A quoi bon aller voter aujourd'hui ?

De
Publié par

Le vote utile est devenu une panacée pour les professionnels de la politique. Il faut à tout prix dégager un vainqueur. Et tant pis si l'électeur se sent floué. On commente énormément les résultats électoraux mais on étudie rarement le rôle et les motivations de l'électeur entré dans le bureau de vote. C'est tout l'objectif de ce livre : retrouver l'esprit de l'acte électoral.
Publié le : mercredi 1 juillet 2009
Lecture(s) : 297
EAN13 : 9782296231887
Nombre de pages : 137
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

À quoi bon aller voter aujourd'hui?

Questions Contemporaines Collection dirigée par JP. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions

Marcienne MARTIN, Des humains quasi objets et des objets quasi humains, 2209. Abdel-azize HOUCINE, Temps et langage dans la philosophie de Hegel, 2009. Jean Joseph REGENT, La part du citoyen, 2009. Jean-Didier ROSI, Privatisation de la violence. Des mercenaires aux Sociétés militaires et de sécurités privées, 2009. Frédéric DE CONINCK, Je connais la situation, mais comment agir ?, 2009. Imerio SEMINA TORE, L'Europe entre utopie et realpolitik, 2009. Claude FOUQUET, Modernité, source et destin, 2009. Héliane de VALICOURT de SERANVILLERS, La preuve par l'ADN et l'erreur judiciaire, 2009. Ivan FRIAS et Jean-Luc POULIQUEN, Soigner et penser au Brésil. Ces chemins de la culture qui passent par la France, 2009. Aliaa SARA YA, Des engagés pour la cause des droits de l'homme en Egypte, 2009. N. ANDERSSON et D. LAGOT, La Justice internationale aujourd'hui,2009. Nicolas PRESSICAUD, Le vélo à la reconquête des villes. Bréviaire de vélorution tranquille, 2009. Jean TOURNON (dir.), La République antiparticipative, 2009.

Sous la direction d'Olivier Durand

" A quoi bon aller voter aujourd'hui?

Préface d'André Gérin

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-09329-4 EAN : 9782296093294

REINVENTER UNE OFFRE POLITIQUE
André GERIN Député-Maire de Vénissieux

L'abstention est devenue un phénomène massif. Elle varie néanmoins en fonction du type de scrutin, selon que l'électeur considère que son intervention est susceptible de peser ou non sur le cours des choses. Cette grève intermittente des urnes signifie que le citoyen ne voit plus dans l'offre politique d'aujourd'hui ce qui pourrait améliorer son sort, répondre à ses attentes de changement réel. Il a acquis la conviction qu'au delà de l'effervescence médiatique qui accompagne les campagnes électorales, ce qui oppose les candidats ne correspond pas à des choix de sociétés différentes. L'abstention est particulièrement forte dans les milieux populaires, chez ceux-là mêmes qui ont souvent espéré en ce qui leur était promis et qui se sentent trahis et abandonnés. Au suffrage universel s'est virtuellement substituée une sorte de suffrage censitaire qui mobilise encore ceux qui demeurent socialement intégrés, qui n'ont pas encore désespéré de la société dans laquelle nous vivons, qui considèrent pouvoir y jouer un rôle et recevoir en retour. Dans cette désertion électorale pourtant, nous constatons des sursauts citoyens. Ainsi en a-t-il été en 2002 au second tour de l'élection présidentielle pour faire barrage à Le Pen ou encore en 2007 où des centaines de milliers de jeunes, notamment issus des quartiers de nos villes, sont allés massi-

vement s'inscrire sur les listes électorales, considérant que l'élection de Nicolas Sarkozy constituait un danger. A d'autres occasions, des mobilisations comparables se sont opérées. Je pense à l'action de toute une génération, qui a eu raison du contrat première embauche (CPE) ou, tout récemment, à l'action des lycéens contre la réforme Darcos, que le gouvernement a dû reporter craignant que le mouvement ne prenne une ampleur incontrôlable. Toutefois, constatons que ces moments-là correspondent davantage à la volonté de conjurer un risque qu'à celle de garantir la victoire d'une véritable alternative politique. Si l'offre politique ne répond pas aux attentes, il importe, en démocratie, que les électeurs puissent l'exprimer. C'est tout le sens de l'exigence de la reconnaissance du vote blanc. Bien que non comptabilisé, il a représenté plus d' 1,5 million de voix, soit 4,20 % au second tour de la présidentielle de 2007. Il n'éloigne pas les citoyens des urnes. Il l'y ramène pour dire qu'il attend autre chose que des alternances qui ne changent rien. Il pose, sans certes la résoudre, la question de réinventer une offre politique porteuse de vrais choix alternatifs. Tout ce qui ramène le citoyen à l'acte civique et républicain - et ce colloque a pointé notamment la nécessaire réforme du mode d'inscription des jeunes sur les listes électorales - est salutaire. C'est bon pour nos valeurs républicaines.

