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Balkans : l'implosion ?

De
175 pages
Les guerres balkaniques (1912-1913). Lina Louvi. L'impossible transition ssible transition démocratique. Catherine Lutard. Menace serbe et guerre balkanique. Cedomir Nestorovic. Les dangers du démantèlement de la Bosnie-Herzégovine. Faïk Dizdarevic. Kosovo : chronique d'une amnésie volontaire. Skender Sherifi. L'Albanie et le Yougoslaves", images et ruptures. Gabriel Jandot. La Macédoine entre blocus et renaissance. Naxo Ruzin. La Bulgarie : une neutralité active. Eugène Silianoff. Turquie : pour une coopératon dans les Balkans. Oral Sander. Les Balkans, poudrière ou thermomètre de l'Europe ? Georges Prévélkis. Les responsabilités internationales dans les affrontements croato-musulmans en Bosnie-herzégovine? Marc Gjidara. Quand l'Europe détruit l'Europe. Bernard Ravenel. Mort apparente d'une culture commune. Linda Morisseau. Les Balkans, boulevards de la drogue. Le jour se lève... J. P. Chagnollaud. Déclaration de principes sur des arrangements intérimaires d'autonomie. Hommage à Tahar Djaout. L'écriture en guise d'ailes. Anissa Barrak. Mon frère, le poète... Nabile Farès. Rencontre avec Lisa Séror. Alchimie de la mémoire. Chams Nadir. Aux sources du soleil. Anissa Barrak. Arabisation et langue française. Entretien avec Ahmed.
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CONFLUENCES
Méditerranée
Revue trimestrielle
77, rue Blomet 75015 Paris NOSAutomne 1993

Fondateur Hamadi Essid (1939-1991)

Directeur de la rédaction
Jean-Paul Chagnollaud

Comité de rédaction
Christian Bruschi, Christophe Chic let, Régine Dhoquois*Cohen, Thierry Fabre Alain Gresh, Bassma Kodmani-Darwish, Abderrahim Lamchichi Bernard Ravenel

Comité de réflexion James Aburizk, Adonis, Paul Balta, Elie Bamavi, Mahmoud Darwish, Shlomo EI-Baz, Michel Jobert, Paul Kessler, Théo Klein, Clovis Maksoud, William Quandt, Madeleine Rebérioux, Edward Saïd, PietTe Salinger, Mohamed Sid Ahmed, Baccar Touzani

Secrétariat de rédaction et mise en page
Anissa B3ITak

Correspondants Carole Dagher (Beyrouth), Beya Gacemi (Alger), Ruba Husairy (Jérusalem), Jamila Settar-Houfaïdi (Rabat), Ridha Kéfi (Tunis)

Directeur de Japublication
Denis Pryen

@ L'HARMATTAN,

1993 ISBN: 2-7384-2226-8 ISSN : ] 148-2664

CONFLUENCES
Méditerranée

Revue trimestrielle N°g Automne 1993

publiée avec le concours du Centre national du livre

Editions L'Hannattan
5- 7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Sommaire
NOSAutomne 1993

Balkans: l'implosion?
Dossier préparé par Christophe Chiclet
Les guerres L'impossible Introduction (9) Christophe Chiclet balkani.ques (1912. 1913) (15) Lina Louvi transition démocratique (21) Catherine Lutard

Menace serbe et guerre balkanique (31)
Les dangers Cedomir Nestorovic du démantèlement de la Bosnie-Herzégovine (39) Faïk Dizdarevic Kosovo: Chronique d'une amnésie volontaire (45) Skender Sherifi L'Albanie et les "Yougoslaves", images et ruptures (51) Gabriel Jandot La Macédoine entre blocus et renaissance (61)
Naxo Ruzin

La Bulgarie: une neutralité active (67) EugèneSilianoff Turquie: pour une coopération dans les Balkans (75)
Oral Sander

Les Balkans, poudrière ou thermomètre de l'Europe? (83)
Georges Prévélakis

Les responsabilités internationales dans les affrontements croato-musulmans en Bosnie...Herzégovine (89)
Quand Marc Gjidara l'Europe détruit l'Europe Bernard Ravenel Linda Morisseau (109)

Mort apparente d'une culture commune (125) Les Balkans, boulevards de la drogue (131)

