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Apolitismes

228 pages
Raisons et passions : D'une mésinterprétation du totalitarisme et de ses effets (Miguel Abensour) ; Apolitisme et positivisme juridique (Monique Chemillier-Gendreau) ; La perspective de l'impolitique (Roberto Esposito) ; Acosmisme et apolitisme. Une confrontation entre Hannah Arendt et Max Weber (Martine Leibovici).
L'apolitisme en situation : L'apolitisme dans les années 30 : le cas Bertrand de Jouvenel (Jochen Hoock) ; Neutralité clinique et apolitisme, paradoxes et ambiguïtés de la psychologie et de la psychanalyse (Michèle Huguet) ; Les anciens combattants et l'apolitisme (Didier Leschi) ; "Le personnel est politique" : avatars d'une promesse subversive (Eleni Varikas).
Dissidences : Le trio logique (Gyorgy Konrad) ; Entre pouvoir et résistance éthique : les intellectuels en Roumanie (Gina et Andrei Stoiciu) ; Apolitisme et postcommunisme (Ivan Vejvoda).
Actuelles : Après l'engagement, l'expertise (Collectif Tumultes)
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TUMUL TES
Numéro 8, 1996

Apolitismes

Publié avec le concours du Centre National des Lettres

TUMUL TES
Cahiers du Centre de Sociologie des Pratiques et des Représentations Politiques Université Paris VII -Denis Diderot

COMITÉ DE RÉDACTION Directrice de publication Sonia DAYAN-HERZBRUN Secrétaire de rédaction: Valérie LOWIT Comité de rédaction: Miguel ABENSOUR, Patrick CINGOLANI Annie DEQUEKER, Françoise FICHET-POITREY Nicole GABRIEL, Jacqueline HEINEN Olivier LE COUR GRANDMAISON Philippe MESNARD Louis MOREAU DE BELLAING, Annick NENQUIN Marie-Claude VETIRAINO-SOULARD MemQres étrangers: Micheline de SEVE, Montréal (Canada) Maria JAROSZ, Varsovie (Pologne) Hans NICKLAS, Francfort (Allemagne) Robert LEGROS, Bruxelles (Belgique) Coordination technique: Jeannine LESAGE
Périodicité semestrielle

Rédaction: CSPRP Tour centrale,6e ét., bureau 606 2, place Jussieu 75251PARIS CEDEX 05 Tél: 44 2746 82 - Fax: 44 27 28 53
@ IJ' Harll1Hltan, ISBN:

Diffusion: TUMULTES L'HARMATTAN 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS Tél: 43 54 79 10
1996

2-7384-4624-8

APOLITISMES
SOMMAIRE Présentation Sonia DA YAN-HERZBRUN

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RAISONS ET PASSIONS D'une mésinterprétation du totalitarisme et de ses effets Miguel ABENSOUR Apolitisme et positivisme juridique Monique CHEMILLIER-GENDREAU La perspective de l'impolitique Roberto ESPOSITO Acosmisme et apolitisme. Une confrontation Hannah Arendt et Max Weber Martine LEIBOVICI L'APOLITISME EN SITUATION entre 71 Il 45 59

L'apolitisme dans les années 30 : le cas Bertrand de Jouvenel Jochen HOOCK Neutralité clinique et apolitisme, paradoxes ambiguïtés de la psychologie et de la psychanalyse Michèle HUGUET Les anciens combattants et l' apolitisme Didier LESCHI « Le personnel est politique» : avatars d'une promesse subversive Eleni VARIKAS et

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DISSIDENCES Le trio logique Gyorgy KONRAD Entre pouvoir et résistance éthique: en Roumanie Gina et Andrei STOICIU Apolitisme et postcommunisme Ivan VEJVODA ACTUELLES Après l'engagement, l' expertise Collectif TUMULTES 209 les intellectuels 171 163

