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AUX FRONTIÈRES DES ATTITUDES ENTRE LE POLITIQUE ET LE RELIGIEUX

404 pages
La notion d’attitude a contribué à transformer l’étude des phénomènes sociaux en montrant comment les opinions forment des systèmes qu’il est possible de reconstruire et d’analyser. Guy Michelat, directeur de recherche émérite au CNRS, est l’un de ceux qui ont introduit ce concept au cœur de l’étude du religieux et du politique. Cet ouvrage revient sur quelques-uns des principaux enseignements attachés à la notion d’attitude. Il contribue aussi à une réflexion épistémologique d’ensemble sur l’apport des différentes méthodes à l’études des systèmes de représentations.
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AUX FRONTIÈRES DES ATTITUDES: ENTRE LE POLITIQUE ET LE REUGIEUX Te~ en hommageà Guy Michelat

Collection Logiques Politiques dirigée par Pierre Muller.
Déjà parus Mario PEDRETTI, Lafigure du désobéissant en politique, 2001. Michel-Alexis MONT ANÉ, Leadership politique et territoire, 2001. Sous la direction de Anne Muxel et Marlaine Cacouault, Les Jeunes d'Europe du Sud et la politique. Une enquête comparative France, Espagne, Italie, 2001. François BARAIZE et Emmanuel NEGRIER, L'invention politique de l'agglomération, 2001. Pierre BOUTAN, Enseigner la Région, 2001. Lorena PARINI (dir.), Etats et mondialisation: stratégies et rôles, 2001. Claudie BAUDINO, Politique de la langue et différence sexuelle, 2001. Françoise DAUCE, L'Etat, l'armée et le citoyen en Russie postsoviétique, 2001. Guy GROUX, L'action publique négociée, 2001. Nathalie MARTIN-PAPINEAU, Lesfami//es monoparentales, 2001. Textes réunis et présentés par Jean-François BARÉ, L'Evaluation des politiques de développement - approches pluridisciplinaires, 2001. D. ANDOLFATTO, F. GREFFET, L. OLIVIER, Les partis politiques: quelles perspectives ?, 2001. YACINE Jean-Luc, La qestion sociale chez Saint-Simon, 2001. Patrick NERHOT, Questions phénoménologiques, suivies de Lectures freudiennes, 2001. Philippe HAMMAN, Jean-Matthieu MEON et Benoît VERRIER (dirs.), Discours savants, discours militants: mélange des genres, 2001.

Contributions réunies par Jean-Marie Donegani, Sophie Duchesne & Florence Haegel

AUX FRONTIÈRES
ENTRE LE POLITIQUE

DES ATTITUDES:
ET LE RELIGIEUX

Textes en hommage à Guy Michelat

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

(Q L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-2789-1

Ont collaboré à cet ouvrage:
Martine Barthélémy, chercheuse au CEVIPOF jFNSP Pierre Birnbaum, professeur à l'Université de Paris l, membre de l'Institut universitaire de France Raymond Boudon, professeur à la Sorbonne, membre de l'Académie des sciences morales et politiques Daniel Boy, chercheur au CEVIPOF jFNSP Pierre Bréchon, professeur de science politique à l'lEP de Grenoble Jean Chiche, chercheur au CEVIPOFjCNRS Nadia Dehan, documentaliste au CEVIPOF Gil Delannoi, chet;cheur au CEVIPOF jFNSP Jean-Marie Donegani, chercheur au CEVIPOFjCNRS Sophie Duchesne, chercheuse à la J\1FOj CNRS Jean-Paul Grémy, chercheur au U\SMAS-IdL Pierre-Olivier Flavigny, ingénieur au Centre informatique recherche de l'INREST Gérard Grunberg, chercheur au CEVIPOFjCNRS, directeur scientifique de la FNSP Florence Haegel, chercheuse au CEVIPOF jFNSP Alex Jaunait, doctorant à l'IEP de Paris, ATER à l'Université de Paris13 Jean Joncheray, professeur à l'Institut de science et de théologie des religions (ISTR) de l'Institut catholique de Paris, vice-recteur de l'Institut catholique de Paris Marie-Claire Lavabre, chercheuse au CEVIPOF j CNRS Jean Leca, professeur de science politique à l'IEP de Paris, président de l'Association française de science politique Sandrine Lefranc, chercheuse au LASPj CNRS

8-

AUX FRONTIÈRES DES ATIITUDES

Jacques Maître, chercheur CNRS, membre fondateur du Groupe de sociologie des religions Nonna Mayer, chercheuse au CEVIPOF/CNRS Janine Mossuz-Lavau, chercheuse au CEVIPOF/CNRS Daniel Mouchard, ATER à l'Université de Paris 1 (panthéonSorbonne) Anne Muxel, chercheuse au CEVIPOF/CNRS Jean-Luc Parodi, chercheur au CEVIPOF/FNSP Pascal Perrineau, professeur à l'IEP de Paris, directeur du CEVIPOF Nicole Racine, chercheuse au CEVIPOF /FNSP Henry Rey, chercheur au CEVIPOF /FNSP Michel Simon, professeur de sociologie émérite, CLERSE/IFRESI, CNRS/Lille 1 Françoise Subileau, chercheuse au CEVIPOF /FNSP Jacques Van Bockstaele, chercheur au Centre de socianalyse, membre fondateur de l'Association française de socianalyse Maria Van Bockstaele, chercheuse au Centre de socianalyse, membre fondatrice de l'Association française de socianalyse Corrections et mise en page: Vincent Guilluy

SOMMAIRE
liste des contributeurs Sommaire
En guise d'introduction. Le souci des stmctures

7 9 11

Jean-Marie Donegani, Sophie Duchesne & Florence Haegel... DU CÔTÉ DU POLITIQUE
Classe et l'Om portement politique. Rttour sur lëlectorat ouvrier

Pascal Perrineau & Henri Rey
Classe sociale oijective, classe sociale suijective et l'Om portement électoral en 1995

19 33
,

Jean Chiche &Nonna
Gérard Grunberg
Le militantisme

Mayer

Filiation politique familiale et transformations du clivagegauche-droite

& Anne Muxel

53

laïque. Deux cas d'école

Martine Barthélemy & Françoise Subileau
Attitudes à l'égard du nationalisme.

69 85 99

A

propos d'Ernest Gellner

Pierre Birnbaum
La querelle du réalisme. Deux débats sur la peinture au moment du Front

populaire.Nicole Racine DU CÔTÉ DU RELIGIEUX
La théorie du religieux de Max Weber. Contre le mythe de la pensée sauvage

Raymond Boudon
Hétérodoxie,
Mesurer

119

orthodoxie

Jean J oncheray
les C17!Yances religieuses

.137
153 173
.189

Pierre Bréchon
Sexualité et religion. Le cas des.femmes musulmanes en France

Janine Mossuz-Lavau
Les Franf'Cliset lesparasciences. Vingt ans de mesures Daniel Boy

10 - AUX FRONTIÈRES

DES ATTITUDES

QUESTIONS EPISTÉMOLOGIQUES ET MÉTHODOLOGIQUES
La sociologie et ses (( sciences auxiliaires ))

Jean-Paul Grémy
Articulations Jacques épistémologiques etpratiques classijicatoires Maitre La patience expérimentale:

205
.225 )) à la socianajyse de l'expérience des ((groupes radio

Jacques &Maria Van Bockstaele
Le croissant de Mme Verdunn sceptÙisme. Jean Leca Sur l'interprétation des entretiens de rechenhe et la politique de Tip 0 Neil: mntre le

241
261

Jean-Marie Donegani, Sophie Duchesne & Florence Haegel
Un exemple d'utilisation de méthode projective en sociologie

.23 .297

Marie-Claire Lavabre ATTITUDES DE CHERCHEUR
D'une certaine posture de rechenhe

"MichelSimon
1965, La première estimation éledorale de l'agence France PreSJe

.315
.333

Jean- Luc

Parodi

Où il est question d'un programme d'échelles

Pierre-O livier Flavigny
Au miroir de G'!)I MÙhelat, le métier de chercheur

.345 355 369

Alexandre Jaunait, Sandrine Lefranc & Daniel Mouchard
De la tautologie. Une mntn'bution originale à l'étude des attitudes

Gil Delannoi
Bibliographie de G'!)I Michelat

Établie par Nadia Dehan Lis te des souscripteurs

381 .393

EN GUISE D'INTRODUCTION LE SOUCI DES STRUCTURES
Jean-Marie Donegani Sophie Duchesne Florence Haegel

