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Au coeur des Radios Libres

256 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296183476
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AU CŒUR DES RADIOS LIBRES

COLLECTION LOGIQUES SOCIALES dirigée par Dominique Desjewc
Brigitte BRÉBANT, La pauvreté, un destin? 1984, 184 pages. J.-A. MBEMBE, Les jeunes et l'ordre politique .en Afrique noire. 1985, 256 pages. Guy MINGUET, Naissance de l'Anjou industriel. Entreprise et société locale à Angers et dans le Choletais. 1985,232 pages. Groupe de Sociologie du Travail, Le travail et sa sociologie. Essais critiques. Colloque de Gif-sur-Yvette. 1985, 304 pages. Majhemout DIOP, Histoire des classes sociales dans l'Afrique de l'Ouest. Tome 1 : Le Mali. Tome 2 : Le Sénégal. 1985, 265 et 285 pages. Pierre COUSIN, Jean-Pierre Boutinet, Michel MORFIN, Aspirations religieuses des jeunes lycéens. 1985, 172 pages. Michel DEBOUT, Gérard CLAVAIROLY, Le désordre médical. 1986, 160 pages. Hervé-Frédéric MÉCHÉRI, Prévenir la délinquance. L'affaire de tous. Les enjeux du dispositif Bonnemaison. 1986, 192 pages. Jean G. PADIOLEAU, L'ordre social. Principes d'analyse sociologique. 1986, 224 pages. J.-Pierre BOUTINET (sous la direction de), Du discours à l'action, Les sciences sociales s'interrogent sur elles-mêmes. 1985, 406 pages. François Dupuy, Jean-Claude THOENIG, La loi du marché. L'électroménager en France, aux États-Unis et au Japon. 1986,263 pages. Franco FOSCHI, Europe, quel avenir? Emploi, chômage des jeunes. coopératives, clandestins. 1986, 107 pages. Christian LERAY, Brésil-le défi des communautés. 1986, 170 pages. Claude COURCHAY, Histoire du point Mulhouse. L'angoisse et le bleu de l'enfance. 1986, 211 pages. Pierre TRIPIER, Travailler dans le transport. 1986, 211 pages. J.L. PANNÉ, E. WALLON (textes réunis et présentés par), L'entreprise sociale. Le pari autogestionnaire de Solidarnosé. 1986, 356 pages. Julien POTEL, Ils se sont mariés, ... et après? Essai sur les prêtres mariés. 1986, 157 pages. José AROCENA, Le développement par l'initiative locale. Le cas français. 1986,228 pages. Jost KRIPPENDORF,Les vacances, et après? Pour une nouvelle compréhension des loisirs et des voyages, 1987,239 pages. Paul N'DA, Les intellectuels et le pouvoir en Afrique noire, 1987, 222 pages.

@ L' Harmattan, 1989
ISBN: 2-7384-0424-3

JEAN

BÉNETIÈRE

-

JACQUES

SONCIN

AU CŒUR DES RADIOS LIBRES

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Nous tenons à remercier les personnes suivantes, sans lesquelles cet ouvrage n'aurait pu être écrit. Nadia Mazari, Lucienne Musarella, Dominique Dome, Claude Bénetière, Maurice et Bertrand, Nejma Ouari.

SOMMAIRE

-

Préface de Sampiero Sanguinetti Introduction

.

.

13 17 21 21 24 26 27 29 30 31 33 39 41 42 42 43 44 44 49 52 58 62 65 67 72 75 9

- Liberté, j'émets ton nom ......................................
Autorité. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Chapitre 1 : De la fin du monopole à la mort de la Haute

-

Les radios pirates contre le monopole...................... Les partis politiques face à ce phénomène.. ... La fin du monopole.. ..... ....... Des radios au pilori ............................................. L'entrée de la pub sur la FM ................................... La commission consultative .. . . . . La commission financière..................................... La FNRLet la CNRLcontre la communication marchande . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

- La Fédération européenne des radios libres (FERL) ..... Chapitre 2 : Radios des villes, radios des champs. .. ... - « Galère » : au cœur de. Marseille, une radio antifasciste . - . Radio Béton, une radio pirate à Marseille ........... - Eté 1981 : l'éveil des radios libres........................... .- Et leur devenir................................................... - De Radio Béton à Radio Provisoire........................ - Le téléphone et le début du dialogue avec les auditeurs

-

L'irruption

des jeunes beurs

..................................

