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Afrique Orientale

435 pages
Les scrutins se succèdent en Afrique orientale, ce dossier s'attache à étudier les périodes électorales (Ouganda, Kenya). Les tensions meurtrières de Nairobi sont analysées au regard de la conjoncture nationale et locale.Un dossier spécial traite des conflits intercommunautaires dans le nord du Kenya et des relations tendues entre les Karamojong et les Iteso de l'est de l'Ouganda. Enfin, cet annuaire 2002 présente une analyse juridique des institutions de la Communauté Est-Africaine
Voir plus Voir moins

L'AFRIQUE
ORIENTALE
ann uaire

2002
sous la direction de H. Maupeu

Edition L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 - Paris

(Q L'Harmattan

2003 ISBN 2- 7475- 2944-4

LES CONTRIBUTEURS

John GALATY,

Mr-Gill Universiry

Nathalie GOMES, IFR4-Nairobi Marie-Ange GOUX, CEAN-IEP Jean HUCHON, de Bordeaux

Universitéde Toulouse-Le-Mirail

Joseph KARUIKI, Universiryof Nairobi Hervé MAUPEU, IFR4-Nairobi Mathieu MÉRINO, l'Adour CREPAO, UniversitédePau et desPqys de

William MUHUMUZA, Koki MULl-GRIGNON,
Democrat)! - Nairobi

Makerere Universiry Executive Direr-Tor, Institute of Education in

Quintas OBONG, Makerere Universiry

Judie-Lynn contributions

RABAR

(IFR4-Nairobz)

a assuré la mise enforme des

SOMMAIRE

. KENYA: ANNÉE PRÉ-ÉLECTORALE KENYA Mathieu Mérino
SYSTÈME DE PARTIS ET MARCHÉ POLITIQUE AU KENYA: LES ENSEIGNEMENTS D'UNE ÉLECTION PARTIELLE Mathieu Mérino

1

43

. DOSSIER«

ÉLECTIONS

OUGANDAISES»

FAKING TRANSITION TO DEMOCRACY IN UGANDA? THE 2000 REFERENDUM ON POLITICAL SYSTEMS Quintas Obong

91

RECONCILING REGIME AND DEMOCRATIC CONSOLIDATION IN UGANDA'S 2001 PRESIDENTIAL ELECTIONS William Muhumuza 117

. DOSSIER«

EAST AFRICA COMMUNITY»

DISINTEGRATION AND INTEGRATION: WILL THE INSTITUTIONS OF THE EAST AFRICA COMMUNITY HELP IT ACHIEVE ITS OBJECTIVES? 153 Koki Muli-Grignon

. DOSSIER« TENSIONS INTER-COMMUNAUTAIRES»
PASTORAL CONFLICTS ACROSS NORTHERN John Galary KENYA

223

INTRA AND INTER-ETHNIC KARAMOJA-U GANDA Nathalie Gomes

CONFLICTS IN SOUTHERN 245

LE MASSACRE DU 12 MARS 2001 : POUR UNE NOUVELLE PERCEPTION DES CONFLITS POKOT / MARAKWET Jean Hut'hon LES ÉVÉNEMENTS DE NOVEMBRE DÉCEMBRE 2001 À KIBERA : CRISE D'ORIGINE INTERNE OU EXTERNE? Marie-Ange Goux

305

-

325

PHYSIOLOGIE D'UN MASSACRE: LA TUERIE DU 3 MARS 2002, KARIOBANGI NORTH (NAIROBI, KENYA) .Hervé Maupeu 345

. DOSSIER « ÉTUDES KIKUYU»
MAU MAU ASSOCIATIONS Joseph Karuiki IN THE 1990s 375

PEINTURE KENYANE, ARTISTES KIKUYU Hervé Maupeu

397

TABLE DE MATIÈRES

421

KENYA
par Mathieu Mérino

Introduction L'année 2001 rapproche le IZenya d'une échéance politique majeure: les élections législatives et présidentielles prévues pour la fin de l'année 2002. Cet événement est d'autant plus attendu qu'il est censé marquer le retrait de Daniel arap Moi de sa fonction de chef de l'État qu'il occupe depuis près de vingt-cinq ans. En même temps, il est l'objet de doutes quant aux réels changements qu'engendreraient un changement de Président. Les dynamiques développées par les partis politiques (I) font état de la supériorité de la Ke'!)JaAfrica National Union (I<ANU) en tant que machine électorale alors que l'opposition semble en panne. Le parti au pouvoir est en rang de bataille, derrière les directives de D. arap Moi. L'avidité de la I<ANU affaiblit les ressources économiques du pays (II). Le parti au pouvoir est en quête évidente d'argent pour financer sa campagne et sa stratégie retarde l'éventualité d'une relance économique, prémisse à de fortes tensions sociales et à des violences (III). L'attitude du pouvoir a parallèlement influé sur les relations bilatérales et multilatérales que le IZenya entretient (IV).

1.

LA STRATÉGIE DES PARTIS POLITIQUES UN CONTEXTE PRÉ-ÉLECTORAL

DANS

Si la I<ANU semble clairement insérée dans la problématique de la succession à Daniel arap Moi, ce qui se traduit par la promotion ou la relégation de plusieurs personnalités, l'opposition reste incapable de mettre en place une stratégie viable d'accès au pouvoir. Toujours divisée, elle conserve cette image d'exclue du système dont elle souhaiterait prendre le contrôle mais sans en avoir les moyens.

L'AFRIQUE ORIENTALE. ANNUAIRE 2002

1.1.

Le mariage de raison entre la KAND et le National Democratic Party (NDP) : la fusion du 18 mars 2002

L'année 2001 et le début 2002 nous ont enfin éclairé sur le devenir du partenariat entre le NDP de Raila Odinga, l'organisation politique qui monopolise le vote Luo dans l'Ouest du I<.enya, et la I<ANU du Président Daniel arap Moi. Ainsi, la stratégie de coopération du NDP avec le parti au pouvoir, commencée en 1998, s'est concrétisée par une fusion, le 18 mars 2002, de ces deux partis politiques dans ce que l'on nomme désormais la « New I<.anu ». Ce final très médiatisé est l'aboutissement de longues années de tractations, de revirements et d'alliances nouvelles dont plusieurs poids lourds de l'ancienne I<ANU ont fait les frais, en l'occurrence l'ex vice-président George Saitoti et le secrétaire général de la I<ANU, Joseph I<.amotho, qui n'ont plus aucune fonction de direction au sein du noveau parti. Enfin, cette fusion a surtout permis à D. arap Moi et à son parti d'élargir leur base électorale en vue des futures élections générales où, au I<.enya, le vote communautaire est toujours une des clés de la victoire. Avec l'arrivée des leaders Luo mais aussi la promotion de jeunes leaders I<.ikuyu, Luhya et I<.amba, la I<.ANU tente ainsi de rassembler les plus importants groupes ethniques du pays. 1.1.1. Les difficultés de création de la « New Kanu » L'histoire du rapprochement de la I<ANU et du NDP est surtout celle de deux hommes, Daniel arap Moi et Raila Odinga, pour qui cette fusion est l'occasion de renforcer leurs positions personnelles respectives. Pour Raila Odinga tout d'abord, cela lui permet de se placer dans la course à la succession à D. arap Moi et aussi d'assurer à la communauté Luo, pour la première fois depuis 1966, un accès au pouvoir et aux ressources du régime. Pour le chef de l'État, il s'agit plutôt d'utiliser le NDP pour amadouer la communauté Luo, à la fois comme force d'appoint électorale, en vue des prochaines élections, mais également pour changer en sa faveur l'équilibre des forces politiques, surtout dans les zones urbaines. En effet, le ruling party n'y a jamais été populaire. À Nairobi par exemple, il ne bénéficie, depuis 1992, que du siège parlementaire de Westlands, acquis de surcroît dans des conditions très controversées. R. Odinga pourrait combler cette faiblesse. Il est en effet le seul candidat à la Présidentielle de 1997 à s'être présenté 2

KENYA

et

à avoir gagné dans une circonscription différente de son lieu de

naissance: originaire de la province de Nyanza, il a remporté en 1992 et 1997 le siège de Langata (Nairobi). Plus profondément, il s'agit pour D. arap Moi d'assurer l'après-élection en ayant le soutien d'une l<AND élargie dont il garderait le contrôle. Et si les négociations ont été aussi longues des deux côtés, cela s'explique par le fait qu'il a fallu développer des stratégies sans déclencher de divisions irréversibles. Ainsi, dans un contexte de divisions au sein de la l<AND, le 12 juin 2001, pour la première fois depuis l'instauration du multipartisme et même depuis les années 1960, il a été mis en place une coalition gouvernementale. R. Odinga et trois autres membres du NDP sont entrés au gouvernement.1 Si cette coalition avec le deuxième parti d'opposition de l'époque est importante pour la l<AND, afin de se rapprocher des deux tiers des sièges au parlement nécessaires au contrôle de l'ensemble des procédures parlementaires (118 l<AND et 22 NDP, soit un total de 140 sur 222), et pour le NDP dans sa quête de pouvoir, cet événement a marqué un tournant dans les stratégies respectives de R. Odinga et D. arap Moi dont les visées vont finalement se confondre dans la fusion. Pour le premier tout d'abord, son nouveau poste de ministre va lui permettre de s'imposer définitivement face à ses détracteurs de la l<AND. Ainsi, dès le mois d'août 2001, il annonce que les deux partis ont atteint un point de non-retour dans leur collaboration, préfigurant à la future fusion. Du côté de D. arap Moi, il s'agit, en vue de sa succession, d'exclure désormais systématiquement de la course certains vieux cadres du parti comme le vice-président G. Saitoti et ses supporters, opposés depuis toujours à la coalition avec le NDP. 1.1.2. La problématique succession de D. arap Moi Dès le 21 novembre 2001, le Président D. arap Moi a procédé à une modification de son équipe gouvernementale qui, sans rompre avec les équilibres de juin, intègre notamment deux

R. Odinga a alors été nommé au poste de ministre de l'Énergie, Adhu Awiti ministre au Plan, Peter Odoyo secrétaire d'État délégué aux Affaires Étrangères et Joshua Ojodeh secrétaire d'État à l'Education. 3

L'AFRIQUE ORIENTALE. ANNUAIRE 2002

« jeunes », Uhuru IZenyatta2 au ministère du Gouvernement Local et Cyrus Jirongo3 au ministère du Développement Rural. Cette politique privilégiant des quadragénaires couramment appelés les «jeunes turcs» en respectant un certain équilibre ethnique, avec le jeune I<ikuyu U. IZenyatta, le Mijikenda Noah IZatana Ngala,4 IZalonzo Musyoka5 le IZamba et le Luhya Musalia Mudavadi,6 s'est poursuivie durant le deuxième semestre 2001, accélérée par l'annonce du « Time to change», à l'occasion du Moi Dcry le 13 octobre de la même année où Daniel arap Moi déclarait qu'il souhaiterait passer le relais à un Président plus jeune. Surtout, en intégrant en son sein le NDP et en rajeunissant son leadership la I<ANU s'est définitivement mise en ordre de
2 Fils richissime du père de la Nation, Jomo Kenyatta, U. I(enyatta connaît une promotion fulgurante. Agé de 40 ans, il a démarré en politique en 1997 en devenant président de la branche KANU de Thika. Bien que battu par un instituteur, Moses Muihia du Social Democratic Parry (SDP), sur les terres familiales de Gatundu en province Centrale (Central Province)lors du scrutin législatif de décembre 1997, D. Moi le nomma à la tête du Kel!}a Tourism Board (KTB) en juillet 1999 puis au National Disaster Relief Fund, avant de le nommer récemment au Parlement, à la place de Mark Too démissionnaire, position nécessaire pour lui attribuer un portefeuille ministériel. Cyrus Jirongo fut président lors des élections générales de 1992 de la Youth for Kanu '92, mouvement qui contribua pour beaucoup à faire élire le président D. arap Moi. Bien que proche des «rebelles» dès 1998, il a rapidement été contraint de se rapprocher à nouveau du chef de l'État du fait de ses difficultés financières.
4

