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30 ans de débats

De
353 pages
Le débat intellectuel français est-il un champ de ruines ? À lire ces échanges, qui ont opposé depuis 30 ans soixante penseurs, chercheurs et politiques de tous horizons, rien n’est moins sûr ! Les grandes questions que se sont posées Antoine Compagnon, Alain Finkielkraut, Marcel Gauchet, Jacques Julliard et tant d’autres, résonnent encore aujourd’hui : « Sommes-nous de plus en plus conservateurs ? Les hommes politiques ont-ils encore du pouvoir ? Comment concilier sécurité et libertés ? » Lire ces débats, c’est comme feuilleter un album de photos de famille. C’est laisser un instant de côté l’actualité pour reparcourir les grandes heures de notre histoire récente, se remémorer la chute du mur de Berlin et le lendemain du 11 Septembre. C’est enfin rendre hommage à la passion française pour les idées : ces trois décennies d’échanges féconds, parfois vifs, témoignent de la vitalité d’un débat qui ne se tarit pas. En fin de volume, une sélection de 30 essais qui ont marqué notre époque et contribuent à mieux faire comprendre le monde dans lequel nous vivons. Les débats retranscrits dans ce volume se sont tenus dans le cadre des Rencontres de Pétrarque organisées depuis 1986 par France Culture.
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30 ans de débats
Champs essais
© Le Monde, 2016 / © France Culture, 2016 © Flammarion, 2016, pour cette édition
ISBN Epub : 9782081399167
ISBN PDF Web : 9782081399174
Le livre a été imprimé sous les références : ISBN : 9782081375635
Ouvrage composé et converti par Pixellence (59100 R oubaix)
Présentation de l'éditeur Le débat intellectuel français est-il un champ de ruines ? À lire ces échanges, qui ont opposé depuis 30 ans s oixante penseurs, chercheurs et politiques de tous horizons, rien n’est moins sûr ! Les grandes questions que se sont posées Antoine Co mpagnon, Alain Finkielkraut, Marcel Gauchet, Jacques Julliard et tant d’autres, résonnent encore aujourd’hui : « Sommes-nous de plus en plus conservateurs ? Les h ommes politiques ont-ils encore du pouvoir ? Comment concilier sécurité et l ibertés ? » Lire ces débats, c’est comme feuilleter un album de photos de famille. C’est laisser un instant de côté l’actualité pour reparcourir les gr andes heures de notre histoire récente, se remémorer la chute du mur de Berlin et le lendemain du 11 Septembre. C’est enfin rendre hommage à la passion française p our les idées : ces trois décennies d’échanges féconds, parfois vifs, témoign ent de la vitalité d’un débat qui ne se tarit pas. En fin de volume, une sélection de 30 essais qui on t marqué notre époque et contribuent à mieux faire comprendre le monde dans lequel nous vivons. Les débats retranscrits dans ce volume se sont tenu s dans le cadre des Rencontres de Pétrarque organisées depuis 1986 par France Culture.
30 ans de débats
LA MORT TOUJOURS VIVANTE DES INTELLECTUELS
Comment se porte la mort des intellectuels, ces tem ps-ci ? Très bien, merci. Il faut dire qu'elle a toujours été en grande forme. De gén ération en génération, en France, cette fin proclamée n'a cessé d'électriser les déba ts, et aujourd'hui encore chaque faire-part de décès permet au théâtre des idées de demeurer ce qu'il doit être : une mise à mort et un spectacle vivant. À peine né, l'intellectuel était déjà déclaré morib ond. Voyez donc. En 1900, bien avant que Julien Benda ne publie sa célèbreTrahison des clercsle socialiste (1927), Paul Lafargue, par ailleurs gendre de Karl Marx, br ocardait déjà la lâcheté des intellectuels, leur « besogne » servile, leur « ban queroute » définitive. « Il faudrait remettre, non pas à l'an deux mille, mais à la fin du monde, le triomphe du socialisme, s'il nous fallait tabler sur les délicatesses, les pudibonderies et les susceptibilités des intellectuels. L'histoire du siècle est là pour nou s apprendre ce que nous devons 1 espérer de ces messieurs . » Quelques années après le début de l'affaire Dre yfus, qui marque l'avènement des intellectuels comme tels, l' un d'entre eux les dépeignait en parasites stériles, en traîtres chancelants. Et la vie des idées apparaissait comme un « honteux spectacle »… Un bon siècle plus tard, la fin des intellectuels s e porte toujours à merveille, tenant plus que jamais le haut de l'affiche. Au début des années 2000, on ne compte plus les essais et pamphlets qui trompètent : circulez, il n 'y a plus rien à (sa)voir ! La France intellectuelle est désormais une terre aride, tranc he le linguiste Jean-Claude Milner : « Presque rien ne subsiste au moment où j'écris, si non des espaces vides ou des chiourmes inavouées. Disons-le tout net : il n'y a plus en France l'ombre d'une vie 2 intellectuelle . » Peu après, l'intellectuel britannique Perry And erson évoque aussi un 3 « désert d'idées », un « paysage déchu ». On pourrait multiplier les exemples tout récents, avec, entre autres, les essais des politol ogues Enzo Traverso,Où sont passés les intellectuels ?e coup