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TUMULTES,

N°8, 1996

PRÉSENTATION
SONIA DA y AN-HERZBRUN

Comme les autres livraisons de Tumultes, mais plus encore, peut-être, que les autres, ce numéro autour des apolitismes est le fruit d'une réflexion collective menée pendant plusieurs années. A l'origine de cette réflexion, bien sûr, le constat banal aujourd'hui de la "crise du politique" qu'il convenait d'analyser sous ses différents aspects. Mais au-delà apparaissaient des modalités de mise en cause de ce que l'on appelle la politique qui doivent permettre d'instaurer ou de rétablir l'espace public et donc l'exercice de la liberté humaine dans l'histoire. Du socialisme anarchiste du dixneuvième et du vingtième siècles à la dissidence dans les pays de l'Est, en passant par le féminisme des années 70, les tentatives en ont été nombreuses. Entre ces deux figures clairement opposées, existent aussi des formes ambiguës de l'apolitisme qui, sous couvert de la crise des compromissions du monde des politiciens, glisse vers l'apologie de l'autoritarisme. L' apolitisme est donc pluriel. Il existe des apolitismes qui ne sont pas seulement les figures d'un même phénomène, même s'ils renvoient à un commun retrait par rapport aux jeux de pouvoir. Cet enchevêtrement nous renvoie à une difficulté première: celle de la distinction entre le politique et la politique. Avec leurs tours et leurs détours, les affirmations, les manifestations apolitiques révèlent la complexité des phénomènes politiques, à la fois transactions et compromis, lieu d'exercice de la domination pouvant aller jusqu'à la domination totale et donc jusqu'à la destruction de ce qui est proprement le politique, c'est-à-dire l'institution du vivre libre en commun. Réfléchir sur les apolitismes, c'est aussi se donner la possibilité de démêler cet écheveau. C'est déjà ce que nous avions essayé de faire, en 1992, dans une première

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Présentation

journée d'étude, organisée à l'initiative de Dominique Cochart. Nous y avions constaté alors que si l'une des figures de l'apolitisme était bien la dépréciation du politique, celle-ci pouvait déboucher sur la valorisation de l'éthique, l'esthétisation, ou encore la proclamation d'une mythique "objectivité", toutes voies par lesquelles certains aspirent à se situer hors des divisions et des conflits. Notre préoccupation allait déjà très au-delà de celles qu'expriment à la fois la classe et la science politiques qui, à travers l' apolitisme, interrogent (pour le déplorer) l'abstentionnisme électoral ou le désengagement des organisations politiques et syndicales. Avec cette réduction de l'apolitisme à l'abstentionnisme disparaît toute interrogation critique sur ce qui est réellement en jeu dans les dispositifs électoraux et les organisations dont Proudhon ou Robert Michels avaient pourtant montré, dans des textes tout à fait classiques, à quel point ils pouvaient piéger la liberté et établir des relations de domination d'autant plus pernicieuses qu'elles se dissimulaient derrière un discours démocratique. L'apolitisme est donc écart, retrait par rapport à ces jeux de pouvoir. Mais il n'en est pas nécessairement pour autant indifférence ou apathie. Il peut convoquer la raison, les raisons. Il peut se vivre avec passion. C'est le désir d'en savoir un peu plus sur l'énigme de ces raisons, de ces passions qui nous a incités à organiser un colloque sur les apolitismes en juin 95. Miguel Abensour, Jacqueline Heinen, Louis Moreau de Bellaing qui ont participé à la mise au point du colloque, étaient convaincus, comme je l'étais moi-même, que pour être compris, l'apolitisme devait être relié à d'autres phénomènes, àce qui l'entoure et par quoi il fait sens. Ce numéro conçu à partir de ce colloque n'est cependant pas la publication de ses actes. Toutes les communications qui ont été faites n'y figurent pas, alors qu'en revanche nous avons souhaité centrer, prolonger et enrichir la réflexion à l'aide d'articles originaux. Notre souci de ne pas nous limiter à un approndissement du concept (R. Esposito, M. Leibovici), mais de convoquer plusieurs lieux et plusieurs temps d'apparition de l'apolitisme est cependant demeuré le même. La dimension historique

