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Barbares et citoyens : l'identité nationale à l'épreuve des Transitions africaines

De
336 pages
Les traditions politiques en cours en Afrique ont provoqué l'antithèse des espoirs soulevés par des Partis-Etats. La violence guerrière exacerbée par la concurrence entre les élites pour le contrôle exclusif du pouvoir, a ses racines dans d'anciens conflits non réglés. Les questions identitaires sont plutôt le fait des directions que des populations, mais n'en constituent pas moins des obstacles avérés à l'instauration d'une citoyenneté civique et démocratique. Les cas du Congo-Brazzaville et de l'Angola servent ici comme base d'analyse de ce processus.
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Collection'

Études africaines'

Couverture: dessin de S.B., un jeune angolais de 16 ans, paru Angola, p. 44, publié par Christian Children's Fund/Angola, en 2002, avec ce commentaire de l'adolescent:
« C'est quand nous sommes partis de KAMACUPA. Les avions

dans Paz é brincar à vontade - Como as crianças viram a guerra em

laissaient tomber des parachutistes qui tiraient. C'est un ancien bâtiment où ils ont posé des mines. Le bétail qui s'était dispersé a été tué. »

Jean-Michel MABEKO-TALI

Barbares et Citoyens: l'identité nationale à l'épreuve des transitions africaines
-

Congo-Brazzaville, Angola

L'HARMATTAN 5-7, rue de l'École-Polytechnique F - 75005 Paris

L'auteur

Jean-Michel MABEKO-TALI est originaire du CongoBrazzaville. Il a longtemps vécu et enseigné en Angola. Il réside aujourd'hui aux USA où il enseigne actuellement l'Histoire de l'Afrique à l'Université de Howard
(Washington,DC)
.

Il a déjà publié une étude (en langue portugaise):

-

Dissidëncia e Poder de Estado

-

0 MPLA perante si

proprio (1962-1977) - Ensaio de historia poUfjca Editions Caminho/Nzila, Lisbonne/Luanda, 2001, 2 volumes (traduction en français à paraître).

Il a aussi publié deux romans dont la trame se situe au CongoBrazzaville: - L'Exil et l'Interdit (L'Harmattan, 2001)

- Le

Musée

de la Honte

(L'Harmattan,

2003)

Copyright L'HARMATTAN 2005 ISBN: 2-7475-7366-4 EAN : 978 2747 573 665

A Catherine Coquery-Vidrovitch, professeure émérite de l'université Paris VII/Denis-Diderot), pour ses enseignements Alida Seguro, pour son immense amitié et son soutien dans mon exploration du champ social lusitanien

Sigles
AEF (Afrique équatoriale française) ANC (African National Congress, Afrique du Sud) AOF (Afrique occidentale française) APN (Armée nationale populaire) BRINDE (Brigada de Inforrnçâo e Defesa do Estado) CASL (Confédération africaine des syndicats libres) CATC (Confédération africaine des travailleurs chrétiens) CEDEAO (Communauté économique pour le développement des États de l' Afrique occidentale) CEFRAD (Centre d'études, de formation et de recherche en art dramatique) CEMAC (Communauté économique et monétaire de l' Afrique centrale) CFCO (Chemin de fer Congo-Océan) CFTC (Confédération française des travailleurs chrétiens) CGAT (Confédération générale africaine des travailleurs) CGT (Confédération générale des travailleurs) CNL (Conseil national de libération) CNR (Conseil national de la révolution) CNRC (Conseil national de la résistance congolaise) CNS (Conférence nationale souveraine) CMP (Comité militaire du parti) CMP (Comité militaire provisoire) CODES RIA (Council for the Development of Social Sciences and Research in Africa) CONAPRO (Comité national provisoire de l'UGEEC) CSC (Confédération syndicale congolaise) DC (Défense civile) DG (Directeur général) ENSAC (École normale supérieure d'Afrique centrale) FAZ (Forces années zaïroises) FDU (Forces démocratiques unies) FLNC (Front national de libération du Congo) FMI (Fonds monétaire international) FNLA (Frente Nacional de Libertaçào de Angola) [Front national de libération de l'Angola] FO (Force ouvrière)

6

FRELIMO (Frente de Libertaçao de Moçambique) [Front de libération du Mozambique] ISCED (lnstituto Superior de Ciências da Educaçêio) (Institut supérieur des sciences de 1' éducation] JMNR (Jeunesse du mouvement national de la révolution) MF A (Movimento das Forças Armadas) [Mouvement des forces années portugaises] MLSTP (Movimento de Libertaçêio de Sao Tomé e Principe) [Mouvement de libération de Sào Tomé e Principe] MNR (Mouvement national de la révolution) MONUA (Mission de l'ONU pour l'Angola) MPLA (Movimento Popular de Libertaçào de Angola) MPR (Mouvement populaire de la révolution) NDI (National Democratic Institute for International Mfairs) OMC (Organisation mondiale du commerce) ONCP A (Office national de commercialisation des produits agricoles) ONU (Organisation des Nations-Unies) PAIGC (Partido Africano para a lndependência da Guiné-Bissau e Cabo Verde) [Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert] PCA (Poste de contrôle administratif) PCF (Parti communiste français) PCT (parti congolais du travail) PDP-ANA (Partido Democratico para 0 progresso Aliança Nacional Angolana) [Parti démocratique pour le progrès - Alliance nationale angolaise] PRP (Parti révolutionnaire populaire) RDA (Rassemblement démocratique africain) RDR (Rassemblement démocratique pour la république) SADC (Southern Africa Development Community) TPI (Tribunal pénal international) UGEEC (Union générale des élèves et étudiants congolais) UJC (Union des jeunesses du Congo) UJSC-JP (Union de la jeunesse socialiste congolaiseJeunesse du parti) 7

UNA VEM, I, II, III (United Nations Angola Verification Mission, I, II, III ) UNIT A (Uniêio Nacional para a Independência Total de Angola) [Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola] UPADS (Union panafricaniste pour la démocratie sociale) UPC (Union des populations du Cameroun) URSS (Union des républiques socialistes soviétiques)

