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Balkans : Démocratisation et replis identitaires

De
160 pages
Au sommaire : La grande partie de Monopoly balkanique (J.A. Dérens) - La justice internaionale dans les Balkans. Entretien avec Carla del Ponte - Les soldats perdus de l'UCK ( C. Chiclet) - Mafia omniprésente dans les Balkans (P. Chassagne) - Montenegro pièce majeure du puzzle balkanique (J .A. Dérens)
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CONFLUENCES
Méditerranée
Revue tril11estrielle
N° 38 Eté 2001
la Revue CONFLUENCES est publiée avec le concours
du Fonds d'Action Sociale (FAS)
et du Centre national du Livre (CNL)
Éditions L'Harmattan
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Couverture: Mosaïque de Stobi (Macédoine)CONFLUENCES
Méditerranée
Revue trimestrielle
N° 38 Eté 2001
3, rue Alfred Bruneau 75016 Paris
Site internet: www.ifrance.com/Confluences
Fondateur
Hamadi Essid (1939-1991)
Directeur de la rédaction
Jean-Paul Chagn.ollaud
Comité de rédaction
Robert Bistolfi, Christophe Chiclet, Régine Dhoquois-Cohen,
Burhan Ghalioun, Nilüfer Gôle, Abderrahim Lamchichi, alfa Lamloum,
Farouk Mardam-Bey, Bénédicte Muller, Jean-Christophe Ploquin,
Bernard Ravenel, Faouzia Zouari
Attachée de Presse
Clémentine Lesage
Comité de réflexion
Lahouari Addi, Adonis, Paul Balta, Elie Bamavi, Jean-Michel Belorge~
Christian Bruschi, Monique Chemillier-Gendreau, Mahmoud Darwish,
Shlomo Elbaz, Alain Gresh, Michel Jobert, Paul Kessler, Théo Klein,
Bassma Kodmani, Madeleine Rebérioux, Edward SOOd,
Mohamed Sid Ahmed, Baccar Touzani
Correspondants
Anna Bozzo (Rome), Carole Dagher (Beyrouth), Sarnia el Machat (Tunis),
Kolë Gjeloshaj (Bruxelles), Roger Heacock (Jérusalem),
Gema Martin Munoz (Madrid), Podromos Podromou (Nicosie),
Rabeh Sebaa (Alger), Jamila Settar-Houfaïdi (Rabat)
Directeur de la Publication
Denis Pryen
@ L'Harmattan, 2001 -ISSN : 1148-2664
ISBN: 2-7475'{)942-7SOMMAIRE
N° 38 Eté 2001
Balkans
Démocratisation et replis identitaires
Dossier préparé par Christophe Chic let
Dossier
p.9Introduction
Christophe Chiclet
p.13La grande partie de monopoly balkanique
Jean-Arnault Dérens
p.19La justice internationale dans les Balkans
Entretien avec Carla DeI Ponte
p.25Les soldats perdus de l'uCK
Christophe Chiclet
p.31Mafia omniprésente. dans les Balkans
Philippe Chassagne
p.37Monténégro, pièce majeure du puzzle balkanique
Jean-Arnault Dérens
p.43Les premières élections libres du Kosovo
Kolë Gjeloshaj et Jean-Michel De Wae1e
p.51La Grèce à l'assaut des Balkans?
Maximos Aligisakis
p.59Migrations et déplacements des Roms de l'Est
Alain Reyniers
Sauver les keimilia p.67
Jasmina Sopova
Actuel
p.77L'immigration en Andalousie
Gilles Delmote
p.87Femmes tunisiennes et partage successoral
Nadia Omrane
Berbères, berbérophonie, berbérité etalgérianité p.95
Saiâa Rahal-Sidhoum
Appel de la Coalition de la Paix en Israël p.l01Confluences culturelles: Salonigue
p.105Salonique, ville carrefour, ville tragique
Pierre Grou
p.107Une pierre pour Thessalonique
Corinne Alexandre-Garner
p. 111Les deux Grèces
Jean Guiloineau
p. 115Z, documentaire imaginaire
Makis Cavouriaris
p.121Regards croisés
Cécile Oumhani
p.129Ecole de Thessalonique
Henri Tonnet
p. 141La représentation de Salonique dans le cinéma grec
Stéphane Sawas
p. 153Lire:
Milosevic, la diagonale du fou, Florence Hartmann
Srebrenica 1995 l'été d'une agonie, Témoignages de femmes rassemblés par Hajra Catie
Balkans: la crise, ]ean-Arnault Dérens
La mafia albanaise. Une menace pour l'Europe, Xavier Raufer, Stéphane Quéré
Milosevic, une épitaphe, Vidosav Stevanovic
La Revue CONFLUENCESest publiée avec le concours
du Fonds d'Action Sociale (FAS)
et du Centre national du Livre (CNL)
Pour vous procurer CONFLUENCES, voir en fin de volumeLES BALKANS AUJOURD'HUI
.... ... .............
