Amérique Latine

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L'Amérique latine se trouve apparemment à l'heure des transitions démocratiques ; en effet, les dictatures militaires d'il y a 10-15 ans font place à des États de droit dotés de régimes parlementaires. Mais ces transitions se produisent et ce n'est pas un hasard, au moment où la globalisation économique fait sentir ses effets sur les sociétés latino-américaines ; cela, en provoquant de démantèlement de systèmes déjà assez précaires de protection sociale et en bouleversant les structures productives. Quels contenus socio-économiques revêtent dés lors, ces nouvelles démocraties ? Quel type de citoyenneté démocratique peut émerger dans des sociétés fortement polarisées sur le plan socio-économique ?. Cet ouvrage collectif auquel ont collaboré d'éminents spécialistes latino-américains tente de répondre à ces questions tout en examinant les nouvelles formes de conscience sociale et d'action collective ; En cette période difficile et contradictoire pour la gauche du continent quels changements est-elle en mesure de proposer ? Luiz Ignacio Lula da Silva et Cuauthtémoc Càrdénas, candidats à la présidence du Brésil et du Mexique donnent leurs points de vue.
Publié le : mercredi 1 juin 1994
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EAN13 : 9782296292703
Nombre de pages : 296
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Futur Antérieur

AMÉRIQUE LA TINE DÉMOCRATIE ET EXCLUSION

A. ALVAREZ BÉJAR, P. CAMMACK, C. CÀRDENAS, M. CAVAROZZI, M. CHAUI, J. COHEN, O. FALS BORDA, J. F. FALQUET, L. GOMEZ, H. HIRATA, M. HUSSON, O.LANDI,H. LE DOARÉ,M.LOWY,A. QUIJANO, M. ROLDAN, P. SALAM, L.I. LULADA SILVA, S. ZERMENO

Éditions L 'Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Futur antérieur

Directeur de publication:

Jean-Marie

VINCENT

Comité de rédaction:
Saverio ANSALDI Denis BERGER Alisa DEL RE Michael HARDT Helena HIRATA Bruno KARSENTI Maurizio LAZZARA TO Henri MALER Andrea MORELL! Toni NEGRI Pascal NICOLAS- LE-S TRAT Gian Carlo PIZZI Michèle Riot-SARCEY Nicole-Édith THEVENIN Jean-Marie VINCENT

Rédaction, 137 Fbg du Temple, 75010 Paris.

(Ç)L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-2701-4

Les auteurs
Alejandro AL VAREZ BÉJ AR est professeur à la Faculté d'économie de l'Université Nationale Autonome du Mexique. Paul CAMMACK est professeur à l'Université de Manchester (Angleterre). Cuauhtémoc CARDENAS est président du Parti Révolutionnaire Démocratique et candidat à la présidence du Mexique aux élections d'août 1994.
Marcelo Mexico. CA VAROZZI est professeur et chercheur à FLACSO-

Marilena CHAD! est professeur à l'université de Sao Paulo et fut Secrétaire à la culture de la ville de Sao Paulo, 1989-1992. James COHEN enseigne à l'Institut de Sciences Politiques de l'Université de Lausanne (Suisse). Orlando FALS BORDA est professeur émérite de l'Université Nationale de la Colombie, ancien doyen de sociologie et ancien vice-ministre d'agriculture. Jules-France F ALQUET est doctorante au Centre de Recherche et de Documentation sur l'Amérique latine (CREDAL), laboratoire associé au CNRS (Paris). Luis GOMEZ, professeur de sociologie à l'Université Nationale Autonome du Mexique, est actuellement professeur invité à l'Université de Paris-V.
Helena HIRATA est chargée de recherche au CNRS (Paris). Michel HUSSON est chercheur à l'IRES (Paris). Oscar LANDI est professeur à l'Université de Buenos Aires.

Hélène LE DOARÉ est ingénieur d'études au CREDAL/CNRS (Paris).

Michaël LÔWY est directeur de recherche au CNRS. Am'bal QVIJANO est professeur de sociologie à l'Université San Marcos (Pérou). Martha ROLDAN est sociologue et chercheuse Argentine. de

à la FLACSO-

Pierre SALAMA est professeur à l'université de Paris XIII et chercheur au GREITD (Paris). Luiz Inacio LULA DA SILVA est président du Parti des Travailleurs et candidat à la présidence du Brésil aux élections d'octobre 1994. Sergio ZERMENO est sociologue à l'Instituto de Investigaciones Sociales de l'Université Nationale Autonome du Mexique.

SOMMAIRE

Présentation: L'Amérique latine, la démocratie sous le signe de l'exclusion? (J.C.)

VII

I. L'Actualité politique Luiz Inacio « Lula » DA SILVA: Une révolution
démocratique au Brésil. Le Programmme du Parti des Travailleurs 7 Cuauhtémoc CARDENAS: Où va le Mexique? 17 Luis E. GOMEZ: Le Mexique, entre Zapata et la tentation autoritaire 29 Michaël LÔWY : Le Forum de Sao Paulo. La gauche latino-américaine se renouvelle 41

II. QueUes transitions à la démocratie? Marcelo CAVAROZZI : Au-delà des transitions à la démocratie en AIpérique latine 51 Sergio ZERMENO: Le Mexique néo-libéral: globalisation autoritaire avec transition à la démocratie? 75 Anibal QUUANO : Colonialité du pouvoir et démocratie en Amérique latine 93 Paul CAMMACK: Démocratie et citoyenneté en Amérique latine 101 James COHEN: Démocratie, libéralisme et socialisme « rénové» au Chili 121

III. Globalisation et transformations

sodo-économiques

Pierre SALAMA: La pauvreté en Amérique latine: y a-t-il une voie d'issue équitable? 141 Helena HIRATA, Martha ROLDAN, Michel HUSSON: Restructurations productives et changements dans la division sexuelle du travail et de l'emploi. Argentine, Brésil, Mexique 165 Alejandro ALVAREZ BÉJAR : L'impact de l'ALENA sur les travailleurs: quelques thèses 189

