AHMED DINI ET LA POLITIQUE A DJIBOUTI

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Vice-président du Conseil de gouvernement, ministre, député, Premier ministre, Ahmed Dini a assumé d'importantes responsabilités officielles à Djibouti. Acteur et témoin privilégié de l'histoire de Djibouti, Ahmed Dini nous parle dans ce livre des hommes, des événements, des choix qui ont marqué sa vie politique et justifient son engagement actuel.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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EAN13 : 9782296356382
Nombre de pages : 240
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ALICOUBBA

AHMED DINI ET LA POLITIQUE A DJIBOUTI

Editions L'Harmattan L'Harmattan INC 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 55, rue Saint-Jacques 75005 Paris Montréal (Qc) -- Canada H2Y 1K9

Du même auteur

Djiboutl~ une nation en otage, 353p., L'Harmattan,
Le mal4;ïboutien.

1993.
171 p.,

Rivalités ethniques et e,!jeux politiques,

L'Harmattan, 1995.
L'Aleph-Ba-Ta. (Roman) Récits de Ta4;oura, 177p., L'Harmattan, 1997.

@ L'Harmattan 1998 ISBN: 2-7384-6238-3

A V ANT -PROPOS
La république de Djibouti a célébré le 27 juin 1997 le vingtième anniversaire de son accession à l'indépendance. Vingt ans ? Une génération, à l'échelle des hommes. Le temps des possibles, à l'échelle d'une nation. Que de potentialités, d'opportunités et de ressources aussi bien humaines que financières ont été gâchées en pure perte! On ne peut que dresser, avec regret, le bilan désastreux d'une classe politique qui a perverti les institutions de l'Etat et mené le pays à la misère économique et sociale. La désorganisation de l'appareil d'Etat met en péril l'unité et la survie de la nation. Symbole d'un Etat agonisant dont le mal économique se conjugue au mal politique, protégé par l'ancienne puissance coloniale, en l'occurrence la France, Hassan Gouled a déjà choisi son linceul. Un linceul de 23 000km2, où se cramponnent 600 000 habitants. Au terme de deux décennies de pouvoir sans partage, il réclame, pour viatique dans l'au-delà, la dépouille de son pays. Comme pour narguer l'opinion publique, les autorités djiboutiennes sont revenues, toute machine arrière, sur l'ouverture politique proclamée en 1992. L'Accord, paraphé le 24 décembre 1995, entre le gouvernement et une faction du front armé qui combat le régime depuis 1991, n'a apporté ni paix ni réconciliation nationale. Le -5-

climat de délation sous lequel suffoque la société et la surenchère de violence menée à titre préventif par le neveu et l'héritier présomptif du chef de l'Etat, Ismaël Omar Guelleh, sont censés préparer les esprits à la parodie de succession de type Corée du Nord. Quant à l'opposition, outre ses propres extravagances, elle subit les effets pernicieux du carcan institutionnel instauré par le quadripartisme. Dès lors, elle se trouve, à son corps défendant, scindée en deux camps. Le premier, comprenant les partis légaux ( P.R.D.: Parti pour le rassemblement démocratique, P.N.D.: Parti national djiboutien), jouit des libertés constitutionnelles mais les incarcérations et les brimades répétées ont brisé sa pugnacité. Ses militants, quand ils n'ont pas fait amende honorable auprès du pouvoir, ont été réduits au chômage et à la précarité. Le deuxième (EU.O.D. : Front uni de l'opposition djiboutienne, G.D.R. : Groupement pour la démocratie et la République) affiche un prosélytisme à tout crin, déploie une frénésie de néophyte mais ne dispose pas de moyens légaux pour s'organiser, tenir des meetings ou manifester publiquement. Ainsi sont-ils les uns et les autres condamnés à un insupportable confinement politique qui aiguise au mieux le sentiment de frustration, au pire les rivalités. Le tout à l'ombre d'un quadripartisme
- système de quatre partis - au sein duquel l'ancien parti

unique, le Rassemblement populaire pour le progrès (R.P.P.), et une faction du Front pour la restauration de l'unité et de la démocratie (ER.V.D.) ont la haute main sur l'appareil d'Etat. Sur fond de chômage galopant, les répercussions des

mesures préconisées par le EM.I. - si l'on se rappelle que
la fonction publique représente plus de 50 % du produit intérieur brut et emploie 45% de la population salariée du

pays - mettront à mal un tissu social déjà fragilisé. Quant
au sommet de l'Etat, c'est à qui dévalisera le trésor public, alors que les salaires des fonctionnaires ont dramatiquement baissé, sous le prélèvement de la taxe patriotique (15% des appointements) et enregistrent de surcroît un -6-

