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Allemagne 1990

De
240 pages
Les difficultés économiques et sociales qu'affronte aujourd'hui l'Allemagne résultent en particulier des conditions de l'unification monétaire et économique du pays en 1990. Le présent ouvrage propose, par une approche historique et institutionnaliste, une analyse approfondie des controverses et des stratégies qui, en matière de politique et de réformes économiques, ont marqué cette année décisive. Il se concentre sur trois questions: l'Union monétaire, la stratégie de privatisation de l'économie est-allemande et le financement de l'unification.
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ALLEMAGNE 1990 Econontie politique de l'unification

« Pays de l'Est » Collection dirigée par Bernard Chavance
Déjà parus Dorena CAROLI, L'enfance abandonnée et délinquante dans la Russie soviétique, 2004. Petia KOLEV A, Système productif et système financier en Bulgarie 1990-2003, 2004. Bernard CHA VANCE (dir.), Les incertitudes du grand élargissement, 2004. Maxin1e FOREST et Georges MINK, Post-communisme: les sciences sociales à l'épreuve, 2004. Marie-Claude MAUREL, Maria IIALAMSKA et Hugues LAMARCHE, Le repli paysan. Trajectoires de l'après communisme en Pologne, 2003. Michel LITVIAKOV, Monnaie et économie de pénurie en URSS,2003. Jean-Philippe JACCARD, Un mensonge déconcertant: La Russie au À'Xe siècle, 2003. Wladin1ir ANDREFF, La mutation des économies postsocialistes. Une analyse économique alternative, 2003. Vladin1Ïr YEFIMOV, Economie institutionnelle des transformations agraires en Russie, 2003. Julien VERCUEIL, Transition et ouverture de l'économie russe (1992-2002): Pour une économie institutionnelle du changement, 2002. Sophie BRANA, Mathilde MESNARD et Yves ZLOTOWSKI (ed.), La transition monétaire russe: Avatars de la monnaie, crises de lafinance(1990-2000), 2002. Jean-Paul DEPRETTO, Pour une histoire sociale du régime soviétique (1918-1936),2001. Thon1as SZENDE (ed.), La Hongrie au À'Xe siècle. Regards sur une civilisation, 2000. Marie LA VIGNE, Économie du Vietnam. Réforme, ouverture et développement, 1999. Gilles LEPESANT, Géopolitique des frontières orientales de l'Allemagne, 1998. Cuong LE VAN, Jacques MAZIER (ed.), L'économie

vietnamienne en transition. Les facteurs de la réussite, 1998.

Bernd Zielinski

ALLEMAGNE 1990 EconoD1ie politique de l'unification

L'Harmattan 5-7,rue de ]'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. ] 4-] 6 1053 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, ] 5 10124 Torino ITALlE

@L'Harmattan,2004 ISBN: 2-7475-7268-4 EAN 9782747572682

A Elisabeth Thomas et Sophia

INTRODUCTION

Le processus d'unification monétaire, économique et sociale, qui a préparé l'union politique entre les deux Allemagnes, est plus que jamais sujet à de vives discussions. Les conséquences de certains choix fondamentaux des années 89 et 90 marquent jusqu'à aujourd'hui l'économie et la société allemandes. Même si les problèmes hérités de la période de l'unification sont loin d'être l'unique cause de la crise économique qu'affronte l'Allemagne depuis quelques années, ils n'en constituent pas moins un facteur aggravant considérable. Aujourd'hui, les régions de l'Est dépendent toujours des transferts financiers de l'Ouest de l'ordre de 80 à 90 milliards d'euros par an, représentant environ 4 % du PIB de l'ancienne RFA. Dans ce contexte, au printemps 2004, les voix exigeant une réduction et une réorientation des aides pour décharger l'ancienne Allemagne de l'Ouest se sont multipliées et témoignent d'une concurrence et de conflits de répartition des richesses grandissants entre l'Est et l'Ouest. Les espoirs du début des années 90, d'une croissance autoentretenue dans les Lander de l'Est qui devait leur permettre d'être financièrement indépendants, ne se sont donc toujours pas concrétisés. Ceci reste vrai au-delà de la prise en compte de l'évidente modernisation de l'infrastructure et de l'économie est-allemande. Depuis le milieu des années 90, le taux de croissance des Lander de l'Est se situe à un niveau aussi faible que celui de l'Ouest, ce qui a de fait arrêté le processus de rattrapage amorcé entre 1992 et 1995. Cette faiblesse de la croissance rend impossible la réduction significative du chômage qui, avec un taux d'environ 20 %, reste deux fois plus élevé en ex-RDA que dans les anciens Lander. Dans ce contexte, le système des assurances sociales est confronté à une crise financière d'autant plus grave qu'il a dû supporter une partie considérable des coûts de l'unification. D'une manière générale, les conséquences de cette unification ont sensiblement aggravé le problème de l'endettement de l'Allemagne. Depuis un certain temps, le pays fait l'objet des critiques de la Commission européenne pour un déficit dépassant la limite des 3 % du PIB, jugé excessif selon les critères du Traité de Maastricht et du pacte de stabilité de 1997 dont la mise en place avait été exigée par le gouvernement allemand de l'époque. Dans ce contexte, la marge de manœuvre de l'Etat pour la conduite de sa politique conjoncturelle et sociale s'est largement réduite et les effets restrictifs de la politique budgétaire amoindrissent sensiblement l'espoir d'une reprise de la croissance. 7