Sonia Dayan-Herzbrun

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(J. Hoock, D. Leschi) nous a paru fondamentale, et nous avons choisi de l'axer sur cette période cruciale au regard de l'évolution ultérieure de la France, des années 30-40. Le féminisme (E. Varikas), le droit international si souvent invoqué aujourd'hui contre le politique (M. ChemillierGendreau), la relation psychanalytique (M. Huguet), posent des questions centrales qu'il ne fallait pas éluder. Nous avons enfin accordé une place importante au totalitarisme (M. Abensour) et aux sorties du totalitarisme (G. Konrad, G. et A. Stoiciu, I. Vejvoda). Il fallait rappeler que le totalitarisme, loin d'être un trop-plein politique, détruit le politique. Mais alors, comment le construire ou le reconstruire? Au moment où nous préparions ce numéro, la France se mettait en grève. Sidérés comme tant d'autres par l'événement, durant le temps où il se déroulait, nous avons ensuite tenté de le comprendre. C'est notre propre embarras à prendre position, et surtout l'attitude d '''expert'' adoptée par un grand nombre de ceux qui commentaient ce mouvement, renvoyé du côté du non-politique voire du régressif, qui a attiré notre attention. Notre réflexion sur l' apolitisme rebondissait, nous conduisant à l'auto-réflexion. De nos discussions sont sortis les textes qu'on lira ici, invitation à poursuivre plus avant la traque des apolitismes.

RAISONS ET PASSIONS

TUMULTES~ N°8, 1996

D'UNE MÉSINTERPRÉTATION DU TOTALITARISME ET DE SES EFFETS
MIGUEL ABENSOUR

L'apolitisme et ses entours? Ce titre même évoque l'idée d'une nébuleuse dont il conviendrait de sortir pour dresser une carte plus précise du paysage et y percevoir plus finement des phénomènes qui, en dépit de leur proximité, méritent d'être distingués: l'apolitisme, l'anti-politisme, l'anti-politique, la haine de la politique, etc. Par rapport à cette nébuleuse, mon effort d'élucidation ne portera pas tant sur des problèmes de définition que sur ceux de genèse, ou plus exactement de mise en relation. Ainsi, quelle place occupe le totalitarisme dans les entours de l' apolitisme ? Quelles relations convient-il de penser entre le totalitarisme et l'apolitisme ? Ou encore, quelle est la part de l'expérience totalitaire dans l' apolitisme contemporain, dans sa genèse, apolitisme historiquement spécifique dans la mesure où il s'agit d'un apolitisme post-totalitaire ? Face à cette interrogation, une première hypothèse: la question du totalitarisme et de ses interprétations serait déterminante dans la genèse de l' apolitisme, et plus globalement de 1'hostilité contemporaine à la politique; le totalitarisme et ses interprétations serait un des foyers possibles - à la fois politique et théorique - de l'apolitisme, comme si la politique contemporaine portait d'indélébiles traces de l'expérience totalitaire. Cette hypothèse paraît renforcée dès que l'on considère le paradoxe du totalitarisme, en tant que catégorie interprétative. Cette interprétation se développe à la fois sous le signe de la complexité et de la banalisation. Complexité, car il s'agit tout au moins pour les interprétations philosophiques de saisir le nouveau de notre siècle, « le cœur », selon Hannah Arendt et surtout le sans précédent. Il

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D'une mésinterprétation

du totalitarisme

et de ses effets

s'agit donc de parvenir à décrire une forme de domination inédite à ne confondre ni avec la tyrannie ni avec le despotisme. Ce qui implique une interprétation élaborée de la modernité et une nouvelle pensée du politique à l'écart de toute scientifisation. Remarquable en effet est la rencontre chez les interprètes philosophes d'une volonté d'élucidation du phénomène dans son originalité et d'une détermination à redécouvrir le politique, soit comme action, soit comme institution du social. Bref, c'est à l'épreuve du totalitarisme que s'est forgée une nouvelle pensée du politique qui si elle entretient des rapports avec la tradition ne s'y réduit pas, l'expérience totalitaire ayant creusé un abîme entre la tradition et nous. Simultanément, force est de constater la banalisation de la notion qui donne naissance à des équivoques multiples, depuis l'identification rapide de n'importe quelle forme de dictature au totalitarisme jusqu'à la proposition d'un simulacre de philosophie de I'histoire qui affirme une permanence de la domination dans l'histoire des hommes, identifiée sans autre forme de procès à la politique même. En effet, un des points déterminants de l'équivoque est précisément le rapport du totalitarisme au politique. Dans la référence au phénomène totalitaire, une oscillation réapparaît sans cesse: - soit le totalitarisme est considéré comme l'excès du politique ou comme le politique porté à son excès. - soit le totalitarisme est pensé comme la disparition du politique, sa destruction, plus encore comme la fantastique tentative de détruire le lien politique et au-delà la condition politique des hommes. Comme si le totalitarisme se voulait le démenti en acte le plus radical infligé à la thèse aristotélicienne de l'homme, animal politique. Tel est le point nodal à propos duquel il est urgent et nécessaire de mettre un terme à l'équivoque. A ce niveau, les enjeux sont clairs. - Si le totalitarisme est pensé comme un excès du politique, ou une politisation à outrance, la critique du totalitarisme et la sortie du totalitarisme s'orienteront vers le