Le processus de paix au Proche-Orient
Le jour se lève... (137)
Jean-Paul Chagnollaud

Déclaration de principes sur des arrangements intérimaires d'autonomie

(150)

Confluences culturelles
Hommage à Tahar Djaout L'écriture en guise d'ailes (157)
Anissa Barrak

Mon frère, le poète... (159)
Nabile Farès Rencontre avec Lisa SéTOT Alchimie de la mémoire (161)
Aux Chams Nadir sources du soleil (163) Anissa BatTak

Arabisation et langue française
Entretien avec Ahmed Moatassime

(165)

conduit par Abderrahman Belgourch

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Balkans: l'implosion?

«Et tout le monde entend mon silence~. ~»
JELENA, auteur de ce dessin

Ce dessin que nous avons également reproduit en page de couverture nous a été envoyé par la revue bilingue SVEZA. SVEZA est une association fondée en mars 1993 qui regroupe plus de 150 étudiants de StrasPüurg venus d'horizons différents. Elle se propose de contribuer à l'établissement de liens d'une part entre les étudiants
de toutes les républiques de l'ex -Yougoslavie, d'autre part entre ceux -ci et les

étudiants français. (SVEZA, Maison des Associations 1 Place des Orphelins 67 000 Strasbourg - Tel: 16/88251939).

Introduction

par Christophe Chiclet

Balkans, deux petites syllabes longtemps oubliées, synonyme de casse-tête pour les appre'ntis diplomates. Pourtant aujourd'hui, les vieux démons de la péninsule avec leurs cortèges de clichés et de stéréotypes font de nouveau la une des journaux. Le terme de "balkanisation", équivalent d'inextricables mélanges, de fragmentation à l'extrême, de déchirures sanglantes, a longtemps été utilisé pour caractériser d'autres conflits compliqués. Puis, petit à petit, le terme est tombé en désuétude au profit de quelque chose apparemment encore plus complexe: la"libanisation". Un beau jour du printemps 1991, lorsque la défense territoriale slovène a mis en déroute les chars de l'armée fédérale yougoslave, les Balkans ont retrouvé une nouvelle jeunesse. Comme si de 1945 à 1991, la péninsule n'avait plus existé, victime d'une étrange glaciation politique. D'un seul coup, la fameuse "poudière des Balkans", vieux phantasme des occidentaux, devenait le nec plus ultra d'une nouvelle analyse politologique. Le nationalisme serait devenu, dans ce coin d'Europe, la forme la plus aboutie du post-communisme, comme si nationalisme et communisme n'avaient jamais été longtemps et fortement imbriqués dans la région. Les communistes balkaniques n'ont pas vraiment été des adeptes d'un internationalisme pur et dur. Moscou en a rapidement fait les frais. Les partis communistes locaux se sont essentiellement développés durant la Deuxième guerre mondiale autour du conceptd.e résistance nationale. Les résistances yougoslave, grecque et albanaise ont été les plus importantes d'Europe. Pourtant entre 1943 et 1945, de nombreuses frictions se sont produites entre elles, bien qu'elles aient été officiellement sœurs. Les partisans yougoslaves avaient déjà des vélléités expansionnistes, cherchant à diriger leurs camarades grecs, albanais, et bulgares.
