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Agir ensemble dans un monde partagé

De
210 pages
Agir ensemble dans un monde partagé requiert que le lien social soit pacifié. Mais les différents registres de la cohésion sociale sont contradictoires en eux-mêmes et font l'objet de controverses et de disputes entre les différents acteurs de la société civile. Seul le registre politique peut réguler les conflits qui agitent la société. Mais le faire ensemble de façon participative et équilibrée nécessite que l'ordre politique soit démocratiquement établi. Or la démocratie ne fonctionne plus, et cela pour des raisons de fond...
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AGIR ENSEMBLE DANS UN MONDE PARTAGÉ
Lien social et démocratie

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Dernières parutions

Noël JOUENNE, La vie collective des habitants du Corbusier, 2005. Jean CANEPARO, Lignes générales, 2005. Dr Jacques HUREIKI, Humanités en souffrance à la Santé, 2005. Sylvain DUPED, Valeurs et constitutions européennes, 2005 Gérard CHEVALIER, Sociologie critique de la politique de la ville, 2005. François BÉNARD, Nous retournerons à l'école quand elle ira mieux!, 2005. Gaspard-Hubert LONSI KOKO, Un nouvel élan socialiste, 2005 Marie-Carmen GARCIA, William GENIEYS, L'invention du pays cathare, 2005. Daniel CUISINIER, Energie et transport, 2005. Cyril LE TALLEC, Les Sectes ufologiques 1950-1980, 2005. Henri GUNSBERG, L'Ogre pédagogique. Les coupeurs de têtes de l'enseignement, 2005. Michel ADAM, L'association image de la société, 2005. J.P. SAUZET, La personne en fin de vie. Essai philosophique sur l'accompagnement et les soins palliatifs, 2005; Victor COLLET, Canicule 2003. Origines sociales et ressorts contemporains d'une mort solitaire, 2005. <9L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8497-6 EAN : 9782747584975

Jacques LANGLOIS

AGIR ENSEMBLE DANS UN MONDE PARTAGÉ Lien social et démocratie

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Konyvesbolt
1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10214 Torino IT ALlE

OUVRAGES

DU MEME AUTEUR

Défense et actualité de PROUDHON Payot, 1976
Qu'est-ce que le pouvoir politique?

Anthropos,1982 Le mythe EDF l'Harmattan, 1992
La Juste Démocratie

l'Harmattan, 1995
Le libéralisme totalitaire

l'Harmattan, 2001 A paraître: Agir avec PROUDHON Chronique sociale de France

IN1RODUCTION Lien social et déréliction de la démocratie

représentative

Agir ensemble dans un monde partagé suppose que le lien social, lequel revêt plusieurs registres que nous examinerons, soit assuré de façon stable. Les conflits, inévitables, sont à réguler, ce qui implique de les laisser émerger et de permettre aux acteurs sociaux qui les véhiculent d'exprimer leurs conceptions des choses et leurs intérêts. C'est cela qui pose le problème de l'actuelle déréliction de la démocratie représentative. Car sans démocratie réelle, l'expression des forces sociales existantes est stérilisée et la mise en débat avec tous les acteurs concernés devient impossible. Après avoir fait en introduction le constat de l'impéritie des formes actuelles de la démocratie, le développement de cet essai servira à repérer les facteurs, registres, dimensions du lien social porteurs, ou non, ou de façon ambiguë, du vivre ensemble dans un monde partagé. On y verra que la cohésion sociale est problématique et que seul le registre politique peut réguler les choses, à condition qu'il soit correctement et démocratiquement déterminé. Restaurer le lien social partagé passe donc par la définition des principes, conditions et contenus d'une démocratie réelle. La critique de l'actuelle oligarchie représentative est fondée sur la recherche de l'agir ensemble dans un monde commun, oille lien social a une signification partagée par tous. Elle sera aussi fondée sur l'analyse des vices cachés et des perversions de la démocratie conçue au siècle des Lumières et actualisée par les pratiques d'aujourd'hui. Depuis belle lurette, la démocratie, le pont aux ânes des

tenants du libéralismefinancier, associéeaux « droits de l'homme»
et au WEB et monopolisée par les partis, ce qu'avait très bien analysé Hannah Arendt, ne fonctionne plus correctement Pourtant, les excités du réseau mondial Internet et du marché prétendent que la démocratie est désormais mondialisée et qu'alors il n'y a plus d'alternative car la fin de l'histoire et du politique est arrivée: la chute du communisme, symbolisée en 1989 par l'éradication du mur de BERLIN, montrerait que la démocratie et le marché