retard cumulé de six mois. La masse monétaire en circulation se réduit comme peau de chagrin, les prix flambent et l'inflation croît dangereusement. Des milliers de foyers sont donc entraînés dans un cycle infernal d'endettement, voire de surendettement, auprès des banques ou des commerçants dont la tradition repose sur le crédit aux ménages à échéance mensuelle. Il est plus que probable que cette crise n'épargnera aucun secteur économique. En somme, la révolte a quitté l'arrière-pays. Elle nidifie et gronde au cœur de Djibouti-ville, « cette ville où
la colère est en train de macérer et de lever sourdement».l

Cependant, rares sont ceux qui croient au scénario d'une insurrection populaire conduite par des partis ou des dirigeants politiques, car leur crédibilité, disputée, suscite une série d'interrogations. M. Ahmed Dini, le président du F.R.U.D. armé, par opposition à sa dissidence qui a rallié le régime, se cramponne-t-il à la lutte armée par pur dogmatisme? Ne peut-on pas concevoir un moyen moins coûteux, plus efficace, pour en finir avec ce système de passe-droits, de cynisme et de corruption? Au moment où les réflexes ethniques se dissipent face à la commune misère qui frappe les citoyens, pourquoi l'opposition tarde-t-elle à formaliser une véritable unité, une unité .de structures, de stratégie et de leaders? Les entretiens avec M. Ahmed Dini qui suivent ont été pensés dans le souci d'élargir la réflexion engagée depuis 19932 et de nourrir le nécessaire débat sur l'unité nationale.

Abdourahman A. Wabéri, Cahier nomade, Le serpent à plumes, 1996. 2 Cf. Nos ouvrages: «Djibouti. une nation en otage» (1993) et «Le mal djiboutien. Rivalités ethniques et enjeux politiques» (1995), aux Editions L'Harmattan. -7-

]

* * *

l'ai, pour la première fois, rencontré M. Ahmed Dini en 1989, à Djibouti. n habitait au Plateau du Serpent, quartier résidentiel de la capitale, non loin d'une agence de la banque où je travaillais. Vers 17h 30, je me rendais chez lui. n me recevait dans le salon, assis sur un coin de canapé, sans aucune formalité. La plupart du temps, je le trouvais plongé dans la lecture d'un livre, d'un journal ou du Coran. Nos entretiens portaient principalement sur les années 1975-1977. Par manque d'expérience, mes questions et prises de notes souffraient d'approximations, imputables à une certaine désinvolture de ma part. Car, à cette époque, j'avais une idée arrêtée, d'une part, sur ce que j'allais écrire dans mon premier ouvrage qui était en chantier et, d'autre part, sur mon interlocuteur. Je l'avoue sans fioritures: le caractère avenant de M. Dini n'avait pu dissiper en moi l'a priori négatif que j'éprouvais à l'égard de l'ensemble de la classe politique de mon pays. Elle incarnait pour moi l'absence de conviction et la médiocrité. De même? j'appréhendais M. Ahmed Dini par l'intermédiaire de la désastreuse alliance qu'il avait passée en 1974 avec Hassan Gouled. Et puis, en octobre 1990, suite à des démêlés avec le pouvoir en place, j'ai dû m'exiler en France. Certes, il m'est arrivé, entre 1992-1995, de croiser l'ancien Premier ministre à Paris ou à Addis Abeba, le temps d'échanger quelques remarques. Toujours est-il que les événements, le recul et peut-être l'expérience m'ont conduit à nuancer ma vision d'antan et à juger les hommes politiques à la lumière de toute leur carrière qui n'est jamais entièrement condamnable. Ainsi, j'ai pu prendre conscience et apprécier la détermination, contagieuse, du président du F.R.U.D. au milieu d'une poignée de conseillers qui se regardaient en chiens de faïence.

