Angela Merkel

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Qui est vraiment Angela Merkel? On la dit intraitable, regard bleu acier, elle semble indéchiffrable. Physicienne. Fille de pasteur. Divorcée et remariée. Ayant grandi dans l’ex-RDA, elle entre en politique à 35 ans, au moment de la chute du Mur. Une décennie plus tard, elle se débarrasse de son mentor, Helmut Kohl, puis écarte ses concurrents et succède finalement au chancelier Gerhard Schröder.
Ses partisans la trouvent réfléchie et méthodique. Ils louent son absence de vanité et son sens de l’absurde. Ses opposants lui reprochent son ambition, son côté «mère la rigueur de l’Europe», et ses atermoiements. Ses diktats rigoristes lui valent d’être caricaturée un fouet à la main et une croix gammée au bras.
Constamment sous-estimée et admirable tacticienne, la «femme la plus puissante du monde» bénéficie d’une inoxydable popularité. Mais elle exerce aussi son pouvoir dans une vertigineuse solitude.
Nourrie de sources inédites, cette biographie nous entraîne dans les coulisses du pouvoir, à Berlin comme à Bruxelles, sur les traces d’une Allemande (presque) comme les autres.
Publié le : jeudi 9 mai 2013
Lecture(s) : 52
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791021002869
Nombre de pages : 272
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couverture
FLORENCE AUTRET

ANGELA MERKEL

Une Allemande (presque) comme les autres

TALLANDIER

INTRODUCTION

UNE FEMME DE POUVOIR

Athènes, 9 octobre 2012. Une marée de vingt-cinq mille manifestants a envahi la place Syntagma et les rues adjacentes. La voiture qui transporte la chancelière allemande peine à se frayer un chemin vers le Parlement. Son image est partout : sur les affiches, taguée sur les murs, sur les banderoles, affublée de la petite moustache brune du Führer, en culotte de peau, sur fond de drapeau nazi, avec un brassard noir et rouge au bras. Ce jour-là, elle porte la même veste vert pâle que lors de la défaite de la Grèce 4-2 contre l’Allemagne en juin à l’Euro 2012. Aux députés, elle dit sa compréhension pour les temps difficiles que traverse le pays… et les invite à la persévérance.

Bruxelles, 19 octobre 2012. Salle de presse du Conseil européen après un sommet dominé par la crise espagnole. Elle a opté ce jour-là pour l’autre côté du nuancier : un orange vif souligné d’un col en cuir. Elle vient de passer la nuit dans le mauvais rôle, posant ses conditions au renflouement des banques espagnoles. On lui demande ce qu’elle a pensé de l’accueil que lui ont réservé les Athéniens dix jours plus tôt. Elle répond : j’étais heureuse que ces gens manifestent parce qu’ils étaient libres de le faire, à condition que cela soit sans violence. Les Grecs traversent une période difficile. Ils méritent notre compassion.

Angela Merkel ne dit pas un mot sur les odieuses caricatures. Elle ne lâche rien sur les conditions éreintantes imposées à la Grèce. Au risque de la provocation, elle détourne la question. Les Grecs ont l’essentiel : la liberté. Elle vient de l’autre côté du Mur. Elle a grandi dans l’absence de liberté. Elle a résisté aux sirènes de la Stasi. Elle a persévéré des années dans des recherches vaines. Elle avait trente-cinq ans à la chute du Mur. Rien ne peut ébranler sa foi dans la liberté. La situation des Grecs est dure mais elle l’est en vertu d’une mécanique économique et monétaire dont elle, chancelière allemande, refuse d’endosser la responsabilité. Il faut savoir se battre. C’est son message.

Il lui a fallu vingt ans pour arriver là où elle est aujourd’hui, à la veille d’un troisième mandat de chancelière. Quand la chape de plomb se lève sur la RDA en 1989, et qu’elle entreprend de gravir les échelons du monde politique allemand, elle a essentiellement des handicaps. Femme dans un monde d’hommes. Est-Allemande, là où les « Wessies » (habitants d’Allemagne de l’Ouest) sont maîtres du jeu. Scientifique, là où les juristes dominent.

Dans la course d’obstacles qu’a été sa carrière, elle a fait l’épreuve de la solitude du pouvoir. Elle a appris à garder son calme, à faire taire son orgueil. Rien ne trahit chez elle l’impatience. Rien n’exprime le regret ou ne justifie le ressentiment. Ni la RDA et sa duplicité. Ni ses concurrents écartés sans ménagement pendant sa fulgurante ascension du pouvoir. Pour la rage des Grecs et la ruine des Espagnols, elle n’a que de la compréhension, au mieux de la compassion.