Miguel

Abensour

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désinvestissement du politique qui apparaît d'autant plus légitime que dans ce cas, le politique est tenu pour responsable du mal totalitaire. - Si, à l'inverse, le totalitarisme est pensé comme la destruction du politique, la critique et la sortie du totalitarisme s'orienteront tout autrement. A la sortie de l'expérience totalitaire, il s'agira de réinstaurer le politique, de le redécouvrir en en affirmant à la fois la consistance irréductible et la dignité. Redécouverte des choses politiques donc, puisque c'est la tentative de les détruire qui est jugée responsable ici de l'expérience totalitaire. Cette oscillation, cette alternative mise en lumière, nous retrouvons la question de l' apolitisme. En effet, si c'est la première thèse qui prévaut -le totalitarisme comme excès du politique - l'apolitisme peut être considéré comme une réaction quasiment légitime, normale, à cet excès. L'apolitisme serait en ce cas un désinvestissement du politique succédant à une phase de saturation. A l'inverse, si c'est la deuxième thèse qui l'emporte - le totalitarisme comme destruction du politique - l' apolitisme apparaît sous un jour nouveau. Ne peut-on y voir comme une survivance, comme une trace dans la société post-totalitaire de la destruction totalitaire du politique? Bref, l' apolitisme serait en ce cas le signe d'une blessure iITémédiable infligée au politique. C'est donc en ce sens que le totalitarisme et son interprétation s'avèrent non seulement un des foyers possibles de l' apolitisme contemporain, mais ce qui en détermine également le sens et l'orientation, même si les manifestations concrètes peuvent en paraître proches; soit l' apolitisme comme rejet du politique, soit l' apolitisme comme survivance de la destruction du politique. Le totalitarisme comme excès du politique, ses effets quant à l'apolitisme contemporain. Pour rendre la thèse la plus explicite possible et sortir des équivoques de l'opinion, je me tournerai vers un

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D'une mésinterprétation

du totalitarisme

et de ses effets

essayiste, Simon Leys, qui à plusieurs reprises a écrit sur le totalitarisme, en l' occurence sur sa forme maoïstel. Il a proposé plus tard un essai sur Orwel12, l'auteur, comme on sait d' Hommage à la Catalogne, La ferme des animaux, et surtout du célèbre 1984, comme s'il avait reconnu en George Otwelll' inspirateur par excellence de sa propre critique de la domination totalitaire. Dans ses ouvrages, dont il faut maintenir qu'ils apportèrent la lumière de la critique dans une période d'obscurantisme, S. Leys analyse le totalitarisme comme le Tout politique au sens où, selon lui, le totalitarisme se définirait par l'écrasement, plus par l'anéantissement des élél11ents et des valeurs non politiques de l'existence et du monde, au nom du politique «installé au poste de commande» pourrait-on dire. C'est ainsi qu'il a talentueusement pratiqué une « investigation littéraire» au sens de Claude Lefort, du totalitarisme chinois en opposant aux grands tableaux idéologiques la petite vignette critique, en faisant produire à un examen du détail inaperçu voire occulté l'aveu que le Tout est le non-vrai. Le totalitarisme

dans la perspective du « Tout politique» écraserait aussi bien
le frivole que l'éternel, le tissu imprévisible du quotidien, de ce qui dans la vie des hommes peut produire du nouveau, de

l'imprévu, ce qu'Hannah Arendt appelle « le miracle de
l'être ». Cette interprétation du totalitarisn1e produit aussitôt chez Simon Leys ses effets, notamment dans cet essai consacré à George Orwell dont le titre « l' horreur de la politique» est suffisamment éloquent. Il y aurait selon Leys une énigme d'Orwell: pour les uns ce serait l'animal politique par excellence « qui ramenait tout à la politique» ; pour les autres dont sa seconde femme Sonia, il aurait ain1é vivre à la campagne, loin de la politique et son engagement en Espagne n'aurait été qu'un accident de l'histoire sans signification. A cette énigme, Leys répond par un paradoxe, selon lequel Orwell se serait tenu dans une tension entre les
1. Cf. Les habits neufs du président Mao, Paris, Champ libre, 1971, et Ombres chinoises, Paris, 1974. 2. Orwell ou l' horreur de la politique, Hermann, Paris, 1984.