-

De Radio Provisoire à Radio Galère.......................
Radio Galère jusqu'en mars 86

..............................

-

Le forum des radios libres ..................................... Radio Galère de mars 86à mai 88 .......................... Le Front national veut interdire Radio Galère... ........ En conclusion....................................................

- Radio Méga à Valence.. .
93 FM à Reims

-

Radio Alpes-Mancelles

à Fresnay-sur-Sarthe

.. ... ... .. .. .... .. .... .. ... .. .. ... .. .. .. .. ..
............

76 78 80 85 86 88 93 97 103 103 105 109 114 115 122 124 133 133 134 135 138 139 143 147 147 149 153 157 161 165 165 166 170 172 177 185 185 186 193

Chapitre 3 : Des radios qui s'adressent à un public particulier - Radio Trait d'Union: les ondes au service des communautés de l'immigration à Lyon.................... - La Fédération française des radios chrétiennes FFRC ... - Radio JM : une voix juive à Marseille ...................... - Radio Parloir Libre: du micro vers les cellules. ......... Chapitre 4: Trois exemples de radios qui n'ont pas achevé le

septennat. .
-

....

...

...... ..... .

...

- Radio Mouvance, une histoire saisissante.................
Entretien avec Roland Fornari ............................... Entretien avec Danaé Orsoni ................................ En guise d'épilogue ............................................. Radio Libération, une fréquence de presse...............
De Mao à la CIA.. .. .. .. .. .. .. . .. .. . .. . . .. . . . . . . . . .. . . . . . . .. .. .. .

Entretien avec Yves Daudu, responsable de Fréquence Libre.. . . ... ..... .... . .... .... ........... Chapitre 5 : Séisme sur la FM .......................................... - La CNCL s'occupe de la FMparisienne ....................... - Les manifestations de colère face à ces décisions.. ...... - Rencontre entre Yves Rocca et la CNRL.................... - La riposte des radios ............................................ - Radio Aligre.. . .. . .. ... ..... .. - Entretien avec Luciano Loiacono ........................... Chapitre 6 : Les« affaires» de la CNCL .. . .. . .. .. . .. .. .. .. .. .. . .. . ..

- Sur Radio Rythme Bleu, colonial rime avec illégal...... - Les scandales de la FMparisienne ............................ - L'honneur perdu de Michel Droit. ... .......... - Entretien avec Jean-Louis Bessis ............................ - L'affaire Droit, jusqu'à la mort de la CNCL................ Chapitre 7 : Sondages, commerce et musique .. ... . ........... - Le salaire de la pub... .... .. - Entretien avec Grégoris Milopoulos ........................ - Les réseaux en vogue. . .. ........... - Entretien avec le directeur général de NRJ................. - Pour quelques notes de musique ............................. Chapitre 8 : Les instances de régulation de l'audiovisuel........ - La Haute Autorité, une institution qui essuie les plâtres . - Entretien avec Michèle Cotta ................................ - La CNCL: portrait de treize sages ............................
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Qui sont ces treize sages? ..................................... - Le CSA: à neuf, seront-ils plus sages qu'à treize? ....... Chapitre 9 : Le PAF légué par la CNCL................................ Les nominations des présidents de chaînes ....... - La majorité de droite laisse béton TF1..................... - La privatisation de TF1 en quelques dates . - Qui est Francis Bouygues ? ................................... - La Cinq à Robert Hersant ..................................... - M6 pour la Compagnie luxembourgeoise de télédiffu-

-

195 200 205 206 208 209 212 214 215 215 217 221 225 235 239 245 249

sion

(CL T)

.........................................................

. . ...... ... ... .... - Robert Hersant, un homme au passé chargé.............. Epilogue - Les pieds dans le PAF........................................... Annexes - Chronologie......................................................
-

- L'empire Hersant. ..

-

Charte de la CNRL .. .. .. .. .. ....... .. .. .. ... .... ...... ... Annuaire des radios signataires de la Charte. ...... .. Signification des sigles cités ... .......... Textes légiférant l'existence des radios libres depuis 1981 ................................................................

