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Alerte infectieuse

De
283 pages
SIDA, SRAS, Chikungunya, Ebola, tuberculose, grippe aviaire, ... Les maladies infectieuses franchissent la barrière des espèces et leur éradication constitue non seulement un impératif sanitaire et social, mais devient un enjeu majeur des relations internationales. L'auteur explore les dimensions politiques des épidémies désormais au coeur de toutes les problématiques des relations internationales (développement, sécurité, terrorisme, conflits, crises humanitaires, ...) et leurs implications pour l'avenir du monde.
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Alerte infectieuse

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation.. . Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions Yves-Marie LAULAN, Peut-on se satisfaire de la natalité en France et en Europe?, 2006. Alain GRIELEN, Menace sur l 'humanité, 2006. Christian BORROMÉE, Souriez vous êtes en France. Les solutions,2006. Cyril LE TALLEC, Mouvements et sectes néo-druidiques en France, 1935-1970,2006. Guy CARO, De l'alcoolisme au savoir-boire, 2006. Adrien THOMAS, Une privatisation négociée, 2006. Tidiane DIAKITÉ, Mutations et crise de l'époque publique, 2006. Anaïs FAVRE, Globalisation et métissage, 2006. Jean-Luc CHARLOT, Le pari de la participation, 2006. Stéphane ENCEL, Histoire et religions: l'impossible dialogue ?, 2006. Patrick GREPINET, La crise du logement, 2006. Jacques RAYMOND, Comprendre les crises alimentaires, 2006. Raymond MICOULAUT, Tchernobyl, 2006. Daniel ARNAUD, La Corse et l'idée républicaine, 2006. Jacques DUPÂQUIER, Yves-Marie LANLAU, Immigration / Intégration. Un essai d'évaluation des coûts économiques et financiers,2006. Olivier ESTEVES, Une histoire populaire du boycott, tome 1 1880-1960 L'armée du nombre, 2006.

David Lawson

Alerte infectieuse
Nouvelles menaces sur la stabilité internationale

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
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BURKINA

Du même auteur

LE CLUB DE PARIS Sortir de l'engrenage de la dette (Préface de Jean-Claude Trichet) Editions l'Harmattan, 2004

HONG KONG, CHINE Editions l'Harmattan, 2002

HONG KONG ET SON DESTIN Editions Présence africaine, 1997

www.libraÏrieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01083-0 EAN : 9782296010833

« Le monde est un bel endroit qui vaut la peine qu'on le défende. » - Ernest Hemingway

A vertissement

général:

Les vues et opinions exprimées par l'auteur dans ce livre le sont à titre purement personnel et n'engagent que ce dernier. Elles ne représentent pas - ou ne sauraient être interprétées comme représentant- des positions officielles de l'ONUS/DA, de l'UNFPA ou d'une quelconque institution du système des Nations unies. Dès lors, elles ne peuvent engager, directement ou indirectement, la responsabilité de ces organisations.

Avertissement

concernant les données statistiques:

Les expressions « pays développés» et « pays en développement» sont utilisées pour des raisons de commodité statistique et n'expriment pas nécessairement un jugement de valeur quant au niveau de développement atteint par tel ou tel pays, territoire ou zone géographique concernés.

Introduction

Lors d'une récente tournée en Asie, le Secrétaire d'Etat américain, Colin Powell, déclarait que la lutte mondiale contre le SIDA était tout aussi importante que la guerre en Irak et que le président George W. Bush avait fait de l'éradication de cette épidémie de la face du monde une des principales priorités de la politique étrangère des Etats-Unis. Le Secrétaire d'Etat de la première puissance mondiale, exprimant le point de vue du président américain, comparait les ravages aveugles du virus du SIDA à ceux du terrorisme, et déclarait que le SIDA était désormais plus meurtrier que les armées, conflits ou armes de destruction massive, quels qu'ils soient. Le chef de la diplomatie américaine reconnaissait que le SIDA pouvait détruire des pays, déstabiliser des régions entières à mesure que ces ravages se répandent à travers le monde. Le gouvernement américain appelait ainsi les gouvernants d'une région stratégique pour leur diplomatie à considérer le SIDA comme une menace à leur sécurité, rappelant que l'épidémie de syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) ou «pneumonie atypique» avait démontré la puissance destructrice des maladies infectieuses. Le Secrétaire d'Etat avertissait qu'à moins que des mesures drastiques ne soient adoptées par les dirigeants asiatiques, les épidémies détruiraient leurs pays et déstabiliseraient davantage une région déjà fortement remuée par de vives tensions politiques. Il prévenait que la menace infectieuse était plus sérieuse encore que la menace nucléaire pourtant bien réelle dans cette partie du monde. Il alertait ainsi du danger que le SIDA fait peser sur la sécurité régionale et internationale; danger souvent mal ou pas du tout perçu. En terminant, Colin Powell appelait les chefs d'Etat et de gouvernement de l'Association des Nations de l'Asie du Sud-Est (ANASE), une organisation régionale à vocation politique, à une action vigoureuse pour répondre à cet immense défi et annonçait la réunion prochaine dans la région d'émissaires américains dont la mission consisterait à conseiller leur gouvernement sur la meilleure manière pour les Etats-Unis d'apporter leur soutien à la lutte contre le SIDA en Asie.