Entré à la Fondation nationale des sciences politiques au début des années 1960, Guy Michelat a construit une longue et riche carrière de chercheur au CNRS, récemment couronnée par l'éméritat. Son apport ne s'évalue pas seulement à la densité d'une production scientifique, évoquée au fil des contributions de ce volume, qui concerne aussi bien les ressorts fondamentaux des attitudes et des comportements politiques et religieux que l'évolution des systèmes idéologiques, ainsi que les techniques de recueil et de traitement des données. Il tient aussi à la part qu'il a prise dans la structuration d'un domaine de recherche dont les frontières sont floues et qui doit beaucoup à quelques individualités ayant su faire le lien entre les méthodes, les écoles et les hommes pour permettre qu'émerge un mode de connaissance spécifique du politique. Ce livre se veut donc aussi un hommage à ce rôle de passeur entre les disciplines et entre les hommes dont Guy Michelat s'est acquitté avec bonheur. Diplômé de psychologie, formé aux études expérimentales et aux autres approches de psychologie sociale, il s'est d'abord engagé dans la recherche appliquée; il a ensuite développé, progressivement, une œuvre originale orientée vers la production et l'analyse de données, mais aussi vers la recherche d'une interprétation globale des processus de détermination et d'évolution des comportements et des attitudes politiques. Il a toujours appartenu à la section de sociologie du CNRS, tout en restant affecté à l'un des principaux laboratoires français de science politique. C'est dire que sa carrière est une manifestation du

12 - AUX FRONTIÈRE

DES ATTITUDES

mouvement même de constitution et de stabilisation du politique en tant qu'objet de recherche, revendiqué par des disciplines différentes et pris entre des traditions universitaires divergentes. Ses premiers thèmes d'investigation témoignent à la fois de son intérêt précoce pour le politique et de la spécificité de son approche. Ainsi, l'analyse des stéréotypes nationaux, puis plus largement du nationalisme, illustre son souci de prendre en compte les ressorts affectifs d'identification à des communautés, tandis que les travaux de psychosociologie auxquels il participe sur les élèves de l'École navale manifestent l'importance qu'il accorde aux institutions dans les mécanismes de socialisation. Par ailleurs, dans un univers académique très marqué par les querelles d'école, il est l'un des rares auxquels tout le monde peut s'adresser pour un conseil méthodologique ou une évaluation scientifique, toujours prêt à accueillir tout étudiant qui vient le consulter, quelle que soit son orientation théorique. Continûment attaché à Sciences Po, il n'est pourtant pas considéré comme le représentant d'une tendance ou d'une institution. Dans les querelles nées autour du développement de la sociologie dite critique, il s'est engagé mais a su maintenir la discussion, loin de la polémique, sur le terrain scientifique. Dans son étude avec Michel Simon sur les non-réponses notamment, il a montré, preuves empiriques à l'appui, que la thèse de l'incompétence des électeurs ne rendait pas compte du rapport au politique, lequel ne se résume pas à la mobilisation d'un savoir. Apôtre de l'entretien non-directif, il trouve dans l'analyse des « parlers ordinaires» non seulement les ressources empiriques nécessaires à la reconstitution des systèmes de représentations et de valeurs rendant compte des attitudes et comportements politiques; mais aussi la justification pratique d'une attitude compréhensive, profondément ancrée sur une éthique de l'écoute attentive à la capacité de chaque locuteur de construire le monde et de se mouvoir dans le réseau complexe des significations sociales. Dans le même temps, c'est lui qui a très largement contribué à développer les enquêtes par sondage dans l'étude des phénomènes politiques, demeurant longtemps, tant que les outils étaient d'un emploi malcommode, l'un des rares à les maîtriser, en raison notamment de la patience qu'il accorde à toute chose. Comme le rappellent nombre des contributions de ce livre, son œuvre plaide pour le développement de l'imagination méthodologique, l'utilisation des tests projectifs, le travail sur les traces et les images, la

LE SOUCI DES STRUCTURES

-

13

recherche d'un recueil et d'une analyse aussi exhaustifs que possible des données du réel. Enfin, lui qui n'a jamais voulu officiellement diriger de thèses a effectivement formé plusieurs générations de chercheurs. Il leur a transmis un rapport à l'enquête qu'il se plaît lui-même à qualifier d'artisanal et qui implique bien plus que de la maîtrise méthodologique: amour du temps passé à bien faire les choses, articulation constante entre questions d'épistémologie et questions de méthode, volonté de maîtrise de l'ensemble du dispositif de recherche. Plus largement, c'est une certaine conception du métier de chercheur qu'il incarne alL'\: yeux des générations qui se sont succédées à ses côtés et qu'il a pris le temps d'accueillir tour à tour. C'est bien en tous cas parce que nous avons le sentiment qu'il a fixé les critères à l'aune desquels nous évaluons ce que devient aujourd'hui la sociologie politique française que nous avons souhaité, en tant que co-responsables de cet ouvrage, lui rendre hommage. De l'apport scientifique de Guy Michelat, puisque chacune des contributions du volume, à sa manière, y reviendra, nous voulons souligner seulement quelques points essentiels à nos yeux. D'abord, c'est en introduisant la notion d'attitude qu'il a contribué avec d'autres à transformer l'étude du politique. Alors que celle-ci se résumait souvent à l'analyse des évènements de la vie politique ou des forces et des grands courants de pensée, il a montré comment la distribution des opinions politiques constitue un système qu'il est possible de reconstruire et d'analyser. Autant dire que le cœur de ses travaux se situe sans conteste dans la mise au jour du poids des structures idéologiques et symboliques qui sont au fondement des orientations politiques. L'attention portée à la structuration gauche-droite l'a conduit non seulement à souligner l'importance, aujourd'hui associée à ses travaux avec Michel Simon, de la dimension religieuse dans l'explication des choix politiques, mais, plus largement, à montrer comment ces organisations symboliques éclairent l'ensemble des croyances individuelles (comme en témoignent ses recherches sur les para-sciences) et également tout un faisceau de pratiques (dont les pratiques sexuelles). Ensuite, ce souci des structures s'ancre dans une culture scientifique résolument empiriste et profondément marquée par la démarche expérimentale. La pratique scientifique de Guy Michelat s'organise

14

- AUXFRONTIÈRFSDES

AITITUDES

autour de l'idée de mesure, laquelle est conçue de la façon la plus ambitieuse et la plus complexe, la plus exigeante et la plus minutieuse Cette pratique, inspirée de l'analyse structurale, procède d'une attention profonde au détail mais impose aussi d'accorder une importance extrême à la hiérarchisation des phénomènes. C'est ainsi que sa curiosité pour les attitudes ou les comportements marginaux s'accompagne toujours du soin de les évaluer et de les pondérer, de telle manière que l'intérêt pour les marges ne pollue jamais l'évaluation scientifique des tendances lourdes ou des normes courantes. On peut comprendre parlà ce souci de la quantification qui a abouti au développement d'outils spécifiques, telles que les échelles d'attitudes dont il est l'un des constructeurs les plus assidus et les plus avertis dans le domaine politique. Enfin, sa préoccupation de déterminer les facteurs profonds et essentiels de la diffraction des comportements et des attitudes ouvre à la question de la permanence des structures. Expérimentalement, cette démarche s'articule sur un travail de production et d'archivage de données comparables dans le temps. Mais, théoriquement, elle engage à s'interroger sur les vecteurs de transformation des attitudes. Un certain nombre de contributions de cet ouvrage signalent les changements intervenus dans les orientations politiques, notamment dans leur rapport avec l'identification de classe. Personne ne s'attendrait à ce que la société de 2001 soit la fidèle réplique de celle de 1960 ou de 1970. Mais pour comprendre ces transformations, il faut garder à l'esprit la teneur des analyses menées par Guy Michelat depuis ces années-là. En effet, ne confondant pas changements d'opinion et transformations des attitudes, son œuvre incite à considérer avec prudence les diagnostics rapides sur la nouveauté radicale de la société actuelle. On a ainsi en mémoire la manière dont, avec Michel Simon, il a pu relativiser l'apparente nouveauté de « l'effet patrimoine» dans l'explication du vote en le rapportant à des mécanismes connus et toujours effectifs d'ancrage religieux. De même, si l'appartenance au catholicisme a sensiblement diminué dans la population depuis une vingtaine d'années, et si les mécanismes même de référence à la foi semblent être profondément marqués par le subjectivisme et le relativisme, le lien fondamental unissant intégration religieuse et vote semble perdurer, au moins pour les sujets qui manifestent une allégeance intégrale à la culture catholique traditionnelle. En outre, n'étudiant pas les attitudes politiques individuelles indépendamment de leur mode de production, son approche des phé-