triompheraient et seraient l'horizon indépassable du genre humain. En sens inverse, les tenants du courant antimondialiste et certaines ONG luttent pour dénoncer l'absence totale de démocratie qui prévaut dans les soi-disant institutions internationales comme rOMC, la BIRD, le G8, le FMI. Les gouvernements ne seraient convaincus que des bienfaits de la marchandisation des hommes et de la planète et, bien que légalement élus, ne seraient que les valets des firmes transnationales. Parallèlement, les USA veillent exporter dans le Moyen-Orient et partout cette forme banqueroutière de la démocratie. On peut commencer par le constat de la situation réelle des prétendues démocraties: aux USA, lors des dernières présidentielles de novembre 2000, on ne peut qu'enregistrer les faits indubitables suivants :
Au bas mot, 15 % de non-inscrits dans le corps électoral et 50 % d'abstentions. L'élection du président se fait au second degré par un collège de grands électeurs, chaque Etat disposant de son contingent de ces derniers. Or les petits Etats ruraux et pauvres ont un contingent de grands électeurs surdimensionné en regard des grands bien plus peuplés, industrialisés et riches. De plus, le candidat majoritaire, même el'une seule voix, emporte fensemble des grands électeurs de chaque Etat! Voilà comment M. Bush a été élu: par ce qu'il y a de plus arriéré et populiste aux Etats-Unis.
*

* Tripatouillagessur

les votes exprimés et, lors d€5récentes élections

(gouverneurs, chambre des représentants et sénat, présidentielles), manipulations des circonscriptions pour faire réélire les sortants ou en faire élire d'autres plus conformes à la majorité en place.
*

Les grands journaux des Etats-Unis avaient promis de publier les

chiffres réels (en Floride surtout, dont le Gouverneur est le frère de M

Bush, secteur très contesté entre Gore et Bush). Les événements du Il
Septembre 2001 ont fait reporter cette publication pour cause de non atteinte à la légitimité d'un président menant la guerre sainte des USA contre le terrorisme. Quoi qu'il en soit, les chiffres sont él<XJ.uents:Bush n'a réuni sur son nom qu'une minorité des Américains et ne doit sa légitimité qu'à son statut de patriote en chef des USA et à une décision :inique de la Cour Constitutionnelle suite au poids de ses membres nommés par les présidences républicaines! Mais qu'est-ce qu'un pouvoir démocratique qui ne peut s appuyer que sur 13 % du corps électoral potentiel au maximum ? En France:

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*

y illustrent les élections régionales et européennes

Modifications des règles du jeu pour les scrutins futurs comme
de 2004

* Non-prise en compte des avertissements des électeurs comme après le 21 avril 2002; où 19 % des suffrages exprimés pour Chirac au premier tour des présidentielles se transmutent en 82 % au deuxième, ce qui se transforme ensuite en domination totale sur la minorité, avec des promesses dans le discours et des actes contraires dans la pratique. Les nuls, blancs, abstentionnistes ne sont jamais comptés comme ayant exprimé une opinion. Aux présidentielles de 2002, le candidat élu a péniblement rassemblé 13 % des électeurs inscrits au premier tour. n n'y a que 3 % des citoyens qui ont une carte de parti politique et on se gausse des 8 % d'adhérents à un syndicat Par ailleurs, r obligation de voir sa candidature appuyée par 500 grands électeurs (maires, conseillers généraux, députés) interdit largement r apparition d'outsiders. En Grand~Bretagne règne un système électoral parfaitement inique (scrutin uninominal à un tour), qui a permis le récent triomphe électoral de Tony Blair aux législatives avec 40 % d'abstentions. Là encore, le gouvernement et la Chambre des Communes ne sont représentatifs que d'une faible minorité électorale. De plus, partout, les partis en place détiennent le monopole de r organisation sérieuse des candidatures, notamment grâce à r argent nécessaire à la conduite des campagnes électorales, et cela réduit le pluralisme à r expression de deux ou trois courants partisans mais fort ressemblants qui se partagent ce qui est devenu un marché politique. Amsi est-on en fait, depuis plus d'un demi-siècle dans les prétendues démocraties, en face d'une oligarchie représentative professionnalisée. A quoi 5 ajoute que les gouvernants ont botté en touche leurs responsabilités politiques pour confier les décisions à des agences ou commissions d'experts soi-disant indépendants. Mais, comme on ne se refait pas, les membres en sont nommés par les gouvernements, qui du reste pratiquent de plus en plus la politique des dépouilles après chaque élection (limoger les anciens administrateurs au profit des fidèles de même bord politique). Enfin, la dictature de f opinion publique, façonnée par des médias partisans et de plus en plus monopolistes, et le poids des groupes de pression font des politiciens populistes et démagogues peu soucieux de fintérêt général et du long terme. Parallèlement, on peut se demander où est le pouvoir. Le droit international vide de contenu le droit national L'Europe est assommée par les directives de la comnrission européenne, créatrices d'un droit supranational opposable aux législations

