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ALGERIE UN SYSTEME POLITIQUE MILITARISE

De
252 pages
Ce livre montre comment le système politique algérien est sous l'emprise d'un commandement militaire qui arrive mal à diriger les transformations indispensables au pays. Conçu comme une synthèse, il explicite la stratégie des principaux acteurs et démonte les ressorts par lesquels le commandement militaire contrôle ou manipule la scène politique et la société. Il constitue ainsi une contribution à la compréhension des conditions de formation et de fonctionnement de la démocratie de façade dont le système s'est doté pour mieux préserver le pouvoir des militaires.
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ALGÉRIE: UN SYSTÈME POLITIQUE MILITARISÉ

Collection Pour Comprendre
L'objectif de cette collection «Pour Comprendre» est de présenter en un nombre restreint de pages (176 à 192 pages) une question contemporaine qui relève des différents domaines de la vie sociale. L'idée étant de donner une synthèse du sujet tout en offrant au lecteur les moyens d'aller plus loin, notamment par une bibliographie sélectionnée. Cette collection est dirigée par un comité éditorial composé de professeurs d'université de différentes disciplines. Ils ont pour tâche de choisir les thèmes qui feront l'objet de ces publications et de solliciter les spécialistes susceptibles, dans un langage simple et clair, de faire des synthèses. Le comité éditorial est composé de: Maguy Albet, Jean-Paul Chagnollaud, Dominique Château, Jacques Fontanel, Gérard Marcou, Pierre Muller, Bruno Péquinot, Denis Rolland.

Dernières parutions
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Madjid BENCHIKH

ALGÉRIE: UN SYSTÈME POLITIQUE MILITARISÉ

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4053-7

PREMIERE

PARTIE:

DU BLOCAGE DU SYSTEME AUTORITAIRE A L'OUVERTURE DE LA SCENE POLITIQUE La mise en place d'un système autoritaire basé sur le parti unique a été justifiée, dès le lendemain de l'indépendance, par la nécessité de construire un Etat national fort et de réaliser le développement économique rapide du pays. L'échec de ces politiques a conduit au blocage du système autoritaire (chapitre I). C'est dans ces conditions qu'a été conçu le projet d'une ouverture de la scène politique. La transformation de la scène politique (chapitre II) s'est effectuée sur le modèle de la démocratie libérale, mais la réorganisation des sociétés civiles et politiques est conduite par l'armée pour assurer la permanence de son emprise sur le système politique. L'ouverture de la scène politique s'analyse ainsi comme une façade qui permet de cacher les détenteurs du "pouvoir réel", comme on dit en Algérie.

Chapitre I ECHEC ET BLOCAGE DU SYSTEME DU PARTI UNIQUE Le système du parti unique a été justifié par sa prétendue supériorité par rapport au système de démocratie libérale pour mener les tâches de construction d'un Etat national fort et la réalisation du développement économique. C'est dans cette perspective que le parti unique s'est imposé dans le mouvement national à la veille de l'indépendance du pays. En effet le Conseil National de la Révolution Algérienne (CNRA) décide, dès 1961, que le parti unique est la meilleure voie pour édifier le pays. Certes plusieurs voix dans les rangs du FLN se sont élevées contre cette vision dès le début de l'indépendance du pays. Deux chefs historiques du mouvement national, Mohamed Boudiaf en 1962 et Aït Ahmed en 1963, créent respectivement le Parti de la Révolution Socialiste (PRS) et le Front des Forces Socialistes. Mais la majorité du FLN accepte le projet de parti unique défendu par l'armée, sous la direction de Boumediène. Bien qu'il soit difficile de fixer des dates précises dans l'établissement de l'emprise de l'armée sur le parti unique et l'ensemble du système politique, on peut tout de même faire une place particulière à la période allant de 1962 au coup d'Etat de 1965. Durant cette période, les forces situées en dehors de l'armée et non acquises à son hégémonie jouent un rôle non négligeable1. C'est notamment pour éliminer ces forces que le Commandement Militaire destitue Ben Bella, président de la République. Certes, avant même le coup d'Etat de 1965, l'armée jouait un rôle central. Mais c'est surtout à partir de cette date qu'elle exerce une emprise indiscutable sur le système politique. Le colonel Boumediène, chef de l'année, devient le chef de l'Etat.
1 Ces forces, fragiles, étaient elles-mêmes favorables unique, mais ne souhaitaient pas le voir militarisé.

au système du parti

Désonnais, c'est autour du Commandement Militaire que se décident les axes politiques jugés stratégiques et l'avenir du pays. Pour légitimer ce système politique autoritaire qui discrédite et interdit tout pluralisme politique et culturel, Boumediène et le Commandement Militaire font valoir la nécessité de construire un Etat national fort et de réaliser le développement économique et social. Pour comprendre l'échec et le blocage du système politique algérien, il convient d'étudier l'échec de la construction d'un Etat national fort et la faillite des politiques économiques et sociales. Les échecs du système politique ne signifient pas que rien n'a été réalisé. On verra que les structures de l'Etat et de nombreux projets économiques attestent de la vitalité du système pendant au moins deux décennies. Mais dès avant la mort de Boumediène, ce système montre ses limites et ne parvient pas à cacher ses échecs.