- 8-

Le projet d'un ouvrage d'entretiens avec l'ancien Premier ministre s'est imposé à moi en octobre 1996, après avoir reçu la réponse à une série de questions que je lui avais adressées dans le cadre de ma thèse d'Histoire. Impressionné par la qualité de ses témoignages3, je lui ai proposé d'en faire un livre. TIrésidait alors à Sana' a, d'où il m'a donné son feu vert. A condition, me déclarait-il, que ses obligations politiques lui en laissent le temps. En

septembre 1997 - je ne sais si je dois le déplorer ou m'en
réjouir - les autorités yéménites ont demandé à M. Ahmed Dini de quitter leur territoire. Devenu persona non grata en Ethiopie et au Yémen, il est venu s'installer à Paris, où j'ai fait son siège, muni cette fois-ci d'un plan de travail, d'un magnétophone et des cassettes. Bien qu'il ait été en permanence sollicité par des journalistes étrangers, des personnalités djiboutiennes de passage à Paris et des collaborateurs envahissants, il n'a pas hésité à consacrer tous les samedis après-midi à nos entretiens avec beaucoup de professionnalisme. Je l'en remercie. Afin de ne pas noyer le lecteur sous des informations contradictoires, j'ai fait abstraction des données des archives d'Outre-mer sur l'ancienne Côte française des Somalis, des opinions des contemporains de M. Ahmed Dini, des analyses mêmes de l'auteur, etc. Dans les lignes qui suivent, le lecteur ne trouvera qu'une seule version de l'histoire. Une histoire vue, vécue et commentée par M. Ahmed Dini. Mais pourquoi Ahmed Dini ? Je pressens des arguments critiques: pourquoi ne pas avoir interrogé M. Ali Aref Bourhan, vice-président du Conseil de gouvernement (1960-1966), président du Conseil de gouvernement (1966-1976), qui a dirig~ ce territoire français pendant seize ans? Ou M. Hassan Gouled, qui a été sénateur, député du Territoire, ministre,
3

Cf. notre thèse: « La politique française à Djibouti de 1957 à 1967 », Université de Reims, 1998, (pp. 557-572). -9-

et qui préside la destinée de la République depuis vingtdeux ans? TI est vrai que ces deux personnalités ont marqué la vie politique de Djibouti. Mais Ali Aref Bourhan se comporte depuis vingt ans en retraité dont les confidences n'auraient pas éclairé suffisamment les années post-indépendance. Quant à Hassan Gouled, mon statut politique et ma situation interdiraient, je suppose, un entretien amical avec lui! Toutefois, une biographie du chef de l'Etat djiboutien ou celle de l'ancien président du Conseil de gouvernement s'inscrirait incontestablement dans le processus d'appropriation nécessaire de son histoire. Qui est Ahmed Dini ? Né en 1932 à Mèle, dans une petite localité de la région-est de mont Mabla, il fut, à la veille de l'indépendance de l'ancien Territoire français des Afars et des Issas (T.F.A.I.), le doctrinaire inspiré de l'unité nationale. Par son combat et son talent de négociateur, il a été l'un des incontestables prophètes de l'indépendance de Djibouti. C'est également un politicien atypique qui semble cumuler les contradictions. D'une part, il a trempé dans tous les courants politiques: pro-français, aréfiste, indépendantiste, goulédiste. Et chaque fois, comme un leitmotiv, il a fini par combattre ce qu'il avait soutenu. Pourquoi ces revirements perpétuels? Comment comprendre ces divorces si ce n'est en interrogeant l'homme et son passé, ainsi que le destin de ses anciens alliés? Du reste, que sont-ils devenus: la France coloniale, Ali Aref, Hassan Gouled? Y répondre n'est -ce pas éclairer les zones d'ombre de la personnalité d'Ahmed Dini dont la constance dans ses choix, décriés sur l'immédiat, plaide pour lui. D'autre part, étant l'incarnation, certes atypique, mais en même temps exemplaire de la classe politique

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traditionnelle, cet homme est véritablement la mémoire d'une époque4. Promu président du ER.D.D. en été 1992, le notable a fait place au résistant. A 66 ans, il rêve de soustraire son pays à la dictature et d'en faire une vraie démocratie. De ce fait, il est bien placé pour nous parler de l'actualité et des événements marquants qui ont forgé Djibouti l'instauration de la loi-cadre, le référendum de 1958, les émeutes de 1966-1967, le référendum de 1967, les années glorieuses (1975-1977) - car il en a été l'un des principaux acteurs et, surtout, un observateur attentif de son époque. En effet, qui mieux qu' Ahmed Dini peut nous livrer le bilan de l'actuel régime? Vingt ans plus tôt, il a été le compagnon de route de Hassan Gouled, sinon son alter ego de 1973 à 1977. C'est lui qui a négocié au nom de la Ligue populaire africaine pour l'indépendance (L.P.A.I.), alors formation politique dominante, l'accession de Djibouti à l'indépendance et avalisé5 le maintien de la base militaire française. Destin promis aux plus hautes fonctions et perpétuellement trahi par son entourage ou freiné peut -être par ses propres faiblesses. Ahmed Dini est un interlocuteur cultivé, agréable, qui aime user de l'ironie et du sarcasme. Autodidacte émérite, il a aussi bonne mémoire. Il rédige lui-même ses discours et ses articles dont nous reproduisons ici quelques extraits6, et il relève ainsi le niveau médiocre de la classe politique traditionnelle dont l'illettrisme est légendaire ! Tantôt adulé, tantôt vilipendé, l'ancien Premier ministre ne laisse personne indifférent. On lui prête à tort
4 On peut en dire de même de MM. Ali Aref Bourhan, Hassan Gouled et de son Premier ministre, Barkat Gourat. . 5 «Je vais vous dévoiler une chose qui va vous étonner: je suis à l'origine de la proposition qui a permis à la France d'avoir une base militaire dans cette partie de la Corne de l'Afrique, depuis
l'indépendance de Djibouti.
»

