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A la rencontre du Togo

De
280 pages
Colonie modèle des Allemands, le Togo fut aussi le territoire pilote des Français. En Afrique noire francophone, le Togo fut le premier à réclamer son indépendance, son Ablodé. Et il l'a conquise par les urnes, le 27 avril 1958, juste avant le retour au pouvoir du général de Gaulle. Hélas, l'espoir fut bientôt trahi et depuis trente ans beaucoup de Togolais pleurent leur Ablodé perdue. Ce livre raconte le micro-climat de Lomé, le sourire des Togolais, la sagesse que leur ont donnée les colonisations successives, l'amputation de 1919, le long combat des deux beaux frères métis, la victoire des partisans de l'indépendance, l'assassinat de Sylvanus Olympio, la stupéfiante ascension d'Eyadéma et son naufrage lamentable. Mais sont traités aussi les problèmes économiques et sociaux brûlants qui se posaient au moment où le peuple togolais espérait prendre un nouveau départ.
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A LA RENCONTRE DU TOGO

Collection "A la rencontre de ..."
animée par Eric Makédonsky

Déjà parus: -Le Sénégal, la Sénégambie, par Eric Makédonsky - Le Mali, par Joseph-Roger de Benoist - Le Cameroun, par Philippe Gaillard à paraître: - La Mauritanie
Du même auteur: - Viens voir l'hiver, 1987.

En couverture: L'homme de l'Ablodé (Liberté), grande sculpture emblématique en creux du monument de l'indépendance à Lomé

@Editions L'Harmattan, 1993
ISBN: 2

- 7384. 1959- 3

JEAN DE MENTHON

A la rencontre du Togo

Editions L'Harmattan
5 .. 7 rue de l'Ecole Polytechnique
75005 Paris

A mes deux fils togolais Ayi et Kokou

4. Z 4: r. ~

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PARTAGE

DU

TOGO

Relief du Togo

Carte administrative et routière du Togo

INTRODUCTION A
UN PAYS SINGULIER, MOINS PETIT QU'ON LE CROIT

«Sentinelle, que dis-tu de la nuit? intelTOgele poète. - La nuit est longue mais le jour vient, répond la sentinelle». C'est ainsi, en citant Shakespeare, que Sylvanus Olympio, après avoir hissé pour la première fois, le 27 avril 1960 à minuit, le drapeau de son pays, commença sa proclamation de l'indépendance du Togo. «Dès ce moment et à jamais, poursuivit le Président, affranchi de toute sujétion, de toute entrave, maitre de ton destin, Togo mon pays, te voilà libre enfin!» Personne parmi les Togolais, dont certains pleuraient de joie dans leur fierté retrouvée, ne songea que seule, en réalité, poindrait une belle aurore et que le pays ne connaîtrait même. pas un vrai matin. Un tiers de siècle plus tard, cependant, la réponse de la sentinelle redevient enfin plausible, même si la montée du jour se fait encore durement attendre. Le territoire qui devenait libre le 27 avri11960 n'avait pas du tout été une colonie française comme les autres. Peu après la fin de la traite des Noirs, les rivalités coloniales avaient en effet d'abord engendré un Togo allemand, que la première guerre mondiale allait fendre en deux ainsi qu'une bache sur un billot. Depuis cette amputation, la place manque sur les mappemondes pour écrire les quatre lettres de Togo; ce nom doit être glissé en dessous. sur le bleu de l'océan. Le pays n'est toutefois pas si petit qu'on le croit en regardant les cartes. 11comptait en 1960, et compte toujours, davantage d'habitants que, par exemple, la République centrafricaine, le Gabon ou le Congo, tellement plus

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gros sur les atlas. Les Togolais seront quatre millions à la fin de 1993. Parmi les pays africains membres de la zone franc, le Togo, s'il est l'Etat le moins étendu, est en même temps - autre de ses particularités -le plus dense. Et le choix sera bientôt pour lui entre un développement enfin rapide, au sein si possible d'une communauté assez vaste, et une misère qui est souvent celle à ce jour du sud dense. En 1914, puis en 1919, Britanniques et Français avaient procédé à deux partages successifs du Togo, en sorte qu'une partie des habitants avaient connu tour à tour comme maîtres les trois grandes puissances rivales de l'Europe occidentale. De quoi en tirer une certaine sagesse teintée de scepticisme! A partir de 1919, cependant, les rigueurs coloniales s'étaient trouvées ici atténuées parce que le territoire avait été placé sous un régime international: mandat de la Société des Nations d'abord, tutelle des Nations Unies ensuite. Et voilà que, naguère colonie-modèle des Allemands, le pays était devenu dans les années cinquante, la pression de l'ONU aidant, le territoire-pilote des Français, celui où seraient testés plusieurs statuts d'autonomie. Dès 1947, Sylvanus Olympio avait utilisé la tribune des Nations Unies pour plaider en faveur d'un regroupement des Ewés, peuple divisé par les partages coloniaux du Togo, puis de la réunification du pays, enfm de l'indépendance du seul Togo français. Le comportement combatif des habitants ces années-là leur donnera une légitime fierté de pionniers. Les Togolais alors se sentaient «à part». Ne les rencontrait-on pas derrière les bureaux et les comptoirs d'autres pays africains? Certes, c'était aussi le cas de leurs voisins de l'Est et de l'Ouest, les futurs Béninois et Ghanéens, appréciés également à l'étranger, mais ceux-ci ne se rendaient respectivement que dans les pays francophones ou anglophones, tandis que les Togolais, aisément multi-lingues du fait de leur histoire, pouvaient aller s'employer dans l'une comme dans l'autre Afrique. Les livres cependant ont souvent minimisé le rôle des Togolais dans l'accession à l'indépendance de l'Afrique noire. n est pourtant indéniable que certains peuples ont bousculé les autres et parmi eux, chez les Anglophones, les habitants du futur Ghana conduits 10