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Cette rencontre de haut niveau permit de rappeler aux dirigeants de la région la plus peuplée de la planète, les conséquences désastreuses causées par l'émergence du SRAS et la nécessité d'agir contre la menace des maladies infectieuses. La pneumonie atypique a en effet montré au monde le coût politique, économique et social qu'une maladie infectieuse pouvait provoquer en quelques semaines dans des espaces à fortes concentrations de populations. Le SIDA n'est plus uniquement un problème humanitaire ou sanitaire, mais ce virus a la capacité d'ébranler les fondements des sociétés modernes, d'affaiblir les gouvernements et de dévaster des économies pourtant solides. Cette épidémie peut affaiblir et détruire des nations et déstabiliser des régions entières. En Asie, en particulier, des millions de personnes sont déjà affectées; à moins d'une réponse rapide et immédiate au problème, des millions d'autres pourraient périr. Aucun pays n'est immunisé contre le SIDA et toutes les nations sont vulnérables. Au mois de janvier 2003, dans le traditionnel discours sur l'état de l'Union, avant de lancer un nouvel appel à l'action contre le régime de Saddam Hussein, le Président américain, George W. Bush, avait annoncé une augmentation de l'effort financier des Etats-Unis sans précédent dans la lutte contre le SIDA, à hauteur de quinze milliards de dollars américains sur cinq ans. L'hyper-activisme américain dans ce domaine n'est pas qu'anecdotique; il est symptomatique d'une évolution des relations et de l'environnement internationaux autour des maladies infectieuses, et du SIDA en particulier, qui sont devenus un enjeu stratégique mondial. SIDA, SRAS, tuberculose, grippe aviaire, Chikungunya, Ebola, etc., les maladies infectieuses nouvelles ou réémergentes n'en finissent pas de prendre l'humanité à revers. Les changements climatiques, l'évolution des modes de vie, la mondialisation, la multitude de dangereux virus en activité autour du monde chez l'animal et I'homme, et la combinaison létale de certains de ces virus laissent redouter de graves périls pour l'humanité. Plus de trente millions de personnes ont déjà succombé au SIDA. Quarante millions vivent avec le VIH/SIDA dans le monde. Si l'épidémie continue à progresser au rythme actuel, plus de cent millions de personnes auront contracté le virus d'ici à 2010. Les dimensions politiques des épidémies sont désormais au cœur de toutes les

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problématiques des relations internationales: développement, sécurité collective, terrorisme, conflits armés, crises humanitaires, économie, démographie, trafic de stupéfiants, flux migratoires... La progression de la plus terrible épidémie des temps modernes n'est pourtant pas une fatalité insurmontable. Les engagements souscrits par les gouvernants ces dernières années, notamment au sein de l'Assemblée générale et du Conseil de sécurité de l'ONU, l'établissement d'un Fonds mondial de lutte contre le SIDA, la tuberculose et le paludisme, traduisent une mobilisation et une volonté politiques sans précédent, et confirme l'évidence: éradiquer les maladies infectieuses et le SIDA constitue non seulement un impératif sanitaire et social, mais un enjeu majeur des relations internationales, visant à préserver non seulement la stabilité et la sécurité mondiale, mais aussi et surtout la survie de l'espèce humaine. Ce livre n'a pas vocation scientifique ou médicale. Il vise à alerter et informer un vaste public. Il tente d'expliquer et d'analyser les différentes dynamiques politiques en cours en matière de maladies infectieuses, en particulier le VIH/SIDA, et leurs implications sur les relations internationales, la stabilité et l'avenir du monde. Ambitieux, cet essai démontre comment les maladies infectieuses et le SIDA sont devenues des menaces d'une gravité sans précédent pour l'humanité et doivent être traitées comme telles, en priorité absolue, au même titre que les grandes thématiques traditionnelles des relations internationales, dont elles sont désormais partie intégrante.

Il

Chapitre 1
De la géopolitique des maladies infectieuses

Tout au long de son histoire, l'humanité a été victime de multiples épidémies. Jusqu'au Moyen Age, le choléra, la grippe, la typhoïde, la tuberculose et d'autres maladies infectieuses étaient tellement répandus que la plupart des personnes infectées n'y survivaient pas. D'autres maladies, comme les otites, les infections cutanées ou des voies respiratoires conduisaient souvent à la surdité, à des défigurations ou à des décès en raison d'empoisonnements sanguins et autres complications. Ainsi au dix-neuvième siècle, l'espérance de vie moyenne en Europe et en Amérique du Nord était de l'ordre d'une cinquantaine d'années. La vie se caractérisait souvent par la disparition prématurée de membres de l'entourage familial, d'amis ou de collègues. A cette époque, la probabilité de décéder prématurément d'une maladie infectieuse était de quarante pour cent. Du reste, les femmes succombaient plus largement au cours des accouchements, en raison d'infections diverses qui pourraient être traitées de nos jours... Dans les pays en développement, la situation était encore plus dramatique. A la différence des nations industrialisées, l'environnement sanitaire de ces pays n'a guère progressé au vingtième siècle. On y meurt toujours prématurément de maladies infectieuses majeures, mais également bénignes. Cette situation contribue à accentuer davantage l'appauvrissement de ces populations. Pendant plusieurs générations, dans les pays industrialisés, la maladie était souvent associée à la peur d'une mort soudaine ou lente. Elle contribuait ainsi à raccourcir brutalement une vie déjà naturellement difficile et brève. Cette misérable existence résultait souvent du simple fait d'être né. Peu de gens échappaient à la maladie et aux souffrances inhérentes aux bactéries de toutes sortes. A cette époque, la vie était très éphémère et caractérisée par un cycle interminable de maux et de deuils. En Europe, les vagues d'épidémies qui se sont abattues sur le continent ont laissé l'humanité au bord de l'effondrement 13

démographique. Au cours des quatorzième et quinzième siècles, la population européenne a diminué de moitié en raison d'épidémies de typhus, de rubéole et du pire fléau épidémique de l'histoire du continent: la peste noire. En Inde, la peste n'a semblé s'imposer qu'à partir de 1896 à la suite de l'apparition des premiers signes de la pandémie au Yunnan, en Chine. Ainsi, au début du vingtième siècle, près d'un million et demi d'Indiens mourraient chaque année. Les historiens estiment qu'entre 1896 et 1948, douze millions et demi de personnes décédèrent de la peste... uniquement sur le sous-continent indien. En 1783, les historiens britanniques calculèrent que quelque vingt mille pèlerins qui se rendaient au site sacré indien de Hardawar succombèrent au choléra. Par la suite, en quelques mois, le virus se répandit en Chine, au nord de la Russie et au sud-ouest du Moyen-Orient. A partir de 1831, le choléra infecta la moitié des personnes effectuant le pèlerinage de Haj à La Mecque. Cette hécatombe résultait du rituel suivant lequel les pèlerins doivent boire l'eau d'une source unique... contaminée. Déshydratés et affaiblis, ces pèlerins mourant rentraient chez eux en dispersant tout au long de leur chemin de retour les bactéries mortelles. Les grands ports d'Alexandrie en Egypte et d'Istanbul en