définitif :Manuel Cervera-Marzal, auteur d'un titre pour l  et 4 Pour un suicide des intellectuelsTel est donc le destin de l'intellectuel à la ! française. Par-delà les définitions qu'on lui donne (homme de science ou d'engagement, conseiller du prince ou contre-pouvoi r subversif…), et quelles que soient les trahisons (intellectuelle, sociale, nati onale…) et les dérives (réactionnaire, populiste, totalitaire…) qu'on lui reproche, il est par définition défaillant, jamais là où il devrait être. Si bien que sa condamnation généralis ée, et d'abord par les intellectuels eux-mêmes, est l'un des grands invariants de la vie des idées. Si cette figure suscite autant de déceptions, pourt ant, c'est qu'on a placé en elle d'infinis espoirs. De ce point de vue, la réprobati on permanente dont l'intellectuel français fait l'objet reflète la responsabilité exo rbitante dont il fut investi dès l'origine, dans un pays qui s'enorgueillit de son invention et qui a fait du rayonnement des idées une véritable vocation. Les nombreux livres qui ont été consacrés à cette particularité nationale ont beau diverger par leurs arguments, le urs approches, leurs manières d'en expliquer les causes historiques et sociales, ils s e rejoignent souvent sur ce constat : il y a bel et bien une spécificité de l'intellectuel, ou de la vie intellectuelle, en France. Pour reprendre les mots de l'historien américain Ro bert Darnton, « la France est la 5 terre promise de quiconque s'intéresse à la diffusi on symbolique des idées ».
Sous la plume d'un spécialiste du XVIIIe siècle, la métaphore religieuse est éclairante. Car l'aventure spirituelle de l'ancienn e France nourrit l'élan universaliste de 1789 ; le philosophe des Lumières, qui aspire à éma nciper l'humanité tout entière, fait écho à l'écrivain chrétien ; et une figure de gauch e comme Sartre, confiant, à la fin de 6 sa vie, « la France, c'est quelque chose qui existe pour moi », rejoint à sa manière un royaliste comme Bernanos, quand il disait : « l' histoire de mon pays a été faite par des gens qui croyaient à la vocation surnaturelle d e la France »… L'intellectuel, c'est peut-être ce qui reste quand la France a tout oubli é de sa vocation. On comprend que ce prophète toujours déchu suscite les passions. On comprend aussi que la guerre intellectuelle ne se mène pas e n gants blancs. Dans un dialogue avec le philosophe allemand Peter Sloterdijk, Alain Finkielkraut décrivait l'espace des idées comme une arène féroce où prolifèrent des enn emis sans scrupules, qui vous 7 contraignent, disait-il, à une vie de gladiateur . On comprend enfin que la vie intellectuelle, ce n'est jamais seulement la vie de l'Université, ou celle des livres, ou encore celle des tribunes médiatiques… C'est surtou t, de façon à la fois plus floue et plus décisive, ce qui se passe sur une certaine scè ne : « La vie intellectuelle, remarque le sociologue Luc Boltanski, c'est d'abord ce dont on parle à un certain moment, et participer à la vie intellectuelle c'est participer aux débats, aux disputes, c'est-à-dire 8 parler et peut-être surtout faire parler . » Ainsi les Rencontres de Pétrarque, qui fêtent en 20 16 leur trentième anniversaire et dont se nourrit le présent volume, représentent-ell es un espace polémique où peut se discerner quelque chose de la vie intellectuelle fr ançaise, telle qu'elle s'exprime à travers une multitude de débats partout dans le pay s. Car la vie de l'esprit n'a rien d'abstrait : elle doit s'envisager comme un ensembl e d'expériences collectives, de pratiques ordinaires, de sociabilités qui permetten t la circulation des idées et l'appropriation des textes. Sans prétendre à une qu elconque représentativité, ces rencontres s'inscrivent en effet dans une tradition où l'on échange des arguments par la mise en scène de paroles contradictoires et spec taculairement engagées. Tout en veillant à une certaine éthique du dialogue et du p artage, ces discussions voudraient prolonger l'esprit d'une révolution humaniste qui n e fut pas vraiment une révolution de velours. Les auteurs qui se sont succédé dans cette arène on t affronté la plupart des thèmes récurrents propres à notre débat public au cours de s trois dernières décennies : les désillusions du progrès, la crise de la politique o u encore la mondialisation… sans oublier, bien sûr, la perpétuelle disparition des i ntellectuels. Une fois de plus, il ne s'agit pas de sombrer dans quelque tentation poujadiste, d ans cette guerre à l'intelligence dont Roland Barthes disait qu'elle se mène toujours au nom du « bon sens », mais débouche sur la déchéance du « langage », donc de t oute relation humaine. Il s'agit bien au contraire, on l'aura compris, d'accueillir le deuil originaire sans lequel s'effondre la dramaturgie du débat critique : le geste de ces intellectuels qui ne cessent de renaître en mettant fin à leurs jours, ce risque fa tal où se fonde toute responsabilité authentique, cette belle mort vivante qui confère à la vie des idées son secret et sa vitalité.