IV. Mouvements sociaux et nouvelles formes de subjectivité Orlando F ALS BORDA: Mouvements sociaux et pouvoir politique: développements en Amérique latine Oscar LANDI: Thèses sur la vidéo-politique en Amérique latine. Jules-France F ALQUET, Hélène LE DOARÉ : Le mouvement des femmes en Amérique latine: un questionnement exogène Manlena CHAU! : Politique culturelle, culture politique (une expérience de gouvernement dans la ville de Silo Paulo) 199 219 233 251

V. Lectures critiques
P. Schmitter, G. O'Donnell, L. Whitehead (éds.): Transitions from Authoritarian Rule, Johns Hopkins, 1986, et G. SANCHEZ LÔPEZ (éd.): Les chemins incertains de la démocratie en Amérique latine, L'Harmattan, 1993 (J. Cohen) 265 J. Castaneda: Utopia Unanned: The Latin American Left after the Cold War, Knopf, 1993 (J. Cohen) 275

Présentation

L'Amérique latine: la démocratie sous le signe de l'exclusion
Les transformations profondes dont l'Amérique latine est à l'heure actuelle le laboratoire sont aux antipodes de celles imaginées par la gauche il y a 20 ans. La tendance dominante est celle du néo-libéralisme, avec sa logique sociale perverse: d'une part, l'intégration des classes dominantes dans l'élite du système mondial et d'autre part l'exclusion sociale et économique de secteurs importants de la population, souvent majoritaires. Pour les classes dominantes, les maîtres mots de ces dix dernières années sont: « ajustement structurel », formulation de politiques libérales pragmatiques, recherche de formules de gouvernabilité qui ne passent plus par la coercition militaire mais par un «consensus» parlementaire, en l'absence si possible de toute mobilisation sociale risquant de déborder le cadre institutionnel. Si l'exclusion socio-économique demeure et se développe, il faut donc, pour conjurer les éventuelles «crises de gouvernabilité », introduire des changements institutionnels qui donnent au moins l'illusion d'une intégration politique.
Démocratie sur fond d'exclusion sociale?

Ce sera donc l'ère triomphante des «transitions démocratiques », dont les spécialistes font leurs choux gras, car on ne compte plus les études consacrées à ce thème depuis 10 ans. Cependant, au nom de la célébration du pluralisme et de la liberté d'expression - qui représentent certes un progrès immense par rapport aux dictatures des gorilles aux années 70 VII

- trop de chercheurs préfèrent minimiser les faiblesses de cette nouvelle démocratie. Pour notre part, nous avons choisi de centrer la problématique de cet ouvrage autour des questions suivantes: A quelle sorte de démocratie avons-nous affaire? Peut-on parler d'une véritable citoyenneté? De quels mécanismes de représentation politique s'accompagnent les nouveaux régimes? Dans quelles circonstances socio-économiques concrètes naissent-ils? Une nouvelle orthodoxie politique et universitaire se réclame de la « démocratie sans adjectifs» car, dit-on, la « démocratie sociale », la « démocratie économique », etc., sont des notions soi-disant trop entachées de marxisme. Et celui-ci ne s'est-il pas définitivement discrédité par sa négligence, précisément, des droits dits « formels» ? A ces questions nous en opposons une autre: mais pourquoi y aurait-il nécessairement contradiction entre «démocratie formelle» et « démocratie sociale» ? En tout cas il saute aux yeux que les nouveaux régimes démocratiques latino-américains se construisent sur des poudrières sociales, et souvent comme des remparts face à celles-ci. La différence entre l'exclusion socio-économique que l'on éprouve sous la dictature et celle qui est parée des vertus démocratiques n'est pas toujours très claire pour les victimes de cette exclusion. Face à un important courant de chercheurs qui mettent au centre de leurs études sur les transitions démocratiques, l'analyse des logiques stratégiques des acteurs d'élite, Marcelo Cavarozzi montre que ces transitions ne sont pas compréhensibles en dehors de leur contexte historique et politique, qui est celle de la transformation du système capitaliste mondial et de l'effondrement de ce qu'il appelle la « matrice étato-centrique », en vigueur en Amérique latine depuis les années 30. A partir du cas mexicain, Sergio Zermeno soutient que les transitions actuelles s'opèrent dans un contexte de « globalisation autoritaire », et exprime de fortes réserves par rapport à une pénible transition mexicaine qui se déroule sous le signe de la marginalisation sociale de vastes couches de la population. Paul Cammack décortique l'appareil conceptuel de la science politique dominante en montrant que celle-ci fait largement l'impasse sur le problème de la citoyenneté démocratique. S'appuyant sur les cas chilien, James Cohen
VIII

montre quelques-unes des principales limites concrètes des transitions démocratiques tant vantées: limites liées à la tutelle militaire qui perdure, aux effets sociaux du modèle néo-libéral, au non-traitement des cas de violation des droits de l'homme sous la dictature, enfin à l'adaptation des forces politiques de gauche à un processus de libéralisation perçu comme inévitable. Anibal Quijano, qui s'est distingué dans le passé pour ses études sur les mécanismes de la marginalité sociale dans les sociétés capitalistes périphériques d'Amérique latine, nous donne aujourd'hui un autre éclairage sur les transitions démocratiques en insistant sur des pesanteurs qu'on oublie trop souvent - mais que l'actualité mexicaine s'est chargée de nous rappeler - à savoir les mécanismes d'exclusion liés au racisme et à l' « ethnicisme ». Globalisation et restructuration productive

La deuxième partie de l'ouvrage traite des changements économiques en cours et plus particulièrement de la globalisation financière et de ses conséquences précises dans le domaine de la production et de l'emploi et du travail. Helena Hirata, Martha Roldan et Michel Husson montrent les répercussions de la globalisation libérale sur le procès du travail et sur la division sexuelle du travail dans les trois pays les plus industrialisés de la région: le Brésil, le Mexique et l'Argentine. Pierre Salama part du constat que la crise des années 80, combinée à la dynamique globalisante, a accentué la pauvreté partout en Amérique latine, mais il introduit une distinction entre niveau de pauvreté et dynamique d'appauvrissement, afin de montrer qu'il convient de formuler des jugements nuancées sur les conséquences des politiques libérales menées à l'heure actuelle. Alejandro Alvarez Bejar illustre en 54 thèses les effets sociaux négatifs du libre-échange nord-americain sur les travailleurs au Mexique. Nouvelles formes de mobilisation Le nouveau contexte économique et politique est plus propice qu'on aurait pu le croire à l'invention de nouvelles formes de mobilisation sociale et politique. Orlando FaIs Borda IX