Turquie, - à l'époque il s'agissait d'une partie du vaste Empire ottoman, furent rapidement assiégés par l'épidémie de choléra qui se répandra par la suite dans tout le littoral nord africain, les Balkans, le Danube et la Hongrie, laissant des nuées de corps sans vie, d'orphelins, un désert économique, et des eaux et de la nourriture contaminées. Au début du dix-neuvième siècle, l'éruption de fièvre puerpérale, une forme de fièvre extrêmement violente, fut responsable de la mort de plus de soixante-dix pour cent des femmes venant d'accoucher dans les hôpitaux européens. En Italie, on rapporte que dans une infirmerie à cette époque, pas une femme ne survécut à un accouchement pendant une année entière... Il fallut attendre que les personnels hospitaliers adoptent le lavage de mains comme méthode antiseptique à la fin du dix-neuvième siècle pour que les taux de mortalité dans les hôpitaux retombent. La fin de la première guerre mondiale vit réapparaître les signes avant-coureurs de la grippe, de la contagion et de la mort. A l'automne 1918, une vague de grippe traversa l'Europe, l'Asie, l'Australie, et

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l'Amérique entière, tuant des millions de personnes et dévastant des économies entières. Apparue en Chine, puis ayant rapidement gagné les Etats-Unis, la grippe dite « espagnole» fut importée outre-Atlantique par des militaires américains. Elle frappa tous les pays par vagues successives jusqu'en 1920, avec des taux de mortalité variables manifestant, contre tous les usages grippaux, une férocité particulière dans la tranche d'âge des vingt à quarante ans. De nombreuses hypothèses ont été formulées quant à.l' origine de ce virus: aviaire, porcin, voire fabriqué accidentellement par quelque chercheur aventureux... sans que l'on ait d'explication certaine et définitive quant à sa genèse exacte. Infection virale, la grippe aujourd'hui est rarement mortelle. Cependant, elle affaiblit les bronches et permet ainsi à des infections bactériologiques plus virulentes de prendre le dessus. A la suite de ses recherches, le démographe anglais Kingsley David estimait que la grippe avait décimé vingt millions d'âmes en Inde. Les experts contemporains estiment ce chiffre à trente millions - c'est-à-dire plus de victimes que n'en fit la« Grande Guerre ». Parmi les populations aborigènes, plus particulièrement les Inuits du nord du Canada, l'épidémie de grippe fit également d'énormes ravages. Après avoir été d'abord épargnées du fait de leur isolement géographique, ces populations ont ensuite grandement souffert. A Samoa, dans le Pacifique Sud, vingt-cinq pour cent de la population de l'île périt, pendant qu'au Canada, des villages entiers d' Inuits étaient malades et réduit définitivement au silence sous le fardeau de l'épidémie de grippe.

Des maladies infectieuses destructrices d'Empires Il est difficile d'établir avec précision qui de la guerre ou des dévastations résultant des maladies infectieuses a eu le plus grand impact historique sur les frontières politiques des Etats. Toutefois, jusqu'à la seconde guerre mondiale, les maladies firent plus de victimes parmi les militaires que les guerres elles-mêmes. Ainsi, la retraite de Russie de l'armée impériale de Napoléon Bonaparte doit-elle plus aux maladies infectieuses qui décimèrent ses soldats qu'à l'armée russe ou aux hivers particulièrement rudes. De loin, le plus grand opposant à Napoléon

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Bonaparte pendant la campagne de Russie fut... le typhus. Ce virus transporté par les poux réduit la Grande Armée qui comptait initialement six cent cinquante-cinq mille hommes à moins de cent mille soldats qui vécurent juste assez longtemps pour se retirer de Russie et ramener bien malgré eux le virus vers leurs villages de France... L'épidémie qui en résulta fit plus de deux millions de victimes, dont deux cent cinquante mille civils en Allemagne. Dans le Nouveau Monde découvert par Christophe Colomb et les Conquistadors, ce ne fut pas la supériorité militaire espagnole ni les chevaux utilisés comme nouveaux instruments de combat qui menèrent à la conquête du continent américain. Les plus importants alliés des Conquistadors espagnols furent... la rubéole, la grippe et la rougeole. Jusqu'alors inconnue en Amérique, la première épidémie de rubéole atteignit la colonie de Saint-Domingue en 1495, anéantissant quatrevingts pour cent des populations locales. La même épidémie provoqua également la mort de centaines de soldats espagnols après la bataille de Vega Real en 1495. En 1515, une autre épidémie anéantit la résistance à Puerto Rico, tout en épargnant les Espagnols. Avant qu'Hernando Cortes et son armée de mercenaires et de missionnaires n'atteignent le Mexique, la rubéole, la rougeole et la grippe avaient déjà fait leur œuvre sur les populations autochtones, agissant comme une cinquième colonne armée invisible au service des conquérants. La manière dont une armée désorganisée de trois cents hommes à peine armés et à cheval put vaincre une armée aztèque très aguerrie au combat ne peut s'expliquer que par le fait que les maladies importées d'Europe et inconnues en Amérique décimèrent des populations entières totalement dénuées d'immunité. Le Conquistador et écrivain militaire BernaI Diaz décrivait ainsi le carnage résultant des maladies infectieuses: « nous ne pouvions marcher sans buter sur des cadavres et têtes d'Indiens. La terre aride était recouverte de cadavres. » En l'espace de dix ans, les historiens estiment que la population du Mexique chuta de vingt-cinq millions à six millions cinq cent mille individus, soit une réduction des trois quarts! En Amérique du Nord, ces événements se répétèrent, mais avec une différence; à partir du dix-septième siècle, les colonisateurs connaissaient suffisamment l'épidémiologie pour infliger malicieusement aux populations locales les prémices des techniques de la guerre bactériologique. Ainsi les colonisateurs offraient à ces populations

