’il avait fait pour ma sœur et qui reproduisait très exactement le Normandie 7. Nous avions si peu de photos que je me demande si
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Fourragère : « La fourragère est une décoration portée en uniforme par les membres d’une unité militaire (régiment, navire, etc.) ou civile (par exemple certains corps de sapeurs-pompiers) française, elle-même décorée à l’occasion de faits de guerre ou de bravoure particuliers. […] Il s’agit d’une cordelette tressée qui se porte à l’épaule gauche de l’uniforme. Une des extrémités de la tresse a la forme d’un trèfle, l’autre extrémité porte un ferret, c’est-à-dire une pièce métallique conique, selon un texte du 21 avril 1916, le ferret de la fourragère est en métal uni, il existe des ferrets ciselés de motifs aux armes ou emblèmes militaires. Au-dessus du ferret se trouve un nœud à quatre tours et une cordelette. » (site Wikipedia, Internet). Paquebot de la Compagnie Générale Transatlantique mis en service le 20 octobre 1932. Ce transatlantique luxueux remporta en 1937 le Ruban Bleu pour avoir effectué la traversée Grande-Bretagne - États-Unis en 3 jours 22 heures 7 minutes. Mais il fut incendié le 8 février 1942 dans le port de New York. Le Ruban Bleu était la marque de la victoire dans le concours de vitesse auquel se livraient les transatlantiques de luxe durant leur âge d’or. L’origine de l’appellation est mal connue et probablement anglaise, mais pendant des années il n’y eut aucun

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maman n’en avait pas aussi jeté une grande partie. Mais il est vrai qu’à l’époque on photographiait peu, même les enfants ou les cérémonies, alors que de nos jours on est inondé de clichés à ne savoir où ranger les albums ! Toujours est-il que la plupart des photos de mon père, dont je dispose actuellement, proviennent de ma grandmère et de ma tante qui, elles, ont tout gardé de leur fils et frère. Ainsi, à la souffrance créée par l’absence de mon père s’est ajoutée une frustration de souvenirs et d’objets fétiches. Son univers m’a toujours paru évanescent. Il était impossible pour moi de recréer une image concrète ou même idéalisée. Bien que j’aie eu un vrai père, un père qui m’avait tenue dans ses bras à ma naissance, il est demeuré pour moi l’Inconnu, une cruelle et inguérissable absence dans ma vie. Voilà pourquoi le dossier de mon père, aux archives militaires, m’a si profondément émue que je n’osais l’ouvrir, comme une lettre effrangée et pâlie, retrouvée des dizaines d’années après la mort de l’être aimé, et qui a gardé toute sa charge affective. Bien sûr le dossier ne contenait que des documents militaires et non personnels, mais les appréciations des supérieurs hiérarchiques de mon père dessinaient peu à peu en filigrane les grandes lignes du portrait manquant et me restituaient une image de l’homme qu’il avait été : son intelligence, sa résistance physique, son extrême conscience professionnelle, son aptitude à commander, son caractère aimable, ses capacités intellectuelles.

trophée symbolisant ces records. Lorsqu’un paquebot se le voyait attribué, il pouvait hisser à son grand mât une flamme bleue dont la longueur en mètres égalait la vitesse en nœuds. Ce n’est qu’en 1934 qu’un membre du Parlement britannique créa un trophée, un objet d’art en argent massif doré reposant sur un socle d’onyx. Cette pièce d’orfèvrerie représentait le globe terrestre au-dessus duquel on voyait la Vitesse terrassant la Force de L’Atlantique. Autour du globe étaient placées des reproductions en émail des plus récents paquebots titulaires du trophée.

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Fig. 4. Jean Raclot à Beauvais en 1929 (le troisième militaire en partant de la gauche).

Voici le résumé de sa carrière militaire telle qu’elle m’est alors apparue : appelé de la classe 1922, incorporé d’abord au 51e régiment d’infanterie, il possède un diplôme supérieur d’études commerciales. Très émouvante pour moi est la page d’écriture et d’arithmétique qui fut la copie très honorable du jeune conscrit. Il est nommé caporal en juin 1923, puis sergent en novembre 1923. En mars 1925, il passe au 21e régiment d’infanterie coloniale et y accomplit une période d’exercice, du 13 septembre au 3 octobre 1928, au titre de la réserve. Voici quelques appréciations fort satisfaisantes obtenues de ses supérieurs à cette époque :
– « Manière de servir : bonne – « Instruction militaire et classement au tir : bonne - Assez bon tireur. – « Ce qu’on peut attendre de l’intéressé en cas de mobilisation : o Vigueur et intelligence : aptitude physique très bonne - Intelligent.

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o Aptitude à un emploi : chef de section. La commission du 8 21e RIC certifie qu’au point de vue de l’instruction militaire théorique et pratique et de l’aptitude au commandement, le sergent de réserve Raclot est capable de remplir les fonctions de chef de section. »

Ses notes sont excellentes et il est même spécifié qu’il sait nager. Hélas ! cela ne lui aura pas servi… Il est alors nommé adjudant le 1er novembre 1928, puis au grade de sous-lieutenant de réserve par décret du 15 mars 1933 et affecté au centre de mobilisation colonial d’infanterie nº 219. Il obtient un témoignage de satisfaction à l’ordre de la brigade en 1933 « pour le zèle dont il a fait preuve aux séances de l’EPOR 9 et les progrès qu’il a réalisés au cours de l’année ». Il accomplit ensuite une période d’instruction au 23e régiment d’infanterie coloniale, du 3 au 27 mai 1934, et il est défini comme suit 10 :
– « Physique : santé robuste, se présente bien. – « Esprit : excellent esprit. – « Caractère : caractère ferme, enclin à la critique. – « Intelligence : intelligent. – « Instruction générale : bonne. – « Profession civile : chef du service des titres à la maison de Wendel. – « Instruction militaire : bonne, bon chef de section de F.V. Connaissances insuffisantes pour faire un chef de section mitrailleurs. – « Commandement : bonnes aptitudes au commandement. »

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Régiment d’Infanterie Coloniale. École de perfectionnement des officiers de renseignement de la Pépinière.

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Son livret matricule d’officier à la couverture rouge, après le stage de Renseignements de mai 1934 donne son signalement en ces termes :
« Cheveux : blonds « Yeux : bleus « Front : ordinaire « Visage : ovale « Nez : rectiligne « Taille : 1,62 m »

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Les commentaires (1)
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leperon.jean

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lundi 23 mai 2016 - 20:42
cecile.collet1

Je suis rescapé du "BRAZZA" leperon.jean@neuf

mardi 24 mai 2016 - 13:11