*

Sur la façade jaune pâle d’une maison patricienne de Templin, où elle a grandi, dans la plaine monotone du Brandebourg, on peut lire cette maxime attribuée à saint François d’Assise : « Commence par faire le nécessaire, puis fais ce qu’il est possible de faire et tu réaliseras l’impossible sans t’en apercevoir. »

Faire le nécessaire pour se rendre indispensable. Le nécessaire pour être repérée par Helmut Kohl et se retrouver au Bundestag dès décembre 1990. Pour mettre fin à la pénalisation de l’avortement. Pour obliger les exploitants de centrales nucléaires à prendre leurs responsabilités en matière de déchets. Le nécessaire pour faire tourner sa Grande Coalition quand elle devient chancelière en 2005. Pour obtenir de son Parlement qu’il garantisse une partie des dettes de la zone euro. Juste le nécessaire pour s’apercevoir finalement qu’on a réalisé l’impossible.

Son ambition déroute, parce qu’elle n’est que l’accomplissement du devoir de perfectionnement tiré de son éducation protestante et d’un intime désir d’agir. Elle n’a pas de grand dessein. Elle travaille à la marge, résolvant les problèmes quand ils se présentent, ne se départant jamais d’une distance ironique avec les événements. Elle gouverne en se plaçant au centre, pas au-dessus.

Toute chancelière qu’elle est, on la voit chuchotant à l’oreille d’un député allemand, au fond de l’hémicycle du Bundestag, avant un vote important. Circulant, un petit papier à la main, d’un chef d’État à l’autre, autour de la table du Conseil européen. Lisant un mathématicien franco-polonais pour comprendre comment est née la crise. Prenant place aux côtés de son époux, au dixième rang d’une salle de concert à Berlin, juste après l’extinction des lumières. Assise devant une bière, tard dans la nuit bruxelloise, amusant ses collaborateurs avec les récits acérés d’une énième réunion de crise. Faisant la queue le lendemain au buffet du petit déjeuner de l’hôtel Amigo pendant que François Hollande avale ses toasts et son café dans sa chambre gardée par deux agents de sécurité. Exultant devant un écran de télévision à la victoire de la Mannschaft, l’équipe nationale de football.

La simplicité de sa mise, de son expression, de sa vie confine à l’ennui. Mais en lui donnant l’image d’une Allemande comme les autres, elle lui assure un large soutien populaire.

Sa seule vanité est de démentir en être dépourvue.

Les vices habituellement attachés à l’exercice du pouvoir : le sexe et l’argent, n’ont pas prise sur elle. L’histoire de ses deux mariages a livré tous ses secrets, ou presque. Entre la chancellerie, l’appartement berlinois au bord de la Spree et la modeste datcha du Brandebourg, il n’y a de place que pour le travail et une vie privée discrète et sobre, où la presse a cessé de vouloir démasquer la moindre fantaisie.

La force de la chancelière est dans sa méthode. Depuis plus de deux décennies, elle applique à l’art de la politique la méthode scientifique perfectionnée à Adlershof, dans son laboratoire de l’Académie des sciences à Berlin-Est. Elle devait y appliquer au craquage du gaz naturel les enseignements de la physique quantique. Aujourd’hui encore, face à un problème, elle pondère, combine, fait des essais, recule, tente autre chose et finalement pousse doucement le système complexe de l’équation vers une solution. Pour sa plus grande joie. La variété des facteurs économiques et humains qui composent l’exercice politique rend celui-ci plus excitant que la plus pointue des expériences de laboratoire.

Pour opérer, elle descend dans l’arène et s’emploie à briser la cage de verre dans laquelle les courtisans et les conseillers enferment les puissants. À coups de SMS, elle va chercher l’information et les appuis au-delà du premier cercle, se défiant de ses propres alliés. À Berlin, le SMS a été rebaptisé « Short Merkel Service ». Elle recoupe. Elle observe. Elle analyse la position de ceux avec qui elle partage le pouvoir, ennemis comme amis. Elle explique, argumente, cherche à convaincre jusqu’à ce que se dessine un chemin, s’opère le mouvement de curseur qui va faire glisser le système sur la bonne pente.

Dans l’étincelle qui fuse alors du regard bleu acier constellé de rides se lit quelque chose d’insondable, de franc, de joyeux et d’inattendu. Satisfaction d’avoir surmonté un nouvel obstacle ? Ou plaisir procuré par l’exercice du pouvoir ? Les deux à la fois. Si elle n’était qu’un joueur aimant déplacer les pièces sur l’échiquier politique, elle serait devenue impopulaire. Si elle n’était qu’une femme juste et appliquée, elle ne serait pas chancelière. Elle est l’un au risque de l’autre. Chez elle, la vocation de bien faire tempère l’instinct du pouvoir.

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