dresse un bilan général des mouvements sociaux de ces 20 dernières années à l'échelle du continent, en insistant sur leur ferme volonté d'autonomie et sur leur vocation de contrepouvoir. Hélène Le Doaré et Jules-France Falquet évoquent des expériences de mobilisation des femmes dans plusieurs pays latino-américains, en montrant l'importance de leur rapport au politique et à l'État dans la constitution d'alternatives propres. Dans un autre registre, Oscar Landi montre comment les mass média, en particulier la télévision, conditionnent les formes de subjectivité des citoyens des régimes post-dictatoriaux et partant, jouent un rôle clé dans la formation de nouvelles façons de faire de la politique. Marilena Chaui analyse les pesanteurs sociales qui empêchent les citoyens des couches populaires de s'ériger en sujets de la culture et montre, à partir d'une expérience concrète de gestion politique au Brésil, en quoi peut consister une politique culturelle différente. Et la gauche? Il reste apparemment peu de chose des mouvements à vocation de transformation sociale qui ont bouleversé la région dans les années 60 et 70, mais quand on y regarde de plus près, on découvre que les différentes formes de refus de l'ordre existant se sont souvent canalisées dans de nouveaux projets de changement, moins messianiques, mais pas nécessairement moins radicaux. Comment interpréter par exemple, le récent soulèvement des indigènes au Chiapas ? Il ne s'agit en aucun cas d'un mouvement révolutionnaire classique. Au début de ce volume, Luis Gomez situe la révolte de l'Armée de libération nationale zapatiste (EZLN) dans son contexte politique en montrant qu'en dépit des moyens radicaux employés, les revendications du mouvement sont apparemment typiquement « réformistes» : reconnaissance des droits fondamentaux des populations indigènes, élections sans fraude, et la répartition juste des terres selon les principes, oubliés depuis longtemps, de la révolution mexicaine du début du siècle. Mais si ces reformes se réalisaient, elles seraient, dans le contexte mexicain, des bouleversements radicaux. Qu'en est-il des partis politiques de gauche? Les politologues peuvent montrer sans problème que les partis politiques en général se distinguent en Amérique latine par leur x

faiblesse et leur incapacité à jouer un véritable rôle de représentation de catégories sociales détenninées. Quant aux partis de gauche, leur tâche est compliquée par la nécessité de réinventer un projet social, une stratégie politique et une fonne de coexistence entre des tendances diverses et longtemps hostiles. Michaël Lowy montre que plusieurs partis de la gauche réfonniste et révolutionnaire sont néanmoins, dès aujourd'hui, en mesure de se réunir et d'élaborer des propositions dans le respect de leur diversité, et ce dans un cadre institutionnalisé, depuis 1991, sous le nom du Forum de Sao Paulo. La perspective d'une arrivée au pouvoir de la gauche par la voie des urnes n'est pas à exclure en cette année électorale 1994. C'est pourquoi nous livrons ici des articles programmatiques de Cuauhtémoc Cardenas, candidat du Parti Révolutionnaire Démocratique mexicain et de Lula Da Silva, candidat du Parti des Travailleurs brésilien. Mais, que pourrait faire réellement la gauche si elle était élue au pouvoir au Brésil, au Mexique? Nous espérons que le lecteur trouvera ici des éléments d'analyse permettant de mieux comprendre la conjoncture difficile et complexe dans laquelle la gauche latinoaméricaine se trouve aujourd'hui. J'ai compté avec la collaboration de Helena Hirata, Luis Gomez et Saverio Ansaldi dans la préparation de cet ouvrage, qui doit beaucoup aussi au soutien du comité de rédaction de Futur antérieur.
James Cohen

XI

Une révolution démocratique au Brésil
Le programme du Parti des Travailleurs

Luiz Inacio «L ma» DA Sa VA

Pendant le régime militaire, le général Médici, un des dictateurs de service, a eu un accès de sincérité en déclarant: «l'économie va bien mais le peuple va mal». Il parcourait alors le Nord-Est brésilien où se concentrent des signes impressionnants de misère et avait été surpris par le spectacle de pauvreté qu'il avait devant les yeux. Cette épisode date des années 70, années de croissance accélérée de l'économie brésilienne (autour de 10 % par an du PIE), et pour beaucoup, du « miracle brésilien ». Des années de concentration extrême des revenus, ce qui a encore plus aggravé les indicateurs sociaux du pays. A cette époque, un ministre des Finances, Delfin Neto, n' a-t-il pas dit qu'il fallait que « le gâteau grandisse pour qu'il soit ensuite partagé» ? Le gâteau a grandi à un tel point que des spécialistes ont constaté que l'économie brésilienne a connu le plus haut taux de croissance entre 1880 et 1980, pendant les années 70, surtout. Situés parmi les 10 plus grandes économies du monde, nous sommes parmi les derniers pour ce qui concerne la qualité de vie de la majorité écrasante de la population. Le gâteau n'a pas été partagé. Cette situation s'est aggravée pendant la décennie 80 et en ce début des années 90. Globalement, il s'est agi de 14 ans de décélération de l'économie, avec de longues périodes de récession et une croissance de l'inflation qui s'est approchée souvent de l'hyper-inflation. Au moment où j'écris ce texteavril 1994 - l'inflation dépasse 45 % par mois. Aujourd'hui, presque la moitié des 150 millions de brésiliens est composée de pauvres et d'indigents. Ainsi, la situation a changé. En pire. 7