8

«Le microbe psychique

n'est rien, le terrain sociologique

est tout»

Maurice DUVERGER (Introduction à la politique)

9

INTRODUCTION
Le présent essai est autant le fruit d'une démarche réfléchie et planifiée de longue date que de conjonctures imprévues dans l'apprentissage du métier d'historien. Je suis d'une génération (celle des années 1970, au CongoBrazzaville), qui fut littéralement fascinée par la chose politique. Il est vrai qu'en cette période post-Mai 68, dont la vague alla terminer sa course sur les rivages africains, il ne manquait pas de sujets pour nourrir nos fantasmes juvéniles. Il s'agissait, pour le bien de notre formation de citoyens du monde, autant de sujets de combats sociaux et politiques locaux que de combats pour l'indépendance et la liberté dans d'autres régions du monde, tant en Mrique que dans le reste du « TiersMonde », en particulier au Vietnam, et dans les colonies portugaises, mais également dans les ghettos noirs du Nouveau Monde. De la sorte, mon parcours s'est nourri à la fois de nos combats à Brazzaville et de la lutte de libération nationale qui se déroulait jus~e à côté, en Angola. L'histoire politique de l'Angola a d'indubitables interrelations avec celle du Congo. On peut, certes, décider, à volonté, de revenir au passé le plus lointain, et d'invoquer, comme le font les hommes politiques de temps en temps dans leurs discours, les « liens historiques» des peuples d'Angola et du Congo depuis le royaume de Kongo. Telle ne sera pas ma démarche dans les pages qui suivent. L'objet du présent essai est, en effet, d'étudier des sujets contemporains, voire actuels. En l'occurrence, il s'agira d'analyser les transitions politiques en cours dans les deux pays, selon une démarche qui ne sera pas, à proprement parler, chronologique, même si les chapitres seront bâtis sur des événements saisis dans leur agencement temporel. Cette étude aura une base avant tout comparative, que justifie l'interaction des processus et des acteurs, à un moment ou à un autre de I'histoire de l'Afrique centrale en général, et de ces deux pays en particulier, depuis 1960. Le choix de sujets brûlants, voire qui fâchent, dans nos démocraties encore improbables, ne relève pas de la volonté de Il

polémiquer. Il s'agit encore moins d'une démarche visant à faire la morale aux acteurs politiques. Il s'agit essentiellement d'essayer de comprendre le pourquoi des choses. Travail classique de l'historien, pourrait-on dire. Cela, on l'entend, ne libère pas l'historien de sa responsabilité citoyenne. Du reste, est-il possible de traiter ce genre de matière avec la froideur du scalpel de chirurgien? La violence qui a caractérisé le passé le plus récent, tant au Congo qu'en Angola, et dont tout indique que ces deux pays sont bien loin de s'en libérer de sitôt, pose au chercheur un permanent défi d'objectivité dans le jugement qu'il en fait. Tous ceux qui ont travaillé, un tant soit peu, ou travaillent sur l'Angola, par exemple, comme sujet de recherche, ont vite la pleine conscience de la difficulté d'en parler sans soulever des passions. La guerre d'Angola est, certes, terminée pour l'essentiel, même si elle continue sous un régime de basse intensité à Cabinda (voilà déjà un sujet polémique et de fréquentes rncheries !) ; elle a cependant laissé sur son passage tellement de facteurs de nouvelles violences qu'on ne peut s'empêcher de suivre le processus politique actuel avec le regard du vulcanologue, même face à un volcan éteint depuis des millénaires. S'agissant du Congo, où la violence est visible dans le vécu quotidien des cités en particulier, le défi d'objectivité est plus grand encore, en ce qui me concerne. Citoyen congolais, et à un moment de ma jeunesse acteur des luttes juvéniles - et sociales tout court -, je me suis en permanence trouvé sur le fil du rasoir éthique, dans l'analyse des malheurs de ce pays qui n'a pas fini de payer ce que les hommes politiques congolais, toujours inventifs en matière de discours conjoncturels, ont depuis lors appelé « la bêtise humaine» - une manière de faire porter sur le dos de toute la population du Congo leurs erreurs, ainsi que les luttes politiques élitaires, qui ont conduit le pays dans une impasse globale. Dans l'analyse et la discussion des thèmes ici abordés, je me suis efforcé de ne pas faire de cadeaux aux uns et aux autres. Cela m'a mis constamment sur le bord du débat polémique, mais pas partisan. J'entends qu'il est du devoir de l'intellectuel de ne pas laisser aux hommes politiques le loisir d'occuper tout le terrain du discours téléologique, et de se prélasser dans leur fauteuil après avoir entraîné leur pays dans des enfers. 12

L'historien ne saurait certes être un pompier; il lui revient cependant le devoir citoyen de contribuer à une réflexion d'ensemble sur les processus politiques en cours. C'est ce que je me suis efforcé de faire tout au long des pages qui suivent. Il ne s'agit donc pas que d'un essai d'histoire politique.