par Kwamé N'Krumah et, chez les Francophones, leurs voisins togolais,emmenéspar Olympio. Mais, à peine indépendants, les Togolais se sont bien vite retrouvés dans le rang des peuples castrés, soumis, torturés. A Lomé s'est installée une «kleptocratie»musclée d'une désolante
banalité dans l'Afrique de cette époque.

L'humour des Togolais tourna alors souvent à la dérision. Celle-ci les consolait un moment de leur «Ablodé» (liberté, indépendance) perdue. Après l'autorité devenue rude du pèrefondateur, qui s'était bâtie en luttant contre la puissance coloniale, les Togolais allaient en effet subir pendant un quart de siècle la tyrannie d'un sergent qui s'était formé, lui, dans l'armée coloniale en baroudanten Indochineet en Algérie. Ce n'est pas cependant le Togo qui a joué le rôle de pionnier lors du réveil des peuples d'Afrique noire, en 1989, mais son voisin le Bénin. En faillite et isolé par l'évolution de l'Europe de l'est, le régime béninois, qui se disait «marxiste», avait da consentir dès le début de 1990 à des élections libres, exemple que chercheraientà suivred'autres pays, dont le Togo. Si les Togolais n'ont pas, cette fois, été des précurseurs, c'est surtout parce que l'armée terrorise ce peuple éminemment pacifique. Ce trait de caractère a toujoursrendu le pays accueillant aux visiteurs. Tous ont été séduits par l'ouverture d'esprit, la douceur, le sourire de ses habitants, dont beaucoup parlent aussi bien l'anglais que le français.A cetteattirances'est ajoutéle charme d'un micro-climat de vacances, plus gai car moins pluvieux qu'il arrive sous cette latitude. Aussi nombre d'étrangers se sont-ils pris à aimer ces Togolais singuliers,à partagerleur allégresseau temps de l'Ablodé, puis à se désolerde leurshumiliations.

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I
UN TERRITOIRE TOUT EN MINCEUR

Le Togo, c'est un peu l'Afrique de l'ouest en modèle réduit, un couloir entre l'océan et le Sahel, avec une variété de paysages surprenante pour sa petite superficie. Relief et étirement font se succéder de nombreuses zones de végétation dans ce pays qui s'étend sur 600 km de long alors que sa largeur varie de 50 à 150 km. n a la silhouettemince d'un adolescentvu de profIl. C'est à sa base qu'il est le plus étroit, là où ses pieds baignent dans l'Atlantique, et aussi à l'endroit du cou, à hauteur de Mango; mais il reprend ensuite un peu d'ampleur en touchant le Burkina Faso, comme s'il voulait s'ouvrir largement aux derniers souffles du Sahel. La tête, un peu penchée, regarde l'ancien Togo britannique tandis que le corps se tient droit, orienté du sud au nord, presque aiguille de boussole. La superficie,56.600 km2, rappelle quelque chose aux Français puisqueleur pays est dix fois plus vaste. Une chaîne de basses montagnes et de plateaux assez larges traverse le pays du nord-est au sud-ouest,sorte d'écharpe allant de la poitrine à la hanche. Cette chaînese prolongeun peu au Bénin et au Ghana. Au Togo, le mont Agou, à l'ouest, culmine à 986 mètres; d'autres sommets approchent cette altitude et certains plateaux s'étalent à 800 mètres. Chaîne de hauteur modeste, elle n'en est pas moins agrémentée d'à-pics et de cascades. Ces montagnes apportent au pays de la fantaisie, de la liberté, de la beauté, avec des belvédèresqui pennettentde mieux le regarder. En plus, sur quelques massifs montagneux, ont subsisté des forêts primaires sans lesquelles le Togo se serait senti un peu chauve. 13

* * *
Le premier contact avec le Togo est très plaisant. Enclavé à présent dans Lomé, l'aéroport se trouve à 3 km de la marina et, pour aller de l'un à l'autre, l'on traverse une ville animée, verte, jaune, rouge, blanche; verte de ses arbres, de ses plantes, de ses jardins maraîchers; jaune de son sable; rouge de sa terre argileuse qui lui succède et des briques dont les maisons furent d'abord
faites; blanche de la chaux et du ciment d' aujourd 'hui.

C'est une très belle plage de cocotiers que l'on découvre ensuite, de celles dont rêvent les Européens, même si, dans leur imaginaire,ils les situentailleursau bord d'nes enchanteresses,pas
en pleine capitale d'un jeune Etat d'Afrique noire.