En 2004, au moment où l'Allemagne, au grand regret de ses partenaires, ne joue plus son rôle de locomotive économique pour devenir une sorte d'« homme malade» de l'Europe, revenir sur les conditions et les modalités de l'unification ne présente pas seulement un intérêt historique. Leur analyse permet à la fois de comprendre l'origine d'une partie des problèmes que le «capitalisme rhénan» affronte aujourd'hui et les contradictions internes et l'échec partiel de la stratégie de transformation à l'Est. Ce dernier aspect est d'autant plus important, qu'il renvoie à la problématique générale de la difficile restructuration économique des anciens pays socialistes, dont une partie a rejoint l'Union européenne en mai 2004. Si la situation de départ et les stratégies adoptées en RDA ressemblent en partie à celles appliquées dans les autres anciens pays membres du Comecon, l'Allemagne de l'Est est néanmoins marquée par un chemin de développement sui generis, qui est le résultat de son adhésion à la RFA sur la base d'un pilotage essentiellement externe de son processus de transformation économiquel. Le présent ouvrage tente de remonter à l'origine de ce processus. Depuis plus d'une décennie, l'unification allemande fait l'objet de nombreuses études historiques, politiques et économiques2. En ce qui concerne notre problématique, trois angles d'analyse nous semblent particulièrement importants. En premier lieu, les recherches en histoire contemporaine qui retracent les prises de décisions politiques et les étapes décisives de l'année 1990. L'Histoire de l'unification allemande en quatre tomes représente l'un des ouvrages les plus exhaustifs sur la période3. Force est cependant de constater que ces études manquent de distance critique par rapport à la politique du gouvernement ouestallemand, ce qui donne souvent l'impression de lire une sorte d'« histoire officielle» de l'unification. Ainsi, les conséquences problématiques de certains choix stratégiques en matière de politique économique sont souvent attribuées uniquement aux défaillances de l'ancien régime socialiste, sans que la politique du gouvernement Kohl-Genscher et les débats sur de possibles alternatives soient soumis à un examen critique ou à une analyse théorique. En second lieu, du côté des sciences économiques, la stratégie d'unification a fait l'objet de nombreuses réserves, exprimées autant par des auteurs d' inspi-

1 Voir: Andreas PICKEL et Helmut WIESENTHAL, The Grand Experiment: Debating Shock Therapy, Transition Theory and the East German Experience, Westview, Boulder 1997. 2 Voir: Hendrik BARTH et Elmar BRÂHLER, Zehn Jahre deutsche Einheit : die Bibliographie, Verlag für Wissenschaft und Forschung, Berlin 2000. 3 Geschichte der Deutschen Einheit in vier Banden, Deutsche Verlags-Anstalt, Stuttgart 1998, tome 1 : Karl-Rudolf KORTE, Deutschlandpolitik in Helmut Kohls Kanzlerschaft, tome 2: Dieter GROSSER, Das Wagnis der Wahrungs-Wirtschafts und Sozialunion. Politische Zwange im Konflikt mit okonomischen Regeln, tome 3 : Wolfgang JÀGER, Die Überwindung der Teilung. Der innerdeutsche Prozej3 der Vereinigung 1989/90. tome 4 : Werner WEIDENFELD, Aussenpolitik für die deutsche Einheit, voir également: Jürgen GROS, Entscheidung ohne Alternativen ? Die Wirtschafts-Finanz-und Sozialpolitik im deutschen Vereinigungsprozess 1989/90, Schriftenreihe der Forschungsgruppe Deutschland, Mainz 1994, Dieter GROSSER Stephan BIERLING et Friedrich KURZ, Die sieben Mythen der Wiedervereinigung. Fakten und Analysen zu einem Prozej3 ohne Alternative, Ehrenwirth Verlag, München 1991. 8

ration libérale que par des néo-keynésiens4. Les débats tournent notamment autour de la décision de février 1990 en faveur d'une Union monétaire rapide qui a exposé la RDA à une « thérapie de choc» et pénalisé son industrie à cause du taux de conversion entre mark-Est et DM. Le choix de financer l'unification essentiellement par un accroissement de l'endettement public fait également l'objet de nombreuses critiques. Finalement, le rôle de la Treuhandanstalt (société fiduciaire), holding d'Etat chargée de privatiser les entreprises de RDA, reste controversé, notamment en ce qui concerne ses règles de fonctionnement interne peu transparentes et la stratégie radicale de privatisation adoptée. Enfin, c'est peut-être dans le cadre des sciences politiques qu'ont eu lieu les débats les plus vifs sur les modalités de transformation économique et sociale de la RDA. Un groupe de chercheurs réunis autour du politologue ouestallemand Fritz Vilmar formule la critique la plus radicale du rôle de l'Allemagne de l'Ouest et va jusqu'à désigner le processus d'unification comme une « colonisation »5. Selon ces auteurs, les décisions stratégiques de l'année 1990 s'expliquent principalement par la volonté des «élites» ouest-allemandes d'imposer sans concessions ni nuances leur propre système en RDA. Dans cette perspective, certaines institutions est-allemandes, comme les polycliniques ou le système de garde des enfants, auraient pu être préservées si l'Allemagne occidentale avait accepté de véritables négociations sur un pied d'égalité. En matière de politique économique, les auteurs partagent les critiques de nombreux économistes concernant la date et les modalités de l'Union monétaire. La privatisation de l'économie de la RDA sous la responsabilité de la Treuhandanstalt est interprétée comme une «expropriation de la population est-allemande» menée par les investisseurs occidentaux. La « colonisation» économique aurait été accompagnée par une domination dans les domaines culturels et universitaires, où de nombreux postes-clés auraient été attribués à des Allemands de l'Ouest. Les auteurs arrivent à la conclusion que les modalités du processus

4 Horst SIEBERT, Das Wagnis der Einheit. Eine wirtschaftspolitische Therapie, Stuttgart, DVA, 2. Auflage 1993, Wilhelm HANKEL, Die sieben Todsünden der Vereinigung, Siedler Verlag, Berlin 1993, Hans Werner et Gerlinde SINN, Démarrage àfroid. Une analyse des aspects économiques de l'unification allemande, De Boeck-Wesmael, Bruxelles 1994, Rudolf HICKEL et Jan PRIEWE, Der Preis der Einheit, Fischer, Frankfurt am Main 1992, Rudolf HICKEL et Jan PRIEWE, Nach dem Fehlstart. Okonomische Perspektiven der deutschen Einigung, S. Fischer Verlag, Frankfurt am Main 1994, Lutz HOFFMANN, Warten auf den Aufschwung. Eine ostdeutsche Bilanz, Transfer Verlag, Regensburg 1993. Klaus SCHROEDER, Der Preis der Einheit. Eine Bilanz. Carl Hanser Verlag, Hamburg 2000, Heiner FLASSBECK et Wolfgang SCHEREMET, « Wirtschaftliche Aspekte der deutschen Vereinigung» in : Eckhard JESSE et Armin MITTER (eds), Die Gestaltung der deutschen Einheit. Geschichte-Politik-Gesellschaft, Bundeszentrale für politische Bildung, Bonn 1992, p. 279-312, Thomas BETZ, « 10 Jahre keine Einheit: ein Kompendium wirtschaftspolitischer Fehler» in : Zeitschrift für Sozialokonomie, 37. Jahrgang n° 127,2000, p. 2-19. 5 Fritz VILMAR et Wolfgang DÜMCKE (eds), Kolonialisierung der DDR. Kritische Analysen und Alternativen des Einigungsprozesses, agenda Verlag, Münster 1996, Fritz VILMAR et Gislaine GUITTARD, Laface cachée de l'unification allemande, Editions de l'Atelier, Paris 1999. 9