13

PREMIÈRE

PAR TIE

IDENTITÉS NATIONALES, CITOYENNETÉ ET CENTRALISME ÉTATIQUE

« Moitié français, donc, et moitié libanais? Pas du tout! L'identité ne se compartimente pas, elle ne se répartit ni par moitiés, ni par tiers, et ni par plages cloisonnées»
(Amin MAALOUF : Les Identités meurtrières)

15

CHAPITRE I À PROPOS DES ÉQUILmRES IDENTIT AIRES

« Mais à trop rêver nos identités, n'avons-nous pas entraîné nos peuples dans des enfèrs ? » (Henri LaPES: Ma grand-mère bantoue et mes ancêtres les Gaulois)

La question de la gestion des équilibres identitaires et aspirations socio-économiques apparaît comme l'une des problématiques fondamentales des transitions démocratiques en Afrique. Dans le cas angolais, l'une des pierres d'achoppement du processus politique de trois décennies d'indépendance aura sans doute été le problème de ceux que l'on appelle regressados ; autrement dit les citoyens angolais nés ou ayant vécu de longues années ,d'exil dans l'ex-République du Zaïre, et rentrés après l'indépendance, leur place dans la société angolaise, et la question identitaire qui sous-tend la controverse de leur appartenance à l'ensemble national angolais. Mais la longue guerre postcoloniale, qui s'est achevée dans ce pays en 2002, et surtout sa généralisation après les premières élections démocratiques, en 1992, ainsi que toutes les complications des relations intercommunautaires qui en ont découlé ont élargi le débat identitaire, suite notamment aux accusations de massacres de caractère ethnorégional imputés, à tort ou à raison, au régime du MPLA. C'est suite à ces turbulences politico-militaires postélectorales que j'ai commencé à réfléchir sur les problèmes particuliers que posait le processus de transition démocratique en Angola. En l'occurrence, mon intérêt concernait, certes, le processus démocratique en soi, mais en particulier la délicate problématique des relations intercommunautaires. Plus concrètement, tout ce qui concerne les droits à la citoyenneté, les droits des minorités nationales, dans un territoire issu d'une colonisation et d'une décolonisation bien particulières, où la 17

construction de la nation est confrontée à une série d'obstacles tenant justement de ces particularités socioculturelles et communautaires, qui font de ce pays un cas bien singulier: vingt-sept ans d'une guerre postcoloniale aux multiples facettes (guerre civile, certes, mais également guerre de résistance aux invasions étrangères, notamment sud-africaines) ; d'oppositions entre élites et sensibilités nationalistes aussi vieilles que la lutte pour l'indépendance elle-même; de facteurs d'opposition sur la base de préjugés raciaux, dans un pays multiracial; de divisions et fractures sociales qui fmissent par s'exprimer à travers ces préjugés raciaux, ethnoculturels et régionaux, rendant l'analyse plus complexe, sur fond de luttes pour les conquêtes socioéconomiques. Dans ces luttes, race et classe sociale sont le plus souvent confondues dans le discours social: d'une part dans le discours des couches marginalisées par le processus socioéconomique global en cours dans ce pays depuis l'indépendance, tout particulièrement depuis le processus d'ouverture politique et économique initié à la fin des années 1980 ; d'autre part dans le cadre des luttes au sein même de l'élite noire angolaise, confrontée à la concurrence sociale et aux privilèges qont sont censées bénéficier les élites blanches et - surtout - métisses de l'ensemble national. Tant que dura le monopartisme, ces questions furent étouffées sous le manteau d'un discours identitaire et sémantique monolithique la fameuse angolanidade (<< angolanité »), dont semblaient cependant exclus certains citoyens nationaux aux origines et racines territoriales indubitables, mais constamment mises en cause par d'autres. Cette situation était (est) soutenue et justifiée par un discours téléologique qui donnait (donne encore) de la « nation» angolaise une vision volontariste et déformée. Déformée dans la mesure où elle déniait l'existence de conflits identitaires, même limités, et justifiait toutes les ébauches de velléités contestataires et critiques à travers le mécanisme classique de transfert de discours symbolique, qui créa des boucs émissaires pour tous les maux dont souffrait - et souffre encore - la société angolaise. Les boucs émissaires - les ennemis réels de l'Angola à cette époque - étaient d'autant plus faciles à trouver que le pays se trouvait, depuis de longues années, plongé dans un conflit effectivement alimenté par des intérêts géostratégiques 18

et politico-économiques étrangers, dans le cadre de la guerre froide et ses prolongements. Une guerre également alimentée par la confrontation hégémonique et idéologique régionale avec l'Afrique du Sud du temps de l'apartheid, et le Zaïre du maréchal Mobutu Sese Seko, l'archi-ennemi du MPLA depuis
la lutte armée de libération nationale .
1

La fin du monopartisme et l'introduction d'un processus de démocratisation ont pour ainsi dire libéré ces conflits étouffés. Il n'y a, certes, pas eu de vote ethnique à proprement parler, en 1992 ; mais, comme j'essaye de le montrer plus loin dans le livre, il y eut bel et bien un vote de protestation, par exemple dans les milieux desdits regressados, essentiellement de l'ethnie kongo d'Angola. Ceux-ci se trouvent concentrés majoritairement dans la capitale angolaise, et votèrent en masse non pas pour Holden Roberto, le leader kongo et chef historique du FNLA (Front national de libération de l'Angola) et son parti, mais en faveur du pire ennemi du MPLA, Jonas Savimbi, de l'ethnie ovimbundu, et de son parti, l'UNITA (Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola). Les raisons avancées par des personnes concernées par ce vote, lors de différents entretiens que nous avons eus, sont illustratives de l'amertume et des rancœurs ressenties dans ce milieu regressado quant à la place qui leur est faite dans la « nation» angolaise, et dans le concept de l'angolanité. L'expérience du Congo-Brazzaville de ces dernières années (de successives guerres civiles depuis 1993, un pays détruit, un tissu social implosé, avec un bilan global de pratiquement quarante ans de recul en termes de projets de société et de vision du Congo) est illustrative des difficultés générales de tout processus de transition démocratique dans tout le continent africain - et ailleurs. Elle montre aussi - et surtout - les difficultés de changements de mentalités, sinon un très grand recul dans ce sens; elle montre également les ambiguïtés qui rendent difficile la perception, par les populations qui ont voté pour les nouveaux gouvernants, du pourquoi de tant de problèmes au nom des changements « démocratiques» en
1 Voir Mabeko-Tali, J-M. : Dissidências e Poder de Estado - 0 MPLA perante si proprio (1962-1977) - Ensaio de Historia politica. Luanda, Nzila,
2001. 2 volumes.