Autriche
Hongrie
Roumanie
Bulgarie
Mer
MéditerranéeBalkans
Démocratisation et replis identitairesLe KosovoINTRODUCTION
Christophe Chiclet
our la première dans l'histoire des Yougoslavie/la Croatie et la
Serbie découvrent la démocratie. Après des années de guerre,P de massacres, de déplacements de population, Zagreb et
Belgrade inventent leurs transitions dans le calme, sans effusion de
sang. Stipe Mesic et Vojislav Kostunica nettoient tranquillement leurs
pays respectifs de treize années de nationalisme mafieux. Les deux
hommes d'Etat font la chasse à l'ancienne nomenklatura Iiberticide et
corrompue. Les nationalistes croates n'ont pas survécu à la mort de
leur Poglavnik et la justice serbe a fini par mettre à l'ombre le démon
de Dedinje et une partie de ses sbires.
Comme le dit très justement Dimitrios Triantaphyllou : «La récente
évolution du régime yougoslave oblige à considérer l'avenir de l'Europe du
sud-est sous un angle différent. Pour commencer, le trou noir n'existe plus.
Lorsque l'on examine les besoins pressants de la région, la difficulté est
surtout liée au fait que, pendant la majeure partie d'une décennie, l'Occident
a élaboré ses politiques en réaction à Slobodan Milosevic ou avec l'ancien
dirigeant serbe. Maintenant que œZ,ui-ciest parti, l'Occident est confronté à
une autre réalité: réinventer sa politique»!.
Si l'Europe occidentale se félicite du retour de la Croatie et de la
Serbie dans la maison commune, tout n'est pas réglé, d'autant que
s'est désormais le cône sud des Balkans qui bascule dans la violence.
Or ce fameux cône sud a été et est potentiellement beaucoup plus
dangereux que l'Europe danubienne. Le partage de la Macédoine a
été l'objet de la Deuxième Guerre balkanique. L'irrédentisme albanais
a mis le Kosovo à feu et à sang de 1918 à 1923, de 1944 à 1948 et de
1997 à 1999. Par deux fois, les maquisards albanais luttaient contre
une dictature. Entre 1944 et 1948, ils ont lutté aussi contre une dicta-
ture, mais dans ce cas les bandes albanaises avaient fait leurs armes en
compagnie des armées fascistes et nazis.
CONFLUENCES Méditerranée 38 ETÉ 2001- N°
9Rien n'est simple dans ce cône sud des Balkans. Les si sages
bulgares d'aujourd'hui se sont toujours trompés d'alliés, les Grecs se
sont copieusement entretués en 1916, 1943, 1944et 1946-49.Quant à la
République d'Albanie, elle a vécu 45 ans sous une des plus terribles
dictatures communistes, celle d'Enver Hoxha, le petit Staline de
l'Adriatique.
C'est ce même cône sud qui a inventé l'épuration ethnique.
Albanais, Turcs et musulmans de toutes origines ont quitté la Turquie
d'Europe pour l'Anatolie entre 1912 et 1989. Les ,Albanais et les
Macédoniens ont été en partie chassés de Grèce entre 1945et 1949. Les
Grecs ont été chassés de Bulgarie et de Turquie en 1923 et en 1955.
Bref, la région a la fâcheuse habitude d'avoir des routes encombrées
de flots de réfugiés.
Toutes ces cicatrices peuvent se rouvrir très facilement. La chute du
communisme et l'explosion de la Yougoslavie ont ravivé de vieux
souvenirs à peine enfouis. Le retour de la démocratie en Croatie et en
Serbie laissent des orphelins qui ont profité des dictatures. En premier
chef, les mafias de tous poils. Croatie, Serbie, Bulgarie, Macédoine,
Kosovo, Albanie sont gangrenés par les mafias comme nous l'ex-
plique Philippe Chassagne. Quant au Monténégro, Milo Djukanovic a
joué les pro-occidentaux contre Milosevic pour sauvegarder sa princi-
pauté mafieuse. A l'époque, les Occidentaux fermaient les yeux.