d'unification ont produit, pour la population est-allemande, une grave crIse d'identité aux conséquences politiques problématiques. A notre avis, l'utilisation du concept de « colonisation» ne s'avère pas apte à rendre compte du caractère complexe du processus d'unification économique. Les auteurs qui défendent cette notion doivent par ailleurs relativiser son emploi en acceptant que l'unification soit aussi un processus de démocratisation et de libération de la population est-allemande6. Le terme de « colonisation» est utilisé en faisant abstraction du contenu historique concret qui y est attaché habituellement pour le définir de manière abstraite comme « domination politique, économique et culturelle d'un système social sur un autre »7. Une telle constatation, si elle s' avérait correspondre à la réalité, peut être avancée sans recourir à la notion polémique, réductrice et anachronique, de « colonialisme »8. Mais au-delà d'un problème de terminologie, l'approche de la « colonisation» rend l'analyse de la complexité du processus d'unification plus difficile, dans la mesure où l'influence dominante de l'Allemagne de l'Ouest est presque le seul axe analytique. Ainsi, le rôle propre des acteurs est-allemands et de leurs stratégies politiques n'est pas pris suffisamment en compte. Cette approche présente néanmoins le mérite d'avoir souligné que l'unification aurait pu se dérouler selon d'autres modalités, en partie bloquées par des intérêts ouest-allemands. Un autre courant en sciences politiques, plus nuancé, met au cœur de l'analyse du processus d'unification le transfert des institutions du système politique, économique et social ouest-allemand en RDA, décidé et organisé en quelques mois. Cette approche analytique doit beaucoup aux travaux du politologue Gerhard Lehmbruch9, qui se réfère aux recherches historiques sur les organisations et notamment aux travaux de Alfred D. Chandlerlo. La base du transfert des institutions était l'utilisation de l'article 23 de la Loi fondamentale permettant l'adhésion des nouvelles régions à la République fédérale. Ce recours à l'article 23 a bloqué l'utilisation de la procédure de l'article 146, prévue en
6 VILMAR (1999), op. cit., p. 199. 7 DÜMKE et VILMAR (1996), op. cit., p. 14. 8 Celle-ci a par ailleurs été utilisée au cours des débats politiques controversés des années 89-90 pour exprimer les frustrations d'une partie des Allemands de l'Est face au rôle dominant de la RFA. 9 Gerhard LEHMBRUCH, « Die improvisierte Vereinigung : Die Dritte Deutsche Republik », in : Leviathan, Zeitschrift für Sozialwissenschaft, 4-1990, p. 462-486, Gerhard LEHMBRUCH, « Die deutsche Vereinigung : Strukturen und Strategien », in : Politische Vierteljah ressch rift, Zeitschrift der Deutschen Vereinigung für politische Wissenschaft, Dezember 1991, n° 4, p. 585-605, Christine LANDFRIED, «Architektur der Unterkomplexitat: Politische Willensbildung und Entscheidungsstrukturen im Prozess der deutschen Einigung», in: Gerhard LEHMBRUCH (ed), Einigung und Zerfalt. Deutschland und Europa nach dem Ende des OstWest Konflikts, Leske und Budrich, Opladen 1995, p. 31-54, Oliver SCHWINN, Die Finanzierung der deutschen Einheit, Leske und Budrich, Opladen 1997, Marc KEMMLER, Die Entstehung der Treuhandanstalt. Von der Wahrung zur Privatisierung des DDR- Volkseigentums, Campus, Frankfurt am Main 1994. 10 Alfred D. CHANDLER, Strategy and structure: Chapters in the history of the american industrial enterprise, Cambridge, Massachusetts 1962. 10

1949 par les auteurs de la Loi fondamentale pour la réalisation de l'unification et qui supposait l'élaboration d'une nouvelle constitution pour l'Allemagne unifiée. D'après Lehmbruch, cette voie aurait permis d'éviter que le processus d'unification ne se déroule à sens unique, et aurait donné à ce processus une légitimité démocratique supplémentaire, permettant ainsi la mise en cause éventuelle de certaines institutions ouest-allemandes. Mais cette orientation ne correspondait pas à la vision du gouvernement de Bonn, ni d'une grande partie de la classe politique ouest-allemande attachés au statut quoII. A l'instar d'autres politologues, Lehmbruch place au centre de son analyse la question de la

capacité du système institutionnelpolitique ouest-allemandà gérer la « situation
d'exception» créée par le processus inattendu de l'unification. Le concept de transfert des institutions a trouvé un large écho dans le débat scientifique et inspiré une série de monographies sur des aspects spécifiques de l'adhésion de la RDA à la RFA et ses conséquences. Dans ce contexte, il a été affiné et soumis à un examen critique. Ainsi, il a été souligné que l'introduction de certaines institutions politiques et économiques en RDA ne se présentait pas comme un transfert unilatéral imposé par la RFA mais était, au moins partiellement, le résultat de décisions autonomes des instances politiques de la RDA en voie de démocratisation. Le terme d'« emprunt des institutions» a été proposé pour désigner cette dimension du processus de transformationI2. Dans le cadre des débats sur les modalités politiques de l'unification, plusieurs auteurs s'interrogent sur le caractère de l'adhésion de la RDA à l'Allemagne de l'Ouest: rupture du système institutionnel de la RFA dans le sens d'une évolution