19

principe censés (dans le discours de ces mêmes dirigeants et chasseurs de voix électorales) leur apporter plus de liberté, et une vie meilleure. Du reste, la conjoncture qui a marqué la fin des années 1990, en Afrique centrale, et qui a vu les armées angolaises et autres intervenir dans les deux Congos, est une raison suffisante pour parler ici d'une expérience de « démocratie armée» ou de « démocratie milicienne », notamment en ce qui concerne le cas du Congo-Brazzaville2, comme j'essaye de le montrer dans le chapitre consacré ici à ce pays. Pour un meilleur encadrement de toutes les questions abordées dans des études de cas concrètes, tant en ce qui concerne l'Angola que le Congo-Brazzaville, j'ai jugé bon de les faire précéder - et pour cause! - par des considérations générales sur la question de la démocratie, de la citoyenneté, des formes et structures de l'État national, des droits de l'homme et du citoyen. Ces questions sous-tendent en effet les revendications, critiques, plaintes de mauvais traitements ou exclusions socio-économiques, ainsi que les visions et fantasmes sociaux, et les discours qui en découlent. La question de la place de, chacun dans la société angolaise globale, par exemple, apparaît en tout état de cause comme centrale: qui a droit à la nationalité et qui n'y a pas droit? Une telle interrogation peut paraître relever de la provocation, étant donné qu'il existe une Loi fondamentale qui fixe les règles et critères en la matière. Elle se justifie cependant à la lumière des réclamations faites par des citoyens de droit et régis comme tels par les lois du pays, comme le lecteur s'en apercevra dans la dernière partie du livre. La pratique quotidienne dans les rapports intercommunautaires ne va pas toujours en conformité avec les lois et la Constitution de quelque pays que ce soit, et cela n'importe quel citoyen peut en faire l'expérience à un moment ou à un autre, surtout dans un pays avec les caractéristiques de l'Angola, comme souligné ci-dessus. D'où les ambiguïtés à propos des

2 Voir Mabeko-Tali, J.-M. : «Quelques dessous diplomatiques de l'intervention angolaise dans le conflit de 1997 », in Ruptures, 2 - Les Congos dans la tourmente. Paris, Karthala, 2000, pp. 153-164. 20

concepts d'angolanidade et de genuidade 3. Y aurait-il des citoyens de première et de seconde catégories? Il ne s'agit pas, là non plus, d'une provocation intellectuelle. La question de la vision de la place de chaque citoyen dans la société angolaise, en particulier les réclamations et accusations de ségrégation et exclusion sociopolitiques et identitaires apparaissent, le lecteur s'en rendra compte dans les prochains chapitres, comme des moments particulièrement denses dans le débat identitaire souterrain qui a caractérisé la vie nationale angolaise de ces dernières années, en tout cas depuis 1975. Ce débat n'a cependant pas été abordé ouvertement, et courageusement, de manière à conjurer tous les démons de la division nationale. Ici se situe sans doute le pire de la question, me semble-til : faire comme si le problème n'existait pas; rendre taboue une question qui a fini par émerger dans les turbulences tant du processus de décolonisation de l'Angola que des controverses engendrées par le processus de démocratisation politique. La guerre d'Angola, entre le gouvernement et la rébellion savimbiste ne saurait, certes, être honnêtement qualifiée de « guerre ethnique ». Ce fut une guerre des élites nationalitaires qui, n'ayant p~s pu opérer sous la dynamique de la lutte anticoloniale une congrégation des identités sociologiques et politiques (trajectoires sociales et idéologiques diverses)4 construites sous et par la colonisation, en étaient arrivées à des constructions idéologiques fondamentalement antidémocratiques (et la colonisation est par essence un système d'exclusions multiples, et donc un terreau de discours et pratiques antidémocratiques par nature). Celles-ci se reproduisirent sous d'autres formes, et sous un discours libérateur anticolonial d'abord (avant 1975), et d'exclusion politique mutuelle ensuite (de 1961 à 2002). Il s'avère, cependant, que cette longue guerre civile (doublée, il faut bien le souligner - faute de quoi on ne
3 Le tenne genuino s'applique aux persolUles censées être des citoyens 'véritablement' nationau~ de souche locale, et dont aucun ascendant ne serait d'origine étrangère... (pour le débat sur cette question pendant la lutte de libération nationale en Angola, voir Mabeko- Tali: 2001, vol. I). 4 Je renvoie aux analyses de Christine Messiant in L'Angola colonial, histoire, société, les prémisses du mouvement nationaliste. Thèse de doctorat, s./dir. de Georges Balandier. Paris: École des hautes études en sciences sociales, 1983. 21

saisirait pas toute la complexité de sa dynamique et de ses effets sur le plan régional - de nombreuses invasions étrangères) a ouvert des brèches conduisant à de nouvelles constructions identitaires. L'on ne pourrait, impunément, noyer celles-ci pendant longtemps, sous un discours globalisant sur une angolanité dont semblent cependant exclus des citoyens nationaux « à part entière ».

22

CHAPITRE II À PROPOS DE LA CITOYENNETÉ DÉMOCRA TIE ET DE LA

Repartons à la base pour définir les notions et situer le champ du débat: « Citoyen/enne :1. N m. Rist. Celui qui appartient à une cité, en reconnaît la juridiction, est habilité à jouir, sur son territoire, du droit de cité et est astreint aux devoirs correspondants. » Au sens 3 de la définition, le dictionnaire ajoute: « Etre humain considéré comme personne civique, ressortissant. Spécialt. Personne ayant la nationalité d'un pays qui vit en République. » Au sens 4 : « (1790) Sous la Révolution [française], Appellatif remplaçant Monsieur, Madame, Mademoiselle. » « Démocratie: n. f 1370 en parlant de l'Antiquité; repris en 1791 ; gr. Dêmokratia, de dêmos, "peuple". Sens 1 : Doctrine politique d'après laquelle la souveraineté doit appartenir à l'ensemble des citoyens; organisation politique (souvent la république) dans laquelle les citoyens exercent cette souveraineté. »5 Arrêtons-nous sur ce seul sens de la démocratie, et laissons de côté l'énumération, par le dictionnaire, des différentes démocraties, depuis la seule antique ci-devant citée - la grecque.