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PRÉFACE

Au mois d'août 1980, dans un village de Corse du Sud, San-Gavino-di-Carbini, s'est tenu un colloque sur le thème de l'information. Une bonne trentaine de représentants de la presse étaient là. Chacun gardait à l'esprit l'attentat qui, quelques jours plus tôt, avait détruit l'émetteur de Radio Corse International, implanté sur l'île d'Elbe. La presse

italienne, « bien renseignée », accusait les services secrets et
le gouvernement français de ce forfait; RCI était la deuxième expérience, en Corse, de mise en cause du monopole de l'Etat sur l'audiovisuel. La première, Radio Balbuzard, en 1979, revendiquait

pour sa part clairement le titre de « Radio pirate ». Noëlle
Vincensini, à l'origine de l'initiative, expliquait ainsi sa démarche: «La télé et la radio sont entre les mains du pouvoir et seulement entre les siennes. Créer une radio libre, aussi modeste soit-elle, est un acte qui doit être compris comme relevant d'une démarche de solidarité, decommunication et de confiance entre les hommes. C'est aller dans la direction de donner la parole à tous. C'est la bonne direction, je crois, pour restituer à la notion de service public son sens véritable et noble ». Radio Balbuzard émit à six reprises d'une voiture qui se déplaçait en permanence sur les hauteurs d'Ajaccio. Finalement, repéré par la police, l'émetteur fut saisi et Noëlle Vincensini condamnée à une très forte amende. Promoteur de la seconde expérience, Aimé Pietri, qui était aussi correspondant de l'AFP, affirmait ne pas vouloir mettre en cause la loi française et présentait RCI comme une radio périphérique. Pourtant, à la fin de l'année 1979, le député RPR, Jean-Paul de Rocca-Serra, interpellait le gouver13

nement à la tribune de l'Assemblée nationale, demandant qu'il agisse pour empêcher ce projet d'aboutir et pour faire renvoyer son promoteur de l'AFP. Deux jours plus tard, malgré le brouillage, RCIétait captée pour la première fois sur la côte orientale de la Corse. La riposte fut immédiate: l'appartement du journaliste était la cible d'un très grave attentat. Finalement, le gouvernement ne parvenant pas à faire cesser les émissions, l'émetteur du Monte Capane sur l'île d'Elbe était détruit au mois d'août 1980. Profitant du colloque qui nous réunissait, nous avons, bien sûr, proposé un communiqué condamnant l'attentat. Ce texte n'avait de sens que s'il était adopté à l'unanimité. Or, ce ne fut pas possible: les représentants du parti communiste, en particulier, refusèrent catégoriquement de le signer. L'implantation de l'émetteur sur un territoire étranger, ainsi que la mise en cause du monopole et du service public, leur interdisaient de se joindre à cette condamnation. Il n'est pas certain, alors, que ce refus n'ait pas sorti une épine du pied à d'autres participants qui n'auraient pas eu le courage d'exprimer leurs réticences. C'est que, en fait, le service public était au cœur de nos débats et de nos contradictions qui dépassaient largement la Corse. Pour les uns, le service public s'était définitivement disqualifié. Certes les principes et les idées étaient généreux, mais la réalité est toujours plus forte que la générosité, et l'Etat sera toujours l'Etat. Jamais un parti au pouvoir, quel qu'il soit, ne laissera le service public jouer son rôle. Le détournement partisan, scandaleux et caricatural, auquel nous assistions en France depuis des années était, selon les mêmes, inévitable et dans la nature des choses. Les autres, parmi lesquels beaucoup de professionnels de l'audiovisuel, ne croyaient absolument pas à la notion de radio libre, non pas qu'ils aient défendu à tout prix l'idée de monopole, mais parce que cette solution ne leur apparaissait pas de nature à donner les réponses souhaitables aux problèmes de la liberté de la communication. Pour eux, la notion de radio libre est un rêve qui se heurtera durement à la réalité: la fin officielle du monopole ne pourra pas être autre chose que la porte grande ouverte aux radios privées commerciales et au règne du fric et des patrons. L'exemple italien, attentivement observé par ces professionnels, n'était pas de nature à modifier ce jugement. La seule solution, affirmaient-ils alors, est de se battre pour 14