Sur cette large étendue de sable blond vient s'abattre une barre farouche. Les pêcheurs cependantla franchissent très bien: il leur faut compterles vaguespuis,le rythmecalculé,se précipiterau bon moment. Des piroguiers traditionnels lancent toujours en équipe, dans l'océan, d'immenses filets dont, au retour, ils rabattent les extrémités vers la plage; là ils se placent ensuite en deux files indiennespour hâler les filets et ramenerleur cueillette.La nuit, la barre s'entend assezloin dansla ville endonnie. Si le nouvel arrivant a des amis à Lomé, peut-être lui donneront-ils deux conseils afin qu'il puisse plus vite se pénétrer de l'ambiance du pays et de son channe. Le premier serait de se promener dans les rues, à pied, pas en voiture, en fin d'après-midi, lorsque le soleil est moins chaud, de se gaver alors du sourire des passants, d'observer le tout petit commerce sur les trottoirs et de lire des enseignes fantaisistesdu genre «cliniquede luxe pour deux roues» (ornant un misérable appentis), «Docteur cheveux» (coiffeur), «Pouvoir de Dieu» (électricité).Et le deuxième conseil pourrait être d'ouvrir Radio-Lomé de bonne heure, le lendemain matin, pour la chronique nécrologique. Peut-être aura-t-il l'occasion d'apprendre le mêmejour, comme c'est arrivéà l'auteur, le décès d'un homme de 112 ans et d'une femme de 120 ans.
S'agit-il là d'une exceptionnelle cOÜ1cidence? Non, car les Togolais

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aiment autant vieillir leurs grands-parents que rajeunir leurs enfants. Jls ont bien raison; ainsi étirent-ils leur existence autant qu'ils le peuvent. Cette dame de 120 ans aurait eu 12 ans déjà lors du débarquement des matelots allemands à Baguida, elle connaissait«avant, avant»,devenaitlégendaire. Lomé a été construite sur le sable.avant de s'étendre au-delà. Un sable pas du tout stérile: les cocotiers ne sont pas seuls à s'y épanouir. Pour peu qu'on l'arrose souvent et qu'on l'engraisse un peu, ce sol nourrit une végétationluxuriante:trois ou quatre années suffisent pour que pousse un jardin de rêve rempli d'arbres et de fleurs. Mais Lomé, aujourd'hui, c'est aussi une assez grande ville du tiers monde, avec quelques imposants immeubles modernes, avec des artères commerçantesencombrées,bruyantes,poussiéreuseset avec, en s'éloignant du centre, des quartiers sordides où, à la saison des pluies, les rues sont inondées, où beaucoup de très petites maisons se serrent trop, où même, en certains lieux, des cochons dévorent les ordures sur la chaussée au milieu des mouches qui pullulent au point que l'on ne peut y avancer qu'en agitant les bras. Jusqu'ici, toutefois, Lomé la belle et Lomé la cruelle se sont côtoyées sans trop de barrièresni de haines. Le sable s'arrête à deux kilomètres du littoral, au bord de la lagune, ou plutôt à son ancienne limite puisque, grâce à l'assainissement opéré par des Hollandais, la lagune à l'ouest du pays, qui ne se remplissait qu'à la saison des pluies, a quasiment disparu. TIne subsiste à Lomé que deux étangs alors que, vers l'est, la lagune s'évase pour fonner le lac Togo. Avec ses 45 km2, presque le double de celui d'Annecy, le lac accueille toutes sortes d'oiseaux aquatiques aux couleurs si plaisantes. On peut s'y baigner et y pratiquerles sportsnautiques. C'est au nord du lac Togo, à 30 km de Lomé, que se situe le gisementde phosphatequi constitue,depuistrente ans et pour peutêtre quinze ou vingt ans encore, la plus importante richesse du pays. TIs'agit d'un phosphatede haute teneur, très facile à exploiter à ciel ouvert:la couche,épaissede 4 à 10mètres, ne se trouve qu'à une profondeur qui varie entre 7 et 30 mètres. Situé si près du littoral, ce gisement, où des pelles géantes suffisent à assurer
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l'excavation et l'enlèvement du minerai, serait parfait s'il ne contenait des traces de cadmium radioactif, qui ont nécessité un
traitement spécial.