LE SOUCI DES STRUCTURES - 15

nomènes sociaux et politiques conduit à se pencher sur les institutions qui les façonnent. Aujourd'hui, si l'on s'accorde à considérer que les systèmes d'attitudes ont évolué, on n'est pas toujours à même de déterminer précisément les mécanismes qui ont contribué à cette transformation. Par exemple, la montée de l'individualisme et le développement de la permissivité qui semblent manifestes dans nos sociétés développées, notamment auprès des générations les plus jeunes, sont plus souvent constatées qu'expliquées. Or l'individualisme ne constitue pas en soi une matrice explicative du changement des attitudes et des comportements. Si la notion d'individualisme subsume commodément ces phénomènes, leur explication reste à construire, et les mécanismes sociaux et culturels qui en rendent compte sont largement ignorés. On peut à juste titre mettre en relation cette montée de l'individualisme et de la permissivité avec la croissance du niveau d'éducation, mais les ressorts de la relation n'en apparaissent pas pour autant avec clarté. De même, en ce qui concerne la transformation des modes d'identification et d'expression religieuses, on constate la montée de «bricolages croyants}) conduisant à une «religion à la carte}) et à un mode d'être religieux marqué par le fameux believing withoutbelonging décrit par Grace Davie, mais on ignore encore largement quels sont les procédés de mise en commun de ces systèmes de croyances fortement individualisés. Or, il est difficile de concevoir une religion sans un minimum de « communalisation}) des croyances et des pratiques et l'on ne sait sur quelles formes d'institutionnalisation peuvent déboucher ces modes de relation au religieux si fortement individualisés. Quant à cette relation, semble-t-il nouvellement instaurée par certains électeurs, avec les réalités politiques et l'expression électorale, qui serait davantage marquée par l'utilité que par l'allégeance, et qui conduirait à des itinéraires électoraux fortement diversifiés et changeants, là encore il reste à en préciser les ressorts symboliques et les conséquences institutionnelles. Sans doute, ces transformations manifestent-elles le déclin d'un certain nombre d'institutions telles que les partis politiques ou les syndicats, mais il n'est pas toujours aisé de décider si elles ont été remplacées, ni par quoi elles ont été remplacées. C'est dire que les changements d'attitudes et de comportements intervenus depuis un certain nombre d'années dans les domaines politiques, culturels, religieux ne remettent pas forcément en cause la nature des mécanismes de fond mis en lumière par les travaux de Guy Michelat. Surtout, ces changements invitent à approfondir la relation qu'entretiennent les individus avecun

16 - AUX FRONTIÈRES

DES ATTITUDES

certain nombre d'institutions qu'il n'est pas possible dans l'état actuel de la recherche de considérer simplement comme obsolètes ou inopérantes. C'est dans ce sens qu'il convient sans doute de poursuivre la réflexion. C'est-à-dire dans le sens même que Guy Michelat a imprimé à ses recherches.

DU CÔTÉ DU POLITIQUE

CLASSE ET COMPORTEMENT POLITIQUE RETOUR SUR L'ÉLECTORAT OUVRIER
Pascal Perrineau

Henri Rey
Guy Michelat et Michel Simon, dans leur maître ouvrage de politique»1, avaient mis au jour un système symbolique fort et original dont étaient particulièrement porteurs les ouvriers irréligieux communisants et qui était largement répandu dans la classe ouvrière française. Structuré autour de la classe et des rapports de classe, il se manifestait à travers un discours très directement centré sur les réalités économiques et sociales. TI puisait ses origines dans le terrain des grandes concentrations ouvrières urbaines. Organisé autour d'une forte conscience d'appartenance de classe, d'un attachement au syndicat protecteur et d'un tropisme vis-à-vis du Parti communiste français, ce système s'opposait au complexe catholiqueconservateur. La forte centralité de ce système dans le groupe ouvrier français a débouché sur une longue fidélité électorale au PCF : 33 % des ouvriers qui sont allés voter aux élections législatives de 1962 ont voté communiste (18 % seulement dans l'ensemble de l'électorat), 31 % en 1967 (21 %), 33 % en 1968 (22 %), 37 % en 1973 (22 %), 36 % en 1978 (21 %), 24 % en 1981 (16 %) puis seulement 18 % en 1986 (10 %), 16 % en 1988 (11 %), 14 % en 1993 (9 %) et 15 % en 1997 (10 %). Guy Michelat et Michel Simon constataient également que plus l'appartenance à la classe ouvrière était forte plus fréquents étaient les votes de gauche, surtout communistes. En effet, l'enracinement fort dans la classe ouvrière, mesuré au travers des attributs ouvriers (positions professionnelles de l'individu, de son conjoint,
1977 « Classe, religion et romportement
1 Guy Michelat, Fondation Michel Simon, Classe, "Iigjon et comportementpolitique, Paris, Presses des sciences politiques et Éditions sociales, 1977.

de la

nationale

20 - AUX

FRoN'I'IÈRFS

Dffi A 1TITUDffi

de son père), signifiait une participation forte à la sous-culture politicoidéologique mentionnée ci-dessus, elle-même très liée au comportement politique de type COffiffiuruste.C'est ce modèle qui semble s'être assez largement effondré au début des années quatre-vingt. D'un gros tiers dans les années soixante et soixante-dix, l'influence électorale du PCF dans la classe ouvrière est passée à un gros dixième. En vingt ans, de 1978 à 1997, le PCF a perdu 11 points dans l'ensemble de l'électorat et 24 points dans le groupe ouvrier (tableau 1 : l'évolution du vote ouvrier de 1962 à 1997). tableau 1. L'évolution du vote ouvrier de 1962 à 1977 (élections législatives)

Ext Gauche

1962 1967 1968 1973 1978 1981 1986 1988 1993 1997 (1) (2) (3) (4) (5) (6) (7) (8) (9) (10) 4 - 7 4 3 1 3 - 2 2

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Écologistes

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31 18

33 18

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-

Sources: (1) Sondage post-électoral IFOP, 15-30 décembre 1962 (ouvriers définis par la profession de la personne interrogée) (2) Sondage préélectoral IFOP, 17-23 février 1967 (ouvriers définis par la profession du chef de ménage) (3) Sondage préélectoral IFOP, 15-16 juin 1968 (ouvriers définis par la profession du chef de ménage) (4) Sondage post-électoral SOFRES, 21 mars - 5 avril 1973 (ouvriers définis par la profession du chef de ménage) (5) Sondage post-électoral SOFRES,2O - 30 mars 1978 (ouvriers définis par la profession de la personne interrogée)

REIDURSURL'ÉLECIDRATOUVRIER

- 21

(6) Sondage post-électoral SOFRES, 22 - 24 juin 1981 (ouvriers définis par la profession du chef de ménage) (l) Sondage post-électoral SOFRES, 22mars - 9 avril 1986 (ouvriers définis par la profession de la personne interrogée) (8) Sondage post-électoral SOFRES, 14-23 juin 1988 (ouvriers définis par la profession de la personne interrogée) (9) Sondage post-électoral SOFRES, 31 mars - 2 avril 1993 (ouvriers définis par la profession de la personne interrogée) (10) Sondage post-électoral SOFRES, 26-31 mai 1997 (ouvriers définis par la profession de la personne interrogée)

L'érosion est massive et le frère ennemi socialiste n'en a pas toujours profité: la mouvance socialiste captait 33 % des suffrages ouvriers en 1978, elle en contrôlait 30 % en 1997. Quid de la droite classique (gaulliste et non gaulliste) ? Elle rassemblait 23 % des votes ouvriers en 1978, elle n'en attirait plus que 21 % Qeniveau le plus faible sous la Ve République) en 1997. Le grand bénéficiaire des reclassements politiques du milieu ouvrier a été le Front national. Alors que l'extrême droite avait toujours été inexistante dans le milieu ouvrier français (cela semblait être encore le cas en 1984 lors de la percée européenne du FN), le FN commençait son irrésistible ascension à la fm des années quatre-vingt et au début des années quatre-vingt-dix: 11 % des ouvriers qui se sont déplacés aux législatives de 1986 ont choisi le FN (10 % dans l'électorat global), 19 % en 1988 (10 %), 18 % en 1993 (13 %) et 24 % en 1997 (15 %). En un peu plus de dix ans, la progression frontiste est de cinq points dans l'électorat, de treize points en milieu ouvrier. Aujourd'hui le lien intime entre appartenance ouvrière, culture irréligieuse communisante et vote communiste s'est étiolé. Certes, en 1997, plus l'appartenance objective à la classe ouvrière augmente, plus le taux de pratique catholique régulière diminue (CE tableau 2) mais le lien entre cette appartenance de classe et le choix « sans religion », cœur d'une vraie culture athée militante, a disparu. Les sans religion ne sont pas beaucoup plus nombreux dans la population ouvrière que dans la population qui ne l'est pas. Le lien entre appartenance de classe ouvrière et vote communiste subsiste mais dégradé (cE tableau 3).

