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Alain Juppé et le Rwanda

De
572 pages
Ce livre est l'oeuvre d'un citoyen qui tente d'explorer l'action et la ligne de conduite du chef de la diplomatie française, Alain Juppé, au Rwanda, d'avril 1993 à décembre 1994. Par rapport à François Mitterrand qui régnait depuis 13 ans sur la politique étrangère, et face à la complexité de la crise rwandaise, comment se situait-il ? A-t-il accordé à ces événements monstrueux l'importance et l'attention qu'ils méritaient ? Enfin, a-t-il fait preuve de discernement, vertu cardinale en politique ?
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Alain Juppé et le Rwanda
Penser
le temps Jean-Pierre CosseLe génocide des Tutsi rwandais commencé à la vitesse de l’éclair, en avril 1994, présent
accompli avec une vertigineuse efcacité par les extrémistes hutu – un million
de morts en trois mois – est un moment tragique de l’histoire de l’humanité.
C’est aussi une page de l’histoire politique et militaire de la France.
Bientôt vingt ans après, l’ignorance, l’oubli semblent gagner du terrain,
malgré certaines avancées de l’institution judiciaire qui ne veut plus aider les
tueurs rwandais à échapper à la justice de leurs pays. L’enquête parlementaire de
1998, qui n’a reconnu qu’une « une erreur de jugement » de la part des autorités
françaises, a été, comme le dit l’historienne américaine Alison Des Forges,
« bien loin d’établir la responsabilité des décideurs politiques et militaires ». Alain Juppé
Les enjeux de la France au Rwanda en 1994 demeurent toujours obscurs,
la réalité de la collaboration française avec le gouvernement rwandais du
génocide que les acteurs, les témoins, les politologues, des historiens, une et le Rwanda partie de la presse ont révélée, depuis plusieurs années, toujours masquée en
France.
Ce livre est l’œuvre d’un citoyen qui tente d’explorer l’action et la ligne
de conduite du chef de la diplomatie française, Alain Juppé, au Rwanda,
d’avril 1993 à décembre 1994. Par rapport à François Mitterrand qui régnait
depuis treize ans sur la politique étrangère, et face à la complexité de la crise
rwandaise, comment se situait-il ? A-t-il accordé à ces événements monstrueux
l’importance et l’attention qu’ils méritaient ? Enfn, a-t-il fait preuve de
discernement, vertu cardinale en politique ?
Le parcours de Jean-Pierre Cosse montre un engagement dans les
luttes des peuples africains pour leur liberté : en Angola, en 1974-1975,
en Namibie et en Afrique du Sud aux côtés de la Swapo et de l’ANC, dans
Penser les années quatre-vingt. Actuellement, il participe à ce mouvement le temps
présent d’opinion qui ne peut admettre le silence observé par les autorités
françaises sur ce qui s’est passé au Rwanda en 1994, ni le bouclier de désinformation
qui l’accompagne. C’est non seulement mépriser le citoyen français, mais aussi
priver les survivants du génocide de leur mémoire collective et empêcher le peuple
rwandais de reconnaître son destin.
ISBN : 978-2-343-02122-5
32 e
Jean-Pierre Cosse
Alain Juppé et le Rwanda






ALAIN JUPPÉ ET LE RWANDA


Du même auteur, aux éditions Syros :

avec José Sanchez, Angola : le prix de la liberté (1976).

































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www. harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-02122-5
EAN : 9782343021225Jean-Pierre COSSE








ALAIN JUPPÉ ET LE RWANDA
























Collection « Penser le temps présent »

Cette collection a pour ambition de proposer au lecteur un ensemble
de travaux - études et essais - portant sur les thèmes d’actualité ou
aptes à éclairer les grands événements du temps présent.


Déjà parus

Pascal DA COSTA, États-Unis, Europe, Chine. Des États au cœur des
crises financières et économiques mondiales, 2013.
Mustapha NASRAOUI, Le migrant clandestin, Le paradoxe de l’être
et de la société, 2013.



Je dédie ce livre à la mémoire des membres de la grande famille de
l’instituteur Ntege Thomas, père d’Adélaïde Mukantabana – survivante avec
sa nièce, sa fille et ses deux garçons jumeaux– assassinés parce qu’ils étaient
tutsi, et plus particulièrement à la mémoire de ses deux aînés, Blaise,
surnommé Petit, Noël, surnommé Gacyende, de ses frères et sœurs : Jean de
Dieu Rutagengwa et deux de ses enfants, Nadine et Lambert ; Jean
Rudasingwa ; Antoine Ntabana ; Antoinette Giraneza ; Consolée
Umunyurwa ; Concessa Niyonziza.
Et à toutes les autres familles, mortes au Rwanda, en 1994, à la suite du
génocide des Tutsi, et laissées sans sépulture.
Enfin, je le dédie aussi à tous les rescapés qui sont souvent réduits au
silence.















REMERCIEMENTS


Pour l’autorisation accordée à la reproduction de textes, de cartes, de
témoignages : je remercie Linda Melvern, Phillip Green, Jacques Morel,
Laure de Vulpian, Thierry Prungnaud, Vénuste Kayimahe, Immaculée
Mpinganzima, Jean-Hervé Bradol ; et leurs maisons d’édition : Karthala,
L’Esprit frappeur, Don Quichotte, éditions du Seuil, et la revue La Nuit
rwandaise, enfin, le journal Le Monde.


Pour l’aide apportée à la réalisation de l’ouvrage, je tiens à remercier
Emmanuel Cattier, Vénuste Kayimahe, Dominique Orgambide. Et je suis
infiniment reconnaissant à Jacques Morel, Aymeric Givord, Adélaïde
Mukantabana, Annie Doublier ; sans eux, je n’aurais pu mener à bien cette
étude.















« La vérité est une marchandise défendue, à laquelle
on ne permet pas d’accéder aux portes de la connaissance
et du désenchantement, et c’est pourquoi elle a besoin de
tant de masques pour trouver l’entrée de la raison. »

Balthasar Gracia’n (1610-1658) L’Homme de cour
(1637), éd. Champ libre, 1980


AVANT-PROPOS


Au début du vingtième siècle, la pensée antillaise exprimait sa foi en
l’humanité dans un continent rêvé, l’Afrique. Après les siècles de la traite,
1après le siècle de l’occupation coloniale, « la négritude, dit Aimé Césaire , se
mit debout pour la première fois, et dit qu’elle croyait en son humanité ». Le
2poète Damas lui répondit en écho :
« Va, mon nègre, courir à toute bride les espérances du monde. (…)
Pour que naisse la céréale dorée de l’humain. »

Et il chantait la revanche du nègre :
« La beauté est nègre
Et nègre la sagesse
La joie est nègre
La paix est nègre. »

Ils tournaient leurs espoirs vers le continent africain qui devait faire
germer « la céréale dorée de l’humain ». Aimé Césaire, particulièrement, en
rêvait dans Cahier d’un retour au pays natal :
« Préservez-moi de toute haine
Ne faites pas de moi un homme de haine
Pour qui je n’ai que haine. »

L’enchantement ne dura guère. Voici qu’à la fin du vingtième siècle, en
1994, un nazisme tropical (selon Jean-Pierre Chrétien) provoqua, dans la
région des Grands Lacs, plus précisément au Rwanda, une haine
exterminatrice d’une ampleur sans précédent : en cent jours, une faction,
pour asseoir son pouvoir, tua un million d’êtres humains, innocents, sans
défense. Désormais, il existe un génocide africain, commis par des Africains,
qui révèle le même visage de l’horreur que l’Europe avec ses camps de la
mort.
Le premier témoin et acteur, réduit à l’impuissance par le Conseil de
sécurité de l’Onu, le général canadien Roméo Dallaire, commandant la force
du maintien de la paix à Kigali, ne cache pas que « la communauté
internationale a facilité et encouragé le génocide des Tutsi ».
FrançoisXavier Verschave précisa, dès octobre 1994 : « La France a soutenu au
Rwanda ce régime en pleine dérive génocidaire progressivement ordonné à
une solution finale du problème tutsi. (…) Elle a sauvé la mise aux
génocidaires physiquement et moralement. » Les journalistes les plus
prestigieux, les historiens et les politologues les plus avertis, ont confirmé ce
jugement. En 2010, une historienne anglaise réputée, Linda Melvern,
13 écrivait : « Une véritable mise en lumière du rôle joué au Rwanda par la
République française sera-t-elle un jour possible ? Rien n’est moins sûr. »
Vingt ans après, les rescapés souffrent toujours de ne pas être entendus par
la communauté internationale. Une grande partie de la vérité « demeure
cachée par les lois, les habitudes, les pratiques destinées à protéger les
personnalités politiques de l’obligation de rendre des comptes » (Alison Des
Forges). On sait qu’en 1998 la Mission parlementaire, tout en apportant
d’importants éclairages significatifs sur la tragédie rwandaise, a pris soin
d’effacer la responsabilité des politiques et des militaires français au Rwanda
de 1990 à 1994. Le citoyen français a le sentiment d’avoir été trompé par ses
dirigeants lorsqu’il découvre des faits révélant une étroite complicité (non
avouée) avec les auteurs du génocide, à partir des témoignages des acteurs
des événements (R. Dallaire, G. Prunier), des rescapés (V. Kayimahe, E.
Mujawayo), des hommes du terrain (membres de Médecins Sans Frontières,
du Comité International de la Croix-Rouge) des reportages des témoins (C.
Braeckman, P. de Saint-Exupéry), des ouvrages des historiens (J.P. Chrétien,
G. Prunier, A. Des Forges, L. Melvern), de ceux des sociologues et
politologues (J.F. Bayart, A. Guichaoua, G. Périès, D. Servenay), enfin, à
partir des observations d’experts comme J.F. Dupaquier, F.X. Verschave, J.
Morel, M. Mas et des articles de journalistes comme R. Girard, A. Frilet, P.
Ceppi, E. Cattier, J. Chatain et bien d’autres.
Au cours de cette étude, nous tenterons d’établir dans la complexité le rôle
de la diplomatie française, au Rwanda, telle qu’Alain Juppé l’a dirigée du
printemps 1993 à la fin de l’année 1994. Nous ne jouons pas à l’historien, ni
au journaliste, nous cherchons, à travers un angle de lecture et d’analyse des
ouvrages et des journaux des auteurs cités plus haut, à apprécier et à
comprendre la part de responsabilité du ministre des Affaires étrangères.
Nous menons cette tâche en tant que citoyen qui n’accepte pas qu’on lui
dissimule les responsabilités de la France durant cette tragédie. Nous
essaierons de devenir le contemporain des événements qui vont s’enchaîner
à un rythme diabolique. Tous les éléments de ce livre proviennent de sources
fiables, vérifiables. Il s’agit de données. Nous ne prétendons pas porter de
jugements définitifs, mais approcher la réalité, et lancer des appels à des
solutions de recherche.
Alain Juppé est considéré, à juste titre, par ses pairs et le monde politique,
comme une personnalité de premier plan. Il a la passion de la politique, le
sens de l’État, le souci de la rigueur dans l’étude des dossiers. Céline
3Edwards-Vuillet nous apprend qu’issu de la petite bourgeoisie terrienne des
Landes, il se révèle « un enfant d’une rare intelligence », toujours très
sérieux. Sa mère, « qui n’acceptait guère la contradiction », exigeait qu’il
soit le premier. Ainsi, il a eu « une enfance heureuse avec l’obligation de
réussir ». Il en gardera « une propension à montrer qu’il est le meilleur ». Il
deviendra le normalien qui sait écrire, « "homme de l’écrit" dit Céline
Edwards-Vuillet, (…) étranger à la culture de la palabre, (…) s’intéresse peu
14 à l’Afrique. Il a d’autres priorités en tête : la recomposition de la droite, avec
pour objectif l’élection de Jacques Chirac ». À la création du Club 89, Alain
Juppé devient la boîte à idées de l’opposition gaulliste, en compagnie de
Michel Aurillac et de Nicole Catala : ils édifient le programme RPR-UDF
pour les élections législatives de 1986. Quelqu’un le définit à ce moment-là,
ainsi : « Cassant, il avait l’arrogance de la jeunesse… Mais son seul maître,
c’était Jacques Chirac. » Dans les années quatre-vingt-dix, rapporte son
ancien chef de cabinet, Camille Cabana, « il devient le prototype de la
mécanique inexorable de la promotion chiraquienne ». Un autre
commentateur fait remarquer qu’il approfondit surtout les dossiers qui
donneront des voix à son parti ; comme s’il se sentait toujours en campagne.
Certains l’ont taxé un peu vite de technocratie. Jean-Paul Cluzel, au
contraire, affirme : « C’est, d’abord, un humaniste. » En effet, il rejette
certains versants idéologiques de la droite. Il ne cessera de croiser le fer avec
Charles Pasqua. En 1988, il réussit à imposer à son parti le refus du Front
national. Il ne fait pas partie de ces hommes de réseaux, comme certains
membres du RPR de l’époque, impliqués en Afrique dans des réseaux
d’affaires. Chez lui, l’intérêt général prime. Même le candidat à la
présidence, Édouard Balladur, en 1994, reconnaissait au chiraquien Alain
Juppé cette vertu. Il a apprécié avec quelle adresse son ministre a mené la
négociation du Gatt, au début de 1994. Il ne cherche pas une place mais une
fonction et même plusieurs car il a une capacité de travail exceptionnelle et
la passion d’agir. Avec fougue et sérieux, il s’engage ; il aime résoudre les
4problèmes. En 1994-1995, nous disent ses biographes , il « coiffe » plusieurs
casquettes : ministre des Affaires étrangères, secrétaire du RPR et président
èmepar intérim, maire adjoint dans le XVIII , adjoint aux finances à la mairie
de Paris ; enfin, il se prépare à succéder à Chaban-Delmas à Bordeaux. Les
auteurs soulignent sa puissance intellectuelle alliant l’esprit de synthèse à la
faculté d’analyse. « Tous les dossiers d’actualité, Gatt, Bosnie, Algérie,
Russie sont passés au crible. » Dans cette énumération, il est singulier que le
Rwanda ne soit pas nommé.