Après son extraction, qui laisse des paysages désolés, le minerai est transporté en chemin de fer jusqu'à Kpémé, sur la cÔte, où il est séparé notamment de l'argile puis expédié par un wharf. Bien que cette richesse soit appréciable, des ressources pétrolières de moyenne importance auraient rapporté davantage au pays; mais il n'y a sans doute pas de pétrole sous le phosphate. Les sondages effectués dans ce même bassin sédimentaire du sud et dans les fonds marins n'ont en effet rien donné à ce jour. Cependant, la côte togolaise a enregistré une sorte de séisme, d'origine humaine et à maturation lente, qui a failli emporter le wharf minéralier et a dévasté le littoral. L'équilibre de la côte a commencé à être troublé par le barrage sur le fleuve Volta, réalisé par le Ghana après son indépendance. Avant cette construction, beaucoup d'alluvions étaient emportées par le fleuve vers l'océan, puis répandues à l'est de l'embouchure par le courant ouest-est du golfe de Guinée, qui assurait ainsi l'équilibre des plages, empêchant qu'elles soient peu à peu déchaussées. Après l'édification du barrage, la mer, que ne retenait plus le flot fluvial, ad' abord avancé au Ghana, et le sable qu'elle en a emporté, toujours poussé vers l'est, arrivait au Togo, en compensation de celui de la Volta. Mais la construction du port de Lomé a arrêté le sable à l'ouest de la digue, tandis que, de l'autre côté, le littoral togolais, un beau ruban de sable, a été attaqué de plus en plus profondément. Des villages de pêcheurs ont été submergés, la route côtière emportée; des falaises ont succédé aux plages. Dès 1980, la ville d'Aného, très basse, était menacée, ainsi qu'à l'ouest le wharf du phosphate et, à l'est, la côte du Bénin. Cette fois, il fallait agir. «Les dieux sont à la mer», a titré «Le Monde» du 4 février 1985, faisant allusion aux lieux de culte animiste envahis par les eaux. Avec l'aide de la France, et après de longues études en modèle réduit, des séries d'épis en ciment de trente à soixante-dix mètres ont été enfoncées dans l'océan. Ces brise-lames furent d'abord installés devant Kpémé pour sauver le wharf et devant Aného. TIs 16

se sont montrés efficaces. D'autres opérations devaient pennettre de stabiliser tout le littoral et d'en refaire une cÔte touristique. Actuellement, elle n'est intacte que de la frontière du Ghana jusqu'au port, un peu plus de dix kilomètres, c'est la grande et belle marina de Lomé qui même s'élargit. * *
.

*

Allons maintenant de l'Atlantique vers le nord, comme les

explorateurs.Juste aprèsle sable,commenceune zonede terres
rouges argileuses de bonne qualité. La densité des habitants étant élevée, le sol est exploité assez intensément en cultures vivrières. Maïs et manioc dominent. Grâce au régime des pluies dont nous allons parler, l'association céréale - tubercule, rare en Afrique noire, est habituelle au Togo. Ailleurs davantage de pluies font pourrir les céréales ou moins de pluies empêchentles tubercules de grossir. Cette alliance pennet une alimentation assez équilibrée. Mais la végétation naturelle est déjà au sud celle d'une brousse à baobabs. Quant aux maisons,elles sont carrées ou rectangulaireset le demeurerontjusqu'à Sokodé. A une cinquante de kilomètres de Lomé, débute un paysage de collines et de vallons d'une altitude de 150 à 400 mètres. n s'agit d'une région moins habitée que la précédente,bien que les terres, souvent noires cette fois, puissent y être bonnes. Au maïs et au manioc s'ajoutent ici l'igname, l'arachide, le coton, le palmier à huile. Puis vient l'écharpe de montagnes et de plateaux. Des sols riches et très arrosés au sud-ouestde cette chaine conviennent aux cacaoyers et aux caféiers. Ailleurs dominent le mil, l'igname, l'arachide, le coton. Au nord-est, sur les pentes des montagnes kabyées, les cultures sont faites en terrasses. La densité de la population y est forte depuis longtemps et le savoir-faire, le courage des hommes et des femmesrappellentceux observés dans certaines régionsméditerranéennesou sud-asiatiques. Les Kabyés vivent dans des soukalas,ensembles de très petites cases rondes réunies par des murets et constituant l'habitat de la 17

grande famille. Un peu plus au nord, les Tambennas, partagés entre Togo et Bénin, construisent toujours des sortes de châteaux forts en banco. De l'autre cÔté, au nord-ouest de l'écharpe montagneuse, en pays bassar, on rencontre encore quelques vestiges d'anciens hauts fournaux traditionnels. Certains avaient été réactivés pendant la Deuxième Guerre mondiale mais, depuis, le temps a presque achevé son œuvre de destruction. Les gisements de fer, autour de Bassar, sont assez importants: il y aurait quelques centaines de millions de tonnes de minerais en plusieurs sites, de teneurs
diverses. Jusqu'ici, compte tenu de leur éloignement de la mer (400

km), ces ressources n'ont pas été jugées rentables pour une exploitation moderne. L'épuisement ailleurs de minerais plus accessibles jouera un jour en leur faveur. Et puis, d'autres phosphates ont été trouvés récemment assez près des gisements de fer ouvrant la perspective d'une évacuation conjointe, si quantités et qualités s'avèrent suffisantes. Passé les montagnes, on traverse la plaine de l'Oti et de ses affluents, très basse, sujette à inondations et, au-delà, celle du nord, relevée vers l'ouest de collines et de plateaux. Ces plaines reposent l'une et l'autre sur un socle cristallin plutÔt aride. Les arbres y sont déjà moins nombreux, plus rabougris. Des céréales peu exigeantes, mil et sorgho, sont semées depuis longtemps sur ces sols qui conviennent aussi à l'élevage. Cependant, des terres alluviales sont riches et l'arachide, le coton, le riz y ont pénétré. La population est de nouveau dense tout au nord, où l'on retrouve l 'habitat en soukalas. Selon les mois, l'aspect de ces plaines varie beaucoup. Certains paysages paraissent désolés à la fin de la saison sèche, surtout si des feux de brousse ont été pratiqués pour chasser du petit gibier. Mais la nature se réveille vite aux premières pluies; le vert succède au brun en une sorte de printemps alors que, plus au sud, règne la vigueur éternellement verte de l'équateur. TIn'existe pas beaucoup de grandes forêts au Togo. Peut-être n'yen a-t-il jamais eu d'aussi vastes que dans la plupart des pays situés sur la même latitude. Des forêts denses couvrent toutefois, on l'a vu, quelques massifs montagneux. Par ailleurs des galeries