Section 1
L'ECHEC DE LA CONSTRUCTION D'UN ETAT NATIONAL FORT

1. Le projet d'un Etat national fort La recherche d'un Etat national fort est, depuis toujours, un objectif de tous les gouvernants. Mais cela ne signifie pas que, partout dans le monde, on met en place le même Etat. Les éléments et la nature de l'Etat que les gouvernants privilégient sont très révélateurs des caractères du système politique. La question essentielle est d'examiner comment est articulée la construction (ou la réfonne) de l'Etat. Sur cette question les dirigeants algériens, dans la lancée du mouvement et de la lutte de libération nationale, n'auront de cesse de magnifier la nation algérienne et sur cette base de plaider en faveur d'institutions ou d'un Etat "qui survivent au temps et aux hommes"2.
2 Proclamation du 19 juin 1965 souvent reprise par la suite.

8

1.1. L'idéologie nationaliste politique autoritaire

au

service

d'un

système

Le système politique algérien a été construit avec un recours constant à l'idée de nation. La lutte de libération nationale est sans cesse sollicitée pour appeler à la cohésion nationale et légitimer la détention et l'exercice du pouvoir par les gouvernants. Le recours à l'idéologie nationaliste a évidemment d'autres objectifs. Il s'agit de la recherche de la cohésion nationale en occultant le pluralisme socioculturel et en discréditant le pluralisme politique. L'idéologie nationaliste légitime les gouvernants en marginalisant toute opposition et en écartant toute prétention à l'alternance dans l'exercice du pouvoir. Dans les premières phases de construction de l'Etat, l'appel au nationalisme est considéré comme la seule voie capable d'assurer la cohésion nationale. L'Etat est, de ce point de vue, au service de toute la nation dont il garantit la cohésion. L'idée a évidemment sa part de vérité tant il est vrai que, sans solidarité nationale, l'Etat et la société qu'il gouverne et administre sont incapables de réaliser leurs projets et d'assurer l'avenir des populations. Mais l'appel au nationalisme n'a pas servi à rassembler toutes les forces nationales autour de projets auxquels elles sont associées. L'appel à la lutte de libération nationale permet au contraire d'exclure tous ceux qui s'opposent aux gouvernants en jetant sur eux l'opprobre ou le doute qui entourent ceux qui refusent la cohésion nationale. Au nom du nationalisme, la majorité des grands dirigeants du mouvement de libération a été écartée ou pourchassée. L'argument est particulièrement efficace dans un pays qui a subi une longue nuit coloniale et qui a eu du mal à construire les instruments de la libération. Le mouvement de libération nationale a progressé au milieu de mille souffrances des populations. Le FLN et l'armée de libération nationale ne sont pas le résultat d'un miracle, le 1ernovembre 1954. De surcroît en 1962 le peuple et le pays sont exsangues. Les populations, profondément déçues par les luttes pour le pouvoir et les divisions au sein du FLN, indiquent leur impuissance par le 9

célèbre cri «sept ans, ça suffit». Mais ce cri est à lui seul significatif de l'absence de direction populaire et d'instruments capables de réaliser les aspirations du peuple. La voie était donc libre pour la construction d'un Etat autoritaire dont les dirigeants se prétendent, par définition, au service de la nation. Au lendemain de l'indépendance, le mouvement de libération nationale dans sa phase armée est évidemment magnifié. Tout le travail réalisé par l'Etoile Nord-Africaine, le PPAIMLTD, l'UDMA, les oulémas et le PCA est au contraire considéré comme une œuvre de division. Cette idéologie nationaliste tronquée, dominante durant la phase 1954-1962, s'impose à partir de 1962 et travaille donc en faveur du parti unique. Par la suite la lutte passée de libération nationale et le projet d'avenir de construction d'un Etat national fort permettent de légitimer la détention du pouvoir. L'armée, présentée comme I'héritière de l'armée de libération nationale, n'est dès lors plus susceptible de se contenter d'un rôle classique. Elle est au service de la nation avec toutes les ambiguïtés que permet l'expression: en fait, l'éloge du rôle des armes et le discrédit jeté sur l'action politique des partis nationalistes avant 1954 préparent le terrain à un rôle fondamental, décisif, de l'armée dans la construction d'un Etat national fort. De ce point de vue, qui est aujourd'hui encore dominant au sein du Commandement Militaire et de certains autres dirigeants, seule l'armée peut être garante de la pérennité de la nation. 1.2. L'Etat national fort contre le terrorisme L'appel à la lutte de libération nationale, fortement sollicité de 1962 à 1989, est également très présent à partir de l'admission du multipartisme et plus encore dans le contexte de la lutte contre le terrorisme islamiste. L'appel à la lutte de libération nationale et à la nécessité d'un Etat national fort n'a rien d'étonnant même après l'effondrement du parti unique et l'adoption du multipartisme. La raison principale en est que le système politique a simplement changé de façade. Les "décideurs", à quelques personnes près, restent les mêmes. Mais 10