Détestant l’immobilisme en politique, il vise toujours à réformer. À peine
est-il installé qu’il engage une mission de réflexion et de réforme au
ministère des Affaires étrangères qui comprend, à l’époque, neuf mille
agents, cent soixante-sept ambassades. On attend d’un chef de la diplomatie
de grandes capacités d’observation, d’analyse, de prévision. Plusieurs
journalistes, y compris à gauche, jugent positive son action à ce ministère.
Le 7 mars 1995, Jacques Amalric, dans Libération, estimera qu’« il s’est
révélé comme un des meilleurs ministres des Affaires étrangères de la
France contemporaine ». En octobre 1996, Pierre Briançon, dans le même
journal, admet qu’il s’agit d’un des plus grands ministres parmi tous ceux
que la France ait connus, « l’un des plus compétents, et l’un des plus
consciencieux, l’un des moins démagogiques, aussi ».
15 Interrogé sur son admiration pour le général de Gaulle, il a cette réponse :
« Mon gaullisme ne trouve ses racines ni dans les souvenirs historiques ni
dans le culte de la personnalité. Pour moi, ce sont des principes qui
gouvernent la vie politique et un certain exercice de l’autorité. » On ne peut
ignorer que ce ministre à la haute culture a réfléchi sur les responsabilités de
l’intellectuel et du politique. Dans une interview à France Culture, le 8 mai
1994, à propos de la Bosnie, il reconnaît la fonction des intellectuels,
« indispensable », dit-il. Mais il voudrait également que ces intellectuels,
enflammés contre les Serbes, comprennent qu’« ils n’ont pas à prendre
comme les politiques des décisions au jour le jour. (…) Ils peuvent
s’abstraire des contingences de la responsabilité, tandis que les politiques
obligés d’encaisser ne peuvent riposter ». Et il sait donner de l’éclat à sa
pensée : « La responsabilité, dit-il, n’exclut pas les convictions. Je voudrais
que les convictions n’excluent pas la responsabilité, non plus. »
Sa verve critique au croc mordant a fait mal à bien des socialistes durant
la campagne des législatives de 1993, au point que François Mitterrand,
luimême, dira en avoir souffert. En effet, il avait osé déclarer que « si la droite
gagnait les élections, il valait mieux qu’il (François Mitterrand) s’en aille ».
Le président, fermement déterminé à assumer sa fonction et celle de chef des
Armées, après avoir engagé la cohabitation avec le gouvernement d’Édouard
Balladur, déclara, un jour, à son ministre des Affaires étrangères : « J’avais
de vous, dit-il, l’image d’un politicien sectaire. A la lecture de votre livre La
tentation de Venise, j’ai changé d’avis. » Sa grande culture, son don pour
écrire, son sens de l’État, qualités que nous avons soulignées, l’ont
rapproché du président qui manifeste, bientôt, « une grande estime pour ce
garçon d’une grande loyauté » (propos de la secrétaire adjointe de la
5présidence, sous la direction de J.L. Bianco, Anne Lauvergeon). En
revanche, nous croyons difficilement aux paroles du secrétaire général de la
présidence, Hubert Védrine, déclarant que « Juppé découvre avec Mitterrand
une personnalité fascinante, une vision historique, une autorité, un amour de
la France ». Nous ne pensons pas qu’il était atteint de mitterrandolâtrie. Dans
6son dialogue avec Serge July , il définira froidement et assez justement le
profil de François Mitterrand : « Il est davantage un homme de mémoire
7qu’un homme d’avenir. » En 2011, son dernier biographe, Pascal Louvrier
le confirme : « Juppé n’a jamais été séduit par Mitterrand comme d’autres
hommes de droite ont pu l’être. » Par contre, l’auteur affirme que l’influence
du ministre sur le président était réelle. Il l’écoutait, dit-il, appréciait « sa
vivacité d’esprit incroyable ». Il faut le reconnaître, ces deux hommes
partageaient quelques convictions assez fortes : un patriotisme constamment
affirmé, où chacun, à certains tournants de l’histoire, se pensait comme
l’incarnation de la France ; lié à cela, le sentiment que, si la France n’est plus
une grande puissance, du moins son rayonnement sur le monde de 1993 est
immense ; et, même si Alain Juppé n’est pas aussi attiré par le continent
africain que François Mitterrand, il considère que, pour que notre pays garde
16 l’apparence d’une grande puissance, nous devons maintenir notre présence
en Afrique, nous y avons, outre des intérêts, une responsabilité historique.
De l’Afrique, il semble qu’il connaisse, en 1993, peu de choses, sinon
qu’il découvrit le Mali, du temps où il était le conseiller budgétaire du
ministre de la Coopération Robert Galley. Celui-ci, en exercice au Rwanda,
en 1976-1978, puis en 1980-1981, vouait une grande admiration à Juvénal
Habyarimana : « Son régime lui paraissait, dit-il, extrêmement tolérant et
permettait une très grande liberté d’expression. Il s’agissait d’une démocratie
8à la base et non au sommet . » Le jugement est, pour le moins, surprenant,
quand on sait que le général Habyarimana conquit le pouvoir par un coup
d’État, accompagné d’assassinats, et que, sous un habillage libéral, il institua
la discrimination ethnique, créant un véritable apartheid dont les victimes
furent les Tutsi. Alain Juppé subira-t-il l’influence de celui qui fut aussi
président de l’association France-Rwanda ?
François Mitterrand règne sur les Affaires étrangères, depuis treize ans.
Alain Juppé saura-t-il imposer ses vues et ouvrir une voie nouvelle ? Entre le
président et le Premier ministre, les points de vue sur l’Afrique divergent. Le
nouveau ministre des Affaires étrangères le sait : de quel côté penchera-t-il ?
Va-t-il s’emparer du dossier rwandais pour en examiner l’enjeu et la portée,
engager, face aux militaires français implantés dans le pays depuis bientôt
trois ans, une autre politique, favorable à la paix ? En présence du
déchaînement de la haine contre les Tutsi qui aboutit à une extermination
massive, suivra-t-il François Mitterrand pour qui « tout génocide n’est qu’un
9fait de guerre », selon son conseiller Jacques Attali ? Ne peut-on espérer que
son rejet absolu du racisme dans l’Hexagone l’éloignera du fascisme
ethnique des Hutu ? Nous savons qu’il est capable d’être dur et cynique à
l’égard de ses adversaires ; pourtant, on le dit sensible, à l’écoute, partisan de
la défense des droits de la personne ; il a montré, à maintes reprises, qu’il
pouvait faire preuve de tolérance. N’a-t-il pas les qualités de cœur et
d’intelligence pour faire respecter le droit dans la politique française au
Rwanda et préserver « la céréale dorée de l’humain » ?













17 GENÈSE D’UNE TRAGÉDIE



Il est indispensable d’éclairer les grands versants de l’histoire du
Rwanda, et le développement des événements qui conduisent aux années
quatre-vingt-dix, pour comprendre dans quel contexte historique,
économique, politique, social, Alain Juppé va devoir s’engager. Au cœur de
l’Afrique, entre le bassin du Congo et celui du Nil, il est un tout petit pays,
2de 26 338 km , deux fois et demi la Gironde, au climat tempéré, très
favorable à l’habitat humain. Dans les années quatre-vingt-dix, la
2 population, très dense, était de 290 habitants au km (la plus forte d’Afrique).
Avant avril 1994, le Rwanda comptait sept millions sept cent trente-six mille
habitants. Le relief y est très montagneux : des hauts plateaux de mille
mètres, et la moitié des collines entre mille cinq cents et deux mille mètres.
L’altitude fait barrage à la mouche tsé-tsé, au moustique qui transmet la
malaria. Ainsi, au nord-ouest, la chaîne des volcans Virunga protège les
collines qui sont, presque toutes, recouvertes de maisons, de bosquets, de
bananiers, l’agriculture y est prospère : on cultive des bananes, du manioc,
des patates douces, des pommes de terre, du plantain, du thé, du café, du
sorgho, etc. « Le pays, tout entier, ressemble à un immense jardin
10méticuleusement entretenu, comme "manucuré." . »
La découverte, par les Européens, de cette région de l’Afrique, qui n’a pas
connu la traite négrière, fut tardive. Le premier explorateur allemand ne put
pénétrer dans la Cour du roi Rwabugiri. C’est le comte Von Götzen qui fut
reçu par ce potentat puissant, mais très courtois. Avec ses compagnons, il
èmeadmira l’organisation qui régnait dans son royaume (unifié depuis le XV
siècle), avec le projet de s’en approprier une partie. Les Anglais étaient
présents à l’est, au Kenya, les Belges, à l’ouest, au Congo. Les Allemands,
prenant conscience que le Rwanda, comme le voisin, le Burundi, était
parfaitement organisé, firent confiance aux pouvoirs locaux, établirent une
administration indirecte, qui permit d’économiser les hommes et l’argent. En
1900 arrivèrent les Pères Blancs, originaires de France. L’ordre avait été
grfondé par M Lavigerie, évêque d’Alger, responsable des missions
d’Afrique centrale, qui écrivait en 1869 : « J’ai en face de moi un continent
de deux cent millions d’êtres humains dont je me demande, chaque jour, si
nous devons en faire des hommes, des chrétiens, ou si nous les laisserons
pour des
11siècles à l’état de bêtes sauvages . » Colette Braeckman nous apprend que
les Pères Blancs, au Rwanda, brandissaient l’évangile, « mais aussi des
armes à feu, avec d’autant plus de conviction que l’Ouganda voisin venait
12d’être conquis par les protestants ». L’implantation catholique a été très
19 importante : en 1990, 80 % de catholiques, 12 % de protestants, 8 % de
musulmans. Les grandes missions, aujourd’hui encore, de brique rouge, et
les églises immenses comme des cathédrales, dit l’écrivain belge, le
prouvent : « Elles attestent aussi, dit-elle, la somme de travail qui a été
demandée aux populations locales, non sans résistance. » Comme les
missionnaires détenaient le monopole des articles de traite, les chefs des
collines obligèrent les paysans à travailler pour eux. Ce fut à l’époque
allemande que les Pères Blancs transcrivirent le kinyarwanda en alphabet
latin. Cette langue, de type bantou, est parlée par tous les Rwandais.
En 1916, les Belges, qui menaçaient depuis quelque temps de traverser le
lac Kivu, attaquèrent les Allemands et s’emparèrent de Kigali. Leur
domination sur le pays fut officialisée par la Société des Nations qui leur
donna le mandat Ruanda-Urundi. À la manière des Allemands, les Belges
confièrent l’administration aux chefs locaux. Ainsi, ceux-ci assumèrent le
mécontentement qu’entraînait, pour les paysans, le poids du travail forcé.
Gérard Prunier envisage une première étape de la colonisation, de 1926 à
1931, pleine d’hésitations. Il en donne pour preuve le revirement d’un prélat,
grtrès écouté par les Belges, M Classe, qui affirmait en 1927 que, bien que la
jeunesse tutsi soit un incomparable élément de progrès, il recommandait de
ne pas oublier que les Mwami (les rois) d’autrefois « élevaient aux plus
hautes dignités certaines familles hutu et même twa, les intégrant, eux et
leurs descendants, à la classe des propriétaires terriens ». Quelques années
plus tard, il adressa aux dirigeants des conseils diamétralement opposés :
« En règle générale, nous n’aurons pas de chefs meilleurs, plus intelligents,
plus actifs, plus capables de comprendre le progrès et même plus acceptés du
peuple que les Tutsi. C’est surtout et avant tout avec eux que le
13gouvernement arrivera à développer, à tous points de vue, le Rwanda . »
C’est ce dernier message que l’Église et les autorités politiques retinrent.