Fils du défunt Ronald Ngala, un des fondateurs de la Ke1!JaAfrican Democratic Union (I<ADU), un parti créé en 1960 avec Daniel arap Moi afin de concurrencer la KANU de Jomo K~enyatta. Katana Ngala est un protégé du chef de l'État. Entré en politique en 1979, il est depuis le MP de la circonscription de Ganze, province de la Côte. Passé par plusieurs ministères, il a dernièrement obtenu celui des Terres et de l'Aménagement en laissant celui de l'Environnement à J. I(amotho. Noah I(atana Ngala est issu du sousgroupe ethnique des Giriama. Nommé secrétaire national de la KANU et porte-parole du gouvernement au Parlement en 1988, il devient Ministre des Affaires Étrangères en 1992. Ministre de l'Éducation en 1997, il est depuis juin 2001 le Ministre du Tourisme et de l'Information. Neveu du président Moi, il est entré au Parlement en 1989. Il est rapidement nommé au gouvernement en tant que ministre de l'Équipement et des Ventes. Il est aujourd'hui ministre des Transports et de la Communication après être passé par l'Agriculture et les Finances.

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KENYA

bataille en vue des élections générales prévues pour la fin 2002début 2003. Les quatre postes de vice-président de la «New l<.anu» sont revenus aux quatre «jeunes turcs» du gouvernement et le poste de secrétaire général à R. Odinga. C'est probablement parmi eux que se trouve le successeur de D. arap Moi. Le mieux placé est D. l<.enyatta qui bénéficie de l'appui d'hommes puissants, tels que le ministre du Commerce et de l'Industrie, Nicholas Biwott7 ou le vice-ministre au bureau du chef de l'État, William Ruto, qui sera responsable de la prochaine campagne électorale de la «New l<'anu». Avec U. l<.enyatta, il semble que D. arap Moi tente de rallier le vote l<ikuyu, ossature de l'opposition et communauté qui attend sa revanche depuis la prise de pouvoir de l'actuel Président. Parmi les anciens de la I<AND, certains restent néanmoins encore en course pour jouer un rôle majeur dans la période post-Moi. C'est notamment le cas de ceux qui ont su s'adapter à la nouvelle stratégie du Président arap Moi en les personnes de Bonaya Godana,8 Shariff Nassir (MP de la circonscription de Mvita à Mombasa) et N. Biwott. Ce dernier, auparavant proche des conservateurs de la I<AND affiliés à G. Saitoti, a obtenu le poste de secrétaire général à l'organisation du nouveau parti. Enfin, cette fusion a permis à D. arap Moi, 77 ans, de renforcer son pouvoir au sein du ruling party dont il reste le Président. Il en a profité pour faire accepter une constitution de la «New I<.anu» qui lui donne de très importants pouvoirs à l'intérieur du parti mais également sur les parlementaires investis. Il semble bien que le Président Moi entende promouvoir la pérennité de son régime au-delà de son mandat. Son retrait de la fonction présidentielle ne signifie pas qu'il renonce à toute responsabilité publique. Il s'est doté de leviers afin de garder une influence certaine sur les sommets de l'État lui permettant ainsi de faire élire les personnes chargées de protéger ses intérêts. Daniel arap Moi a, par exemple, un droit de regard sur la gestion des affaires
J(alenjin comme Daniel arap Moi, ancien ministre de la Coopération régionale, N. Biwott est aujourd'hui à la tête de l'important ministère de l'Industrie et du Commerce. Ancien ministre de l'Énergie, c'est un homme incontournable dans le milieu des affaires kenyanes, garant des intérêts du présiden t. B. Godana est l'actuel ministre de l'Agriculture. 5

L'AFRIQUE ORIENTALE. ANNUAIRE 2002

nationales; il devient le porte-parole du parti aux niveaux national et international, impliquant sa présence aux réunions du groupe parlementaire de la «New I<.anu ». Surtout, il a tout pouvoir de nomination et d'exclusion de membres, même sur les quatre viceprésidents, et de dissolution des différentes branches du parti.

1.2.

Une opposition

toujours

en panne

La défaillance principale de l'opposition réside dans l'incapacité des alliances qui la composent à unir leurs forces. À l'approche du scrutin, rivalités entre leaders d'un même groupe et entre groupes s'attisent. 1.2.1. La National Alliance for Change (NAC) : les faiblesses de l'union de l'opposition Si l'opposition reste globalement divisée comme en 1992 et 1997, la National Alliante for Change (NAC) est néanmoins l'aboutissement d'une stratégie de coopération, sur laquelle s'est focalisée l'attention en 2001. Il s'agit d'une alliance qui rassemble notamment le Demotratit Parry (DP) de Mwai I<ibaki,9 le Forumfor the Restoration of Demotrary-Ke'!)la(FORD-I<') de Michael Wamalwa10 et le National Party of Ke'!)la(NPI<') de Charity Ngilu.ll On y retrouve aussi deux autres partis politiques représentés: le Forum for the Restoration of Democ'rary-Asili(FORD-A) et Ie Sotial DemocratÙ'Parry (SDP). Egalement, des formations de la société civile se sont jointes à l'Alliance. Il s'agit du National ConventionExecutive Counc'lt(NCEC) et du Progressive People'sForum (PPF). Issue d'un long processus de négociations initié en 1999 sous couvert du ProgressiveElements Forum et s'appuyant sur l'expérience des différentes élections partielles de 2001 régies par la stratégie d'« alliance mobile »,

Ancien vice-président de 1982 à 1988, passé par plusieurs ministères, il quitte la KANU en 1991 pour rejoindre le DP dont il est depuis le président. Actuellement, M. Kibaki est le MP Othaya (province Centrale). 10 Ancien MP I<ANU de I(itale West (province de la Vallée du Rift), il rejoint rapidement l'opposition au début des années 1990 en devenant le MP FORDI( de Saboti en 1992 et 1997 toujours dans la même province. Il est depuis mars 1994 le président de l'ancien parti d'Oginga Odinga. Elle est aujourd'hui le MP de I(itui Central (province de l'Est) et le leader du NPI(.

11

6

KENYA

comme à South Mugirango (province de Nyanza),12 Taveta (province de la Côte)13 et l<ilome, province de l'Est,14 la NAC s'est concrétisée le 12 février 2002 avec la signature d'un accord réunissant tous les acteurs investis. Basée sur le principe d'une candidature unique aux élections présidentielles et législatives, l'alliance tente ainsi de dépasser les caractéristiques ethniques qui ont toujours marqué ses principaux partis-membres. Elle a présenté en avril 2002 un programme économique se rapprochant des programmes de social-démocratie et s'éloignant du strict libéralisme souvent mis en avant au l<enya depuis les années 1990. Ce programme reprend les grands thèmes chers à l'opposition tels que la lutte contre la corruption, la baisse des impôts et l'indépendance de la justice; mais il intègre aussi des thèmes controversés comme la difficile et cruciale question des logements, celle de la santé, de l'éducation et des retraites. Cependant, son avenir est hypothéqué par son incapacité à choisir un candidat unique pour l'élection suprême. L'Alliance de l'opposition s'est surtout imposée comme la seule stratégie à même de permettre aux composantes de cette union d'espérer réaliser leurs ambitions électorales. Il semble que ses composantes ne disposent pas individuellement d'une force suffisante pour ambitionner la victoire. De fait, les opportunités liées à l'alliance sont attrayantes: pour rappel, lors des élections de 1997, l'opposition dans son ensemble avait obtenu près de 2,9 millions de voix contre 2,5 millions à la l<AND. M. l<ibaki recevait 1,9 millions de voix et ces deux alliés actuels, M. Wamalwa et C. N gilu, environ 0,5 million de votes chacun. En fait, les élections partielles de début 2001 ont véritablement été le point de départ du consensus sur l'idée d'un candidat unique de l'opposition. Cependan t, si cette union est forte de ses victoires aux élections partielles de South Mugirango et Taveta, la défaite de I<ilome, le 11
12 L'élection partielle pour le siège de MP de South Mugirango, dans la région de I<isü (province de Nyanza), a vu la victoire en janvier 2001 du candidat FORD-I( James Omingo Magara alors soutenu par tous les partis de l'opposition. Cette élection fut le théâtre de nombreux incidents violents. Le DP a remporté une victoire électorale importante le 28 juillet 2001 en ravissant à la I<ANU le siège de Taveta, avec l'élection de Jackson Mwalulu, candidat soutenu par toute l'opposition. V oir l'article de M. Mérino dans le présent volume. 7

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L'AFRIQUE ORIENTALE. ANNUAIRE 2002

novembre 2001, en a rappelé les limites. Aussi, parmi les trois prétendants à la tête de l'Alliance, C. Ngilu, M. Wamalwa et M. I(ibaki, aucun ne semble pouvoir s'imposer plus que les autres. Des trois, C. N gilu semble la plus affaiblie. Ses succès électoraux de 1997 ne suffisent plus à empêcher sa lente mais certaine chute politique. Tout d'abord, ses changements réguliers de partis politiques n'offrent plus une lecture claire à son électorat, mettant simplement en avant la vision utilitariste que certains politiciens kenyans développent vis-à-vis des organisations politiques. Initialement au DP, elle le quitte en 1996 pour rejoindre le SDP. Après des négociations avec le Ke'!)la National Congress (I<NC), elle crée son propre parti, le NPI<, en avril2001. La défaite de son candidat à l'élection partielle de I<ilome apparaît comme un échec personnel. En effet, C. Ngilu n'a pas su transformer en plébiscite électoral la popularité acquise lors des élections de 1997 où elle avait permis à son parti de l'époque de remporter dans la région de I<ilome, l'Ukambani, sept sièges parlementaires. Durant cette élection partielle, le candidat de Charity Ngilu a été dépassé par les moyens financiers et l'importante machine électorale mise en place par la I<ANU et par le PICI<. M. Wamalwa, leader du FORD-I<, est également en difficulté. Sur le plan personnel tout d'abord, l'annonce de sa banqueroute en instance de jugement a jeté un doute quant à la suite de sa carrière politique. En conflit avec la Vittoria Commen:ial Bank, cette dernière lui réclame plus de 3,4 millions de Kenyan Shillings (I<Sh),15 dont la moitié à payer rapidement. Au delà des sommes en jeu, si la banqueroute de M. Wamalwa est confirmée en appel, il sera automatiquement déchu de ses droits civiques et donc hors course pour la présidentielle à venir. Et même si ses supporters et les membres de son parti dénoncent un acharnement politique, M. Wamalwa se trouve extrêmement affaibli dans les négociations au sein de la NAC. Ceci dit, cette persécution par le pouvoir de différents leaders de l'opposition ou des membres du gouvernement devenus trop gênants, via la mise en banqueroute, n'est pas nouvelle au I<enya. Elle est rendue possible par le montant colossal des prêts que le gouvernement laisse allouer, lui permettant ainsi d'avoir un instrument de pression efficace sur les récalcitrants.
15 En 2001, un dollar valait 78,5 I(Sh.