imposer une juste conception du service public et pour exiger du gouvernement le respect de la loi. En réalité, dès lors que, en 1981, l'alternance politique avait joué, la gauche au pouvoir devait tenir compte de l'héritage laissé par les représentants de la droite autoritaire, bientôt libérale, ce qui rendait inutile ce débat et quasiment inéluctable l'évolution qui allait suivre: la fin du monopole et la porte ouverte au privé. Le service public avait pris trop de coups et la notion de radio libre avait acquis des lettres de

noblesse à travers la « piraterie ». Toute la question était
donc de savoir si la générosité et le rêve survivraient à cette évolution. Les socialistes allaient, comme on dit, tenter de sauver les meubles en protégeant le service public et en essayant de préserver la notion de radio libre des tentations commerciales. Il s'agissait réellement, pour le coup, d'une utopie. La brèche était ouverte et ceux-là même qui, pendant vingt ans, avaient confisqué le service public à leur profit, après avoir légèrement revu leur look, s'engouffrèrent dans la faille pour tenter de récupérer, au nom du libéralisme, le pouvoir qu'ils avaient brièvement perdu au nom de l'alternance. Pour certains dirigeants de ce pays, cette histoire n'est pas très glorieuse et elle a participé à une décrédibilisation du discours politique, ce qui a donné des arguments à l'extrême droite. Pourtant, ni l'idée du service public, ni le rêve des radios libres qui, à l'évidence, quelque part se rejoignent, ne sont morts. C'est aussi ce qui transpire des pages qui suivent, au-delà de l'extrême difficulté qu'il y a, pour les uns ou pour les autres, à se situer et à exister dans ce qu'on appelle désormais le Paysage Audiovisuel Français. Sampiero SANGUlNETrI.

15

INTRODUCTION

Liberté, j'émets

ton nom...

La contestation du monopole
Notre siècle restera sans doute dans l'Histoire comme celui qui a amené des progrès décisifs dans le domaine de la communication. Aujourd'hui, notre planète est devenue une petite région où tout est proche. Les moyens actuels de communication permettent un contact quasi immédiat avec n'importe quel point du globe. Mais il n'est pas certain que la réflexion ait progressé à la même vitesse. Depuis quelques dizaines d'années, l'audiovisuel a envahi les domaines culturel, économique et politique. Dès la Libération, le gouvernement en a fait un monopole. Toutes les tendances politiques étaient d'accord avec cette décision. Mais il est vite apparu, que, loin d'être un véritable service public, il était, en grande partie, détourné au profit du gouvernement en place. Les artistes n'en étaient pas non plus vraiment satisfaits, leur talent devant nécessairement être reconnu par les programmateurs du monopole avant de pouvoir atteindre le grand public. Enfin, les décideurs économiques sentaient que leur échappait ainsi, à l'exception des périphériques, un colossal moyen publicitaire. Autour et après 1968, la radio et la télé sont devenues l'objet d'une véritable contestation de masse. Pour des centaines de milliers d'étudiants, France-Inter s'appelait désormais France-Intox. On se souvient de cette affiche, éditée par les Beaux-Arts, sur laquelle le journaliste du petit écran était un CRS. Par la suite, l'image du monopole ne va plus cesser de se dégrader dans l'opinion. Des luttes ouvrières aux mouvements sociaux, toutes les couches de la société 17