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La soit-disant glaciation soviétique n'a jamais empêché les conflits nationaux dans la:;région.Dès 1948, Tito ro~pait avec Staline. En 1961 l'Albanie suivait l'exemple, après avoir elle-même rompu viole,mment avec la Yougoslavie en 1948. Yougoslavie et Bulgarie se sont toujours chamaillées, par historiens interposés, sur l'affaire de la Macédoine. En 1955 et 1968, les communistes grecs se sont affrontés entre eux à Tashkent et à Bucarest, une fraction importante voulant faire valoir les intérêts du peuple grec avant ceux du bureau politique du parti communiste d'Union Soviétique. Dans les années soixante-dix, la Roumanie de Ceaucescu s'est largement autonomisée. En 1971, les Croates ont tenté de desserrer le carcan de Belgrade. En 1981, les Albanais du Kosovo ont tenté de transformer leur région autonome en république fédérée. Enfin en 1985, le fidèle Todor Jivkov a bulgarisé de force sa minorité turque sans rien demander à Moscou. Si les pays balkaniques avaient suivi à la lettre l'esprit de la guerre froide, un front gréco-turc aurait dû combattre ses voisins du nord. Il n'en fut rien. A chaque fois, le nationalisme l'a emporté sur les allégeances aux grandes puissances. Les balkaniques sont vraiment des vassaux fort désobéissants. En 1955, 1974 et 1987, Grecs et Turcs ont failli faire voler en éclats le flanc sud-est de l'OTAN. Pour contrer Ankara, Athènes s'est ouverte dès 1962 à l'URSS et à la Bulgarie, alors que le gouvernement grec sortait d'une longue guerre civile contre le parti communiste grec. Quant aux Turcs, ils se sont rapidement rapprochés de Belgrade, ennemis de Sofia dans l'affaire macédonienne. Bref, dans les Balkans, l'axe Est-Ouest n'a jamais réellement existé. Les vieux contentieux issus des guerres balkaniques (1912-1913), de la Première guerre mondiale et de l'entre deux guerres ont perduré après 1945. Ici le nationalisme n'est donc pas la quintessence du postcommunisme. Il est partie prenante de tous les régimes politiques du début du XIXe siècle à nos jours. Feindre aujourd'hui l'étonnement devant cette "rebalkanisation des Balkans" serait faire fi de l'histoire; en particulier depuis le "réveil des nationalités" dans les années 1820-1840. Dans l'actualité présente, les protagonistes du nouveau drame balkanique ne font que des références à l'histoire. Les termes vieillots, usés et éculés en cette fin de XXe siècles, comme Oustachis, Tchetniks, Komitadjis, sont récupérés à des fins de propagandes, souvent les plus viles. Le nationalisme ombrageux des balkaniques retrouverait-il ses racines les plus sombres? Fin 1993, la situation est grave et préoccupante. La Yougoslavie a implosé. Il y a déjà des centaines de milliers de morts (50.000 durant les trois premiers mois de la guerre serbo-croate et déjà 200.000 dans les conflits bosniaques), du jamais vu en Europe depuis 1945 et même depuis longtemps dans le monde entier. Contrairement à l'idée de certains "bons penseurs professionnels", le fait que cette tuerie se passe