(Revue politique

internationale,

Ahmed

Dehli, p.I?3). 6 Extraits qui éclairent toutes les facettes de l'homme.

- 11 -

ou à raison une incorrigible naïveté et une facilité à tremper dans des alliances malencontreuses. Fortement imprégné de culture religieuse, un handicap majeur dans un métier où trop de morale nuit au « succès », il a hérité de sa carrière politique qui s'échelonne sur quarante ans (1957-1998) un légalisme tatillon où se mêle le scrupule digne d'un soufi. (ll y a en cet homme un prêcheur qui sommeille.) Loin de se formaliser de ces critiques, le président du F.R.U.D. a certainement, plus d'une fois, médité l'adage populaire suivant:
« Le grand arbre attire les vautours, le grand homme attire les médisances. »7

Bien que reflétant les idées et opinions personnelles de M. Ahmed Dini, cet ouvrage n'est pas une biographie. En outre, la méthode employée, l'interview, présente des imperfections évidentes. La pensée est trop fragmentée et l'interviewé doit répondre à chaud. Néanmoins cette spontanéité, cette sincérité des propos compenseront, du moins nous l'espérons, l'éclairage précieux qu'auraient constitué les archives de M. Ahmed Dini, qui ont été pillées, lors de la mise à sac de la ville d'Obock, en 1992, par la milice gouvernementale.

7 «Caxak naba caxa guma garris3:t. numuk naba num cami ganissa .» - 12-

I
ENFANCE NOMADE
Arab Daaba. - Jeux et chants traditionnels. - Environnement familial propice à l'éveil politique. - Premier contact avec l'administration coloniale. - Ecole primaire à Djibouti-ville.

Monsieur Ahmed Dini, bien que votre historiographie situe votre naissance à Obock, vous êtes né en fait dans la région de mont Mabla8. Pouvez-vous nous dire le lieu exact de votre naissance ?

- je suis né dans le Mabla, en un endroit appelé Mèle. Cependant, mon enfance s'est déroulé principalement à Arah Daaba9. Chez les Afars, chaque tribu ou clan possède son fief. Les fiefs sont délimités par des frontières matérialisés au sol par une barrière naturelle (montagne, oued) ou par une construction (pierres sèches, haies en bois morts). Les clans propriétaires sont bien connus. Chacun vit et nomadise sur son propre territoire qui n'est transgressé qu'avec son autorisation. Donc, Arah Daaba étant mon fief familial, c'est là que j'ai passé mon enfance. Bien sûr, l'enfance d'un petit nomade ne se passe

Mabla : région montagneuse située dans le nord-est de Djibouti ( district d'Obock). 9 Arah Daaba: dans l'alphabet afar, la lettre q correspond à la pharingale sonore équivalente à la lettre c en somalie. (cf. Moqolliima, Adqali, Qabbo, koqso, etc). - 13 -

8

pas comme celui d'un citadin, dans un même endroit.
Arah Daaba est-il un hameau ou un village?

- C'est un village où les constructions sont en matières légères et provisoires. On y trouve une mosquée et des lieux de réunion. C'est un village qui remplit le rôle de centre judiciaire dans la région-est de Mabla. Puisqu'on y vient soumettre aux sages des litiges inter-tribaux, des affaires religieuses comme les célébrations de mariage ou des affaires d'héritage. On y rencontre des lettrés, des gens

du livre - Moqolliima, dit-on en afar.
Dès votre enfance, vous êtes gagné par la soif de connaissance. Est-ce le fait d'être né dans une Jàmille composée de lettrés en arabe qui vous donne cette prédisposition?