seront, à un moment ou l'autre, confrontées à l'obstacle médiatique. Pour les créateurs, c'était plus souvent une barrière infranchissable qu'une aide à l'expression. Quant aux grands patrons du commerce et de l'industrie, les yeux définitivement rivés sur la côte ouest de l'Atlantique, ils rêvaient du jour où, comme là-bas, télé et radios seraient entre leurs mains. Mais ce courant d'opinion restait très diffus. Il n'avait pas de relais politique. La gauche voulait rendre sa vocation au service public et ne voyait dans là fin du monopole que le passage de l'audiovisuel aux puissances d'argent. La droite, elle, ne voulait pas lâcher une miette de son pouvoir médiatique. D'autant qu'au niveau international, sa réflexion était alors orientée par la trilatérale. Créée en novembre 1973, sous l'impulsion de David Rockfeller et de Zbigniew Brzinski, la Trilatérale se fixait pour but d'élaborer une réflexion commune aux dirigeants politiques et économiques du «monde libre» occidental. Inquiète de l'influence des médias sur les opinions publiques, la Trilatérale s'est réunie à Kyoto au Japon en mai 1975. Etaient présents un certain nombre d'hommes politiques encore inconnus mais qui n'allaient pas tarder à accéder au pouvoir dans plusieurs pays. Il s'agissait de Jimmy Carter, qui deviendra président des USA, de Raymond Barre, qui sera Premier ministre de Valéry Giscard d'Estaing et d'autres qui prendront des places importante en RFA, en Angleterre, en Belgique, et au Japon. Lors de cette réunion, les membres de la Trilatérale étudièrent un rapport dans lequel ils apprirent

qu'il existait « des limites potentiellement désirables à l'extension de la démocratie politique» et que dans ce cadre il fallait « assurer aux gouvernements le droit et la possibilité de retenir l'information à la source ». Une telle réflexion n'était pas propice à une libéralisation. A la fin des années 1970, alors que les communistes représentaient encore autour de 20 % du corps électoral, il n'y avait aucun journaliste de cette sensibilité sur TF1, il y en avait un à Antenne 2 sur environ 200 journalistes employés par la chaîne, et cinq sur 570 à FR3. Les comptes seraient encore plus vite faits pour l'extrême gauche, les écologistes, l~s féministes, les tiers mondistes et autres « marginaux» de la politique. Même le parti socialiste était très faiblement représenté. Par contre, la droite - UDF et RPR - était massivement présente, ainsi que l'extrême droite qui n'avait 18

pourtant pas encore effectué sa percée. Les radios pirates, qui se développent à cette époque, sont le symptôme de cette absence de pluralisme et de liberté d'expression. François Mitterrand, en inscrivant la libéralisation des ondes dans les préoccupations de la campagne présidentielle de 1981, touchait là, incontestablement, une corde sensible.

1981, l'explosion de la liberté
En quelques mois, des dizaines de milliers de bénévoles vont créer des centaines de radios écoutées par des millions d'auditeurs à travers toute la France. L'ampleur du phénomène prouve l'impatience avec laquelle la fin du monopole était attendue. Dans un premier temps, ce sont les idéaux associatifs qui vont dominer la FM. Les radios vont être des médias de proximité, rompant ainsi avec le parisianisme qui était la règle dans l'audiovisuel. Elles permettent ainsi l'interactivité dans les grandes villes. Elles aident les régions à retrouver leur identité. Elles améliorent la communication dans les campagnes. Les communautés issues de l'immigration vont pouvoir y disposer d'un moyen d'expression à la fois culturel et informatif. Les vieux et les handicapés vont y exprimer leurs préoccupations. Les jeunes vont pouvoir s'y retrouver et parfois s'y former. Les artistes auront enfin un média à leur mesure pour faire connaître leur talent. Ces radios seront aussi un lieu important du débat politique, animé le plus souvent avec un rigoureux respect du pluralisme, qui englobera même les formations les plus marginales. Enfin, le souci de défendre les droits de l'homme pour tout le monde s'y exprime constamment. Les radios libres non commerciales seront le seul média audiovisuel à inscrire ces préoccupations au cœur des programmes.

1984, la victoire des commerçants
Si, au début, les socialistes affirmaient qu'ils ne voulaient pas livrer les radios aux puissances financières, très rapidement la Haute Autorité les a laissées s'installer sur la FM. En 1984, le législateur changeait la loi et autorisait la publicité. Beaucoup d'opérateurs étaient persuadés que ce mode de 19