au-delà des personnes, le rôle du Commandement Militaire demeure décisif. La victoire électorale du FIS le 26 décembre 1991 et l'annulation des élections le Il janvier 1992 ne changent pas fondamentalement les données de la problématique nationaliste dans le système politique. L'armée, en passant au devant de la scène, de manière encore plus forte que par le passé, fait évidemment appel à l'argument de la cohésion nationale, des acquis de la libération nationale et de tout ce que le pays a construit sur ses bases. C'est la « sauvegarde de la nation» qui justifie l'intervention de l'armée. Le Comité qui a été constitué pour appeler à l'annulation des élections du 26 décembre 1991 porte le nom significatif de Comité National pour la Sauvegarde de l'Algérie (CNSA). En fait même le FIS a toujours collé de près à l'argument nationaliste. Abassi Madani, président du FIS, rappelle souvent son passé de militant FLN durant la lutte de libération nationale. Le FIS prétend lui aussi agir pour la cohésion de la Nation, en glorifiant les martyrs de la cause nationale. Mais il le fait au nom

de l'islam auquel se référait la Déclarationdu 1er novembre 1954et
qui aurait été, d'après lui, trahi par le pouvoir politique en place depuis 1962. La lutte de libération nationale a tellement marqué la société algérienne, les sacrifices ont été si forts, que personne n'envisage de ne plus se prévaloir de la légitimité nationaliste. Même les islamistes qui, dans d'autres pays, font plutôt appel à la notion de communauté musulmane ou à l'ouma, restent en Algérie sous l'emprise de l'idéologie nationaliste. Dans tous les cas la nécessité d'un Etat national fort, pour les islamistes comme pour l'armée, signifie qu'il faut exclure le pluralisme politique et socioculturel. Le nationalisme qui sert de base à la construction de l'Etat n'a pas pour vision l'union des différentes composantes socioculturelles de la nation. On se propose, dans ces conditions, de réaliser l'unité par la fusion ou par la soumission de toutes les forces qui composent la Nation.

Il

Pour le Commandement Militaire, le recours à la violence et au terrorisme montre bien que les islamistes ont pour dessein de faire éclater la nation. Ne serait-ce que pour cette raison, il convient de les réduire et le peuple doit les rejeter. L'appel à l'amour de la patrie est continuellement présent dans la lutte contre l'islamisme armé. Ceux qui le combattent sont appelés «résistants» comme durant la guerre de libération nationale et les milices constituées par l'année sont dénommées « patriotes ». Les groupes annés islamistes ne contestent pas, au contraire, la nécessité d'un Etat national fort. Ils estiment plutôt que les dirigeants algériens ont perdu toute légitimité à s'en prévaloir. Dans les deux cas, comme on le voit et comme l'a montré l'expérience politique avant comme après l'indépendance, les principales composantes du nationalisme algérien sont autoritaires et croient peu au pluralisme. Le développement du terrorisme exacerbe le conflit interne et lui donne les caractéristiques d'une guerre civile au sens d'une guerre d'une partie du peuple contre un Pouvoir politique soutenu par d'autres parties. Les groupes armés existent dans toutes les régions du pays, ce qui indique que des parties notables de la population leur apportent un appui durable pour lutter contre le Pouvoir politique. La question que l'on peut poser est alors de savoir quel est l'effet de la guerre civile sur le tissu national. 1.3. La guerre civile algérienne détruit-elle le tissu national? Certains observateurs ou historiens ont même pu considérer que la guerre civile en Algérie a pour cause profonde la formation incomplète de la nation. Le débat est évidemment complexe. Les définitions de la nation varient selon les conceptions politiques et les présupposés idéologiques. Il en résulte des difficultés à établir les critères décisifs de l'existence de la nation., surtout lorsque l'analyse de cette existence est menée pour expliciter un conflit. Si on accepte l'idée que le critère essentiel, mais non unique, de l'existence d'une nation réside dans la volonté des populations de partager un destin commun sur un territoire, on voit mal comment 12

ne pas admettre que le peuple algérien s'est considéré comme une nation à plusieurs périodes de son histoire, en consentant les sacrifices nécessaires. Les résistances, armées ou pacifiques, aux envahisseurs sont révélatrices de cette volonté des populations de former une nation. Mais ces résistances doivent être reliées à tout ce qui les précède ou les suit. La formation de la nation algérienne paraît donc indiscutable. On peut certes à chaque conflit interne d'envergure, en Algérie ou ailleurs, rechercher les raisons de la crise dans les faiblesses de la formation de la nation. De surcroît les nations vivent et meurent et sont en perpétuelle transformation. En Algérie, les questions linguistique, religieuse, et de justice sociale travaillent en profondeur la cohésion sociale. Lorsqu'elles sont traitées non par le débat et l'analyse mais par des politiques répressives et discriminatoires, la cohésion nationale peut en être ébranlée. L'argument de la non-formation de la nation algérienne qui aurait été la cause de la guerre civile ne tient pas compte de la réalité et de l'Histoire. On peut soutenir que c'est même l'existence d'une nation algérienne suffisamment solide qui permet de limiter les dégâts de la guerre civile et l'effondrement de l'Etat sans doute bien plus que le rôle de l'armée. Mais toute nation, même solidement formée, n'est pas à l'abri de reculs ou d'effondrements. La guerre civile algérienne indique évidemment une reinise en cause violente des politiques menées par les dirigeants depuis l'indépendance. Cette remise en cause ne peut pas être sans effet sur la cohésion sociale, elle-même liée à la cohésion nationale. Une nation dont les membres sont durablement en conflit armé les uns contre les autres est nécessairement ébranlée. Mais la guerre civile algérienne n'est pas une guerre entre communautés régionales, ethniques, linguistiques ou religieuses. Le fait que ce sont des groupes islamistes qui conduisent l'action violente et préconisent un Etat islamique ne fait pas de ce conflit une guerre de religion. Plusieurs partis islamistes soutiennent le gouvernement. L'Etat lui-même se réclame de l'islam. La difficulté vient du fait que l'islam est également un aspect de la culture et de l'identité algériennes. Il fait partie du tissu national, et une crise qui 13