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forestières bordent des rivières, et notamment le Mono à l'est, tandis que de belles plantations de teck remontent aux Allemands et aux Français. Plus tard le président Eyadéma préférera les eucalyptus. Au total, les vraies forêts, bien protégées, ne représentent que 7% de la superficie du pays. Presque partout, par contre, se voient, dispersés, des arbres qui poussent à une vitesse que l'on n'imagine pas en Europe: c'est la savane arborée. En leur sud, le Togo et son voisin le Bénin forment cependant une clairière au milieu des épaisses forêts du Nigeria, du Ghana et de la Côte-d'Ivoire qui, de la bordure de l'océan, remontent assez loin vers l'intérieur. Le Togo, quant à lui, doit importer du bois d'œuvre. Dans bien des régions du pays, et notamment sur l'axe central, le voyageur venu d'Europe ou d'Asie a encore l'impression de circuler au milieu d'une nature livrée à elle-même. Les champs, petits puisqu'à la mesure des houes et des machettes, y paraissent des fiots dans un océan de brousse. Mais, sous les tropiques, l'ardeur de la végétation efface vite la main de 1'homme dès qu'un sol est mis en jachère. Quoiqu'elle reste importante, la proportion au Togo de terres valables inutilisées n'a pas cessé, en réalité, de se réduire avec l'accroissement de la population. Selon un rapport assez alarmiste de l'Institut de recherche du Togo. rédigé, il y a longtemps, en 1959, le Togo comprendrait très approximativement 20% de sols riches, à maintenir avec des précautions pas toujours observées. 40% de sols médiocres, menacés de dégradation et 40% de sols incultes ou dont la mise en valeur supposerait des efforts considérables de préservation et de reboisement. Les sols riches sont assez épars: terres de la zone cacao-café. sols rouges du sud, enclaves plus ou moins vastes de terres noires vers le centre, terres alluviales du nord. Mais une nouvelle étude très détaillée est en cours sur les possibilités et l'usage des sols du pays. En circulant à travers le Togo, on voit des singes dans les arbres, des crocodiles dans les marigots, des pythons traversant la route; d'autant que crocodiles et pythons se trouvent, en certaines régions. protégés par leur caractère sacré. Par contre, les grands animaux d'Afrique avaient presque disparu de ce pays assez dense

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à force d'être chassés pour être mangés. Dans les zones inhabitées survivaient toutefois quelques buffles et, avec beaucoup de chance, on pouvait rencontrer un éléphant en s'enfonçant dans le massif de Malfakassa, au centre-ouest du pays, un hasard comparable à celui qui permettrait d'admirer un ours dans les Pyrénées. Mais, au cours des années soixante-dix, pour favoriser le tourisme, des animaux ont été réimplantés et notamment des éléphants, des lions, différentes sortes d'antilopes. Deux très vastes parcs nationaux ont été créés au centre et au nord et un troisième plus modeste dans le sud-est. C'est beaucoup pour le pays: les réserves et les zones de chasse occupent près d'un dixième de sa surface. Le parc du Fazao, au centre-ouest, et celui de la Kéran, au nord, couvrent en effet chacun environ 200.000 hectares. Si le premier a été installé dans une zone de montagnes presque inhabitées, le second, au contraire, a été prélevé sur des terres cultivables et même en partie irrigables.

* * *
Hiver et été sont des notions sans signification à Lomé, si près de l'équateur, sur le sixième parallèle. A No~l, il fait plein jour de six heures quinze à dix-sept heures quarante-cinq, à la Saint-Jean, de cinq heures quarante-cinq à dix-huit heures quinze, un décalage d'une demi-heure seulement. La température y varie aussi peu entre les mois que la durée du jour, et elle ne change guère non plus entre le jour et la nuit. En allant vers l'intérieur, en s'éloignant donc du vent du large, la chaleur s'accroit. En même temps s'atténue un peu la régularité des jours tout au long de l'année. Cependant, pour qui vient d'Europe, l'impression d'uniformité, d'absence de saisons, d'été perpétuel reste prédominante. Quelques chiffres de température méritent d'être cités car c'est

la chaleur que le voyageur rencontre d'abord et, surtout, c'est au milieud'elle que granditet vieillitle Togolais. 20