Miguel

Abensour

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deux directions, la politique et la bucolique. Mais très vite luimême abandonne le paradoxe pour réduire l' exceptionnalité d'Orwell à l'horreur de la politique, faute d'avoir exploré la catégorie de l' impolitique. Il écrit: « Plus spécifiquement, ce qui fonde son originalité en tant qu'écrivain politique, c'est

qu'il haïssait la politique.

»3

Donc, cet écrivain politique

haïssant la politique aurait donné la priorité au frivole et à l'éternel, la politique venant après; attitude que l'on pourrait désigner comme un apolitisme à tendance esthéticométaphysique. De là, Leys tire la légitimité d'une attitude générale à l'égard de la politique: à savoir, entretenir avec la politique le même rapport que celui qu'un homme soucieux de sa conservation peut avoir à l'égard d'un chien enragé, c'est-à-dire d'un chien dont l'état de fureur serait tel qu'il ne parviendrait plus, à la différence du chien de Platon, à faire la distinction entre amis et ennemis. «Si la politique doit mobiliser notre attention, c'est à la façon d'un chien enragé qui vous sautera à la gorge si vous cessez un instant de le tenir à l' œil. C'est en Espagne qu'il découvrit toute la férocité

de la bête. »4 Et Leys insiste sur le rapport entre cette attitude
de grande défiance à l'égard de la politique et l'expérience

espagnole d'Orwell. « Après avoir été blessé grièvement par
une balle fasciste, il (Orwell) ne fut ramené à l'arrière que pour se voir aussitôt traquer par les tueurs staliniens moins désireux de défendre la République contre l'ennemi fasciste que d'anéantir leurs alliés anarchistes. Rentré en Angleterre, quand il voulut témoigner de la manière dont les communistes avaient trahi la cause républicaine en Espagne, il se heurta aussitôt et durablement à la conspiration du silence et de la calomnie... Pour la première fois, il avait été directement

confronté avec le mensonge totalitaire.

»5

Certes Orwell

découvrit-il en Espagne le stalinisme, son extension ainsi que ses ravages destructeurs, mais n'est-ce pas aller un peu vite en besogne que de réduire « la leçon d'Espagne» d'Orwell, à la haine de la politique et ce d'autant plus que la haine du
3. Idem, p. 34 4. Idem, p. 35. 5. Idem, p. 36.

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du totalitarisme

et de ses effets

stalinisme peut très bien aller de pair avec l'amour de la politique? Certes on trouve sous la plume d'Orwell, en rapport avec l'Espagne l'expression «I 'horreur de la politique» associée, il convient de le préciser, « aux opérations internes des partis politiques de gauche ». Horreur de la politique en soi ou bien horreur de la politique partisane? La question mérite d'être posée car Orwell découvrit aussi en Espagne le miracle de la Révolution ou la Révolution en tant que miracle, c'est-à-dire en tant que surgissement, invention à plusieurs du nouveau. Certaines pages d'Hommage à la Catalogne sont parmi les plus belles que l'on puisse lire sur le lien humain, sur la métamorphose du lien humain en période révolutionnaire, pendant ce que Chateaubriand appelait les «vacances de l' humanité ». «L'aspect saisissant de Barcelone dépassait toute attente. C'était bien la première fois dans ma vie que je me trouvais dans une ville où la classe ouvrière avait pris le dessus... Les garçons de café, les vendeurs vous regardaient bien en face et se comportaient avec vous en égaux. Les tournures de phrases serviles ou même simplement cérémonieuses avaient pour le moment disparu... Et surtout, il y avait la foi dans la Révolution et dans 1'avenir, l'impression d'avoir soudain débouché dans une ère d'égalité et de liberté. »6 Simon Leys nous offre donc un modèle accompli de la première interprétation du totalitarisme avec ses deux temps essentiels: - le totalitarisme comme politisation totale ou excès du politique; - la réaction considérée comme légitime à cette nouvelle forme de domination, la haine de la politique, suscepti ble de prendre plusieurs figures, I' opposi tion esthétique, métaphysique, ou plus près de nous, l'opposition éthique. Avant de passer à la seconde interprétation, quelques remarques critiques. Si l'on désigne par le vocable politisme
6. George Orwell, Hommage à la Catalogne, traduction Y. Davet, éditions Ivréa, 1995, Paris, pp. 13-15.