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au cœur de l'EurQpe n'y change rien. Les gouvernements bosniaque, croate et serbe deviennent des bouchers ou des sauveurs. La réalité est autre. Les seigneurs de la guerre s'enrichissent sur les ruines des peuples de la Yougoslavie. Le pays le plus riche des Balkans, quasiment à égalité avec la Grèce, n'est plus qu'un vaste cimetière dévasté. Les présidents Izetbégovic, Milosevic et Tudjman, qu'ils se proclament communistes ou anti-communistes,ont une chose en commun: le nationalisme le plus rétrograde et le plus réactionnaire. Pourtant lors du recensement de 1981, plus d'un million deux cent mille citoyens se sont déclarés yougoslaves, refusant toute différence entre serbe, croate, slovène... Dix ans plus tard, ils étaientmoil1s de 700.000. Dans ce contexte conflictuel, chacun doit choisir son camps, même s'il ne le veut pas. Paradoxe de la situation, la Yougoslavie, le pays le plus "libre" du "bloc communiste", est devenu le plus en retard dans le processus de transition démocratique inauguré par la Bulgarie en 1991, puis par l'Albanie en 1992. Les guerres civiles yougoslaves ne sont pas les seuls éléments déstabilisateurs des Balkans. La Roumanie est toujours dirigée par les fils spirituels de Ceaucescu: populistes, anti-sémites, anti-tziganes et maffieux. En Albanie, la chute du communisme n'a guère apporté d'améliorations: économie exsangue, bandistisme excacerbé, volontés irrendentes vers le Kosovo et la Macédoine, voire en direction de l'Epire grecque et du Monténégro. La Bulgarie, le plus calme des pays de la région, est en proie à des divisions internes entre les différents membres de l'Union des Forces Démocratiques qui ont chassé les communistes en 1991. Les ultra-conservateurs tentent de renverser le président Jelev, apôtre de la réconcialition nationale. Quant à la Grèce, elle préfère les diatribes anti-macédoniennes et anti-albanaises, plutôt que de remettre son économie à flot La Turquie tente de jouer "le bon élève" de la région, mais non sans arrière-pensées: faire oublier son problème kurde et retrouver bon an, mal an, son ancienne influence ottomane. Nous avons donc donné la parole aux différentes sensibilités de la région pour connaître et comprendre les visions serbe, croate, bosniaque, kosovar, albanaise, macédonienne et turque de la crise balkanique et évaluer ainsi les risques d'une possible troisième guerre balkanique, à travers les contributions de Cedomir Nestorovic, Faïk Dizdarévic, Skander Shérifi, Gabriel Jandot, Nano Ruzin, Eugène Silianoff et Oral Sander. Mais avant de parler d'une "troisième guerre", Lina Louvi nous rapelle ce que furent les premières et deuxièmes guerres balkaniques de 1912-1913 et Catherine Lutard s'interroge sur l'impossible transition démocratique dans l'ex -Yougoslavie. Enfin, il nous est paru important d'analyser la politique de l'Europe et des grands puissances à travers les articles de Georges Prévélakis, Bernard Ravenel et Marc Gjidra. Pour terminer nous publions les bonnes
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feuilles du RappQrt annuel de l'Observatoire géopolitique des drogues et l'expérience vécue du docteur Linda Morlsseau, psychiatre qui s'est occupée au sein de l'association Partage du cas tragique des réfugiés de Bosnie. Un trait commun à tous ces auteurs: le pessimisme. L'explosion de la Yougoslavie est irrémédiable et les fossés sont énonnes entre toutes les communautés. Quant aux voisins de l'ex-Yougoslavie, ils craignent tous une contagion de ce mauvais exemple. L'affaire albanaise pOUlTait bien être la clé d'une éventuelle troisième guerre balkanique. Une gestion pacifique de cette affaire serait certainement un important facteur de stabilité dans la région. En revanche, la Grèce, membre de la Communauté Européenne et de l'OTAN aurait dû être l'élément stabilisant. Il n'en est rien, bien au contraire. Athènes joue les pompiers pyromanes, jetant de l'huile sur le feu tant sur la Macédoine que sur l'Albanie. L'hystérie nationaliste hellénique doit beaucoup aux surenchères politiques internes. Tous ces auteurs dénoncent aussi l'hypocrisie et l'incapacité des instances internationales (CE, CSCE, ONU) qui n'ont ni su ni pu stopper la crise. Quant à la France, elle est souvent mise au banc des accusés. En effet, les Balkaniques ont tendance à regarder Paris comme le sanctuaire des droits de l'homme, oubliant que la politique étrangère française est bien loin des principes de 1789. Qui aime bien, châtie bien! En cinq ans, les Balkans sont passés d'un extrême à l'autre: 1988, euphorie de coopération inter-balkanique; 1993 guerre serbo-croate, guerres inter-bosniaques, tension albano-kosovar, politique intérieure mouvementée en Grèce et en Bulgarie. Certes si la situation est déjà très grave, elle ne devrait pas pour autant conduire à une troisième guerre balkanique. Pour le moment, nous assistons à une sorte de guerre civile ethnique circonscrite à trois républiques de l'ex- Yougoslavie. Les autorités serbes s'en sont prises à la Croatie et à la Bosnie, leurs homologues croates à la Bosnie. Pour qu'il y ait une troisième guerre balkanique, il faudrait que Belgrade s'en prenne à l'un de ses voisins, pays membres de l'ONU, ce qui serait une tout autre affaire. Malgré leurs vociférations nationalistes, Albanais, Bulgares, Grecs et Macédoniens, ne veulent ni ne peuvent faire la guelTe. En revanche, la possibilité de nouveaux flots de réfugiés déstabilisant la région est très probable. Le Kosovo peut s'embraser à tout moment. Cela entrainerait des centaines de milliers de réfugiés en Albanie et en Macédoine. L'économie albanaise ne peut absolument pas se le permettre. En Macédoine, les relations entre Slaves, Macédoniens et Albanais se dégraderaient rapidement, au risque de voir des Slaves se réfugier en Bulgarie. Pour contrer ce scénario catastrophe, la Turquie a déjà compris qu'il fallait au plus vite créer une zone de stabilité économique de la Mer NoÎre à l'Adriatique, en passant par la Bulgarie, la Macéd,oine