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indigènes des cadeaux divers sous forme de couvertures ou vêtements infectés avec la rubéole et le typhus. La grippe espagnole de 1918-1919 qui aurait fait plus de ravages que la Grande guerre elle-même a probablement été transmise aux populations par un oiseau migrateur. .. Aujourd'hui, les virus les plus virulents demeurent ceux qui se sont abattus des siècles durant. Le paludisme et les infections respiratoires ont fait de terribles ravages tout au long de l'histoire de l'humanité. En effet, des archéologues morfiques ont découvert la bactérie de la tuberculose dans les tissus humains de momies vieilles de plusieurs milliers d'années. Si la rubéole fut la matière première exportée en premier de l'Europe vers le Nouveau Monde, l'Amérique a probablement produit en retour la syphilis qui a par la suite frappé le continent européen. En effet, les Conquistadors et soldats espagnols qui n'avaient pas hésité à pratiquer le viol et le pillage comme méthode de conquête sont revenus vers leur terre natale en emportant avec eux les bactéries de ce qui deviendrait une nouvelle épidémie. Cette forme d'épidémie sexuellement transmissible se caractérisait par les ulcères génitaux qui dégénéraient par la suite en rougeur, démence précoce et abcès rongeant la peau et les os. Henry VIII, le père de Sir Randolph Churchill et grand-père de Winston Churchill, Schopenhauer et Guy de Maupassant ne furent que quelques-uns des plus célèbres des nombreuses personnes qui périrent de la syphilis. Mais Flaubert, Toulouse-Lautrec, Nietzsche, la romancière danoise Karen Blixen contaminée par son mari au Kenya, et bien d'autres subirent les souffrances de cette maladie... Paradoxalement, syndrome des relations internationales, les virus sont toujours perçus comme venant « d'ailleurs»... Les Français considéraient la syphilis le «mal de Naples»; les Italiens l'appelaient le «mal français» ; les Polonais, le. « mal allemand» ; et les Russes, le « mal polonais »... La plupart des individus qui vivent aujourd'hui dans les pays occidentaux connaissent une grand-mère ou un membre âgé de leur famille qui peut décrire comment une toux rauque, la grippe ou la diphtérie emporta certains de leurs amis ou des proches. Dans un passé récent et aujourd'hui même, dans beaucoup de pays en développement, une simple infection de la vessie provoque rapidement la mort par faiblesse du rein. Un simple problème dermatologique peut défigurer à

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vie des personnes par ailleurs bien portantes. De même, la rougeole, la tuberculose et la pneumonie rôdent dangereusement dans les rues, les bureaux et les maisons des villes et des hameaux de la planète. La récente crise du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) ou «pneumonie atypique» a rappelé au monde les dangers de telles infections. Actuellement, la situation dans les pays en développement reste aussi sombre qu'elle le fut longtemps pour de nombreuses générations dans les pays aujourd'hui industrialisés. Dans beaucoup de régions pauvres du monde, chacun connaît un parent, un ami, un proche ou quelqu'un qui souffre d'une maladie infectieuse résultant de la pauvreté, comme la diarrhée, les infections respiratoires, la tuberculose, le paludisme et le SIDA. Dans les pays en développement, la pauvreté et l'accès inadéquat aux services de santé restent d'imposants rappels de la fragilité humaine; les maladies infectieuses demeurent en effet des menaces omniprésentes sur des vies déjà fragiles.

L'humanité

prise à revers...

Aujourd'hui, un tiers de la population mondiale est atteint de la tuberculose. Au quatorzième siècle, la peste noire tua un Européen sur deux. Aux Etats-Unis, en 1918, un Américain sur dix succomba à une épidémie de grippe. Enfin, le SIDA tue actuellement une personne sur cinq sur le continent africain. Selon l'Organisation mondiale de la santé, dix-sept millions de personnes meurent chaque année dans le monde de maladies infectieuses. Dans les pays les plus démunis, un enfant sur deux meurt d'une maladie infectieuse. En France, les maladies infectieuses représentent douze pour cent des causes de décès annuels; soit une augmentation de près de vingt pour cent, par rapport à 1980. Dans l'hexagone, le premier décès du SIDA fut enregistré en 1983. L'émergence de cette maladie au cours de cette décennie explique pour une large part l'augmentation du risque de décès par maladies infectieuses aujourd'hui. Le SIDA est en soi une maladie infectieuse, mais elle engendre souvent d'autres infections, telles que la tuberculose ou l'hépatite qui sont aussi hautement contagieuses. Après une hausse continue du nombre de décès attribués au SIDA entre 1983 et 1994, une première baisse fut observée à partir de 1995, notamment grâce à

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l'arrivée de nouveaux puissants traitements anti-SIDA. Cette baisse s'est ensuite affirmée à partir de 1997 pour ralentir à l'aube du nouveau millénaire. La lutte contre les maladies infectieuses est un combat de tous les instants qui doit être mené sans relâche. Mais alors que la bataille pour contrôler la progression des maladies infectieuses connues continue, de nouvelles menaces émergent. Certaines que l'on croyait définitivement éradiquées réapparaissent. Pire encore, de nouveaux virus font leur apparition, dont la plupart ne peuvent être prévenus ou ne sont pas curables. La découverte récente du syndrome respiratoire atypique sévère en est une éclatante illustration. La situation s'aggrave chaque jour davantage. Ainsi durant les deux dernières décennies du vingtième siècle, plus de trente virus ont fait leur apparition pour la première fois chez les êtres humains. Durant les années quatre-vingt-dix, on a pu observer la réémergence soudaine et virulente d'anciennes maladies infectieuses telles que la peste, la diphtérie, la fièvre jaune, la fièvre dengue, la méningite, la grippe et le choléra qui ont fait d'innombrables victimes. La transformation des modes de vie du fait de l'industrialisation au cours des cinquante dernières années a contribué à l'évolution des maladies infectieuses. L'augmentation des mouvements de populations, la multiplication du nombre des moyens de communication et l'intensification des voyages internationaux, de même que du transport d'animaux vivants et de produits dérivés ont contribué à ouvrir certaines régions du monde à des maladies infectieuses qui leur étaient jusqu'alors totalement inconnues. Dans certains cas, les bouleversements environnementaux, tels que la déforestation, ont rapproché physiquement la faune des êtres humains et ont ainsi mis I'homme en contact direct avec des animaux et des insectes vecteurs de parasites et d'infections. Au cours des années quatre-vingtdix, plus des deux tiers des virus émergents recensés dans le monde émanaient d'animaux sauvages ou domestiques. Par ailleurs, l'altération du rythme des saisons et les changements climatiques peuvent perturber la faune et contribuer à la concentration en son sein de nouvelles maladies qui peuvent dès lors affecter les humains. En 1993, l'irruption aux Etats-Unis d'un virus pulmonaire résulta d'une sécheresse spectaculaire. Ce virus transporté par des rongeurs fut ainsi transmis à des êtres humains. Cinquante cas de cette maladie furent