22

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tableau 2. Appartenance objective à la classe ouvrière et choix religieux en 1997
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Source: enquête post-électorale CEVIPOF-SOFRES, sondage réalisé du 26 au 31 mai 1997 auprès d'un échantillon national de 3010 électeurs représentatifs de la population française âgée de 18 ans et plus.

tableau 3. Appartenance objective à la classe ouvrière et orientation du comportement électoral en 1997
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Source: enquête post-électorale CEVIPOF-SOFRES, 26-31 mai 1997

REIDURSURL'ÉLECIDRATOUVRIER

- 23

Certes 18 % des personnes ayant deux attributs ouvriers déclarent avoir voté communiste en 1997 mais 14 % seulement de ceux qui ont trois attributs ont fait de même. On retrouve le même type de relation entre appartenance ouvrière et vote de gauche: alors que 41 % seulement des personnes sans attribut ouvrier ont voté en faveur de la gauche plurielle, 53 % de celles qui ont un attribut et 57 % de celles qui en ont deux ont voté à gauche. Cependant le niveau électoral de la gauche retombe à 50 % chez les personnes ayant trois attributs. Le cœur de cible de la classe ouvrière Qes ouvriers enfants d'ouvriers et mariés à un conjoint ouvrier) n'a plus pour le Parti communiste et plus largement la gauche les yeux de Chimène. L'hypothèse selon laquelle plus l'appartenance objective à la classe ouvrière est forte, plus la fréquence du vote à gauche et en particulier du vote communiste est élevée, semble aujourd'hui connaître de nombreuses exceptions. Comme telle, elle ne tient plus que chez les ouvriers du sexe masculin et chez ceux qui habitent dans des agglomérations de 100000 à 200 000 habitants (tableau 4). Partout ailleurs, elle ne fonctionne plus ou mal. tableau 4. Vote communiste et appartenance objective à la classe ouvrière en fonction du sexe, de l'âge et du niveau d'urbanisation (% vote PC)
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10 17 12 10

Source: enquête post-électornle CEVIPOF-SOFRES, 26-31 mai 1997

24 - AUXFRONTIÈRE3DffiATTlTUDffi

Dans certlines strates du milieu ouvrier elle semble même n'être plus du tout opérante: par exemple, chez les ouvriers de 18 à 39 ans, il n'y a presque plus de véritable surreprésentation du « parti de la classe ouvrière». La polarisation de classe n'entraîne plus de polarisation politique entre un groupe ouvrier lié à « son» parti et un groupe non ouvrier particulièrement hostile à un parti qui lui serait sociologiquement et culturellement « étranger». La polarisation se retrouve, bien qu'imparfaite, dans les tranches plus âgées Qes plus de 40 ans) du groupe ouvrier; des milieux dans lesquels le souvenir des afftnités électives entre condition ouvrière, culture irréligieuse communisante et vote communiste est plus vif que dans les jeunes générations ouvrières qui semblent parfois à mille lieues de cette sous-culture politico-idéologique. Les traces de cet éloignement sont nombreuses: le PCF est à peine au-dessus de sa moyenne nationale chez les jeunes ouvriers. Le FN domine le PC dans toutes les populations ouvrières déftnies par leur nombre d'attributs, enftn le FN est le seul courant politique qui progresse linéairement avec le degré d'appartenance objective à la classe ouvrière (tableau 3 et tableau 5). Presque un tiers de la population (32 %) ayant trois attributs ouvriers a voté en faveur du FN, le vote frontiste atteint même des sommets (45 %) lorsqu'il s'agit de la population ultra ouvrière jeune. Comment s'est opéré un tel basculement? Qu'est-ce qui a changé dans la condition ouvrière, dans la sous-culture dont elle était porteuse pour qu'aujourd'hui le seul parti qui progresse au fur et à mesure que l'on atteint le noyau dur de la classe ouvrière soit le FN ? Les changements dans la condition des ouvriers tout comme les glissements de leurs systèmes de nonnes et de valeurs ne sont certainement pas les seuls facteurs de ce basculement. Le regard même des sociologues et politologues sur le groupe ouvrier a changé. Lorsque dans les années soixante et soixante-dix on analyse les attitudes de la classe ouvrière, on se penche avant tout sur ses attitudes politiques et socioéconomiques. Guy Michelat et Michel Simon étudient ainsi les attitudes par rapport à l'autopositionnement sur l'axe gauche-droite, les attitudes vis-à-vis du communisme ou encore les attitudes vis-à-vis des nationalisations. Ds retrouvent alors entre les attitudes et l'appartenance objective à la classe ouvrière, le même lien qu'entre celle-ci et le vote communiste. Les aspects non congruents avec la sous-culture ouvrière et son expression communiste ne sont pas étudiés.

REIDURSUR L'ÉLECIDRAT OUVRIER

- 25

tableau 5. Vote frontiste et appartenance objective à la classe ouvrière en fonction du sexe, de l'âge et du niveau d'urbanisation (% vote FN)
Sexe
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Niveau d'amomération
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0 attribut ouvner 1 attribut ouvner 2 attributs ouvners 3 attributs ouvners Total population 19 15 21 32 19 8 12 19 33 12

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12 12 17 33 14

15 10 23 62* 16

13 14 20 32 15

* Pourcentages à prendre avec précaution en raison de la faiblesse des effectifs Source: enquête post-électorale CEVIPOF-SOFRES, 26-31 mai 1997

Et pourtant, une enquête comme« L'ouvrier français en 1969)y. avait montré qu'à côté d'éléments orthodoxes qui faisaient système, cette sous-culture intégrait des éléments plus hétérodoxes comme le racisme, la xénophobie ou l'autoritarisme. Dans cette enquête réalisée en juillet-août 1969, 71 % des ouvriers interrogés considéraient que les Nord-Mricains étaient «trop nombreux en France», 59 % pensaient de même des Espagnols et des Portugais, 27 % des Juifs. Le vote communiste ou la proximité syndicale vis-à-vis de la CGT n'immunisaient nullement les ouvriers contre ces attitudes racistes et xénophobes: respectivement 70 %, 59 % et 27 % des ouvriers qui avaient voté

2 Gérard

Adam,

Frédéric

Bon, Jacques

Capdevielle,

René Mouriaux,

L'01IV1ierranftlis en f politiques,

1970, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1970.. fi est assez
symptomatique de constater, dans le cotps de l'ouvrage, que les attitudes religieuses et syndicales ainsi que les profils professionnels et socioéconomiques sont commentés alors que les attitudes culturelles (racisme, xénophobie, attitude à l'égard de la femme, attitude à l'égard des produits contraceptifs) ne le sont pas.

26

- AUX

FRoNTIÈRES

DES A 1TITUDES

communiste à l'élection présidentielle de 1969 considéraient que les Nord-Mricains, les Espagnols et les Portugais, les Juifs étaient «trop nombreux en France»; il en était de même pour 68 %,56 % et 27 % des ouvriers qui appartenaient à la CGT. Ainsi, le substrat xénophobe était bien là dès les années soixante mais il n'avait pas acquis encore de réelle « visibilité politique» dans la mesure où il était enfoui sous une lecture généreuse des attitudes de la classe ouvrière et sous une interprétation parfois un peu angélique du sinistrisme de celle-ci. TIest vrai que ni le parti communiste, ni aucun autre grand parti n'instrumentalise, à l'époque, ces pulsions xénophobes sur la scène politique. Cependant, certains « affleurements» de ces pulsions seront sensibles: le 3 mai 1968, le dirigeant du PCF, Georges Marchais s'en était violemment pris à « l'anarchiste allemand Cohn-Bendit», une dizaine d'années plus tard, le PCF se fera l'ardent défenseur des « intérêts français» du monde ouvrier en développant une campagne autour du thème « produire français» qui tournera très vite au chauvinisme ou encore en soutenant l'initiative de maires communistes de la région parisienne sur le terrain de l'immigration et de la morale3. C'est ainsi que, le 24 décembre 1980, les militants et les élus communistes de Vitry, dans le Val-de-Marne, le maire et le secrétaire fédéral en tête, saccageront avec un bulldozer un foyer de travailleurs immigrés. À Ivry, la municipalité communiste adopte des mesures qui pénalisent les immigrés à partir d'un certain taux de présence. En février 1981, Robert Hue, maire de Montigny-Iès-Cormeilles dans le Val-d'Oise, organise des manifestations contre une famille de Marocains soupçonnée de trafic de drogue. Enfm, le PCF s'oppose à la libéralisation des drogues douces et condamne l'homosexualité. C'est ainsi que, quelques années avant la percée du Front national, le PCF mettra à l'agenda politique ces questions de l'immigration et de l'ordre moral qui feront, dès 19831984, les beaux jours du parti de Jean-Marie Le Pen. Ces aspects cachés de la sous-culture ouvrière vont s'épanouir dans les années de crise. Si bien qu'en 1997, tous les items relatifs à l'autoritarisme et à la xénophobie sont en étroite relation avec l'appartenance objective au groupe ouvrier. Plus on appartient à la classe ouvrière, plus la volonté ferme de rétablir la peine de mort, la croyance que l'école est un lieu où il faut avant tout éveiller le sens de la

3

Cf sur ce point Stéphane
PUF, CoIl Thémis,

Courtois,
p. 389.