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internes et préférant le droit commercial

concurrentiel

au droit socia1 N' a-

t-on pas vu fmterdiction française du travail nocturne des femmes éradiquée par le droit européen ? Ne voit-on pas le droit commercial européen supplanter le droit social et de la sécurité publique en matière de transports en cas de grève? Et il ne "agit pas que d'un droit intereuropéen. L'OMC légifère aussi sans le moindre mandat démocratique, de même que le FMI et la BIRD, etc. Inversement les conventions issues de raIT, de fUNESCO, de la FAO, restent lettte morte car les conventions, à supposer qu'elles soient réellement appliquées (exemple: celle sur l'interdiction du travail des enfants n'est pas appliquée par certains signataires), ne sont que d'adhésion et pas d'obligation. n en est de même dans les questions de défense de f environnement Bref, alors que les problèmes sont le plus souvent globalisés, il n'existe pas de prise en charge légale et démocratique mondialisée. Les USA torpillent ainsi le tribunal pénal international, les accords sur les mines antipersonnel et sur les armes biologiques et chimiques, la défense de f environnement (nonratification du traité de Kyoto, sabotage du sommet de Johannesbourg). De même, ils ignorent superbement les conventions internationales sur le traitement des prisonniers de guetTe. La seille question pertinente serait économique et devrait rester dans les mains des experts. La politique, restreinte aux jeux politiciens à fintérieur des Etats-Nations, ne serait qu'un simulacre inutile à Yheure de la mondialisation économique et des nouvelles technologies de finformation et de la communication (NTIq. La politique ne s'occupe que de la gestion d'un territoire à f intérieur de frontières, alors que ces dernières n'existeraient plus. La politique gère une demande d'égalisation et de justice, alors que le marché équilibre tout et récompense chacun à la hauteur de son utilité réelle. Encore mieux, la politique s opposerait au bon fonctionnement de la concurrence qui élimine les individus sans utilité sociale effective ou les réduit à la portion congrue qu'ils méritent eu égard à leurs compétences et à leur «employabilité». Et à fintérieur de chaque pays, la politique devient un marché des votes en fonction des occasions de racolage des votants les plus à même de peser sur le résultat final du suffrage pour obtenir une majorité. Les tenants de la thèse de la fin du politique n'aperçoivent pas (ou plutôt font semblant de ne pas le voir) que le désordre mondial actuel à base de financiarisation de tout en dehors de la production réelle a été créé par des décisions politiques. TIest vrai que cette thèse a été amplement véhiculée par des médias dont la consanguinité avec les partis n'est plus à démontrer. n reste en fait de la

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politique pourvu qu'elle soit conforme aux intérêts des puissances dominantes, à savoir les firmes multinationales, les fonds de pension et les banques cf affaires, les médias et les partis politiques. La thèse de la fin du

politique ne fait que cacher que é est la politique qui mène le bal à condition qu'on ne puisse pas en mesurer les fondements idéologiques partisans et qu'on ne lui fasse pas porter la responsabilité des
conséquences inégaJitaires qu'elle entraîne. Ce qui est facilité par le recours aux rapports experts, aux agences indépendantes, aux commissions de régulation, aux comités de sages, etc. Nous vivons toujours sur les bases de la démocratie postulées par le libéralisme politique issu de la pensée des « Lumières ». Ce fut un grand