La température maximale moyenne sous abri, celle du début d'après-midi, est de 29,9° à Lomé; elle monte à 32,1° à Sokodé, vers le centre, età 34,3° au nord, à Mango. Au contraire, la températureminimalemoyenneest plusélevéeà Lomé (23,2°)qu'à
Sokodé (20,7°) et à Mango (22°), tous chiffres qui correspondent à

ceux desjournées dites de «canicule»en Europe. Partout au Togo, qui se trouve quand même dans l'hémisphère nord, l'été est un peu plus frais que l'hiver à cause de l'influence des pluies. Le mois le plus chaud est mars, à la fin de la saison sèche, et le moins chaud, août (1). Cependant, en début d'année, souffle parfois l'hannattan, un vent sec venu du Sahara. Et alors, au petit matin, la température à Lomé peut descendre à 19,5°. Les Togolais frissonnent, amusés; ceux qui possèdent un chandail s'y emmitouflent, les autres tapotent leurs bras nus. A l'extrême nord du Togo, le climat se rapproche un peu de celui du Sahel, tout en étant moins excessif, alors que celui de
Lomé est un climat équatorial tempéré par l'océan. La chaleur sur la côté ressemble par exemple à celle des Antilles: elle est constante, sans pointes excessives, et le souffle venu de la mer la rend assez agréable. Ce qui est insolite à Lomé, c'est la faible pluviométrie pour une telle latitude. Dans le sud, il y a deux saisons des pluies, selon le régime équatorial: une principale de début avril à début juillet, avec une pointe en juin, une secondaire de la fin septembre à début novembre. Mais, à mesure qu'on s'éloigne du littoral, la petite saison sèche intennédiaire, d'ailleurs jamais très nette, disparaît progressivement. A partir d'environ 200 km de la côte, une seule saison des pluies subsiste, selon le régime tropical, allant d'avril à octobre. Une seule saison des pluies, c'est une seule récolte par an au lieu de deux, sauf irrigation. encore exceptionnelle au Togo. Et c'est une longue période de repos pour les travaux des champs. Lomé ne reçoit en moyenne que 800 mm de pluie par an, un chiffre très européen. A une trentaine de kilomètres de là, la pluviométrie augmente; elle dépasse un mètre en moyenne dans tout le reste du pays, même à la frontière du Burkina Faso. Ainsi existe-t-il à Lomé, et juste autour, un curieux micro-climat

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favorable au tourisme, que les vents doivent expliquer. TIpleut en effet moins à Lomé, et le ciel y est plus bleu, que dans son arrièrepays, d'une part, et, d'autre part, qu'à Accra ou à Cotonou, les proches capitales respectives du Ghana et du Bénin, situées pourtant, elles aussi, sur le bord de l'océan, à la même latitude. Et il pleut moins à Lomé qu'à Bamako, ville typiquement sahélienne. L'administrateur Pierre Alexandre a bien noté combien le voyageur expérimenté, descendant d'avion à Lomé, est surpris d'apercevoir des baobabs autour de l'aéroport: arbres de la savane, comment peuvent-ils être là, sur le sixième parallèle, à trois kilomètres de la mer? Voilà un effet du micro-climat. Inversement, a-t-il aussi remarqué, on trouve au Togo, assez loin de l'océan, sur le huitième parallèle, des palmiers à huile qui ne devraient pas non plus être là. La pluie qui ne tombe pas sur Lomé arrose l'arrière-pays (2). Malgré le déficit au sud (pour la latitude), la pluviométrie moyenne semble partout correcte au Togo. Mais les variations peuvent être fortes d'une année à l'autre, y compris près du littoral.

Les récoltes en sont évidemment affectées. Dans les plaines du
nord, les années maudites, éclatent de véritables disettes. C'est déjà la zone sub-sahélienne. Rien à voir cependant avec les famines dont souffrent certains pays africains plus au nord ou plus à l'est. Seulement, vivre si près de l'équateur, n'est-ce pas un handicap pour l'activité économique? Les Togolais, comme beaucoup d'autres hommes, ne sont-ils pas, sous cet aspect, des défavorisés de la géographie? A Londres ou Paris, dès que la température, en juillet, avoisine celle, pas très élevée pourtant, que Lomé connaît du 1erjanvier au 31 décembre, les habitants traînent, soupirent après la fraîcheur, parlent de canicule. Quant aux Africains qui alors séjournent dans ces villes, ils observent, amusés, ce ralentissement, ces épongements du front et ce plus de bavardage qui leur rappellent chez eux. Si le sujet est presque tabou, c'est parce que beaucoup de Noirs aiment penser que tous leurs malheurs viennent des Européens esclavage, colonisation, domination économique - tandis que la majorité des Blancs et également bien des Jaunes restent encore un