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KENYA

Déjà, par cette méthode, le gouvernement avait essayé de faire chuter le MF de Gem (province de Nyanza), Joseph Donde (FORD-I<'), à l'origine de la proposition de loi déplaisante pour le pouvoir de contrôle des taux d'intérêts bancaires. Dernièrement, le leader du parti d'opposition Safina, P. Muite, a été inquiété par une menace de banqueroute. À l'inverse, nombreux sont ceux du gouvernement qui ont contracté d'importantes dettes auprès des banques sans pour autant être inquiétés, à l'image de N. Biwott, J. I<ulei et Gideon Moi, l'un des fils du Président, tous auprès de la Ke'!)!a Commertial Bank (I<'CB) ou encore le vice-ministre William Ruto qui aurait une dette de 10 milliards de I<'Sh auprès de la Trust Bank.16 Sur un plan politique ensuite, M. Wamalwa a dû faire face aux départs de deux hommes-clés de son parti, à savoir James Orengo, qui a rejoint le SDP, et son secrétaire général, membre fondateur du mouvement, Gitobu Imanyara (MF de Central Imenti, province de l'Est) au profit du Forumfor the Restoration of DemotraryPeople(FORD-P). Tout ceci rappelle la marge de manœuvre étroite du leader FORD-I<' qui pourra difficilement s'imposer dans la NAC. Pour autant, cette alliance lui est nécessaire pour rester en course sur la scène politique. En effet, il lui est difficile d'élargir la base électorale de son parti, assimilé à la communauté Luhya. Son parti compte neuf parlementaires issus de la province de l'Ouest sur les dix-huit élus qu'il a au Parlement. Au regard de l'année 2001, l'investissement de Mwai l<ibaki et de son parti, le DP, dans la NAC s'intensifie de manière logique en raison des conjonctures difficiles auxquelles sont à la fois confrontés le leader kikuyu et sa communauté. Tout d'abord, la récente nomination au gouvernement et l'intégration dans la hiérarchie de la «New I<.anu» d'un I<ikuyu, U.I<.enyatta, est l'obstacle de taille auquel sont confrontés M. I<ibaki, le DP et plus généralement l'alliance de l'opposition. Même si le leader du DP milite depuis plus d'un an pour un gouvernement d'union nationale réunissant l'ensemble des forces politiques du pays, cette récente nomination représente une sévère concurrence. Déjà, plusieurs MP de l'opposition en province Centrale (province à majorité I<ikuyu) se sont ouvertement déclarés en faveur d'U. I<.enyatta s'il était le candidat de la «New I<.anu» à la prochaine présidentielle. Ainsi,
16

La Lettre de l'Odan Indien, 26/01/2002,

page 4.

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L'AFRIQUE ORIENTALE. ANNUAIRE 2002

deux parlementaires SDP, parti pourtant membre de la NAC, David Murathe (circonscription de Gatanga) et Stephen Ndicho (circonscription de Juja) se disent prêts à quitter leur parti pour suivre U. IZenyatta. Cette stratégie de promotion-éclair du fils de Jomo IZenyatta permet au chef de l'État de diviser un peu plus l'opposition via le morcellement du vote kikuyu. Cette stratégie s'explique avant tout par le poids démographique de ce groupe ethnique. Ralliés principalement à l'opposition lors des deux derniers scrutins multipartites, cette communauté représente près de 22 °10 de la population kenyane, soit une force électorale incon tournable. 1"2,,2,,Le coup de force de S"Nyachae Concurrente de la NAC, une seconde coalition de partis s'est formée en cette fin 2001 - début 2002: la Ketrya Peoples Coalition (IZPC). Leader de cette initiative, le «rebelle» de la I<ANU, Simeon Nyachae17 a été le premier homme politique à s'être ouvertement lancé dans la course à la présidentielle. Homme fort de la communauté I<isii, MP de la circonscription de Nyaribari Chache (province de Nyanza), écarté de la I<ANU après son départ du gouvernement, il a pris le contrôle d'un petit parti, le FORD-P. C'est en revanche non sans mal qu'il a pu en prendre la direction car de nombreuses manœuvres, certainement orchestrées par des partisans de la I<ANU, ont ralenti sa démarche. Ainsi, Nyambuti Mamboleo, un ancien responsable du FORD-P, également originaire de I<isii, tenta fin 2001 de contester son arrivée. Dans le même sens, durant l'investiture du parti début décembre 2001, le MP Samuel Maina proposa d'élire le représentant parlementaire de Bomet (province de la Vallée du Rift), IZ.IZones, plutôt que S. Nyachae. Pour compenser son impopularité, ce dernier a dépensé

17

Peu après les élections de 1992, S. Nyachae émergea comme le leader d'un groupe à l'intérieur même de la KANU revendiquant un changement de l'équipe dirigeante du parti afin d'inclure «du sang neuf ». Ce groupe fut rapidement identifié comme la KANU-A, celle des réformistes, comprenant notamment, à l'époque, Musalia Mudavadi, I<ipkalya Kones, Cyrus Jirongo, I<ipruto arap I<irwa, Peter Maundu et Anthony Ndilinge. U. I<enyatta en fut également un sympathisant discret. Ceux qui s'opposèrent à ce mouvement furent rangés dans ce que l'on a appellé la I<ANU-B parmi lesquels on retrouvait le vice-président G. Saitoti,Joseph Kamotho et Nicholas Biwott.

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KENYA

d'importantes sommes d'argent pour se hisser à la tête du parti dans l'optique qu'il lui serve de tribune et de tremplin pour la présidentielle à venir. Pour cela, il s'est également assuré que la plupart des postes de responsabilité au FORD-P soient réservés à ses proches kisii, à savoir deux anciens vice-ministres, Hezron Manduku et Stephen Manoti, ou également Reuben Oyodi. Par cette prise en main du FORD-P, S. Nyachae a surtout trouvé un instrument pour tenter de se positionner comme une force incontournable de l'opposition. Son alliance avec Paul Muite, le MP de IZabete (province Centrale) et leader du parti Safina, ou encore le ralliement à sa cause de plusieurs figures de l'opposition comme l'ex-secrétaire général du FORD-IZ, Gitobu Imanyara, et un ancien chef de la fonction publique, Philip Mbithi,18 placent désormais le nouveau patron du FORD-P comme un concurrent potentiel au futur candidat de la «New IZanu ». En revanche, du fait des origines de son nouveau leader (S. Nyachae vient de la province de Nyanza), le FORD-P risque probablement de perdre les différents appuis qu'il avait encore au sein des communautés I<ikuyu, Embu et Meru, offrant probablement cet électorat à des partis à dominante kikuyu comme le DP. Le parti y disposait en effet d'un certain électorat qui lui permit d'obtenir trois sièges parlementaires en province Centrale, tenus par John Njoroge Michuki (MP de IZangema), Francis Njakwe (MP de Mathioya) et Mwangi I<irika Waithaka (MP de I<inangop). En même temps, les logiques de solidarité verticale qui fondent le vote communautaire pourraient être dépassées par les importants moyens dont semble jouir ce nouveau pôle de l'opposition. En développant une campagne électorale « menée au plus près du terrain », S. Nyachae tente de privilégier une stratégie transcendant les clivages ethniques existants. En effet, il semble vouloir rompre avec les schémas classiques des présidentielles qui on t vu les principaux candidats, à part le Président Daniel arap Moi, recevoir le soutien en bloc de leurs communautés respectives: M. I<ibaki avec les I<ikuyu, R. Odinga avec les Luo et M. Wamalwa avec les Luhya. À cet effet, S. Nyachae a décidé d'y mettre les
18 P. Mbithi, qui avait démissionné du gouvernement en 1996 après avoir été démis de ses fonctions de chef de l'East African CommunifY (EAC), va s'occuper de l'antenne du FORD-P en Ukambani (province de l'Est) où il briguera le siège de Machakos. 11

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moyens, prévoyant de dépenser plus de deux millions de IZsh par candidat du parti aux législatives 19 et de mettre en place des groupes de soutien à travers tout le pays sur le modèle de la Youth]or KAN"U '92. Sa stratégie est complétée par une prise de contact systématique avec les représen tan ts de l'opposition dans les régions défavorables au FORD-P, comme la Côte où le parti tente par exemple de se rallier plusieurs MF du DP et de se rapprocher de rIs/amie Party of Ke'!}a (IPIZ).

1.2.3. Le musellement de l'opposition: l'exemple de Muungano wa Mageuzi Déjà systématiquement harcelée durant l'année 2000, la Muungano wa Mageuzj (l'Alliance Pour le Changement) a connu une nouvelle année difficile. Son leader, James Aggrey Orengo,20 opposant très actif au Parlement, a accédé à la présidence du SDP après le départ de Charity Ngilu. Ancien membre du parti FORDIZ, et d'ethnie Luo, il a rejoint au SDP son ami Peter Anyang Nyong'o, dirigeant du bureau politique et ancien membre également du FORD-IZ. J. Orengo a vu de nombreux meetings de son mouvement violemment interrompus par les forces de police et les partisans du gouvernement, ou bien tout simplement annulés. En effet, même si le Président D. arap Moi a levé partiellement l'interdiction des rassemblements du mouvement début janvier 2001,21 les meetings de l'Alliance Pour le Changement furent le théâtre de nombreux incidents, souvent initiés par des sympathisants du gouvernement s'infiltrant dans les réunions publiques, voyant également à plusieurs reprises l'arrestation de son
19 20 La Lettre de l'Océan Indien, 06/04/2002, page 6.

Il fait aujourd'hui figure de fer de lance de l'opposition radicale. Entré au parlement en 1981 sous l'étiquette de la KANU, à l'âge de 29 ans, lors d'une élection partielle dans la circonscription d'Ugenya (province de Nyanza), il quitte le pays en 1982, menacé d'être arrêté après de sévères critiques envers le régime. Il ne réapparut sur la scène politique qu'en 1992, après l'ouverture du pays au multipartisme. Initiateur du parti FORD, il entre de nouveau au Parlement en 1992 sous l'étiquette FORD-I<', toujours pour la circonscription d'Ugenya et est réélu en 1997. Il est désormais le président du SDP. En novembre 2000, D. arap Moi avait demandé à la police d'interdire les rassemblements de Muungano wa Mageuzj. Ainsi, plusieurs meetings furent interdits, notamment à Garissa et Kiamba fin 2000 puis à I<isii et I<isumu début février 2001.