Miguel

Abensour

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stricto sensu un processus d'idéologisation, et comme dans le

terme « économisme » une surévaluation,l'apolitisme au sens
du refus de ce processus paraît tout à fait légitime. Mais peuton pour autant en tirer une haine de la politique comme si le phénomène de la politique et son idéologisation, sa surévaluation, devaient nécessairement se confondre? Le tort de Leys n'est-il pas, à partir de cette identification, ô combien contestable, d'avoir confondu entre apolitisme et un point de vue apolitique ou plutôt anti-politique ? Bref, d'avoir déduit
abusivement d'un apolitisme légitime

-

en tant que refus du

politisme - une anti-politique ou une haine de la politique pour le moins problématique? Alors que cet apolitisme, au sens indiqué peut avoir pour visée non pas de nier le politique, mais de le retrouver pour le sauver. Donc, face à cette interprétation du totalitarisme, des questions demeurent.

1. N' observe-t-onpas ici une confusion entre le « Tout
politique» et le «Tout idéologique », c'est-à-dire avec l'imposition à toutes les activités d'une société donnée d'un modèle dominant sous le contrôle d'un parti unique? Quoi qu'il en soit, ce Tout politique par le relais de

l'idéologie - cette identification de la totalité à un modèle
idéologico-politique, ce politisme en acte - n'autorise pas pour autant à jeter le discrédit sur la fameuse formule de

Rousseau dans Les Confessions, « tout tient à la politique»
qui signifie qu'une forme d 'institution politique du social exerce, jusqu'à un certain point, une efficace sur l'ensemble des éléments d'une société donnée. Cette proposition, à bien y regarder, n 'est-elle pas également partagée par Montesquieu dans sa théorie des régimes et par Tocqueville dans sa description de la démocratie américaine? Critiquer le politisme en acte est une chose, apprécier le rôle du politique dans l'institution du social en est une autre. 2. N'observe-t-on pas de surcroît une autre confusion entre le Tout politique et ce qui s'avère plutôt être une tentati ve de produire une socialisation achevée, totale, dont l'accomplissement devrait d'ailleurs, d'après ses artisans et ses partisans, entraîner la disparition du politique?

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D'une mésinterprétation

du totalitarisme

et de ses effets

3. Cette interprétation du totalitarisme en terme de Tout politique n'est-elle pas une pensée courte? En effet, cette conception n'a-t-elle pas pour défaut d'en rester aux seules déclarations d'intention, sans parvenir à mesurer les effets de la pratique? A supposer que le totalitarisme soit le projet d'un Tout politique -l'identification de la politique et de la totalité -la mise en œuvre de ce projet n'aurait-elle pas pour effet de faire perdre aussitôt au politique sa consistance et ses frontières? C'est-à-dire que la réalisation du Tout politique aurait pour effet paradoxal de dissoudre le politique qui en un sens ne tient son existence que de se distinguer d'autres dimensions à l'œuvre dans l'institution d'une société donnée. De par l'accentuation de ses traits, ce modèle d'interprétation du totalitarisme a au moins le mérite de nous rendre sensibles à l'attitude de défiance du politique qui affecte largement l'opinion après l'expérience totalitaire. Si dans la conception banale et équivoque, le totalitarisme apparaît comme ce déchaînement du politique, cet excès du politique, alors on ne peut que comprendre la défiance diffuse de l'opinion à l'égard de la politique, son apolitisme toujours exposé à dégénérer en haine de la politique. Peut-être faut-il compter aussi avec le réveil de vieilles attitudes chrétiennes qui ont tendance à associer le politique au mal; dans ce cas, le totalitarisme serait la manifestation du mal politique par excellence. Curieusement l'opinion est ici relayée et confortée par les positions de certains philosophes, comme si en ce cas la philosophie ne faisait pas son travail de critique de l'opinion et ne tentait ,pas d'opérer un passage de l'opinion à la vérité. Démission étrange de la philosophie? Ne s'agit-il pas plutôt de la réactivation de l'esprit de corps des philosophes et de leur méfiance traditionnelle à l'égard de la politique si bien dénoncée par Hannah Arendt? Selon cette dernière, depuis l'événement traumatique initial -le procès et l'exécution de Socrate - les philosophes souffriraient d'une «véritable déformation professionnelle» qui les porterait à concevoir la politique comme une activité dangereuse susceptible de porter atteinte au calme et à la sérénité nécessaires à la vita