financement permettrait leur indépendance. Mais les résultats sont là, et la logique économique est têtue. Peu à peu, les radios commerciales se sont concentrées en quelques réseaux qui couvrent le pays. Des radios associatives, à bout de souffle, se sont vendues à ces réseaux qui ressemblent, souvent en pire, aux quelques périphériques d'avant 1981. Les pouvoirs publics, estimant que la publicité devait permettre aux radios de vivre, se sont peu à peu désintéressés du problème. 1989, les radios libres vivent encore Début 1989, il existe encore quatre cents radios associatives ; elles emploient près de huit cents personnes, environ deux mille stagiaires leur sont affectés, plus de dix mille bénévoles les animent, deux millions de personnes les écoutent régulièrement. Leur budget total cumulé atteint cent millions de francs. Il faut noter que le rapport existant entre les sommes dépensées et le nombre d'auditeurs est de loin le plus bas de l'ensemble des médias. Ces chiffres démontrent à l'évidence la vitalité du secteur. Pourtant, l'existence de ces radios est précaire. Leur pérennité dépend de la vigilance de l'Etat à tenir ses engagements, de la compréhension des utilisateurs que tout service doit se payer et de l'intelligence des opérateurs à unir leurs forces et avoir ainsi plus de moyens pour remplir leur mission. Leur disparition serait un désastre, non seulement pour notre pays, mais aussi à l'échelle de l'Europe. Si ce livre aide à cette prise de conscience, il aura atteint son objectif.

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CHAPITRE 1

De latin du monopole à la mort de la Haute Autorité

Les radios pirates contre le monopole
En juin 1976, Rhône-Alpes émet pour préparer le Malville prévu pour la première radio libre de la région sur la bande FM, de Grenoble à Lyon, grand rassemblement antinucléaire de les 3 et 4 juillet suivants. Les animateurs

de Radio Active choisissent un indicatif évocateur, « La java
des bombes atomiques» de Boris Vian; après quoi, ils annoncent la couleur: « Nous sommes des gens qui préférons les activités de la radio à celles de la radio activité. »Le ton est donné. La première émission de Radio Verte a lieu à Paris le 13 mai 1977. Les écologistes veulent donner la parole aux quartiers. Jean Autin, président de TDF (télédiffusion de France), organisme détenteur du monopole, n'est pas sur la même longueur d'onde. Il donne son sentiment à FranceInter: «Il y aurait eu vendredi soir une émission de Radio Verte. Indiscutablement, si ces émissions existent, elles ne sont pas techniquement décelables. Nous assistons à un phénomène

d'intoxication destiné à remettre en cause le monopole. » En
cas de récidive, M. Autin affirme qu'il fera son métier, comme son devoir le lui commande, et comme la loi l'y autorise. Radio Verte ne tarde pas à être brouillée. Le 4 juin de cette même année, mais en Alsace, Radio Verte Fessenheim, qui se bat contre l'implantation d'une centrale nucléaire, diffuse sa première émission en français, alsacien et allemand. Une semaine après, c'est au tour de Radio Libre 44, à Nantes, de protester contre l'implantation 21

de la centrale du Pellerin. A la fin de l'année, TDF recense plusieurs centaines d'émissions sur l'ensemble du territoire. La bataille pour la libération des ondes entre bientôt dans une phase juridique, avec Radio Fil Bleu à Montpellier, dont l'équipe affirme volontiers ses attaches politiques avec la fédération du parti républicain et avec l'ancien maire de la ville. Radio Fil Bleu dépose plainte contre TDF pour voies de fait à l'issue de sa première émission brouillée du 12 juillet 1977 ; TDF contre-attaque par l'intermédiaire de sa direction régionale de Marseille qui dépose une plainte pour infraction à l'article L39 du code des télécommunications. Ainsi, pour la première fois, cette institution reconnaît l'existence d'une
« radio pirate ». Le 1erdécembre, Radio Fil Bleu obtient un

non-lieu. Le lendemain, le parquet fait appel. Le 5 mai 1978, le non-lieu est confirmé en appel. Le jugement précise que la loi n'autorise pas les radios libres, mais ne permet pas non plus de les poursuivre. En 1978, lors des élections législatives, un comité de soutien à une liste d'extrême gauche de Belfort lance Radio Ondes Rouges. Pour ses animateurs, « il n'est pas question d'attendre d'avoir le droit d'émettre pour le faire. La droite possède les grands moyens d'information, la gauche est, elle aussi, pour le monopole, et nous mènerons bataille jusqu'à ce