Revenons en arrière pour saisir l’origine du manichéisme racial. Jean-Paul
14Gouteux dans La Nuit rwandaise indique que la différence entre les Tutsi et
les Hutu avant l’arrivée des colonisateurs (1885) était sociale et non raciale.
Les Tutsi et les Hutu, tous d’origine bantoue, vivaient sans distinctions
territoriales sur les mêmes collines, adorant le même Dieu, parlant la même
langue (le kinyarwanda), jouissant de la même culture. Les historiens et les
chercheurs en conclurent qu’ils ne formaient pas deux groupes distincts.
« Les chefs des terres étaient hutu, étaient tutsi ceux qui disposaient de plus
de dix vaches. Il y avait des chefs hutu puissants et respectés et des paysans
tutsi pauvres ». À l’appui de cette affirmation, il cite l’historienne Isabelle
Gaudin : « Être hutu, tutsi, ou twa ne déterminait pas en 1900 une identité
fixe. Ces catégories variaient selon les régions et l’on pouvait en changer.
Mais dans les années trente de telles subtilités échappaient aux colonisateurs
qui se référèrent rapidement à la notion de race, beaucoup plus simple et
familière. » Les colonisateurs allemands, puis belges, éliminèrent, avant
20 1931, les chefferies hutu Bakiga du Nord et du Sud-Ouest, y substituèrent
des Rwandais de l’aristocratie tutsi. Le premier recensement des autorités
belges s’accompagna de l’attribution d’un livret avec la mention
« ethnique ». Les premiers missionnaires, les Pères Blancs, commencèrent
par conquérir les âmes du roi et des chefs tutsi : ils se consacrèrent à
l’éducation des enfants des grandes familles tutsi ; ils préparèrent les cadres
pour les niveaux moyens et inférieurs de l’administration, les grades
supérieurs étant toujours réservés aux Belges. Les Hutu étaient, eux, orientés
vers les petits séminaires. Les Belges maintinrent la minorité de Tutsi
favorisés dans le sentiment de leur supériorité naturelle, les Hutu dans leur
complexe d’infériorité. On s’aperçoit que la destinée du Rwanda fut
intimement liée à celle de l’Église catholique. Or, dans les années trente, les
colonisateurs belges et l’Église catholique, influencés par la philosophie
gobiniste, ont exagéré les différences physiques et psychologiques des
Rwandais et effacé ce qui les unissait. L’idée de race, étrangère à la culture
africaine, comme le souligne plus haut Isabelle Gaudin, fut donc introduite
par les Européens. Le terme « ethnie » est apparu dans les écrits du
darwiniste social, Vacher de la Pouge (1854-1936), apologiste de l’aryanité
blonde.Les colonisateurs et les missionnaires rêvant de théocratie
classifièrent toute la population et distinguèrent Tutsi et Hutu et Twa (1 %
du peuple rwandais). La société fut artificiellement racialisée. Ainsi les
Européens divisèrent la société rwandaise contre elle-même. Avant 1955,
l’élite tutsi, éduquée par les Blancs, adhéra au mythe et intégra la théorie
raciste de la supériorité des Tutsi.
Dès lors, l’administration coloniale du Rwanda connut une prédominance
écrasante de chefs tutsi. En 1959, on comptait, dit l’historien Gérard Prunier,
quarante-trois chefs tutsi sur quarante-cinq, cinq cent quarante-neuf
souschefs sur cinq cent cinquante-neuf. De plus, l’ancien système social
rwandais fut transformé, afin de rationaliser l’impôt et le travail d’intérêt
public, véritable travail forcé. L’administration blanche généralisa
l’Ubureetwa pour en faire une obligation individuelle, ce que le chef royal
s’était toujours interdit de faire. Le nationalisme africain, en approchant des
années soixante, exprimant ses revendications avec force, effraya l’Église et
l’administration coloniale. Les nationalistes rwandais, surtout tutsi,
revendiquèrent l’indépendance, voulurent se débarrasser de la tutelle belge et
abolir le monopole de l’Église sur l’enseignement. En revanche, dans les
séminaires, les étudiants hutu prirent conscience de l’asservissement de leur
peuple, de l’injustice, des contraintes écrasantes qui pesaient sur les paysans.
À ce moment-là, l’Église se mit à favoriser la promotion d’une contre élite
hutu. Le clergé avait changé. Vers le milieu des années cinquante, des
missionnaires flamands, plus proches des paysans opprimés et méprisés par
la « haute caste tutsi », partagèrent leur combat et, dit Colette Braeckman,
encouragèrent « les revendications des premiers intellectuels hutu ». D’autre
part, l’historien Gérard Prunier souligne que les Blancs à l’intérieur de
21 l’Église perdaient leur suprématie : il y avait autant de prêtres rwandais noirs
(presque tous tutsi) que de blancs. Tous ces facteurs poussèrent les
ecclésiastiques européens à arrêter de soutenir l’élite tutsi et à promouvoir
une classe moyenne hutu. Les réseaux de l’action catholique belge
appuyèrent au maximum les revendications des Hutu du Rwanda. Il
s’agissait de la « libération du peuple opprimé », et aussi de s’opposer « aux
nationalistes africains marqués par le socialisme » abhorré. Le point de vue
de Dominique Franche, sur ce point, est très éclairant : « Cette nouvelle
génération de missionnaires, marquée par la guerre et le racisme nazi, est
choquée par le racisme de la noblesse tutsi, sans comprendre que ce racisme
a été inculqué par la génération précédente de missionnaires. Cette
génération est aussi obsédée par ce qui s’est passé en Indochine : l’ennemi,
gr15c’est le communisme . » Le Père Blanc suisse, M Perraudin, très lié au
pouvoir colonial, provoqua un changement plus radical encore en théorisant
le nouvel intégrisme qui va être au centre même de la doctrine du Parmehutu
(parti de l’émancipation des Hutu). Il contribua, en 1957, avec des leaders
hutu, à la rédaction du « Manifeste des Bahutu », qui dénonçait le monopole
économique, politique, social et culturel des Tutsi et soulignait que « le
problème est fondamentalement celui du monopole d’une seule race, les
Tutsi (…), qui condamne les Hutu au désespoir de travailleurs subalternes ».
Grégoire Kayibanda, ancien rédacteur en chef de la revue catholique ethniste
Kinyamateka, fonda le Parmehutu en 1957. Colette Braeckman trouva une
belle formule pour expliquer ces changements soudains : « Une révolution
de type social naît dans le giron de l’Église. »
En 1959, quatre mois après la mort du Mwami Mutara III Rudahigwa, une
violente dispute éclata, entre les jeunes de l’UNAR (union nationale
rwandaise, parti du roi comprenant aussi des Hutu) et l’un des sous-chefs
hutu, Dominique Mbonyumutwa, co-fondateur du Parmehutu, à Byimana,
près de Kabgayi. C’était le premier novembre 1959, date qui entrera dans
l’Histoire sous le nom de la « Toussaint rwandaise ». Dans le pays, on
répandit la nouvelle qu’un sous-chef hutu avait été tué par les Tutsi. En
réalité, il allait bien, mais la rumeur grossit le mensonge : on cherchait à
chauffer les têtes (gushyushya imitwe) ; et on ajouta que c’était ces
mêmesTutsi de l’UNAR qui avaient tué le roi. L’ordre fut alors donné à tous
les Hutu de venger le roi et leur leader, en brûlant les maisons des Tutsi, en
les chassant de leurs biens pour s’en emparer. Les stéréotypes sociaux,
raciaux, introduits par l’Occident, révélèrent leur sinistre efficacité. Les
massacres s’élevèrent, au moins, à vingt mille morts. Trois cent mille Tutsi,
chassés de leurs maisons, s’exilèrent dans les pays voisins. L’un des exilés
tutsi, rencontré par Colette Braeckman, trente-cinq ans plus tard, raconte :
« J’avais treize ans, à l’époque, j’étais parti à la messe du dimanche avec
mes parents. Au retour, la maison brûlait, des gens dansaient tout autour.
Nous sommes partis sans rien emporter. Nous étions visés parce que mon
oncle Pascal était considéré comme une forte tête : convoqué par le père
22 missionnaire qui voulait l’admonester pour avoir osé sortir au milieu de la
messe, il avait refusé d’entrer dans le bureau du prêtre en abandonnant sur le
seuil son bâton et son couteau et avait préféré se retirer malgré les menaces.
Le curé avait alors juré qu’il "casserait" notre famille et il conduisit les
16incendiaires jusqu’à la maison de mon père . » L’absence de réaction de la
communauté internationale sembla signifier que celle-ci apportait sa
bénédiction à de tels massacres. Les responsables des tueries pouvaient
vérifier que leurs actes étaient sans conséquence pour l’avenir, qu’ils
n’avaient pas à craindre de punitions ni même de réprimandes. L’idée de
génocide dut apparaître dans les esprits, à ce moment-là, ainsi que le
souligna un Hutu dans le livre de Hatzfeld : « Dès 1959, ils (les Tutsi)
17 étaient devenus "des gens à débarrasser" » (Ignace). En janvier 1961, au
Congo, Patrice Lumumba fut assassiné à Elisabethville ; et au Rwanda, à
l’instigation du colonel Logiest, résident spécial, les bourgmestres élus hutu,
réunis à Gitarama, proclamèrent l’abolition de la monarchie, écartant du
pouvoir le Mwami Kigeri, réfugié au Congo. Le 21 janvier 1961, le
erParmehutu gagna les élections. Le 1 juillet 1962, une « indépendance
assistée » fut proclamée ; Grégoire Kayibanda fut nommé président de la
République. Les exilés tenteront, les années suivantes, des incursions pour
rentrer chez eux ; ils seront violemment refoulés par la garde nationale
rwandaise commandée par des officiers belges. Le résident militaire Logiest,
l’Église catholique, la tutelle politique furent d’accord pour combattre les
Inyenzi, les « cancrelats » s’infiltrant à la frontière, et poursuivre l’ennemi
intérieur.
L’idéologie raciale, néocoloniale, a triomphé. Malgré l’ampleur des
tueries, la France, à l’Onu, contre la majorité des nations, soutint la Belgique
pour que le pays ne tombe pas dans la sphère d’influence des voisins
anglophones ; et, pour Paris, l’intérêt pour les colonies belges grandit. Le
nouveau régime de Grégoire Kayibanda institutionnalisa la marginalisation,
voire l’exclusion des Tutsi. Sur les cartes d’identité des Rwandais, la
mention ethnique fut exigée. Et on institua des identités ethniques à des fins
politiques : ce fut extrêmement grave. De 1962 à 1964, les tentatives des
exilés tutsi pour rentrer chez eux provoquèrent de terribles pogroms sur
lesquels nous reviendrons au cours du chapitre II. Un enseignant qualifia les
massacres survenus, en 1963, dans la région de Gikongoro de « véritable
génocide ». Le 10 février 1964, Radio Vatican déclara : « Le plus terrible
génocide systématique depuis le génocide des Juifs est en train de se
produire au cœur de l’Afrique. (…) Des milliers d’hommes sont tués, chaque
18jour, au Rwanda ». La première République crut forger son unité sur le
rejet de l’« autre ». La valeur première du régime était l’identité hutu. Le
régime, pour faire oublier ses échecs sociaux et économiques, relança, en
1972-1973, ses campagnes (« mouvement du déguerpissement ») contre les
Tutsi, boucs émissaires : beaucoup furent chassés des écoles, des universités,
23 de l’administration, et soit s’exilèrent, soit tentèrent d’entrer dans les
séminaires et les couvents.
Selon Thérèse Pujolle, chef de la mission de coopération civile à Kigali,
de 1981 à 1984, c’est Jacques Foccart qui a poussé la France à s’intéresser
au Rwanda. Il se rendit en visite officielle au Rwanda, en 1971, en tant que
secrétaire pour la présidence de la République à la Direction des Affaires
africaines et malgaches. Pour lui, comme pour la plupart des politiciens et
militaires français, il fallait soutenir les républicains hutu contre les Tutsi
« aristocrates et communistes ». Cherchant à supplanter les Belges, les
Français se persuadèrent vite que le Rwanda était un pays hutu et que les
Tutsi étaient des « envahisseurs ». Paris, depuis quinze ans, aidait
militairement et financièrement le Rwanda à un niveau que Bruxelles ne
pouvait plus atteindre, il prenait, peu à peu, sa place. Le général Juvénal
Habyarimana était derrière les violences de février 1973. Il les avait attisées
et il trahit la confiance que lui avait accordée le président Grégoire
Kayibanda. A la faveur d’un coup d’État, il conquit le pouvoir, le 5 juillet
1973, « sans violence ». Propos à relativiser. C’est vrai qu’après les troubles
sanglants du précédent régime, il y eut un « soulagement populaire » qui
profita aux Tutsi. Dès le début, le nouveau chef d’État, rusé, avança masqué
dans l’exercice de son pouvoir : « Nous ne pouvons plus supporter,
déclarat-il, une politique de discrimination ethnique. » Certes, il prôna la
réconciliation, et présenta sa prise de pouvoir sans victime. On apprit, plus
tard, la « purge secrète » : le renversement du président de la première
République s’accompagna de l’incarcération de cinquante dirigeants de
l’ancien gouvernement : soit on les exécuta, soit on les liquida en les privant
d’eau et de nourriture, y compris Grégoire Kayibanda qu’on laissa mourir de
faim avec son épouse. De plus, le nouveau pouvoir mit en place des
structures de régime totalitaire, avec, notamment, la création d’un parti
unique, le Mouvement révolutionnaire national pour le développement
(MRND). Le régime exerça alors un contrôle très strict sur la vie quotidienne
en divisant le pays en dix préfectures (affectées d’un titulaire nommé par le
président), puis en 145 communes, chacune gérée par un bourgmestre
(l’autorité au niveau local) ; ensuite, les communes furent subdivisées en
secteurs, puis en cellules. Nul ne pouvait voyager, en dehors de la préfecture,
sans laissez-passer. Chacun devait être en mesure de montrer, à tout instant,
sa carte d’identité mentionnant son appartenance ethnique : Tutsi ou Hutu,
ou Twa. Les Occidentaux admirèrent l’organisation rigoureuse, efficace,
jugèrent le pays paisible. En France, une série de documents télévisuels
Akagera de Gérard Vienne et ceux du Belge Romain Baertssen, qui, dans
une belle unité, consacraient le Rwanda « pays du printemps perpétuel »,
ressuscita le mythe à la gloire du régime. Effectivement, les massacres,
pendant dix-sept ans, cessèrent, les harcèlements et les attaques contre les
Tutsi diminuèrent. Le chef d’État offrit à ceux-ci une vie à peu près normale,
à condition qu’ils renoncent à leurs droits politiques, à une promotion dans
24 l’administration et l’enseignement, et qu’ils se soumettent aux quotas en
vigueur (9 % de Tutsi sur le pays). Le pouvoir était monopolisé par les
Hutu : on ne vit pas un seul Tutsi à la tête d’une préfecture ou d’une
commune, on ne connut qu’un ou deux officiers tutsi dans l’armée ; et les
officiers hutu ne devaient pas épouser une femme tutsi. Deux Tutsi siégèrent
dans un parlement de soixante-dix membres. Cette dictature militaire fondée
sur l’exclusion ethnique suscita l’admiration à l’extérieur. Les Occidentaux
vantèrent la douceur des collines, ce peuple dur à la peine, économe ; ils
appelèrent le Rwanda, la « petite Suisse de l’Afrique ». Beaucoup
condamnaient l’apartheid qui sévissait encore en Afrique du Sud, sans
s’apercevoir de l’apartheid réel qui réglait la vie des Tutsi rwandais. Les
politiciens et les militaires français commencèrent à jouer leur partie sous la
présidence de Giscard d’Estaing. Un accord particulier, signé le 18 juillet
1975, à Kigali, indique que le gouvernement français doit assurer « dans la
limite de ses moyens la formation et le perfectionnement de cadres de la
gendarmerie rwandaise dans ses écoles militaires. » Il prend à sa charge les
frais des stagiaires venant en France se former, et le matériel militaire.
Clause particulière : les personnels, qui servent sous l’uniforme français,
« ne peuvent en aucun cas être associés à la préparation et à l’exécution
d’opérations de guerre, de maintien ou de rétablissement de l’ordre ou de la
légalité ». Il y a un avenant, en date du 20 avril 1983, à cet accord : « Les
personnels militaires français, mis à la disposition du gouvernement de la
République rwandaise, demeurent sous juridiction française. Ces personnels
servent sous l’uniforme rwandais, avec le grade dont ils sont titulaires ou, le
cas échéant, son équivalent au sein des forces armées rwandaises (Far). » Il
convient de remarquer que, dans l’avenant de 1983, la clause particulière qui
interdisait au personnel français de s’associer à des opérations de maintien
de l’ordre ou à des opérations de guerre dans le pays a disparu. Les auteurs
19Périès et Servenay ont précisé dans leur livre que ces accords n’ont jamais
été publiés, ni présentés au parlement avant la Mission d’information de
1998.
Les fils des Rwandais qui s’étaient exilés en Ouganda, dans les années
soixante, réclamaient depuis une décennie le droit de rentrer au pays. Les
exilés guerriers en Ouganda, trois mille Banyarwanda (les originaires du
Rwanda), contribuèrent, en 1986, à la victoire de Museveni, chef de l’armée
nationale de résistance ougandaise, sur les forces du dictateur Obote. Au
début, les réfugiés s’étaient crus ougandais, étant donné les services rendus à
la NRA (National Resistance Army de l’Ouganda). Ils prirent vite
conscience que leurs compatriotes les considéraient comme étrangers. Le
président de l’Ouganda, lui-même, poussait à leur départ. Ils comprenaient
qu’il n’était « ni gêné, ni malheureux de les voir partir » ; il leur laissait les
armes que l’armée ougandaise leur avait fournies. Le septième congrès de la
RANU (Rwandese Alliance for National Unity, Alliance rwandaise des
réfugiés pour l’unité nationale), qui se tint, en décembre 1987, à Kampala,
25 transforma l’organisation en Front patriotique rwandais (FPR), organisation
politique qui se consacra au retour des exilés au Rwanda, par la force, s’il le
fallait. Jusque dans les années quatre-vingt, Habyarimana refusa de
s’occuper des réfugiés. Le Rwanda n’était pas assez riche, disait-il, pour
devoir accueillir tous les exilés. Il fallut la pression de la démocratisation, de
même que celle des donateurs étrangers, des organismes de l’Onu, et de
l’Ouganda pour que le chef de l’État affronte le problème. Une commission
mixte vit le jour, formée d’Ougandais et de Rwandais. Habyarimana
n’accepta de rentrée d’exilés qu’au compte-gouttes, à titre individuel, dans
un pays où les Tutsi n’avaient aucun droit. Les réfugiés prétendaient être
favorables à une nouvelle démocratie, qui était à l’ordre du jour. Le régime
de Kigali n’arrivait pas à surmonter la crise économique et politique : baisse
sensible des recettes de l’État, rareté des terres, chômage, révolte contre
l’absence de démocratie. Les rebelles crurent bon d’exploiter cette période
de vulnérabilité.
Le moment d’envahir le Rwanda, sa raison d’être, soulevait des questions.
C’était les fils de Tutsi chassés dans les années soixante qui osaient entrer
dans un pays, où ils n’étaient pas nés, où ils n’avaient pas de racines. Ils
estimaient, pourtant, avoir une légitimité : ils étaient Rwandais, ils avaient le
droit de revenir dans leur pays natal. Ils auraient préféré une rentrée
progressive en collaboration avec le gouvernement rwandais. Ils comprirent
vite que celui-ci ne l’accepterait jamais. Ils n’eurent pas d’autre solution que
de rentrer par la force des armes.
er L’invasion du FPR, le 1 octobre 1990, et la réaction de la dictature
ethnique de Juvénal Habyarimana provoquèrent des effets dévastateurs
qu’on ne mesura pas très bien, la première année. Le chef de l’État rwandais
demanda, aussitôt, l’assistance militaire de ses amis : la France, qui
considérait que le pays était francophone, la lui accorda très vite ; son
détachement militaire, appelé Noroît, fut renforcé par des unités belges et
une division zaïroise, envoyée par Mobutu. L’élan des rebelles fut
rapidement stoppé. À ce moment-là, dans la nuit du 4 au 5 octobre, le
gouvernement rwandais mit en scène une attaque sur Kigali, prétendument
lancée par les troupes du FPR. En réalité, c’était une simulation d’attaque,
destinée à faire croire que les Tutsi de la ville appuyaient l’ennemi. Le
ministre de la Justice déclara ouvertement les Tutsi Ibiyitso, complices des
envahisseurs. Dès le lendemain, les Tutsi et des opposants étaient arrêtés en
masse. Près de treize mille furent jetés dans la prison de Kigali, incarcérés
pendant des mois, « sans chefs d’accusation, dans des conditions
déplorables ». Le rapport de la Commission internationale d’enquête
rapportera, plus tard, que la plupart furent torturés et qu’ils périrent par
dizaines. Sous prétexte que le peuple était sous une dictature, objet de
contestations diverses, les soldats de l’armée patriotique rwandaise avaient
imaginé qu’ils seraient accueillis en libérateurs. En fait, une propagande
anti-tutsi virulente provoqua un mouvement massif de Hutu terrifiés qui
26 quittèrent leurs terres. Ils furent dirigés dans des camps, à l’intérieur du pays,
contrôlés par des militaires gouvernementaux. Et dans le courant du mois
d’octobre 1990, dans la région de Gisenyi, puis en janvier 1991, au pays des
Bagogwe, pasteurs tutsi, les autorités locales avec les milices poussèrent les
paysans hutu à agresser les Tutsi, à en exterminer un certain nombre.
Beaucoup étaient contraints de s’en prendre à leurs voisins, sous peine d’être
déclarés eux-mêmes complices.
Jusqu’en 1980, le Rwanda connaissait encore un fonctionnement qui ne
déplaisait pas au monde occidental. La Banque mondiale était allée jusqu’à
faire état de la « cohésion culturelle et sociale de son peuple » ! La politique
du président Juvénal Habyarimana était jugée rigoureuse. En marge du
sommet de la Baule, où le président français François Mitterrand avait
demandé aux chefs d’État africains francophones de s’engager dans un
processus de démocratisation – pas de développement sans démocratie – une
remise de la dette de 36,4 millions avait été accordée par le gouvernement
français. Vers la fin des années quatre-vingt, la chute du prix des matières
premières et bien d’autres facteurs provoquèrent une crise sévère dans
beaucoup de pays africains. L’intégration économique rwandaise dans
l’économie internationale, bénéfique dans une courte période, n’était plus
avantageuse. Les cours du thé et du café s’effondrèrent, entraînèrent la chute
des recettes de l’État. Le gouvernement fut obligé d’accepter le programme
d’ajustement structurel du FMI qu’approuva la France. Le taux de pauvreté
au Rwanda était alors devenu un des plus élevés au monde : 90 % de la
population rurale, 80 % de la population totale passaient au-dessous du seuil
de pauvreté. Sans terre, sans logement, les jeunes du Rwanda ne pouvaient
se marier, restaient sans responsabilité familiale, sans emploi. La plupart
hutu, oisifs, ils deviennent disponibles pour toutes les violences possibles.
Pour autant, bien que les tueries des années quatre-vingt-dix rappellent les
pogroms à tendance génocidaire des années soixante, ces tueries ne sont pas
inéluctables. On doit, certes, noter que certains caractères de la société
rwandaise suscitent des inquiétudes. Le président Juvénal Habyarimana
poursuit la tradition d’imposer au peuple une obéissance systématique à
l’autorité, comme elle a été menée au temps des colonisateurs allemands et
belges. La plupart des Rwandais, comme le rappelle Gérard Prunier, étaient
analphabètes, d’une grande crédulité au point de croire fermement tout ce
que proclamaient les autorités. Ces traits caractéristiques et les
comportements qui y sont attachés, accentués par l’appauvrissement des
populations, ne risquent-ils pas d’être exploités par des chefs
manipulateurs ? Les menaces sont réelles. En 1991, le peuple rwandais est
non seulement entré en guerre civile, mais s’engage, de nouveau,
dangereusement dans la politique de la haine meurtrière à l’égard des Tutsi
de l’intérieur, injustement accusés de complicité.