met l'islam au centre du conflit peut aboutir à une remise en cause de la cohésion nationale. L'impact de la guerre civile sur la cohésion nationale peut être observé à plusieurs niveaux: - Il n'est pas rare d'entendre des Algériens, après des assassinats ou des massacres, dire « nous ne comprenons pas». Ils montrent ainsi combien ils sont déroutés et déçus par le comportement des protagonistes de la guerre civile. La solidarité et la confiance au sein des populations sont ébranlées. La méfiance et la peur se sont installées dans la société. - L'islam reste encore un facteur de cohésion sociale. Mais la dimension politique de l'islam préconisée par les partis et groupes islamistes n'a plus la même résonance au sein de parties de plus en plus larges de la population. Le refuge dans l'islam a pour ainsi dire changé de sens. L'islam est toujours perçu comme un refuge. Mais ill' est plus à titre individuel qu'au titre d'un espoir collectif. La guerre civile finit surtout par user l'autorité de l'Etat dont le délabrement et l'incapacité à assurer ses missions sont de plus en plus perceptibles. Au lieu d'un Etat national fort, le système politique a abouti à un Etat poreux, impuissant devant les émeutes et laxiste devant les abus des généraux et de leurs soutiens. L'échec du projet d'un Etat national fort retentit sur la crédibilité des institutions qui était un des leitmotive du système politique surtout après le coup d'Etat du 19juin 1965. 2. Affirmation et échec du projet d'institutions crédibles Plusieurs évolutions caractérisent l'Etat algérien. La charte d'Alger établie par le congrès du FLN (16-21 avril 1964), puis la charte nationale adoptée en 1976 et remaniée en février 1986 (cf. J.ORAD 16 février 1986 p.131), et enfin la constitution de 1989 portent la marque de cette évolution dans la conception de l'Etat. Aux termes de la charte d'Alger,« l'Etat n'est qu'un instrument de gestion du pays» ; il est « animé et contrôlé par le Parti qui doit assurer son fonctionnement harmonieux et efficace. L'option socialiste comporte la nécessité de construire un Etat de type nouveau, expression des intérêts des paysans et des ouvriers». « La 14

prise en main réelle, la transformation profonde et le contrôle effectif de l'appareil de l'Etat, tant dans ses structures que dans ses hommes (sic) par le Parti» est clairement affirmée dans la charte d'Alger de 1964. L'objectif d'un Etat socialiste, expression de la volonté populaire, est également présent dans la charte nationale de 1976: « L'Etat socialiste n'est pas une entité extérieure au peuple, il puise sa raison d'être et son efficience de son adhésion. Son autorité émane de la volonté populaire». Bien qu'un peu plus diluée, cette conception est reprise dans la charte nationale de 1986. Jusqu'à la constitution de 1989, l'objectif demeure la construction d'un Etat socialiste, révolutionnaire, tirant sa légitimité et sa crédibilité de la lutte de libération nationale et de l'adhésion des « masses populaires ». Partout, surtout après 1965, les dirigeants expriment « la volonté de faire passer le pays de l'anarchie qui caractérise les premières années de l'indépendance, au stade de l'organisation rationnelle d'une société nouvelle exigeant l'édification d'un Etat sérieux, stable et fort» (Charte Nationale de 1976, p. 53). La Charte Nationale de 1986 reprend d'ailleurs l'expression d'un « Etat sérieux, stable et fort», « régi par des lois respectant les valeurs morales et les grands idéaux, puisant sa raison d'être, son efficacité et son autorité de la volonté du peuple et de son approbation unanime». Même après l'adoption de la constitution de 1989 et l'abandon des références aux chartes nationales et au socialisme, la volonté de construire un Etat national fort avec des institutions crédibles, « qui survivent comme l'indique la proclamation du 19 juin 1965 aux événements et aux hommes» reste forte. Mais il ne suffit pas de vouloir un Etat fort pour le construire, et des institutions crédibles pour obtenir l'adhésion réelle des populations. Dans la pratique la construction de l'Etat, dès le départ, se réalise dans la confusion idéologique et au milieu des luttes de clans et de clientèles dans lesquels l'armée réussit à imposer ses hommes et ses conceptions. Même d'un point de vue conceptuel, les significations de l'Etat fort et des institutions