Non seulement le peuple «va mal », comme l'a affirmé autrefois le dictateur, mais l'économie aussi, ce qui signifie pratiquement que le peuple va encore plus mal. Cependant, en dépit de toutes les difficultés, ces dernières 15 années ont été très riches du point de vue des luttes sociales et politiques et de l'avancement de la démocratie politique dans le pays. Le mouvement syndical a pu reconquérir sa liberté, et des centrales syndicales se sont structurées, la CUT entre autres. Grâce à sa taille et sa combativité, elle a eu un rôle essentiel dans la résistance contre le chômage et contre la politique de compression salariale de ces dernières années. Les « citoyens» ont organisé de grands mouvements pour la conquête des libertés et de la démocratie politique comme l'indiquent les mobilisations pour les élections directes en 1984 qui ont rassemblé des millions de Brésiliens dans les plus grandes manifestations de l'histoire républicaine que le Brésil ait connues. Pendant les années 87/88 la société s'est largement mobilisée pour qu'une Constitution progressiste soit élaborée par l'Assemblée Nationale Constituante. Quelques conquêtes ont été obtenues. En 1989, nous avons eu la première élection présidentielle directe, au cours de laquelle j'ai obtenu 48 % des suffrages (autour de 32 millions de voix) comme candidat de mon parti, le Parti des Travailleurs (PT) et d'une coalition de partis démocratiques et de gauche. Le président élu, Collar de Mello, un aventurier populiste, apparu sous le régime militaire, allait être destitué par le Congrès National, moins de trois an après son élection, sous l'accusation de corruption. Ceci n'a pu se produire que grâce à la pression de millions de Brésiliens descendus dans les rues. Le Brésil est un pays conservateur, contrôlé par une élite qui a toujours tourné le dos au peuple; menacée dans ses privilèges, elle a été capable de dépasser ses désaccords internes pour éviter que le peuple puisse influencer les voies de notre histoire. Notre Projet de Programme de Gouvernement pour les élections de 1994 s'ouvre sur cette affirmation: «A la différence de nombreux pays - dont certains de l'Amérique Latine -l'unité de la Nation et la construction de l'État National n'ont pas été accompagnées d'un processus d'universalisation de la citoyenneté.

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«L'histoire du Brésil ne présente pas de révolutions nationales; c'est un pays qui a réalisé toutes ses grandes transformations politiques et sociales à travers des processus conservateurs de conciliation des élites, et des alliances d'intérêts pour empêcher la présence de ceux «d'en bas» dans la réalisation des transformations nécessaires. «L'Indépendance, en 1822, n'a pas entraîné de rupture avec la métropole et le pays a évolué vers une monarchie conservatrice et a créé de nouveaux liens de dépendance. «L'Abolition (de l'esclavage) a frustré les désirs de réforme sociale qui animaient les dirigeants du mouvement et les aspirations de la grande majorité qui y participait. « La République, en modifiant formellement les institutions, n'a pas été capable d'un changement significatif des groupes au pouvoir, et s'est soldée par une succession de frustrations populaires. « Par deux fois, le besoin de réformes sociales profondes, afin de sortir des graves impasses politiques et économiques, s'est fait sentir dans l'histoire de la République. Mais tant en 1930 qu'en 1964 les classes dominantes ont adopté des solutions autoritaires pour résoudre la crise de domination. « Il est symptomatique qu'elles aient appelé leurs mouve-

ments « Révolution », peut-être pour essayer de légitimer dans
l'imaginaire populaire les ruptures conservatrices qu'elles ont effectuées avec le précaire État de Droit existant. » J'ai fait cette longue citation de notre Projet de Programme afin de bien indiquer l'enjeu des élections de 1994 et comment nous essayons de répondre aux problèmes posés aujourd'hui dans le pays. Le grand défi consiste à mettre fin à une situation de pauvreté et de misère d'une grande partie de la population brésilienne - un véritable apartheid social qui exclut des millions de Brésiliens de la production, de la consommation et, ce qui est plus grave, de la citoyenneté réelle. Les conservateurs brésiliens ont adopté le credo libéral, qui commence également à emporter dans un même naufrage le monde développé. Ils essaient d'obliger le Brésil à mettre à l'ordre du jour « les grands problèmes à résoudre» : la taille de l'État, la nécessité d'ouverture internationale de l'économie, la déréglementation du travail, etc. Il s'agit d'un discours pour le moins bizarre venant de ceux qui ont vécu et se sont épanouis

9

grâce à l'État, qui ont tiré bénéfice du protectionnisme et qui ont enfreint systématiquement la législation du travail. Nos élites veulent l'assainissement de l'État, mais pratiquent systématiquement la fraude fiscale. Elles veulent une Banque Centrale «indépendante », mais ont toujours essayé de la contrôler en leur faveur. Elles se plaignent des intérêts élevés, mais obtiennent une grande partie de leurs profits de la spéculation fmancière. Cette « modernité» dont elles font tant état semble suspecte. Notre modernité est autre. Qu'est ce que c'est que d'être «moderne? C'est manger trois fois par jour, Avoir droit au travail. Pouvoir envoyer ses enfants dans une école publique de qualité. Avoir un système de santé et de sécurité sociale décent, un logement et une infrastructure d'assainissement. Avoir accès à la justice et jouir de droits humains respectés. Or ce n'est pas ce qui se passe au Brésil, ce pays où les enfants vivent à l'abandon dans les rues, voués au crime, à la prostitution, au risque d'assassinat; les pauvres, surtout les noirs, les femmes et les homosexuels sont victimes de la violence; les indiens, les habitants de bidonville et les travailleurs agricoles sont massacrés. Devant ce tableau tragique nos libéraux ne savent apporter en réponse que« l'ouverture », «l'économie de marché» où les privatisations apporteront la solution à tout. Ceux qui ont plus de « sensibilité sociale» seront capables de proposer quelques politiques compensatoires, comme si l'ampleur des problèmes que ce pays a accumulés pouvait être résolue par de tels expédients. Face à ces graves problèmes sociaux, nous avons affirmé clairement qu'il faut penser à un nouveau modèle de développement. Nous ne pouvons plus attendre que le gâteau grandisse pour ensuite le partager, mais faire en sorte que la croissance et la distribution aillent de pair. Et que la distribution soit un facteur de croissance. Pour rendre viable ce but - combattre la pauvreté et la misère, éliminer cet haïssable apartheid social, nous défendons dans notre programme la création d'un grand marché de biens de consommation de masse, capable de nourrir ces centaines de millions de Brésiliens pauvres ou marginalisés, de les faire accéder à un système de santé et de sécurité sociale effectifs, de faire qu'aucun enfant ne reste dans les rues mais puisse être 10