6

QU'ATTEND-ON DE L'ELECTEUR?
On ne parle que de lui le soir des élections, sur les plateaux de télévision. La démocratie participative nous dit qu'elle lui donne la parole, qu'elle l'écoute. Mais le jour du vote, on lui demande avant tout de se taire, de voter utile. Qu'est-ce qui est le plus bénéfique pour une communauté: qu'une grande partie de ses membres s'exécute ou qu'elle fasse part de ses subtilités?

7

L'ACTE ELECTORAL ENTRE SACRALISATION ET INDIFFERENCE*
Olivier DURAND

Président de l'Association pour la reconnaissance du vote blanc

«Mais-mais-mais, qu'est-ce qu'il y a, que vous vous montrez de cette façon? Enfin, pourquoi ne le laissez-vous pas voter, avec son droit de vote? Ils sont là, les pauvres, c'est la Petite Maison de la Divine Providence qui les a recueillis depuis l'erifance! Et quand ils veulent montrer leur reconnaissance, les pauvres, vous voulez les en empêcher! Leur reconnaissance pour ceux qui leur ont fait du bien! Vous n'avez donc vraiment aucun cœur? Personne n'a l'intention d'interdire la reconnaissance, monsieur le Président, observa Amerigo. Pour l 'heure, il s'agit d'élections politiques: nous devons veiller à ce que chacun soit laissé libre de voter selon ses opinions. Qu'est-ce que la reconnaissance vient faire ici? - Et quelles opinions voulez-vous qu'ils aient, à part de la reconnaissance? ».1

-

Tous les électeurs ne sont-ils pas devenus des êtres simples, pour beaucoup d'entre eux débiles? L'élection est le moment où ils remercient les élites qui les maternent si bien. Nous vivons en démocratie et nos élites sont pluralistes, duelles de préférence. Les électeurs sages ont droit de donner leur préférence entre les deux courants. Sinon, à quoi bon voter?

* Ce texte n'engage pas les autres auteurs de l'ouvrage. I Italo Calvino, Lajournée d'un scrutateur, Seuil, 1963. 9

Pour l'Etat, cette donnée de base est indiscutable parce que naturelle, immanente à l'idée démocratique. Le ministère de l'intérieur le répète tout au long de la Cinquième République: une élection, ça sert à désigner un vainqueur si on vote pour mandater quelqu'un, ou à faire adopter une décision si la consultation est un référendum.2 Le constitutionnaliste Guy Carcassonne apporte la sanctification scientifique à cette affirmation indiscutable: «Le suffrage universel ne parle pas. Il agit. Chacun peut constater le résultat, objectif, qui donne la victoire à un candidat ou un autre. »3

L'électeur, indispensable

mais si contrariant

Il ne peut pas en aller autrement puisque le bulletin de vote en lui-même ne veut rien dire. C'est le candidat qui donne un sens à ce bout de papier. C'est l'état major du parti qui l'aura habillé d'un discours programmatique plus ou

moins léger - on peut même se contenter de le nimber d'un rien - et c'est le candidat qui le soir de l'élection expliquera
ce qu'ont dit les électeurs et qui les mois et années suivants s'il a été élu agira en fonction de ce message fantasmé. C'est lui qui toilettera sa longue liste de promesses pour ne garder que celles qu'attendent vraiment ses électeurs et rajoutera des inédits parce qu'il faut savoir entendre la voix des vaincus. Le prêtre Carcassonne le confirme de toute son autorité: « ... affirmer qu'en élisant tel ou telles Français ont, du même coup, ratifié son programme est incertain. La vérité est que l'on n'en sait rien. Des électeurs peuvent avoir choisi comme

2 Exemple, réponse du ministère de l'intérieur le 17 juin 1996: « Le scrutin a pour finalité d'arrêter une désignation (cas de l'élection) ou une décision (cas du référendum). » 3 Le Point, n01829, 4 octobre 2007. 10

président de la république Nicolas Sarkozy en raison de ses promesses, mais d'autres peuvent l'avoir fait malgré elles.»4 C'est le vote blanc qui fait ressortir cette conception de l'acte électoral, ancrée dans un grand nombre d'esprits. Le Conseil constitutionnel l'écrit en 2005 dans un rapport sur le référendum qui a donné la victoire au 'non'. «Il faut enfin souligner l'ambiguïté que représenterait le décompte officiel des bulletins blancs: mesurerait-on la neutralité ou l 'hostilité de l'électeur à l'égard des options en présence? »5 L'universitaire médiatisé Dominique Reynié répond non, le bulletin blanc n'a aucune signification. Il doit être jeté à la poubelle, disparaître. On avait déjà l'abstention comme production d'électeurs potentiels tout juste bons à mettre en péril le système si durement conquis par de nombreuses générations. Il n'est donc pas question de rajouter un bulletin émis par une personne défaillante, voire aigrie et hostile. Les chercheurs du CEVIPOF le savent, l'électeur, voilà la faille dans la démocratie. Dans un colloque sur l'engagement citoyen à Sofia6 qu'ils co-organisaient, le programme lançait le débat: «La prolifération des pratiques démocratiques va ensemble avec un désengagement civique, une démobilisation politique des citoyens, une baisse de la participation électorale, une crise de la confiance de la société envers le monde politique.» Le mal est là, appelé faiblesse de la participation électorale. Le responsable n'en est pas l'ensemble des partis politiques qui auraient fait davantage preuve de médiocrité que de conviction. Le coupable, c'est le citoyen, indigne de la confiance qu'on voudrait lui porter.