que les radios soient libres. »
En Lorraine, la crise de la sidérurgie est l'occasion pour les syndicats de Longwy de créer chacun leur radio. La première à émettre, celle de la CFDT, s'appelle sos-Emploi. Ensuite, la CGT crée Lorraine Cœur d'Acier. Toute la population s'identifie à cette dernière, et le syndicat voit peu à peu sa radio lui échapper. TDF met au point un brouillage très efficace. Tout le monde se mobilise, et Longwy devient le théâtre d'affrontements très violents avec les forces de l'ordre. Mais les divergences entre la direction syndicale et les animateurs de la radio s'accentuent. Finalement, la CGTprend la décision d'arrêter les émissions. Quelques mois plus tard, pour appuyer sa campagne prud'homale de la fin de 1979, la CGT crée partout des radios libres, dont Radio 76 en Seine-Maritime, Radio 92 dans les Hauts-de-Seine, Radio 93 en Seine-Saint-Denis, Radio 33 en Gironde, Radio Action à Strasbourg, Radio Quinquin à Denain et Radio Castagne à Alès. Radio 93 a établi son siège au premier étage d'une

librairie,
22

«

les Déglingués », dans une petite pièce qui lui sert

de studio improvisé. Connue de tous, en Seine-Saint-Denis, cette radio est en infraction notoire avec le monopole. Elle entretient autour d'elle une turbulence d'agitation sociale qui ne plaît pas à tout le monde: un jour, des travailleurs portugais protestent contre l'incendie de la cité de transit où ils résident; le lendemain des éducateurs d'un foyer d'handicapés de Noisy-le-Sec dénoncent le licenciement de l'un d'eux. Les autorités ne pouvaient pas faire semblant d'ignorer son existence, et, le 29 avril 1978, les policiers envahissent la station, et s'emparent de son matériel. Cinq jours plus tard, c'est au tour de Radio Roquette, à Paris, d'être saisie. La guerre des ondes est bel et bien déclarée contre les 80 radios libres existant en France à cette époque. Le 25 mai 1978, un animateur de Radio Roquette comparaissait devant la 17e chambre correctionnelle de Paris. A cette occasion, Maurice Séveno, chargé de l'audiovisuel

pour le parti socialiste, déclarait: « on assistera à une éclosion
des radios libres qui se justifiera par le fait même qu'une partie de la population est exclue de la parole, alors qu'elle a quelque chose à dire ». Le président de la République, Valéry Giscard d'Estaing, demande au conseil des ministres de proposer au Parlement «les dispositions législatives nécessaires pour assurer le respect du monopole de la radio et de la télévision». Le gouvernement Barre se met au travail et c'est JeanPhilippe Lecat, ministre de la Communication, qui défend le texte devant les députés. Précisons que ce ministre était présent à la réunion de la Trilatérale de Kyoto avec R. Barre, où ils avaient réfléchi à la nécessité de limiter la démocratie. Le 17 juin 1978, un additif à la loi du 7 août 1974 est adopté et prévoit de lourdes sanctions en cas de non-observation du monopole: les amendes vont de dix mille à cent mille francs et les peines d'emprisonnement d'un mois à un an. Dans un amendement à ce texte, le sénateur Caillavet a fait adopter l'amnistie en faveur des radios libres déjà inculpées. Le 18 juin, certaines radios françaises regroupées au sein du Bureau de liaison des radios locales et indépendantes

lancent un « appel de Londres» sur l'antenne de « London
Broadcasting Service» retransmis par les radios libres en France « On croit, on s'imagine que les radios libres ont perdu la bataille. En réalité, il n'en est rien, la vie continue, tout continue et les radios aussi. Pense-t-on qu'une loi puisse arrêter un si vaste intérêt, une si grande curiosité? Ecoutez les radios

23

locales et indépendantes. Indépendance, liberté d'expression, voilà ce que nous demandons. A lire la législation, les radios libres ont dépassé les bornes. Depuis quand le législateur

ordonne-t-illa réalité?

»

Le législateur durcit le ton, les saisies et les procès continuent, mais les radios pirates ne se laissent pas impressionner.