27 NOTES

1. Aimé Césaire Cahier d’un retour au pays natal, éd. Présence africaine, 1983.
2. Léon Gontran Damas, Black Lebel, 1956.
3. Céline Edwards-Vuillet, Le Joker, Alain Juppé, une biographie, éd. du Seuil-Mollat,
2001.
4. Isabelle Dath, Philippe Harrouard, Alain Juppé ou la tentation du pouvoir, éd. J’ai
lu, 1995.
5. Céline Edwards-Veuillet, op. cit.
6. Serge July et Alain Juppé, Entre quatre z’yeux, éd. Grasset, 2001.
7. Pascal Louvrier, Juppé 2012, éd. du Rocher, 2011.
8. Mission d’information parlementaire, MIP, tome III, vol. 1, p. 274. Assemblée
nationale, Enquête sur la tragédie rwandaise (1990-1994), 4 tomes, Paris.
9. Jacques Attali, Verbatim, tome I, p. 10.
10. Gérard Prunier, Rwanda : le génocide, éd. Dagorno, 1997, p. 10. Spécialiste de
l’histoire africaine, chercheur au CNRS. Une première édition de ce livre a été écrite
à la fin de 1994, publiée en anglais (The Rwanda Crisis : History of a genocide) en
1995. Aucun éditeur français n’avait voulu sortir le livre. La deuxième édition, de
1997, a été publiée par les éditions Dagorno. D’après un acteur de la tragédie
rwandaise Roméo Dallaire, c’est « le meilleur survol de la crise du Rwanda et des
circonstances qui ont mené au génocide. »
11. Jacques Morel, La France au cœur du génocide des Tutsi, éd. L’Esprit frappeur,
gr2010, p. 22 : lettre de M Lavigerie à Maret, doyen de la faculté de théologie de
Paris, octobre 1869. La France au cœur du génocide des Tutsi, est une véritable
somme (1500 pages), très précieuse par la finesse de l’analyse, le nombre et la
qualité des documents.
12. Colette Braeckman, journaliste et écrivaine, auteur de Rwanda, Histoire d’un
génocide, éd. Fayard, 1994. D’une grande présence à l’événement, au journal belge
Le Soir ; elle était à Kigali et au Rwanda pendant le génocide, un témoin sérieux,
toujours très bien informée. Dans le contexte ci-dessus, p. 32.
13. Gérard Prunier, op. cit., pp. 39-40.
14. Jean-Paul Gouteux, La nuit rwandaise, L’implication française dans le dernier
génocide du siècle, éd. L’Esprit frappeur, 2002.
15. Dominique Franche, Généalogie du génocide rwandais, éd. Tribord, 2004.
16. Colette Braeckman, op. cit., p. 47.
17. Jean Hatzfeld, Une saison de machettes, éd. du Seuil, 2003.
18. Jacques Morel, op. cit., p. 1357.
19. Périès et Servenay, Une guerre noire, Enquête sur les origines du génocide
rwandais (1959-1994), p. 372. Un livre important qui allie un récit émouvant à une
analyse exceptionnelle de la part prise par l’armée et l’État français dans la tragédie
rwandaise.









28



















Chapitre I

LA DICTATURE
D’HABYARIMANA EN 1991
ET LA PRÉSENCE MILITAIRE
FRANÇAISE



« Nous n’avons pas le droit de ne pas savoir. »
Marguerite Duras






Pour comprendre quel rôle a pu jouer Alain Juppé, à partir d’avril 1993,
en tant que chef de la diplomatie française, il est nécessaire de poursuivre
l’éclairage du contexte politique et militaire de 1991 à 1993. Une guerre
civile, entre le mouvement armé des réfugiés et le gouvernement de Kigali,
est engagée. Depuis la dernière incursion de l’APR (armée patriotique
rwandaise du FPR), à la prison de Ruhengeri, Paul Kagame, devenu le chef
de la rébellion, organise des attaques, de style guérilla, plus efficaces. La
guerre de propagande fait rage. Le président Juvénal Habyarimana a mis en
place, aussitôt, une stratégie inquiétante. Lors du simulacre de l’attaque du 4
octobre 1990, il a dénoncé injustement les Tutsi de l’intérieur et les
opposants hutu comme des partisans secrets du FPR. Et ont suivi des
massacres d’innocents. On peut craindre que les vieux démons de la haine
ethnique soient réveillés. L’attaque de 1990 a plongé le pays au cœur de ses
conflits. La terreur se lève sur le Rwanda. Ces tueries de 1990-1991 ne
s’inscrivent-elles pas dans la révolution hutu de 1959, rappelant les
massacres de 1962-1964 ? Heureusement, l’OUA (l’Organisation de l’unité
africaine), aidée des chefs d’État des pays limitrophes, entend prendre des
initiatives pour ramener la paix dans la région des Grands Lacs. Elle a su
réunir des représentants des belligérants, en Tanzanie, avec le concours du
président de cet État ; des pourparlers s’engagent. Quelle sera la position de
la France dans ce conflit ? Maintiendra-t-elle dans le pays le contingent de
l’opération Noroît pour secourir l’armée gouvernementale ? Ou bien,
cherchera-t-elle d’autres moyens pour rétablir la paix au Rwanda ?
31 DANS UNE LOGIQUE DE GUERRE

LA DÉMOCRATISATION BLOQUÉE
PAR DES MASSACRES

Le régime dictatorial d’Habyarimana sauvé en octobre 1990, par
l’intervention militaire française qui a empêché les exilés, en majorité tutsi,
de rentrer dans leur pays, est affaibli par une crise politique et économique
sans précédent, et contraint d’accepter des réformes sous la pression de ses
bailleurs de fonds. Le 11 novembre 1990, le chef de l’État rwandais promet
dans un discours, à destination de la communauté internationale, de
supprimer les cartes d’identité. On constate vite qu’il n’y aura aucune
directive dans ce sens, ni pour supprimer les quotas, ni pour démanteler
l’apartheid dont souffrent les Tutsi de l’intérieur depuis 1964. Par contre, le
président doit se résigner au multipartisme. En mars 1991, apparaît le
Parmehutu du nom du parti né en 1961, juste avant l’indépendance ; il
s’appellera, ensuite, le MDR-Parmehutu qui met en avant des revendications
de Hutu du Sud (les Banyenduga) : ceux-ci estimaient être injustement mis à
l’écart du pouvoir par les gens du Nord (les Abakiga). Dès lors, naissent de
nombreux partis. Mais la grande majorité des officiers, originaires du Nord,
sont contre le multipartisme : « Ils disaient que c’était une trahison. Ils
voulaient conserver le seul parti MRND (mouvement révolutionnaire
national pour le développement), ex-parti unique rebaptisé, en 1991,
Mouvement républicain national pour la démocratie et le développement,
1 MRND(D) et continuer la guerre ».
Aussi le président Juvénal Habyarimana, à partir de 1992, se résout à une
double stratégie. D’une part, il doit reconnaître la liberté de la presse, le droit
de grève des fonctionnaires, la progression des partis d’opposition et,
surtout, accompagner contre son gré un processus de démocratisation qui
intègre le Front patriotique rwandais (FPR), mouvement armé des exilés
tutsi. Une délégation conjointe des partis d’opposition – MDR, mouvement
démocratique rwandais ; PSD, parti social démocrate ; PL, parti libéral – le 6
juin à Paris, signe un accord avec le FPR. Les négociations, entamées entre
le pouvoir et l’opposition sur la formation d’un gouvernement de transition,
progressent à Arusha (Tanzanie) et l’accord de cessez-le-feu avec le FPR est
signé, le 12 juillet 1992.
Mais, d’autre part, le président rwandais favorise le lancement d’un
bimensuel, Kangura (réveille-le !) qui incite à la haine de la population
tutsi, se déchaîne contre les opposants hutu. Son régime est dominé par un
2 noyau dur hutu, l’akazu, « la petite maison ». Après 1985, ce surnom est
donné au cercle de la mouvance présidentielle animé par l’épouse du
président, Agathe Kanziga, et par ses frères et ses beaux-frères, accusés
32 d’abus de pouvoir et d’enrichissement illicite. D’après l’historien Gérard
Prunier, le clan de Madame est tout-puissant. « C’est elle et ses frères qui
sont le cœur du système tandis que le président n’en est que la périphérie. »
Ils refusent tout compromis avec le FPR et, dans leur propagande, ils
accusent ce parti d’être un rassemblement de « féodaux, d’agresseurs et
d’envahisseurs tutsi rebelles, venus instaurer un régime minoritaire incarnant
3un féodalisme à visage moderne ». Au cours de l’année 1992, la rumeur se
répand selon laquelle, pour ces extrémistes, la seule solution réside dans
l’extermination de la plupart des Tutsi et de tous les membres de
l’opposition hutu. Les tueries qui vont se succéder semblent la préparer.
Chaque massacre est précédé d’une réunion au sommet avec le président
Juvénal Habyarimana et son épouse, Agathe ; c’est elle, dit-on, qui donne les
ordres définitifs. La première tentative de mobilisation des paysans hutu par
des soldats de la garde présidentielle a lieu dans le Bugesera, région peuplée
4jusqu’à 40 % de Tutsi. Le récit passionnant de Scholastique Mukasonga
montre combien la population survivait difficilement dans cette savane
sèche, domaine des grands animaux ; et elle était en butte aux attaques
meurtrières de l’armée rwandaise. Le 2 mars 1992, des tracts circulent dans
la région avertissant les paysans que des Tutsi sont sur le point de commettre
des « actes de banditisme ». Et, le lendemain, Radio Rwanda annonce un
complot tutsi révélé, la veille, par la voix de Ferdinand Nahimana, « activiste
acharné », directeur de l’Orinfor (Office rwandais de l’information). Tout
cela est faux. Mais, face à cette menace, on persuade les paysans qu’il n’est
pas d’autre réponse possible que l’attaque préventive. Du 4 au 9 mars 1992,
les massacres font des centaines de morts. Périès et Servenay commentent
ainsi : « Ce procédé de l’accusation en miroir est au centre des pratiques
génocidaires du Rwanda. Il correspond trait pour trait au procédé de la
propagande noire défini dans les années 1950 : attribuer à l’ennemi l’origine
du message pour mieux faire accepter à l’opinion l’horreur des atrocités
5commises . »
De la radio rwandaise ont donc été lancés des appels au meurtre qui
déclenchent les tueries du Bugesera. À ce moment-là, la Coalition pour la
défense de la République (CDR) est créée. Elle va regrouper la deuxième
6catégorie d’extrémistes hutu. Son fondateur, Jean Shyirambere Barahinyura .
fut un proche d’Habyarimana ; il s’opposa, ensuite, violemment à lui, fit un
passage éclair au FPR, pour revenir organiser la CDR. Le secrétaire général
7du parti, en 1992, est Jean-Bosco Barayagwiza. Colette Braeckman ,
journaliste au quotidien belge Le Soir, explique qu’à l’intérieur de ce parti on
retrouve, à côté des « militants purs et durs de la cause hutu », des Rwandais
du Centre et du Sud qui n’ont pas pardonné à Juvénal Habyarimana d’avoir
assassiné l’ancien président Kayibanda ; il y a, aussi, le groupe des
« Moscovites », revenus de Moscou (où ils ont fait leurs études) avec une
haine de l’Occident ; pourvus de « diplômes de seconde main », moins
appréciés que ceux qui ont fréquenté les universités de Belgique, de France,
33 des États-Unis, ils sont aigris, gagnent les rangs de la CDR qui va « canaliser
leur colère… contre les Tutsi ». Tous ces extrémistes harcèlent le MRND,
parti d’Habyarimana, pour sa mollesse envers le FPR et ils détestent ceux
8 qu’ils appellent Ibyitso les membres des partis d’opposition, accusés de
complicité avec le FPR ; c’est faux, mais les conséquences s’avèreront
funestes. Les enragés de la CDR en veulent, encore plus, répétons-le, au
général major Habyarimana. Le contentieux est lourd : quinze ans de
tyrannie et d’hypocrisie au Rwanda, l’assassinat du président Kayibanda et
de ses partisans, la machination contre le colonel Lizinde, la corruption
entretenue par les proches du président. Les militants de la CDR sont donc
beaucoup plus intransigeants à l’égard du FPR, et se posent en adversaires
des partisans d’Habyarimana. Ils revendiquent leur appartenance au
Mouvement démocratique républicain, (MDR-Parmehutu), parti de
l’émancipation hutu, à « la révolution sociale » de 1959, et à la République
hutu de Kayibanda, « père de la révolution et de l’indépendance ». Ainsi,
contrairement à une idée répandue, au départ, la CDR n’est pas une création
du MRND. Mais, dans la formation de l’unité hutu contre les Tutsi, pour
faire barrage au gouvernement de coalition et torpiller les futurs accords
d’Arusha, la Coalition pour la défense de la République apparaît
paradoxalement comme une émanation de l’akazu. Zirikana est son organe.
Toutefois, Kangura, « journal semi-officiel de la haine », diffuse en règle
générale la propagande de la CDR. « C’est le creuset, dit Jacques Morel, où
9vont émerger les idées du Hutu Power, ce front commun contre les Tutsi . »
Ce nouveau parti, nous le verrons, bénéficie des faveurs de la France.

Une simulation d’attaque du FPR sur Kigali, dans la nuit du 4 et 5 octobre
1990, a donc été le prétexte à une grande vague de répression ; des listes
avaient été établies, dit Colette Braeckman, « sur lesquelles figuraient les
noms de "l’ennemi intérieur tutsi", prêtres, intellectuels, personnalités de
l’opposition, cadres, hommes d’affaires indépendants et relativement
10 prospères ». Beaucoup y ont perdu leur emploi, d’autres ont vu leurs
maisons confisquées. C’est la méthode contre « l’ennemi intérieur » qui va
être systématiquement appliquée en multipliant les violences contre des
innocents, comme nous l’avons évoqué précédemment. Dès lors, à chaque
progression des négociations d’Arusha, avec l’appui des autorités locales,
souvent de la gendarmerie, de nouveaux massacres organisés exacerbent les
tensions, répandent la terreur, habituent les gens à tuer, permettent, enfin,
d’« expérimenter des techniques de guerre ». Après la signature, le 18 août
1992, d’un protocole d’accord, entre le pouvoir de Kigali et le FPR, pour la
formation d’un gouvernement transitoire pluraliste, dans la région de
Kibuye, a lieu le massacre de centaines de Tutsi, perpétré par les
Interahamwe (miliciens du MRND) avec la collaboration des paysans locaux
et le soutien de l’armée. Il faut s’arrêter à ce mot Interahamwe, chargé de
11sens. Sa signification littérale selon l’historien Gérard Prunier : « ceux qui
34 travaillent ensemble, qui unissent leurs efforts, qui attaquent ensemble ».
C’était le mouvement de jeunesse du MRND(D). Ils sont habillés de treillis
de combat aux couleurs rouge, vert et noir de l’ancien drapeau rwandais, et
armés de machettes. Alors que les Interahamwe constituent la milice en 1994
du MRND(D), la milice de la CDR s’appelle Impuzamugambi, « ceux qui
ont le même objectif ».
Le président, dépassé, de plus en plus dépendant et presque prisonnier du
clan de son épouse, cherche, pourtant, à calmer les bailleurs de fonds en
12limogeant un de ses fidèles, Ferdinand Nahimana , le provocateur du
13massacre du Bugesera, apprécié de ses collègues historiens . Les gens de la
région du Nord, ainsi qu’on l’a remarqué, estiment que Juvénal
Habyarimana n’est plus de leur côté. Il tient, en effet, un double langage. Le
15 novembre 1992, dans un discours en kinyarwanda, la langue du pays (que
très peu d’officiels français comprennent), le président dénonce, à Gisenyi,
devant ses militants, les premiers accords d’Arusha comme « un chiffon de
papier » ; exactement, il les déclare ibipapuro, « de stupides papiers qui ne
l’engageaient pas plus que cela ». Christophe Mfizi (rapporteur du Tribunal
pénal international, Le réseau zéro) dira que « l’écrit est tellement étranger
au mode de fonctionnement de la société traditionnelle qu’on peut le signer
sans être pour autant engagé. (…) C’est la parole orale qui fait foi et non
l’écrit ». Le 21 novembre 1992, à la réunion au centre d’espionnage de
Butotori, qu’il préside, le colonel Bagosora, directeur du cabinet du
ministère de la Défense, et membre de l’akazu, déclare, d’après le
14témoignage de Richard Mugenzi recueilli par Jean-François Dupaquier ,
« que le FPR était l’ennemi extérieur, et le Tutsi l’ennemi intérieur ». Il
aurait dit textuellement : « Il y a un plan d’extermination des Hutu par les
Tutsi, il faut déjouer ce complot et pour y parvenir, nous devons nous
débarrasser des Tutsi. » Le lendemain, à Kabaya, Léon Mugesera, idéologue
du régime, fait un discours incendiaire qui entraîne de nombreuses victimes
tutsi : « Sachez, lance-t-il, que celui à qui vous ne couperez pas le cou, c’est
celui-là même qui vous le coupera ». Il préconise la liquidation des Tutsi par
la noyade en les renvoyant d’où ils viennent, c'est-à-dire en Éthiopie par le
Nil dont la source est au Rwanda. Alison Des Forges, historienne et
15rédactrice de l’ouvrage Aucun témoin ne doit survivre , a relevé que les
Hutu, lors de ces pogroms, jetaient systématiquement les cadavres de Tutsi
dans la rivière Nyabarongo, un affluent du Nil. Léon Mugesera, pour
échapper aux poursuites du ministre de la Justice, se réfugiera dans un camp
militaire. Il ne sera pas sanctionné, il quittera son pays pour le Canada. Mais
le ministre de la Justice, nullement soutenu par le président, démissionnera
par la suite.
Ces tueries représentent de graves ruptures de l’accord de cessez-le-feu du
12 juillet 1992. Cet accord, d’après Arusha I, implique, en effet, à partir du
31 juillet, « la suspension des approvisionnements en munitions et en tout
autre matériel de guerre. (…) et le retrait de toutes les troupes étrangères
35 après la mise en place d’un Groupe d’observateurs militaires neutres
(GOMN), à l’exclusion des coopérants militaires se trouvant au Rwanda,
suite aux accords bilatéraux de coopération ». Les négociations, engagées
entre le gouvernement d’Habyarimana et le FPR, se déroulent en présence de
représentants de la France, de la Belgique, des États-Unis et des pays voisins
de la région des Grands Lacs. Le secrétaire de l’OUA (Organisation de
l’unité africaine) y participe. Le président de Tanzanie Ali Hassan Mwinyi
est particulièrement actif pour faire avancer les discussions. On est étonné
que la France n’ait envoyé comme observateur qu’un fonctionnaire,
JeanChristophe Belliard, premier secrétaire de l’ambassade de France en
Tanzanie.