vers une « TroisièmeRépublique»13ou continuitédu système,malgré des changements et des adaptations considérables. Un autre courant de recherche voit dans l'évolution en Allemagne de l'Est depuis l'unification un processus de« rattrapage de modernisation », sur la base de l'introduction des institutions occidentalesI4. En France, les aspects économiques de l'unification allemande ont fait l'objet de nombreux articles et ouvrages, analysant notamment ses conséquences à moyen termeI5. Citons, à titre d'exemple, les analyses proposées dans l'ouvrage
Il LANDFRIED, op. cit., p. 32. 12 Voir: Andreas EISEN et Hellmut WOLLMANN (eds), Institutionenbildung in Ostdeutschland. Zwischen externer Steuerung und Eigendynamik, Leske und Budrich, Opladen 1996. 13 Dans cette interprétation, une « Troisième République» aurait succédé à la « deuxième» de Bonn (La RFA avant l'unification entre 1949 et 1990). La première République était celle de Weimar (1919-1933), Bernd GUGGENBERGER, « Eine andere Republik-was sonst ? », in : Universitas, 47. Jg., n° 4-1992, p. 361-372, Jonathan CARR, Goodbye Germany. Nachruf auf die Bonner Republik, Düsseldorf 1993. 14 Max KAASE, Andreas EISEN, Oscar W. GABRIEL, Oskar NIEDERMA YER et Hellmut WOLLMANN (eds), Berichte zum sozialen und po/itischen Wandel in Ostdeutschland. Po/itisches System, Leske und Budrich, Opladen 1996, p. 17. 15 Voir à titre d'exemple: Rémi LALLEMANT, «L'économie des Lander est-allemand: une trajectoire originale », in : Futuribles, 1998-11, n° 236, p. 5-24, Isabelle BOURGEOIS, « 10 ans après l'unification: l'économie des nouveaux Lander en voie de normalisation », in : Regards sur l'économie allemande, n° 46, 2000-05, p. 7-28. Il

collectif édité par Jérôme Vaillant en 1995 qui tire, cinq ans après les événements, un bilan intermédiaire. Plusieurs contributions sont consacrées à des problèmes économiques, sociaux et monétairesl6. Plus récemment, un autre

ouvrage collectif sur « les nouveaux Lander dans le processus d'unification» a
été édité par Otmar Seu117.Anne Saint Sauveur et Gérard Schneilin ont, quant à eux, publié en 1998 un ensemble de textes sur les évolutions des années 1989199018. Enfin, je citerai l'ouvrage de François Bafoil qui analyse l'unification sous un angle sociologique en la comparant à la transformation du régime socialiste en Polognel9. Dans la présente étude, nous essayerons d'analyser le rapport entre politique et économie au cours de l'unification en nous appuyant aussi bien sur l'approche du transfert des institutions que sur le courant institutionnaliste en théorie économique. Tandis que le concept du «transfert des institutions» se limite essentiellement à l'analyse de la dialectique entre structures et stratégies sous l'angle des spécificités du système politique ouest-allemand, les analyses économiques d'inspiration institutionnalistes posent d'une manière plus générale la question des caractéristiques des capitalismes nationaux et de leur dynamique d'évolution. Le propos n'est pas ici de retracer dans le détailles antécédents de ce courant théorique, essentiellement développé aux 1ge et 20e siècles comme une critique des théories classiques et néo-classiques qui s'appuient sur l'individualisme méthodologique. Parmi les précurseurs des approches institutionnalistes contemporaines figurent ainsi 1'« Ecole historique allemande» du 1gesiècle et l' institutionnalisme américain. Elles sont également inspirées des analyses de Marx et de Keynes. En se démarquant des abstractions néo-classiques, les analyses institutionnalistes soulignent l'importance des formes de régulation politique et sociale dans le fonctionnement des économies de marché. Elles optent en faveur d'une démarche pluridisciplinaire intégrant des instruments d'analyse économique, sociologique et historique. Dans ce domaine, plusieurs champs de recherche ont été ouverts pendant les vingt dernières années sur les « variétés du capitalisme »20.Il s'agit d'étudier les
16 Jérôme VAILLANT (ed), l'Allemagne unifiée-cinq ans après. Actes du 28e congrès de l' AGES, Valenciennes, 19-21 mai 1995, Presses universitaires de Valenciennes, Valenciennes 1995. 17 Otmar SEUL (ed), Les nouveaux liinder dans le processus d'unification, Choix de textes présentés lors des rencontres franco-allemandes de Nanterre sur l'Allemagne unifiée de 1997 et 1999, Chlorofeuilles éditions, Nanterre 2001. 18 Anne SAINT SAUVEUR et Gérard SCHNEILIN (eds), La mise en œuvre de l'unification allemande 1989-1990, PIA, Asnières 1998, voir également Henri MENUDIER, L'Allemagne de la division à l'unité, PIA, Asnières 1991. 19 François BAFOIL, Règles et conflits sociaux en Allemagne et en Pologne post-communistes, L'Harmattan, Collection « Pays de l'Est », Paris 1997. 20 Wolfgang STREECK, «German capitalism: Does it exist, can it survive? », in: Colin CROUCH et Wolfgang STREECK (eds), Political Economy of modern capitalism. Mapping convergence and diversity, Sage, London 1997, p.33-54, 1. Rogers HOLLINGSWORTH et Robert BOYER (eds), Contemporary capitalism. The embeddedness of institutions, Cambridge University Press, Cambridge 1997, David SOSKICE, « Globalisierung und institutionelle Di12

causes des différences entre les économies de marché nationales en matière d'organisation, de performance et de politique économique. Les approches analytiques se distinguent dans la mesure où elles se basent sur la comparaison entre nations, secteurs d'activité ou acteurs économiques. Dans le contexte de ces recherches, la question de l'impact des institutions sur la compétitivité des économies nationales analysées est de première importance21. Dans la présente étude, nous nous intéresserons tout particulièrement à l'analyse de la nature de l'Etat et de la politique économique. A l'instar de la théorie de la régulation française, les courants institutionnalistes soulignent en général les limites de l'autonomie de l'Etat en ce qui concerne ses choix stratégiques22. Ses interventions, comme les politiques budgétaires, monétaires et la politique des revenus, sont mises en œuvre dans un cadre institutionnel formé par des organismes ou des agences en charge de la conception et de la conduite de la politique économique. Il s'agit d'agences gouvernementales ou extra gouvernementales, comme les comités d'experts, la Banque centrale, les organisations patronales et syndicales. Le cadre englobe également la structure même de l'appareil d'Etat déterminant la distribution des pouvoirs, les instances développant les doctrines ou détentrices de légitimité. La politique économique gouvernementale apparaît comme une forme de coordination au niveau macroéconomique, à côté d'autres structures institutionnelles qu'elle vient compléter et renforcer. Selon l'analyse régulationniste, ne prévalent ni prédétermination stricte, ni complète autonomie des formes d'intervention de l'Etat. Il y aurait donc un espace pour une politique économique partiellement souveraine, dès lors qu'est reconnue l'autonomie relative de l'action de l'Etat. Enfin, l'importance des conditions de validation des décisions de politique économique par les agents privés (populations mais aussi marchés financiers internationaux etc.) doit être soulignée. C'est dans le domaine de la politique économique que les