scolarisé dans une école publique reconstruite, et que tous aient progressivement le droit au logement, au tout à l'égout et au transport. Ce programme aura un impact très fort sur l'ensemble de l'économie brésilienne qui, malgré la crise prolongée, présente aujourd'hui une complexité considérable dans son système productif. Le programme prévoit des réformes. D'abord, une réforme agraire Uamais faite dans le pays) qui élimine les latifundia improductives, qui démocratise la propriété de la terre et qui soit accompagnée d'une politique agraire (de crédits, de prix, de transport, de stockage) servant de levier à une révolution productive dans le pays. Le nouveau modèle économique exige des réformes sociales assurant un programme de création d'emplois consistant et spécifique, un des plus grands problèmes nationaux. On sait que l'emploi ne croît pas exclusivement en fonction de la croissance de l'économie, et qu'il nécessite des mesures particulières. Parmi les réformes sociales une place particulière est accordée à une nouvelle politique de revenus, spécialement, mais non exclusivement, à une augmentation des salaires réels. Il n'est pas possible qu'on continue avec notre salaire minimum de 83 dollars américains, un des plus bas du monde. Un Programme National de Revenu Minimum sera institué, l'État devant l'accorder à toute famille à bas revenus, dès qu'elle inscrit ses enfants à l'école. L'expansion accélérée du marché intérieur aura un impact non seulement sur le secteur de biens de consommation de masse, mais sur l'ensemble de l'économie; elle exige des mesures de politique industrielle et agricole permettant d'obtenir des gains significatifs de productivité. Nous espérons ainsi éliminer le faux antagonisme entre le choix du marché interne ou externe. La constitution d'une économie d'échelle devra assurer la compétitivité à l'économie brésilienne. Elle est nécessaire dans une époque de globalisation et particulièrement pour un pays qui doit développer son commerce extérieur afin d'accélérer les importations exigées par le cycle d'expansion et l'augmentation de la consommation interne. La mise en œuvre de ce modèle suppose une conception d'un développement écologiquement équilibré, à la recherche d'une harmonie spatiale dans un pays marqué par de grandes différences régionales. Pour cette raison, des programmes 11

spécifiques pour des régions comme le Nord-est ou l'Amazonie seront élaborés. Ce projet national de développement se heurtera à quelques obstacles, pour lesquels nous devrons apporter des solutions. Le premier, et le plus important, c'est le financement. La faillite de l'État brésilien est un fait; la plus grande partie de l'épargne interne est dirigée vers la spéculation financière et les capitaux étrangers vont fondamentalement vers le secteur spéculatif, dans la mesure où l'inflation prolongée et d'autres difficultés comme le manque de crédibilité des gouvernants, font obstacle aux investissements extérieurs. Cet état de choses ex~e d'assainir l'État, de le réformer et de le démocratiser. L'Etat brésilien a été historiquement privatisé par les intérêts particuliers de grands groupes économiques associés à une partie de la bureaucratie. Il a crée des protections légales (tarifs préférentiels d'énergie, des subsides pour les intrants industriels, des taux d'intérêts spéciaux, etc) et a permis surtout

une expansion illimitée de la corruption

(<< pots

de vin »,

faveurs, absence de concurrence pour l'obtention des marchés publics - ou fraude -, surfacturation, fraude fiscale, etc.) cou verte par l'inexistence de mécanismes de contrôle institutionnel et social. Cet assainissement de l'État lui permettra de récupérer sa capacité d'investissement, surtout dans les secteurs vitaux comme l'éducation et la santé, tout en gardant sa capacité d'intervention dans les secteurs économiques que nous considérons stratégiques, tels que le pétrole, l'énergie et les télécommunications. La crédibilité et la transparence de l'action gouvernementale sont les atouts que nous avons pour négocier avec le capital étranger, tout en valorisant notre potentiel économique, un grand attrait pour les investissements, ou pour négocier avec le capital national, en le réorientant vers le secteur productif. Le gouvernement devra tenir compte des négociations, inspirées en grande mesure par la création, il y a deux ans, des Chambres Sectorielles de l'industrie automobile, auxquelles participent des syndicats liés à la CUT et élaborées avec l'aide d'économistes du PT L'exemple de ces Chambres est intéressant. Devant l'imminence d'une décadence irréversible de l'industrie automobile, une négociation a été entamée entre patronat, travailleurs et État. Un accord sur une réduction de 22 % du prix des voitures est intervenu, ce qui a dynamisé 12

rapidement le marché intérieur. Les syndicats ont obtenu une augmentation réelle de salaires de 25 %, échelonnée sur deux ans avec une stabilité de l'emploi et même sa croissance. L'État a diminué une partie des impôts, mesure accompagnée par un processus d'expansion de la masse fiscale collectée, la production ayant augmenté substantiellement avec la dynamisation du marché. Les entreprises, grâce à une croissance réelle et dans la perspective d'arriver à produire deux millions de voitures par an jusqu'à la fin du siècle, ont commencé à faire de nouveaux investissements importants, à travers le renouvellement du parc industriel. et l'apport de changements technologiques significatifs, ce qui a eu un impact favorable sur la compétitivité des véhicules brésiliens sur le marché extérieur. Cette négociation a eu aussitôt des conséquences en termes d'augmentations salariales, d'expansion de l'emploi, de production et de productivité et donc de politique industrielle, et des implications sur le commerce extérieur, la collecte des impôts et, finalement, sur la lutte contre l'inflation. L'indispensable combat contre l'inflation n'a pas encore reçu de formulation précise. D'abord, parce que l'on ne peut pas connaître d'avance le scénario que nous aurons en 1995, cela dépend beaucoup des résultats du plan économique actuellement mis en œuvre. De toute manière, une politique anti-inflationniste, complémentaire des mesures de politique monétaire demandées par l'évolution du contexte interne, exigera une réforme fiscale qui pénalise davantage ceux qui gagnent plus, à côté d'une réforme des organismes du Ministère des Finances chargés de la collecte des impôts. Ensuite, nous aurons recours à des mesures de protection/ouverture, à des politiques visant le contrôle des monopoles et des oligopoles et un changement du profil de la dette interne. En ce qui concerne la dette extérieure, il faudra examiner la teneur exacte de l'accord en cours ces jours-ci avec les créanciers, pour engager une négociation souveraine, en alliance avec d'autres pays débiteurs. Ce modèle de développement et les politiques sociales qui lui sont liées cherchent à créer des bases matérielles pour l'expansion réelle de la citoyenneté. Un des risques graves encourus par les pays de l'Amérique Latine est que le manque de démocratie économique et sociale mette fin à la démocratie 13

