Au-delà de la démocratie

De
Publié par

La démocratie, c'est encore Churchill qui l'a définie le mieux : un moindre mal. Si les défauts du parlementarisme n'empêchent pas de s'en accommoder, c'est qu'il incarne l'idéal d'institutions où nous nous retrouverions pour débattre et décider en commun. Et si nous commencions par nous demander comment une révolution future développerait une vie et une organisation sociale, le communisme pour ne pas le nommer, sans ces médiations et ces pouvoirs qui aujourd'hui nous écrasent. Il s'agira alors d'inventer des façons radicalement différentes de faire, d'être, de vivre.
Publié le : dimanche 1 février 2009
Lecture(s) : 297
EAN13 : 9782296217331
Nombre de pages : 185
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Au-delà de la démocratie

Des mêmes auteurs

Karl Nesic & Gilles Dauvé : Demain orage. Essai sur crise qui vient, troploin, 2007.
Karl Nesic : Un autre regard sur le communisme et son devenir, L'Harmattan, 1996. Crise sociale: mythes et réalités, L'Harmattan, 1996.

Gilles Dauvé : La Fileuse, Denoël, 1992. Banlieue molle, HB Éditions, 1998. Quand meurent les insurrections, ADEL, 1998; La Sociale, Montréal,2000. Ni parlement ni syndicats: les conseils ouvriers I, Les Nuits Rouges, 2003 (avec Denis Authier). Sous le nom de Jean Barrot: La Gauche communiste en Allemagne 1917-21, Payot, 1976 (avec Denis Authier). Bilan. Contre-révolution en Espagne 1936-39, UGE, 10/18, 1979. Divers textes de K. Nesic et G. Dauvé sont disponibles sur le site: trop loinO.free.fr

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I @wanadoo.fi ISBN: 978-2-296-07556-6 EAN:9782296075566

K.arl N esic Gilles Dauvé

Au-delà de la démocratie

L'Harmattan

Questions Contemporaines Collection dirigée par JP. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Série « Globalisation et sciences sociales» dirigée par Bernard Hours
La série « Globalisation et sciences sociales» a pour objectif d'aborder les phénomènes désignés sous le nom de globalisation en postulant de leur spécificité et de leur nouveauté relatives. Elle s'adresse aux auteurs, dans toutes les disciplines des sciences humaines et sociales, susceptibles d'éclairer ces mutations ou évolutions à travers des enquêtes et des objets originaux alimentant les avancées théoriques à réaliser et les reconfigurations disciplinaires consécutives. Derniers ouvrages parus Gérard MASSON, L'ébranlement de l'universalisme occidental. Relectures et transmissions de l 'héritage chrétien dans une culture « relativiste »,2009. Antonio GRECO, France-Italie: quel avenir pour nos sociétés ?, 2009. Bernard LEROUGE, Tchernobyl, un «nuage» passe..., 2008. Eric GEORGE et Fabien GRANJON, Critiques de la société de l'information, 2008. Philippe .ARINO, Homosexualité sociale, 2008 Philippe .ARINO, Homosexualité intime, 2008. Olivier LIET ARD, La fin des inégalités. Manifeste du Parti pour l'Abolition de l'Usure (PAU), 2008. Philippe .ARINO, Dictionnaire des codes homosexuels (Tome 1, de A à H), 2008. Philippe .ARINO, Dictionnaire des codes homosexuels (Tome 2, de I à Z), 2008. Fabien GALZIN, La dictature du chiffre. Le libéralisme, la science et le « psy », 2008. Clotilde CHABUT, Parents et enfants face à l'accouchement sous X; 2008. A. B. LENDJA NGNEMZUE, Les étrangers illégaux à la recherche des papiers, 2008.