Aujourd'hui, le Monténégro veut l'indépendance pour mieux déve-
lopper son économie grise, alors que normalement il aurait dû se
réjouir du retour à la démocratie chez son partenaire, comme le
raconte Jean-Arnault Dérens.
Si le Monténégro quitte la Fédération, c'est une partie du puzzle mis
en place par les Américains à Dayton en novembre 1995 qui part en
fumée. En effet, dans ce cas la Fédération yougoslave devient
caduque, et donc la fonction du président Kostunica ainsi que la réso-
lution 1244 du Conseil de sécurité des Nations Unies sur le statut du
Kosovo. Les Kosovars auraient le droit de demander leur indépen-
dance dejure, ce qui donnerait inévitablement des idées aux Serbes et
aux Croates de Bosnie.
Quant à la question albanaise, certains veulent la résoudre à la
manière du XIXe siècle. La Grande Bulgarie s'est évaporée en 1878,
1913, 1918, 1944. La Grande Grèce s'est évanouie en 1922. La Grande
Serbie a fait long feu en 1995 et 1998. La Grande Croatie s'est étouffée
dans le sang des autres de 1941à 1944.La Macédoin,e est l'en-
CONFLUENCES Méditerranée - N° 38 2001'ETÉ
10Introduction
fant mort-né de..JaRépublique de Krusevo en 1903. Bref, il n'y a plus
guère que les reliquats marxistes léninistes enveristes de l'ucK qui
rêvent encore au phantasme de la Grande Albanie ou du moins de son
rejeton: le Grand Kosovo. Mais cette fois, le combat n'est plus le
même. Il ne s'agit pas de lutter contre la dictature de Milosevic. Les
liberticides ont changé de côté. Les combattants portant en écusson
l'aigle noir bicéphale byzantin s'attaquent aujourd'hui à la jeune
démocratie serbe et à la fra.gile démocratie macédonienne. A l'heure
de l'ouverture de l'Union européenne vers l'autre Europe, les spad.as-
sins albanais qui ont fait ou font le coup de feu à Presevo, à Tetovo, ou
à Kumanovo, se trompent d'époque. D'ailleurs le TPIYcommence à
s'intéresser à eux comme nous l'explique Carla DeI Ponte dans un
entretien qu'elle a bien voulu nous accorder. Et enfin que dire de ces
millions de Tziganes, pogromés ou simplement maltraités dans l'en-
semble de la région, comme le raconte Alain Reyniers ? Ont~ils le tort
de n'avoir jamais souhaité une Grande Tziganie, ces «fils du vent» qui
se considèrent comme citoyens du monde? Un concept de citoyen-
neté qui a bien du mal à faire son chemin dans le cône sud des
Balkans.
ChristophE Chiclet
Note:
1. «Lesud des Balkans: vues dela région»,Paris,Les Cahiers de Chaillot, n046,avri12001.
CONFLUENCES Méditerranée 38 ETÉ 2001- N°
11La grande partie de
monopoly balkanique
Jean-Arnault Dérens
Après les guerres menées au nom de la «Grande Serbie»,
voilà que les guérilleros albanais du sud de la Serbie et de
la Macédoine rnettent au devant de l'actualité la question
de la «Grande Albanie». Les Balknns seraient-ils donc
ingu£rissables de la maladie des «grands» Etats?
Formulée par Lord Owen, l'idée fait de plus en plus son
chemin: pour garantir une paix durable dans les Balkans,
il faudrait renoncer au tabou de l'inviolabilité des fron-
tières, mettre sur le tapis d'une ambitieuse conférence
régionale toute les questions nationales irrésolues, et
s'employer à dessiner de nouvelles frontières ethniques,
qui seraient la condition d'une paix durable dans la
région.
Le temps des guerres nationales va-t-il commencer?