- Lettrés, c'est peut-être beaucoup dire. Car cela laisse sous-entendre la présence d'hommes et de femmes de lettres. TIest vrai que j'ai vu le jour dans une famille, disons, alphabétisée en arabe. Ma mère était maîtresse d'école coranique. Son père - c'est-à-dire mon grand-père - avait ouvert une école privée à Obock. Pour l'anecdote, je rappelle que dans cette madrassa, les enfants d'Henri de Monfreid avaient suivi les cours d'arabe et du Coran avec les petits Obockois. Mon grand-père avait été le premier à fonder une école coranique dans le Mabla, dans l'arrière-pays au bénéfice des nomades. Auparavant, les parents étaient obligés d'envoyer leurs enfants à Tadjoura ou à Obock ou encore plus loin. Et il fallait obligatoirement leur trouver des familles d'accueil. Avec la création de l'école de mon grand-père, les enfants des régions avoisinantes venaient à Arah Daaba qui se trouve à une heure de marche des fiefs de Bassoma, de Dortimeela, etc. Les petits passaient la journée à l'école coranique et rentraient chez eux le soir. Je veux dire par-là que dans ma famille, on lisait et écrivait l'arabe, et surtout le Coran.

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Au même titre, est-ce votre environnement familial ou votre expérience personnelle qui contribue à votre éveil
. politique? - Dans ce domaine, mon environnement familial a joué à l'origine un rôle important. Avant d'habiter d'une manière permanente dans le Mabla, ma famille avait l'habitude de nomadiser entre Rahayta, Gahro et Ginni Bada. Mais elle allait quitter définitivement cette région après les affrontements, parfois violents, survenus entre l'administration italienne et le sultan de Rahayta. Quand les Italiens sentirent la nécessité de régler le conflit larvé qui les opposait aux Afars par des négociations, mon grand-père avait été nommé porte-parole des belligérants du côté afar. fi avait présenté l'argumentaire afar pour mettre fin à l'état de belligérance. Au cours de ces affrontements répétés entre les troupes italiennes et les habitants du sultanat de Rahayta, plusieurs membres de ma famille avaient trouvé la mort ou étaient morts en déportation à Gindaal (en Erythrée). Chez moi, on parlait souvent de cette guerre, des causes qui avaient été à son origine, des négociations qui s'en étaient suivies et des hommes vaillants qui y avaient laissé leur vie. Ces histoires ont fait une forte impression sur moi.

Quand prenez-vous conscience de la réalité coloniale? A quel moment, prenez-vous conscience de son extrême perversité sur le plan économique, social et culturel?

- Cela remonte aussi à mon enfance. l'ai pris conscience de la réalité coloniale par des considérations relatives aux relations entre Afars et Européens. Les Européens, Français et Italiens, m'a-t-on appris très jeune, sont hostiles à mon peuple. A l'appui de cette affirmation, on me racontait des récits au cours desquels des Afars étaient tués, mis en prison, expulsés et déportés, sans qu'ils aient commis le moindre crime apparent. Le fait colonial et sa prise de conscience vont imprégner toute ma prime enfance.

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L'appréhension de cette hostilité contre l'administration française et italienne passe+elle par la religion? Rejetez-vous le Chrétien plus que l'étranger?

- Non, cette hostilité ne s'enracine pas dans des considérations religieuses. C'est plutôt une hostilité qui réside dans le fait que les Français et les Italiens sont à nos yeux des envahisseurs étrangers. Ils occupent notre territoire ancestral. C'est un ressentiment qui découle des relations qui existent entre l'homme afar et sa terre. Ces européens viennent d'ailleurs, ont une mentalité étrange, sont dotés des intentions inamicales. Ils incarnent l'étranger par excellence qui est contre les intérêts des autochtones et ...
Profitant de votre faiblesse matérielle...

- Nous n'avons pas été capables d'empêcher les Européens de s'installer dans notre pays et par la suite de les chasser. Nous sommes conscients de notre faiblesse et de leur supériorité matérielle et militaire. Pour règle de conduite, on m'a dit de ne pas les fréquenter. Pour illustrer ce rejet, que l'on croit réciproque, il faut signaler que je serai le premier AdqaUlO de la région d'Obock qui fréquentera 1'« école des Blancs ». En 1946, pas un seul membre de ma famille, de ma tribu, de ma région n'a été scolarisé en français avant moi. «Peut-on fréquenter l'enseignement des gens qui vous sont hostiles et sont hostiles à votre culture? », avaient dit jusque-là nos chefs.
L'idée communément admise veut que l'Administration française se soit opposée à la scolarisation des enfants autochtones. Partagez-vous cette opinion?