parallèles avec l'approche du « transfert des institutions» sont les plus parlants,
dans la mesure où celle-ci définit les procédures institutionnalisées de consulta-

vergence: die USA und Deutschlandim Vergleich », in: Geschichte und Gesellschaft, n° 2,
1999, p.201-225, Michel ALBERT, Capitalisme contre capitalisme, Paris 1991, Bruno CATTERO (ed), Modell Deutschland-Modell Europa, Probleme, Perspektiven, Leske und Budrich, Opladen 1998, Stephan Lessenich, « Dynamischer Immobilismus. KontinuiUit und Wandel im deutschen Sozialmodell », in : Bruno CATTERO (ed), Modell Deutschland. Modell Europa. Probleme, Perspektiven, Leske und Budrich, Opladen 1998, p. 287-309. 21 Voir: Wemer ABELSHA USER, « Forces et faiblesses du site industriel allemand: la composante sociale du système de production allemand », in : Allemagne d'aujourd'hui, n° 152, avriljuin 2000, p. 53-63, COMMISSARIAT GENERAL AU PLAN, DEUTSCH-FRANZOSISCHES INSTITUT LUDWIGSBURG (eds), Compétitivité globale: une perspective francoallemande, Rapport du groupe franco-allemand sur la compétitivité, La Documentation française, Paris 2001. 22 Frédéric LORDON, « Théorie de la régulation et politique économique », in : Robert BOYER et Yves SAILLARD (ed), Théorie de la régulation. L'état des savoirs, La Découverte, Paris 2002, p. 203.

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tion et de compromis entre acteurs politiques, économiques et sociaux comme un trait essentiel de l'économie sociale de marché ouest -allemande. Dans la présente étude, nous tenterons d'appliquer l'approche institutionnaliste à l'analyse historique de la politique économique en Allemagne pendant la période extrêmement courte, mais à tout point de vue bouleversante, de l'année 1990. Nous partirons donc de l'hypothèse que les modalités de l'unification et de la transformation économique de la RDA ont été profondément marquées par les structures institutionnelles spécifiques du modèle de régulation économique du capitalisme ouest-allemand. La question est de savoir comment celles-ci ont influencé, en 1990, les modalités de l'unification économique par le biais des options stratégiques des acteurs politiques et économiques. A l'inverse, des réorientations stratégiques suite aux problèmes engendrés par la politique de transformation choisie peuvent induire des changements de ces structures institutionnelles23. De nombreuses recherches mettent en relief de façon concordante les traits spécifiques du système de régulation économique ouest-allemand: -le principe d'indépendance de la Bundesbank, aujourd'hui repris par la Banque centrale européenne, accordant la priorité à la lutte contre l'inflation; - un système de corporate governance fondé sur un lien étroit entre grandes banques et groupes industriels permettant notamment un financement et une vision à long terme de l'industrie; - un système de protection sociale très développé et enraciné dans la tradition allemande depuis la fin du 1ge siècle; - des formes spécifiques de relations industrielles fondées notamment sur le système de cogestion mis en place par les lois de 1951, 1952 et 1976. S'y ajoute le principe de l'autonomie tarifaire (Tarifautonomie) basé sur des conventions collectives couvrant de larges zones (Fliichentarifvertriige). Il s'agit d'un dispositif de « compromis institutionnalisés» dans le cadre d'une forte codification juridique des rapports sociaux24. Il a contribué à garantir une certaine stabilité des rapports entre patronat et syndicats avec un niveau salarial et une productivité élevés ainsi que des inégalités sociales relativement faibles; - la délégation de nombreuses tâches de régulation par l'Etat aux acteurs sociaux organisés, par exemple en matière de formation professionnelle. Ce rôle important d'une multiplicité d'acteurs non gouvernementaux, intégrés de manière structurelle dans la définition et la réalisation de la politique économique et sociale, induit une forte nécessité de négociation et la mise en œuvre de compromis. Cet aspect du système est habituellement désigné sous le terme de « néo-corporatisme » ; - il trouve son pendant politique dans le concept de «démocratie consensuelle » caractérisant l'espace politique de la RFA. La nécessité, inhérente au système parlementaire basé sur la représentation proportionnelle, de constituer
23 LEHMBRUCH (1991), op. cil., p. 585. 24 LESSENICH, op. cil., p. 296.

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des gouvernements de coalition ainsi que l'indépendance de la Cour constitutionnelle, induisent une tendance forte vers le centrisme dans la compétition électorale (kompetitiver Zentrismus), réduisant considérablement la place pour de véritables confrontations politiques25. Les structures de la démocratie consensuelle marquent également les rapports entre les collectivités locales. L'interdépendance politique entre Etat fédéral et Lander induit la nécessité de la coopération, même si celle-ci s'avère particulièrement délicate en cas d'opposition des majorités au Bundestag et au Bundesrat. Face à cette complexité des procédés de prise de décision politique, certains chercheurs en sciences politiques parlent de la RFA comme d'un Etat des « grandes coalitions »26.La coordination hiérarchique exercée par l'Etat fédéral et ses instances centrales comme la Chancellerie ou les rninistères fédéraux est restreinte par les négociations entre acteurs collectifs et entre les différents niveaux du pouvoir étatique. Il s'agit de contraintes qui ont égalemen~ été désignées par le terme de Politikverflechtung (interdépendance des acteurs participant à la formulation et la réalisation de projets politiques)27. Certains auteurs voient dans ce phénomène la

preuve de la « semi-souveraineté» de l'Etat en RFA28.La nécessité de l'élaboration de compromis constitue, dans cette vision critique, une relativisation de la logique démocratique en empêchant le gouvernement, au moins partiellement, de mener la politique voulue par la majorité des électeurs qui l'ont élu. Dès lors que sont identifiés les traits caractéristiques du système de régulation politique de l'économie en Allemagne de l'Ouest, il s'avère particulièrement intéressant d'analyser la façon dont ce système a réagi sous le choc de l'unification. Pendant l'année 1990, certains de ses mécanismes de fonctionnement ont été temporairement suspendus puis ont exercé à nouveau leur influence sur la formulation et la réalisation de la politique économique. Dans une perspective plus large qui ne fait pourtant pas l'objet principal de la

présente étude, on peut constater que les bases institutionnellesdu « capitalisme
rhénan» ont été affectées, par un effet de retour, par les conséquences économiques et sociales de l'Unification allemande. D'une manière générale, la fusion des deux économies modifie les deux systèmes et non pas seulement celui