LE SOUTIEN FRANÇAIS À UN RÉGIME NÉO-NAZI

Les autorités françaises, dès le début de leur intervention de 1990, sont au
courant du développement des actions violentes contre les populations tutsi,
et elles ne les dénoncent pas vraiment. Tous ces massacres ont lieu en
présence des militaires français, des diplomates de plusieurs pays. Déjà, le
15 février 1991, dans le journal rwandais, La Relève (journal en français
d’obédience gouvernementale), « l’ambassadeur français, Georges Martres,
16invoque, nous dit Jean-Paul Gouteux , une situation exceptionnelle, au
Rwanda, qui explique les nombreuses entorses aux droits de
l’homme ». Ensuite, il ne s’associe pas aux ambassadeurs de la Communauté
européenne dans leur démarche, en octobre 1990 ou en mars 1992, pour
exprimer leur inquiétude auprès du président rwandais. Enfin, devant les
représentants de la Fédération internationale des ligues des droits de
l’homme (FIDH), il qualifie les derniers massacres du Nord-Ouest de
17« simples rumeurs ». De plus, Jacques Morel montre que le Quai d’Orsay
cache la réalité des massacres : on lit, en effet, dans les sources du ministère
des Affaires étrangères pour l’année 1992 : « Mars, affrontement Hutu/Tutsi
18dans le Bugesera . » Ainsi, les tueries de masse, à caractère génocidaire,
sont devenues des affrontements « interethniques ». Pourtant, on tue des
Tutsi parce qu’ils sont tutsi. On imagine la terreur dans laquelle vivent les
survivants. Le silence des dirigeants français cautionne l’assassinat de civils
innocents.
À la différence des Français maintenus dans l’ignorance, l’opinion
publique, en Belgique, mieux informée, plus sensibilisée, ne tolère pas les
massacres. Son ambassadeur, Johann Swinnen, s’était rendu, en 1990, au
stade où étaient parqués les détenus, pour les assurer que leurs droits seraient
respectés. C’est, dit Colette Braeckman, grâce à des interventions de ce
genre, et d’autres réactions rapides in extremis, que le pouvoir renonça à
exécuter les prisonniers. Le gouvernement belge a retiré ses troupes à la fin
36 de l’année 1990 ; des coopérants militaires belges restent, mais les soldats
quittent le pays et la Belgique ne livre plus d’armes au Rwanda. Au
contraire, François Mitterrand, à la surprise de son administration civile et
militaire, refuse de faire rentrer les compagnies françaises, offrant ainsi une
garantie de sécurité à son homologue et ami Habyarimana. Après le départ
des soldats belges, il déclare en conseil des ministres, le 17 octobre 1990 :
« Nous entretenons des relations amicales avec le gouvernement du Rwanda
qui s’est rapproché de la France après avoir constaté la relative indifférence
de la Belgique à l’égard de son ancienne colonie. » Il ne cache pas sa
19satisfaction de supplanter les Belges. Des Rwandais ont tenté de réveiller la
conscience de l’Élysée. Dans une lettre à François Mitterrand – des extraits
ont été cités par Monique Mas – le 13 mars 1992, ils rappellent les massacres
de l’année 1990 et celui du Bugesera, et interpellent directement le président
français. Ils lui font d’abord observer que la présence des troupes françaises
n’a pas diminué l’ardeur meurtrière des autorités civiles et militaires contre
des innocents : « Non seulement cette présence ne dissuade pas les auteurs
de ces différents massacres que continuent à perpétrer les autorités
rwandaises, elle leur sert de caution morale puisque, sous d’autres cieux et
en d’autres circonstances, la France a montré qu’elle ne transigeait pas sur
les violations des droits de l’homme. » Cet appel émouvant sera peu diffusé.
À Paris, le ministre de la Défense, Pierre Joxe, « refuse, dit Monique Mas, de
répondre aux questions concernant le Rwanda et fait fournir un dossier de
20coupures de presse par le SIRPA ».
L’Élysée dirige totalement la politique africaine de la France, aucun
contrôle parlementaire ne s’exerce. Quels sont donc les types d’information
que reçoit le président qui vont orienter sa politique ? D’abord par les
télégrammes diplomatiques, l’ambassade française envoie les nouvelles.
Nous avons observé, précédemment, la partialité de l’ambassadeur Georges
Martres défendant énergiquement le président Habyarimana ; il minimise les
violences du régime et les graves atteintes aux droits de l’homme et incite
l’Élysée à combattre « l’agresseur étranger », le FPR, derrière lequel, dit-il,
« se tient l’Ouganda ». Si l’ambassadeur français est très écouté par
l’exécutif, le ministre des Affaires étrangères Roland Dumas, n’est pas très
présent : en 1992, en pleine recomposition du pouvoir rwandais, le Quai
d’Orsay n’évoque le Rwanda qu’à neuf reprises. Ensuite, François
Mitterrand est mis au courant directement par la « cellule africaine » de
l’Élysée, et par son fils, Jean-Christophe Mitterrand, conseiller de 1986 à
1992. Selon le chercheur africaniste et politologue Jean-François Bayart,
« tout le système Jean-Christophe reposait sur l’accès au chef qui lui donnait
21 un privilège de l’information et donc de l’analyse juste ». Bien des
observateurs souligneront la « complicité incroyable » de Jean-Pierre
Habyarimana (fils du président) avec Jean-Christophe Mitterrand (l’homme
des réseaux familiaux). On sait que le président français, à la manière de
Jacques Foccart, aime établir avec ses homologues des liens d’amitié, de
37 particulier à particulier, au lieu de s’en tenir à de strictes relations d’État à
État. Il s’est attaché à Juvénal Habyarimana dont il admire la culture
française : le président rwandais est reçu et apprécié à Paris.
Enfin et surtout, il y a l’information transmise par les militaires, qui est
« tout à fait déterminante », selon Jean-François Bayart : « Il faut savoir que
l’armée française a une autonomie à peu près complète sur le terrain en
22Afrique . » Les militaires du ministère français de la Coopération exercent
une influence de plus en plus forte à mesure que le détachement Noroît
s’enfonce dans le conflit et la guerre. L’analyse très éclairante du politologue
montre ainsi que ce sont les militaires haut-gradés qui disposent de
l’information. À Kigali, en effet, le pouvoir de décision appartient aux
militaires qui contrôlent l’ambassade de France, et, donc, dit Jacques Morel,
« la politique de la France au Rwanda ». L’attaché de défense, le colonel
Cussac, examine, vérifie les télégrammes de l’ambassade ; et à Paris, le chef
d’état-major particulier du président tient « le rôle d’élément centralisateur
pour le Rwanda ». Dans son audition à la Mission parlementaire, Michel
Cuingnet a déclaré que ce sont les militaires qui géraient la politique de la
France au Rwanda : « Il (M. Cuingnet) a considéré qu’au Rwanda nous
avons agi par ignorance et suffisance, que nous savions qu’Habyarimana
était un dictateur faible et criminel et qu’en définitive, nous avons confié aux
militaires un rôle qui n’aurait dû appartenir qu’aux politiques et aux
23 parlementaires . » Le centre d’analyses du ministère des Affaires étrangères
aurait certainement dû apporter une contribution importante, mais il est
marginalisé par ce ministère. Cependant, en cherchant bien, on découvre une
note de ce centre d’analyses et de prévision, datant du 26 octobre 1990, sous
la plume de Jean-François Bayart. Il y est question du « détonateur
rwandais ». Cette note jugeait « improbable une solution politique et le
maintien du régime d’Habyarimana » et prévoyait que « la présence militaire
française ne saurait se prolonger sans apparaître comme une caution de
24celui-ci et des mesures répressives qu’il prendra pour juguler la situation ».


De plus, Mitterrand exige que cette politique reste secrète : il est demandé,
dans un télégramme du 15 mars 1991, qu’il n’y ait pas d’annonce officielle
du Dami (détachement d’assistance militaire et d’instruction). Le nom
original était DAO, détachement d’assistance opérationnel. Il a été accordé
25 aux Rwandais par le colonel Galinié en échange de l’ouverture de
négociations avec le FPR. Sa fonction est de former des bataillons rwandais,
lors de stages de quatre à cinq semaines chacun, en particulier pour des
missions d’infiltration de nuit et d’appui de feu par l’artillerie. Périès et
26Servenay affirment qu’en janvier 1991 « la nature de la guerre change ».
L’amiral Lanxade fait installer à Ruhengeri un détachement d’assistance
militaire et d’instruction ayant pour mission de « durcir » le dispositif
rwandais, qui prendra le nom de Panda et qui va progresser : trente,
38 cinquante, quatre-vingts, cent personnes « au printemps 1992 ». « Ses
missions sont bien précises et pour partie confidentielles : " recycler " les Far
27(forces armées rwandaises) et faire du renseignement sur zone . » On
comprend que l’ambassadeur français soit prié de ne pas l’annoncer. Martin
Ndamage, ancien officier des Far, qui, en 1991, avait suivi une formation
avec les Français, raconte comment ceux-ci ont formé les CRAP, ces
commandos de recherche et d’action dans la profondeur, « une spécialité du
er1 RPIMa » : « Des hommes invisibles (…), capables de s’adapter à tous les
milieux, (…) capables aussi de tuer en silence, de près et de loin et dans la
28plus grande discrétion . » Le témoignage de l’avocat Éric Gillet, avocat et
membre de la FIDH (Fédération internationale des ligues des droits de
29 l’homme), interviewé par Olivier Lanotte , précise l’action de ces
commandos entraînant les « non initiés » dans les massacres. Les auteurs
d’Une guerre noire nous disent que, de 1991 à 1992, l’armée française,
toujours dans le secret, « va s’infiltrer à tous les niveaux de commandement
des Far. Et ce glissement des Far va se transformer en engrenage, avec un
30"paroxysme de l’engagement direct ", atteint en juin 1992 ».
On se rend compte aussi à l’intérieur de l’armée que les unités militaires
françaises sont placées hors hiérarchie. Dès le 23 janvier 1991, un officier
sur le terrain déclare à Patrick de Saint-Exupéry : « Je m’aperçois qu’une
structure parallèle de commandement a été mise en place. À cette époque, il
est évident que l’Élysée veut que le Rwanda soit traité de manière
31confidentielle . » Il n’y eut aucun contrôle parlementaire. C’est la politique
du secret. « La France n’en saura rien. » La conséquence de cette politique
du secret est la désinformation systématique et le silence de la grande presse.
On constate que la coopération franco-rwandaise, à la fois militaire et
diplomatique, assumée par la France, est totalement occultée. Les dirigeants
français se prennent-ils au jeu ? Ils semblent rester aveugles à l’égard de ce
régime, coupable de tueries, de véritables épurations au nom de la « race ».
N’est-ce pas une dérive vers une forme de totalitarisme? L’Événement du
Jeudi, le 25 juin 1992, fut un des rares journaux à le comprendre :
« Habyarimana, dit-il, ne cherchait pas vraiment à contenir et encore moins à
sanctionner les groupes fanatisés qui se sont juré de provoquer
l’extermination totale des 14% de Tutsi restants. Son équipe prépare un
scénario à la cambodgienne. » Jean-Pierre Chrétien, historien, a la même
perception de la situation et lance un cri d’alarme : « Toute la région des
Lacs (…) peut devenir un autre Libéria, une autre Somalie dans une sorte
32d’indifférence des médias . » Est-ce que les pouvoirs politiques français se
rendaient compte de la nature du régime qu’ils soutenaient ? Dans Politique
africaine, Jean-Christophe Ferney souligne le désintérêt en France à l’égard
du Rwanda à tous les niveaux. Silence des intellectuels : « L’affaire
rwandaise, dit-il, n’a pas suscité de prises de position telle qu’il y en eut sur
33l’Angola . » L’absence de la moindre question au parlement « joue en faveur
de l’engagement ». Ce petit pays va être l’objet de la plus grande attention de
39 François Mitterrand. Toutes les décisions importantes sur le Rwanda sont
soumises à son arbitrage. Jusqu’en 1993, la gestion du problème rwandais
échappe au Quai d’Orsay et au ministère des Affaires étrangères. Un
journaliste français remarque que dans ses déplacements le président se tient,
en permanence, informé des positions militaires au Rwanda. Il n’empêche :
l’agenda diplomatique global du président et celui spécifiquement africain,
très lourds, d’autant plus qu’il préfère s’entourer d’un nombre limité de
collaborateurs, dont le dévouement lui est acquis, risquent de ne pas lui
permettre d’avoir une observation suffisante pour prendre les bonnes
décisions face à une évolution complexe de la situation.




LA POLITIQUE DU PRÉSIDENT
FRANÇAIS

POURQUOI LE RWANDA ?