politique. Preuve en est le coup d'État de Fujimori au Pérou ou la déstabilisation politique récente au Venezuela. Le soulèvement dans le Chiapas, au Mexique et les agitations dans les provinces pauvres de l'Argentine montrent l'instabilité des institutions qui résulte de la crise sociale. Mais il ne suffit pas d'avancer dans la démocratisation de la vie économique et sociale. Il faut approfondir la démocratie politique. Universaliser la citoyenneté signifie, non seulement respecter les droits humains, créer et élargir de nouveaux droits, mais surtout instituer un véritable espace public dans un pays marqué par le conservatisme et par la tentation autoritaire tel que le Brésil. La réforme de l'État exige sa démocratisation, par la multiplication des mécanismes de contrôle de la machine étatique par la société, combinant représentation et participation populaire, ce qui redonne force à la proposition démocratique. L'universalisation de la citoyenneté ne sera effective que si l'on accorde la priorité à l'éducation. Cela permettra de créer une force de travail qualifiée capable de répondre aux défis lancés par ce nouveau cycle de la révolution industrielle, mais surtout de rendre possible la constitution de citoyens dotés de discernement et, donc, aptes à rompre avec le clientélisme, un des principaux fléaux du système politique brésilien. Le Programme de Gouvernement que nous défendons a vocation d'universalité pour le Brésil. Nous aurons une nouvelle politique extérieure, parce que nous aurons un projet national. Nous chercherons à renforcer nos liens avec le reste de l'Amérique Latine, en impulsant l'intégration régionale (le projet Mercosul, entre autres), car, pour nous, l'intégration va de pair avec le projet national; ne donne-t-elle pas plus d'atouts aux pays du Sud dans l'affrontement avec les grands blocs? Le Brésil cherchera à construire des rapports plus souverains et plus ouverts, non seulement avec les États-Unis et l'Union Européenne, mais surtout avec des pays comme la Chine, la Russie, l'Inde et l'Afrique du Sud. La présence du Brésil dans le monde sera marquée par la lutte en faveur d'un ordre économique plus juste, d'une démocratisation des relations internationales et d'une réforme de l'ONU et d'autres organismes internationaux. Il existe au Brésil aujourd'hui un grand mécontentement en ce qui concerne l'état actuel des choses. Une partie de cette opinion publique, déçue par les politiciens traditionnels, 14

s'incline vers la candidature du PT aux prochaines élections. Je suis sûr, cependant, que l'important est de transformer ce sentiment de non-conformité en adhésion au Programme de Gouvernement qui sera la base de la campagne du PT aux prochaines élections. Notre gouvernement subira la pression de ceux "d'en haut", qui n'hésiteront devant rien pour enlever toute viabilité à notre projet. Mais il subira aussi de fortes pressions de ceux "d'en bas", car nombreux sont céux qui voudront obtenir dans quelques semaines ou dans quelques mois, ce qu'ils n'auront pas pu remporter pendant des décennies. Seul un gouvernement transparent, solidement ancré dans le peuple, à travers des mécanismes de participation populaire, pourra réformer les institutions, garantir la gouvernabilité et commencer le processus de réformes dont nous avons besoin et qui seront les bases de la révolution démocratique que nous proposons pour le Brésil.

Siio Paulo, avril1994
Traduit du portugais par H. Hirata et H. Le Doaré

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Où va le Mexique?
Cuauhtemoc CARDENAS 1

Le cri de révolte du Chiapas a touché tout le Mexique. Certes, il s'agit d'une rébellion qui compte une importante présence des communautés indigènes les plus opprimées et les plus exploitées, de celles qui sont les plus victimes, en particulier dans le Chiapas, de la spoliation de terres, de l'action répressive et de toutes sortes d'humiliations et de vexations grâce à la complicité entre caciques, propriétaires terriens et autorités. La question agraire est fondamentale dans l'insurrection armée du Chiapas. Mais elle a également été nourrie par une série de revendications insatisfaites dans de nombreux domaines: intégration économique, projets productifs, santé, éducation, respect des droits des communautés indigènes, reconnaissances de leurs propres autorités, etc. C'est en cela qu'il s'agit d'un signal d'alarme pour tout le pays car beaucoup de régions du Mexique connaissent des situations similaires. On peut parler de répression politique et d'humiliations pour de très larges secteurs de la population mexicaine. On peut aussi citer bien des cas de corruption des autorités, d'élections frauduleuses et de l'absence d'un processus politique qui ouvrirait la voie à un système plus démocratique dans tous les sens du terme. Tout cela s'est exprimé directement dans l'explosion du Chiapas et ce phénomène peut se reproduire dans d'autres régions du pays si l'on ne répond pas rapidement aux problèmes évoqués.
1. Cuauhtémoc Cardenas est le porte-parole de l'Alliance démocratique nationale, qui regroupe l'essentiel des forces de gauche et d'extrême gauche ainsi que de nombreux syndicats et associations de quartiers. C'est à ce titre qu'il est candidat aux élections présidentielles qui se dérouleront en août 1994. Cet article a été publié dans Politis La Revue, n° 7, avril-mai-juin 1994 17