5 Voir Robe~ Paul: Le Nouveau Petit Robert - Dictionnaire alphabé-tique et analogique de la Langue française. Nouvelle édition, version grand [annat, Paris, 1996, pp. 383-384. Souligné par moi. 23

- Exclusions

et discriminations

dans l'État-nation

Des générations de collégiens et lycéens africains et d'ailleurs - dont la mienne -, ont appris dans les manuels scolaires que la Grèce (Athènes notamment) était la « mère de la démocratie ». Comme toute théorie historique, celle-ci a bien entendu sa part de contestable et de discutable, à commencer par le sempiternel eurocentrisme, qui a régné des années durant dans les sciences humaines. Il ne s'agit cependant pas de nier que l'histoire grecque a vu s'affirmer dans le processus d'organisation de la Cité, en tant que structure physique et conglomérat humain organisé, socialement et géographiquement structuré, un droit dans lequel s'est ébauchée et s'est affirmée la citoyenneté. À ce titre, ils sont pionniers dans l'invention de l'idée de citoyen « qui ne se confond pas avec l'individu concret ou en d'autres tennes l'idée d'un domaine politique distinct de la société formée par des hommesconcrets »6.Il s'avère cepen-dant que cette citoyenneté n'é.tait pas démocratique au sens où on l'entend aujourd'hui, et entendue comme allant de soi pour tout habitant de la Cité-État athénienne: elle était sélective, puisque les femmes, les métèques, et bien sûr les esclaves, en étaient exclus7. Une sélectivité fondée sur une base sociale, de sexe et de classe. Aristote relevait déjà les ambiguïtés génétiques de la question, et exprimait en fait les limites de la démocratie grecque:
« La notion de citoyen prête souvent à contestation, car on n'est pas d'accord pour considérer comme citoyen le même individu: tel est citoyen dans une démocratie, souvent n'est pas un citoyen dans une oligarchie. [...] Le citoyen n'est pas citoyen du seul fait qu'il

réside quelque part (Ie métèqueet l'esclave ont, comme lui, le droit de
résider [...]. »8
6 Schnapper, Dominique, en collaboration avec Christian Bachelier: Qu'estce que la citoyenneté? Paris, Gallimard, 2000, p. 13. 7 Cf. Schnapper, D. id., pp. 9-17. 8 Aristote: Politique, livre III, chapitre 1. Cité par Schnapper, D, Ibid., p. 18. 24

Mais donnons aux théoriciens pionniers de la démocratie athénienne le bénéfice du doute temporel et historique. Dans un processus en élaboration, on conçoit de prime abord que toutes sortes d'ambiguïtés existent, reflets de tâtonnements initiaux. Qu'en est-il alors des temps modernes, des réalités courantes quant au concept en débat? Qu'est-ce qu'être citoyen aujourd'hui, et quels sont les critères qui président à l'élévation à ce titre de « noblesse» au sein de la polis? En fait, le monde moderne et contemporain, même dans les démocraties avancées d'Occident notamment, aurait peu de leçons à donner aux anciens Athéniens, en matière d'exclusions sociopolitiques de la citoyenneté. La Révolution française, qui nous a légué tant de conquêtes de l'esprit humain, et de la pensée politique en particulier, vécut de façon dramatique le débat sur la citoyenneté démocratique. Là aussi, il y eut exclusions. Des exclusions où primaient le politique et la lutte de classes, où l'idéologie avait pris le dessus sur les questions essentielles, à telle enseigne que le débat sur cette question fut l'une des clés qui scella le des,tin du processus révolutionnaire - à commencer par le problème de sa défense. Révolution bourgeoise, elle ne put d'abord et avant tout - en tout cas dans un premier temps compter que sur les milices du Tiers-État pour sa défense, d'une part contre l'armée royale et la noblesse, et tout ce qui se ligua contre elle dans toute l'Europe; d'autre part, dans sa première phase tout au moins, elle dut tourner ses armes contre le peuple des rues et la paysannerie, dont les insurrections éclataient alors dans les campagnes. On ne pouvait armer que ceux en qui on reconnaissait l'appartenance à l'attribut citoyen, autrement les armes se seraient retrouvées aux mains des ennemis de classe. Ainsi, la notion de « citoyen actif », selon le citoyen Camille Desmoulins (cité par Schama) était-elle restrictive à une catégorie de personnes: « Ceux qui ont pris la Bastille, ceux qui cultivent les champs ~ pendant ce temps, les fainéants de la cour et le clergé, malgré l'immensité de leurs domaines,mènent une vie végétative.»9
9 "Those who have taken the Bastille, those who work the fields; while the fainéants of the court and the clergy, despite the immensity of their domains, 25