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et l'Albanie. La "rebalkanisation" des Balkans (et l'implosion de l'URSS) a en tout cas fait voler en éclats le sacro-saint principe d'intangibilité des frontières. Les organismes internationaux devront bien un jour ou l'autre se pencher sur cette nouvelle donne.

Christophe Chiclet est chercheur associé au Centre d'Histoire de l'Europe du XXe siècle et correspondant du Journal de Genève pour les Balkans.

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Les Balkans en 1912, à la veille de la première guerre balkanique

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Les guerres balkaniques
(1912.1913)

Lina Louvi

La création de deux Etats chrétiens dans la péninsule balkanique pendant la première partie du XIXe siècle, à savoir la Grèce et la Serbie, a marqué le début d'un nouvel ordre dans la région. plus tard, le développement des mouvements nationaux au cours de la décennie 1870-1880 attise les concurrences et les querelles. Trente ans plus tard, ces antagonismes se t;ransfonnent en conflits meurtriers. La défaite de la Russie, après la guerre de Crimée, qui eut pour conséquence son éloignement d'une partie de la Mer Noire, imposé par les Anglais et les Français au traité de Paris en 1856, constitue un tournant décisif dans l'évolution du problème balkanique. La Russie commence désormais à utiliser de nouveaux moyens pour tenter de gagner un débouché en Méditerranée. Elle trouve dans la théorie du panslavisme un moyen efficace pour parvenir au but qu'elle s'est fixée - la prise de Constantinople et le contrôle des détroits -qui serait facilité par la libération des peuples slaves des Balkans, pouvant ainsi tirer profit des mouvements de contestation panslavistes tout en évitant une nouvelle guerre. La création, en 1870, de l'Exarchat bulgare, c'est-à-dire d'une église bulgare autocéphale indépendante du Patriarcat de Constantinople a donné le signal d'une dure lutte nationale en Macédoine, région aux limites géographiques incertaines. Au cours de la crise d'Orient de 1875-1878, dûe à la révolte de la Bosnie-Herzégovine, qui a donné lieu à la guerre serbo-turque puis rosso-turque de 1877, la péninsule balkanique et en particulier la Macédoine, est à nouveau le foyer d'enjeux internationaux.
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Les conditions du traité de San Stéfano, signé en février 1878 entre la Russie et la Bulgarie, ont soulevé une tempête de réactions tant chez les peuples balkaniques encore asservis que dans l'Europe tout entière. La condition la plus importante concernait la fondation d'un Etat bulgare indépendant allant du Danube à la Mer Egée et de la Mer Noire aux lacs Prespes et Ochrid.ll ne resterait à l'extérieur des frontières de l'Etat bulgare que quelques régions: Thrace, Chalcidique et Salonique. Cette hyperpuissance de la Russie viala grande Bulgarie avec son débouché en Méditerranée, ne plaisaient pas du tout aux Puissances occidentales. C'est ainsi qu'au congrès de Berlin, convoqué quelques mois plus tard sous l'égide de l'Allemagne, les projets concernant la grande Bulgarie et l'occupation de toute la Macédoine par les Bulgares sont anéantis. Un facteur décisif dans l'évolution du contexte régional provient de l'occupation de la Bosnie-Herzégovine par l'Autriche en 1878, qui prive la Serbie de toute sortie vers l'ouest et l'oblige à se tourner vers la Macédoine où dorénavant les vues de la Bulgarie, de la Serbie et de la Grèce vont s'affrontent ouvertement. Après 1878, les antagonismes nationaux dans la péninsule balkanique atteignent leur point culminant, car l'équilibre des forces a changé en faveur des chrétiens. Les possessions du Sultan ottoman se limitent désormais à l'Albanie, l'Epire, la Thrace et la Macédoine. Ces régions vont dès lors constituer la pomme de discorde des Etats voisins à savoir la Grèce, la Serbie et la Bulgarie. Parallèlement, durant la dernière décennie du siècle, malgré les efforts des grandes puissances pour le maintien du statu quo, la conjoncture internationale commence à changer progressivement. Le déchaînement des nationalismes en Europe va obliger les puissances qui cherchent à renforcer leurs nouveaux marchés économiques, à réviser l'ancienne politique de l'équilibre des forces. Dans ce cadre, le dogme monolithique de l'intégrité de l'Empire ottoman est abandonné peu à peu par l'Europe et surtout par la Grande-Bretagne qui avait pourtant garanti cette intégrité durant tout le XIXe siècle. Pour les Etats balkaniques, l'Empire ottoman n'a plus la garantie des puissances européennes ce qui ouvre la voie à l'option militaire. Pour la Russie, qui s'est assurée une clientèle importante dans les Balkans en se mêlant aux conflits nationaux et territoriaux, la guerre inter-balkanique pourrait être une bonne occasion pour accroître son influence dans cette région sensible. Les projets de création d'une alliance balkanique commencent dès décembre 1908. De plus, la guerre italo-turque de 1911 encourage tous les successeurs potentiels de l'Empire ottoman dans la région. Au printemps 1912, les premiers projets nationalistes balkaniques pour rejeter le joug turc voient le jour.
Confluences