4 Idem. 5 Conseil constitutionnel, Dossier spécial référendum 2005, Questions sur les bulletins 'blancs et nuls', 2005. 627-28 septembre 2007, Nouvelle Université bulgare, Sofia.

11

Si on prend le vote blanc, le CEVIPOF a constaté qu'il prospère plus dans les régions moins densément peuplées que dans les centres urbains. Il en a tiré voici de nombreuses années une conclusion qui se répète de génération en génération, selon laquelle le bulletin blanc est déposé par un électeur de la campagne, c'est à dire fruste, en marge de la civilisation, inapte au discours politique, souhaitant ne pas s'en mêler mais obligé de se rendre dans le bureau de vote parce que derrière les fenêtres, cette France de la délation, peut-être pétainiste, regarde ce qu'il fait et l'accablerait s'il n'allait pas accomplir son devoir de citoyen. Dans l'isoloir, même à l'abri de tous ces regards, il redevient veule et vote blanc parce que, décidément, il ne comprend rien.7

La République à la recherche d'une vertu
Avec l'instabilité gouvernementale concrétisée par les cohabitations, cette description de l'électeur lambda s'étend à des gens qui pourtant choisissent des candidats. Il fuient, se désengagent, ne votent pas comme il faut. Cet électorat élit-il lors de législatives le courant opposé à celui mis au pouvoir deux ans plus tôt lors de la présidentielle? C'est qu'il est volage, infidèle, superficiel; en aucun cas le gouvernement en place n'aurait fait le contraire de ce qu'il avait annoncé, n'aurait tergiversé devant l'obstacle. Un grand candidat ne se retrouve-t-il pas au second tour? Il est trahi par ceux qui sont allés conter fleurette à des candidats plus extrêmes, plus mar7 « Alors que l'abstention est importante en zones urbaines, le vote blanc est plus important en zones rurales. Selon Bréchon, l'explication de ce phénomène peut résider dans le fait que, vu le contrôle social propre à ce milieu géographique, l'expression du mécontentement par l'abstention soit plus difficile, générant un niveau plus élevé de votes blancs. » Olivier Coudevylle Le vote obligatoire en France: que se passerait-il si tout le monde votait? lEP Paris, master de recherche, 269-2006, dirigé par Nonna Mayer. 12

ginaux ; le candidat floué, pourtant si bien formaté pour la fonction, avait agi comme il fallait. Le Conseil constitutionnel, à nouveau à l'écoute de nos universitaires d'élite, écrit donc au sujet du vote blanc en 2005 : « Déception des citoyens pour leur classe politique? Mais on pourrait être déçu des électeurs eux-mêmes.» (sic !)8 Si la démocratie ne peut même plus avoir confiance en son démos ... il ne lui reste plus qu'à se pendre... ou à raisonner autrement. Pierre Bourdieu a sorti son dictionnaire et lu une définition qui ne le satisfait pas mais qui à notre avis est plus intéressante que ce que propose le ministère de l'intérieur : « Quoi de plus naturel, quoi de plus évident par exemple que l'action de voter que le dictionnaire définit, très (socio) logiquement, de manière tautologique, c'est à dire comme 1'acte d'exprimer son opinion par son vote, son suffrage' ». A partir de cette lecture, Pierre Bourdieu s'interroge: « On ne verra sans doute jamais un 'philosophe politique' poser, avec la très naturelle solennité d'un Heidegger demandant 'que signifie penser?', la question de savoir 'que signifie voter?' »9 Faute d'un philosophe politique, nous nous tournons vers une sociologue membre du Conseil constitutionnel, Dominique Schnapper : « Par-delà même la consécration du lien social, le vote manifeste concrètement l'existence de l'espace politique abstrait, dans lequel, contrairement à toute expérience sociale réelle et observable, chaque citoyen est l'égal de l'autre. En traduisant un acte la vérité de la formule: 'un homme, une voix', les élections fondent à nouveau l'idée de

Voir note 5. « Le mystère du ministère », Actes de la recherche en sciences sociales, 140, décembre 2000.
9

8

13

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Les Mots des présidentielles

de presses-de-sciences-po

L'acte de vote

de presses-de-sciences-po

L'acte de vote

de presses-de-sciences-po