Qui avait pris la Bastille, dans ce chamboulement global, et en ce jour du 14 juillet 1789 ? Cette « Première Révolution» (Schama, 1999, passim) était, répétons-le, une révolution bourgeoise - une bourgeoisie «active », à n'en pas douter; mais l'assaut de la Bastille et ses suites révolutionnaires ne furent pas que l'œuvre de la bourgeoisie, de ses milices, et des intellectuels des différentes factions (Girondins, Montagnards, Jacobins, Thermidoriens) auteurs des différentes idéologies qui se confrontèrent avec férocité. Ce fut l'œuvre tout aussi bien de la foule, du peuple des rues, du sous-prolétariat parisien: du Quart-État, venu à la rescousse d'un rêve de mieux-être, qui allait renforcer les rangs de l'armée révolutionnaire, et dont les besoins de justice sociale vont aider à la radicalisation révolutionnaire, dans la phase jacobine du processus. Selon Eli Sagan, le Tiers-État triomphant avait réduit la citoyenneté au champ politique, qui incluait les révolutionnaires (toutes factions confondues), et l' «opposition loyale». L'introduction de la notion d' « opposition loyale» impliquait donc la notion d' «opposition déloyale» ; les composantes de cette dernière (la noblesse, le clergé, et ceux qui avaient fui à l'étranger - les. «émigrés») furent exclues de la citoyenneté nationale, classées dans la catégorie des « traîtres» à la Patrie:
« II devint cependant immédiatement clair, dès les premiers mois de la Convention, lorsque Girondins et Montagnards commencèrent vicieusement à se lancer des anathèmes mutuels, et à s'entredéchirer, que les Français n'avaient aucune compréhension de la nature d'une opposition démocratique loyale, et ne comprenaient pas qu'une société démocratique n'était possible que si l'on était capable d'admettre l'existence d'une opposition politique de bonne foi. Car, si tous les opposants politiques étaient d'emblée perçus comme des traîtres, aucune démocratie ne serait possible. »10
are merely vegetables." Schama, Simon, Citizens - A chronicle of the French Revolution. New York: Vintage Books, 1990, p. 498. (Traduit par moi.) 10["It immediately became apparent, however, in the very first months of the Convention when Girondins and Montagnards started viciously castigating and lacerating each other, that Frenchmen had no comprehension of the nature of a loyal democratic opposition, no understanding that democratic society was possible only if one was able to grant faith to one's political opponent. If all political opponents were traitors, no democracy was

possible."] Sagan, Eli : Citizens & Cannibals - The French Revolution, The
26

La restriction de l'attribut citoyen dans le champ politique ouvrait donc les portes à l'intolérance sociopolitique globale, dans laquelle sombra la Révolution française ~ la radicalisation de celle-ci se fit à coups d'impitoyables exclusions politiques mutuelles entre factions, mais aussi d'exclusions sur des bases sociologiques et racistes, le tout sur fond de guerre civile généralisée dans l'arrière-pays (soulèvements paysans - marqués notamment par la guerre de Vendée -, complots des « émigrés» et de la noblesse, etc.). C'est ce que Simon Schama nous résume dans son essai sur la Révolution française:
« Non seulement la Constituante n'était pas préparée à prendre en compte les femmes comme partie active du processus politique, mais elle avait également rejeté les aspirations d'autres candidats à la citoyenneté. Des députés des Antilles françaises, qui avaient pourtant repris librement les principes des droits de l'homme en vue de leur propre libération des contraintes de la régulation du commerce colonial, allaient violemment refuser l'application de ces mêmes principes aux esclaves noirs [...]. Après avoir créé un concept fourretout de citoyenneté dans la Déclaration des droits de I'homme, les députés décidèrent subséquemment que certains étaient plus égaux que d'autres. »11

Ainsi, seuls les Français de sexe masculin et âgés de plus de vingt-cinq ans, ayant un domicile établi depuis plus d'une année, économiquement indépendants et payant les impôts,
strnggle for Modernity, and The Origins of ideological terror. LanhamlBoulder/New Yark/Oxford : Rowman and Littlefield Publishers, Inc., 2001, pp. 91-92. (Traduit par moi.) Il ["Not only was the Constituent not, of course, prepared to contemplate women as part of the active political process, but it also rejected other supplicants for citizenship. Deputies from the French Antilles, who freely mocked the principles of the Right of Man to argue their liberation from colonial trade regulation fiercely denied the application of those same rights to black slaves. [...J. Having created an all-embracing concept of citizenship in the Declaration of the Rights of Man, the deputies subsequently decided that some were more equal than others. Only French males over twenty-five who had had an established domicile for over a year, who were not domestic servants or dependents of any kind and who paid the equivalent in taxes were entitled to vote in primary electoral assemblies. '1 Sehama, S., ibid., p. 498. 27

pouvaient acquérir le droit de vote dans les assemblées électorales. Les Juifs n'échapperont pas non plus à ces exclusions, à qui certains refuseront au départ ces droits de l'homme et du citoyen, arguant qu'ils étaient « frappés par une malédiction politique et religieuse» ["struck by a political and religious malediction"] (Schama, 1990 : 498). Et l'auteur d'ajouter une remarque dans laquelle bon nombre des classes dirigeantes afucaines pourraient se retrouver aujourd'hui comme dans un miroir politique et moral: les révolutionnaires français seront incapables, en l'occurrence à partir de septembre 1792, de dépasser la paranoïa dans laquelle ils s'enfonçaient, et d'asseoir une citoyenneté démocratique12. Dans le même sens, les États européens nés entre les deux guerres mondiales (Yougoslavie, Pologne, et les Provinces baltes), tout comme d'autres plus anciens, vont institutionnaliser la question des « minorités» en basant les fondements de l'État-nation sur une seule nationalité ethnique - majoritaire -, et en désignant de « minorités» les autres nations ethniques. Les individus appartenant à ces minorités étaient alors automatiquemen~ exclus du cadre de la citoyenneté, et hors du champ de protection légal qui couvrait les seuls citoyens ' reconnus comme tels.13 En agissant de la sorte, ces Etats créaient une dynamique d'exclusion imparable, dans la mesure où tout déni d'appartenance à la citoyenneté nationale ouvrait, toutes grandes, les portes à des formes plus radicales d'exclusions. C'est du reste ce qui arriva dans une grande partie de l'Europe, tant occidentale que centrale, et orientale:
« Les États-nations, qui ne reconnaissaient pas l'égalité juridique à tous leurs habitants, ruaient ainsi un des principes essentiels de la démocratie et n'allaient pas tarder à adopter des mesures non seulement hmnainement préjudiciables, mais profondément antidémocratiques. Dans l'entre-deux-guerres, les
[ [...] French revolutionary history from September '92 onward is the story of a complete inability to go beyond paranoid position and create democratic citizenship."] Ibid., p. 101. en danger. (Traduit de l'italien par Marilène Raiola.) Paris, L'Hannattan, 1994, p. 35. 28
12

13Cedronio, Marina: Hanna Arendt: Politique et Histoire - La démocratie

gouvernements invoquaient différentes raisons pour dénaturaliser les individus considérés comme indésirables. »14