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Les Balkans en 1923, dans l'entre-deux guerres
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Les négociations en vue de la création d'un bloc allié, sous l'égide de la Russie, sont'difficiles car il s'agit de définir le partage des régions contestées. La Bulgarie et la Serbie finissent par signer, en mars 1912, un accord d'alliance qui prévoit une garantie mutuelle de l'intégrité territoriale des deux Etats et, par conséquent, une coopération militaire en cas d'attaque d'un tiers. Si l'issue de la guerre leur est favorable, la région jusqu'à la ligne de la Stara Planina serait annexée à la Serbie, et celle à l'est du Rhodope ainsi que la vallée du Strymon à la Bulgarie. Cependant, le sort de la région intermédiaire de Macédoine n'est pas précisé. Elle pouvait soit devenir une région autonome, soit être partagée entre les deux pays, mais sous l'arbitrage du Tsar~ Un accord. semblable est conclu en mai de la même année entre la Grèce et la Bulgarie, sans toutefois déterminer les gains tenitoriaux des deux pays. Il est évident que si cet accord entre la Grèce et la Bulgarie a abouti, c'est seulement parce qu'il n'y a pas eu de discussion sur le partage des territoires de la Turquie européenne ou sur la définition des sphères d'influence ainsi que sur le port de Salonique qui demeure la visée majeure, de part et d'autre. La Grèce a bien sûr soigneusement évité d'accepter les revendications bulgares concernant l'autonomie de la Macédoine et de la TI1face.A ce réseau d'alliances se joint, en octobre, le Monténégro, qui signe des accords défensifs avec Sofia et Belgrade concernant l'Empire Ottoman. Pour la première fois dans l'histoire contemporaine des Etats balkaniques, un réseau d'alliance tripartite est créé, dont le foyer est Sofia où transparaît une indubitable tendance hégémonique. Cette alliance provoque l'inquiétude des Etats européens car, pour la première fois, les Etats balkaniques s'allient entre eux indépendemment de l'Europe. Mais surtout, elle provoque l'inquiétude de la Porte. Constantinople paralysée par la guerre italo-turque, l'est aussi par les troubles internes de l'Empire. Malgré les efforts des puissances, surtout ceux de la .France et de l'Autriche-Hongrie, pour maintenir à tout prix le statu quo balkanique, la décision des Etats balkaniques à revendiquer leur indépendance est irrévocable. Par une démarche conjointe auprès de la Porte, les représentants des pays balkaniques alliés, réclament des réfonnes importantes en faveur des populations chrétiennes de Macédoine. Ils demandent l'autonomie des nationalités, leur représentation au parlement, l'engagement de la Porte de ne pas changer le caractère ethnique des provinces européennes de l'Empire par un transfert de musulmans d'Asie, la nomination de fonctionnaires. publics, la création d'écoles chrétiennes, le recrutement de chrétiens parmi les cadres de l'armée. Naturellement, la Porte à cet ultimatum répond à cet ultimatum par le refus.. Le 17 octobre 1912, la gueITeest déclarée. Son déroulement est plus que favorable aux Alliés. Les Bulgares assiègent Adrinople, remportent

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