progrès pour r époque. Mais, alors que les circonstances ont changé profondément et que les sciences humaines et sociales ont beaucoup progressé, nous vivons toujours sur le présupposé du suffrage individuel et atonristique comme fondement de la démocratie et sur le contrôle a posteriori exercé par r opinion et les médias sur les législateurs et les gouvernants. Cette double modalité, suffrage et contrôle par Yopinion, les deux étant individuaIisés soit comme expression, soit comme agglomération statistique, doit être questionnée sur le point de savoir sil 5 agit d'une bonne figuration du peuple et des peuples au plan national et dans le concert internationalisé (Europe) et mondiaJisé. En attendant la politique a été confisquée et la participation consiste à déposer périodiquement un bulletin de vote, non pour choÏsir maÏs pour éliminer les postulants au suffrage. Et cela parce que les forces réelles de la société civile ne sont pas correctement représentées. Sont à interroger aussi les liens entre le social-civil, r économique et le socio-civique ou politique. En cette matière, les analystes constatent mais expliquent peu la très forte dDninution du rôle des institutions et des figures d'autorité. De même les valeurs universelles, é est-à-dire celles qui sont générales et supérieures aux valeurs particulières des communautés, comme la laïcité (ou la solidarité, le respect ou r égalité), ont rétrogradé au profit de la relativité, de la différence, du communautarisme, de la discrimination positive (affirmative action aux USA et en Grande-Bretagne). Ne reste qu'un droit de «Yhommisme» réduit aux droits individuels et fondé sur une conception naturalisée de r essence des hommes ramenés au respect de leur vie, leur dignité personnelle, leur propriété et leur droit de vote. Le lien social solidaire, fraterneL se transforme en compétition entre les meilleurs, en égoïsme, en charité pour les exclus, en «workfare» (contraction de work, travail, et welfare, bien-être), é est-à-dire en droit à

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un revenu de survie sous réserve de Yoccupation de n'importe quel travail. Dans ce cadre, la notion de société civile (lieu des conflits chez Hegel, espace des libertés non interdites chez les démocrates libéraux, domaine du marché et de la concurrence chez les économistesclassiques et néoclassiques) pose de redoutables problèmes que Yidéologie
hyperhbérale transforme en solution. Seule la société civile, conçue dans sa version libérale comme coexistence d'acteurs trop individualisés et mus par leurs seuls intérêts particuliers, ce qui comme sous-entendu entraîne carte blanche pour les dominants, serait Yélément fondamental de toute société, la politique, Sfl en reste, n'en étant que le commis ou le fondé de i pouvoir, ramené à un rôle de police des rapports sociaux, à un Etat gardien et répressif. Or la société civile, é est aussi une culture contenant vision du monde, finalités, valeurs et normes, qui circonscrivent la politique et résistent au tout économique mondialisé. Tout cela se passe ainsi parce que les présupposés et les fondamentaux du politique, de }'autorité, du pouvoir, de la démocratie, reposent actuellement sur des bases fausses, ce que nous tâcherons de démontrer. Ce qui est occulté, é est le problème fondamental qui est de savoir, autant que faire se peut, si la société, surtout si elle est en quelque sorte mondialisée, est une association ou une agglomération d'individus, si le lien social est de juxtaposition ou de coopération. L'association peut renvoyer soit à un projet volontaire d'union, soit à un consentement passif d'acceptation. L'agglomération réduit r alternative au consentement passif face à des forces dominatrices qui nous gouvernent quoi qu'on fasse. C est la thèse hbérale moderne appuyée par le social hbéralisme actuel. Ce qui fait oublier qu'une telle situation peut aussi entraîner des révoltes erratiques. Association ou agglomération? Consensus actif ou passif, projet ou opportunisme permettant de tirer les meilleures possibilités des occasions qui se présentent? Ressort politique (projet de société) ou ressort économique de la mise en relation et en interaction des hommes et des communautés? Coexistence multiculturelle ou union par les intérêts matériels ou adhésion commune à des valeurs spirituelles? Quel est le ferment de la cohabitation pacifique des hommes, des communautés et des cultures ? la raison économique suffit-e1le,en dehors de la motivation politique au lien social, à la cohésion sociale ? Bref, que gère une éventuelle démocratie? Des intérêts ou des valeurs ou un mélange des deux ? Le lien social est-il de type société d'intérêts négociés à base plutôt économique ou communauté de valeurs à fondement essentiellement politique? C est dire que la réflexion sur la démocratie bute sur un premier problème, à