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crédibles recherchés ne sont pas clarifiées. Quel est donc le type d'Etat recherché? L'Etat ne peut être caractérisé qu'en liaison avec le système politique tel qu'il existe réellement. La force de l'Etat permet d'assurer l'ordre public et de réaliser les politiques gouvernementales. Mais ces politiques sont évidemment très différentes selon qu'il s'agit d'un système politique démocratique ou autoritaire. La force de l'Etat démocratique et la crédibilité de ses institutions n'ont rien à voir avec celles de l'Etat autoritaire. Les unes reposent sur l'élection libre, la représentativité, l'autonomie des organisations politiques, les autres agissent par décret et s'accommodent de l'arbitraire au nom de l'efficacité que définissent ses élites. La signification de l'Etat national fort ne peut être circonscrite à la simple lecture des chartes de 1964 à 1986 ou même de la constitution de 1989. Tous ces textes et les conceptions qu'ils développent servent de costumes, taillés à la mode du temps, pour habiller l'exercice du pouvoir réel. L'armée en Algérie a toujours refusé d'assumer la réalité du pouvoir sur lequel pourtant elle pèse de tout son poids. Nous expliquerons plus loin et au fur et à mesure le décalage qui caractérise dès lors nécessairement le système politique prôné par les textes et l'exercice du pouvoir réel notamment en étudiant la place de l'armée dans le système politique et son absence dans les pouvoirs constitutionnels. En attendant, on peut déjà affirmer que les politiques de « l'Etat national fort» et des « institutions crédibles» qui « survivent aux événements et aux hommes» ont pour objectif d'imposer les décisions de toute nature prises par les centres dirigeants sans possibilités de débat et encore moins de remise en cause organisée par des forces hostiles. L'Etat fort est ainsi amené à interdire toute association autonome échappant à son emprise. L'Etat fort ne peut être, d'après cette conception, qu'un Etat autoritaire. Cette conception de l'Etat fort qui assure la crédibilité des institutions en guidant une société « unanime» connaîtra des transformations après les manifestations populaires du 5 octobre 1988 et l'adoption de la constitution de 1989. Mais elle ne disparaîtra pas. Elle ressurgit au détour de toutes les crises qu'il 16

s'agisse des crises au sein du système, de l'exacerbation de la violence islamiste ou de manifestations populaires en Kabylie et ailleurs. C'est cette conception qui interdit d'envisager de véritables négociations politiques pour remettre en cause l'emprise de l'armée sur le système politique, ou pour trouver des solutions à la violence islamiste ou aux manifestations populaires en Kabylie. L'Etat national fort et ses institutions ne reculent pas devant des contestations qui sont considérées comme des séditions susceptibles de saper les fondements de l'Etat et l'autorité des institutions. Les institutions algériennes basées sur cette conception ne savent pas réagir et trouver la souplesse nécessaire à l'élaboration de solutions adaptées. La conception algérienne de l'Etat national fort conduit au blocage des institutions. Tout au long des années 1980, les forces qui, au sein même du système politique, étaient opposées même à des formes timorées de pluralisme ou d'ouverture, invoquent l'Etat national fort. Cette conception qui a conduit à l'immobilisme l'aurait sans doute complètement emporté si les manifestations populaires d'octobre 1988 n'avaient pas renversé le rapport de forces en faveur d'une réforme des modalités de fonctionnement du système. Cette conception a donc failli conduire à l'effondrement du système politique lui-même. Le refus des réformes tendant à reconnaître quelques libertés dans les domaines associatifs s'exprime particulièrement au sein du parti unique et d'autres cercles dirigeants, alors que d'autres forces autour du président de la République et de quelques ministres préconisent l'ouverture. Les blocages du système qui en résultent seront particulièrement forts au cours de la période 1986-1988, exacerbés par la chute des prix des hydrocarbures, source de toute vie dans le système. C'est dans ce cadre qu'une partie des forces exerçant le pouvoir voit tout le profit qui peut être tiré des manifestations d'octobre 1988 pour effectuer une réforme du système politique lui-même en éliminant certains personnels et en mettant en place d'autres institutions politiques. L'Etat national fort et ses institutions se sont avérés sans consistance au moment de la crise de 1988. L'Etat était en réalité très fragile. Il fuit de toute part; son autorité ne s'exerce qu'en parcelles: lourd et omniprésent ici, et absent lorsque les 17