L’historien Gérard Prunier se demande « ce qui a pu pousser François
Mitterrand à envoyer des troupes dans un pays lointain d’Afrique pour
protéger une dictature chancelante contre une offensive lancée par sa propre
34population exilée tentant un retour au pays par la force ». La France n’y a,
en effet, aucun intérêt économique. De plus le Rwanda ne faisait pas partie
de l’empire colonial français. Comme l’immense Congo, il avait été sous la
tutelle belge. En revanche, depuis les années soixante, la France, dit Olivier
35Thimonier , cherchait à préserver dans la région « un espace d’influence
français ». Son étude intéressante montre que, durant la période 1973-1981,
l’intégration du Rwanda au pré-carré se trouve réalisée. En 1979,
l’ambassade de France notait : « Le Rwanda est membre à part entière de la
famille franco-africaine. » Aussi, pour le président de la République
française, le Rwanda fait partie de la famille ; il faut maintenir la sécurité de
cet espace privilégié. Jean-Paul Gouteux cerne bien les réactions des
autorités françaises face aux revendications des exilés tutsi : « Le FPR
36menaçait l’ordre françafricain . » Revenons à la pensée de Gérard Prunier.
« L’engagement aveugle », dit-il, de la France pour soutenir « une dictature
malade » s’explique, en premier lieu, par les rapports très spéciaux que la
France entretient avec l’Afrique : « Seule des anciennes puissances
coloniales en Afrique, la France a gardé, à la fois dans l’Hexagone et sur le
continent africain, la volonté et la possibilité d’utiliser la force chaque fois
qu’elle a besoin de muscler ses positions. » En second lieu, il précise avec
40 ironie que « l’ennemi n° 1… est l’Anglo-Saxon, moderne réincarnation des
37"Anglais" ». À travers l’Anglo-Saxon, il faut voir l’Américain. Avec brio,
l’historien s’amuse de montrer combien le complexe de Fachoda mine
encore les dirigeants français, et François Mitterrand. Cette seule raison a
conduit la France à s’engager dans la crise rwandaise. Ainsi « le président
Yoweri Museveni de l’Ouganda, anglophone, représente une menace pour le
Français ». Le retour des réfugiés tutsi de l’Ouganda dans leur pays « est un
évident complot "anglo-saxon" pour déstabiliser l’un des "nôtres", et il fallait
réagir vite pour éviter l’épidémie, et sans ambiguïté ». Et l’engagement
d’octobre 1990 fut rapide et direct.
La défense de la « francophonie », attisée aussi par Juvénal Habyarimana,
a gagné l’entourage du président et a effectivement joué dans la décision.
L’état-major militaire, de son côté, dénonce les poussées anglo-saxonnes
dans la région des Grands Lacs. On comprend que Gérard Prunier se moque
de cette hantise qui n’a pas grand sens. Mais ce complexe est très prégnant.
Le général Huchon, par exemple, et ses amis de la Coopération militaire
s’imaginent lutter pour endiguer la menace anglo-saxonne au Rwanda qui
pèserait sur « la francophonie ». On s’aperçoit que la dimension imaginaire
joue un rôle crucial chez les dirigeants politiques et militaires. On les croit
en prise sur les réalités contemporaines, pour prendre les bonnes décisions,
et c’est la catastrophe, ils interprètent les événements à partir des vieux
schémas du passé. On ne devrait pas oublier la réflexion profonde de
JeanFrançois Bayart : « Toutes les informations sont filtrées par nos
représentations du politique en Afrique. Dans le cas du Rwanda, une série
d’informations soit n’étaient pas recherchées, soit étaient d’emblée
disqualifiées parce qu’elles ne s’intégraient pas à cette représentation
culturelle française du politique en Afrique. » À juste titre, il se demande en
quoi « la progression de l’Ouganda et de son allié, le FPR, était de nature à
38léser les intérêts de Paris dans la région . »

L’ex-espion rwandais Richard Mugenzi a montré, pour sa part, combien
les Français fantasmaient sur les ambitions hégémoniques de l’Ouganda et
des Tutsi de la région. Il rapporte ce que lui disaient les officiers français qui
l’ont formé aux techniques de « la guerre psychologique » : « L’ennemi pour
le Rwanda, ce sont les Tutsi qui sont basés en Ouganda, mais qui ont des
soutiens dans tous les pays limitrophes du Rwanda. » « Tous les Tutsi de la
sous-région marchent ensemble, et la base est en Ouganda, c’est pourquoi
39vous devez orienter vos écoutes radio dans cette zone . » À la réflexion,
l’opérateur radio s’aperçut que ces propos des Français lui rappelaient ce
qu’il avait lu dans le journal extrémiste Kangura. Dans son travail d’espion,
il constatait que la rébellion FPR n’était nullement une armée étrangère.
40, note 16Jean-François Dupaquier complète l’information donnée par Richard
Mugenzi en rappelant l’analyse des parlementaires français qui, à l’origine,
notaient que la France considérait « le FPR davantage comme une force
41 militaire d’origine ougandaise que comme le regroupement de réfugiés
41rwandais voulant revenir dans leur pays ». Mais, après examen, ils ont
rejeté l’idée de l’intervention de l’armée ougandaise au Rwanda, « credo de
la diplomatie française des années 1990-1994. » Il s’agissait bien d’une
manipulation de la part des officiers français dont le dogme, nous dit Richard
Mugenzi, était : « Casser les Ougandais ». Défendre la francophonie,
l’Ouganda étant le point le plus avancé de l’axe anglophone redouté ?
Colette Braeckman montre que l’argument relève plus de la propagande que
de la réalité. En 1991, le Rwanda compte 44 % d’analphabètes. 6 %
seulement parlent le français, il s’agit de l’élite, ceux qu’on appelle « les
évolués ». Tout le monde parle le kinyarwanda : c’est la langue utilisée dans
42les discussions politiques, les discours, la radio . Cela n’empêche pas
François Mitterrand de battre le rappel pour la défense du pré-carré, trois
mois après avoir reçu les félicitations des chefs d’État africains francophones
pour avoir envoyé le détachement Noroît protéger Juvénal Habyarimana :
« On ne peut limiter notre présence. Nous sommes à la limite du front
anglophone. Il ne faut pas que l’Ouganda se permette n’importe quoi »
(conseil de défense du 23 janvier 1991). Ces paroles servent à justifier
ème l’envoi de deux sections du 8 RPIMa destinées à appuyer le bataillon de
parachutistes chargé de reprendre la ville de Ruhengeri.

Il est une autre raison qui explique l’engagement de François Mitterrand
au Rwanda. François-Xavier Verschave estime que le maintien de sa sphère
d’influence dans ce pays permettrait à la France « de surveiller le flanc Est
de l’immense et riche Zaïre (devenu République du Congo) ». La journaliste
Victorie Britain que cite le président de Survie avance la même
interprétation. Elle explique que le gouvernement français veut contrôler la
région, surtout que le petit Rwanda est très proche du grand Congo, dont les
43richesses du sous-sol demeurent fabuleuses . Un Rwanda stabilisé, tourné
vers la France, demeure, en effet, une base solide dans l’éventualité d’avoir à
gérer des crises au Zaïre. D’autres observateurs ont des arguments très
proches pour formuler la même conclusion : « Devant les risques de
décomposition au Zaïre, le Rwanda reste un pôle intéressant d’influence
44politique et économique dans la région . » À la défense de la
« francophonie », qui n’a cessé de préoccuper François Mitterrand depuis
1957, lorsqu’il était ministre de la Justice, nous pouvons ajouter ces autres
motifs qui fondent aussi la présence d’un détachement français sur le pied de
guerre dans la région des Grands Lacs. Nous sommes, néanmoins, sidérés de
l’acharnement avec lequel Mitterrand reste fidèle au major Habyarimana et à
son armée, en dépit de tous les massacres et des assassinats politiques de
cette période, dont ils sont, souvent, les auteurs.



42 LA PENSÉE STRATÉGIQUE
DE FRANÇOIS MITTERRAND


Dans les années quatre-vingt-dix, très peu de Français et de députés savent
où se situe en Afrique le Rwanda, et très peu sont au courant que la France
dans ce pays minuscule est engagée dans une logique de guerre. Lorsque
Richard Mugenzi, au mois d’octobre 1990, est pris comme opérateur radio
au service des Renseignements rwandais, le colonel Bahufite, commandant
la région de Gisenyi, lui dit que c’est la guerre, il n’y a plus d’instructeurs,
45l’état d’urgence est proclamé . Après le repliement des troupes du FPR vers
les volcans au nord de Ruhengeri, le détachement français, nous l’avons dit,
demeure au Rwanda. Le président Mitterrand s’oppose, une première fois, au
retrait des troupes françaises dans une note du 2 janvier 1991. Dès le 17
octobre 1990, il annonçait le fondement de sa stratégie : « Il n’y a pas
d’intérêt à ce qu’une petite minorité tutsi qui se révolte l’emporte sur la
majorité de la population hutu. » Et au Conseil de Défense du 23 janvier
1991, il confirmait : « Il n’est pas normal que la minorité tutsi veuille
imposer sa loi à la majorité. » Le 21 avril, l’amiral Lanxade, alors chef
d’état-major particulier du président de la République, déclare que le
maintien de la compagnie française de Kigali n’est plus militairement
justifié, et il ajoute qu’« il pourrait même apparaître contraire aux
46dispositions du cessez-le-feu qui prévoit le retrait des troupes étrangères ».
C’est une évidence que l’opposition au Rwanda ne manquera pas de
souligner. Or, le 23 avril, le président français, après avoir reçu le président
rwandais, Juvénal Habyarimana, nomme à la place de l’amiral Lanxade le
général Quesnot, chef d’état-major particulier : l’accord d’Arusha du 12
juillet 1992, nous l’avons vu, confirme que le cessez-le-feu prendra effet le
31 juillet, et que les troupes étrangères devront se retirer. Emmanuel Cattier,
membre de la Commission d’enquête citoyenne (2005), est l’auteur d’un
article important paru dans la revue La nuit rwandaise « "Le Chiffon de
papier" : du premier accroc d’Arusha à la rébellion des autorités de la France
au Rwanda. » Il explique que la mise en place du Groupe d’observateurs
militaires neutres, le GOMN, est la condition du départ des troupes
étrangères et donc des troupes françaises ; l’installation de ce groupe
d’observateurs, nous dit Monique Mas, se fait entre le 11 et le 18 août 1992.
La stratégie de Mitterrand, tout en prétendant appuyer les accords d’Arusha,
se refuse de suivre les recommandations des deux parties d’Arusha :
« L’opération Noroît, dit Emmanuel Cattier, sera maintenue au-delà du 29
mars 1991, puis au-delà de la mise en place du GOMN, et ce jusqu’en
décembre 1993 après l’arrivée de la Mission des Nations unies pour
47l’assistance au Rwanda . » Le non respect par la France des accords
d’Arusha est clairement affiché.
43
De son côté, Pierre Joxe a beau parler du prochain retrait du détachement
de Noroît, le 20 juin 1991, François Mitterrand refuse de rappeler ses
troupes. Indigné des atrocités commises d’octobre à décembre 1990 par
l’armée rwandaise, le gouvernement de Bruxelles, nous le rappelons, a
rapatrié son détachement militaire, et refusé d’envoyer de nouvelles aides.
Les massacres ne semblent pas gêner le président de la République
française ; il n’est pas mécontent, nous l’avons dit, que les militaires de
l’ancienne puissance coloniale soient partis, et laissent la France seule aux
commandes. Le 20 août 1992, la signature, par Georges Martres et le
ministre des Affaires étrangères Boniface Ngulinzira, d’un avenant à
l’accord d’assistance militaire de 1975, élargit son champ d’application de la
gendarmerie à l’ensemble de l’armée. En étendant la coopération militaire
aux forces armées rwandaises, l’accord permet à l’armée française de
maintenir le plus grand nombre d’officiers dans les états-majors rwandais,
tout en respectant le règlement d’Arusha. Des officiers acquièrent ainsi le
statut de coopérant. À l’époque, une telle stratégie est peu connue des
médias français car François Mitterrand a l’art de présenter une façade de
neutralité au Rwanda, et de prêcher la paix. Dans sa lettre du 30 janvier 1991
à Son Excellence, le général major Juvénal Habyarimana, il écrit : « Ce
conflit ne peut trouver de solution durable que par un règlement négocié et
une concertation générale dans un esprit de dialogue et d’ouverture. » Et il
précise les conditions, notamment, d’« un dialogue direct avec toutes les
composantes de la nation dans un esprit de réconciliation, et l’avènement de
48l’État de droit parfaitement respectueux des droits de l’homme ». Il
souligne même la nécessité de régler le problème des « réfugiés » et propose
« la tenue d’une conférence régionale sur le sujet, sous les auspices de
l’OUA ». S’il maintient la compagnie française, chargée d’assurer la sécurité
de nos ressortissants, c’est provisoire. Cette politique du « double jeu » est
mise en œuvre, ensuite, par Paul Dijoud, directeur des Affaires africaines et
malgaches, qui demande, en mars 1992, au ministre de la Défense, un
renforcement de l’appui de la France aux Far :
– donner à l’armée rwandaise la capacité d’opérer, la nuit. (…)
– le retour d’un conseiller militaire français de haut niveau. (…)
– l’acquisition de certains matériels efficaces.
Habilement, il suggère, à cet engagement supplémentaire « discret mais
significatif », une contrepartie dans une formulation toute diplomatique :
« Que la France appuie avec détermination auprès de toutes les formations
politiques rwandaises les efforts du président Habyarimana pour élargir son
49gouvernement . » Le 7 avril 1992, Dismas Nsengiyaremye devient Premier
ministre dans un gouvernement composé de membres du MDR et de leaders
du MRND. Paul Dijoud remonte aux créneaux, le 21 mai 1992, et demande
50un renforcement de l’appui de la France à l’armée rwandaise . D’une
manière aussi explicite, sinon plus, le 24 juillet 1992, Dominique de
44 Villepin, dans une note de la Direction des Affaires africaines et malgaches,
souligne que l’action de la France est animée par une « volonté de
stabilisation et un souci d’apaisement » ; et il rappelle son volet
diplomatique et son volet militaire, « afin de protéger nos ressortissants (sic)
51et d’intensifier notre coopération auprès de l’armée rwandaise ».
Aussi, les livraisons d’armes aux forces armées rwandaises ne cesseront
pas. Gérard Prunier souligne que les armes et les munitions « arrivent sans
cesse sur ordre direct de l’Élysée ». Le Crédit Lyonnais « couvre » un
contrat égyptien de fournitures d’armes de six millions de dollars, et « entre
1990 et 1993, la manufacture d’armes sud-africaine, Armscor, a livré pour
quatre-vingt-six millions de dollars d’armes au Rwanda » (Jean-Paul
Gouteux). Le 13 octobre 1992, François Mitterrand envoie son nouveau chef
d’état-major particulier Christian Quesnot, en compagnie de Dominique de
Villepin, découvrir les positions des Far, et rencontrer, exclusivement, les
autorités rwandaises. Un tel positionnement est révélateur de sa volonté de
ne pas préparer la stratégie de partage du pouvoir avec le parti des exilés
tutsi, tel qu’il se construit dans les négociations d’Arusha. Les 13 et 14
octobre, le général Chistian Quesnot et Dominique de Villepin visitent les
trois secteurs principaux de la frontière Nord, et un camp de réfugiés, afin
d’apprécier la stratégie défensive des Far. Ils rencontrent le chef
d’étatmajor, le ministre de la Défense, le Premier ministre et le Président
rwandais, bien sûr. Ils ignorent totalement les négociations d’Arusha. Leur
objectif est d’aider les Far à empêcher le FPR de relancer des attaques
militaires. Pour cela, il faut renforcer l’alliance franco-rwandaise et la
coopération militaire. Le président de la République française avait,
pourtant, dans ses discours, exprimé sa volonté d’entretenir des relations
avec les deux camps. Il prétendait avoir un souci d’équilibre. On imagine
qu’une telle stratégie ne pouvait que révolter le FPR. Plusieurs fois,
l’ambassadeur français s’est fait l’écho des protestations des délégués du
FPR à Arusha contre la France qui, disaient-ils, ne mettait pas ses actes en
accord avec ses paroles.