« Chez les peuples démocratiques, les individus sont très faibles; mais l'Etat, qui les représente tous et les tient tous dans sa main, est très fort. Nulle part les citoyens ne paraissent plus petits que dans une nation démocratique. })(Tocqueville, 1840) « (..) il n'y aura plus de pouvoir politique proprement dit, puisque le pouvoir politique est précisément le résumé officiel de l'antagonisme de la société civile. })(Marx, 1847) « (..) l'Etat n'est rien d'autre qu'un appareil pour opprimer une classe par une autre, et cela, tout autant dans la république démocratique que dans la monarchie. })(Engels, 1891) « Marx croyait que le régime démocratique offre cet avantage que l'attention des ouvriers n'étant plus attirée par des luttes contre la royauté ou l'aristocratie, la notion de classe devient alors beaucoup plus facile à entendre. L'expérience nous apprend, au contraire, que la démocratie peut travailler efficacement à empêcher le progrès du socialisme, en orientant la pensée ouvrière vers un trade-unionisme protégé par le gouvernement. })(G. Sorel, 1908) « (..) la révolution n'est pas une question de forme d'organisation. La révolution est au contraire un problème de contenu, un problème de mouvement et d'action des forces révolutionnaires dans un processus incessant (..) })(A. Bordiga, 1922) « (..) la démocratie en son essence consiste en ce que les masses ouvrières se voient écartées du terrain politique. })(A. Pannekoek, 1927) « (..) Je ne suis pas un citoyen. })(Alexandre Jacob, 1932) « La tactique traditionnelle des mouvements révolutionnaires n'a jamais valu qu'appliquée à la liquidation des autocraties. Appliquée à la lutte contre les régimes démocratiques, elle a mené deux fois le mouvement ouvrier au désastre. })(Contre-Attaque, 7 octobre 1935) « La démocratie est la pire forme de gouvernement, - à l'exception de toutes les autres que l'on a essayées dans I'histoire.» (W. Churchill, discours à la Chambre des Communes, II novembre 1947) « Grâce redevenue minoritaire Castoriadis à Socialisme ou Barbarie, la théorie révolutionnaire est théorie démocratique, et c'est en cela que ce groupe a joué un rôle central dans l'histoire politique des intellectuels » Commentaire, n082, 1998)

Il est interdit de critiquer
Au plus fort du mouvement anti-« CPE », au printemps 2006, à Paris, des occupants de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales inscrivirent sur un mur Mort à la démocratie: ils pouvaient difficilement faire pire. Soit un tel geste passe pour la provocation gratuite d'imbéciles. Soit il est pris au sérieux et assied ses auteurs sur un banc d'infamie aux côtés de Maurras, d'Hitler, voire de Ben Laden. Le rejet de la démocratie par ces occupants de l'EHESS n'avait rien de commun avec celui de Maurras, Hitler ou Ben Laden. N'empêche, toute critique du principe démocratique fera naître le soupçon de flirt avec des positions réactionnaires ou fascistes. Car pour presque tout un chacun, le moins pire des régimes, c'est la démocratie, cet empire du moindre mal. Mieux valent des maux relatifs que le mal absolu. Et mieux vaut le mal commis au nom du bien que le mal commis pour le mal: le premier, au moins, on peut le corriger. Le dictateur torture. Le démocrate torture en réglementant la torture. Guantanamo n'est pas Dachau. Quelque horreur qu'elle commette, la démocratie a cette supériorité d'être critiquable et amendable. Plus encore que lorsque Churchill lançait la formule devenue célèbre, entre un fallacieux paradis communiste et l'enfer fasciste, la démocratie consommatrice promet un purgatoire indéfiniment perfectible. Probablement, les plus choqués par notre refus de la démocratie seront ceux dont nous partageons la lutte pour un monde sans argent, sans Etat, sans classes, sans exploitation de l'homme par l'homme. La plupart de ceux pour qui « le monde doit changer de base» pensent qu'il changera de base par des mécanismes de discussion et de décision permettant l'expression des intérêts et de la volonté de la grande majorité, des travailleurs, des opprimés, des dominés, et finalement de nous tous, donc par ce qu'il est convenu d'appeler démocratie, à condition que cette démocratie soit complète et généralisée.