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leader, notamment le 7 juillet 2001 lors d'un rassemblement de l'opposition à Nairobi. De nouveau, le 6 mai 2002, J. Orengo a été victime de harcèlements par les forces ,de l'ordre. Des policiers sont venus l'arrêter après une réunion publique à I<isumu organisée à l'occasion de l'ouverture d'un bureau du SPD. Ces manœuvres d'intimidation des autorités sont de plus en plus fréquentes à l'approche des élections. Elles ne visent pas exclusivement J. Orengo ; I<ipruto arap I<irwa, par exemple, un des rebelles de la I<ANU22 fut arrêté avec plusieurs associés après un meetingpolitique en pays Nandi (province de la Vallée du Rift) courant mai 2002. Ces méthodes d'intimidation de l'opposition rappellent celles développées par le gouvernement lors des deux précédents scrutins de 1992 et 1997. L'opposition est d'autant plus affaiblie que la I<ANU ne ménage pas sa besogne, tant sur le plan de la réforme constitutionnelle qu'au niveau de la préparation formelle des scrutins. 1.3. Une réforme constitutionnelle en trompe l'œil et la préparation minutieuse des élections par le pouvoir

1.3.1. La lenteur du processus de révision constitutionnelle Le débat politique en 2001 fait toujours une place importante au processus de révision constitutionnelle. Après de longues négociations en début d'année 2001, le groupe Ufungamanrf23a accepté de s'associer à l'entreprise du professeur Yash Pal Ghai en mars. Le principe de la fusion de ce groupe avec la commission parlementaire a été retenu pour relancer le processus de révision de la constitution, dans l'impasse depuis février 1999. Ufungamano a
22 Avec I<ipruto I<irwa, MP de la circonscription de Cherangany, province de la Vallée du Rift, on compte plusieurs autres députés considérés comme « rebelles à la KANU ». Il s'agit notamment de Jimmy Angwenyi (MP de la circonscription de Kitutu Chache, province de Nyanza), Kipkalya Kones (MP de la circonscription de Bomet, province de la Vallée du Rift), Antony I<imetto (MP de la circonscription de Sotik, province de la Vallée du Rift) et Zedeo Opore (MP de la circonscription de Bonchari, province de Nyanza). Une partie de l'opposition Ke1rya(PCIZ), plus connue faveur d'un processus de nombreux rassemblements s'est regroupée autour de la People Commission of sous le nom d'Ujungamano. Elle se positionne en révision mené par le peuple et a organisé de en 2000 et 2001. 13

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nommé douze personnes qui viendront s'ajouter aux quinze commissaires investis par le Parlement (le nombre a été réduit de 21 à 15), portant ainsi à 27 le nombre des membres total de cette instance. Cependant, les efforts de Y. Ghai pour fusionner la Constitution of Ke'!)!aReview Commission (CI<RC) qu'il préside avec sa rivale extra-parlementaire ont été largement contestés. Les critiques émanaient à la fois de dignitaires parmi les plus conservateurs du gouvernement et de la I<AND où l'idée d'une telle union avec l'opposition n'était pas prisée, mais également de représentants de l'opposition. Une division est ainsi apparue au sein du groupe Ufungamano. Le groupe radical du NCEC s'opposait en effet à la fusion avec la commission parlementaire. Par ailleurs, cette composante a déjà rédigé son propre projet de constitution. Surtout, n'étant pas parvenu à empêcher le groupe Ufungamano,dans lequel il était très actif, de fusionner avec la CI<RC, le professeur I<ivuthu I<ibwana, leader du NCEC, a annoncé le 19 mai la formation avec certains éléments plus radicaux d'Ufungamano d'un nouveau parti politique, le « Peoples Party of Ke'!)!a» (FPI<-). Même si les négociations du début 2001 relatives à la révision constitutionnelle ont porté sur des questions importantes comme la désignation des commissaires et leurs compétences, les grandes problématiques, cruciales pour l'avenir du IZenya à l'approche des élections, n'ont été que tardivement abordées. Le pouvoir a su, encore une fois, détourner et reprendre une initiative populaire à son profit. Ainsi, les membres de la commission n'ont prêté serment que le 15 juin 2001. Ooki Ombaka et Abida Ali du groupe Ufungamano ont été élus respectivement aux postes de premier et second présidents de la commission, le professeur Y. Ghai restant à la tête de la CI<RC. Mais les difficultés de la commission pour travailler se sont accentuées. Alors que la nouvelle constitution était prévue pour août 2002, l'aboutissement semble désormais être pour la fin 2002. En effet, plusieurs affaires ont éclaté, notamment autour d'un problème de corruption de certains membres de la commission. De plus, le gouvernement ne donne pas les moyens, notamment juridiques et financiers, à la CI<RC pour travailler. L'évolution de la commission en 2001 et 2002 illustre surtout la volonté du gouvernement d'écarter la société civile du processus de révision. Son objectif principal est d'empêcher la société civile de

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s'investir dans la campagne, comme ce fut le cas en 1997, afin de court-circuiter ses revendications et de limiter la révision. 1.3.2. La préparation minutieuse des élections De nombreuses voix, principalement des parlementaires de l'opposition et de la presse, se sont élevées pour dénoncer les manipulations qu'opère la I<AND pour formater en sa faveur le processus électoral. L'opposition soupçonne notamment le ruling parry de vouloir créer soixante-dix nouvelles circonscriptions d'ici aux élections. L'exemple du district de Teso illustre les dimensions politiques que véhiculent les modifications des tracés des unités A. Ainsi, début 2002, des tensions sont nées de l'annonce par le Western Provint:eCommissioner de la modification des frontières de quatre districts de la province de l'Ouest: Teso, Busia, Bungoma et Mont Elgon. Ce redécoupage administratif a donné lieu à une vive polémique sur la justesse et les motivations de cette action. Le district de Teso se voit allouer des portions importantes de ceux de Busia et de Bungoma. Cela ravive les longues polémiques entre l teso et Luhya quant à l'appartenance historique des terres de la région. Le district de Teso est né en 1995 dans la douleur: il est issue de dizaines d'années de revendications des Iteso concernant des terres qu'ils jugent leurs et de leur volonté d'émancipation des Luhya du district de Busia dont Teso faisait partie. Cette décision favorise évidemment la I<AND puisque l'agrandissement du district peut donner lieu à la création d'une nouvelle circ,onscription. C'est en ce sens que milite le Ministre Assistant au Commerce et à l'Industrie, Albert Ekipara, qui veut voir la circonscription d'Amogora (district de Teso) dont il détient le siège être scindée en deux avant les prochaines élections. Cela a provoqué la colère des MF Luhya, notamment Chris Okemo, dont la circonscription de Nambale se voit amputée de 15 000 personnes et de quatre souslocations et qui perd également la moitié de la ville de Busia, dont les headquarters du district et plusieurs écoles. Ce gerrymandering, démagogiquement légitimé par l'extension territoriale du peuple Iteso au XVIIème siècle, a conduit à donner une partie du district de Teso au Mont Elgon, alors qu'ils n'ont pas de frontières communes. Parallèlement, la I<AND semble s'être immiscée dans le processus d'inscription des électeurs qui s'est déroulé sur deux 15

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périodes: au mois de mars 2001 et de février à la mi-mars 2002. Son but semble double: d'une part, limiter la capacité des jeunes qui ont acquis le droit de vote depuis les dernières élections de 1997 à s'inscrire et d'autre part, favoriser les inscriptions dans certaines circonscriptions quand cela l'arrange. ln fine, on compte désormais deux millions de nouveaux inscrits par rapport au dernier scrutin général, portant le nombre d'inscrits à 10,8 millions de personnes, soit 72 % de la population en âge de voter. En ce qui concerne la limitation des inscriptions des jeunes, l'administration fait preuve d'une extrême lenteur, surtout dans les zones d'opposition, à leur délivrer leurs cartes d'identité, document indispensable pour s'inscrire. Des retards importants ont été enregistrés dans l'ouverture de nombreux bureaux d'inscription, dont l'opposition reproche également le nombre insuffisant. Surtout, le processus d'inscription a été très court: deux mois et demi. L'Electoral Commission of Ke'!}a (ECIZ) a répondu à cette faiblesse en mettant en avant le manque de moyens financiers: sur les 400 millions de IZSh nécessaires à la réalisation du processus, seuls 50 millions avaient été déboursés pour le premier cycle d'enregistrement de mars 2001. Parallèlement, seul le parlement est habilité à décider de la durée du processus et d'un éventuel enregistrement continuel. Si la lZANU cherche à priver les jeunes réputés pro-opposition de leur droit de vote, elle s'attèle en revanche à favoriser certaines inscriptions dans des circonscriptions qu'elle veut acquérir. Ainsi, des déplacements de population entre circonscriptions semblent avoir été réalisés et des bureaux d'enregistrement illégaux installés. Ces manipulations de la lZANU semblent d'autant plus facilitées qu'elle bénéficie selon certains du bon vouloir de l'ECIZ. La visite secrète de certains membres de l'ECIZ et de son président à State House en janvier 2001 a donné lieu à de sévères critiques de la part de l'opposition et des membres qu'elle a nommés au sein de cette commission (10 des 22 membres de l'ECIZ ont été choisis par l'opposition, trois FORD-IZ, trois FORD-A, 3 DP et un Ke'!)laSocial Congress).Les soupçons de partialité de l'ECIZ en faveur du pouvoir seront probablement à nouveau d'actualité en octobre 2002 lorsque le mandat des membres de l'opposition au sein de la commission viendra à terme. En effet, faute pour la loi de l'avoir prévu, l'opposition n'est pas sûre de pouvoir à nouveau nommer une partie des membres, laissant ainsi cette prérogative à l'exécutif du pays.

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Néanmoins, le processus électoral n'est pas l'enjeu de manipulations de la seule I<ANU, même si elle a plus de facilité à le faire que les autres. Sur les 250 000 IZenyans soupçonnés par l'ECIZ d'avoir pratiqué à Nairobi une double inscription,24le trio en tête de liste de la fraude sont des circonscriptions tenues par des parlementaires de bords divers: Embakasi (de David Mwenje du DP) avec 10 482 doubles inscriptions, Westlands (de Fred Gumo de la New IZanu) avec 8851 fraudes et 7311 pour Langata (tenue par Raila Odinga - de la New IZanu). Les déplacements de population d'une circonscription à l'autre sont également décidés par des parlementaires divers qui semblent également avoir tendance à coopter des clercs à l'enregistrement qui leur sont favorables. La problématique de succession est également devenue un enjeu majeur au niveau économique. Outre les manipulations politico-administratives, le gouvernement s'attèle à mettre en place un environnement économique à même de lui permettre de financer la campagne mais également de renforcer les acquis des hommes du pouvoir afin qu'ils bénéficient d'une position confortable et protégée dans l'ère post-Moi. Accaparer les ressources est également un moyen d'en laisser le moins possible aux concurrents de l'opposition. En cette année pré-électorale, dans un État néo-patrimonialiste tel que le IZenya où les politiques au pouvoir cumulent des positions économiques et financières importantes, une indispensable lecture politique des phénomènes économiques s'impose.

2.