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savoir celui de la nature ou de la consistance même du lien sociaL tant dans ses buts (économiques, culturels ou politiques) que dans ses modalités (fatalisme, consensus passif, consentement engagé et actif). Cela ne va pas sans 1 interroger sur la nature et le degré de participation que la démocratie pourrait impliquer: simple présence, participation individuelle active ou coopérative? Quel serait le contenu du vivre ensemble en démocratie? Par exemple, à propos de la prétendue contradiction chère à Tocqueville entre la liberté et YégaJité (la h1Jerté détruit l'égalité et celle-ci conduit à la suppression de la liberté), la pensée libérale n'a pas bien compris que la coopération suppose le plus d' égalité possible car on n'accepte de coopérer que si on est reconnu comme égal au moins en dignité. Ce que les libéraux ont accepté en se cantonnant à r égalité des droits formels, théoriques, légitimée par r égalité des chances. Mais les socialistes ont rétorqué que seul r état réel des chances (et surtout des situations) pouvait compter, ce qui exige un contenu de droits réels et substantiels en plus de procédures et de principes. En sens inverse, lesdits socialistes ont sous-estimé que r égalitarisme conduisait à la déresponsabilisation, comme le démontrent les assurances obligatoires. La solidarité coopérative suppose à la fois liberté, responsabilité et variété des choix possibles grâce à des moyens réels de circuJation dans les situations sociales. La démocratie active, quoi qu'il en soit, suppose bien un type de lien sociaL mais lequel? Et quels sont alors les facteurs ou les dllnensions qui peuvent activer et maintenir le lien sociaL faire en sorte qu'on puisse tous agir ensemble dans un monde démocratiquement partagé? Sans doute peut-on faire le constat que la démocratie ne fonctionne plus, surtout dans les pays qui s en réclament le plus et, qui plus est, la proposent comme modèle au monde entier. Encore faut-il analyser powquoi. Si la démocratie ne marche plus, é est en tant que représentative de quelque chose qui lui préexiste et qui est le lien social, lequel ne survit pas sans de justes institutions, protégées par une constitution en accord avec la culture du pays et une prise en charge équilibrée et pluraliste du pouvoir politique. Ce dernier sera démontré comme nécessaire car il assure des fonctions que le lien social interne à la société dvile ne permet que de façon aléatoire et contradictoire, de façon instable. Le pouvoir politique peut-il être ramené à une procédure ou réclame-t-il des principes fondamentaux, des institutions et des contenus substantiels qui permettent de le contrôler après Yavoir installé? Le droit n'est-il que

Il

positif (légalement en place), technique et procédural ou aussi moral et culturel, é est-à-dire que sa légitimité provient de valeurs qui lui préexistent? Et la participation n'est-elle que stratégique, en fonction de fintérêt individuel, ou est-elle coopérative vers une maximisation d'un surplus social et politique? le lien social n'est-il que la cristallisation d'une résultante émergeant des conduites et interactions individuelles? Qu'estce qui forge et renforce ou maintient le lien social ? On verra que de multiples dimensions entrent en jeu et se combinent en interdépendance généralisée et qu'à la question du lien social g ajoute celle du lien politique. N'existe-t-il plus? C est la position des tenants de la fin de fhistoire, du politique: le lien social est suffisamment établi par le marché libre, ouvert concurrentiel et par la communication tout azimut offerte par le WEB. Dans ce cadre, chaque volonté libre et rationnelle peut contracter à Yinfini et à Yéchelle planétaÏre. n n'y a plus besoin d'expression politique car Internet et marché offrent toutes les potentialités nécessaires à Yautoréalisation d'individus sans contraintes, désaffiliés de toute institution soi-disant libertidde. Quel est le rôle ou la fonction du politique dans un univers planétarisé où les droits de Yhomme ne pourraient se limiter aux puissances théoriques de Yindividu? Alors en quoi consisterait la démocratie représentative? Peut-on organiser le pouvoir politique et la démocratie de façon que tous puissent agir ensemble dans un monde partagé, dans un monde réellement commun, appartenant à tous au lieu d'un monde de cohabitation passive dirigé par quelques-uns? Peut-on exercer le pouvoir politique dans des formes bien plus démocratiques, fondées sur la réelle participation des acteurs sociaux et sur leur coopération? Si la politique conserve des fonctions propres, quelle est la «maille» où elle peut opérer? Le local, le régional, finternational, le mondial? 8/il reste du politique, quelles sont les formes de représentation, les types de suffrage, et à quel niveau, qui assureraient la démocratie à la fois locale et mondiale? Est-ce possible? Et à quelles conditions cela le serait-il compte tenu des mentalités et des rapports de force internationaux? Ce rapide survol nous amène au plan de travail suivant: quelles sont les dimensions qui peuvent ou non développer le lien social dans une société globale ouverte sur le mondial? On verra que chaque registre de faction sociale est contradictoire et conflictuel. n en découle que seul le facteur politique peut pérenniser le lien social, que le pouvoir politique, à condition de ne pas maintenir sa forme classique d'Etat est une essence Ùldéracinable du lien social, précisément parce qu'aucune

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autre instance du lien social ne peut assumer l'agir ensemble dans un monde partagé, ni même aucune combinaison des registres du lien social.