- Il est vrai que jusqu'à l'année 1928, les Français ne se préoccupent pas de l'éducation des Afars et des Somalis de l'intérieur. Lorsque Tadjoura sera occupé physiquement par l'administration - la France a attendu quarante ans avant de s'installer à Tadjoura et à Dikhil Adqali ; tribu régnante chez les Afars. Effectivement, Ahmed Dini appartient à la famille du sultan de Rahayta. - 1610

une note du gouverneur Chapon-Baissacll incitera la création des écoles pour les petits afars. Avant cette date, le chef-lieu a accaparé les Français. Il faut toutefois signaler qu'une école française, fondée par des religieux, avait existé à Obock jusqu'au moment de transfert de la capitale administrative à Djibouti. A cette date, l'école d'Obock fut supprimée, ses locaux démontés pour être remontés à Djibouti. On rouvrira une école 50 ans plus tard, en 1947, à Obock.
Il en est de même particulièrement les Issas? pour les petits Somalis,

- Non, pas tout à fait. Sous l'administration française, les Somalis et les Afars n'ont pas vécu de la même manière, même s'ils subissaient le joug d'un seul pays. Le premier instituteur a avoir enseigné à Tadjoura était un Issa, Roblé Boulaleh. Lui-même avait eu un successeur d'origine issa, Ahmed Farah, qui travaillera plus tard au Consulat général de France à Diré-Dawa (Ethiopie).
Dès que. vous achevez l'école coranique, votre famille vous envoie à Obock pour continuer vos études?

- Non. Ma famille n'a pas vécu de façon régulière à Obock, où nous avions gardé des points de chute chez nos proches qui habitaient toujours cette ville. Car mon père travaillait à Djibouti. Nous, ma mère et mes frères, effectuons des séjours intermittents en ville que lorsque le bétail part en transhumance. Mon grand-père, avant de transporter son école dans le Mabla, habitait à Obock.
Vous aurez pu continuer alors à vivre à Arah Daaba et devenir berger. Quel est l'événement qui provoque votre rupture avec la vie nomade et pousse vos parents à vous envoyer à Djibouti ?

- Mon départ précipité pour le chef-lieu du territoire où travaillait mon père, est dû à une circonstance assez
Il Gouverneur de la CFS de 1924-1934. - 17 -

cocasse, mouvementée. A l'âge de 7 ans, en 1939, j'ai été mordu par un serpent. Cette morsure a failli me tuer. Quelques années plus tard, je suis devenu un chasseur de vipères. En partie pour me venger d'elles, en partie pour les exterminer et empêcher qu'elles mordent d'autres personnes. Très adroit dans la capture des reptiles, j'ai fini aussi par être très adroit dans le jet des pierres pour les toucher à la tête. Un jour, j'ai attrapé une vipère bitis (en afar: ceberi12)avec mes frères et des enfants du voisinage. Nous l'avons immobilisé. Parce qu'une légende affirme que celui qui saute par sept fois par-dessus d'un reptile vivant devient une personne exceptionnelle. Alors à tour de rôle, nous avons sauté par-dessus la vipère pendant que trois garçons munis de branches fourchues la maintenaient immobile. Le jeu terminé, nous l'avons tuée et enterrée, en lui préparant une sépulture et une cérémonie mortuaire rabeyna. Toujours selon la croyance populaire, en traitant de cette manière le reptile, les autres ne se sentiraient pas obligés d'exercer leur vengeance sur nous. Pendant que nous nous livrions à cette cérémonie, un voisin a averti ma mère en lui disant que ses enfants jouent trop avec des serpents et qu'ils risquent de se faire tuer un jour. Le lendemain, ma mère m'a confié à une caravane en partance pour Obock.
De là, vous vous embarquez pour le chef-lieu, Djibouti-

ville? - A Obock, il m'arrive un fait qui témoigne du statut d'un autochtone au début des années quarante. C'est une anecdote très révélatrice. TI faut se souvenir qu'en ce moment-là, un Afar surtout un Adqali - n'a pas le droit de se rendre à Djibouti sans un laissez-passer. C'est une survivance due au conflit entre le fondateur du Territoire, Léonce Lagarde, et le sultan de Rahayta. De surcroît, il arrive à une jeune fille
12 Ceberi: la lettre c correspond en afar à la pharyngale sourde (équivalant à la lettre x en somali). - 18 -