LA FASCINATION
DE LA CULTURE GÉNOCIDAIRE

En conséquence, par une propagande soutenue qui fait apparaître le FPR
comme l’agresseur, les forces spéciales françaises (opérant dans le secret)
vont entraîner, former, les troupes rwandaises, et même un certain nombre
de miliciens. À propos de la formation des milices, Richard Mugenzi est
formel : elles n’ont pas été créées après 1991, comme nous le pensions, mais
52, 53« au début de la guerre », en 1990 ; et les instructeurs étaient français .
45 Lors de son voyage-éclair en 1992, le général Quesnot a saisi la
singularité et la cruauté des combats auxquels se livraient les deux armées. À
la Mission d’information parlementaire, en 1998, il déclarera « avoir été
54fasciné par le spectacle de la haine et de la peur de l’autre au Rwanda ». Les
termes choisis soulignent l’intensité de la haine, la puissance de la terreur.
Et, un peu plus loin, il ajoutera ces paroles angoissantes : « Cette guerre était
une vraie guerre totale et très cruelle. Le FPR, comme les forces armées
rwandaises (Far), ne faisant que très peu de prisonniers, il y avait beaucoup
de pertes humaines. » Une « vraie guerre » ? Telle que la rêveraient certains
militaires ? On demeure troublé. Ce concept de guerre totale apparaît en
mars 1941, lors de « l’opération Barberousse », lancée par Hitler sur le front
55russe. D’après Halder , Entretiens secrets avec Hitler, le Führer fait
comprendre aux chefs d’état-major de l’armée allemande qu’il faut
« liquider les Soviets », étant donné que l’idéologie soviétique est aux
antipodes de celle qui régit le national-socialisme : « Les soldats allemands,
est-il dit, coupables de contrevenir aux lois internationales de la guerre,
seront innocentés. » Les paroles du général Quesnot mettent aussi en lumière
la culture génocidaire qui dure depuis trente ans au Rwanda : « l’autre » est
réduit à l’exil ou promis à la mort.
On comprend que dans ce pays il se trame quelque chose d’une
inquiétante similitude avec le régime nazi, comme le dit Jean-Pierre
Chrétien. De même que le juif dans l’Allemagne des années quarante, le
civil tutsi ne doit plus exister. Ainsi on justifie l’extermination de
populations innocentes et sans défense. Et le général Quesnot précise que
cela se passe aussi dans les rangs de l’armée du FPR. Il n’a pas donné de
preuves. Ce que l’on constate, du moins, durant ces années de guerre civile,
c’est une politique de la haine exacerbée par les intellectuels hutu. En juin
1991, Jean-Pierre Chrétien publie dans la revue Politique africaine l’article
du journal Kangura de décembre 1990 qui présente Les dix commandements
du Hutu. L’historien dénonce ce racisme ethnique, proche de la doctrine
nazie. Il établit le lien qui existe entre ce journal et la Sûreté rwandaise, et
56donc le cercle du président Juvénal Habyarimana. C’est extrêmement grave .
Voici l’article des dix commandements hutu, rédigé par Ngeze,
particulièrement terrifiant : « Les Hutu doivent cesser d’avoir pitié des
Tutsi. » Dans le langage d’évitement rwandais, on comprend ce que cela
veut dire. Nous pensons à ce que recommandaient les nazis à l’égard des
juifs : « Toute pitié doit être bannie. » Et nous sommes atterrés par l’absence
de réaction de l’Élysée à la parution de cet article, de même par ce qu’a écrit
l’ambassadeur Georges Martres, le 25 octobre 1990 : « La situation serait
beaucoup plus simple et beaucoup plus facile si le Nord-est du pays était
57nettoyé avant la poursuite de l’action diplomatique . » Faut-il comprendre
que le détachement Noroît va aider les Hutu fanatisés à éliminer les civils
tutsi derrière les lignes du front, susceptibles de menacer la sécurité des
troupes ? Ce qui nous désole, dans la situation présente, est que l’article
46 explosif de Jean-Pierre Chrétien paraît dans une revue spécialisée, que très
peu de journalistes français liront. Les Français ne sauront rien. Aussi
François Mitterrand se tait. Les dirigeants politiques n’agissent qu’à partir
d’informations qui remuent l’opinion.

ADAPTER AU RWANDA
LA « GUERRE RÉVOLUTIONNAIRE »

Patrick de Saint-Exupéry a saisi ce qui fascinait les officiers français : le
Rwanda a ravivé, dit-il, « les blessures d’empire », contractées en Indochine,
et a poussé les officiers gagnés par un désir de revanche et de « puissance » à
reprendre les techniques de « la guerre révolutionnaire » : « Nous (nos
dirigeants et nos stratèges militaires) estimons, dit l’auteur, être en droit
58 d’appliquer notre doctrine de la guerre révolutionnaire .» Jean-Christophe
Ferney, en 1993, avait percé avec une cruelle lucidité la stratégie de ces
officiers français telle qu’elle s’incarnait à travers le général Quesnot : « La
personnalité du chef d’état-major du président de la République
méconnaissant vraisemblablement la réalité africaine tout en cultivant la
veine du para fonceur dessert la gestion sereine du problème. » Et l’auteur
a une image juste et percutante pour caractériser la stratégie française au
Rwanda : « L’utilisation du terrain rwandais comme d’un bac à sable
grandeur nature peut également être invoquée pour expliquer l’entêtement de
l’armée à soutenir l’engagement et cela au-delà de l’opposition de Pierre
59Joxe à l’envoi de troupes . » Dans leur ouvrage, Périès et Servenay
confirment ces propos en montrant la mise en application de la doctrine de
« la guerre révolutionnaire », théorie dite aussi de « la guerre
antisubversive », engendrée de 1952 à 1956 par des officiers français. Cette
doctrine, qu’il a découverte en Indochine, au contact du Vietminh, le colonel
Lacheroy l’a, ensuite, enrichie, élaborée, puis introduite à l’École Supérieure
de Guerre. Elle sera pratiquée pendant la guerre d’Algérie. Des officiers
rwandais, notamment Théoneste Bagosora, au cours de leurs stages en
France, ont dû recevoir une telle formation idéologique et technique. Ce
seront surtout les Belges qui l’exploiteront. En effet les auteurs rappellent
que les administrateurs belges, en pleine guerre froide, quand ils forment
l’armée rwandaise en 1959, à cent pour cent hutu, s’appuient sur les
principes de cette théorie, et ils les appliquent. Marlière, formé à l’école
militaire française, développe le contrôle de l’information, l’épuration de la
police, instaure la terreur comme mode de fonctionnement des mécanismes
de la politique rwandaise. Lors des massacres de 1963-1964, les autorités
autour du président Kayibanda entretenaient la même épouvante par les
disparitions forcées.
60 Jean-François Dupaquier étudiant le rapport du colonel français Gilbert
Canovas, établi le 30 avril 1991 sur les aménagements introduits dans
47 l’armée rwandaise, souligne qu’on y retrouve les « fondamentaux » de la
« guerre révolutionnaire » : déplacements de populations « à grande
échelle », mise en place de milices d’autodéfense, « action psychologique »,
quadrillage territorial. Après la guerre d’octobre 1990, l’encadrement
administratif et policier est rigoureusement établi. Le pays, grand comme la
Bretagne, est entièrement quadrillé ; le contrôle de l’administration
territoriale se fait par les communes, les secteurs, grâce au MRND(D), « lien
organique de la société », capable de « faire descendre à travers la cellule
61jusqu’aux paysans les mots d’ordre du pouvoir ». Richard Mugenzi
explique que « toutes les autorités administratives étaient sensibilisées à
l’encadrement de la population de la commune jusqu’à l’unité de base contre
le FPR et les Tutsi ». Jean Carbonare, dans sa conférence à Strasbourg du 2
octobre 1999, a raconté qu’en janvier 1993 il a vu des parachutistes français
former au camp de Bigogwe les paras commando rwandais, auteurs des
massacres dans la région de Bigogwe. Richard Mugenzi a révélé à
JeanFrançois Dupaquier que, dès 1991, des officiers français formaient à la
« guerre antisubversive », appelée aussi, comme nous l’avons dit, « guerre
révolutionnaire », et à ses méthodes. Des instructeurs français sont venus au
centre d’écoute de Butotori pour former, entre autres, Richard Mugenzi qui
travaillait donc pour les Renseignements rwandais et occupait une position
stratégique; ils lui ont appris à espionner les télécommunications, à
intercepter les messages, et surtout ils lui ont enseigné la « guerre
psychologique », les techniques de la désinformation : « Ils m’ont expliqué
comment (…) vous pouvez diriger une guerre, que les civils peuvent mieux
diriger que les généraux parce que ce sont les télécommunications qui font la
différence au combat. Ils disaient que la guerre psychologique était leur
62 63 spécialité, mais que leur action devait rester secrète. » Enfin, l’instruction
des officiers français de ce camp allait jusqu’à engager les Rwandais dans
une action militaro-politique. Ils disaient à Richard Mugenzi qu’il fallait
liquider les « résistances » dans la société, éviter que l’ennemi trouve un
soutien sur les arrières : « Les traîtres sont à éliminer dans votre camp, qu’ils
soient civils ou militaires. (…) Ils disaient aussi que ceux qui ne voulaient
pas participer à l’élimination des traîtres, qui voulaient plaider pour les
64complices, devaient aussi être éliminés . » Périès et Servenay nous
apprennent aussi que ce sont deux instructeurs français du Groupe
d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN) qui forment, fin
novembre 1991, un groupe de sécurité et d’intervention de la garde
présidentielle : « Officiellement, la mission de ce Dami consistait à faire de
la formation physique et sportive, de l’entraînement au tir, de l’apprentissage
65des techniques de protection des personnalités . » L’ex-adjudant-chef
Prungnaud explique qu’en réalité il s’agissait de créer « un groupe de choc »,
rompu aux « techniques du tir et aux méthodes d’investigation ». De telles
instructions ne pouvaient que radicaliser les actions, renforcer la
détermination des extrémistes de Gisenyi : « Constatant que les tireurs de la
48 GP (garde présidentielle) sont mêlés à des massacres, la Coopération
française décide d’interrompre cette formation en août 1992, mais sans
s’interroger plus avant sur les conséquences de ce programme de choc. »
Le 29 janvier 1992, dans le secteur de la gendarmerie classique, est créé
66un Dami gendarmerie qui a pour mission de renforcer l’État de droit . Le
lieutenant-colonel de la gendarmerie française, Michel Robardey, est chargé
de réorganiser la Section de recherche et de documentation criminelle,
autrement dit le fichier central des forces de l’ordre. Jacques Morel rappelle
que le général Jean Varret, en désaccord avec l’ambassadeur Georges
Martres, s’était aperçu que l’objectif de la formation d’officiers de police
67judiciaire dans la gendarmerie rwandaise était de « ficher les Tutsi ».

Sur la base de ce travail, les autorités rwandaises, ensuite, n’ont-elles pas
confectionné les listes de suspects à abattre ? On peut le déplorer quand
68Jacques Morel présente la lettre envoyée par le lieutenant-colonel Robardey
au colonel Ndindiliyimana, annonçant que l’informatisation du fichier des
personnes à rechercher et à surveiller s’avère maintenant opérationnelle.
Tout cela est inquiétant. En effet, on sait que la rafle du 5 octobre 1990 à
Kigali, opérée par les autorités rwandaises après la fausse alerte de la nuit, a
été mise au point à partir du fichier central datant de 1988. En 1998, il était
sans doute difficile aux parlementaires d’éclairer et de prouver les
fondements de « la guerre révolutionnaire » ou guerre totale engagée dans ce
petit pays ; et pourtant « le système des hiérarchies parallèles dominé par le
MRND, qui centralise les renseignements, le quadrillage militaire réalisé par
la gendarmerie rwandaise, le maillage de l’administration avec un
bourgmestre tout-puissant », tout est en place, dès 1992, et répond aux
impératifs de « la guerre révolutionnaire ». Périès et Servenay précisent que
les chefs d’État français n’ignoraient rien « du caractère destructeur des lois
de la guerre totale ». Patrick de Saint-Exupéry rappelle que le général de
Gaulle, le 13 mai 1958, interdira l’exercice de la « guerre
révolutionnaire » : « La doctrine, ajoute l’auteur, ne cessera, pourtant, d’être
69repensée et perfectionnée . » C’est le colonel Trinquier qui l’a appliquée en
Algérie.

L’engagement militaire est renforcé à deux reprises, et tourne en mars
1993 autour de mille cents hommes, des troupes d’élite : c’est beaucoup pour
un pays grand comme la Bretagne. Des observateurs avertis ont souligné
que, du 20 février au 20 mars, la présence militaire française franchit une
ligne qu’elle n’aurait pas dû dépasser. L’armée patriotique rwandaise (APR)
avait déploré, à plusieurs reprises, l’intervention de soldats français
encadrant les unités rwandaises. Le Groupe d’observateurs neutre (GOMN)
qui, sous l’auspice de l’OUA, contrôlait le couloir neutre séparant les zones
occupées par les deux forces, a , le 15 février 1993, accusé le détachement
militaire français d’engagement direct à travers une offensive contre le FPR
49 dans la région de Ruhengeri. La date de cette intervention n’est pas précisée.
Un journaliste de Jeune Afrique, Hamza Kaïdi, fait connaître cette
information, probablement vers la mi-février 1993 : « Des observateurs du
GOMN (…) affirment que des soldats français ont bien pris part aux
opérations, en encadrant l’armée rwandaise. (…) Témoignages que
confirment des représentants d’organisations humanitaires internationales et
des journalistes étrangers qui ont pu voir les Français circuler en jeep à
70moins de deux kilomètres des zones de combat . » La Mission d’information
parlementaire rapporte que des renforts de troupes arrivent à ce moment-là,
c'est-à-dire après le 8 février : « l’opération Volcan », cent cinquante
hommes pour évacuer (encore !) les ressortissants français, et l’opération
Chimère de deux cent cinquante hommes, le 20 février 1993. L’objectif de
ce dernier détachement était d’encadrer indirectement une armée de vingt
mille hommes et de la commander indirectement. On comprend la réaction
d’Emmanuel Cattier : « Comment peut-on "commander indirectement" une
armée de vingt mille hommes, si ce n’est en plaçant les chefs d’état-major
71rwandais sous la tutelle des officiers français ? » Les rapporteurs de la
Mission parlementaire le reconnaissent lorsqu’ils critiquent la coopération
militaire renforcée, « de juin à octobre 1993 », auprès d’officiers rwandais
incapables d’encadrer leurs troupes.