populations ont besoin de sa présence. L'Etat devient de plus en plus poreux. La véritable force du système, c'est-à-dire l'année, doit, dès lors, intervenir de manière sanglante pour mater la rue et sauver un système dont elle accepte la réfonne. C'est à la lumière de l'échec de l'Etat national fort et des institutions crédibles qui « survivent aux événements et aux hommes» qu'aimait magnifier Boumediène que nous analyserons plus loin le nouveau système constitutionnel. En tout cas, seulement dix ans après la mort de celui-ci, les institutions et les stratégies qu'il a mises en place se sont écroulées, sauf en ce qui concerne l'organisation de l'année et sa place dans le système politique. Mais malgré l'échec, la conception de l'Etat fort n'est pas vraiment abandonnée. En effet, l'année reste au centre du pouvoir et, tant que c'est le cas, la conception de l'Etat fort est incompatible avec une vision démocratique de ce dernier. De fait, tout comme le parti unique du FLN n'était qu'un habit pour organiser la gestion des affaires du pays sous l'égide de l'année, les nouvelles institutions définies par la constitution de 1989 n'étaient qu'une façade démocratique qui cache, parfois mal, parfois avec un certain art, la détention du pouvoir militaire. Les contestations des institutions et du système, presque habituelles bien que mal connues dans les systèmes autoritaires opaques et affaiblis, continuent après 1989. Peu à peu des voix de plus en plus nombreuses s'élèvent pour contester les politiques des institutions ou leur absence. La contestation extérieure au système prend très vite une grande ampleur. Elle est menée soit au nom de l'idéal démocratique et des droits de I'Homme, soit au nom de la justice sociale et de l'islam. Même rénové le système politique a de plus en plus de difficultés à faire respecter les décisions de l'Etat. Des manifestations populaires regroupant des dizaines et parfois des centaines de milliers de personnes notamment à Alger contestent les politiques des dirigeants, mettant de plus en plus en cause l'année. Les manifestations de Kabylie et d'Alger à partir d'avril 2001 revendiquent clairement une conception de l'Etat diamétralement opposée à celle qui était pratiquée jusque-là. Les manifestants 18

demandent de façon explicite un Etat démocratique, les droits culturels et linguistiques, la justice sociale, la fin du mépris hautain ou hogra des dirigeants et même le départ des généraux dont le peuple sait qu'ils sont le « pouvoir réel». Pour la première fois les populations, au cri de « pouvoir assassin», désignent publiquement les détenteurs du pouvoir. Pour un système politique qui considère la soumission des populations comme une exigence d'un Etat fort, les signes de l'échec se multiplient. Cet échec patent ne signifie cependant pas qu'il faille renoncer à construire un Etat fort, national, avec des institutions crédibles, ayant l'adhésion des citoyens. Cet échec indique seulement que les conceptions de l'Etat fort imposées depuis 1962 par le Commandement Militaire n'étaient que des conceptions largement centrées sur l'autoritarisme. Au lieu de renforcer l'unité nationale, l'Etat fort algérien crée, comme en Kabylie, les conditions de la division. Au lieu d'élargir ses bases sociales et de susciter les adhésions, le système politique est de plus en plus rejeté par les populations. L'Etat, pour reprendre une expression connue 3, se développe contre la nation; il est perçu par les populations, à certains moments, comme un corps étranger. Il n'est pas efficace pour assurer l'ordre et l'est encore moins, comme on va le voir, pour assurer le développement.

Section 2
L'ECHEC DES POLITIQUES DE DEVELOPPEMENT

Les dirigeants algériens ont toujours cherché à justifier le système autoritaire par "les exigences du développement économique". Les restrictions voire le rejet des droits de l'Homme et des libertés démocratiques "sont nécessaires" pour conduire les réformes économiques et sociales. Ces "exigences" conduisent évidemment à l'autoritarisme.

3

Burhan Ghalioun : Le malaise arabe. Etat contre nation, Edition Enag, Alger, 1991.

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Les dirigeants considèrent ouvertement que le développement économique est un préalable à l'établissement d'un régime démocratique. Pour eux le sous-développement ne peut être affronté que grâce à une mobilisation presque militaire des populations. Ils rejettent donc la conception inverse selon laquelle on ne peut pas mobiliser durablement les populations par la force. Ils n'admettent pas que l'absence de libertés et de contre-pouvoirs conduit finalement à ignorer les véritables aspirations des populations. Au cours d'une première phase qui dure environ une dizaine d'années, c'est-à-dire jusqu'en 1975, les apparences semblent donner raison aux tenants du système autoritaire. L'élargissement de la scolarisation, la médecine gratuite, les investissements industriels et des formes de redistribution de la rente pétrolière, notamment les subventions des produits alimentaires de base, contribuent à assurer la paix sociale. 1. L'échec de la stratégie industrielle Avec l'aide de Abdeslam qui parvient à rallier plusieurs cadres gestionnaires, Boumediène adopte ce qu'on a appelé, avec l'économiste français Gérard de Bernis, la stratégie des "industries industrialisantes". La priorité est ainsi donnée à des industries lourdes qui doivent « entraîner» les activités des autres secteurs de l'économie. Les complexes pétrochimiques, sidérurgiques et mécaniques sont les principaux axes de cette stratégie. L'Algérie, disposant de ressources financières et d'un encadrement humain substantiel, attire les investisseurs étrangers qui détiennent la technologie. C'est la période des contrats clefs en main et des contrats produits en main. Mais les constructions d'usines ne suffisent pas à faire le développement. Dès 1977, la restructuration du gouvernement indique une remise en cause de la stratégie des industries industrialisantes dont le principal responsable est désormais ministre des Industries. ..légères. Les limites des politiques de développement sont de plus en plus évoquées. L'agriculture, I'habitat, les infrastructures ferroviaires et routières restent négligés. La nationalisation du commerce extérieur et 20