Contrairement à ce que certains avaient peut-être espéré, la chute de
Slobodan Milosevic, le 5 octobre 2000 à Belgrade, ne signifie pas que
les Balkans vont ipso facto s'engager dans une phase de paix et de
(re)construction démocratique. On a souvent souligné combien l'an-
cien maître de Belgrade a su jouer sur plusieurs registres. il a incon-
testablement su utiliser la vague de renouveau nationaliste qu'il avait
lui-même en partiel rrtais en partie seulement, suscitée, quitte à savoir
prendre ses distances avec ce nationalisme lorsque le besoin politique
s'en faisait sentir. Apparatchik communiste manipulateur, Slobodan
Milosevic n'était sûrement pas un nationaliste serbe sincère. En
revanche, il a eu besoin de susciter un ennemi pour justifier sa propre
politique agressive. Le dirigeant croate Franjo Tudjman fut l'homme
de la situation, alors que lui-même professait le nationalisme croate le
plus radical et le plus sincère. Les révélations qui se multiplient sur les
CONFLUENCES Méditerranée 38 ETÉ 2001- N°
13entretiens secrets entre les deux présidents révèlent que, jusqu'à la fin
de sa vie, Franjo Tudjman croyait possible de redéfinir les frontières
des Balkans sur des bases strictement nationales. Ainsi, encore à l'été
1999, il envisageait un partage de la Bosnie entre la Serbie et la
Croatie, tout comme il ne se montrait pas hostile à un partage du
Kosovo entre Serbes et Albanais1.
Nul doute que les «droits historiques» ou ethniques des Serbes ou
des Croates sur tel ou tel territoire étaient des concepts vides de sens
pour SlobodanMilosevic ; seules comptaient à ses yeux ses retorses
stratégies de pouvoir. Par contre, la société serbe a été profondément
bouleversée par plus de dix années de guerres, de propagande et de
sanctions internationales. Les «orphelins de la Grande Serbie»2, les
centaines de milliers de réfugiés serbes de Croatie et de Bosnie qui
s'entassent encore pour beaucoup d'entre eux dans des camps de réfu-
giés que le pouvoir de Belgrade a cherché à cacher à l'opinion, deman-
deront un jour ou l'autre des comptes. Une génération de
«Palestiniens de Krajina et du Kosovo» est-elle en train de grandir
dans ces camps de réfugiés?
Le débat politique serbe a été, de surcroît, entièrement dominé
durant des années par la question nationale et, aujourd'hui encore, les
thématiques économiques occupent beaucoup moins de place dans ce
débat que les questions portant sur la nation elle-même: résolution de
la crise dans le sud de la Serbie, statut du Kosovo, relations avec le
Monténégro, autonomie de la Voïvodine, éventuelle régionalisation
de la Serbie. Exsangue après plus d'une décennie de «milosévicisme»,
la Serbie est une Nation qui doit se repenser elle-même. Dans la
nouvelle majorité serbo-yougoslave, les courants nationalistes, plutôt
liés à l'Eglise orthodoxe, regroupés autour de la figure de proue qu'est
le président fédéral Vojislav Kostunica, l'emportent largement sur les
courants réformateurs conduits par le Premier ministre de Serbie
Zoran Djindjic.
Pour le président, le concept central reste celui du srpstvo, la
mythique unité du peuple serbe, que défend traditionnellement
l'Eglise orthodoxe serbe3. Cette vision du srpstvo s'attache bien
évidemment à la terre sacrée du Kosovo, berceau de la Serbie médié-
vale, mais ne reconnaît pas non plus d'identité nationale spécifique
aux Monténégrins, considérés comme une variété de Serbes. Vojislav
Kostunica est assez fin politicien pour connaître les multiples
compromis nécessaires, mais cet anti-yougoslave de toujours n'aurait
sans doute pas de rêves plus chers que 'd'être le restaurateur d'une
CONFLUENCESMéditerranée - N° 38 Em 2001
14Monopoly balkanique
Serbie réunifiée~.
Vojislav Kostunica entend défendre par le droit et la négociation l'in-
tégrité territoriale de la Serbie, et il se battra jusqu'au bout pour que
soit appliquée la résolution 1244 des Nations Unies qui prévoit pour
le Kosovo une «large autonomie», mais dans le cadre de son apparte-
nance à la Fédération yougoslave. Ce n'est probablement pas lui non
plus qui déclenchera une guerre contre le Monténégro, mais il fera
tout pour contrel~les velléités séparatistes de la petite république. Une
fois disparue l'ère des mensonges populistes de Milosevic, on peut
compter sur Vojislav Kostunica pour faire renaître un nationalisme
serbe sûr de lui-même et de son bon droit.