Marc Lazar, Histoire du Parti Communiste Franftlis ;

Paris,

1995,

REIDURSUR L'ÉLEClDRA T OUVRIER

- 27

discipline, l'impression forte qu'il y « a trop d'immigrés en France» et le sentiment aigu qu'on ne « se sent plus chez soi comme avant», sont forts (tableau 6). tableau 6. Appartenance objective à la classe ouvrière et attitudes culturelles
% tout à fait o attribut 1 attribut d'accord avéc ouvner ouvner l'item suivant «TI y a trop 26% 34% d'immigrés en France» «TI faudrait rétablir la peine 23% 31 % de mort» « Maintenant, on ne se sent 18% 30% plus chez soi comme avant» «L'école devrait donner avant 45% 53% tout le sens de la discipline et de l'effort » 2 attributs ouvners 43% 3 attributs ouvners 49%

Ensemble

32%

42%

50%

30%

41 %

49%

27%

64%

67%

52%

Source: enquête post-électorale CEVIPOF-SOFRES, 26-31 mai 1997

On peut se demander dans quelle mesure ces dispositions à l'autoritarisme et au rejet de l'autre, relevées parmi les électeurs qui se définissent comme ouvriers, sont étroitement associées à la modestie du capital scolaire détenu par cette catégorie. Comme l'attestent toutes les enquêtes, le degré de permissivité est en effet aujourd'hui fonction du niveau de diplôme. TIs'agit dès lors de s'interroger sur la spécificité en la matière du groupe ouvrier. D'une part le renforcement, avec le cumul des attributs ouvriers, des traits autoritaires et xénophobes est comme on vient de le voir, bien établi, d'autre part la signification de ce constat n'est pas de pure évidence: s'agit-il d'un effet de l'appartenance à une culture spécifique, celle du groupe ouvrier, ou d'un redoublement, par l'homologie des ressources du sujet interrogé et de son environnement proche, des déficits en capital scolaire propres au monde

28

- AUX

FRoNTIÈRES

DES ATTITUDES

ouvrier. En conservant la liste d'items du tableau 6, on a tenté de vérifier si, à niveau de diplôme égal, l'appartenance à la catégorie ouvrière introduisait une différence sensible dans les attitudes culturelles par rapport à d'autres catégories comme les employés, le personnel de service ou encore les agriculteurs, commerçants et artisans, regroupés dans ce tableau. tableau 7. Attitudes culturelles selon la profession et le niveau d'instruction*
% tout à fait d'accord avec l'item suivant « TIy a trop d'immigrés en France» « TIfaudrait rétablir la peine de mort » « Maintenant, on ne se sent plus chez soi comme avant» « L'école devrait donner avant tout le sens de la discipline et de l'effort » Ouvriers 1 2 3 4 1 Employés 2 3 4 Petits indépe ndants 1 2 3 4 54 39 -

53 48 39 33 44 37 43 28 45 40 52 43 39 38 44 49 33 41 36 45

34 46 31 39

50 37 36 42 29 39 31 51

-

63 65 62 59 70 74 65 62 76

80 61 61

* Le niveau d'instruction est le suivant: 1 = primaire; 2 = secondaire ; 3 = technique, commercial; 4 supérieur

=

Source: enquête post-électorale CEVIPOF-SOFRES, 26-31 mai 1997

Les résultats conduisent à nuancer, selon les items et selon les niveaux envisagés: ainsi l'appréciation selon laquelle il y aurait trop d'immigrés en France est bien plus largement partagée panni les ouvriers (et les personnels de service) dépourvus de diplôme ou n'ayant effectué qu'une scolarité primaire mais non chez les titulaires d'un CAP ou d'un BEP. Les artisans, commerçants ou agriculteurs de même niveau de diplôme sont alors plus nombreux à souscrire à cet énoncé ainsi que les employés titulaires d'un CAP. La même remarque s'applique pour l'essentiel quand la question porte sur le rétablissement de la peine de mort. En revanche le partage s'opère différemment à propos des fonctions assignées à l'école. Les membres les moins diplômés des petites professions indépendantes manifestent plus d'autoritarisme que les ouvriers et tout autant que ces derniers quand ils disposent d'un diplôme de l'enseignement professionnel. Pour affiner encore l'observation, il a paru utile de prendre en compte l'effet de

RElDURSURL'ÉLECIDRATOUVRIER

- 29

l'âge: dans l'échantillon interrogé en 1997, les ouvriers et les employés se distribuent de manière proche de la moyenne de la population dans les différentes tranches d'âge alors que les membres des petites professions indépendantes se concentrent dans les tranches les plus élevées (57 % des agriculteurs, 47 % des artisans et commerçants ont entre 55 ans et 74 ans, contre 25 % des employés et 24 % des ouvriers). En comparant, à niveau de diplôme et à âge égal, les réponses apportées par les employés, les ouvriers et tous les autres4, on peut relever que les employés les moins scolarisés marquent plus d'attachement que les ouvriers à une vision disciplinaire de l'école, quelle que soit la tranche d'âge considérée. En revanche, à partir de 35 ans, les ouvriers, quand ils sont munis d'un diplôme professionnel, adhèrent plus massivement que les employés à cette défmition. Selon l'âge, employés ou ouvriers sont plus nombreux à estimer qu'« il y a trop d'inunigrés en France». Les ouvriers les plus jeunes et les plus âgés se montrent plus souvent xénophobes que les employés, c'est l'inverse dans la tranche d'âge intermédiaire (35-54 ans). La multiplication de ces observations suggère une association privilégiée entre les dispositions autoritaires et xénophobes des sujets et la faiblesse de leur capital scolaire, sans nette spécificité de la catégorie ouvrière en tant que telle. L'accroissement de ces dispositions avec le cumul des attributs «ouvriers» pourrait ainsi renvoyer à une forme d'équivalence entre l'appartenance à un milieu ouvrier clos sur luimême et l'adhésion à un système de représentations structuré par le déficit culturel. Dans le même temps, établir ce constat revient à dresser celui de l'évanescence de la culture ouvrière: si le groupe ouvrier se repère d'abord par ses carences éducatives, c'est bien que les valeurs, présentes ou téléologiques, qui lui étaient prêtées n'ont plus cours. S'engager dans cette voie contraint à revenir quelque peu sur la relation entre classe ouvrière et gauche telle qu'elle apparaît dans les enquêtes d'opinion. Depuis une trentaine d'années, il est probable que le rapport entre classe sociale objective, catégorie socioprofessionnelle et profession déclarée par les enquêtés a été sensiblement modifié. Si Michelat et Simon reprenaient bien à leur compte en 1977 qu'« il y a analogie mais non identité entre le concept de catégorie socioprofessionnelle et

4 Des regroupements

ont dû être opérés en raison des contraintes

d'effectifs.

30

- AUX

FRoN'l1ÈRE5

DES A1TITUDES

celui de classe sociale)~, ils jugeaient alors relativement satisfaisant, dans le cadre d'une enquête par sondage, l'usage de la profession indiquée comme indicateur d'appartenance de classe. Peut-il en aller de même, après plus de vingt années de crise et de restructuration économique, quand la taxinomie des professions liées au travail manuel a été profondément retravaillée par les politiques de management des entreprises? La désignation des emplois ouvriers les moins qualifiés aux usines Peugeot sous le terme d'« opérateurs )}6,par exemple n'est qu'une modalité panni d'autres de parcellisation volontaire d'un groupe professionnel distribué jusqu'ici en grands sous-ensembles distingués par la qualification: manœuvres, ouvriers spécialisés, ouvriers qualifiés (parfois hautement). Toutefois les modifications les plus importantes intervenues dans la construction du groupe ouvrier concernent la classe sociale subjective. Sans céder au nominalisme, on peut imaginer que la multitude des appellations ne renforce pas le sentiment d'appartenance à un collectif ouvrier mais contribue plutôt à son « invisibilisation )}7.Selon Beaud et Pialoux, un faisceau de raisons conduit à ce résultat: les unes tiennent à la transformation des conditions de production et à la concurrence aiguisée entre ouvriers (et entre générations d'ouvriers) par les méthodes de gestion du personnel introduites dans les années quatre-vingt., les autres consistent en l'affaiblissement des porte-parole syndicaux, partisans et associatifs du monde ouvrier ainsi qu'en la déstructuration des systèmes de valeurs dont ils étaient porteurs. D'autres résultent de l'absence d'intérêt des leaders d'opinion et des intellectuels à l'égard de la question ouvrière, qu'ils ne considèrent plus comme politique, au sens où l'entend par exemple Jacques Rancière8. Tout en demeurant, malgré des effectifs en baisse, une des catégories professionnelles les plus nombreuses, les ouvriers connaissent ainsi une sorte d'éclipse sur la scène sociale. Cette situation affecte le sentiment d'appartenance à la classe ouvrière. La classe sociale subjective, correspondant à ce sentiment d'appartenance, pouvait inclure des sujets, objectivement situés en d'autres lieux de l'espace social, mais qui se rattachaient à la classe ouvrière en raison de leurs origines, de leur idéologie ou de l'influence et de la visibilité du groupe ouvrier. On peut aisément imaginer qu'il n'en va pas de même
5 Citation de J.Porte in G. Michelat, M. Simon, op. cit 6 cf Stéphane Beaud, Michel PiaIoux, RekJNrsm la condition fJIIIJfim,Paris, Fayard, 1999.