Miguel

Abensour

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contemplativa, et de remettre en question sa primauté. On poulTait sans peine observer cette attitude de défiance de certains philosophes contemporains à l'égard de la politique en considérant la réception qu'ils réservent à l' œuvre d'Emmanuel Levinas. A les en croire Emmanuel Levinas serait le porte-parole de la priorité de l'éthique et d'une dépréciation de la politique, puisque cette priorité aurait pour effet bénéfique de lutter contre la politique et son totalitarisme ontologique. Lecture myope et inexacte. Si Emmanuel Levinas dans le sillage de Kant distingue entre politique et éthique, il n'en pose pas moins une articulation nécessaire entre les deux telle qu'il reconnaît l'importance et la consitance du politique. Certes, il affirme la priorité de l'éthique - du fait éthique, de la responsabilité pour autrui mais c'est pour aussitôt rappeler qu'avec l'apparition du tiers s'impose la nécessité de la politique. Face à la relation éthique exposée à l'extravagance et à la démesure la politique a pour tâche de réintroduire de la mesure, c'est-à-dire d'introduire en fonction du tiers de la comparaison entre des incomparables. C'est grâce à cette mesure et donc grâce à la politique que peut s'ouvrir un passage de l'extravagance éthique à la justice. Cette réception de l' œuvre de Levinas dans sa simplification outrancière est symptomatique des mouvements qui affectent l'opinion après l'expérience totalitaire mal interprétée, à savoir un apolitisme qui dégénère en dépréciation de la politique et une surévaluation de l'éthique. N'est-ce pas encore ce double mouvement que nous pouvons reconnaître dans la valorisation a-critique de I'humanitaire qui serait l'autre nom de la priorité, sans articulation, de l'éthique sur la politique dans un monde désenchanté, pire encore, désorienté. Le totalitarisme - faut-il y insister - constitue un repère essentiel du monde contemporain, à partir duquel nous nous orientons. De ce point de vue, fondamentale est l'acceptation de la catégorie ou son rejet pour rendre compte du nazisme et du stalinisme. Pour ceux qui acceptent d'avoir recours à cette notion pour penser cette nouvelle forme de domination

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D'une mésinterprétation

du totalitarisme

et de ses effets

apparue au XXe siècle, il est évident que le totalitarisme a
bouleversé de fond en comble le champ du politique, au point de le rendre méconnaissable. On ne s'étonnera donc pas que la conception du totalitarisme retenue puisse engendrer un ensemble de représentations qui va exercer un effet décisif sur notre rapport aux choses politiques, en l' occurence sur l'apolitisme et sa dégénérescence possible en discrédit de la politique. Déjà Benjamin Constant s'élevait contre la réduction de la politique à un jeu de forces visibles et

soulignait l'importance des opinions. « C'est cependant aux
opinions seules que l'empire du monde a été donné. Ce sont les opinions qui créent la force, en créant des sentiments, ou

des passions, ou des enthousiasmes. »7 Ainsi, nous l'avons vu
« l'opinion » du totalitarisme comme Tout politique, outre son caractère critiquable porte en elle de façon presque irrésistible la haine de la politique et toutes les passions afférentes. Dans cette perspective, à l'expérience totalitaire reviendrait d'avoir révélé ou éventuellement confirmé la nature profondément maligne de la politique. Le totalitarisme. politique domination totale et destruction de la

Il est heureusement d'autres opinions à propos du totalitarisme. D'autres philosophes, principalement Hannah Arendt et Claude Lefort, pour avoir eu une autre perception du fait totalitaire et en avoir proposé une autre interprétation ont pu, dans un seul et même mouvement, critiquer la domination totalitaire et travailler à redécouvrir le politique. Ainsi se sont-ils l'un et l'autre opposés aux équivoques de l'opinion et du même coup ont-ils invité à résister à la dépréciation ambiante qui affecte le politique. Deux analyses qui ont en commun une même inspiration philosophique: l'un et l'autre, en effet, refusent pour rendre compte de la domination totalitaire d'en rester à une description empirique
7. Benjamin Constant, De la liberté chez les modernes, textes choisis et présentés par Marcel Gauchet, le Livre de poche, 1980, p. 604.