LA PROBLÉMATIQUE DE LA SUCCESSION AU REGARD DES PHÉNOMÈNES ÉCONOMIQUES

Avec l'approche des élections générales, le secteur économique revêt plus que jamais une position centrale dans la stratégie du pouvoir. Cela se traduit par une forte immixtion des gouvernants dans ce domaine. L'objectif est simple: obtenir un accès facilité aux ressources. Les méthodes sont doubles: premièrement, légiférer en matière agricole pour que les hommes
24

The DailY Nation, 04/04/02,

pp. 1 - 3. 17

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proches du pouvoir en profitent et non plus les seuls I<.ikuyu et, deuxièmement, nommer aux postes-clefs de direction de l'économie ou des grandes entreprises des hommes dociles prêts à laisser le pouvoir «piocher dans les caisses ». La stratégie économique du pouvoir, notamment via les réformes agricoles, a pour but de rassembler des soutiens électoraux mais aussi d'affaiblir certaines régions productrices enclines à voter pour l'opposition. Les orientations économiques prises par le pouvoir ont conduit à une détérioration des relations du pays avec les bailleurs de fonds in ternationaux. 2.1. Le pouvoir et les bailleurs

Malgré la venue à plusieurs reprises de différents officiels du Fonds Monétaire International (FMI) et de la Banque Mondiale (en janvier, février, mai et octobre), les institutions de Bretton Woods n'ont pas souhaité en 2001 reprendre la distribution des 400 millions de dollars accordés au I<.enya en août 2000. L'allocation de ce «package d'aides25» avait été suspendue en décembre 2000 en raison des «rétrattations offÙ'iellesur les atî'ordsde discipline s fistale et de lutte tontre la totTUption », en l'occurrence la déclaration d'inconstitutionnalité de la Ke'!YaAnti-CotTUption Authoriry (I<ACA) en décembre 2000 et les retards dans les privatisations. En 2001, les bailleurs ont jugé que le I<.enya régressait en matière de réformes promises, notamment sur les deux lois anti-corruption souhaitées, toujours non-votées: celle concernant la I<ACA et la seconde relative à l'édiction d'un code de conduite pour les fonctionnaires. 2.1.1. Les lois anti-corruption En 2001, aucune avancée n'a été réalisée en ce qui concerne la I<ACA. Si le FMI souhaite voir cet organe doté de véritables pouvoirs de poursuite, cette possibilité est bloquée par le débat qui
25

En 2000, le FMI a offert 198 millions de dollars sur trois ans au titre du Poverry Reduction and Growth Faciliry (pRGF) ainsi que 52 millions pour un programme de lutte contre les effets de la sécheresse. La Banque Mondiale et différents partenaires ont quant à eux alloué 150 millions de dollars, dont la moitié au titre du soutien budgétaire. Une partie des sommes a été déboursée lors de l'accord d'août 2000.

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divise la classe politique sur la clause d'amnistie présente dans les projets de loi soutenus par le gouvernement. Si le FMI n'est pas réellement opposé à une clause d'amnistie, les partis d'opposition et le NDP se sont lors des différents votes opposés à l'impunité

offerte aux responsables de crimes économiques antérieurs au 1er
décembre 1997 et à l'impossibilité qui serait faite à la nouvelle autorité d'instruire tout dossier déjà classé. Ainsi, à la mi-juin 2001, une première version de loi est présentée devant le Parlement mais non-votée sur rejet par le Speaker du Parlement, Francis I<.aparo, jugeant la loi « défectueuse» et la renvoyant à Amos Wako (Attorney Cenera~ pour modifications. La version « amnistiante» à nouveau proposée au parlement au début et au milieu du mois d'août est rejetée, malgré la présence, lors du second vote, du Président D. arap Moi, venu en qualité de MF, reportant ainsi la possibilité d'un prochain passage devant le parlement à février 2002. Le gouvernement a été néanmoins soucieux de démontrer aux bailleurs l'existence d'une volonté de lutter contre la corruption, et ce d'autant plus que l'Organisation Non-Gouvernementale (ONG) berlinoise, TransparenryInternational,fait mauvaise presse aux services publics kenyans.26 En décembre, le Président D. arap Moi instituait une unité anti-corruption au sein des forces de police, la AntiCorruption Police Unit, à la mission honorable mais plus que vague. Un mois plus tard, le pouvoir kenyan s'allouait les services d'une firme britannique, Risk Advisory Croup, visant à éradiquer la grande corruption. Pour autant, les relations avec les bailleurs se sont considérablement détériorées car les réformes reculent face à la volonté flagrante du pouvoir de protéger ses hommes et de préserver sa capacité à extraire des ressources. La Banque Mondiale reproche au pouvoir la halte faite aux privatisations, dont celle de Telkom Ke'!)laavortée en décembre 2001, et le manque de volonté à mettre en place des restructurations, notamment au niveau de la
26

Deux rapports
d'abord, l'annuel

sur la corruption
((

au I(enya sont parus. En juin 2001 tout
de Transparenry International,

Corruption

Perceptions Index)

classe le I(enya comme le 7èmepays le plus corrompu des 91 pris en compte. Ensuite, en janvier 2002, le Ketrya Urban Bribery Index, issu d'une enquête menée dans cinq grandes villes kenyanes par Transparenry Ketrya, évalue le niveau de corruption des services publics kenyans, classant la police en tête de liste. Se référer à : DailY Nation, 19/01/02, pp. 1 - 3. 19

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direction de la Ke'!}a Power and Lighting Compa'!} (I<PLC), la conduisant à suspendre, en avril, son financement à la réforme du secteur énergétique. 2.1.2. La fin de la «Dream Team» Les relations avec les bailleurs ont été d'autant plus tendues que la volonté du pouvoir de manier l'économie à sa guise s'est traduite par le licenciement de l'équipe de technocratesréformateurs, la Dream Team, nommée à des postes-clefs de direction de l'économie en 1999, sous pression des bailleurs de fonds, pour lutter contre la corruption et relancer l'économie. À la suite du gel de l'aide fin 2000 et dès lors que le pouvoir a souhaité retrouver une main mise totale sur les ressources, le gouvernement s'est progressivement séparé de ces hommes qui essaient d'imposer des privatisations et une rigueur monétaire que le pouvoir ne veut pas.27 La déstabilisation de la Dream Team est initiée dès janvier par l'annonce d'une sérieuse baisse de leurs salaires, dont la contrepartie est la possibilité qui leur est offerte de rejoindre leur emploi antérieur. Beaucoup de publicité est également faite à l'affaire judiciaire qui touche Richard Leakey, la figure emblématique de la Dream Team. A partir d'avril, l'équipe est progressivement remplacée par des personnalités proches du pouvoir. Sally I<osgei, ancienne Secrétaire Générale du Ministère des Affaires Étrangères et une proche de D. arap Moi, remplace R. Leakey au poste de chef de la fonction publique. L'Investment Secretary,M.I<itili, prend également la porte pour être remplacé par Esther I<oimett, la fille de Nicholas Biwott. Les Secrétaires Généraux aux Finances, Martin OduorOtieno, et celui à l'Information, Transports et Communications, Titus Naikuni, suivent le même chemin. L'autre figure emblématique de la Dream Team, le gouverneur de la Banque Centrale, Micah Cheserem, est remplacé par Nahason Nyagah,28
27 Le gouvernement en profite également pour écarter les hommes trop proches à son goût du DP. Fin avril 2001, la presse relatait des pourparlers entre le DP et R. Leakey, le boss de la Dream Team. Bien qu'ancien membre de Sajina, R. Leakey aurait rassemblé en 1992 des fonds pour la campagne présidentielle duDP. Ancien directeur de la Kenya Retirements Benefit Authority, il est le fùs de Jeremiah Nyagah, ancien ministre et le frère du ministre de la redistribution des terres, Joseph Nyagah.

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probablement beaucoup moins enclin à pratiquer un contrôle monétaire strict tel que l'avait fait M. Cheserem.29 N. Nyagah se voit adjoindre un secrétaire adjoint I<alenjin, Edward Sambu. Courant 2002 néanmoins, les relations avec les bailleurs de fonds semblent se réchauffer, un représentant du FMI venant en visite en avril. Le gouvernement a en effet réalisé deux avancées: le rejet de la Donde Bill (à laquelle le FMI s'opposait fermement) mais également un pas vers la revitalisation de la I<ACA. En effet, fin mars, l'Attornry General publiait deux projets de loi relatif à la lutte contre la corruption qui allaient être soumis au vote: la Comtption Control Bill, qui comprend la remise en place de la I<ACA, et la Public OfficersEthics Bill. Le vote de ces deux lois est actuellement la condition sine qua non posée par le FMI à la reprise de l'aide. Ainsi, quasiment libéré des orientations imposées par les bailleurs, le gouvernement s'est attaché en 2001 à reprendre en main les grandes entreprises publiques. 2.2. Accroître la main-mise sur les ressources publiques

Dans sa quête de ressources, le pouvoir s'est séparé des directeurs indociles, comme celui du National Securi(y Social Fund. Surtout, il s'attèle à garder le contrôle des grandes entreprises publiques, en suspendant les programmes de privatisation (Telkom Ke'!)!a)et de restructuration (KPLC) et en y plaçant des hommes à même de préserver ses intérêts. 2.2.1. Le report de la privatisation de Telkom Après l'annonce faite par le gouvernement en décembre 2000, sous la pression des bailleurs de fonds qui vehaient de suspendre leur aide, de la vente de 39 alade ses parts dans Telkom Ke'!)!a,les négociations avec le Mount Kef!YaConsortium (MIZC) sont néanmoins suspendues un an plus tard sur décision du pouvoir. Malgré les retards accumulés, le processus était relativement avancé. Certes, le gouvernement kenyan n'obtiendrait pas les 500 millions de dollars souhaités mais le MI<C avait accepté de nettement

29

Il avait permis à l'inflation kenyane de tomber en dessous des deux chiffres et de refaire la réputation d'une banque centrale détruite par le scandale
Goldenberg.

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accroître son offre, de 240 millions initialement à 350 millions. Le jeu en valait la chandelle: 49 °10de Telkom Ketrya, cinq années de monopole sur les lignes fixes de Nairobi et 60 °10 des parts de l'opérateur de téléphonie mobile, Safaricom. Pour autant, depuis le départ, le gouvernement s'est employé à compliquer le processus, recherchant à le faire définitivement échouer fin 2001. En juillet, les négociations initiées depuis six mois sont stoppées, le gouvernement ouvrant des pourparlers avec l'entreprise égyptienne, Orascom.Cette dernière ne pouvant faire une meilleure offre que MI<'C, les négociations sont reprises mais cette fois au point de départ car l'équipe remplaçant celle de R. Leakey, conduite désormais par Esther I<oimett, dit souhaiter développer une nouvelle approche. En septembre, le gouvernement impose une nouvelle clause à la poursuite des négociations: l'envoi d'une mission dans les différentes entreprises membres du consortium pour enquêter sur leur surface financière. Le rapport jugeant de leur manque de capacité, la privatisation est stoppée en décembre 2001. Cette halte à la privatisation témoigne des réticences du pouvoir à se séparer d'une des entreprises publiques les plus profitables. Il semble désormais vouloir passer un contrat de gestion avec un opérateur plutôt que de la vendre. La privatisation a surtout été altérée par la volonté du gouvernement de préserver les intérêts du pouvoir face à ceux des I<.ikuyus. En effet, bien que le MI<'C soit formé d'entreprises étrangères, Econet (Zimbabwe), l'actionnaire majoritaire, Eskom Enterprises (Afrique du Sud) et KPN TelecomNV (pays-Bas), le consortium est caractérisé par une forte présence d'hommes d'affaires et de personnalités kikuyus. 2.2.2. Les Juttes d'influence au sein du secteur énergétique Le remplacemen t de cinq responsables de l'Electri(;iry RegulationBoard (ERB) en l'espace de trois mois (entre mai et juillet) a suscité un conflit entre la Banque mondiale et le ministre de l'Énergie, Raila Odinga. Cette immixtion de l'État viole l'indépendance de l'ERB, dont la Banque Mondiale a fait la condition à son financement du programme de réforme du secteur énergétique. Ces limogeages s' expliquen t en partie par les résistances des dirigeants de l'ERB à la volonté de Samuel Gichuru, le directeur de la I<'PLC, d'obtenir une baisse du prix de l'électricité que lui vend KenGen auprès de laquelle la I<.PLC est fortement 22