7 ibid. 8Jacques Rancière, La mésentente, Paris, Galilée, 1995.

RETOUR SUR L'ÉLEC1DRA

T OUVRIER

- 31

aujourd'hui. La propension à s'identifier à une classe dont le prestige social a pour l'essentiel disparu n'a pu qu'également reculer parmi ceux qui, de fait, exercent des emplois ouvriers. Ainsi, dans l'invariabilité des tennes énoncés, l'étude des relations entre appartenance à la classe ouvrière et orientation du vote ne renvoie pas exactement aux mêmes réalités. La relation privilégiée entre classe ouvrière et vote communiste, relation plus élémentaire que celle qui définit le sous ensemble des « ouvriers irréligieux communisants », s'est défaite par la disjonction entre un courant politique et une catégorie sociale. Doté d'attributs propres, enfenné dans une historicité singulière, le courant communiste ne constituait en rien pour la catégorie ouvrière une fonne d'association obligée (comme l'atteste la domination social-démocrate en Europe du Nord) mais il est également vrai que, pour partie, de mêmes causes rendent compte de la déconstruction du groupe ouvrier et de l'affaissement du courant communiste. En étudiant l'évolution de cette relation on est souvent en présence de modalités différentes du même phénomène: disparition des bastions et forteresses ouvrières marqués par l'influence communiste, obsolescence des valeurs et des identités collectives, déclin conjoint du sentiment d'appartenance à la classe ouvrière et du vote communiste par exemple. Peut-on dès lors envisager d'autres modalités de relation entre la catégorie ouvrière et la politique ou l'atomisation du groupe ouvrier fait-elle perdre l'essentiel de sa signification à cette interrogation? Corrnne on l'a vu plus haut la captation par l'extrême droite d'une part significative de l'électorat ouvrier, du moins de celui qui participe aux consultations électorales et a pu ou voulu s'inscrire sur les listes électorales, s'est clairement manifestée au milieu des années quatre-vingt-dix. Toutefois l'inscription dans la durée de telles dispositions est incertaine, notarrnnent en raison de l'éclatement du FN. L'abstentionnisme des catégories populaires s'est amplifié au cours des consultations les plus récentes, soulignant et renforçant leur désafftliation à l'égard des forces politiques mais on ne dispose pas d'étude systématique sur les usages et les significations de l'abstentionnisme en milieu ouvrier. Les études empiriques conduisent à inclure de manière indifférenciée les ouvriers dans l'ensemble des salariés, ensemble dont D. Boy et N. Mayer'! montrent bien qu'il se distingue fortement des indépendants

9Daniel Boy, Nonoa

Mayer, L'électeur a ses misons, Paris, Presses

de Sciences-po.,

1997.

32 - AUXFRONTIÈRE5DESATIlTUDES

quand il s'agit de choisir entre la droite et la gauche. Plaide également pour aller dans le sens d'une vaste catégorie de salariés la fréquence des itérations entre la catégorie ouvrière et les catégories d'employés ou de personnels de service, en raison du chômage et avec l'essor des entreprises de sous-traitance qui conduisent à la constitution d'une population nombreuse de salariés précaires, au statut mal défmi. TIva de soi cependant qu'un tel ensemble, composite et très large, ne peut guère avoir d'identité ni susciter ce sentiment d'appartenance qui contribuait à faire du groupe ouvrier une classe. La situation paradoxale, évoquée par Beaud et Pialoux, d'un groupe social à la fois nombreux et rendu invisible, présent dans de nombreux mouvements revendicatifs mais supplanté par d'autres acteurs dans la dramaturgie des conflits sociaux, se reproduit dans le rapport entretenu avec la politique: inclinant à gauche, comme la majorité des salariés, l'électorat ouvrier a vu une forte minorité en son sein soutenir le Front national. Peu enclin, comme les membres des catégories populaires faiblement dotées en capital scolaire, à adhérer aux valeurs pennissives de la gauche libérale (au sens culturel du tetme), cet électorat se défmit d'autant plus à gauche qu'il affume ses revendications et affiche son anticapitalisme1o. Les relations établies entre la classe et le vote, pour s'en tenir à cela, par les travaux historiques de Michelat et Simon, en sont, on le comprend, un peu modifiées.

10

Ains~ toujOUtS à partir des données de fenquête de 1997, nous avons construit un

indice synthétique à partir des items suivants: 1) réduction du temps de travail à 35h : tout à fait pour ; 2) augmentation du SMIC: tout à fait pour; 3) la grève comme moyen très et assez Il' action: très et assez efficace; 4) attitude à Yégard des privatisations: contre; 5) attitude à Yégard du profit: très et assez contre. 53 % des ouvrietS contre 45 % des employés et 33 % des autres catégories approuvent au moins 3 de ces propositions. Dans le même temps se situent à gauche 74 % des ouvrietS qui approuvent 5 propositions, 61 % qui en approuvent 4, et 51 % qui en approuvent 3.

CLASSE SOCIALE OBJECTIVE, CLASSE SOCIALE SUBJECTIVE ET COMPORTEMENTÉLECTORALENl~5
Jean OUche Nonna Mayer

Dans un article pionnier paru en 1971, « Oasse sociale objective, classe sociale subjective et comportement électoral », appuyé sur les données d'une enquête par sondage explorant l'univers politique des Français, Guy Michelat et Michel Simon ont mis en lumière l'effet détenninant de la classe sociale sur le choix électoral1. TIs tiennent compte à la fois de sa dimension objective, repérée par la profession exercée, et de sa dimension subjective ou sentiment d'appartenance collective, à laquelle nous nous intéresserons plus particulièrement ici. L'indicateur qu'ils mettent au point pour mesurer ce sentiment diffère de ceux qui sont alors habituellement utilisés2, parce qu'il laisse les

1

Sondage effectué par fIFOP en décembre 1966, auprès d'un échantillon national de

1 780 penonnes représentatif de la population française en âge de voter, sous la
direction de Monique et Raymond Fichelet, Guy Michelat et Michel Simon. On trouve une première analyse des résultats par Guy Michelat et Michel Simon dans « Oasse sociale objective, classe sociale subjective et comportement électoral », Revuepçaise de sodoloie, 12, 1971, p.483-527, développée ensuite dans leur livre Chsse, religionet compottements politiq1les, aris, Éditions sociales/Presses de la FNSP, 1977. P
2 Richard Centen, dans The P!JChoI6gy Social Chsses (princeton, Princeton Univenity of Press, 1949) demande aux personnes interrogées de dire si elles appartiennent à une de ces quatre classes: classe moyenne, classe inférieure, classe ouvrière, classe supérieure. Tandis qu'Angus Campbell et ses collègues, dans The American Voter (New Yolk, Wùey and Sons, 1960), leur demandent de choisir entre deux classes tout en faisant précéder

la question du chapeau suivant: « On parle beaucoup en ce moment de différentes classes sociales. La plupart des gens disent qu'ils appartiennent à la classe moyenne ou à la classe ouvrière. Avez-vous déjà pensé à vous-même comme appartenant à une de ces classes? » Voir la critique de Guy Michelat et Michel Simon, art. cil, p. 505-506.

34

- AUX

FRoNTIÈRE5

DES A TIITUDES

personnes interrogées libres de défmir la classe à laquelle elles ont le sentiment d'appartenir. TIse compose de deux questions: « Avez-vous le sentiment d'appartenir à une classe sociale? Oui ou non» et « Si oui, laquelle?» (question ouverte). Rapidement résumées, leurs conclusions sont les suivantes: 1° - À cette date le sentiment d'appartenir à une classe sociale est largement répandu dans la population française, puisque 61 % des personnes interrogées répondent oui à la première question, contre 30 % qui répondent non et 9 % qui refusent de répondre. 2° - Panni celles qui déclarent un sentiment d'appartenance de classe, les réponses les plus fréquentes se regroupent autour de deux pôles, celui des « ouvriers» et celui des « classes moyennes». Le premier, regroupant les tennes comme classeouvrière, rolitariat, ouvrier(s}, p représente 39 % des réponses et le second (classe{s) mf!Yenne{s}, Français mf!Yens) 1 %. Ces deux catégories à elles seules rassemblent donc 60 % 2 des réponses spontanées et aucune autre catégorie n'est citée par plus de 5 % des répondants. 3° - TIY a un net parallélisme entre la classe objective et la classe subjective. Plus on monte dans la hiérarchie professionnelle, plus s'accroît le sentiment d'appartenir aux classes mf!Yennes bourgeoises ou (de 6 % chez les ouvriers à 36 % chez les cadres supérieurs et membres des professions libérales). Inversement, à mesure que l'on descend l'échelle des professions, augmente le sentiment d'appartenir à « ceux
d'en-bas» (la classe ouvrière,

les travailleurs, lespetits, lespauvreS), qui passe

de

4 % chez les cadres et professions libérales à 56 % chez les ouvriers. En particulier le sentiment d'appartenir à la classe ouvrière varie en fonction du degré d'intégration dans ce milieu, mesuré par le nombre d'attaches ou « attributs» ouvriers (être ouvrier soi-même, être enfant d'ouvrier, avoir un conjoint ouvrier dans le cas des femmes non chefs de ménage). 4° - Oasse objective et classe subjective exercent sur le comportement électoral des effets similaires et cumulatifs. Les intentions de vote pour la gauche et plus particulièrement pour le parti communiste, au cas où il y aurait des élections législatives, augmentent régulièrement avec la proximité du monde ouvrier, mesuré par le nombre d'attributs ouvriers. Elles s'élèvent également avec la conscience de classe, atteignant leur niveau le plus élevé chez ceux qui ont le sentiment d'appartenir à la classe ouvrière, puis décroissant chez ceux qui ont le sentiment d'appartenir à une autre classe sociale, pour atteindre un