l'octroi de monopoles aux entreprises publiques aboutissent finalement à l'effondrement de nombreuses activités économiques. L'Etat se montre incapable de gérer l'essentiel de l'économie qu'il a choisi d'administrer. Les pénuries au niveau tant de la distribution commerciale que de l'approvisionnement des usines portent un coup sévère à l'efficacité économique du système et à sa crédibilité aux yeux des populations qui vivent quotidiennement les difficultés d'approvisionnement. Boumediène se résout à changer sa stratégie de développement. Mais il le fait sans débat et dans I'opacité qui caractérise le système politique. Sa mort, en décembre 1978, précipite l'abandon de ses politiques et renforce le courant pragmatique qu'il commençait luimême à adopter. Sous la présidence de Chadli Bendjedid à partir de 1979, la «révolution agraire» et la «gestion socialiste des entreprises» sont peu à peu abandonnées et leurs échecs implicitement puis ouvertement reconnus. Le pragmatisme économique est alors glorifié. Mais ses résultats, malheureusement, comme on va voir, préparent des lendemains difficiles. 2. L'échec des politiques économiques pragmatiques La glorification du pragmatisme économique par Chadli et ses équipes est d'abord une réaction contre les stratégies jugées trop savantes et dogmatiques de Boumediène et de ses bureaux de consultants étrangers. Mais elle indique également la volonté de ne plus s'enfermer dans les carcans de l'économie administrée. En fait le pouvoir politique dessine de nouveaux projets. Les nouvelles équipes sont en réalité incapables de concevoir un ensemble cohérent de mesures, faute de ligne politique affirmée. L'ancienne stratégie ayant échoué, les nouveaux dirigeants militaires ou politiques n'ont pas su ou pu dégager des politiques globales de rechange. Quels que soient ses échecs, Boumediène a fait illusion auprès notamment d'une partie des cadres des entreprises publiques. Chadli, au contraire, n'arrive pas à jouer le rôle d'arbitre entre les différents cercles du Pouvoir. De fait, les équipes qui l'entourent 21

n'ont, jusqu'à 1989, aucune stratégie économique. Tout se passe comme si les politiques économiques étaient déduites d'observations sectorielles ou ponctuelles. Le constat des pénuries d'eau, de logements et des produits mène à des décisions au coup par coup pour y remédier. Le programme anti-pénurie (PAP.) tient alors lieu de stratégie politique. Mais cette politique, incertaine au point de vue du développement économique, s'avère désastreuse sur le plan des ressources fmancières du pays. La dette extérieure constitue un fardeau de plus en plus insupportable et atteint 26 milliards de dollars en 1990. Pour la rembourser, il faut désormais consacrer plus de 60% des ressources en devises du pays. Le poids de la dette devient intolérable. Le niveau des approvisionnements du pays ne peut plus être assuré. Cette situation est d'autant plus difficile que le prix du baril de pétrole a connu une baisse qui affecte durablement les moyens fmanciers. Or le pétrole assure plus de 950/0des recettes en devises. La corruption, déjà largement pratiquée au cours de la présidence Boumediène4, prend une ampleur considérable et accompagne systématiquement la plupart des contrats d'importation ou d'investissement. Il devient urgent de réformer le système économique.

3. Le blocage des réformes économiques
Le gouvernement de Mouloud Hamrouche5 qui succède en 1989 à

celui de Kasdi Merbah6 tente de réintroduire une certaine
cohérence dans les politiques économiques en lançant un

4 On peut affinner que la corruption a été au départ introduite et encouragée par Houari Boumediene en octroyant des crédits (en fait des dons) à de nombreux opposants politiques réels ou potentiels pour les éloigner de la politique et les fixer dans le commerce et la vie facile. 5 Mouloud Hamrouche était chef du protocole, puis secrétaire général de la présidence de I a République avant d'être désigné à la tête du gouvernement. 6 Kasdi Mesbah est l'ancien chef de la Sécurité Militaire sous Boumediene. Il est nommé chef du gouvernement par Bendjedid après les manifestations populaires d'octobre 1988. Il est limogé en 1989. 22

programme de réformes économiques dont la pièce maîtresse est la loi sur la monnaie et le crédit promulguée le 14 avril 1990. Ce programme envisage un réaménagement des politiques de crédit et du système bancaire, de la fiscalité et des politiques de prix dans le sens d'une rationalité économique plus libérale. Il se propose également de mettre fin au monopole des entreprises publiques sur le commerce extérieur et d'ouvrir l'économie à l'investissement direct étranger. Les transformations envisagées sont d'une importance fondamentale pour l'économie jusque-là administrée par l'Etat. Mais ces réformes affrontent divers obstacles qui provoquent leur rejet au sein du système. Le premier obstacle est lié à l'absence de forces politiques et sociales désireuses de soutenir les réformes engagées. La population dans l'ensemble ne comprend pas les réformes envisagées. Le gouvernement élabore et conduit ses politiques avec les méthodes et dans les cercles fermés habituels même si le personnel a changé. Les partis politiques n'envisagent pas de soutenir sur le terrain les réformes, en craignant sans doute de réduire leur chance d'implantation populaire. Ils ne sont ni informés, ni expérimentés pour agir. Le gouvernement lui-même n'envisage pas de démocratiser la vie politique et d'associer de larges parties de la population à l'élaboration des décisions. La crainte des populations est de voir la libéralisation économique, la dévaluation, la concurrence et la vérité des prix se traduire par des licenciements, une perte du pouvoir d'achat et la détérioration de leur condition de vie. L'autoritarisme et l'opacité qui ont jusque-là caractérisé le système économique comme le système politique ont ici une sorte d'effet en retour. Personne ne croit à une transformation du système. Le peuple et les nouveaux partis ne se mobilisent pas, d'autant que les principaux décideurs, apparents ou cachés, sont toujours les mêmes. Autrement dit, seul le discours semble avoir changé. Or, depuis longtemps les gens ont appris à mesurer la distance entre les discours et la réalité. Mais il y a encore d'autres obstacles qui vont contribuer à l'échec des réformes économiques. Chacun comprend que les réformes économiques envisagées remettent en cause non seulement des 23