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recensés dans plusieurs Etats américains, et on dénombra une quarantaine de décès. Dans le même temps, les transformations industrielles dans la production alimentaire ont augmenté l'incidence des maladies infectieuses d'origine alimentaire; le cas le plus notable est celui de la salmonellose qui résulte principalement d'œufs infectés. Au début des années quatre-vingt-dix, une grande épidémie de diphtérie frappa l'Europe de l'Est. En raison de la progression subite et incontrôlée du nombre de cas recensés, l'épidémie fut considérée comme une urgence humanitaire internationale. En 1980, l'Europe entière représentait moins d'un pour cent des cas de diphtérie dans le monde. En 1994, quatre-vingt-dix pour cent des cas recensés dans le monde étaient européens. .. Cette même région connut également une augmentation fulgurante du nombre des cas de syphilis et d'autres maladies sexuellement transmissibles durant toute la décennie. En Russie, entre 1989 et 1995, le taux d'infection de syphilis a été multiplié par quarante. Parallèlement, dans les autres Etats nouvellement indépendants d'Europe centrale et orientale, ce taux a été multiplié par vingt en moyenne. En Afrique, entre 1996 et 1998, on a observé une explosion du nombre des cas de méningite, avec plus de trois cent mille cas et trentecinq mille décès. Entre janvier et mars 2003, la méningite a tué plus de quatre cents personnes au Burkina Faso. Dans ce pays, ce virus avait déjà causé la mort de quelque mille cinq cents personnes en 2002. La méningite est une infection virale ou bactérienne qui affecte le fluide dans lequel baignent la moelle épinière et le cerveau. La méningite virale est moins sévère, mais la version bactérienne est difficile à traiter et peut entraîner rapidement une affection cérébrale, un coma et la mort. Les symptômes se traduisent par de la fièvre, la nausée et des maux de tête. L'Afrique orientale a été frappée à plusieurs reprises par des épidémies de choléra qui ont fait des dizaines de milliers de morts. Une épidémie de choléra qui avait auparavant frappé les Amériques pour la première fois du siècle infecta plus d'un million de personnes et fit onze mille morts. En 1992, une nouvelle forme de choléra fut détectée dans la baie du Bengale et se répandit dans dix autres pays. Ailleurs, les hémorragies résultant de la fièvre dengue sont en augmentation, alors que les moustiques qui la transmettent se répandent sur des régions nouvelles, s'établissant notamment en Amérique et dans

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quelques pays d'Afrique et d'Asie. Au cours des quarante dernières années, le nombre de cas de fièvre dengue a été multiplié au moins par vingt. Cette maladie est désormais endémique dans de nombreux pays. Ainsi en 2004, une épidémie de dengue qui frappa l'Indonésie fit quelque deux cents morts et infecta près de dix mille personnes. La dengue y est endémique et tue chaque année une nombre croissant d'individus. En 1996, sept pays africains firent état de cas de décès dus à la fièvre jaune. Celle-ci s'étend désormais à de nouvelles régions. De soudaines irruptions de peste animale ou humaine ont vu le jour au cours de la dernière décennie. En 1994, par exemple, la peste humaine est réapparue au Malawi, au Mozambique et en Inde, après y avoir disparu pendant plus de vingt ans. Une épidémie de typhus est apparue au Burundi entre 1996 et 1998 et affecta plus de cent mille personnes. Cette maladie qui est transportée par les poux résultait dans le passé principalement de guerres et de famines... Aujourd'hui, d'autres virus mortels existent: le SIDA, Ebola, la fièvre Lassa, le virus Marburg, une nouvelle forme de grippe animale chez les humains, la maladie du légionnaire ou légionellose, la nouvelle variante de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, le virus Nipah, et tout récemment la pneumonie atypique et le monkeypox, une infection qui se transmet d'une espèce animale à une autre et de l'animal à l'homme. Apparue chez des « chiens de prairie », le virus du monkeypox peut se transmettre à l'écureuil, au renard, au loup et à l'homme. Il s'agit d'une maladie rare proche de la varicelle, caractérisée par des éruptions et de la fièvre, qui appartient à la même famille de virus que la variole mais est beaucoup moins mortelle. Cette maladie infectieuse qui n'avait jusqu'alors était recensée qu'en Afrique centrale et occidentale chez le singe, l'écureuil ou le rat n'avait jamais été détectée dans 1'hémisphère nord. La transmission du virus se produit par contact direct avec des animaux infectés ou par l'intermédiaire d'une personne porteuse du virus. Cette maladie a fait son apparition dans le Midwest américain au mois de mai 2003, après que dix-neuf personnes qui auraient été en contact avec des «chiens de prairie» ont été reconnues porteuses du virus. Ce dernier aurait été détecté chez des individus originaires des Etats américains du Wisconsin, de l'Illinois et de l'Indiana. Cette maladie est considérée très sérieusement. En effet, si elle venait à infecter une bonne