CLASSE SOCIALE EfCOMPORTEMENTÉLECIDRAL

- 35

minimum chez ceux qui n'éprouvent aucun sentiment d'appartenance. Et ces effets s'ajoutent. Ainsi, dans la population active masculine (hommes chefs de ménage), les intentions de vote communiste atteignent leur maximum chez les ouvriers fils d'ouvriers qui se sentent ouvriers et leur niveau le plus bas chez ceux qui n'ont ni lien avec le monde ouvrier ni sentiment d'appartenance de classe (respectivement 43 % et 9 % sur l'ensemble de la population masculine de l'échantillon, soit en réalité 50 % et 13 % de ceux qui expriment une intention de vote). Trente ans ont passé depuis l'enquête de Guy Michelat et Michel Simon, et le paysage social et politique a changé. On comptait sept millions et demi d'ouvriers au recensement de 1962, un peu plus de huit millions en 1975, ils ne sont plus que six millions et demi en 1990. Leur poids dans la population active occupée a chuté, de près de 40 % à un peu plus du quart. Dans le même temps, les emplois de cols blancs se sont massivement développés. Entre 1962 et 1990, les effectifs de cadres ont augmenté de 200 %, ceux des professions intennédiaires de 100 % et ceux des employés de 67 %. En 1962 ces trois catégories formaient un gros tiers des actifs occupés, en 1990 elles représentent plus de la moitié. Et le déclin du parti communiste, la montée du PS et des Verts à gauche, l'éclatement de la droite modérée et la percée électorale du FN à droite, ont complètement changé la donne politique. Au premier tour des législatives de 1967, le PC recueillait 22,5 % des suffrages exprimés, son score n'est plus que de 9,1 % à celles de 1993. Dans ce nouveau contexte, que reste-t-il du vote de classe? Pour nombre d'auteurs, le passage à la société post-industrielle signerait le déclin inéluctable du phénomène3. Le recul du secteur industriel au profit des services, l'expansion des classes moyennes, le développement de l'instruction et de l'information, la mobilité géographique viendraient brouiller les frontières sociales. Et la montée de l'individualisme, les valeurs hédonistes et permissives du « post-matérialisme» éroderaient progressivement les solidarités collectives et les identités partisanes4. C'est ce que nous essaierons de vérifier à partir
3 Voir notamment Mark Franklin, Tom Mackie, Henry Valen et al. (dirs.), Eledoml

Change: Response to Ewlving Social andAttitlldinal Slntdlms in W~tem COII1Itries, ambridge, C Cambridge UniveISity Press, 1992. 4 Ronald Inglehart, ù tmnsitWn CNlbmlle rims les sociétés industrielles _des, Paris, Economica, 1993 (édition américaine 1990).

36

- AUXFRONTIÈRffiDFSA1TITUDFS

d'une enquête du CEVIPOF conduite au lendemam de l'élection présidentielle de 199.55. Elle comporte une question ouverte sur l'appartenance de classe, ainsi fonnulée : « À quelle classe sociale avez-vous le sentiment d'appartenir?» Sans être directement comparable à l'indicateur de 1966, puisqu'elle ne vérifie pas au préalable l'existence du sentiment d'appartenance de classe chez la personne interrogée, elle pennet néanmoins de recenser quelles classes viennent spontanément à l'esprit des personnes interrogées.

CLASSE

SOCIALE

SUBJECTIVE

À cette question, 84 % des personnes interrogées répondent en indiquant une classe sociale (tableau 1). On ne peut donc conclure à une érosion du sentiment d'appartenance de classe, même si effectivement la fonnulation de la question incite plus à répondre que celle mise au point par Guy Michelat et Michel Simon. On le vérifie à suivre l'évolution dans le temps des réponses à leur propre question, qui a été régulièrement posée par la SOFRES dans les mêmes tennes. En 1994, soit un an avant notre enquête, 61 % des personnes interrogées répondaient oui à leur première question: « Avez-vous le sentiment d'appartenir à une classe sociale? » Si la proportion reste en dessous du pic de 68 % observé en 1976, à un moment de forte polarisation politique autour de la montée de l'Union de la gauche, elle ne recule pas pour autant, puisqu'on retrouve très exactement le niveau de réponses de 19666. Les deux enquêtes confttrnent, chacune à leur manière, la persistance d'un sentiment d'appartenance sociale7. Comme en 1966, les réponses se regroupent autour de deux pâles, celui des ouvriers ou des prolétaires et celui des classesm'!Yennes,intermédiaires, médianes, qui rassemblent plus de 60 % des personnes interro-

5 Enquête administrée par la SOFRES, du 6 au 23 mai 1995, aupres d'un échantillon national de 4 078 personnes représentatif de la population française en âge de voter et inscrite sur les listes électorales. Voir CEVIPOF, L'électeur a ses raistms, Paris, Presses de Sciences-Po, 1997. 6 Guy Michelat, Michel Simon, « 1981-1995. Changements de société, changements d'opinion », in sl!ftr Opinion Publique 1996, Paris, Seuil, 1996, p. 175. 7 Voir aussi à partir des enquêtes « Valeurs» les conclusions de Y annick Lernel : « Les sentiments d'appartenance collective dèS Français », in Pierre Bréchon (die.), Les kJIeurs de.rFmnpis. Éw/utions de 1980 à 2000, Paris, Annand Colin, 2000, p. 68-83.

CLAS5E SOCIALE ETCOMPOR1EMENT

ÉLECIDRAL

- 37

gées, et près des trois quarts si l'on s'en tient à celles qui ont répondu à la question. tableau 1. « À quelle classe sociale avez vous le sentiment d'appartenir? »
Oasse sociale Moyenne(s), celle du milieu Ouvrière, ouvriers, prolétaires Pauvres, exclus, la basse classe Riches, aisés, nantis Cadres Indépendants Autre Sans réponse % dans l'échantillon 37 25 6 6 3 2 5 16 (4 078) % sur ceux qui répondent 45 29 8 7 3 2 6

(3 421)

Mais par rapport aux années soixante, le rapport de forces s'est inversé. Aujourd'hui, c'est le sentiment d'appartenir aux classes moyennes qui prédomine. Là encore les données de l'enquête du CEVIPOF corroborent celles des enquêtes de la SOFRES qui utilisent l'indicateur initial. Au début des années quatre-vingt, l'écart entre la proportion de ceux qui s'identifient à la classe ouvrière et ceux qui s'identifient aux classes moyennes se resserre, et il s'inverse dès 1985.

38

- AUX FRoNTIÈRES
graphique
4.
39
40

De; ATTITUDe;

1. Sentiment d'appartenance

de classe

'35 30

"

33 """. ~--~

35

32 33
""-'" 29 "-, "-'"

39

38

25
20

19 '''---'''-

22 _,,,._

21
15

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-"'''-

Ouvrière

1%6 1982
1983 1985 1993

Moyenne
1994

sources: SOFRES

CLASSE SOCIALE SUBJECTIVE ET CLASSE SOCIALE OBJECTIVE TIY a un net parallélisme entre la classe dont les personnes interrogées ont le sentiment de faire partie et celle à laquelle objectivement elles appartiennent, quel que soit l'indicateur utilisé pour le mesurer (tableau 2). Le plus courant est la catégorie socioprofessionnelle, telle qu'elle est recensée par l'INSEE. En 1995, la seule où l'identification à la classe ouvrière reste majoritaire est celle des ouvriers (51 %). Et plus un individu a de liens avec cet univers, plus il a conscience d'y appartenir (tableau 2). La proportion de ceux qui se défmissent comme ouvriers passe de 11 % chez ceux qui n'ont aucun attribut ouvrier à 50 % chez ceux qui en ont au moins deux et atteint un record de 57 % chez ceux qui cumulent les trois attributs, dont le père et le conjoint sont ouvriers comme eux8. L'identification aux classes moyennes varie en

de 1995 nous pennet de connaître la profession de la personne interrogée, de son père et de son conjoint, quels que soient son sexe et son statut Notre indicateur varie donc de 0 à 3 attributs. Rappelons que Guy Michelat et Michel Simon ne disposaient que de la catégorie socioprofessionnelle de la personne interrogée et de son