qui m'accompagne un fâcheux incident. Le sous-officier français qui délivre le précieux document cherche à la taquiner et l'approche de très près. Elle le gifle et le terrasse grâce à une prise de lutte traditionnelle - axca. Ridiculisé devant tout le monde, fou furieux contre nous,

il déclare: « Vous ne partirez pas à Djibouti car je ne vous donnerai pas de laissez-passer. » Heureusement, les
pass~gers du boutre qui sont témoins de l'incident alerteront mon père à Djibouti. Et le lendemain, grâce à l'intervention de Kadda-Ammi Youssouf, il obtiendra l'intervention du service de la sûreté nationale de Djibouti. Mon père m'a inscrit aussitôt dans une école arabe pour que j'apprenne la grammaire, la conjugaison, le calcul et l'enseignement classique en arabe.
Dans la madrassa13 franco-arabe de Djibouti, celle qu'on

appelle « madras sa Coubèche

»

?

- Non, mon père me donne un maître privé mais il est vrai que la Madrassat-al-nijaahfonctionnait déjà.
Vous résidez au quartier 2, lieu traditionnel où s'échouent les nomades afars attirés par la prospérité de Djibouti. - Oui. Les Afars et les Arabes habitent en majorité les quartiers 1, 2 et 4, les Issas quartier 6, les Gadaboursis quartier 5, et les Issaqs quartier 3.
Quand commencez-vous à fréquenter l'école primaire?

- Curieusement, mon père m'emmène à l'école française en 1946, à quinze jours de la fermeture scolaire. Mon instituteur s'appelle Roblé Boulaleh. Le premier instituteur qui a enseigné la première classe à Tadjoura en 1928, je crois. Ahmed Dini Yaqiidi14, Ibrahim Mohamed15
13 En français: médersa. 14Fils du sultan de Tadjoura. Il deviendra en 1957 ministre de la Santé de Mahmoud Harbi. 15 Fils du sultan de Tadjoura. Il sera ministre dans plusieurs gouvernements.

- 19-

Sultan, Habib Mohamed Sultan16 furent ses élèves. C'est un instructeur hors paire. Quarid on ne comprend pas en français, il explique les mots en afar ou en somali. En tout cas, votre scolarité enfrançais sera brève. - J'abandonne l'école à la fin de l'année 1948, après avoir suivi les cours de l'année scolaire 1946-1947 et celle de 1947-1948. J'entre aussitôt dans la vie professionnelle.
Où et en tant que quoi débutez-vous dans la vie professionnelle?

- En tant qu'élève infirmier au service vétérinaire. J'ai quitté ce poste au bout de quelques mois pour être centraliste de téléphone au bureau d'entrées à l'Hôpital Colonial, futur Hôpital Peltier. Où j'occupe ce poste en remplacement de Hoche Roblé17 qui a choisi de travailler dans la Compagnie des Salins du Midi.
Il n'empêche que sur le plan de la formation et de l'instruction, vous n 'allez pas en rester là ?

- J'ai très vite appris la lecture dans la mesure où je transcrivais en arabe les lettres latines. Dès la première année, en 1946-1947, je suis passé des cours préparatoires aux cours élémentaires. En 1947, j'ai encore changé de niveau. Finalement, sachant lire et écrire, j'ai décidé de gagner ma vie sans abandonner l'apprentissage personnel du français et de l'arabe.
Conservez-vous l'Hôpital Colonial? longtemps votre fonction de centraliste à

- Pas longtemps. En 1950, un médecin-colonel, Albert PielTaggi d'origine corse, a créé une école d'infirmiers à l'Hôpital. Je lui ai demandé l'autorisation de suivre des cours à titre externe. TI me l'a accordée. J'assimile si bien ce qu'on nous enseigne que je sors
16

17 Futur colonel de la gendarmerie nationale de Djibouti: tortionnaire notoire, décédé en 1994.

Fils du sultan de Tadjoura, frère du précédent.

un

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premier de la promotion. Le médecin-colonel m'encou-

rage à poursuivre: « Ne t'arrête pas là. Nous allons mettre
en place une école d'infirmiers spécialistes. Une école qui prépare des laborantins pour des analyses médicales ». Je m'y suis inscrit en auditeur libre. A la fin de cette formation, je suis devenu le premier autochtone à remplacer un sous-officier européen au laboratoire de sérologiel8 de l'Hôpital Colonial . Commentpassez-vous du laboratoireau syndicalisme? - J'étais laborantin et syndicaliste, il n'y avait pas d'opposition entre les deux. A la fin des années quarante, le syndicalisme battait son plein, la C.G.T. tenait le haut du pavé et constituait un mouvement très actif, dirigé par un ingénieur de météo, un Européen communiste...
S'agit-il de M. Martine qui représentait Métropole entre 1947 et 1950 ? le territoire en