Cela pose, pour le gouvernement, la nécessité de réorienter sa politique. Il faut, bien sûr, traiter les questions qui sont directement liées au conflit armé. Dans le Chiapas, le gouvernement doit poursuivre ses entretiens avec l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) et nous devons espérer que le cessez-le-feu sera respecté. Il faut également que les forces en présence restent dans leurs cantonnements afm que les représentants de l'un et de l'autre camps puissent ouvrir des négociations afin d'obtenir une paix juste et la solution des problèmes sociaux, économiques et politiques. Il faut la suspension des hostilités, le décret d'amnistie que nous avons demandé, la libération des prisonniers, l'assistance médicale et des décisions politiques comme le départ de l'actuel gouverneur du Chiapas et son remplacement par un citoyen jouissant du respect et de la confiance des différents secteurs de la société chiapanèque. Cela est nécessaire afin de faire progresser la démocratisation du système politique dans cet État grâce à une présence effective et équilibrée des communautés indigènes dans les lieux de décisions. Mais il ne faut pas en rester là, il faut trouver une réponse globale aux problèmes agraires. Comment? Nous avons posé la nécessité de revenir sur la réforme de l'article 27 de la Constitution. Récupérer pour les secteurs les plus larges de la population le droit de réclamer la terre qui est aux mains des grands propriétaires. C'est cette terre que nous revendiquons afin de satisfaire les besoins de ces communautés sans terre, bien au-delà des terrains que la loi établit comme légales. Je voudrais citer un exemple particulièrement scandaleux. Il y a dans la forêt du Chiapas une communauté - et je mettrais ce mot entre guillemets - qui porte le nom de Tomas Munster. Elle a été créée par le gouvernement de Patrocinio Gonzalez avec d'anciens policiers. Voilà une «communauté» fabriquée de toute pièce à qui l'on attribue les terres qui devraient revenir à de vraies communautés. C'est l'un des problèmes aigus qui se posent actuellement dans la forêt du Chiapas. Il faudrait mener une action énergique contre cette «communauté» en l'expropriant et en indemnisant ses membres, car il n'est pas question de commettre une injustice après l'autre et, en définitive, le gouvernement est plus responsable que ceux qui ont tiré profit de cette décision administrative. Mais pour aller 18

au fond du problème, la terre donnée à cette « communauté» doit être rendue à ceux qui en furent privés, tout en donnant une sortie honorable à la communauté artificielle créée sous le nom de Tomas Munster. Une fois traitée la récupération des terres, il faut ensuite passer à l'élaboration de programmes à moyen et à long termes permettant une élévation du niveau de vie et créant de nouvelles formes de production afin de favoriser le développement de ces régions. Il faut aller au fond des choses pour que disparaissent les causes qui ont produit le soulèvement car personne ne souhaite que le Mexique résolve ses problèmes par la violence. Enfin, cela permettra de poser un précédent qui facilitera l'élaboration d'une politique agraire nationale, sans pour autant donner une réponse unique à des problèmes différents. Le processus électoral est marqué par le soulèvement armé de l'EZLN dans le Chiapas. Pourquoi? Parce qu'il oblige à interroger sur ses causes. Depuis le soulèvement, nous voyons que les différents candidats, tous les partis dans leur programme soulignent plus ou moins la nécessité de résoudre les causes profondes de la misère, de l'exploitation, des situations d'injustice et de la mauvaise répartition des revenus. Mais ce que dévoile principalement le soulèvement armé du Chiapas, c'est l'échec, l'incapacité du modèle néolibéral, qui s'est imposé en ignorant les besoins des gens, en ne prenant en compte que les grandes variables macroéconomiques et en oubliant que l'économie doit d'abord être au service des gens. Dans le cas particulier du Mexique, voici onze ou douze ans que l'économie ne fonctionne plus que pour un groupe très limité de personnes qui concentrent plus de la moitié des revenus du pays, qui contrôlent les activités les plus lucratives - souvent en liaison avec de grandes firmes multinationales - et qui détiennent non seulement le pouvoir économique mais aussi le pouvoir politique. C'est également une cause de conflits comme celui du Chiapas. Mais s'agit-il vraiment d'incapacité à résoudre les problèmes sociaux, dans la mesure où le modèle ne s'est jamais posé ce type de problèmes? Jamais il n'a cherché à améliorer le pouvoir d'achat, à créer des emplois ou à faciliter l'accès à l'éducation, à la santé, au logement, etc. Or, tout le monde sait aujourd'hui, qu'il faut donner la priorité aux problèmes des plus larges secteurs de la société mexicaine. 19

Tout en restant stable, l'économie doit avoir un contenu social et des objectifs qui profitent à la population et au pays. Il faut une politique qui protège la production, qui engendre la croissance et qui crée des emplois, mais aussi qui permette, à partir d'une réforme fiscale, une meilleure distribution de la richesse nationale. Il faut une politique qui favorise l'investissement productif et qui mette aussi un frein à la spéculation: c'est là une des causes des événements du Chiapas et des nombreuses tensions politiques et sociales que connaît le pays. Nous allons bien voir quelles sont les propositions de politique économique du candidat officiel et des candidats de ces partis qui, d'une manière ou d'une autre, ont apporté leur soutien au modèle économique néolibéral imposé par les gouvernements De la Madrid et Salinas. Ajoutons que ce qui est devenu évident depuis plusieurs années, c'est que le modèle néolibéral n'a pas seulement un contenu économique, mais a aussi des implications politiques. Sur le terrain politique, c'est un modèle répressif, oppresseur, marginalisateur et excluant qui engendre des explosions sociales et politiques comme celles que l'Argentine ou le Venezuela ont connues. On peut aussi citer les émeutes de Los Angeles, profondément liées aux restrictions du reaganisme. Si nous avons un point de vue continental, ce qui se passe au Mexique n'est pas vraiment différent de ce qui s'est passé au Salvador ou peut avoir lieu au Guatemala. L'application de politiques restrictives pour les plus larges secteurs de la population aboutit toujours à des explosions sociales et politiques. Ces dernières connaissent des sorts divers: elles durent plus ou moins longtemps, mais elles nous imposent, face à ce qui se passe dans le monde entier, de chercher une politique différente. Il ne s'agit plus que le Mexique compte un certain nombre d'activités productives qui font travailler un certain nombre de Mexicains et qui profitent à un certain nombre de chefs d'entreprise, mais que tous les revenus du pays bénéficient à l'ensemble du territoire et à tous les Mexicains. L'effort sur le terrain économique pour améliorer la production et être compétitif aux niveaux national et international exige la volonté commune de l'État, des travailleurs et des entreprises. Nous ne disons rien de nouveau. 20