8 L'enquête

père pour les hommes chefs de ménage, donc leur indicateur variait de 0 à 2, sauf pour

CLMEESOCIALEEfCOMPORTEMENTÉLECIDRAL

- 39

sens inverse (de 15 % chez ceux qui ont trois attributs ouvriers à 47 % s'ils n'en ont aucun). Cette conscience de classe ouvrière décline à mesure qu'on monte dans la hiérarchie socioprofessionnelle, tombant à 27 % chez les employés et 5 % chez les cadres. Le sentiment d'appartenance aux classes moyennes varie en sens inverse. TIatteint un niveau record dans la catégorie des « professions intermédiaires» (mstituteurs, techniciens, services médico-sociaux), ainsi nommées parce qu'elles s'opposent tant aux cadres par leur faible pouvoir hiérarchique qu'au petit salariat d'exécution par leur niveau de diplôme élevé. Quant aux cadres, ils se distinguent par leur propension marquée à se défmir comme membres d'une autre classe que la classe moyenne ou ouvrière (43 %), revendiquant soit leur statut de cadre (14 % de réponses « cadre», « encadrement» ou assimilées), soit un statut de « privilégiés», de « riches» (22 %). Quant aux agriculteurs, ils sont les plus nombreux à rejeter toute appartenance de classe (26 % refusent de répondre). Et s'ils en déclarent une, ils se sentent moins ouvriers ou membres des classes moyennes (33 %), affirmant plutôt leur appartenance au monde agricole (paysans, agriculteurs, travailleurs agricoles, monde rural) ou à celui des « travailleurs indépendants» qu'à celui des ouvriers ou des classes moyennes (33 % des réponses renvoient à ces deux classes contre 40 % à une autre classe. Cf tableau 3) Les réponses reflètent aussi fidèlement la position sociale et économique des personnes interrogées. Une des questions de l'enquête de 1995 leur demandait de se situer sur un escalier de dix marches, la première censée correspondre à la place la moins élevée dans la société et la dernière à la place la plus élevée. Le sentiment d'appartenir à la classe ouvrière décline régulièrement à mesure qu'on gravit les marches de cet escalier, de 32 % sur les quatre plus basses à 13 % sur les six plus hautes. TIsuit de même la hiérarchie des revenus et de la richesse. La proportion de ceux qui s'identifient aux ouvriers passe de près d'un tiers en dessous de 7 500 francs de revenus mensuels dans le foyer à 12 % au-delà de 15 000 francs, de 33 % chez ceux qui ne déclarent pas plus d'un élément de patrimoine à 12 % chez ceux qui en déclarent plus de trois. Comme on pouvait s'y attendre, le sentiment d'appartenir aux classes moyennes varie exactement en sens inverse. Tous nos indi-

les femmes mariées non chefs de ménage, pour lesquelles ils disposaient en plus de la profession du chef de ménage.

40 - AUX FRoN'TIÈRffi

DES ATTITUDES

cateurs confument donc qu'il existe bien une cohérence entre la classe objective et la classe subjective. tableau 2. Sentiment d'appartenance de classe selon le nombre d'attributs ouvriers Oasse ouvrière
ouvriel'S

Oasse moyenne 47 33 20

Autre classe 27 19 12

SR

Aucun 1 20u3

11 31 50

tableau 3. Sentiment d'appartenance de classe selon la catégorie socioprofessionnelle Oasse ouvrière CSP 'culteur Patron Cadre Profession inteanédiaire Em 10 é Ouvrier 10 16 5 15 27 51 Oasse moyenne 23 39 41 53 40 19

Autre classe

SR 26 198 18 316 11 370 11(157) 15 1073 17 851

40 27 43 21 18 12

CLASSE SOCIALE OBJECTIVE, CLASSE SOCIALE SUBJECTIVE ET VOTE EN 1995 Ces identifications exercent-elles encore une influence sur le choix électoral? Au premier tour de l'élection présidentielle de 1995, ceux qui se disent ouvriers ont voté plus volontiers pour la gauche (58 %, soit un score supérieur de 14 points au score moyen de la gauche dans l'échanrillon), notamment pour le PC (14 % de votes pour Robert Hue contre 7 % dans l'échanrillon)9. Tandis que ceux qui ne
9

À la différence
rapport aux

de Guy Michelat
suffrages exprimés

et Michel Simon, nous avons calculé les poun:entages
(électeUl'S ayant déclaré leur vote) plutôt que par

par

CLAffiESOCIALEEI'COMPORTEMENTÉLECIDRAL

- 41

s'identifient pas aux ouvriers, soit qu'ils déclarent appartenir à une autre classe sociale, soit qu'ils n'aient aucun sentiment d'appartenance de classe, votent en majorité pour la droite modérée (tableaux 4 et 5). TI n'en va pas de même, toutefois, pour la droite extrême incarnée par Jean-Marie Le Pen. Ce vote-là varie comme le vote de gauche, atteignant comme lui son niveau le plus élevé chez ceux qui s'identifient aux ouvriers (16 %, comparés à un score moyen de 13 % dans l'échantillon et de 12 % chez ceux qui s'identifient à une autre classe que la classe ouvrière). tableau 4. Vote en 1995 selon la classe sociale subjective (% exprimés)
Oasse sub'ective Gauche Droite Le Pen

tableau 5 . Vote en 1995 selon la classe sociale objective (% exprimés) Attributs ouvriers Gauche Droite Le Pen Aucun 40 51 10 Un 44 40 16 (1 022) Deux 56 28 17 (521) Trois 53 24 24 (110)

7i 654)

Et l'influence de la classe objective, repérée par le nombre d'attributs ouvriers, joue dans le même sens, confumant la percée du FN dans ce milieu. Si le vote de gauche augmente bien avec le nombre d'attributs ouvriers, il en va de même pour le vote Le Pen, qui passe de 10 % chez les personnes sans aucun attribut ouvrier à un quart chez ceux qui en ont trois, celles qui sont nées et qui se sont mariées dans ce milieu. Tel est le principal changement par rapport à 1966. La fraction en quelque sorte la plus ouvrière des ouvriers, son noyau dur, celle qui
rapport aux électeurs inscrits. Et nous n'avons pas séparé les hommes chefs de ménage des femmes non chefs de ménage, parce qu'il n'y a pratiquement plus d'écart entre le comportement électoral des deux groupes.

42

- AUX

FRoNTIÈRE5

DES A 1TITUDES

offrait alors à la gauche plus des deux tiers de ses intentions de votelO, a donné un quart de ses voix au candidat du Front national lors du dernier scrutin présidentiel. Si on redresse ces résultats pour tenir compte des réticences à déclarer un tel vote Qa sous-déclaration du vote pour le Pen chez les personnes interrogées dans notre enquête est de près de 2 points puisque ce dernier au premier tour obtient 13,2 % des suffrages exprimés, alors que son score réel en métropole s'élève à 15,3 %), son score réel dans ce noyau dur serait plus proche de 28 %. Cette tendance, qui s'ébauchait déjà lors de l'élection présidentielle de 1988, s'est amplement confinnée au premier tour des législatives de 1997, où les candidats du FN obtenaient un tiers des suffrages exprimés chez les ouvriers enfants et conjoints d'ouvriers (tableau 6). tableau 6. Vote FN selon le nombre d'attributs ouvriers (% exprimés)
Attributs ouvriers Vote Le Pen 1988 Vote Le Pen 1995 Vote FN 1997

Pro

ssion 1988-1997

Attention: dans ce tableau, le vote FN est redressé en fonction des résultats réels de l'élection. Les différents attributs ouvriers sont: être ouvrier, avoir un père ouvrier ou un conjoint ouvrier.

Pourquoi des ouvriers se tournent-ils ainsi en proportion croissante vers le parti lepéniste? La réponse peut paraître évidente. TIs cumulent les handicaps économiques, sociaux et culturels qui prédisposent à un tel votel1. TIsexercent un travail pénible: l'espérance de vie
10 Sur la population des hommes chefs de ménage ouvriers et fils d'ouvriers interviewés

en 1966, les intentions de vote en cas d'élections législatives sont de 55 % en faveur de la gauche (dont 35 % pour le PC et 20 % pour la gauche non communiste) contre 26 % en faveur de la droite, soit si on recalcule ces pourcentages sur la base de ceux qui expriment une intention de vote, un taux de vote de gauche de 67 %. 11 Ce portrait des ouvriers s'appuie sur celui que dresse Alain Chenu dans « Une classe ouvrière en crise », INSEE, Données sociales 1993, Paris, INSEE, 1993, p. 476-485 le numéro d'INSEE Première, n° 455, mai 1996, consacré aux ouvriers. et sur