25 Hermann ADAM, Wirtschaftspolitik und Regierungssystem der Bundesrepublik Deutschland. Eine Einführung, Bundeszentrale für politische Bildung, Bonn, 1995, p. 28, M.R. LEPSIUS, « Die Pragung der politischen Konjunktur der Bundesrepublik durch institutionelle Ordnungen », in: M.R. LEPSIUS (ed), lnteressen, ldeen und lnstitutionen, Westdeutscher Verlag, Opladen 1990, p. 63-84. 26 Manfred G. SCHMIDT, « The Grand coalition State: the federal Republic of Germany», in : Josep COLOMER (ed), Political institutions in Europe, Routledge, London, New York 2002, Manfred G. SCHMIDT, « Political Consequences of the German Unification », in : West Eurojean Politics, Vol. 15, n° 4, october 1992, p. 1-15. 2 Fritz W. SCHARPF, « Die Politikverflechtungs-Falle : Europaische Integration und deutscher Foderalismus im Vergleich », in : PVS, 26. Jahrgang, n° 4, p. 232-356. 28 Peter KATZENSTEIN, Policy and politics in West-Germany. The growth of a semi-sovereign state, Temple University press, Philadelphia 1987. 15

pour lequel la transformation était visiblement, et de loin, la plus radicale29. Cette réalité a longtemps été ignorée par les élites politiques et économiques ouest-allemands convaincues de la stabilité de leur propre système de référence. L'unification a ainsi accéléré l'érosion de certains piliers de l'économie sociale de marché depuis le début des années 90 sans en être la raison exclusive30. Dans notre développement, nous analyserons tout d'abord le rôle du gouvernement CDU-FDP du chancelier Helmut Kohl et l'impact de son orientation néolibérale sur la stratégie d'unification. Pour éviter une vision trop simpliste de sa politique, il convient d'examiner les divergences internes qui se sont manifestées au sein de la coalition et même à l'intérieur des partis qui la formaient. Ensuite, nous nous intéresserons au positionnement de l'opposition parlementaire ouest-allemande composée du SPD et des Verts. Le SPD a eu de grandes difficultés à définir une attitude cohérente face à la position forte du chancelier

qui profitait du « privilège de contact de l'exécutif» avec la RDA et les quatre
puissances victorieuses de la Seconde guerre mondiale. Les sociaux -démocrates étaient secoués par de fortes divisions internes jusqu'à la formulation au sein même du parti de stratégies diamétralement opposées. Le SPD a néanmoins pu profiter, depuis mai 1990, de sa majorité au Bundesrat pour exercer une certaine influence sur le cours des événements. Au-delà de l'analyse du positionnement des partis politiques, le rôle joué par la Bundesbank sera évoqué au même titre que les positions du Comité d'experts économiques (Sachverstiindigenrat zur Begutachtung der gesamtwirtschaftlichen Entwicklung)31 ou celles des instituts d'études économiques (Wirtschaftsforschungsinstitute). L'attitude des syndicats et des organisations patronales doit également être prise en compte. Finalement, le rapport entre les Lander et l'Etat fédéral sera analysé en particulier au sujet du financement de l'unification. Il est évident que la position dominante de la RFA au cours du processus d'unification ne doit pas nous inciter à réduire notre analyse à la problématique ouest-allemande et négliger les structures économiques spécifiques de la RDA ainsi que la logique d'action de leurs acteurs politiques. Le « transfert des institutions» n'était pas une voie à sens unique mais le résultat d'un processus de négociations entre représentants de deux Etats, même si l'un d'entre eux se trouvait dans une situation de faiblesse structurelle et devait de surcroît disparaître. Certaines modalités de la stratégie d'unification économique ont donc bel
29 Roland CZADA, «Vereinigungskrise und Standortdebatte : Der Beitrag der WiedervereiniJung zur Krise des westdeutschen Modells », in : Leviathan, n° 3, 1998, p. 24-59. 3 La concurrence accrue entre sites de production dans le contexte de la mondialisation et de l'intégration européenne sont des facteurs au moins aussi importants. Rolf REIBIG, « Nach dem Systemschock. Transformation im Osten und Wandel in der "alten Bundesrepublik" », in : Roland CZADA et Helmut WOLLMANN (eds), Von der Bonner zur Berliner Republik. JO Jahre deutsche Einheit, Leske und Budrich, Opladen 2000, p. 73-87. 31 Le Comité d'experts a été créé en RFA en 1963. Il est composé de cinq économistes nommés par le président de la République sur proposition du gouvernement pour une durée de cinq ans. Le Comité, qui est indépendant, présente chaque année un rapport sur la situation économique de l'Allemagne qui trouve un large écho dans le débat public. 16

et bien été influencées par la RDA. Pour l'Allemagne de l'Est, l'unification signifiait le remplacement radical d'un système de régulation économique par un autre, et cela dans le cadre d'une « thérapie de choc », donc pratiquement sans phase de préparation. On comprend alors que cette stratégie n'ait pas tardé à produire une crise profonde, dans la mesure où le simple transfert « d'un système institutionnel, au demeurant parfaitement cohérent, peut précipiter des ajustements économiques défavorables dès lors qu'il ne correspond pas à l' héritage technologique, industriel et social du pays en question... »32. C'est précisément la problématique de l'Allemagne de l'Est, à qui l'on a transféré un système de régulation correspondant au niveau de productivité d'une des économies les plus avancées du monde, alors que la sienne affichait un niveau technologique complètement dépassé. Le système économique est-allemand, organisé autour de la propriété d'Etat et contrôlé par un parti communiste prédominant, le SED, était basé sur la planification centralisée dans un système d'accumulation extensive. La régulation économique était caractérisée par les pénuries et des fluctuations cycliques de l'investissement33. Ce système a définitivement disparu avec l'Union monétaire,