Encore faut-il que la conception du pouvoir politique soit correcte

de

même que celle de la démocratie. Nous verrons que la pensée et la pratique traditionnelles de l'Etat, comme forme de prise en charge du pouvoir politique ainsi que de la démocratie, ne fonctionnent plus et surtout qu' elles ~ opposent à une représentation correcte de la société civile. En effet, on verra que les actuelles conceptions du pouvoir, de l'autorité, du politique sont insuffisantes et que cette insuffisance est perpétuée par les analystes politologues et les politiciens afin de conserver le monopole du pouvoir politique. Ensuite, après avoir exanllné le
contenu de la société civile et critiqué les formes actuelles de la démocratie,

nous serons à même d'établir les principes d'une vraie démocratie représentative. On débouchera done, cela dit sans négliger les obstacles et les oppositions envers une authentique démocratie pluraliste, ouverte et participative, sur d'autres principes et d'autres processus la régissant et sur des propositions d'évolution aux différents échelons des relations internationales.

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PREMIERE

PARTIE

LES ANTINOMIES DU liEN SOOAL

Nous ne sommes plus aujourd'hui dans un lien social de type communautaire où la tradition, les statuts, les rangs, voire les castes, imposaient «une solidarité mécanique» aux comportements sociaux et individuels. Les espaces de liberté y étaient très reduits et les normes, les interdits, la police répressive, de même que les « disciplines», é est-à-dire toutes les techniques de pouvoir en tout domaine, induisaient les pratiques sociales des individus. En même temps, les croyances aux
grands récits (par exemple celui de la lutte des classes ou celui du progrès)

se sont estompées. Enfin, la confiance dans les institutions de représentation telles que les partis politiques, les syndicats, les Eglises 5 est effondrée. Le programme, si Yon ose dire rétrospectivement, des Lumières portant au pinacle Yindividu autonome, responsable, libre et égal aux autres, au moins formellement, s est ll1scrit dans les mentalités et dans les pratiques. L'individualisme règne et si Yengagement dans les structures collectives demeure et même 5 accroît, é est toujours par un mouvement d'adhésion individuelle. Si Yimpérialisme de findividu et du contrat phagocyte le monde ocàdentalisé aujourd'hui, cela s'accompagne d'un repliement communautaire, ethnique ou religieux, ailleurs, au point que certains parlent de «choc des àvilisations». Qu'ils se rassurent, le repli agite aussi les plus avancés avec la transformation des démocraties en juxtaposition d'individus atomisés et de communau1és molécu1arisées et cohabitantes, plus ou moins pacifiquement, dans un espace politique territorialisé et unifié par la seule procédure électorale périodique. Parallèlement, on constate la crise de Yautorité et des Autorités. Comme le bon temps de la communauté traditionnelle, à base de légende, de mythe, de providence et de tradition n'existe plus dans un monde ocàdentalisé, le problème demeure de savoir ce qui y procure le lien social dans un monde commun. Le problème n'est pas nouveau. n avait agité les juristes et philosophes des Lumières, de même que les premiers sociologues plus ou moins socia1istes (sauf max Weber), et la démocratie représentative paraissait en être la meilleure solution. Patatras, sont survenues les horreurs nazies, fascistes et communistes, horreurs que Yon nous présente comme exceptionnelles alors qu'elles sont liées largement à la conception du lien social développée par les théories
libérales du contrat et sont issues de circonstances économiques et sociales

qui pourraient bien se re-présenter de nos jours. A quoi 5 ajoute le « phénomène-autorité » que nous analyserons ultérieurement Les philosophes ont milité pour une société d'individus libres et rationnels, égaux en droits. L'espérance en un monde meilleur au nom du progrès a