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endettée.3D Plus vraisemblablement, le Président de l'ERB et son secrétaire ont été à plusieurs reprises changés, soit parce qu'ils nommaient des membres qui ne convenaient pas au pouvoir, soit parce qu'ils s'opposaient aux nominations faites par le ministère. Sur fond de protestation de la Banque mondiale, les nominations se voient opposer le ministre de l'énergie, R. Odinga, au lobby kikuyu au sein du secteur énergétique, regroupé derrière Samuel Gichuru. Depuis son entrée au gouvernement, Raila Odinga a des relations difficiles avec S. Gichuru et le Secrétaire Permanent à l'Énergie, Wilfred Mwangi, proches du ministre et secrétaire général de la I<AND, Joseph lZamotho, un des rivaux de R. Odinga. En effet, R. Odinga souhaiterait coopter certains Luo au sein du secteur énergétique. Également, les flls du Président D. arap Moi cherchent à mettre la main sur les marchés du secteur énergétique qui sont la chasse gardée de H. l<iplagat et de N. Biwott tant que S. Gichuru est en place. 2.2.3. La quête d'institutions publiques bancaires dociles Le pouvoir dans le secteur bancaire vise à disposer d'institutions dociles en vue des dépenses électorales. La Kenya Commercial Bank (IZCB), la plus importante banque d'Afrique de l'Est, est reprise en main. La décision du gouvernement de vendre 35 ala de ses parts est suspendue, l'argument étant de disposer de temps pour évaluer les impacts de l'exercice de restructuration mené par le managing director, Gareth George. Certes, les conservateurs de la I<AND ne sont pas parvenus à se séparer de G. George, nommé l'an passé par Richard Leakey pour assainir cette banque. S'il peut sembler un obstacle au pouvoir de par sa tendance à gêner certaines personnalités influentes en réclamant les 21 milliards de shillingsde dettes non-remboursées à la lZCB, il reste néanmoins le garant de la stabilité de cette banque dont il est parvenu à réduire de deux milliards de lZSh le déficit. En revanche, étant le principal actionnaire de la lZCB, le gouvernement kenyan a modifié en mai 2001les conditions d'élection des directeurs pour y
30 KPLC est une entreprise qui s'effondre: elle réalise 75 °10de pertes en plus par rapport à l'année précédente. En mai 2002, le comité d'évaluation des entreprises publiques estimait que (( The power firm is in essence,insolvent and is surviving at the merry oj creditorsand the good will of the government». DailY Nation, 20/05/02. 23

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placer plusieurs de ses supporters manœuvre de Gareth George.

et circonscrire

la marge

de

2.2.4. La nouvelle perte de crédibilité du National Social Security Fund (lVSSF) : Je licenciement de los KonzoJo J os I<onzolo est démis de ses fonctions à la tête du NSSF en mai 2002. De par sa volonté de rendre un peu de sa crédibilité à cette institution en perdition, J. I<onzolo a initié depuis sa récente arrivée de profondes réformes, notamment en ce qui concerne le retard de paiement des retraites, faisant passer les arriérés de 700 à 400 millions de I<Sh. Sa volonté réformatrice s'est traduite par un contrôle plus étroit de l'allocation des ressources financières du Fonds. En effet, dans les années quatre-vingt-dix, d'importantes sommes ont été siphonnées par des hommes du pouvoir ou qui en sont proches via des méthodes diverses: achats par le NSSF de terrains surévalués, investissements douteux dans le secteur bancaire et projets immobiliers contestables. Le licenciement de J.I<onzolo est notamment lié à sa réticence à allouer à Cyrus Jirongo, ministre du Cabinet Présidentiel, les cent millions de shillingsqu'il réclame au NSSF pour le projet immobilier de South B à Nairobi. J. I<onzolo s'était également récemment attiré les foudres du gouvernement en demandant des réformes au sein de la National Bank où le NSSF en détient 48 °10des parts. Son licenciement est une manière pour le gouvernement de débloquer à nouveau les coffres du NSSF, d'autant que le remplaçant de J. I<onzolo, Ben Mtweta, est un proche du pouvoir. En plus de remettre la main sur les entreprises publiques, le gouvernement parachève sa quête de ressources en orientant le secteur agricole au mieux de ses intérêts financiers mais également politiques. 2.3. Les réformes agricoles

Dans leur course aux voix et aux ressources en vue des élections, la classe politique ne peut se désintéresser de ce secteur en crise en raison de la faiblesse des cours des denrées: il est le premier contributeur à l'économie kenyane et surtout l'employeur d'une forte proportion de la population (70 °10des électeurs du pays sont soit agriculteurs, soit indirectement liés au secteur).

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2.3.1. La filière du sucre soumise aux pressions politiques En soutenant le vote du Sugar Act, la I<ANU a tenté de se rapprocher des planteurs des provinces de Nyanza et de l'Ouest confrontés à des situations extrêmement précaires liées à la fois à la mauvaise gestion des compagnies sucrières, qui ne les paient qu'après de longs délais, et aux importants coûts de production. Afin de s'octroyer le soutien de ces 16 % de la population, la lZANU a milité pour la Sugar Bill, votée en Décembre 2001. Cette loi décharge les fermiers d'une forte proportion de leurs coûts, les frais de récolte de la canne et de son transport étant dorénavant assurés par les meuniers; elle impose également aux meuniers de verser des pénalités en cas de retard de paiement, comme cela est le cas dans le secteur du thé. Les meuniers perdent aussi leur surreprésentation au KetryaSugar Board. Sur les 11 membres, sept seront désormais des planteurs. Néanmoins, sous la pression du lobby des meuniers et de politiciens, le gouvernement faisait à moitié machine arrière un mois après l'entrée en vigueur, le 1er avril 2002, du Sugar Act. Début mai, le ministre de l'Agriculture, B. Godana, proposait une nouvelle loi, ôtant aux fermiers leurs gains en matière de représentation. Sous pression des patrons-politiciens, le pouvoir a également procédé au changement de directeur de la Mumias Sugar Compatry,la plus performante des compagnies du secteur.31 Errol Johnson, le directeur de Mumias, souhaitait en effet soumettre la Busia Sugar Compatry à un audit avant de continuer à la financer, ce qui a fortement déplu aux politiciens lZANU locaux. En effet un arrêt des financements de Mumias signifierait la fin de toute perspective de développement de la compagnie de Busia. Bien qu'officiellement crée en 1991, l'usine n'a pourtant jamais été construite. 2.3.2. Le National Cereals and Produce Board (NCPS) Le pouvoir s'est généreusement investi, via le NCPB, dans la filière du maïs, à la fois en raison de la crise qui y perdure, mais également devant le caractère hautement politique du secteur où de nombreux politiciens tant du pouvoir que de l'opposition sont présents et en tirent leurs ressources économiques et électorales. En
31 De toutes les compagnies sucrières, seules trois sont performantes: Mumias, Chemelil et South Nyanza Sugar Compa1!J. considérées

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raison des faibles cours et de la récolte très importante, les fermiers de la province de l'Ouest et de la Vallée du Rift sont contraints de vendre leur production aux usines et intermédiaires à environ 400 I<.sh le sac de 90 kg, soit 200 I<'Sh en dessous du coût de production. Dès octobre, les fermiers de Trans-Nzoia multipliaient les menaces de boycott de production pour 2003 et demandaient la démission du ministre de l'agriculture, B. Godana, qui refusait que le NCPB achète la production comme il l'avait fait l'année précédente. Devant la colère des exploitants du maïs mais aussi confronté à la récupération de la crise par les politiciens de l'opposition, le gouvernement accepte en octobre l'achat par l'État d'une partie de la production de la Vallée du Rift, à un prix extrêmement généreux de 1000I<'Sh l'unité. Fin 2000, de longues fties d'attentes de camions se sont créées devant les dépôts du NCPB de la province, occasionnant la grogne des fermiers et des transporteurs. En revanche, lorsque la crise du maïs se pose de la même manière en Ukambani en février 2002, le gouvernement refuse de céder, laissant ainsi les silos kamba gagnés par de nombreuses maladies (peste du maïs notamment). 2.3.3. Les dessous financiers et politiques de la Coffee Bill La filière du café a également été mise sur l'agenda politique, la conclusion en étant le vote de la Coffee Bill fin novembre et le remplacement du directeur du CoffeeBoard of Ke'!)la (CBI<'). La loi donne enfin la possibilité aux fermiers de se faire entendre lors des élections des représentants au CBI<', qui ont eu lieu le 14 mai 2002. Elle vise en théorie à réformer ce secteur en crise, où les planteurs sont confrontés à la corruption et à la mauvaise gestion des coopératives ainsi qu'à l'existence de quasi-cartels incluant des personnalités politiques. Son innovation majeure est la privatisation de la commercialisation du café à compter du 1er avril 2002, supprimant ainsi le monopole détenu par le CBI<', devenant désormais un simple organe de régulation du marché. Les fermiers doivent donc désormais choisir leur agence de commercialisation. En réalité, cette privatisation de la vente du café va surtout profiter à quelques gros commerçants du secteur qui militent depuis des années pour une telle décision. Libéraliser est, dans certains secteurs, un moyen efficace pour la I<ANU de consolider les pouvoirs existants, ses hommes pouvant ainsi investir de plus en 26

KENYA

plus dans le secteur privé, se prémunissant alors en partie des risques de dépossession liés aux changements de régime. De surcroît, la commercialisation du café est un businesslucratif puisque les agences empochent 1 % du montant des ventes. Ainsi, depuis le vote de la loi, les concurrences entre I<ikuyu et IZalenjin pour prendre le contrôle de la commercialisation se sont attisées, entre notamment la KetryaPlanters CooperativeUnion (IZPCU), menée par le I<ikuyu C. I<irubi, et la Co-operativeBank of Ketrya du neveu de D. arap Moi, Hosea I<iplagat. Principal gérant des usines de conditionnement, la IZPCU s'est battue pour être autorisée, en mars 2002, à vendre sa production. Mais, la CBIZ, le principal financier du secteur caféier, lui fait de la concurrence. La CBIZ a notamment permis aux planteurs des provinces Centrale et de l'Est de légaliser leurs deux agences de marketing en leur avançant les fonds nécessaires. Via cette libéralisation, le pouvoir essaie de tirer des ressources supplémentaires pour ses hommes mais également d'affaiblir les I<ikuyu, Embu et Meru, les principaux producteurs de café et bastions des partis d'opposition, en leur ôtant une partie des profits du secteur. C'est également dans cette perspective d'affaiblissement de l'opposition via celui de la filière du café que l'on peut interpréter le détournement par le pouvoir des fonds du Stabex destinés aux cultivateurs de café.32 2.3.4. Tentative de main-mise sur les devises de l'horticulture Si dans les autres filières le gouvernement se voit contraint d'intervenir en raison des crises, c'est en revanche de son propre chef qu'il essaie de s'investir dans le secteur horticole, désormais le premier fournisseur de devises à l'économie kenyane. Le gouvernement souhaite évidemment retirer plus de ressources de ce riche secteur qui draîne plus de 49 millions de dollars par an. En octobre 2001, il a ainsi annoncé son intention de renforcer les attributions de l'office étatique de régulation du secteur, la HortÙ'Ultural Crops Development Authoriry (HCDA), en pure contradiction de sa politique agricole qui vise justement à limiter les fonctions de ces organes. Cette loi rendrait la HCDA responsable du contrôle de ce secteur en terme de qualité, d'emballage, de
32 Accordée en 1994 par la Commission Européenne pour aider les planteurs caféiers, la somme versée est toujours dans les caisses de la CBl<- ou semble avoir été budgétisée pour d'autres postes (pour la l<-WSnotamment). 27

L'AFRIQUE ORIENTALE. ANNUAIRE 2002

stockage et de transport. Si le gouvernement présente cette initiative comme un moyen d'enrayer les faillites qui touchent les nombreuses petites entreprises horticoles, le secteur a démontré l'inutilité de cette mesure. Il s'autorégule correctement si l'on en juge selon le boom qu'il connaît. La création de la HCDA signifierait surtout pour les horticulteurs des coûts supplémentaires

puisqu'une

taxe sur les exportations

de 1 %

serait instituée pour

financer la HCDA

et irait donc dans les caisses du pouvoir.