Les partis politiques face à ce phénomène
La majorité est divisée. Le Rassemblement pour la République (RPR) veut sauver le monopole de diffusion, TDF doit rester propriétaire des fréquences et maître de la façon de les distribuer. Il est favorable à une Haute Autorité de l'audiovisuel afin de couper le cordon ombilical entre le gouvernement et l'audiovisuel. Il suggère le maintien d'une radio d'Etat, sans publicité, tirant ses ressources de la redevance, ainsi que l'autorisation d'un certain nombre de radios locales vivant de la publicité, administrées par des collectivités locales ou des sociétés d'économie mixte. Ces radios pourraient avoir des liens étroits avec la presse écrite régionale. Le Parti républicain (PR), composante de l'UDF, veut organiser la liberté de la radio: les émissions en modulation de fréquence doivent pouvoir bénéficier d'une certaine liberté, mais cela ne doit se faire qu'avec un certain nombre

de garde-fous, pour lutter contre une

«

anarchie à l'italienne»

ou contre la récupération du phénomène par les puissances financières. Une commission départementale se chargerait de l'attribution des fréquences et un cahier des charges fixerait les garanties techniques et de qualité. L'opposition est, elle aussi, loin d'être unifiée sur cette question. Le Mouvement des Radicaux de Gauche (MRG) estime qu'il faut supprimer le monopole de la radio, mais pas celui de la télévision. François Londe, alors secrétaire national du MRG, dédarait: «Défendre aujourd'hui le monopole de la radio, c'est cautionner une pure fiction, entretenir un mythe, refuser d'accorder la loi aux mœurs. » Le Parti communiste (pc) admet l'essor de la libre expression pluraliste à partir d'émetteurs locaux, uniquement dans l'hypothèse d'une victoire de la gauche et... dans le respect du monopole! Pour le pc, le monopole de la radio-télévision ne 24

doit pas s'identifier à un monopole gouvernemental, mais il doit être un « servîce publîc ouvert à tous, accomplîssant sa mîssîon (...) Il faut décentralîser, régîonalîser la radîo et la télévîsion, il faut donner aux populations locales les moyens d'înformation et d'expressîon ». Les communistes proposent de mettre en place. des radios locales dans le cadre du service public. Le Partî socîalîste (ps) ne parle pas d'une seule voix. Quelques années auparavant, à la suite du brouillage de Radio Verte par TDF, le député Georges Fillioud avait affirmé sa solidarité totale avec le service public: « Nous défendrons le monopole pour que messîeurs Bleustein- Blanchet, Hersant et Amaury, tapîs dans l'ombre, ne soîent pas tentés d'accroître

ainsî leurs profits et leur puissance.
Gérard Descotils, autre responsable

»

En novembre 1977,

socialiste, enfonçait le

clou en déclarant au Quotidîen 'deParîs : « Il faut être clair, sî
les radios régionales ou locales sont gérées vraiment démocratiquement, il n'y aura pas besoin de contre-radîo : Radio Verte Fessenheim devraît être înutile, Radio Lîbre 44 aussi, puîsque les radîos régîonales devraîent, lors d'un conflit, présenter les deux points de vue. »Mais le ps évolue. En octobre 1979, lors de la rentrée parlementaire, il présente un projet de loi visant à donner « l'autorîsatîon précaire et à titre révocable des radios

locales à produire et à dîffuser des émîssions de radîodiffusion ». Ces autorisations seraient délivrées à des associations, type Loi 1901, regroupant des personnes morales sans but lucratif. Un Conseil régional de la radiodiffusion enregistrerait les demandes et aurait le pouvoir de délivrer les autorisations. Le 28 juin 1979, le ps entre dans l'histoire de la répression contre les radios libres: François Mitterrand intervient sur Radio Riposte à Paris, lors d'une émission intitulée: «la mainmîse du pouvoîr sur les ondes». Inculpé le 24 août

suivant, il déclare: « Dans l'hîstoirede France,il y a toujours
eu des moments où des hommes ont dû prendre des rîsques pour la lîberté. Or, il existe aujourd'huî un détournement de la loî sur le monopole audîovîsuel, une atteînte grave à la lîberté de la presse, une fraude permanente sur le servîce publîc de la radiotélévîsion. Eh bîen, je le dîs avec force, les auteurs de ce détournement sont le présîdent de la Républîque et son

gouvernement. » Le Parti socialiste n'y gagne pas en cohérence. Actîon Socîalîste le note d'ailleurs: «Comment peut-on à la fois diffuser une émission en toute illégalité et 25