servi de promesse de lien social pacifié. La Révolution française a postulé son triomphe universaliste, mais tout le siècle suivant a essayé de renouer le lien social: comment remplacer la communauté providentielle symbolisée par le Roi et sacralisée par fEgIise dans une société d'individus-citoyens ayant perdu les secours de la religion et de la tradition patriarcale? Celle-ci considérait le politique comme analogue aux relations intErfamiliales. En d'autres termes, le problème a été d'apporter une solution à fécart entre une collection d'individus et f appartenance à une communauté de destin Les réponses sont diverses, mais toutes contiennent, de façon plus ou moins explicite, une conception de la nature humaine (anthropologie) et une interprétation des rapports à soi et aux autres (éthique et morale). Les présupposés afférents conduisent à des approches du lien social très diversifiées, parce qu'elles se situent sur un continuum déterminant le lien social entre deux pôles extrêmes, celui de r agglomération des individus en un grand Tout indifférencié d'obédience nationale et communautariste et celui de leur association par la convergence aléatoire des intérêts potentiellement mondialisés et apatrides. Cela nous amène à rechercher ce qui peut aider à assurer le lien social dans la continuité et la stabilité. Plusieurs dimensions peuvent y concourir, mais on verra qu'aucune à elle toute seule ne peut y parvenir, tout simplement parce que chacune d'entre elles contient son propre lot de contradictions. Quels sont les principaux registres dudit lien social ? lA NATURE HUMAINE Historiquement, philosophes et juristes ont fondé beaucoup d'espoirs et beaucoup d'analyses sur certaines conceptions de la prétendue nature humaine considérée comme perpétuelle et pouvant garantir le lien social Chez les anciens Grecs, fhomme était par nature un animal civique, é està-dire que par construction f esprit humain véhicu1ait appartenance à la communauté, lien social civil et participation politique du citoyen. De plus, comme chaque groupe social réunissait des individus de même qualité et capacité, ce qui les spécialisait dans une fonction sociale nécessaire à la communauté et à la collectivité globale par interdépendance mutuelle, la dié était un ensemble ordonné et hiérarchisé où les talents innés de chacun le positionnaient dans une fonction sociale prédestinée (producteur, guerrier ou prêtre, suivant que f on avait comme capacité f appétit, le courage ou f esprit). Cela par interdépendance conduisait à la cohésion sociale, chaque fonction étant nécessaire aux 18

autres et se combinant mutuellement avec elles. L'idéologie des trois fonctions, conforme à r organisation de la nature cosmologique, assurait la «solidarité mécanique» et l'ordre social Dans la pensée orientale asiatique, la nature humaine n'est qu'un sous-ensemble de fappartenance à un ordre naturel global auquel il faut obéir. En tout cas, ridée d'un individu unique, particulier, original, indépendant de la nature environnante et de la communauté n'y existe pas. Cette conception de la personne singulière n'est née qu'avec la pensée des cyniques, stoïciens, épicuriens grecs ou romains qui cultivèrent le «soud de soi» comme mode d'accès personnel au 1x>nheur.Dans tous les cas, la pensée antique insistait sur le bien commun, fintérêt général, la République comme visée de r orientation politique pour toute la collectivité. Encore faut-il souligner qu'au début bien se maîtriser soi-même était un préalable conditionnel à la préparation au gouvernement de la cité. Sur ces entrefaites, dans la foulée du judaïsme monothéiste, le christianisme introduisait ou développait des novations très importantes: un temps tendu vers le futur, continu, non cyclique; une égalité de tous les hommes dans f esprit de Dieu; une liberté personnelle de faire son salut dans ce bas monde par la contemplation ou r action. La cité de rhomme et de chacun était préparatoire à la cité de Dieu. L'homme pouvait compenser sa nature pécheresse par la solidarité, la charité, r ascèse, le retrait, r action. L'homme, plein d'envies et de passions, pouvait lutter contre ses tendances néfastes au salut éternel par un travail sur luimême dans la continuité des ascèses propres à r antiquité grecque et romaine. Ainsi s inaugurait une coupure profonde entre r âme et le corps, entre f esprit et la matière animale, entre la conscience et r objet extérieur. Car la maîtrise de soi suppose une nature passionnelle source d'errements et un dédoublement de personnalité: r esprit doit se détacher de la nature et de lui-même, s arracher aux intérêts, aux passions et au désir pour pouvoir se consacrer à la spiritualité, à Yabsence de troubles induits par les envies. Cette distance sera fondatrice du dualisme cartésien et occidental entre la chair et r esprit, entre le sujet et r objet Dès lors, Yhomme se voit scindé entre une nature animale qu'il ne considère que comme un objet presque extérieur et un esprit rationnel et volontaire. Ainsi s est créée une conception dualiste de la nature humaine, dans laquelle fhomme est à la fois ange et bête, passionnel et intellectuel. Le problème est que, sous la pression des croyances religieuses et ensuite des Lumières, ce dualisme de composition a fini par se transformer en opposition stride où il fallait à tout prix vaincre la part animale grâce à la volonté et au primat de la