2.3.5. L'appétit continuel des gouvernants pour les forêts Alors que la déforestation est devenue un problème

extrêmement critique (seulement 1,6 % du territoire reste boisé),
elle s'accélère néanmoins avec l'approche des élections. À la mioctobre 2001, I<atana Ngala, ministre de l'Environnement, annonçait le déclassement (et donc le possible lotissement) de 170 000 acres supplémentaires, visant officiellement à la construction d'institutions publiques et d'établissements humains pour les victimes de clashesethniques. Surtout, à la mi-février 2002, le Président Moi annonçait un processus d'enregistrement de toutes les terres allouées. Cette action vise à légaliser les allocations frauduleuses qui se sont déroulées ces vingt dernières années au profit de personnalités d'affaires et politiques proches du pouvoir. En effet, toutes les «ventes» n'ont pas été enregistrées et sont donc illégales: seuls 167 000 acres des 879 000 alloués ont été officiellement répertoriées. Le Président D. arap Moi anticipe en fait le probable vote d'un nouveau Forest Act qui donnerait au Parlement seul, le pouvoir d'allouer des terres. Cette décision vise à protéger les acquis des principaux bénéficiaires de cette pratique, à la tête desquels le Président Moi dans le Trans-Mara et Joseph I<amotho dans la forêt de I<arura. Ces pratiques conduisent à la détérioration de l'économie mais également à l'expression par la population de forts mécontentements.

28

KENYA

3.

CRISE ÉCONOMIQUE, PROTESTATIONS SOCIALES ET VIOLENCE

Si la situation au niveau macro-économique ne subit pas une forte dégradation, la gravité de la récession que connaît le pays perdure. Sur fond d'approche des élections et d'un gouvernement passif quant à la satisfaction des revendications, les colères se libèrent. Comme à la veille des élections de 1997, les classes moyennes ont tenté de se faire entendre, en multipliant notamment les appels à la grève. Un autre moyen d'expression, la violence, a également été utilisé, en réaction à l'attitude d'un gouvernement qui à la fois fait le minimum pour la contenir quand il ne tente pas de l'attiser pour en tirer électoralement parti. 3.1 Un équilibre macro-économique précaire

Le gouvernement s'attèle d'autant plus à prendre le contrôle des ressources sur lesquelles il a un pouvoir (agriculture, banques et entreprises publiques) que la crise du secteur privé se poursuit. Pour autant, le l<.enya ne subit pas une récession aussi forte que celie annoncée par différents experts à la suite du gel de l'aide internationale. Certes, la suspension des crédits (dont une partie avait été budgétisée) a obligé le gouvernement à emprunter de manière importante sur le marché domestique, via l'émission de bons de trésorerie long terme, creusant ainsi la dette étatique. Pour autant, les indicateurs macro-économiques ne subissent pas de réelle détérioration. Si la croissance économique ne satisfait pas les prévisions gouvernementales (de 2 0/0), elle atteint néanmoins les 0.8 0/033 grâce à une reprise de l'agriculture. Les agrégats monétaires, qui étaient censés le plus souffrir de la suspension de l'aide, se maintiennent. L'inflation continue de régresser, de 5.8 010 2000 à en 1 010 en 2001.34 Le shilling et les taux d'intérêts sont restés relativement stables. Ainsi, même si la situation économique reste mauvaise, le l<.enya parvient à maintenir une sorte d'équilibre macro-économique où la reprise de l'agriculture compense la crise que connaissent les secteurs industriel et tertiaire.

33 34

Central

Bank of I(enya,

MonthlY EconomÙ' Review, janvier 2002.

Intelligence

Unit, Kenya Country Report, février 2002, p.l O.

29

L'AFRIQUE ORIENTALE. ANNUAIRE 2002

3"},,},,

La relance fragile de l'agriculture

Le secteur agricole a bénéficié d'un essor lié à la fin de la sécheresse qui l'avait durement touché en 2000. La production de thé a connu une hausse de 25 °/0 et la récolte de maïs a surpris par son importance. Pour autant, la persistante faiblesse des cours empêche le secteur agricole de quitter sa situation précaire. Le cours international du café, déjà bas en 2000, a connu cette année une baisse de moitié. Cette chute vertigineuse des cours depuis 1999 renforce la tendance initiée à la fin des années 90 du IZenya à produire de moins en moins de café.35 Parallèlement, le boom de la production de thé est annulé par la faiblesse des cours, les importations en valeur étant similaires en 2000 et en 2001. Le bilan est néanmoins satisfaisant au sens où la demande de thé a été affectée depuis le 11 septembre et le conflit commercial avec l'Égypte. En effet, le Pakistan, l'Afghanis tan et l'Égypte sont respectivemen t les trois plus gros acheteurs de thé kenyan (Plus de trois-quarts de la production locale). Si la demande pakistanaise n'est pas affectée, celle de l'Afghanistan s'est en revanche effondrée. Quant à l'Égypte, le conflit commercial l'opposant au IZenya a temporairement gelé les exportations kenyanes. La faiblesse des prix a également posé des problèmes quant à la vente de la production record de maïs. En fait, seule l'horticulture reste épargnée par la crise. Certes, le secteur n'est pas à l'abri des turpitudes: il est confronté à l'imposition de certaines normesqualité par l'Union Européenne, son principal marché à l'exportation, que ce soit en matière de conditions de travail de ses 40 000 employés directs ou de protection de l'environnement, et aux expectatives d'acheminement de la production de fleurs après l'arrêt des vols de Swiss Air et Sabena. Pour autant, le IZenya est devenu en 2001 le premier exportateur mondial de fleurs, devant Israël. Les fleurs coupées, principalement les roses, ont permis à l'horticulture de prendre la première place des fournisseurs de devises au pays. La reprise agricole est en revanche annulée par la crise des autres secteurs. Le secteur industriel licencie massivement. En juin 2001, la Ke'!)a Assodation of Manufatturers estimait que sur les deux
35 En 1999 / 2000, le Kenya produisait environ 100 000 tonnes de café, contre environ 50 000 tonnes en 2000/2001. op. dt. p.22.

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millions d'employés que compte le secteur, 1600 perdaient leur emploi chaque jour depuis le début de l'année. Le tertiaire n'est pas en reste. 3.1.2. La crise du tertiaire En ce qui concerne le tourisme, les tendances à la hausse enregistrées au premier semestre (+1,9 %),36 et ce malgré la réintroduction du visa en février, sont in fine contrecarrées à la suite du 11 septembre. Ce sont surtout les secteurs bancaire et financier qui souffrent. La faiblesse du secteur privé se traduit premièrement par l'affaiblissement du Nairobi Stock Exchange (NSE) toujours en perte de vitesse depuis deux ans. Malgré l'introduction en septembre d'une compagnie telle que Mumias Sugar censée donner un nouvel élan, peu de liquidités transitent sur le marché en raison de l'approche des élections. Quant au secteur bancaire, il a vu son activité perturbée par l'entrée en vigueur en août 2001, après l'accord Présidentiel, du Central Bank of KenyaAct 2000, plus connu comme la Donde Bi/~ visant à réguler les taux d'intérêts. Cette loi restreint la marge de manœuvre des banques puisqu'elle fixe les taux d'intérêts à un maximum de quatre points au dessus du taux de la Y-Bill (prêts à trois mois). Visant à rendre le crédit moins onéreux au secteur privé ~es taux d'intérêt passeraient sous la barre des deux chiffres), elle s'est avérée une menace pour les Banques qui tirent 70 % de leurs profits des revenus des intérêts, surtout les petites banques qui ont peu de produits bancaires non liés aux intérêts à offrir. Le gouvernement y était également opposé puisqu'elle donnait au parlement un droit de regard sur la politique monétaire. Dès août, les banques ont donc quasiment arrêté de prêter et ont lancé un recours auprès de la Haute Cour de Justice pour faire invalider cette loi jugée comme un retour au contrôle des prix. La loi se voit annulée sur décision de justice fin janvier 2002, son caractère rétroactif ayant été jugé inconstitutionnel. Mais à la miavril, alors qu'Amos Wako annonçait devant le parlement le rejet conf1tmé du Donde Bill, il publiait le même jour une loi relative aux taux d'intérêts, relançant ainsi une bataille que se livrent le gouvernement et certains parlementaires depuis deux ans. Il s'agit d'une décision visant à faire plaisir au FMI, dont la venue était
36 Intelligence Unit, Ke'!)!o Country Report, November 2001, p. 8.

31

L'AFRIQUE ORIENTALE. ANNUAIRE 2002

prévue pour la semaine suivante. Cette nouvelle loi tire un trait sur les aspects polémiques du Donde Bill puisque le contrôle des taux disparaît et le parlement n'a plus de pouvoir sur la politique monétaire. La Central Bank of Ketrya ayant intenté une nouvelle action en justice, cette nouvelle loi ne pourra être votée avant fin juillet 2002, date du jugement de la Haute Cour. Pour autant, ces batailles sont loin de toucher au cœur du problème d'un secteur menacé par le montant des dettes douteuses qu'il a allouées. En 2001, les mauvaises dettes représentent, selon la banque centrale,

près de 40 % des emprunts octroyés et les chiffres semblent de
surcroît sous-estimés37. Les petites banques sont d'autant plus menacées qu'elles ont de moins en moins d'argent sur les comptes, ce qui les obligent à augmenter leurs taux et les rendent ainsi encore moins attractives. Parallèlement, des fusions entre elles sont difficilement envisageables vu leurs mauvaises postures. L'année 2001 a ainsi été marquée par la multiplication des crises de liquidités rencontrées par les petites banques, dont l'Euro Bank (finalement déclarée insolvable), de la Delphis Bank et de la Devna .Bank, qui se retrouvent dès juin sous contrôle de la Banque Centrale.

3.2.

Une classe moyenne en colère: les protestations enseignants et des professions médicales

des

Le sérieux mécontentement des classes moyennes est illustré par la multiplication des manifestations et menaces de grève. L'ensemble des classes moyennes a vu ses conditions de vie fortement se dégrader dans les années quatre-vingt dix. Mais, comme en 1997, ce sont les enseignants qui se mobilisent à partir d'octobre 2001 ainsi que le personnel médical à partir de février 2002. Une raison à cela: la présence dans leurs corps de métier des seuls syndicats qui fonctionnent réellement et une forte syndicalisation de ces personnels. Les menaces de grève lancées dans les deux secteurs sont en fait le prolongement des promesses faites par le gouvernement il y a cinq ans et qui n'ont pas été tenues. Les infirmières tout comme les enseignants avaient chacun revendiqué en 1997 des améliorations de leurs conditions de travail, notamment salariales, et avait lancé des grèves qui avaient contraint le gouvernement à céder en partie.
37 Intelligence Unit, Ke1ryo Country Profile 2001, December 2001.