économique et sociale du 1er juillet 1990. Il était largement discrédité auprès de
la population est-allemande, ce qui n'excluait pas que celle-ci, tout comme les opposants affirmés au régime, se réfère à certains éléments de l'idéal socialiste. Il a ainsi en partie inspiré les revendications sociales des Allemands de l'Est qui ont jalonné le processus d'unification. A partir de l'automne 1989, s'est déroulé en RDA un processus de réformes politiques et économiques interne, à plusieurs titres comparables à celui intervenu dans les autres pays du bloc de l'Est. De nouveaux acteurs collectifs, comme les Mouvements des citoyens, revendiquaient un changement radical du régime autoritaire et la fin du monopole de pouvoir du parti communiste. Celuici s'apprêtait à se réformer lui-même et essayait de sauver une forme d'organisation économique socialiste en y introduisant des éléments de l'économie de marché34. Les «partis du bloc» est-allemand, anciens alliés fidèles du parti communiste, devenaient, dans le contexte de ces débats, les courroies de transmission des conceptions ouest-allemandes. Lors du processus de réformes, une partie des acteurs est-allemands partaient, jusqu'au début 1990, de l'hypothèse que la RDA allait continuer d'exister en tant qu'Etat souverain. Dans le cadre de l'analyse des stratégies de politique économique en RDA entre l'automne 1989 et mars 1990, il convient donc de distinguer deux niveaux de débats: ceux qui se déroulent au cours du processus de transformation endogène
32 Robert BaYER,
«

Le capitalismeétatique à la françaiseà la croisée des chemins », in : Colin

CROUCH et Wolfgang STREECK (eds), Les capitalismes en Europe, La Découverte, Paris 1996, p. 124. 33 Bernard CHA VANCE, «Réforme du socialisme et conversion au marché: les voies centreeuropéennes », in : Robert BaYER et Yves SAILLARD (eds), Théorie de la régulation. L'état des savoirs, La Découverte, Paris 2002, p. 427. 34 François BAFOIL, op. cit., p. Il. 17

et ceux qui sont liés à l'intégration de l'Est dans l'espace de l'Allemagne unifiée à avec le poids écrasant de facteurs exogènes35. Ce pilotage exogène du processus est dû à la mainmise des acteurs de la RFA sur le choix du « chemin du développement » en RDA. Dans les analyses qui suivent, nous examinerons les débats autour des trois éléments cruciaux de la politique économique de l'unification: -les controverses au sujet du taux de conversion entre DM et mark-Est dans le contexte de la préparation du « premier Traité d'Etat» introduisant l'Union monétaire, économique et sociale de juillet 1990. Celle-ci représente le point de départ de la « thérapie de choc» appliquée en RDA qui a déterminé l'ensemble des conditions de la transformation économique; - les discussions autour de la politique de transformation du secteur nationalisé de la RDA, réalisée essentiellement par la société fiduciaire (Treuhandanstalt, THA). Elles concernent la genèse, la modification de la mission ainsi que la politique concrète de cette institution centrale, héritée de la RDA mais transformée selon les priorités ouest-allemandes. La problématique de la Treuhandanstalt nous intéresse particulièrement dans la mesure où son activité s'insère dans la stratégie globale de la politique de transformation économique; -les débats concernant le financement de l'unification, marqués par les graves problèmes inhérents aux conséquences de la stratégie de transformation choisie. L'analyse porte donc essentiellement sur l'année 1990, même si les conséquences à moyen terme du processus d'unification et l'inflexion des politiques économiques à partir du printemps 1991 sont évoquées de façon synthétique à la fin des chapitres respectifs. De même, dans la première partie, on évoquera rapidement les faits décisifs de la fin de l'année 1989. Des événements de politique générale ont à l'évidence influencé de façon déterminante les décisions en matière de politique économique. Dans notre étude, nous les évoquerons brièvement pour faciliter la compréhension du rapport conflictuel entre logique économique et logique politique. La dimension internationale et notamment le rôle de la Communauté européenne ne font pas partie de la présente étude, qui a pour objectif l'analyse des processus et des stratégies intérieures36. En outre, il est évident que notre démarche ne peut remplacer une analyse approfondie des évolutions de moyenne et longue durée des mutations tant institutionnelles qu'économiques en Allemagne unifiée. Elle peut éclairer le point de départ d'une telle analyse, en mettant l'accent sur les stratégies et décisions politiques historiques qui influencent jusqu'à aujourd'hui, le « chemin de développement» de l'ex-RDA. Pour l'année 1990, nous distinguerons trois phases principales, chacune étant caractérisée par une problématique centrale de transformation du système de régulation à l'Est.

35 KAASE, EISEN, GABRIEL, NIEDERMA YER et WOLLMANN (eds), op. cit., p. 41. 36 Voir à ce sujet Thilo SCHABERT, Wie Weltgeschichte gemacht wird. Frankreich und die deutsche Einheit, Editions Klett-Cotta, Stuttgart 2002.

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- La première s'étend de début 1990 jusqu'aux premières élections libres à la Chambre du peuple le 18 mars 1990. Elle est marquée par le passage des discussions internes est-allemandes sur un nouveau système de régulation économique à la controverse sur l'opportunité et les modalités du rattachement rapide de l' économie de la RDA à celle de la RFA. C'est la période de la Révolution pacifique pendant laquelle le monopole du pouvoir du SED est brisé par l'action contestataire des Mouvements des citoyens et une large frange de la population estallemande. Le changement démocratique se déroule dans un contexte de crise économique, aggravée par le flux des migrants à l'Ouest, qui grandit notamment après l'ouverture du mur de Berlin en novembre 1989. Le gouvernement de transition de Hans Modrow tente, durant cette période, d'entamer une réforme économique visant à trouver une troisième voie entre système planifié et économie de marché37. Les Mouvements des citoyens, représentés au gouvernement Modrow pendant un court intermède en février-mars 1990, soutiennent partiellement ce projet, tout en se démarquant du SED-PDS, à leurs yeux toujours imprégné de l'esprit de l'ancien régime. La proposition du gouvernement ouest-allemand à la RDA le 6 février 1990 consistant à réaliser une Union monétaire et économique change fondamentalement la donne. Désormais, le débat tourne autour de l'opportunité et des modalités d'une telle union. Du point de vue du gouvernement de Bonn, elle ne pouvait se concevoir qu'à la condition que la RDA renonce à tout projet d'une « troisième voie» et accepte d'introduire le cadre juridique et les institutions de l'économie de marché. Parallèlement, s'amorçaient des discussions sur les modalités de l'unification politique (article 23 ou 146 de la Loi fondamentale). Le processus de transformation économique de la RDA prend dorénavant définitivement la forme de la préparation de son intégration dans l'économie de marché de l'Allemagne unifiée. Les débats sur la politique économique dans les deux Etats allemands changent désormais profondément d'orientation. Le résultat surprenant des élections du 18 mars 1990 va accélérer de façon spectaculaire la mise en route de l'unification économique. l'entrée en vigueur de l'Union économique, monétaire et sociale. Sa problématique centrale concerne les débats sur les modalités du transfert des institutions du système de régulation économique ouest-allemand en RDA. La période est ainsi marquée par les négociations sur le « premier Traité d'Etat », réglant les modalités de l'introduction du DM en Allemagne de l'Est. Il s'agissait alors de définir les formes d'intégration économique et notamment le taux de conversion entre mark-Est et DM ainsi que l'accompagnement politique et social du rattachement de l'économie de la RDA à celle de la RFA. Ce processus allait être largement dominé par l'Allemagne de l'Ouest, qui imposait la plus grande partie du texte du Traité. Ceci transparaît aussi à travers l'évolution de la Treuhandanstalt dont la structure et la mission ont été profondément modifiées selon des