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raison. Et quand l'économie est devenue la plus grande affaire en ce bas monde, la raison ira plus loin. De raisonnable, elle deviendra de plus en

plus calculatrice,utilitaristeet instrumentale, oubliant sa « part maudite »
et cachée au nom d'une seule rationalité, celle du raisonnement stratégique, de la combmaison fins-moyens et donc de futilitarisme. Qui plus est, cette conception suppose que la nature humaine est unique et permanente. Elle l'est seulement pour certaines facultés, é est-à-dire des potentiels d'acquisition culturelle par la socialisation (langage, rationalité, rapport à l'autorité.. .). Sur une base psychogénétique commune et qui ne donne qu'une aptitude à acquérir, les cultures façonnent les individus de façon variable dans le temps et dans l'espace comme le montre l'exemple des structures de parenté étudiées par l'anthropologie. Cette conception d'une nature humaine permanente et universelle n'est plus pratiquement tenable. Elle n'est valable que pour ce que les anciens appelaient des facultés, é est-à-dire des potentiels. Aussi a-t-on assisté à des processus de rationalisation qui sont des réactions pour cacher la non-rationalité de l'homme toujours mll par des instincts et des passions, des «résidus », qui ont pour but inconscient que la bête fasse y ange. Cependant, si les faits ne peuvent empêcher la vraie nature passionnelle des hommes, il s'est trouvé, à cause de la censure religieuse et de r extériorisation de la pIévalence de la spiritualité sur r animalité, que la montée en puissance de l'individu a fait que les effets du désir n'ont plus été orientés que par le sujet lui-même nonobstant le contrôle social opéré par «les disciplines ». La passion, au lieu de servir la communauté directement, est devenue le ressort par leque1l'individu sengage luimême et seul, pour ainsi dire, dans Yaction sociale au sein de groupements qu'il choisit et où son engagement est toujours sous réserve d'inventaire. Certaine conception affirmait que «Yhomme est un loup pour l'homme» et que prévalait la « guerre de tous contre tous ». Alors chacon ne faisant que poursuivre son intérêt personnel et rationnellement calculé, il fallait une grande puissance au-dessus de la mêlée pour assurer f ordre. Ce fut le début de la pensée utilitaristeet « conséquentialiste » (il n'y a que les résultats qui comptent) qui domine aujourd'hui. Sous les coups de butoir de f économisme (aidé par une presse bienveillante et partisane), la nature humaine a été réduite, dans la filiation susdite, à la rationalité individuelle. Celle-ci converge bien avec le présupposé individualiste des approches dominantes en sciences sociales. Notons aussi que le marxisme est complice de cette approche en tant qu'il survalorise les résultats économiques et la domination de l'économique sur le social Pourtant les

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évolutions modernes ont invalidé largement ce postulat de la rationalité. TI a été démontré économiquement que la coopération valait mieux que y individualisme et que la rationalité était limitée. Le raisonnable vaut bien mieux que la raison en tant que simple «bonne raison d'agir ». Les facultés propres à tous les hommes ne se transforment pas automatiquement en «capabilités », é est-à-dire en capacités mais dans une culture donnée avec des ressources idoines et avec des structures facilitatrices éprouvées. L'individu pur, réduit à ses facultés, n'existe pas et n'est pas rationnel au sens du calcul technico-économique. Le marché, non plus, n'existe pas sans institutions préalables résultant de la culture et de la décision politique par le biais de la législation qui le gouverne et f établit Le marché dépend d'institutions, de conventions sociales, de iègles qui lui préexistent et qui proviennent de la culture. L'anthropologie a montré la grande diversité des cultures dans le temps et dans Yespace. Cela a éradiqué ridée d'une nature humaine universelle et permanente, de même que toute pensée du droit natureL lequel continue de fonder nos prétentions à la démocratie, le prétendu droit d'ingérence humanitaire et les soi-disant droits de fhomme. Tout cela n'est qu'affaire d'histoire, d'émergences de constructions collectives particulières. On ne peut donc s appuyer sur une nature humaine générale comme élément fondateur du lien social. Sans doute y a-t-il des facultés communes et une influence forte de ces dernières dans la constitution des sociétés humaines, mais la configuration de leur mise en œuvre dépend des cultures particulières. C est ce qu'ont exploité les religions comme réponse aux angoisses existentielles. C est ce que travaillent aussi les idéologies, les sectes, les groupements qui procurent des identités d'appartenance et de référence pour les individus déboussolés par leur obligation d'être des individus libres et responsables dans un monde incertain. Car, dans les facultés ou plutôt les non-facultés des hommes, il y a le besoin de sécurisation et de reconnaissance par les autres. Ainsi le monde d'aujourd'hui continue-t-il de scotomiser les hommes entre la rationalité et r affectivité, la première étant assurée par r économie et la deuxième, ignorée par Yéconomisme, par des structures de réassurance parfaitement individualisantes et irrationnelles. De là procède le discours sécuritaire fondé sur le besoin de sOreté parfaitement légitime eu égard à nos facultés et à nos angoisses liées à la constitution biopsychologique des humains.

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