La manipulation de la question du Kosovo par le régime de
Belgrade a, par ailleurs, presque abouti à l'irréparable: un Kosovo de
facto indépendant et ethniquement «nettoyé « de tout élément non-
albanais. Le nationalisme albanais possède une tradition tout aussi
radicale et intolérante que le nationalisme serbe mais, en se posant en
position de victime, alors que les Serbes étaient perçus comme des
agresseurs, les nationalistes albanais ont réussi à obtenir un large
soutien international pour réaliser la première partie de leurs objec-
tifs.
Le développement des guérillas dans le sud de la Serbie et en
Macédoine peut cependant entraîner un basculement dans cette
perception internationale de la question albanaise, où les guérilleros
de l'uCKcesseront d'être vus comme des «combattants de la liberté»
par une large partie de l'opinion publique internationale. L'objectif
extrême de créer une «Grande Albanie» ou, du moins, un «Grand
Kosovo», en réunissant toutes les régions albanaises de l'ex-
Yougoslavie est, en tout cas, désormais affirmé au grand jour.
Guerre d'usure
Les stratèges nationalistes albanais savent bien qu'ils ont peu de
chances d'obtenir et l'indépendance du Kosovo et le rattachement, par
les armes, des régions de Serbie, de Macédoine et du Monténégro
qu'ils convoitent. En revanche, en généralisant les foyers de tension,
ils peuvent espérer convaincre la communauté internationale de
renoncer au tabou de l'inviolabilité des frontières, amenant à la convo-
cation d'une réunion qui aurait pour but de redéfinir les frontières de
la région, une sorte de «super-Dayton albanais».
Le sort de la Macédoine constitue bien sûr la principale inconnue. La
CONFLUENCESMéditerranée _N° 38 Era 2001.
15reprise et la généralisation des combats ont annihilé tous les espoirs
de négociation pacifique. Avec une puissance de feu somme toute
bien limitée, les guérilleros de l'UCK(M) sont sur le point de réussir à
faire basculer l'ensemble du pays dans la guerre civile. Un éventuel
éclatement de la Macédoine - ou «semi-éclatement» sous la forme
d'une fédéralisation qui permettrait à une région albanaise de
Macédoine quasi indépendante de se rapprocher encore plus d'un
Kosovo de facto indépendant - amènerait forcément à ouvrir le
dossier toujours gelé des frontières étatiques.
Certains, comme Lord Owen, prêchent ouvertement en ce sens
depuis des années déjà. Dans la grande partie de monopoly balka-
nique qu'ils proposent, le Nord serbe du Kosovo pourrait être échangé
contre le secteur albanais de Presevo, au sud de la Serbie. La Serbie
elle-même serait dédommagée de la perte de l'essentiel du Kosovo
par le rattachement de la Republika Srpska de Bosnie. Dans ce cas, les
zones croates de Bosnie obtiendraient aussi le droit au rattachement à
la «mère-patrie», etc. "DeuxEtats actuels seraient a priori condamnés à
disparaître ou à survivre sous la forme de fragiles protectorats inter-
nationaux, la Bosnie musulmane et la Macédoine macédonienne, cette
dernière pouvant d'ailleurs, du coup, être l'objet des concupiscences
renouvelées de ses voisins, notamment de la Bulgarie. Une éventuelle
indépendance monténégrine serait conditionnée au règlement
«ethnique» de la question du Sandjak de Novi Pazar, région majori-
tairement slave musulmane partagée entre le Monténégro et la Serbie.
Lord Owen va même jusqu'à suggérer que la Bouche de Kotor, au
Monténégro, puisse être attribuée à la Serbie, pour lui fournir un accès
à la mer. Déjà Franjo Tudjman, dans l'entretien cité, avait envisagé la
cession à la Republika Srpska de la péninsule de Prevlaka, qui ferme
la Bouche, et qui est contestée entre la Croatie et le Monténégro4. Sur
le papier, les cartographes pourraient ainsi dessiner des Balkans
«idéaux», qui feraient fi de toute rationalité économiqueS et surtout
humaine.
Les ravages d'une fausse solution simple
Nul ne peut croire en effet qu'il serait possible de partager les terri-
toires balkaniques d'une manière qui satisfasse tous les intéressés.
Une telle solution implique donc non seulement de nouveaux dépla-
cements massifs de populations mais aussi, selon toute probabilité, de
nouvelles guerres. Que deviendraient les grandes villes qui gardent
CONFLUENCES Méditerranée 38 ETÉ 2001- N°
16