- Ce n'était pas Martinel9, qui était membre de la C.O.T. et communiste. Lombardo, oui, c'était un certain Lombardo qui dirigeait la C.O.T. A un moment, je ne me souviens plus de l'année, ce syndicat a été réprimé, ses dirigeants expulsés. M. Lombardo, m'a-t-on dit, a été renvoyé vers Madagascar. Mon père étant militant C.O.T., il m'avait confié avant mon entrée dans la vie professionnelle à un secrétaire administratif de ce syndicat pour me perfectionner dans ce domaine. Le syndicalisme est ancien à Djibouti, il a joué un rôle important dans l'évolution politique et sociale du territoire. La C.O.T. ayant cessé de fonctionner, la Force Ouvrière (F.O.) a pris le relais sous la présidence de Mahmoud Harbi, secondé par Abdourahman Ahmed «Oabode ». Sur ces entrefaites, il y a eu la mise en place d'un code de travail par l'inspection de travail, en 1956.
Cf. Journal officiel de la CFS du 16/0211957, p.l15 : Ahmed Dini, titulaire de brevet d'inftrmier spécialiste. 19 Président de l'Union des syndicats, est élu député du Tenitoire à l'Assemblée nationale en 1946. - 21 18

Alors la F.O. a lancé une campagne pour créer des fédérations syndicales dans différents services publics. J'ai pris la tête de la fédération des services de santé et de la municipalité (Voirie) où je remplissais déjà le rôle de délégué syndical en présentant leurs revendications. C'est ainsi que je suis allé au syndicalisme.
Avez-vous souvenir d'un projet de type social dont peut s'enorgueillir votre fédération?

- Lors de mes activités syndicales, j'ai soulevé personnellement la question des prestations familiales car il n'yen avait pas en Côte française des Somalis. «Puisque tu crois possible de présenter cette revendication, fais-le », m'ont dit mes collègues. J'ai rédigé alors le rapport qui sera confié au délégué syndical de F.O. d'Outre-mer, André Lafont, quand il nous rendra visite à Djibouti. Par une heureuse coïncidence, en 1959, c'est moi qui aurais l'honneur de mettre en place les prestations familiales.
Lorsqu'on examine la carrière politique de certains dirigeants, on ne peut s'empêcher de dresser le constat suivant: le syndicalisme mène toujours à la politique. Ce sera Ie cas pour Ie député Martine, Mahmoud HarbPo, Ahmed Goumaneh21, Abdourahman Ahmed « Gabode »22, et pour vous
aussi.

- On peut dire cela. Quand Mahmoud Harbi est devenu député du Territoire à l'Assemblée nationale en 1956, il a laissé la direction de F.O. à Abdourahman

Gabode. J'ai surtout collaboré avec ce dernier.
Cf. Colette Dubois, Djibouti 1888-1967. Héritage ou frustration, L'hannattan, 1997. 21 Ancien du Bataillon somali, il est élu sénateur en 1958. Il s'installera en Somalie en même temps Mahmoud Harbi, et deviendra vice-président de l'Assemblée nationale de la Somalie. n Membre de l'Assemblée territoriale en 1957, puis en 1958, ses démêlés avec l'administration française l'obligent à s'exiler en 1965. Il dirigera le F.L.C.S. pendant un certain temps. - 2220

Vers le milieu des années cinquante, la C.F.S. subit les contrecoups de la crise de Suez. Quel impact a eu cette affaire à Djibouti? Que représente le président égyptien, Gamal Abdel-Nasser, pour vous et votre génération?

- La fermeture du canal de Suez a eu deux impacts. Un impact économique et un impact politique. Un impact économique négatif d'abord: le canal de Suez fermé, le port de Djibouti ne se trouvait plus sur le trajet des navires de commerce qui descendaient ou montaient la mer Rouge. Un impact politique considérable en ce sens que la population de la c.F.S., s'identifiant à Nasser, l'admire comme un libérateur de tous les opprimés, et spécialement des Arabes et des arabisés. Etant donné la grande influence de la culture arabe à Djibouti à la fin des années cinquante, nous nous sentons très proches et très solidaires de ce que faisait et disait Gamal Abdel-Nasser.

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Les commentaires (1)
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Miguil

Bien mais je voudrai en gratuit pusque je suis en univ de Djib

jeudi 4 décembre 2014 - 19:19