Mais il Y a un moment que cela aurait dû être mis en œuvre en tenant compte de nos particularités nationales. Il faut cesser de croire que tout va se résoudre en se contentant de manipuler les variables macroéconomiques. Il faut étudier chaque branche de la production - que ce soit une industrie, une exploitation agricole, une communauté indigène, un ejido - pour voir, à partir des moyens de cette unité, comment la rendre compétitive. A chacun de jouer son rôle: le chef d'entreprise doit prendre des risques, investir, demander des crédits et l'État doit faciliter l'accès au crédit. Nous ne pouvons pas avoir une économie compétitive quand les intérêts sont à 30 % au Mexique et à 6 ou 8 % dans des pays avec lesquels nous avons des échanges ou quand les coûts liés à la production, à commencer par les appels téléphoniques, sont plus élevés. Que chacun y mette du sien: nous avons ainsi besoin de programmes de formation qui doivent bénéficier des fonds de l'État, de ceux des entreprises et de la participation des travailleurs. Travailleurs manuels, employés de bureau, cadres ou directeurs d'entreprise, nous avons besoin de gens bien formés à tous les niveaux. Nous touchons là à une autre question: ou on met en place un système éducatif solide, depuis la crèche jusqu'à l'université, ou on reste avec un enseignement qui ne correspond pas aux besoins de la production. Nous sommes conscients qu'il faut produire plus et mieux, et être plus compétitifs dans nos activités productives. Mais en prenant en compte le fait que nous ne pouvons ni ne devons le faire en nous éloignant des gens. Nous voulons plus de productivité, mais nous voulons également de meilleurs niveaux de vie et de salaire, des charges de travail moins lourdes pour les travailleurs, et surtout pour les femmes, qui doivent également assumer les tâches domestiques. Nous voulons les garanties d'une vie tranquille pour les personnes âgées, de la formation pour les jeunes et les enfants, de l'accès au système éducatif et à la formation permanente. Nous ne pouvons donc séparer l'économie du contexte social et des besoins à satisfaire. On assiste à des processus de régionalisation, de globalisation, que nous ne pouvons pas ignorer. Pour l'instant, ce sont les grandes multinationales qui en tirent tout le bénéfice. Dans nos relations internationales, nous devons avoir une priorité, celle de l'intégration économique et politique de 21

l'Amérique latine. Le monde connaît un certain nombre de processus d'intégration économique et politique; ce n'est jamais facile mais c'est la tendance actuelle. Quel est le but de ces unions? On cherche ainsi l'augmentation de la capacité productive à partir d'un plus grand poids démographique, de plus grands moyens que ceux d'une seule nation et, donc les conditions d'une plus grande compétitivité. Nous devons suivre ce chemin. Nous ne pouvons pas croire que des nations isolées puissent entrer en compétition avec de grands blocs comme la Communauté européenne, les États-Unis et le Canada -les États-Unis formant déjà en soit un énorme bloc économique - ou le Japon qui, grâce à ses relations commerciales, a établi son contrôle sur les pays asiatiques voisins, son Bassin pacifique. Nous devons marcher vers l'intégration et imaginer ce que serait un bloc avec le poids démographique de l'Amérique latine, ses richesses naturelles et le développement de ses capacités productives. D'une certaine manière, le Mexique, le Brésil, l'Argentine ou le Venezuela sont des pays qui connaissent un relatif développement de leur production. Une partie de notre production est très semblable mais ce ne doit pas être perçu comme un désavantage: nous pouvons ainsi proposer une offre conjointe aux autres régions du monde avec un meilleur rapport de forces, et réfléchir aux processus complémentaires pour l'ensemble du continent. Je ne vois pas la raison de ne pas signer dès à présent des accords continentaux sur le pétrole, la sidérurgie, le cuivre et d'autres industries dérivées de produits non-renouvelables. Pourquoi ne pas coordonner de manière satisfaisante nos transports aériens et maritimes et nos moyens de communication pour les rendre plus efficaces? Pourquoi ne pas intégrer les systèmes d'éducation supérieure ainsi que la recherche scientifique et technologique. Tout cela nous donnerait une place plus avantageuse face aux autres grands blocs économiques. Ce sera un processus qui prendra du temps, mais d'importantes perspectives s'ouvrent dans ce sens grâce aux changements politiques qui peuvent avoir lieu dès cette année. On peut s'éloigner du modèle néolibéral de manière très concrète, en développant un projet démocratique alternatif comme celui qui s'annonce au Brésil et

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celui qui se met en place au Venezuela. Nous pouvons aussi l'espérer pour l'Uruguay et pour d'autres pays. Dans le cas du Mexique, nous ne pouvons pas oublier notre frontière nord. Que devons-nous rechercher? De bons accords avec les États-Unis pour profiter de la diversité de leur production, de leur technologie et de leur marché qui est le plus important du monde. Nous devons profiter de notre position géographique comme d'une zone de transition. Géographiquement, le Mexique est à cheval sur l'Amérique du Nord et sur l'Amérique centrale. Nous sommes une transition entre le Nord et le Sud. Nous devons trouver un accord dans lequel les avantages soient également répartis. Nous ne pouvons pas nous contenter de dire non au traité de libre-échange. Nous devons dire que le traité signé par les gouvernements Mulroney, Clinton et Salinas a été mal négocié du point de vue mexicain. Nous verrons bien ce que ce traité aura donné pendant les onze premiers mois de son application. Le 1erdécembre, nous verrons les corrections et les changements concrets à y apporter. Certaines modifications sont déjà évidentes car le gouvernement mexicain a désespérément accordé tout ce qu'on lui demandait, et même ce qu'on ne lui demandait pas, pour obtenir l'accord des membres du Congrès nord-américain. Voici un exemple très concret: le marché mexicain des céréales a été échangé contre le marché nord-américain des primeurs. Du point de vue commercial, cet échange ne nous est peut-être pas défavorable. Mais du point de vue social, il est négatif. Comment nos producteurs de céréales, privés d'aides gouvernementales, d'investissements, de crédits et d'appuis technologiques, vont-ils pouvoir rentrer en compétition avec des céréaliers efficaces et fortement subventionnés? Cela va affecter des millions de familles mexicaines qui non seulement ne trouveront plus de débouchés à leur production mais ne pourront même plus produire. En revanche, les agriculteurs et travailleurs qui vivent de la production de primeurs sont bien moins nombreux que les producteurs de céréales. Je ne dis pas qu'il faut se priver de la possibilité d'exporter des primeurs aux Etats-Unis mais il fallait négocier d'autres conditions et ne pas sacrifier des millions de Mexicains qui vivent dans des régions où les rendements sont faibles et où il n'y a aucun effort de fait de la part du gouvernement pour investir, introduire de

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