32

KENYA

À la suite de leurs longues grèves de huit semaines en 1997 qui avaient engendré un chaos dans le secteur hospitalier, les infirmières avaient obtenu des promesses de revalorisation de leurs grades et de leurs salaires ainsi qu'une aide au logement, toujours non-transcrites dans les faits. La goutte d'eau a été la décision du gouvernement, en février 2002, de doubler les salaires des médecins et des dentistes et de fortement augmenter les salaires des fonctionnaires de hauts rangs alors que rien n'a été fait pour le personnel médical qui représente 90 °10des employés du secteur. Il en de même pour les enseignants. A la suite de leur grève en 1997, ils avaient obtenu une augmentation salariale comprise entre 150 et 200 °10.Le gouvernement et les syndicats s'étaient mis d'accord sur un paiement pr<?gressif, étalé en 1997 et 2001. Mais ils n'ont reçu que la moitié des augmentations promises. Face aux menaces de grèves des deux corps de métier, le gouvernement a adopté une ligne dure. Sa position est simple: la situation économique ne permet pas d'envisager des hausses de salaire comme promis, d'autant plus que les enseignants coûtent déjà très cher.38 Dès lors, le gouvernement répond par la menace de licenciement. Néanmoins, fin avril2002, le gouvernement lâche du lest. En échange du retrait de leur grève, les infirmières se voient accorder des hausses de leurs allocations qui, même si elles ne sont pas à la hauteur des revendications, mettent un terme au conflit. Le gouvernement revitalise également le Teachers Service Remuneration Committee, qui avait déjà négocié les questions salariales avec les enseignants en 1997 et qui vise cette fois à relancer des négociations bloquées. Après l'annonce du gouvernement fin mai d'allouer dix milliards de I<Sh supplémentaires, les enseignants remettent la grève à plus tard et acceptent de discuter avec le nouveau comité. 3.3. Les violences

Les violences ont, comme les années précédentes, touché les habitants du Nord du pays, spécialement les pasteurs. Elles sont issues de tensions plurielles, à la fois ethniques, territoriales et
38 Le gouvernement via son ministre de l'Education, Henry Kosgei, a mis en avant la place qu'occupe déjà les salaires des enseignants dans le budget éducatif (80 %). 33

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économiques, complexifiées par la participation d'acteurs issus des pays voisins qui ont à plusieurs reprises organisé des attaques. Cette année, les grandes villes ont également été concernées par des manifestations de violence. Si ces tensions ont des explications multiples, les politiques ont vraisemblablement une responsabilité. 3"3,,1,,Le Nord: vols de bétail et tensions ethniques39 Comme les années précédentes, différents conflits très meurtriers mettent en scène les habitants du Nord du pays. Aux zones frontalières, des raids visant à voler du bétail ont été organisés, vraisemblablement par les Merille éthiopiens en février 2001, causant 80 décès, et lors du mois de décembre dans le district du Turkana, par des I<.aramojong, faisant 53 morts. En septembre 2001, des affrontements meurtriers se sont également déroulés entre pasteurs Turkana et Toposa à la frontière soudanaise. La répétition des vols de bétail et des violences a conduit le Président D. arap Moi, en accord avec ses voisins, à fermer au début de l'année la frontière avec l'Éthiopie (réouverte en août) et à interdire en juillet le commerce avec la Somalie, portant un coup dur aux Meru, les principaux producteurs de khat, même si l'interdiction est levée en novembre. Vols de bétail, tensions ethniques et question d'accès à l'eau et aux pâturages ont également conduit à des affrontements dans la région de Moyale. Notamment, des raids Samburu perpétrés en février ont causé la mort de trente Borans et le vol de 1500 têtes de bétail. Dans la ré~on Marakwet, les attaques Pokot en mars ont fait soixante morts. Egalement, le bilan des affrontements ethniques en mai entre I<isii et Maasai à la frontière des districts de Trans Mara et Gucha est de vingt morts. Le district de la Tana River (province de la Côte) a subi plusieurs mois de violence à partir de février 2001, opposant les fermiers Pokomo aux pasteurs Wardei et Orma. Le conflit porte sur l'accès aux eaux de la Tana River et aux pâturages: les pasteurs accusent les fermiers de les en empêcher; les Pokomo quant à eux accusent les pasteurs de violer leurs propriétés et de détruire leurs cultures. Jusque là, la co-existence pacifique avait prévalu, les
39 Pour une analyse plus détaillée de ces tensions, voir dans ce volume les articles de J. Galaty et J. Huchon.

34

IŒNYA

conflits, notamment ceux liés à la sécheresse, étant résolus via les groupes des aînés. L'élément déclencheur a été l'annonce par le DistrÙ'!Commissionerdu lancement d'un processus d'adjudication de terres, privatisation qui menacerait les pasteurs puisqu'elle restreindrait encore plus leur accès aux ressources jusque là partagées. Si l'équilibre entre les communautés a toujours été précaire, il est en fait détruit par l'attitude des politiciens locaux. L'adjudication des terres vise surtout à vendre les plages que différentes personnalités souhaitent acquérir. Le processus a été lancé sans consultation des groupes traditionnels malgré la prolongation du conflit. Enfin, dès août, les politiciens locaux ont demandé l'intervention de D. arap Moi qui s'y est refusé, même s'il est contraint d'y venir début 2002. Les affrontements se sont traduits par la destruction de centaines de matryattas, des vols et destructions de bétail et le décès de cent huit personnes. La police a vraisemblablement pris part aux affrontements, conduisant au transfert de tous les policiers originaires de la zone. Les homeguards ont été temporairement désarmés puis réarmés sur ordre de Moi face à la dégradation de la situation et aux demandes Pokomo, malgré la forte présence militaire. 3"3,,2,,Nairobi,," les violences de Kariobangi et Kibera Des affrontements ont eu lieu au sein du plus grand bidonville de Nairobi, I(ibera, de début novembre à la mi-décembre 2001. Ils relèvent d'un conflit entre propriétaires et locataires, auquel s'ajoute une indissociable dimension ethnique40, dans un quartier qui de surcroît est confronté à la question brûlante de la propriété foncière et qui revêt une grande importance électorale pour Raila Odinga41 et la «New IZanu ». Le 31 octobre, le Président Moi se déplaçait à lZibera et, lors de son discours, reprenait un thème cher à Raila Odinga, les questions de propriété et de loyer à lZibera. En rappelant l'appartenance des terres au gouvernement, ôtant ainsi toute légalité aux propriétaires et toute légitimité aux
4()

Les propriétaires sont principalement Kikuyu et Nubiens et réputés pro-DP, et les locataires, Luo et Luhya, réputés pro-SDP. Prendre cause pour une baisse des loyers revient à prendre cause pour les Luo et Luhya. Il est MP de la circonscription de Langata, dont la majorité de la population est formée d'habitants de I(ibera. 35

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loyers perçus, il incitait à une obligatoire baisse des loyers. À partir de la fin octobre, les tensions mon ten t entre propriétaires et locataires. Les plus importantes manifestations de violence se produisent fin-novembre, début décembre.42 À partir de mars 2002, des règlements de compte sanglants se sont déroulés entre la secte kikuyu des Mungiki et un groupe de vigilants de I<ariobangi, les Talibans. Début mars, une attaque organisée par 300 jeunes Mungiki visant les Talibans, accusés d'avoir tué quelques jours plus tôt deux Mungiki, entraîne la mort de vingt personnes à I<ariobangi North.43 3"3,,3,,La destruction des kiosques de .Mombasa Fin décembre 2001, S. Nassir, suivi de Reuben Rotich, le Mombasa DistrÙ1Officer,ont lancé un programme de destruction des 15 000 kiosques que compte la ville. Sa mise en pratique a poussé les vendeurs et propriétaires des kiosques à ériger une barricade sur la route de l'aéroport et sur la voie ferrée, le long desquelles les kiosques sont également détruits. Un groupe s'en est pris à une équipe de démolition et les tirs de la police ont causé un mort. Les actions de S. Nassir ont été vivement critiquées. Il est accusé d'usurper les pouvoirs du Town Council. Certains voient dans ses actions une manipulation à visée électorale. En effet, les propriétaires de kiosques sont principalement des personnes issues de l'intérieur du pays, qui soutiennent le rival de S. Nassif, Najib Balala, ancien maire de Mombasa. Si les arguments de S. Nassir son t de vider les rues des kiosques illégaux et des dealers de drogues, il semble que les kiosques dans la vieille ville appartenant aux Somalis soient épargnés. Surtout l'illégalité est loin de toucher tous les kiosques puisqu'ils ont en général payé entre 5000 et 20 000 shillingsde taxes à la mairie pour s'installer. La venue de D. arap Moi pour les festivités du nouvel an et l'impopularité de cette mesure ont conduit S. Nassir à y mettre une halte temporaire.

42 43

Pour davantage de détails, voir l'article de M.A. Goux dans ce volume. Pour davantage de détails, voir l'article de H. Maupeu dans ce volume.

36

KENYA

4.

KENYA ET RELATIONS

INTERNATIONALES

Nous retiendrons deux faits marquants dans le flot de relations bilatérales et multilatérales que le IZenya entretient, tant sur les plans diplomatique, commercial, économique, que politique ou social: l'achèvement de la mise en place des institutions de la Communauté Est-Africaine et les conséquences des événements du 11 septembre. 4.1. Inauguration de la Communauté Est-Africaine (CEA)

La dernière étape du processus formel d'institutionnalisation de la Communauté est-africaine44 a été achevé. Le 29 novembre 2001, l'Assemblée législative est-africaine et la Cour de Justice estafricaine étaient inaugurées à Arusha. Auparavant, en janvier 2001, avaient eu lieu le premier Sommet, en la présence des trois présidents des pays membres, et le premier Conseil des Ministres, présidé par les trois ministres en charge de la coopération régionale. Cet achèvement du processus d'institutionnalisation a surtout été marqué pour le I<enya par la question de la représentation des femmes au Parlement. Si la Tanzanie et l'Ouganda ont respecté les obligations en la matière (un tiers des sièges doivent être alloués à des femmes), le I<enya a choisi de passer outre. Le choix des neufs représentants kenyans s'est fait en fonction de critères politiques (les partis politiques seront représentés en fonction de leur force au parlement45) et géographiques. Seules deux femmes ont été nommées, le Dr Margaret I<amar (I<ANU), la femme de N. Biwott, et Rose Waruhiu (DP), une ancienne MP, provoquant la colère de certaines femmes politiques et associations féminines kenyanes. La formalisation de la CEA ne masque pas pour autant ses lacunes et les problèmes qu'elle rencontre. Déjà au niveau commercial,

44

Le 30 novembre 1999, le I<.enya, l'Ouganda et la Tanzanie créaient la Communauté est-africaine. L'objectif est d'approfondir la coopération entre les trois États-partenaires, le but final étant de créer une fédération politique. Les étapes transitoires sont censées être une union douanière, un marché commun et une union monétaire. Se référer à: M.H.Ongwenyi, L'inauguration de l'assemblée est-africaine: faut-il s'en réjouir? In: MAMBO!, 2001, vol2, n°1. Nairobi: IFRA. Sur les neufs sièges à pourvoir, 5 sont alloués à la KANU, 2 au D P, 1 au FORD-K et 1 au NDP. 37

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