LES CONTRÔLES D’IDENTITÉ

L’alliance franco-rwandaise a des conséquences encore plus terribles : elle
entraîne des contrôles d’identité et des interrogatoires de prisonniers FPR ou
de civils tutsi. L’avocat belge Éric Gillet s’est entretenu avec des prisonniers
FPR, notamment avec le major Nyirigira qui a affirmé avoir été interrogé par
72des officiers français. L’AFP fait état en octobre 1991 d’interrogatoires
opérés par des officiers français. Le colonel Cussac n’a jamais voulu avouer
que des officiers français interrogent des prisonniers FPR. Ceci est à mettre
en parallèle avec le témoignage d’un rescapé bien informé. Vénuste
Kayimahe rapporte que Jean de Dieu Rucamayida, qui tenait l’antenne du
centre culturel de Ruhengeri, fut arrêté le 2 octobre 1990, accusé d’avoir pris
contact avec le FPR. Le major Nzapfakumunsi et le capitaine français
Michel Caillaud l’ont interrogé : « Le capitaine Caillaud m’a fait torturer
73pour me soutirer les clefs du Centre culturel . »
La plupart des observateurs montrent également que les soldats français,
particulièrement au début de l’année 1993, contrôlent les cartes d’identité
74ethnique : la France, dit Jean-François Bayart , laisse ses troupes « participer
à des opérations de vérification d’identité dont l’issue pouvait être tragique».
Dans la controverse qui suit, au cours du même chapitre de « Bis repetita »
le général Quesnot répond : « Sur le Rwanda, j’ai entendu dire que les
50 militaires français intervenus de 1990 à 1994 procédèrent à des contrôles
75d’identité. Je le récuse. » Au contraire, Jacques Morel a réuni plusieurs
témoins montrant que les militaires français vont garder eux-mêmes les
barrières en 1993, contrôler l’ethnie des passants et des passagers des
véhicules, et « marquer vis-à-vis de leurs élèves l’intérêt de ces contrôles ».
Yvonne Galinier Mutimura et Immaculée Cattier nous fournissent des
témoignages authentiques pour comprendre ce qui s’est passé.
La Rwandaise Yvonne Galinier Mutimura a présenté son témoignage, lors
de la troisième séance de la « Mise en examen de la politique française » à
Biarritz. Elle situe l’événement au moment où, après l’attaque de février du
FPR, l’armée française augmente ses effectifs au Rwanda pour « soi-disant
protéger ses expatriés ». Yvonne, à Kigali, se faisait constamment arrêter
aux barrages. Une fois, avec sa cousine et sa sœur, à quinze kilomètres de la
capitale, elles ont buté sur un barrage de militaires français non
accompagnés de militaires rwandais. Ils les ont arrêtées et leur ont demandé
leurs pièces d’identité rwandaises. « On s’est révolté, dit-elle, on leur a
demandé de quel droit ils nous demandaient nos pièces d’identité
rwandaises. (…) Ils nous ont répondu qu’on leur avait demandé de faire cela
pour contrôler l’ethnie et la région d’origine, afin de savoir s’il s’agissait ou
non de l’ennemi. » La majorité de ceux qui ont été contrôlés ont été
assassinés, y compris sa cousine et sa sœur : « Elles ont été victimes, dit-elle,
76de la mention ethnique "Tutsi" . »
Le témoignage d’Immaculée Cattier, c’est un regard d’une précision
absolue qui nous fige dans l’horreur. C’était en 1991, à la mi-avril, trois ans
avant le génocide, Immaculée Cattier, de son nom de naissance
Mpinganzima, avait été emprisonnée en 1990, comme d’autres Tutsi. À sa
sortie de la prison de Ruhengeri, des frères canadiens ont cherché à la
protéger en la prenant dans leur voiture pour gagner Kigali. Elle redoutait de
présenter sa carte d’identité qui portait la mention « Tutsi » : « Nous avons
passé, dit-elle, toutes les barrières sans problème, jusqu’à la sortie de
Ruhengeri. Il y avait une grande barrière et beaucoup de gens. C’était la
période où le FPR avait ouvert la prison et libéré les prisonniers politiques.
Le commandant de place était en prison, accusé d’avoir collaboré avec le
FPR. Les militaires du barrage étaient donc des militaires de Kigali, des gens
du président, accompagnés de Français. Il y avait une queue de véhicules qui
attendait un contrôle. La tension était à vous couper le souffle. De loin, j’ai
aperçu les autos blindées prêtes à attaquer. Avec comme chauffeurs des
militaires blancs. Mes amis canadiens ont chuchoté : "les Français"… Nous
avons vu les militaires qui contrôlaient, les miliciens qui tenaient les
barrières en agitant les machettes dans tous les sens. (…) Les prières ne
venaient plus en moi, je me croyais déjà morte. On avançait d’un ou deux
mètres après le départ d’une voiture. Je me suis rendu compte que parmi les
militaires il y avait des Français qui demandaient aussi les cartes d’identité
de Rwandais où figurait la mention "Hutu", ou "Tutsi", ou "Twa". Les Tutsi
51 se faisaient sortir de la voiture et les militaires français les remettaient aux
mains des miliciens agacés qui les coupaient à coups de machettes et les
jetaient dans une rigole au bord de la grande route asphaltée
RuhengeriKigali. Après le couvre-feu, un camion-benne de la commune venait charger
les cadavres et les mettre je ne sais où, probablement dans une des fosses
communes que la FIDH (Fédération internationale des droits de l’homme) a
découvertes en janvier février 1993 dans la commune Kigombe-Ruhengeri. »
Les frères canadiens lui avaient dit de faire semblant de ne rien craindre et
de ne pas regarder. Elle a, quand même, jeté un coup d’œil dans le
rétroviseur du minibus pour voir ce qui se passait dans les autres voitures :
« … J’ai vu un Tutsi qui se faisait sortir d’une voiture un peu plus loin que la
nôtre. Après la vérification de sa carte d’identité, un militaire français et un
autre officier rwandais l’ont donné aux miliciens qui ont commencé tout de
suite, devant ces voitures, à le frapper de leurs machettes et de toutes autres
armes qu’ils avaient, comme des ntamponganos (gourdins), pour le jeter
après dans la rigole (tout cela vite fait pour s’attaquer aux suivants). Quand
j’ai vu cela, j’ai regardé autour de nous dans la rigole où j’ai aperçu quelques
corps qui gisaient sans bruit (ils meurent tous sans bruit). J’ai fermé les yeux
jusqu’à ce que notre moteur ait tourné longtemps sans s’arrêter et j’ai
compris que nous avions eu l’autorisation de partir sans perte, puisque j’étais
77la seule à être visée . » Nous avons pris connaissance d’autres
78témoignages .
Certains commentateurs face aux compromissions des unités françaises,
ont parlé, à tort, de complicité de la préparation de génocide. Il y a eu débat,
au sein de la Commission d’enquête citoyenne, entre François-Xavier
Verschave, Yves Ternon et le juriste Géraud de la Pradelle. Nous partageons
le point de vue de ce dernier : « En ce qui les concerne les militaires qui, sur
les barrages, participent (depuis 1990-1991) à l’élimination des gens
contrôlés, ce sont des criminels. Ils ne sont pas nécessairement complices de
génocide, mais ils sont co-auteurs de meurtres. » Il n’est, certes, pas question
de lancer des anathèmes contre l’armée française. D’autre part, la diplomatie
en place et les dirigeants politiques, qui n’ignoraient rien de ce qui se passait,
ont leur part de responsabilité. Cette complicité de crimes ou « de crimes
potentiels », avant le génocide, la Mission parlementaire a cherché à
l’atténuer, sinon à l’effacer. Il nous a paru nécessaire de la mettre en
évidence en établissant les faits. Nous allons mieux comprendre comment
cela a pu être possible en précisant la ligne politique choisie par François
Mitterrand.






52 L’ADHÉSION
AU RACISME ETHNIQUE


LA STIGMATISATION DES TUTSI

Contesté depuis plusieurs années, le général major président Juvénal
Habyarimana tente de reconquérir le pouvoir en intensifiant la politique de la
haine à l’égard des Tutsi. Par son leitmotiv (soumets-toi, ou exile-toi), il
compte cimenter autour de lui la conscience nationale des Hutu. Il charge, le
4 décembre 1991, une douzaine de hauts gradés d’étudier les moyens de
vaincre le FPR. La commission se réunit autour du colonel Bagosora et
définit principalement l’ennemi. Celui-ci comprend deux
catégories : « l’ennemi principal et les partisans de l’ennemi ». L’ennemi
principal est « le Tutsi de l’intérieur ou de l’extérieur extrémiste et
nostalgique du pouvoir ». Le partisan de l’ennemi est « toute personne qui
79apporte tout concours à l’ennemi principal ». Cette qualification des Tutsi
comme ennemis (ENI) du peuple rwandais devient vite parmi les officiers de
Gisenyi, dit Richard Mugenzi, « un sujet banal », et on cherche « la
meilleure stratégie pour le combattre ». En juillet 1992, le journal Kangura
relance ses appels à la haine des Tutsi ; il appelle les femmes, les hommes,
les intellectuels et les fonctionnaires à contrer une prétendue menace de
domination et d’extermination que les Tutsi feraient peser sur les Hutu. Le
21 septembre 1992, le chef d’état-major Deogratias Nsabimana envoie à ses
subordonnés un memorandum largement diffusé dans lequel il reprend la
définition de l’ennemi désigné comme le Tutsi de l’intérieur et de
l’extérieur, et il ajoute même les conjoints de « mariages mixtes » :
expression qui n’a pas grand sens puisqu’il s’agit du même peuple. Les
militaires français, très perméables à la propagande hutu, adoptent le même
point de vue pour considérer le Tutsi comme l’ennemi du Rwanda, « un
étranger venu d’Abyssinie ». L’amiral Lanxade, qui a été nommé par le
président de la République chef d’état-major des armées françaises, dans un
courrier du 22 avril 1991, parle de rebelles ougando-tutsi, expression qui
sera reprise par le général Quesnot, le 20 juin 1991. Et tous les Tutsi sont
assimilés à la dynastie royale et même, dit Emmanuel Cattier, « à une race
supérieure de nègres blancs ». Cette lecture coloniale est reprise par les
autorités françaises sans aucune distance. Jacques Morel montre que les
responsables politiques français « réduisent le combat à un affrontement
entre l’armée tutsi et l’armée hutu, transformant un conflit politique en
conflit ethnique ou racial dans lequel les Tutsi de l’intérieur se trouvent
80impliqués malgré eux, en tant que Tutsi ». L’auteur précise qu’à leur
arrivée au Rwanda, les hommes de troupe et les officiers de l’expédition
53 Noroît « recevaient une formation de deux semaines, au cours de laquelle ils
apprenaient que les Tutsi sont les ennemis de la France ». Il ajoute le
81témoignage d’un religieux rwandais qui confirme ces faits . N’a-t-on pas là
l’explication de l’indifférence de la diplomatie française à l’égard des civils
tutsi, victimes de tueries de masse répétées : massacres des Bagogwe, janvier
1991, du Bugesera, mars 1992, de Kibuye, août 1992 ? Rappelons, en effet,
l’absence de réactions des autorités françaises, autour du 10 mars 1992, dans
le Bugesera, alors qu’une Italienne, laïque, vivant à Nyamata depuis vingt
82ans, Antonia Locatelli , enseignante, était assassinée par deux gendarmes
rwandais : elle avait désigné sur RFI les groupes paragouvernementaux,
venus de l’extérieur, responsables des assassinats à Nyamata. Le
bourgmestre qui avait excité les miliciens demeura impuni. L’ambassadeur
Georges Martres, qui n’a pas répondu à l’appel de cette personne menacée, a
expliqué que les autorités locales étaient « débordées, sans guère d’autorité
83sur les populations ». L’adhésion des dirigeants français à l’ethnisme
raciste, qui fait donc du Tutsi civil un ennemi, est totale : aussi, comme on
l’a vu, aux barrières rwandaises, des militaires français contrôlent l’identité
des Tutsi pour les mettre à part et les livrer aux miliciens.


LA DIABOLISATION DU FPR

L’attitude du gouvernement français à l’égard du FPR s’inscrit dans une
campagne de désinformation que nous avons déjà signalée à propos des
violations des accords d’Arusha I. L’exécutif français a, d’abord, entretenu
un certain temps dans les médias français l’idée que les militaires français
assuraient une présence au Rwanda en vertu d’accords de défense. La France
et le Rwanda avaient signé en 1975 « un accord particulier d’assistance
militaire », c’était un accord bilatéral destiné à former la gendarmerie
rwandaise. Emmanuel Cattier est formel : « Il n’y a pas eu d’autres accords
84militaires avec le Rwanda . » Il est évident que cette confusion profitait à la
propagande française. Le général Quesnot, lui-même, rétablit les faits, le 24
85juin 1994 : « Aucun accord de défense n’a été conclu entre nos deux pays .»
L’intervention française au Rwanda, en 1990, n’avait donc aucun fondement
légal. La thèse qui prétendait que l’attaque du FPR était téléguidée par
l’Ouganda n’avait pas plus de consistance. Le témoignage de Richard
Mugenzi (voir ci-dessus) est particulièrement probant. La propagande
française, soutenue par l’ambassadeur Georges Martres et reprise par les
militaires français, continuera, cependant, de faire croire à une ingérence
étrangère pour justifier l’opération Noroît.
Ce qui est grave, dans cette situation, est que notre président de la
République, qui, un moment, avait dit qu’il aborderait avec le président
Habyarimana le problème des exilés, ne reconnaîtra pas leur droit à rentrer
54 dans leur pays : il redoute, comme la peste, que le FPR prenne le pouvoir au
Rwanda. Il a peur de ses leaders comme Fred Rwigyema et Paul Kagame,
anglophones qui n’ont pas été formés en France. Il ne prend pas la peine
d’examiner leur programme. Conscient que la France a une position
d’autorité sur le Rwanda d’Habyarimana, il croit entrer, nous l’avons vu, en
résistance contre des attaques d’Anglo-Saxons. Son entourage militaire,
diplomatique contribue à l’aveugler. Georges Martres traite les guérilleros de
l’APR d’envahisseurs, impatients de reprendre le pouvoir perdu en 1959, de
rétablir le régime honni du premier royaume tutsi dans le Nord-Est. Ignorant
l’évolution du FPR, et les aspirations de l’opposition, il n’aide pas François
Mitterrand à prendre conscience des transformations qui s’opèrent au
Rwanda. De l’autre côté, la philosophie de l’infanterie de marine prônée par
les généraux Huchon et Quesnot pousse aussi à soutenir la purification
ethnique, et même l’instrumentalise gravement, au nom de la défense de la
francophonie. Tout ceci explique que l’on ne reconnaît pas aux exilés, en
majorité tutsi, le droit à rentrer dans leur pays, et que les autorités
diplomatiques et militaires françaises, sans toujours s’en rendre compte, vont
devenir les auxiliaires d’une énorme machine à désinformer, et à préparer
l’anéantissement des civils tutsi et des opposants.
Certains observateurs ne manquent pas de dire que le contact, pourtant, de
Paris avec le FPR a toujours été maintenu. Examinons de plus près leur
relation. Effectivement, un télégramme diplomatique du 27 septembre 1991
rappelle la visite à Paris du major Paul Kagame. Lors de cet entretien qui
86honore le chef du FPR , il est décidé « une rencontre confidentielle, à Paris,
entre de hauts responsables du gouvernement rwandais et du FPR », dans les
prochaines semaines, sous l’égide de la France. C’est un peu plus tard que se
situe, les 14 et 15 janvier 1992, l’accueil singulier de la délégation du FPR :
Paul Dijoud lève le masque et tente de dissuader Paul Kagame de poursuivre
la lutte armée. Écoutons le récit du chef du FPR, rapporté par Le Figaro :
« Concrètement, je me suis heurté à un manque total de compréhension de la
part des autorités (françaises). Elles semblaient soutenir, pleinement et
ouvertement, le régime d’Habyarimana. » Le chef du FPR évoque aussi, à
cette occasion, des souvenirs très douloureux : « Je me souviens encore de
certains mots très surprenants d’un responsable français (Paul Dijoud). (…)
Entre autres choses, il nous a dit très clairement : "Si vous n’arrêtez pas le
combat, si vous vous emparez du pays, vous ne retrouverez pas vos frères et
87vos familles, parce que tous auront été massacrés ″ . » Bien sûr, en 1998,
interrogé par Patrick de Saint-Exupéry, Paul Dijoud ne se souvenait plus
d’avoir rencontré Paul Kagame. Les hommes politiques français n’ont pas
l’habitude d’assumer leurs paroles ou leurs actes. Jacques Bihozagara, le
représentant du FPR en Europe, qui faisait partie de la délégation, a confirmé
ces propos, et précisé que, le premier soir, Emmanuel Ndahiro, membre de la
direction, était arrêté, et, le lendemain, Paul Kagame était retenu pendant dix
heures. Les diverses menaces d’intimidation ne donnant aucun résultat, il
55 reste aux autorités politiques françaises de se lancer dans une campagne de
diffamation du FPR. Pour cela il suffit de reprendre la propagande des
extrémistes hutu qui consiste à provoquer chez le Hutu la peur d’être tué par
le « FPR-Tutsi ». Celui-ci est toujours représenté comme « un féodal assoiffé
de sang et de pouvoir ». Ainsi, l’ambassadeur Georges Martres, le colonel
Cussac, la cellule africaine, la diplomatie française, la DGSE reprennent
cette propagande en propageant « la terreur tutsi », répercutée, ensuite, par
les médias.
« On trouve dans la presse française, dit Jean-Pierre Chrétien, au début de
l’année 1993, la thèse d’un complot ougandais fédérant les ambitions d’un
empire tutsi. » On a vu plus haut d’après Richard Mugenzi que c’était de la
pure propagande. Colette Braeckman confirme que le général Quesnot
accusait le président ougandais, Museveni, et « ses alliés anglo-saxons » de
vouloir constituer un « Tutsiland », et de pousser au Rwanda « une minorité
dont les buts ne sont pas sans analogie avec les Khmers rouges ». On va
coller aux soldats de l’armée du FPR l’étiquette de « Khmers noirs », qui,
dit Verschave, « présente une triple connotation négative : le cauchemar
cambodgien (plus de deux millions de victimes), l’épouvantail communiste,
88la traîtrise des assaillants nocturnes ». Le colonel Robardey s’en attribue la
89paternité, nous dit Jean-François Dupaquier . Assimiler les réfugiés tutsi
(qui comprenaient à la tête du mouvement FPR quelques Hutu) aux auteurs
de l’extermination d’un tiers de la population cambodgienne est abominable.
Repris par les militaires et des politiques en exercice, et par les médias
français, ce slogan a largement contribué à faire croire que le FPR allait
exterminer les Hutu. Jean-Christophe Ferney, dans son article d’octobre
1993 de Politique africaine, souligne que le dossier du FPR ne paraît pas
suffisamment ni correctement instruit. Présenter le FPR « paradoxalement
comme un ramassis de guérilleros revanchards et tribalistes, assimilés à des
"Khmers noirs", ou à des communistes sur le terrain rwandais, et comme
agent d’un expansionnisme anglophone », ce n’est pas sérieux. « Sympathies
et laisser-faire plus qu’appui réel sont les attitudes de Kampala vis-à-vis du
90FPR . »
D’autres facettes des combattants du Front sont dévoilées par Colette
Braeckman et Gérard Prunier. Les jeunes combattants qui ont créé, en 1987,
le Front patriotique rwandais (FPR) ne sont nullement nostalgiques de la
monarchie tutsi. « Les gens de notre génération, disait Tito Ruteremara
(compagnon de Paul Kagame, de vingt ans plus âgé), dont la conscience
politique se forma en exil, méprisaient les monarchistes, méprisaient toute la
vieille corruption ethnique coloniale, la théorie hamitique, ainsi de suite ».
Paul Kagame était de son avis. Certains vont se perfectionner dans les
prestigieuses académies militaires américaines. La journaliste explique
qu’on ne peut, pourtant, les considérer comme anglophones. Une grande
partie a fait ses études au Kenya, en Ouganda, mais d’autres ont été formés
comme cadres au Zaïre, au Burundi. Et ce qui les réunit et en fait des
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