Ainsi du Portugal (OÙune loi fut promulguée en 1916, dénaturalisant tout Portugais né de père allemand) à la Russie bolchevique, en passant par l'Autriche, l'Italie fasciste, l'Allemagne nazie, la France vichyste, et les États-Unis d'Amérique (où les Américains d'origine germanique furent persécutés durant la Première Guerre mondiale, et ceux d'origine japonaise internés dans des camps de concentration au conflit suivant), etc. : des hommes et des femmes ayant, comme on dirait dans mon village, leur ekundu (plasma) enterré dans la terre de leurs ancêtres, ou simplement de leur naissance15, s'en virent exclus, et devinrent des apatrides (Cedronio, 1994 : 36). La nationalité et la citoyenneté devenaient ainsi, définitivement, une question politique, et non plus du simple domaine ni du jus solis, ni du jus sanguini. Elles devenaient même une question idéologique, tant pour les antifascistes italiens que pour les antibolcheviques russes, dénaturalisés et rendus apatrides par décrets, par les régimes alors en vigueur dans leurs pays dans ces années 1920. Plus près de nous, la 'question des Banyamulenge' , prélude à la relance de la guerre civile en république du Zaïre d'alors, est un exemple-type de réinvention de la citoyenneté politique, et d'exclusion de celle-ci des minorités, ou des opposants ou concurrents politiques. Mahmood Marndani

14

15La tradition des peuples d'Enyellé et contrées envirolll1antes exige que le plasma, dont sort l'enfant qui naît, ainsi que le cordon ombilical qui le liait à sa mère, soient entelTés à un endroit précis. Ainsi, dans cette tradition, ce ne sont pas les morts qui passent en premier lieu dans l'invocation de l'appartenance à une telTe, mais le fait que la poche de sang et d'eau qui vous a abrité dans le ventre de votre mère (ekundu), ainsi que le morceau cartilagineux qui vous liait (lintoU) soient enterrés quelque part. Ainsi, on dira « la telTe où est entelTé mon ekundu» ; même si la notion nseng 'hé ya ba nkoko (la terre de nos ancêtres) reste présente et invoquée régulièrement, sa force symbolique reste cependant moins percutante que la première expression. Les ancêtres sont, du reste, dans nos croyances, censés se réincarner dans le ventre de chaque femme conçue, et donc ne meurent jamais totalement. 29

Id., p. 36.

montre avec minutie comment ce mécanisme d'exclusion de la nationalité civique s'est mis en place:
« Ce n'est qu'à partir des élections de 1977 que la majorité "indigène" développa une stratégie identique, afin de contrecarrer la straté&ie d'infiltration de la minorité dans l'appareil de sécurité et du parti-Etat mobutiste. [...] La majorité "indigène" se donna une seille ligne de conduite: aucun Tutsi ne devait être élu si l'on voulait contrebalancer leur influence. Si d'aventure l'un d'eux était élu [...], la riposte de la majorité locale était de l'accuser d'avoir manipulé l'élection. C'est donc sans surprise que le parlement issu des élections de 1977 eut à voter une nouvelle loi sur la citoyenneté, hostile à la minorité de langue kynyarwanda. [...] La loi de 1981 aurait été votée sous haute pression des hommes politiques Nande et Hunde du Nord Kivu : elle stipulait que seules les personnes pouvant prouver leurs liens ancestraux avec les populations qui habitaient le territoire du Congo en 1885 au moment de sa délimitation [coloniale] sous cette dénomination, pouvaient se prévaloir de la citoyenneté congolaise. »16

On me pardonnera la longueur de cette citation - tout comme des précédentes: elle nous ramène à la question des frontières coloniales autant qu'à la question de la manipulation des identités ethtüques. Prendre 1885 (Conférence de Berlin et consécration internationale de l' « État- libre du Congo» de Léopold II de Belgique) comme marque de la citoyenneté civique zaïroise/congolaise, c'est mettre en place une base avérée de remise en cause permanente de l'appartenance à l'État-nation de toutes les minorités, et dans n'importe quel
16

[1I!t is not until the legislative election of 1977 that the tindigenous'

majority developed a strategy equal to countering the minority strategy of penetrating the security and party apparatus of the Mobutist party-state. f...] The tindigenous' majority followed a single guideline: better not elect another Tutsi if you want to balance out against them. When one was elected, f...] the response of the local majon'ty was to accuse him of having manipulated the election. Not surprisingly, the parliament that came out of 1977 elections passed a new citizenship law hostile to kynyarwanda-speaking minority. [...j The 1981 law was said to have been passed under strong pressure from Nande and Bunde politicians from North Kivu: it stipulated that only those persons who could demonstrate an ancestral connection to the population residing in 1885 in the territory that demarcated as Congo would qualify to be citizens of Congo. "] Marndani, Malunood : When victims become

killers - Colonialism,Nativism, and the Genocide in Rwanda. Princeton &
Oxford. Princeton University Press, 2000, p. 244.