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peu imprégnés de la vieille idée qu'ils sont plus doués ou plus courageux que les Noirs. Et le malentendu vient aussi de ce que de nombreux étrangers veulent croire les Africains adaptés à la canicule. En réalité, au-delà de l'habitude superficielle, ils sont affectés par elle autant que les Blancs. A Lomé, c'est lorsque le ciel est gris que l'on se dit le matin: «il fait beau aujourd'hui.» Bien sOr,il ne s'agit pas là d'une sorte de malédiction éternelle. D'abord, si elle a un effet émollient sur l'espèce humaine, la canicule a aussi un côté convivial, euphorisant. Et puis, pendant des dizaines de milliers d'années, les hommes des pays chauds ont vécu bien plus heureux que ceux des régions froides et même des régions dites «tempérées»: ils n'avaient pas à se serrer dans des grottes et se nourrissaient sans beaucoup d'efforts. Mais un froid raisonnable défie, stimule, pousse à épargner, d'abord pour passer l'hiver, à se vêtir beaucoup, à améliorer son abri, à accéder au confort. En même temps, le froid assainit, tuant bien des microbes. Car, à l'effet direct sur l'organisme de la grosse chaleur continue, s'ajoutent, surtout là où elle est humide, les terribles maladies tropicales, à commencer par le paludisme et les parasitoses intestinales qui minent la force vitale. Lorsque des contacts se sont établis entre hommes du nord et hommes du sud, «le handicap canicule» a fini par se révéler, sans doute, un handicap de transition. Et l 'histoire, lâche à son habitude, a accentué forces et faiblesses. Près de l'équateur, au commencement était la chaleur moite. Seulement, quand la climatisation en Afrique, dans trente ou quarante ou cent ans, sera aussi répandue que le chauffage en Europe - grâce notamment à l'énergie solaire - quand les machines auront en Afrique comme en Europe largement réduit l'effort physique des hommes, tout sera différent à nouveau. Beaucoup même ne préféreront-ils pas alors les tropiques, un climat convivial de vacances? En attendant, évoquer «le handicap canicule» a l'avantage de rendre le racisme encore plus sot et l'aide venue du frais encore plus naturelle. Mais, dans les conditions actuelles, pour ce qui est donc de la chaleur; le Togo, s'il est défavorisé, l'est moins que d'autres. Et Lomé n'a guère à se plaindre. Son climat est plus agréable que celui 23

de Singapour, encore plus près de l'équateur, mais stimulé par ses Chinois venus du nord et son site de carrefour. D'une façon plus générale, le Togo, en Afrique, n'est ni gâté ni brimé par la nature, sa minceur exceptée. TIy a mieux pour ce qui est des pluies, du sol, du sous-sol, des charmes qui attirent les touristes, mais il y a bien pire notamment là où l'eau manque;
NOTES:
1) Voir annexe 1: températures moyennes au Togo. 2) Pierre Alexandre: conférence au CMISOM du 23/1/57 (Centre militaire d'information et de spécialisation pour l'outre-mer)

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II
UN PEUPLEMENT EN PATCHWORK

Les chercheurs ont soulignél'extrême abondancedes origines et des langues de la populationréunie au Togo. Cependant,se pose un problème de vocabulaire. On a parlé longtemps de races à propos des ensembles humains africainsd'une certaine cohérence. Hitler a discrédité le terme. Et, de toute manière, le mot ne convenaitpas, faute d'être justifié par des particularitésphysiques. Alors on a utilisé «ethnie».Mais est-ce sérieuxde faire état des trente, quaranteou quarante-cinqethniesdu Togo? Ethnie convient mieux pour des ensembles plus importants. D'autres ont préféré «peuple» avec le même inconvénient. Employer certains termes excessifs n'est pas innocent:on accentue ainsi certaines divisions, transforme des nuancesen différences,sépare au nom du passé des gens qui se sentent proches. Quant à l'appellation de «tribu» - groupe fondé sur une parenté ethnique réelle ou supposée-, elle a pris une coloration péjorative et passéistecomme «indigène»,comme «nègre». Mieux vaut donc jeter «tribu» dans la poubelle des mots usés et se contenter, à contre-cœur,d' «ethnie»ou de «peuple»en les mettant souvent entre guillemets, en les prenant en somme avec des pincettes. Le même malentendu de vocabulaire existe à propos des langues. Des ressemblancesexistent et, dans certains cas, il s'agit en réalité de dialectes. Mais le mot «dialecte» a pris lui aussi un sens humiliant. Une brochure officielle de 1960du gouvernement Olympio assimile d'ailleurs purement et simplement langues, dialectes et peuples; on y lit: «Le Togo a 44 langues, donc 44 25

peuples.» Toutes ces réserves faites sur l'emploi grossissant de certains mots, une réalité n'en existe pas moins: beaucoupde «peuples» se sont installés au Togo depuis longtemps ou non, avec leurs langages, leurs coutumes, leurs traditions, leurs croyances. Dans toute l'Afrique noire existe un phénomène patchwork, la faible densité ayant favorisé les mouvements de groupes humains et le maintien de particularités.Mais, au Togo, il s'accentue. Ce modèle réduit de l'Afrique par ses données physiques se trouve l'être un peu aussi par sa population. Pourquoitant de diversitéau Togo? La grandeimportanceen ce coin d'Afrique pendant plus de trois cents ans,jusqu'au milieu du 19ème siècle, de la traite des Noirs a dO jouer son rÔle. Naturellement, les trafiquants européens se conciliaient des chefs africains de la cÔte. Ceux-ci organisaient des razzias. Dans l'arrière-pays, la populationmenacéepouvait alors se resserrer en
petites communautés qui organisaient leur défense. Ce facteur d'émiettement ne fut pas compensé par l'existence d'un royaume important et par là unificateur. Rien d'équivalent par exemple au royaume ashanti, à l'ouest, ou aux royaumes dahoméens, à l'est. Au contraire, les réfugiés des guerres menées par ces royaumes se sont installés au Togo, territoire d'accueil. L'étirement même du Togo explique aussi en partie cette prolifération de «peuples». En effet, beaucoup d' «ethnies» s'étendent de part et d'autre de frontières artificielles. Au Togo existent des «peuples» mais aussi des morceaux de «peuples», si l'on peut s'exprimer ainsi. Le nombre de groupes humains ne relève d'ailleurs pas de la vérité scientifique mais plutÔt de l'appréciation forcément subjective des spécialistes. Dans son «Histoire du Togo» de 1959, Robert Comevin cite et situe sur la carte trente-quatre groupes (1). Par la suite, Wen Yagla, dans son livre de 1978 «L'Edification de la nation togolaise», établit une carte avec cette fois vingt-cinq «peuples»(2). Plus tÔt, une brochure officielle française de 1939, aux intentions simplificatrices, comportait une carte intitulée, «Schéma ethnographique du Togo», se contentant de dix-sept groupements humains(3). Mais le recensement de 1981 distingue, lui, quarante 26