Miguel

Abensour

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rassemblant un certain nombre de caractères pour mieux dégager, dans une perspective phénoménologique, l'essence de cette forme de domination. De surcroît, ils réactivent, par des voies certes différentes, la problématique de la philosophie politique. Face au phénomène totalitaire, ils posent à nouveaux frais la question de savoir quelle est la différence entre un régime politique libre et son contraire, sans pour autant céder à l'illusion d'une reprise pure et simple de la tradition. Même s'ils ne professent pas la même conception du politique, l'une privilégiant l'action, l'autre insistant sur l'institution du social, ils partagent une même thèse essentielle, à savoir que la domination totalitaire, loin d'être la politique comme outrance, le Tout politique, est fondamentalement destructrice des choses politiques, du domaine politique et au-delà de la dimension politique qu'ils considèrent comme essentielle à la condition humaine. Aussi développent-ils une autre position à l'égard du politique dans la lutte contre le totalitarisme, ou à la sortie du totalitarisme, bref, une autre opinion quant aux chances du politique dans le monde post-totalitaire. Dans cette analyse, j'accorderai la priorité à Hannah Arendt, ayant déjà consacré une longue étude aux travaux de Claude Lefort sur ce point. Hannah Arendt, dans sa critique du totalitarisme, part d'une théorie des régimes reprise de Montesquieu mais sensiblement modifiée, dans la mesure où elle ajoute aux deux critères de Montesquieu un troisième élément. De Montesquieu elle garde la distinction entre la nature d'un régime - sa forme ou sa structure - et son principe d'action c'est-à-dire la passion spécifique qui le fait agir et lui permet de persévérer dans son être. A ces deux critères, elle en ajoute donc un troisième, à savoir la définition d'une expérience fondan1entale sur laquelle repose chaque type de régime, cette expérience renvoyant à chaque fois à une dimension de la condition humaine. Ainsi, la monarchie reposerait sur l'expérience inhérente à la condition humaine de ce que les hommes sont distincts et différents les uns des autres par la naissance; la République sur l'expérience opposée, celle de

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D'une mésinterprétation

du totalitarisme

et de ses effets

l'égalité entre tous les hommes qui sont nés égaux et ne se distinguent que par leur statut social; ce qui se manifeste par une égalité de pouvoir renvoyant à la condition de pluralité. La tyrannie, enfin, qui marche à la crainte reposerait sur l'expérience de l'angoisse que nous éprouvons dans les situations de total isolements. Armée de ces trois critères Hannah Arendt définit le totalitarisme de la façon suivante: il a pour nature la terreur, pour principe d'action, ou plutôt de mouvement, l'idéologie. Enfin, il reposerait sur une expérience fondamentale qui a à voir avec l'isolement considérablement aggravé par l'expérience moderne de la désolation. Or toute son analyse tend à montrer qu'à ces trois niveaux, le totalitarisme détruit la vie politique, le domaine politique en tant que domaine des affaires humaines, l'essence de la politique, à savoir l'action, la dimension politique par excellence. Jugement qu'il ne faut point entendre comme la déclaration d'un journaliste ou d'un homme politique mais comme la conclusion d'une philosophe qui ne prend tout son sens que rapportée aux catégories essentielles de sa pensée. Destruction de la politique signifie d'abord atteinte portée à la condition de pluralité, au fait que ce sont les hommes qui habitent la terre; ni un homme, ni la simple multiplicité, mais la pluralité qui inclut à la fois l' être-pamli les hommes et l'unicité. Véritable condition ontologique de la politique qui selon Hannah Arendt, doit continuer à susciter l'étonnement d'une philosophie politique renouvelée. Destruction de la politique signifie ensuite la destruction, non pas tant des hommes que celle du monde, cet horizon de sens que les hommes édifient entre eux à l'intersection de l'œuvre et de l'action. Le monde, un espace intermédiaire où se déploient et se jouent les affaires humaines, un espace du paraître où «j'apparais aux autres comme les autres m'apparaissent ». Seul le respect de la condition de pluralité
8. Hannah Arendt, La nature du totalitarisme, Payot, 1990, pp. 92-93.