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partie des espèces nord-américaines, elle pourrait rapidement devenir incontrôlable. Mortel, le virus du monkeypox est considéré très sérieusement, car il n'existe à ce jour aucun traitement. Certains spécialistes pensent que la vaccination anti-variolique pourrait empêcher ou réduire la gravité chez les personnes exposées à ce virus. En Afrique, le taux de mortalité dû à cette maladie varie de un à dix pour cent. Aux Etats-Unis, l'épidémie aurait débuté avec l'introduction dans le magasin d'un vendeur d'animaux domestiques, d'un lézard originaire de la Gambie. Ce dernier aurait contaminé dans le magasin des « chiens de prairie» dont certains se seraient échappés dans la nature... Le virus Nipah est un autre exemple de ces virus mortels qui franchissent la barrière des espèces. Présent chez certaines espèces de chauves-souris, identifié pour la première fois en 1998, il s'est depuis adapté au porc, puis à l'homme. Chez les êtres humains, l'infection débute généralement comme un syndrome grippal peu alarmant, puis évolue vers une encéphalite et un coma. Ce nouveau virus émergent fait désormais des dizaines de victimes chaque année, en Malaisie notamment. On signale également son apparition au Bangladesh, au Cambodge et dans le Nord de l'Inde. Une autre infection qui a franchi la barrière des espèces et défraye la chronique est la grippe aviaire ou «grippe du poulet ». Jusqu'à récemment, ce virus n'atteignait que les ovidés, y compris les poulets et les canards. Paradoxalement, cette forme de grippe contribue à un taux de mortalité élevé chez les poulets, mais pas chez les canards. Cette grippe a passé la barrière des espèces pour se transmettre des ovidés à l'homme pour la première fois en 1997, à Hong Kong. L'épidémie avait alors touché dix-huit personnes et causé la mort de six d'entre elles. Les symptômes de cette maladie chez les êtres humains incluent de la fièvre, des douleurs musculaires, des maux de gorge et une toux sévère. Plus grave encore, une autre épidémie de grippe aviaire avait affecté l'homme à Hong Kong en février 2003, ainsi qu'au printemps de la même année aux Pays-Bas. Dans ce pays, plus de trois cents cas humains ont été observés, l'infection se manifestant alors pour l'essentiel par des conjonctivites et parfois par un syndrome grippal. Un cas mortel fut recensé, ainsi que trois cas de contaminations inter-humaines.

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Mais l'épidémie sans précédent de grippe aviaire qui a touché l'Asie au début de l'année 2004 représente de l'avis unanime des spécialistes en virologie, une menace sanitaire de première importance pour l'espèce humaine. Le risque d'un franchissement massif de la barrière des espèces pourrait provoquer chez I'homme une pandémie aux conséquences sanitaires comparables à celle de l'épidémie de grippe « espagnole» de 1918-1919 qui causa la mort de plus de vingt-cinq millions de personnes
- soit deux fois plus que l'hécatombe de la première guerre mondiale.

Depuis 1959, dix-huit épidémies importantes de grippe aviaire ont été recensées dans différents pays d'Europe, d'Amérique et d'Asie, ainsi qu'en Australie (voir infra, tableau 1). L'analyse des principales données épidémiologiques et virologiques qui ont pu être recensées et étudiées depuis 1997 a permis d'aboutir à une série de conclusions. Tout d'abord, les virus aviaires, même faiblement pathogènes, peuvent, après avoir séjourné peu de temps dans une population de volailles, muter et devenir hautement pathogènes. Aux Etats-Unis, entre 1983 et 1984, un virus aviaire peu virulent au départ est rapidement devenu mortel pour les poulets en quelques mois. De même, en Italie, un virus aviaire peu redoutable à l'origine a finalement causé la mort de treize millions de volailles entre 1999 et 2001. En outre, il apparaît que le risque de contamination humaine varie en fonction des caractéristiques génétiques et moléculaires du virus aviaire.

En d'autres termes, certains de ces virus ne parviennent pas - ou très difficilement - à infecter les organismes humains. D'autres, en revanche,
y parviennent plus facilement. C'est tout particulièrement la cas du virus dénommé « H5N1Ê Hong Kong, en 1997, et que l'on retrouve en 2004 et 2005 dans les pays asiatiques touchés par l'épidémie. Ce dernier développement est l'un des plus troublants et des plus inquiétants. Pour I'heure, tout laisse encore penser que les premiers cas de contaminations humaines officiellement recensés au Vietnam, en Thaïlande, au Cambodge, en Chine et en Indonésie ne correspondent pas stricto sensu à un franchissement de la barrière des espèces. En effet, ils ne signifient pas que le virus de la grippe du poulet soit susceptible d'être à l'origine d'une pandémie aux conséquences sanitaires graves. Le risque majeur envisagé serait le scénario dans lequel on assisterait à un réassortiment génétique résultant de la rencontre chez I'homme du virus de la grippe du poulet et de celui de la grippe humaine...

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Tableau 1. Les grandes épidémies de grippe aviaire

1959 1963 1966 1976 1979 1983 1985 1991 1992 1994 1997 1997-1999 2003 2004-2005

Ecosse Angleterre Canada (Ontario) Australie (Victoria) Angleterre et Allema~e Etats-Unis (Pennsylvanie) Australie (Victoria) Angleterre Australie (Victoria) Australie (Queensland) Australie (Nouvelle Galles du Sud) Hong Kong Italie Belgique, Pays-Bas, Corée du Sud, Hong Kong et Vietnam Cambodge, Chine, Corée du Sud, Hong Kong, Indonésie, Japon, Taiwan, Thaïlande et Vietnam
Source: AFP/Le Monde (2005)

La probabilité statistique de la matérialisation d'une telle hypothèse augmente à mesure de l'extension géographique de l'épidémie. Le potentiel meurtrier d'un tel scénario serait considérable. En effet, le virus commun de la grippe humaine est bien plus infectieux que le virus du SRAS ; il peut se répandre non seulement par petites gouttelettes comme dans le cas de la pneumonie atypique, mais aussi par voie aérosole. Si une telle grippe humaine qui aurait assimilé le virus de la grippe aviaire devait voir le jour, le taux de mortalité serait bien supérieur à celui du SRAS. A cet égard, un risque d'infection des porcs par la grippe aviaire est également à redouter, comme ce fut le cas aux Pays-Bas en 2003. Les porcs souffrent, en effet, de leur propre type de grippe. L'amalgame d'un virus de la grippe aviaire avec celui de la grippe porcine pourrait accroître d'autant plus le risque d'une infection à l'homme. A un tel stade, la transmission intra-humaine serait doublement à redouter. Les autorités sanitaires mondiales craignent ainsi que l'amalgame du virus de 24

la «grippe du poulet» à celui de la grippe «classique» constitue une maladie extrêmement sérieuse, dont les experts scientifiques prédisent qu'elle pourrait être encore plus grave que l'épidémie de SRAS... En 2004, plusieurs personnes dans d'autres pays, notamment en Thaïlande et au Vietnam, ont souffert du même mal qui a fait des victimes dans ces pays. Afin d'endiguer la maladie, des dizaines de millions de poulets ont dû être abattus dans la douzaine de pays asiatiques touchés par l'épidémie. Les conséquences économiques de cette épidémie sont considérables. Avec un milliard d'euros de chiffre d'affaires annuel, la Thaïlande était le premier pays exportateur asiatique de poulets. Ses deux principaux clients étaient le Japon et l'Union européenne - représentant respectivement cinquante et trente pour cent de ses exportations. La Thaïlande est le premier pays exportateur mondial de poulets à destination de l'Europe. Ainsi, plusieurs pays, notamment en