7

Pourtant, grèves, manifestations ou émeutes auxquelles eux et nous participons rentrent rarement dans les critères par lesquels se définit la démocratie. Elles ne naissent ni ne s'organisent selon un vote majoritaire, ne respectent pas formellement les droits d'une minorité, n'accordent pas plein pouvoir à une assemblée, ne font pas précéder toute action d'une délibération, ne suivent pas des procédures fixées d'avance, et dans la mesure où elles se donnent des règles ne cessent de les modifier. Malgré tout, la plupart des grévistes et des émeutiers qualifient leurs actes de démocratiques, et affirment réaliser l'idéal démocratique dévoyé par le parlementarisme. En réalité, en parlant de démocratie, ils entendent autre chose, qui leur est essentiel et pour nous l'est aussi: la capacité de chacun à agir en sujet et à se constituer en collectivité qui se définit par ses actes et non par une identité pré-établie, s'invente dans la pratique, et produit sa propre direction (aux deux sens du mot), tout ce que résume une formule à la mode mais chargée de sens: l'autonomie. Pour employer un mot hélas dévalué, « démocratie» est pour ces grévistes et insurgés synonyme de liberté. Mais la démocratie est-elle le meilleur chemin vers la liberté? Bien sûr, les partisans d'une démocratie généralisée répètent ne vouloir la formation d'organes auto-contrôlant décision et gestion qu'afin de produire un autre système, un mode de vie profondément différent, et certainement pas de gérer celui qui existe. Nous ne doutons pas de l'intention. Mais chacun est en droit de demander ce qui effectuera le changement. Les partisans d'une démocratie rénovée, révolutionnaire, véritable, sont les premiers à dire que le changement espéré résultera, non de discussions ou de formes d'organisation, mais de pratiques et de mesures concrètes, effectuées collectivement et non décrétées d'en haut, que les procédures démocratiques favoriseront sans être une fin en soi, dont elles seront l'instrument mais non le contenu. En ce cas, il n'y a aucune raison de définir la révolution à partir de l'autonomie, de l'auto-organisation ou comme l'on dit aujourd'hui de l'horizontalisme, comme si cette dimension indispensable - résumait la totalité du processus. 8

L'important, c'est la ré-appropriation collective de nos conditions d'existence. Ceux qui ont animé les collectivisations dans l'Espagne de 1936-38 ne faisaient pas l'expérience d'une liberté parce qu'ils auraient instauré dans leur village ou leur usine une démocratie: c'est dans la mesure où ils vivaient une activité différente qu'entre eux les relations cessaient d'être hiérarchiques et inégales. Donc, partons de cette activité, puisque le reste en découle. C'est parce que la démocratie exprime une exigence de liberté et d'autonomie, qu'elle est fréquemment revendiquée par les prolétaires. Elle tire son attrait de ce qu'elle proclame une souveraineté humaine solidaire contre l'économie, l'argent, les puissants. Etre démocrate, c'est vouloir traiter autrui en semblable et nier l'inégalité entre lui et moi; c'est partir du principe que les êtres humains partagent un essentiel. Mais cet essentiel commun est à vivre au quotidien des rapports sociaux, non dans une sphère particulière, la politique (lieu de la délibération et de la prise de décision), censée garantir ces rapports sociaux. Il y a ici plus qu'une question de mots, car parler de « démocratie» n'est pas sans conséquence: le mot entretient l'idée de la démocratie comme principe, comme condition du changement social, et contribue à faire de la démocratie la forme aliénée de la fraternité, une force libératrice mystifiée. Et si, au lieu de chercher comment mieux partager ou reprendre un pouvoir depuis des millénaires monopolisé par les dominants, nous nous demandions justement pourquoi le pouvoir obsède les sociétés de classe au point que les exploités viennent à y voir eux aussi le problème n° 1.