er - La deuxième phase s'étend du mois de mars au 1 juillet 1990, date de

37 Hans MODROW,

Aufbruch

und Ende, Hamburg

1991.

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concepts venant de RFA. Les divergences de vue entre Bonn et le gouvernement est-allemand ont été néanmoins importantes et la RDA a pu partiellement influencer les modalités de l'Union monétaire. A l'Ouest, les orientations entre opposition et gouvernement sur les modalités de l'union, le financement de l'unification, la politique économique d'accompagnement divergeaient considérablement et ont donné lieu à d'intenses controverses. A l'intérieur même de la coalition, des opinions discordantes existaient, notamment entre l'aile sociale de la CDU et le FDP. Par ailleurs, la question du financement a provoqué la première confrontation entre l'Etat fédéral et les Lander, peu enclins au sacrifice. - La troisième phase s'étale entre juillet et décembre 1990. C'est celle des controverses sur l'échec partiel de la stratégie de transformation et sur la nécessité de son adaptation aux réalités. Les débats économiques évoluent sous l'impact de l'effondrement économique de la RDA suite à l'Union monétaire. Dans le cadre des négociations sur le Traité d'unification, le gouvernement Kohl est obligé de corriger au moins partiellement les prévisions optimistes avancées auparavant. La stratégie de la Treuhandanstalt, caractérisée par la priorité donnée aux privatisations, montre rapidement ses limites. Le gouvernement est également contraint de redéfinir les formes de financement de l'unification. Mais les corrections de la politique économique sont assez limitées par l'influence considérable exercée sur la définition des stratégies politiques par la perspective des premières élections de l'Allemagne unifiée de décembre 1990. Pour chaque phase, nous développerons les positionnements des acteurs politiques et économiques centraux sur les stratégies politiques de la transformation et de l'intégration économique de la RDA. A côté des monographies scientifiques et articles concernant nos sujets, nous nous appuierons sur les documents d'archives publiés ainsi que sur l'ample documentation de presse «Deutschland 90 »38.Cette documentation, élaborée par les services d'information du gouvernement fédéral, contient majoritairement des articles des principaux journaux de RFA. On y trouve également des déclarations de presse officielles des partis politiques ouestallemands. L'utilisation de ces documents sans la distance méthodologique nécessaire comporterait le danger d'une vision partielle des discussions publiques dans les deux Etats allemands. Il est donc indispensable de les interpréter à la lumière d'autres sources. En ce qui concerne la présente étude, j'ai pu m'appuyer sur les comptes rendus des débats parlementaires au Bundestag et à la Volkskammer (Chambre du peuple) et sur de nombreux recueils de documents historiques39.Les
38 PRESSE-UND INFORMATIONSAMT DER BUNDESREGIERUNG (ed), Deutschland 1990, Dokumentation zu der Berichterstattung über die Ereignisse in der DDR und die deutschlandpolitische Entwicklung, 99 Bande, Bonn 1993. 39 DEUTSCHER BUNDESTAG (ed), Zur Sache. Themen parlamentarischer Beratung. Auf dem Weg zur deutschen Einheit: deutschlandpolitische Debatten im deutschen Bundestag, 5 tomes, Bonn 1990 (ci-après «DEUTSCHER BUNDESTAG (ed), Auf dem Weg zur deutschen Einheir»), Hanns Jürgen KÜSTERS et Daniel HOFMANN (eds), Dokumente zur Deutschlandpolitik. Deutsche Einheit. Sonderedition aus den Akten des Bundeskanzleramtes 1989-90, R. Oldenbourg Verlag, München 1998, Helmut HERLES et Ewald ROSE (eds), Vom Runden Tisch 20

textes biographiques des responsables politiques et économiques de l'époque ont également été pris en compte, même s'ils sont souvent caractérisés par une tendance à l' autojustification40.

zum Parlament, Bouvier, Bonn 1990, Volker GRANSOW et Konrad H. JARAUSCH (eds), Die deutsche Vereinigung. Dokumente zu Bürgerbewegung, Anniiherung und Beitritt, Koln 1991, Ingo VON MÜNCH (ed), Dokumente der Wiedervereinigung Deutschlands. Quellentexte zum Prozefi der Wiedervereinigung von der Ausreisewelle aus der DDR über Ungarn, die CSSR und Polen im Spiitsommer 1989 bis zum Beitritt der DDR zum Geltungsbereich des Grundgesetzes der Bundesrepublik Deutschland im Oktober 1990, Alfred Kroner Verlag Stuttgart, Stuttgart 1991, Bernd LINDNER, Die demokratische Revolution in der DDR 1989/1990, Bundeszentrale für politische Bildung, Bonn 1998, Karin und Karlheinz LAU (ed), Deutschland auf dem Weg zur Einheit. Dokumente einer Revolution, Westermann, Braunschweig 1990. 40 Helmut KOHL, lch wollte Deutschlands Einheit, dargestellt von Kai Dieckmann/Ralf Georg Reuth, Siedler, Berlin 1996, Lothar de Maizière, Die deutsche Einheit-eine kritische Betrachtung, Fürstenfeldbruck 1994, Wolfgang SCHÀUBLE, Der Vertrag. Wie ich über die deutsche Einheit verhandelte, DVA, Stuttgart 1991, Horst TELTSCHIK, 329 Tage, lnnenansichten einer Einigung, Siedler Verlag, Berlin 1991, Hans MODROW, Aufbruch und Ende, Hamburg 1991.

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PREMIÈRE PARTIE
Entre transformation et intégration: des débats internes en RDA à la perspective de l'unification monétaire (novembre 1989 à mars 1990)