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État-nation africain. Si tel arrivait en Angola, ce serait une désarticulation du pays, sur la base raciale notamment, mais aussi en ce qui concerne les ethnies frontalières «problématiques» (Bakongo, Lunda Tchokwe et Kwanyama en particulier). Si les Congolais de la rive droite du Fleuve Congo décidaient de même, le Kouilou se démembrerait, partagé qu'il est entre le Congo, l'Angola (Cabinda) et le Gabon. Les régions congolaises de la Cuvette et de la Sangha perdraient une partie de leurs terres au profit du Gabon et du Cameroun. La Likouala, cette extraordinaire mosaïque de populations venues du Moyen et surtout Bas-Oubangui, ainsi que du Haut et Moyen-Congo géographiques, voire du Chari, au-delà des frontières de 1885, ferait sécession à coup sûr, elle dont les élites intellectuelles et politiques n'hésitent pas à invoquer l'indépendance territoriale, en réponse au peu d'attention qu'accorderait, de leur point de vue, le pouvoir central à leur région, depuis l'indépendance17... Les conséquences de la redoutable invention qu'est l'ÏvoÏrÏté - et ce qu'il est advenu de la Côte d'Ivoire après n'en appelleront jamais assez à l'attention des élites au pouvoir en Afrique, quant aux dangers de telles manipulations des identités nationa~es et ethniques. Il ne s'agit pas de défendre mordicus les frontières issues de la Conférence de Berlin de 1885. Du reste, elles ont été refaites à plusieurs reprises, bien après cette date, au gré des ententes ou des guerres entre puissances coloniales, et dans certains cas après les indépendances. Au contraire, je soutiens qu'il faut les dépasser, dans le cadre d'unions régionales, et leur élargissement progressif vers une Union africaine réelle - dont les formes seront en fonction du gain global que le continent pourrait en tirer face au reste du monde. Dans les études de cas qui nous concernent ici, la question des exclusions du champ sociopolitique n'assume, certes, pas les mêmes dimensions que sous les Révolutions française et bolchevique - ni, cela va de soi, les mêmes paramètres historiques et sociologiques, que ce soit entre les «transitions démocratiques» au Congo et en Angola, ou entre
17 Cf. Gnessahou, Mbondo : Pour le développement de la Région de la Likouala. Pointe-Noire, Édition de l'auteur, hnprimerie Multipress-Congo, 2000, 80 p.

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celles-ci et les Révolutions française et bolchevique. Elles n'en restent pas moins dramatiques. Les Révolutions française et bolchevique ont marqué le passage d'un mode de production à un autre, avec ce que cela implique de violences (physiques, morales, culturelles, mais également, cela va de soi, sémantiques et symboliquesl8) et de complexité de luttes sociales et de classes. Mon intérêt dans les pages qui suivent se porte en fait, pour l'essentiel, sur les mécanismes du processus de gestation, du surgissement des exclusions, et les réponses sociopolitiques qui leur sont apportées par les détenteurs des pouvoirs publics dans les deux pays après les indépendances. Les « transitions démocratiques» sont en cela un moment particulier d'observation de ces phénomènes: au-delà des considérations critiques, et du doute que l'on peut émettre sur ce que Christine Messiant appelle « "le label homologué" des transitions démocratiques »19,c'est un moment crucial de l'histoire africaine qui se joue, après plus de trois décennies de système monopartisan quasi général dans l'ensemble du continent, du Nord au Sud, et à quelques rares et problématiques exceptions près (cas de la 'démocratie raciale', sous l'apartheid, en Afrique du Sud). C'est un moment de rupture, et non seulement en ce que le multipartisme est désormais une donnée généralisée quoique pas encore totalement (on sait qu'en lui seul il ne résout pas l'essentiel du débat démocratique). C'est surtout parce que le courage d'exiger plus de libertés politiques et civiques, plus de justice, et de respect des droits de l'homme et des minorités, a pris le dessus sur la peur dans laquelle avaient sombré les sociétés africaines, malgré des révoltes périodiques qui, comme des volcans mal réveillés, avaient éclaté çà et là, tout au long de
Voir notamment la remarquable étude de Lynn Hunt sur la rhétorique révolutionnaire française, le débat sur les symboles (dans lequel s'illustra l'abbé Grégoire, que l'on peut, à juste titre, considérer comme l'un des pères fondateurs des symboles républicains français), ainsi que le choc des images de propagande dans la radicalisation de cette Révolution de 1789, dans : Politics, Culture, and Class in the French Revolution. Berkeley, University of California Press, édition de 1997, ~p.19-122. 19 Voir Messiant, Christine: « A propos des ''transitions démocratiques". Notes comparatives et préalables à l'analyse du cas angolais », dans Africana Studia - Revista lntemacional de Estudos Afn'canos, Centro de Estudos Africanos, Universidade do Porto, No.2 - 1999, pp. 62-95. 32
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ces près de trois décennies. Celles-ci ont du reste vu défiler plus de coups d'État militaires que de révoltes populaires structurantes d'un point de vue de la société globale de chaque pays. Il en est des barrières psychologiques comme du mur de Berlin (ou, demain certainement, celui que l'on érige aujourd'hui entre Arabes et Juifs, en Palestine) : il suffit qu'un pan du système et du discours téléologique qui en étaient à l'origine s'écroule, pour que le reste suive, même si cela doit se dérouler à pas de tortue. Avant de les aborder dans les chapitres suivants, il importe de résumer les questions relatives à chaque cas.

- Le cas congolais
Les changements au Congo et en Angola ont d'abord fait suite à des situations de décolonisation. Dans le cas du Congo, ce fut une décolonisation négociée sur des bases néocoloniales avérées, suivie d'une révolte sociale que des intellectuels volontaristes vont essayer de transformer en révolution politique, « socialiste », mais dans des ambiguïtés idéologiques, y compris dans la définition du mode de production et dans l'assomption pratique de celui-ci, à faire se retourner Lénine dans sa tombe. Les marxistes-léninistes congolais n'ont pas installé dans le pays un mode de production socialiste absolu, à la soviétique, et l'économie de marché a bien continué à y prospérer sans trop d'ennuis. De cela pourraient bien témoigner entreprises et hommes d'affaires français, portugais, ouestafricains, libanais et quelques rares « capitalistes» congolais qui ont eu pignon sur rue à Brazzaville ou à Pointe-Noire, même au plus fort de la « radicalisation» révolutionnaire congolaise (plus verbale que pratique) des années 1970. La vie politique congolaise est née sur la base d'une vision paranoïaque et manichéenne à souhait de l'opposition en politique (Obenga, 1997 : passim). Cela s'est illustré par les divers épisodes de violences, qui ont constamment tenu lieu de relation de gouvernants à gouvernés, des tenants du pouvoir et de ceux qui n'en font pas partie. La première guerre civile congolaise, en 1959, avait, certes, été de courte durée «( seulement» quelques jours de violence, de morts et de destructions), 33