9

Athènes, Se siècle avant J.-C. Gouverner et être gouverné
En se revendiquant de la démocratie à partir du 17e siècle, la bourgeoisie croyait réinventer une réalité mais en faussait le sens: la démocratiè sur l'Acropole et celle de Westminster n'ont guère en commun que le mot, tant la version moderne est éloignée d'un ancêtre antique qu'elle traite à la fois en modèle et en repoussoir. Dans l'Athènes du Se siècle avant J.-C., gouverner et être gouverné, administrer et être administré coïncident, en principe. Chaque citoyen, c'est-à-dire celui qui n'est ni femme, ni esclave ni étranger, peut être fonctionnaire: à l'exception des stratèges, les magistrats sont tirés au sort. La démocratie politique grecque antique est contemporaine de tribunaux où un citoyen est jugé par ses pairs, et du théâtre tragique où la cité se met elle-même en spectacle, à l'issue de concours où des jurys de citoyens décident des pièces retenues et de leur représentation, et, au moins dans les premiers temps, en sont eux-mêmes acteurs. Alors que la communauté archaïque antérieure ne se pensait pas elle-même, parce que tradition, ethnie, vérité, mythe, art et religion n'y faisaient qu'un, la communauté démocratique, elle, pense ses contradictions, mais en les déplaçant sur une scène, en les sortant de leur terrain social, et en faisant comme si cette abstraction était tenable et durable. Souvent présenté comme l'heureuse invention d'un espace du pour et du contre, le « miracle grec» résolvait une contradiction par une autre: « Si les paysans pauvres et endettés ont pu alors échapper au sort qui les attendait pour former avec les riches la phratrie des citoyens grecs et libres, c'est bien grâce à l'arrivée sur le « marché du travail» (...) d'esclaves (prisonniers de guerre ou achetés) venus d'autres contrées. » (G. Lapierre) Cette démocratie d'une minorité privilégiée aspire à l'idéal (perdu, et donc à retrouver) d'inégalités de fortune réduites au Il

minimum: une communauté de petits propriétaires, de citoyensguerriers chacun capable de payer et d'entretenir les armes qui feront de lui un soldat de la Cité. Les plus riches dépensent d'ailleurs souvent largement pour le bien public. Mais la réalité l'emporte sur l'idéal: les écarts grandissants de propriété et de fortune aboutissent à réserver le pouvoir à une oligarchie instable, ou à le confier à un dictateur. «Démocratie» était d'ailleurs alors un mot «que l'on ne prononce pas sans l'entourer de multiples précautions oratoires» (N. Loraux). L'Athénien du Se siècle avant J.-c. se méfie d'un kratos qui souligne la supériorité d'un parti sur un autre, et qui fait écho à une violence passée. « C'est la victoire qui dérange, dans une assemblée comme dans une guerre civile. » Même la victoire du peuple sur la tyrannie (le régime dit des Trente) rappelle le déchirement de la cité, «comme s'il allait de soi qu'en assumant trop ouvertement leur kratos, les démocrates avaient fragilisé la démocratie. (...) mieux vaut se passer à la fois et du mot kratos et, par la même occasion, du mot demos. A l'intérieur de la cité, kratos (...) est un mot mal famé, si demos peut désigner le peuple en tant que tout, pour nommer le parti populaire. D'où, déjà au Se siècle, l'évitement insistant par les démocrates du mot demokratia.» Pour neutraliser le kratos, on préfère polis, ou politeia (<<constitution»). La démocratie est sans doute plus invoquée aujourd'hui qu'en ces temps anciens supposés fondateurs.

12

Europe et Etats-Unis, 17e et ISe siècles Représenter ou être représenté
«(..) tous les habitants sans exception, pourvu qu'ils n'obéissent point à d'autres lois que celles de leur patrie, que par ailleurs ils soient indépendants et mènent une vie honorable, jouissent du droit de voter à l'assemblée suprême et de revêtir des charges publiques (..) » (B. Spinoza, 1677) A partir du 17e siècle, aux Pays Bas, une oligarchie marchande s'est partagé le pouvoir et, en Angleterre, la bourgeoisie commerçante s'est progressivement associée au pouvoir jusque-là détenu par l'aristocratie foncière. Fin ISe, l'indépendance des Etats-Unis d'Amérique se fonde sur l'idée d'un peuple incluant tous les individus vivant sur un territoire et posés comme politiquement semblables, du moins ceux reconnus comme citoyens, aux intérêts sans doute divergents en raison des inégalités de fortune, mais qui en tant qu'individus partagent un but commun, « la poursuite du bonheur» par le travail, excluant les Indiens (parce qu'hors travail) et les Noirs (travailleurs mais esclaves). Il fallait à cette innovation historique ses références et son vocabulaire. Pour comprendre et nommer ce qu'elle accomplissait, la classe montante a puisé dans ce qu'elle connaissait: la Grèce antique, Rome aussi, notamment en France où s'impose la notion de « république », et où la Terreur de 1793-94 en appelle à la vertu romaine. Or, qualifier de démocratie le système représentatif, c'est profondément changer le sens du mot. S'il élargit la citoyenneté, le système représentatif donne en effet au citoyen une réalité complètement différente de celle qu'il prenait dans l'Antiquité. Tout individu vivant sur le territoire concerné a vocation à recevoir un droit politique égal aux autres, mais avant tout en tant qu'électeur: la « démocratie» devient synonyme de suffrage universel assorti du pluralisme politique. Au contraire de l'Athénien ancien, pour l'immense majorité de nos 13