et une «ethnies»(4). Encore d'autres petits ensembles existent-ils au-delà de ceux recensés. Dans le Nord-Togo,certaines minuscules communautés vivent toujours isolées. Elles ne peuvent être intégrées à aucun groupe connu. Les ethnologues parlent à leur sujet d' «isolats culturels du Nord-Togo».Ainsi des Pina:ttchirés,qui sont peut être deux cents, et vivent dans les montagnes, pas bien loin des Kabyés. La même incertitude règne en ce qui concerne le nombre de langues. Les spécialistespeuvent multiplierou non les divisions et subdivisions linguistiques. C'est question de tempérament. R. Cornevin, s'appuyant sur les travauxdu professeurWestermannet du père Bertho, cite trente-septlangages,certains étant parlés alors par moins de deux mille personnes. Peuples et langages ne se superposent pas exactement. Certaines ethnies parlent la même langue que leurs voisins, ou presque. D'autres, à l'inverse, pratiquent plusieurs dialectes. On peut cependant,comme la brochurede 1960,préférer s'en tenir aux
critères objectifs de la langue et dire donc: «11y a 441angues, donc

44 peuples». Selon cette conception instantanée, transitoire, des groupes humains, un «peuple» disparaîtrait s'il abandonnait sa langue et se dédoublerait en cas de naissance d'un nouveau dialecte. Toutes les langues peuvent s'écrire de façon phonétique,même si elles ne s'écrivaient pas au Togo avant l'arrivée des Européens. Les principales y ont aujourd'hui leur place à la radio et dans les écoles primaires. Grâce en particulier aux premiers missionnaires de Brême, puis au professeur Westermann à Accra, au père Riebstein à Lomé, l'éwé a ses livres et sa littérature. Des grammaires ont été rédigées dès avant la Première Guerre mondiale, ainsi que des dictionnaireséwé-anglais,éwé-allemandet plus tard, entre les deux guerres, éwé-français. Le mina, forme
simplifiée de l' éwé, sert de langue de liaison dans le sud et le centre du Togo, et aussi dans une partie du Bénin. Cependant le haoussa, originaire du Nord-Nigeria, est assez répandu parmi les
commerçants dans cette partie de l'Afrique occidentale.

Quant au français, langue officielle, il n'est encore vraiment 27

compris que par une petite moitié des Togolais et l'on ne l'utilise pas entre soi. A Lomé et dans l'ouest du pays, beaucoup de personnes comprennent aussi un anglais pratique. Et cette connaissance assez répandue de deux langues européennesest une
des particularités du Togo.

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Mais quelle est l'importance respective des groupes humains? Le plus récent recensement incluant de telles données date de la fin 1981. Il n'y a cependant aucune raison de penser que les pourcentages des différentes ethnies se soient depuis beaucoup modifiés. Le boom démographique semble général dans les quarante et une «ethnies» recensées. A la fin de 1981, donc, les Ewés, en comprenant le rameau ouatchi, formaient près d'un tiers du total (32,71 %) et 44,6% en leur adjoignant les «peuples» apparentés ou intégrés, dont les Minas. Les Kabyés représentaient 13,89% et 21,81 % en ajoutant leurs voisins lossos et lambas, encore que les Lossos (5,97%) se sentent en fait rivaux des Kabyés. Tout au nord, autour de Dapaong, Mobas et Gourmas atteignaient au total près de 10% de la population. Seuls ensuite les Kotocolis de Sokodé dépassaient, et de peu, les 5%. Les autres groupes ne rassemblent donc au total que moins d'un cinquième des habitants.

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La majorité des Togolais a gardé ses croyances traditionnelles, qui constituent aussi un véritable patchwork puisque jamais n'est intervenue, même parmi les Ewés, une unification. Aucune autorité commune n'a institué une religion officielle, n'a uniformisé des rites. Mais ces croyances paraissent proches les unes des autres. Si les détails changent, par exemple les dieux secondaires et les rites, l'attitude face à la vie varie peu. Toutes les religions africaines sont d'ailleurs parentes. 28