Europe - l'Allemagne, la Grande-Bretagneet les Pays-Bas représentent à
eux seuls quatre-vingt-dix pour cent des importations européennes de volailles en provenance de Thaïlande -, ont totalement suspendu leurs importations de poulets en provenance des pays affectés. Ainsi, de nombreux producteurs de volailles en Asie du Sud-Est furent totalement ruinés. Les experts estiment que l'impact de la grippe aviaire représente près d'un pour cent de produit intérieur brut pour l'année 2004. Les marchés financiers quant à eux sont extrêmement réactifs et volatiles face à ce genre de situations, comme ce fut le cas notamment lors de l'épidémie de SRAS en 2003. Il est difficile de mesurer l'ampleur exacte des pertes économiques et financières, tant les facteurs contribuant à modifier les situations économiques sont nombreux et complexes, mais il apparaît qu'elles seront importantes. La Banque asiatique de développement estime que l'épidémie pourrait coûter des dizaines de milliards de dollars américains. . . L'ampleur de ces pertes est énorme; ses conséquences et ses répercussions politiques sont immédiates. Ainsi, l'Union européenne a-telle suspendu ses importations de poussins et d'œufs de poulets en provenance des Etats-Unis à la suite de la découverte de cas de fièvre aviaire dans des élevages ovins dans plusieurs Etats américains. Les pays de l'Union européenne importent en effet vingt-cinq pour cent de leurs œufs des Etats-Unis, pour une valeur annuelle de vingt millions d'eurossoit plus de vingt-cinq millions de dollars. De même, l'Union européenne

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importe quatre cent cinquante mille poussins américains chaque jour, ce qui représente cinquante pour cent des importations de ce produit par les pays de l'Union. On mesure ainsi la perte commerciale que représente ce fléau sur les économies. En outre, les exportations de poulets représentent près d'un milliard de dollars américains pour la Thaïlande et jusqu'à sept milliards pour l'Indonésie... Les experts économiques internationaux redoutent aussi une transmission inter-humaine du virus qui pourrait avoir un impact sur l'économie asiatique à la mesure de celui provoqué par l'épidémie de SRAS en 2003. Plusieurs dizaines de milliards de dollars avaient été perdus par l'industrie du tourisme et d'autres secteurs d'activité commerciale du fait du ralentissement économique suscité par l'épidémie dans la région. La plus récente épidémie asiatique de grippe aviaire d'une ampleur et d'une fulgurance inédites provient pour une large part du contact entre les poulets domestiques et les oiseaux sauvages qui accélèrent la propagation du virus. Il est possible que la migration des oies et des canards sauvages accentue la propagation de la maladie et multiplie les foyers d'infection dans des élevages de volailles pourtant très éloignés les uns des autres; et cela en dépit de l'abattage systématique des poulets. Les experts ont ainsi observé que la plupart des régions infectées en Asie correspondent aux couloirs aériens empruntés par des millions d'oiseaux migrateurs... Il n'est ainsi pas totalement surprenant que l'on ait découvert en 2004, les premiers cas de grippe aviaire aux Etats-Unis... sur la Côte Est, dans le Delaware, le New Jersey et la Pennsylvanie... à plus de huit mille kilomètres de l'Asie du Sud-Est, puis... à plus de trois mille kilomètres de là... au Texas, à l'extrême sud du pays. Certains scientifiques avancent que d'autres maladies infectieuses émaneraient des forêts tropicales et auraient dépassé les barrières entre espèces pour infecter 1'homme. Naturellement on ne peut écarter l'incidence et le facteur aggravant de la coexistence de virus tels que la tuberculose ou le SIDA. En Afrique, on soupçonne les chauves-souris d'être responsables de la propagation du virus Ebola. Ce dernier est une fièvre hémorragique virale, qui tue très rapidement la majorité des personnes affectées. Elle est très contagieuse et son temps d'incubation chez l'homme extraordinairement rapide varie de deux à une vingtaine de jours.

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Une épidémie d'Ebola en République démocratique du Congo, ancien Zaïre, en 1995, a rappelé au monde la nécessité de maintenir une grande vigilance en matière de maladies infectieuses: trois cent seize cas furent recensés, parmi lesquels, les trois quarts des personnes infectées trouvèrent la mort. Un tiers des personnes décédées étaient des personnels médicaux ou soignants qui furent infectés par les fluides ou le sang des malades contaminés. Deux ans plus tard, au Gabon, on dénombra cinquante-huit cas du même virus Ebola qui firent quarante-trois victimes. L'épidémie de fièvre Ebola la plus meurtrière à ce jour a touché le nord de l'Ouganda à l'automne 2000. En l'espace de quatre mois, quatre cent vingt-cinq personnes furent contaminées et deux cent vingt-quatre en périrent. Au cours de l'année 2003, la dernière épidémie en date a fait près de cent cinquante morts, dont cent trente en République démocratique du Congo. Le virus Ebola, romantisé à l'écran en 1997 dans le film américain Virus avec l'acteur Dustin Hoffman pour interprète principal, est l'un des plus .virulents au monde. A cet égard, le film illustre assez bien la menace potentielle d'une telle épidémie dans des zones urbaines surpeuplées. Cependant, contrairement à ce que suggère cette représentation hollywoodienne du virus Ebola et de ses conséquences, il n'existe malheureusement à ce jour aucun traitement ou vaccin pour combattre ce virus qui tue en moyenne soixante-dix pour cent des personnes infectées. A travers toute l'histoire de l'humanité, une seule maladie infectieuse a pu être totalement éradiquée: il s'agit de la rubéole. Si la poliomyélite l'est elle aussi pratiquement, elle fait toujours des victimes... Il est d'ailleurs heureux que la rubéole ait pu être éradiquée en 1977, avant que l'épidémie de SIDA ne se généralise. Si cela n'avait pas été le cas, l'immunisation contre la rubéole, grâce à un vaccin conçu à partir d'un virus vivant amoindri, aurait été fatale à beaucoup de malades du SIDA, dont le système immunitaire défaillant ne leur aurait pas permis de résister au vaccin anti-rubéole... Est-il utile de rappeler que l'Organisation Mondiale de la Santé estime que si la rubéole sévissait encore aujourd'hui, le virus serait classé à la sixième place du « hit-parade» des maladies les plus infectieuses de toute l'histoire de l'humanité. Il tuerait des milliers de personnes.