contemporains vivant en démocratie, être citoyen se résume à voter. L'Athénien qui avait la chance d'être citoyen ne l'était pas en tant qu'être humain: c'est parce qu'il était né de parents athéniens, libre et propriétaire (les deux allant en principe de pair) qu'il prenait part aux affaires de la cité, aussi bien en matière culturelle et cultuelle que politique et militaire (nos mots modernes séparent des réalités pour lui indissolubles). La démocratie aidait à vivre les contradictions d'un demos divisé mais qui gardait une réalité concrète. Appliqué à l'ensemble des habitants de l'Angleterre ou de la France moderne, bourgeois et prolétaires mêlés, le demos n'a plus que la réalité d'une fiction collective: le principe du « gouverner et être gouverné» vaut pour une très mince couche de la population, et chacun le sait. La démocratie antique reposait sur une communauté menacée de séparation. Celle des temps modernes réunit des individus déjà séparés, libérés de racines ou d'identités particulières: « L'homme vaut parce qu'il est homme, non parce qu'il est juif, catholique, protestant ou italien. » (Hegel) On était citoyen d'Athènes parce que co-propriétaire d'Athènes, et l'égalité ne valait qu'à l'intérieur de la cité. L'égalité contemporaine concerne des êtres humains potentiellement universels, mais d'une universalité qui donne un droit de vote, guère plus, ce qui permet d'ouvrir théoriquement la citoyenneté à tout habitant du territoire concerné. Droits de vote des femmes, vote des immigrés, abaissement de l'âge de la majorité légale... le dilemme démocratique moderne se résume à faire ou non coïncider « peuple» (les électeurs) et « population» (tous les habitants). Ainsi, chaque pays de l'Union Européenne connaît désormais deux sortes d'étrangers, les « Européens» et les autres. Un Anglais vivant à Paris peut y participer aux élections municipales: son voisin algérien n'en a pas le droit. Parallèlement, les temps modernes ont réécrit l'histoire en interprétant comme démocratiques de nombreuses variantes d'auto-administration, dont beaucoup restaient vivaces en Europe au début du 20e siècle: mais leur seul point commun avec la démocratie est de concerner comme elle une activité collective. On 14

a même parlé de démocratie villageoise pour une foule de pratiques assurant consultation et prise de décision en commun, ce qui est aussi anachronique que d'assimiler la chefferie traditionnelle africaine à un embryon de gouvernement, alors que le chef commande en tant que représentant d'une coutume fondée sur des mythes partagés par la communauté qu'il incarne. Ni l'A/thing islandaise, assemblée de propriétaires fonciers, ni le vetché russe décidant souverainement des affaires locales, ni la communauté de voisinage allemande jouissant de larges pouvoirs, ni la mise en commun d'activités et de décisions en Espagne dans la première moitié du 20e siècle, ni le samosud, justice sommaire collective appliquée par les paysans russes jusque dans les années 1930, ni les réunions encore observables en pays maya où l'échange bruyant de paroles fait surgir un nous, ni l'aarch kabyle ni la choura du Moyen Orient ne sont le principe démocratique à l'œuvre, mais l'auto-organisation d'une vie collective, pour le meilleur comme le moins bon. Il n'existe pas non plus de « démocratie tribale », parce que la démocratie politique suppose un Etat. La démocratie croit être l'affirmation collective d'un groupe qui à travers elle librement s'exprime, décide et agit, alors qu'elle n'a eu de réalité que dans des circonstances très limitées dans le temps et l'espace. Faire de tout ensemble humain un demos potentiel est un contresens historique, quoique historiquement explicable. C'est donc seulement par commodité que la suite de ce texte emploiera le mot « démocratie ».