idées jusque-là sanctifiées par la classe dirigeante mais également des réseaux et des intérêts établis depuis parfois plusieurs décennies. En effet, ces intérêts se sont structurés dans le système politique et économique. Les réformes économiques envisagées sont pour eux des risques ou au moins des points d'interrogation. Ainsi, au sein même du système des oppositions se font jour que le gouvernement, sans base politique populaire, ne sait ni ne peut combattre. Des organisations, comme l'Union Générale des Travailleurs Algériens (UGTA) ou l'Union Nationale des Entreprises Publiques (UNEP) ont, à plusieurs reprises, critiqué les réformes du gouvernement Hamrouche. Même l'Assemblée Nationale, formée pourtant par le Parti unique, a ajourné ou rejeté certains des projets de réforme7. Comme l'écrit Ahmed Dahmani : "La contestation et la remise en cause des réformes va s'étendre aux appareils, groupes, clans constitutifs du Pouvoir d'Etat luimême. Leur action d'opposition se caractérise par des manœuvres de déstabilisation politique du gouvernement"s. La thèse selon laquelle les réformes projetées ou engagées portaient atteinte à des intérêts fortement représentés au sein de l'Etat et de l'armée a été soutenue, en privé, par Mouloud Hamrouche et certains de ses ministres. Cette thèse est confortée par l'observation de l'imbrication de dirigeants civils ou militaires dans les affaires et le commerce. Des généraux et d'autres officiers supérieurs sont depuis longtemps directement ou indirectement dans les affaires d'investissement et d'importation de produits alimentaires et de pièces détachées. Le monopole de l'Etat sur le commerce extérieur facilite la constitution de réseaux -relais en faveur de cercles politicomilitaires. Le schéma est simple et efficace. Pour obtenir des contrats, les entreprises et les hommes d'affaires comprennent qu'il est nécessaire de disposer de l'appui de ces réseaux. Comme l'armée est au centre du Pouvoir, certains officiers supérieurs sont ainsi tout naturellement tentés par l'argent facile qu'ils peuvent acquérir en exerçant leur influence. La rumeur publique amplifie
7 8

Cf. A. Dahmani, op. cit., pp. 148 à 156. Cf. A. Dahmani, op. cit., p. 153. 24

l'implication des officiers et des ministres dans les affaires. Ce qui est sûr, c'est que les officiers supérieurs mis en retraite ont constitué des entreprises commerciales ou industrielles. Cette implication d'officiers supérieurs dans des intérêts économiques porte préjudice à la réputation de l'année, d'autant que la hiérarchie militaire n'a jamais réagi devant cette situation. Le moins que l'on puisse affinner est que des officiers en retraite utilisent leurs relations dans l'Etat et dans l'année. Est-ce suffisant pour soutenir que ce sont donc des officiers supérieurs impliqués dans les affaires économiques et la corruption qui ont poussé le Commandement Militaire, dans son ensemble, à faire limoger le gouvernement Hamrouche? Une réponse affmnative serait hasardeuse d'autant qu'il est difficile d'imaginer que le gouvernement Harnrouche est devenu le chef de file de la lutte contre la corruption et l'affairisme. On peut aussi considérer I'hypothèse que Hamrouche avance cette thèse pour créditer les « réformateurs» du courage qu'implique la lutte contre la corruption et l'affairisme surtout lorsqu'on touche des intérêts haut placés. L'argument permet d'occulter la thèse selon laquelle l'année a mis fin à l'expérience de Hamrouche parce que celui-ci s'est montré incapable de freiner l'ascension du Front Islamique du Salut (FIS). D'après cette thèse, défendue notamment par le général Nezzar9, Hamrouche envisageait de compromettre avec le FIS et mettait en danger l'existence même du système politique en laissant ce parti occuper les places publiques et défier l'autorité de l'Etat. En fait, même s'il n'est pas établi que ce sont les réformes qui ont causé la chute de Hamrouche, il est clair qu'elles ont contribué à éveiller la méfiance à son égard. Ce qui est sûr, c'est que son limogeage montre clairement que le Commandement Militaire n'hésite pas à intervenir et à imposer ses décisions et sa vision lorsqu'il estime que l'avenir du système politique est menacé. Mais l'échec des réformes et la formation d'autres gouvernements ne permettent pas de débloquer le système et d'ouvrir la voie sur
9 Khaled Nezzar : Algérie. Echec à une régression programmée, Paris, 2001.

Publisud,

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