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Plusieurs facteurs contribuent à la propagation des maladies infectieuses. Dans de nombreux pays, le manque de ressources financières et l'utilisation inappropriée de moyens rationnels et bon marché pour combattre les infections sont accentués par le refus de prendre en compte des facteurs non exclusivement sanitaires qui ont un impact sur la santé. Généralement, en effet, les éléments qui influencent la santé publique et les actions visant à la préserver dépendent souvent de politiques à mettre en œuvre hors du secteur sanitaire. Il s'agit notamment de l'hygiène, de l'approvisionnement en eau potable, des changements environnementaux et climatiques, de l'éducation, de l'agriculture, du commerce, du tourisme, des infrastructures, y compris les transports, du développement industriel et du logement. Contrôler les maladies infectieuses du point de vue sanitaire peut ainsi s'avérer difficile si ces autres éléments ne sont pas correctement pris en compte. Le lien entre la qualité de l'environnement et la santé, par exemple, est particulièrement important. L'OMS estime que plus de dix pour cent des problèmes de santé qui pourraient être évités sont dus à la mauvaise qualité de l'environnementI, y compris un logement en mauvais état ou insalubre, souvent surpeuplé, la pollution de l'air, une hygiène insuffisante et une eau impropre à la consommation. Un logement insalubre et un environnement dégradé ont des conséquences directes sur les infections respiratoires et diarrhéiques. Les enfants sont naturellement les plus affectés en raison de leur système immunitaire encore en développement. Statistiquement, les enfants représentent les deux tiers des personnes qui souffrent de maladies résultant directement de la qualité de l'environnement. Dans le tiersmonde, environ sept cents millions de personnes, principalement des femmes et des enfants en milieux ruraux, respirent des vapeurs de bois brûlé et d'autres combustibles. Femmes et enfants sont ainsi plus vulnérables aux infections respiratoires, particulièrement la pneumonie. En Afrique, en Asie et en Amérique latine, plus de six cents millions de résidents en zones urbaines vivent dans les logements inappropriés. Plus de huit cents millions de gens n'ont pas accès aux services sanitaires. Ailleurs, l'usage de la terre et des sources d'approvisionnement en eau peut avoir une incidence majeure sur l'émergence des infections. La
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Voir Enlever les obstacles à la santé. Rapport de l'OMS sur les maladies infectieuses,

Genève, 2001.

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déforestation, le développement agricole, les barrages et les infrastructures pour l'irrigation peuvent provoquer l'apparition de parasites ou de maladies infectieuses en favorisant la reproduction de moustiques vecteurs du paludisme ou d'autres insectes porteurs de microbes. Plus de cinq cent mille personnes vivent dans des régions à l'environnement fragile. De nombreuses autres maladies infectieuses telles que la fièvre dengue ou la méningite sont la conséquence des modifications environnementales. Parallèlement, le réchauffement de la planète peut également avoir des conséquences similaires sur la progression des maladies tropicales. Une simple augmentation d'un à deux degrés Celsius dans les prochaines cinquante années pourrait accroître de manière significative la progression des moustiques porteurs du paludisme en direction des pays développés pour l'heure épargnés par ce fléau. La pauvreté et la malnutrition sont d'autres facteurs essentiels qui affectent la santé des individus. La malnutrition peut s'avérer extrêmement dangereuse, voire mortelle, lorsqu'elle est combinée avec une maladie infectieuse, telle que le paludisme, la rougeole ou la diarrhée, qui sont les principales causes de décès chez les enfants. Sait-on qu'un enfant sur deux dans le monde meurt d'une maladie infectieuseÊ? À la fin des années quatre-vingt-dix, on estimait que cent soixante millions d'enfants étaient moyennement ou gravement sous-alimentés. Un quart de la population mondiale vit en deçà du seuil de pauvreté et un milliard d'habitants vit avec moins d'un euro par jour. Même dans les pays développés, cent millions de personnes vivent en deçà de ce seuil de pauvreté.. . De même, tout comme les humains, les animaux de ferme sont sujets aux infections. De plus en plus, les maladies infectieuses qui affectent les animaux sont transmises aux êtres humains. La maladie dite de la « vache folle» qui détruit le système nerveux est mortelle pour le bétail. Il est désormais acquis que la maladie de la «vache folle» et la nouvelle variante de la maladie de Creutzfeldt-Jakob qui affectent les êtres humains sont issus d'agents infectieux similaires. Les cas de maladies de Creutzfeldt-Jakob chez l'homme résulteraient d'une exposition de ces personnes à des agents de la maladie de la «vache folle », tels que le cerveau ou des tissus d'animaux malades. Au cours des deux dernières décennies, de graves épidémies de maladies infectieuses inconnues ou réémergentes sont apparues.

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Certaines d'entre elles ont affecté le commerce international et le tourisme. D'autres ont abouti à la destruction de stocks entiers de bétail et d'animaux de ferme dans des proportions jamais envisagées. Rappelons qu'à la fin des années quatre-vingt-dix, au moment le plus aigu de la crise de la « vache folle» en Europe, le gouvernement helvète avait envisagé la destruction complète de son cheptel bovin... La gestion de ces maladies infectieuses a un coût financier et humain important, d'une part pour les services de santé et d'autre part pour les sociétés dans leur ensemble. Les épidémies suscitent également la peur et la panique parmi les populations. Ainsi, en 1994, l'apparition de la peste pneumonique au Surat, en Inde, a conduit des milliers de personnes à fuir la région, au risque par ailleurs de répandre l'épidémie.

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