Jean BIRNBAUM, directeur duMonde des Livres
EN GUISE D'INTRODUCTION…
Peut-on encore débattre en France ? Entretien croisé entre Marcel Gauchet et Michèle Riot-Sarcey
Le débat intellectuel français est-il un champ de r uines ? Si tout semble à reconstruire, le terrain est propice à des construc tions nouvelles, à des pratiques inédites. C'est du moins ce qui émerge de la discus sion entre le philosophe Marcel Gauchet, qui observe et nourrit la vie des idées de puis plusieurs décennies, et l'historienne Michèle Riot-Sarcey, elle aussi engag ée dans le débat public et lauréate 2016 du prix Pétrarque de l'essai France Culture-Le Monde. Chacun à sa manière, ils proposent une topographie du champ de bataille inte llectuel et de ses nouvelles lignes de front. S'ils s'accordent à qualifier la période actuelle d e phase de « réveil », l'une y voit un premier pas vers la « modernité créatrice » alors q ue son contradicteur souligne que ce réveil correspond à l'effondrement des modèles inte llectuels sur lesquels nous vivions. À travers leurs fortes divergences ou leurs constat s communs sur l'université, la démocratie, les savoirs ou la pratique critique, Mi chèle Riot-Sarcey et Marcel Gauchet illustrent deux visions du métier d'intellectuel en 2016. Participants : Marcel Gauchet, philosophe, historien, et Michèle Riot-Sarcey, historienne Propos recueillis par Jean Birnbaum et Hervé Gardette
En 2000, dans son livreLa Pensée tiède (Seuil), le Britannique Perry Anderson décrivait la France comme un « désert d'idées » com me si notre paysage intellectuel était désormais un espace aride, où il est très dif ficile de se repérer. Où en est-on aujourd'hui ?
MICHÈLE RIOT-SARCEY
En tant qu'historienne, il me semble nécessaire de sortir de la tradition nostalgique (la « fin des intellectuels », etc.). Pour essayer de comprendre où nous en sommes, il nous importe de revisiter le passé afin de saisir, par exemple, ce que disait Edgar Quinet de la Révolution française, soit : « ramener sur terre la foi à l'impossible ». Oui, la Révolution française a ouvert la voie à l'émanci pation, une émancipation pensée infinie et surtout non restrictive. Or, aux siècles suivants, après avoir oublié les femmes, les étrangers, les colonisés… Le philosophe Miguel Abensour le souligne, le XXe siècle est parvenu à inverser le processus histori que que l'on croyait irréversible : de l'idéal d'émancipation, l'Occident est tombé dan s la barbarie jusqu'à l'extermination des « indésirables ». De cette sidération, « les in tellectuels » français, même les plus grands, n'en ont rien fait. Sartre, Foucault, Derri da et bien d'autres se sont engagés à leur manière en fondant leurs prises de position su r une œuvre irremplaçable, mais la question est restée en suspens. De mon point de vue, retrouver le chemin de l'espér ance, c'est faire retour sur un temps de débats qui, de fait, n'a pas eu lieu. On a oublié, par exemple, qu'au moment de l'affaire Dreyfus, Bernard Lazare est resté long temps isolé. On a oublié que cette cause a été entachée par le silence ou presque des dreyfusards sur la colonisation, bien en cours à leur époque. La situation actuelle s'explique par les non-dits, les impensés et les différentes mises à l'écart qui se sont accumulés au cours de l'histoire. L'absence de réflexion sur l'émancipation réelle de la grande majorité de la population,