15

Le capitalisme producteur de démocratie
La bourgeoisie n'a pas produit sa conscience d'elle-même à partir de rien: pour se comprendre, pour conférer à son existence une portée historique, «représenter son intérêt comme l'intérêt commun» (Marx) et s'avancer en porteuse d'une mission universelle, elle s'est fondée sur des éléments qui rendent compte d'assez d'aspects du réel pour lui donner un sens. Si idéologique soit-elle, la notion de «démocratie» convient fort bien au capitalisme. Quoique jamais réalisée partout, ni complète là où elle règne, ni définitive, la démocratie, non plus au sens grec antique, mais au sens de concurrence politique, est la forme idéale du capitalisme, car adéquate à sa nature profonde: elle renforce ce qu'il a de plus dynamique, et s'avère à la fois effet et cause de son expansion. Le capitalisme est une confrontation d'égaux juridiques qui se savent inégaux mais se traitent sur un pied d'égalité, à l'embauche et dans un commerce comme à l'assemblée élue. De même qu'une marchandise voit sa valeur fixée par l'interaction des forces de la production et de l'échange sur l'espace du marché, et non par une autorité, de même ceux qui dirigent la société doivent fonder leur pouvoir sur autre chose que la naissance, un rang acquis ou une fortune gagnée. Loin d'être définitif, ce pouvoir est mis en jeu sur la place publique, au risque de le perdre. La démocratie égalise et redistribue. Le fait que l'ouvrier, comme son patron, puisse voter, n'est pas sans rapport avec la possibilité pour lui de devenir à son tour patron. « Ce que j'appelle le commandement démocratique ne consiste donc plus dans la distinction de l'inférieur et du supérieur; il n'y a plus ni inférieur ni supérieur; il y a deux hommes égaux qui contractent ensemble et alors, dans le maître et dans le serviteur, vous n'apercevez plus que deux contractants ayant chacun ses droits précis, limités et prévus. »(J. Ferry, 10 avrill870) 17

En achetant un article de 3 shillings, l'ouvrier se comporte, dans l'acte de cette dépense, comme le roi d'Angleterre qui doit payer lui aussi 3 shillings pour un objet, le même peut-être. Au moment de cet achat, «(t)outes les différences entre eux sont effacées. Ils sont parfaitement égaux.» (Marx) Des inégaux acceptant ou forcés de se traiter en égaux: sans cette équivalence, pas d'échange marchand, pas de salariat. Dans la consommation, le prolétaire fait l'expérience quotidienne d'une liberté de choix, y compris s'il vit à crédit. Entre une voiture de petit employé à 10.000 € et une voiture de cadre supérieur à 30.000 €, la différence est quantitative, donc théoriquement franchissable. Là où Marx voyait «dans l'expression de la valeur des marchandises un rapport d'égalité », les libéraux en déduisent que l'échange marchand aurait un sens politique, et s'en réjouissent: « l'économie est une démocratie dans laquelle chaque centime joue le rôle d'un bulletin de vote. C'est une démocratie des consommateurs. » (L. von Mises, Le Socialisme, 1922) La société où une pièce d'l € achète un chausson aux pommes d'l € est régie par des élections où « un homme vaut une voix », ce qui ne nous apprend rien sur la qualité du vote et du chausson aux pommes. Retournant la critique qui oppose la démocratie antique (gouverner et être gouverné, en principe) au système moderne (représenter ses concitoyens ou être représenté), J. Rancière définit la démocratie comme le pouvoir propre à ceux qui n'ont pas plus de titre à gouverner qu'à être gouvernés, mais qui acceptent leur inégalité sociale à condition qu'une égalité politique vienne la tempérer: «Le pouvoir des meilleurs ne peut en définitive se légitimer que par le pouvoir des égaux. (..) Cette égalité est nécessaire au fonctionnement de la machine inégalitaire. » Le capitalisme apporte en effet l'interchangeabilité, la circulation obligée de tout, objet, idée, croyance, mais aussi de l'élite dirigeante. La nouveauté qui s'impose au 1ge siècle est moins une égalisation politique des conditions que leur comparabilité, et avec elle une mesurabilité. Comme la rencontre entre travail salarié et capital suppose un terrain social commun 18

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.