Bioéthique et la culture démocratique

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EAN13 : 9782296149472
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BIOÉTHIQUE &
CULTURE DÉMOCRATIQUE Yvette Lajeunesse
Lukas K. Sosoe
Bioéthique & culture démocratique
Diffusion Europe, Asie et Afrique:
L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris
FRANCE
33 (1) 43.54.79.10
Diffusion Amériques:
Harmattan Inc.
55, rue St-Jacques
Montréal
CANADA
H2Y 1K9
1 (514) 286-9048
Couverture: Olivier Lasser
Imprimeur: Doublimage
Sauf à des fins de citation, toute reproduction,
par quelque procédé que ce soit, est interdite sans
l'autorisation écrite de l'éditeur.
Harmattan Inc., 1996
ISBN: 2-89489-008-7
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada
1 2 3 4 5 00 99 98 97 96 YVETTE LAJEUNESSE
LUKAS K. SOSOE
BIOÉTHIQUE &
CULTURE DÉMOCRATIQUE
Harmattan Inc.
55, rue St-Jacques
Montréal
CANADA
H2Y 1K9 TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE_,
13 AVANT-PROPOS
1. 13ioéthique et espace démocratique 13
2. Bioéthique et cultures politiques?
I. BIOÉTHIQUE : CHRONIQUE D'UNE DÉCADENCE? 37
I: éthique I. appliquée
cette fausse conscience de la modernité
2. Les déboires de la modernité
3. Idéologie ou illusion' ) -14
4.1.a quête désespérée 45
5. t iinflits théoriques, accord pratique 48
6. l'Attique appliquée et relativisme 54
7. Fonder l'éthique en démocratie' ) S8
II. BIOÉTHIQUE : SIMPLE SOLLICITUDE') 61
61 1. Éthique biomédicale et pensée féministe
65 2. I,es tendances féministes
3. )c la psychologie génétique à la fondation
68 de l'éthique féministe
74 4. Contre le différentialisme
Entre féminisme et postmodernisme 78 5.
84 6 Éthique féministe et bioéthique
6.1. L'éthique féministe :
85 un émotivisme différentialiste
90 0.2. Les limites de la sollicitude
DE L'APPLICATION À L'ANTI-THÉORIE? 105 BIOÉTHIQUE :
I. 1..ne théorie éthique sans théorie 105
1.1. Prineiples vf Biomedical Eth
ou l'erreur normativiste') 108
1.2. t nité de l'éthique théorique et
de l'éthique appliquée 11.5
1.3. I,'application scientisme et technicisme 121
128 2. 1; éthique pratique contre l'éthique philosophique'?
BIOÉTHIQUE ET CULTURES DÉMOCRATIQUES
2.1. Les deux tendances de la bioéthique 130
2.2. Idée et fondation d'une éthique pratique 140
2.2.1. La tradition morale 141
2.2.2. L'éthique pratique 142
3. Remarques 147
148 3.1. Le modèle de l'ingénierie
150 3.2. Les limites du modèle de l'ingénierie
156 3.3. Modèle de l'ingénierie et éthique pratique
IV. L'IMPOSSIBLE FONDATION DE LA BIOÉTHIQUE? 159
162 1.L'émergence de la bioéthique
2. Bioéthique et philosophie 165
3. La finitude du sujet 169
4. L'éthique ou la résolution sans violence de conflits 170
5. Les deux dimensions de la vie morale 176
6. De deux principes : l'autonomie et la bienveillance 181
188 7. Quelques remarques sur les deux principes
8. Vers une définition de la personne 191
9. Les Foundations of Bioethics
entre Kant et l'éthique de la discussion 198
V. L'ÉTHIQUE ET LE JUGEMENT MORAL 209
1. Au-delà du technicisme et du scepticisme 209
2. Le repli sceptique 210
2.1. Expertise morale et idéologie 213
2.2. Une réponse aux sceptiques 218
2.2.1. Scepticisme et résolution
de problèmes moraux 218
2.2.2. Entre le tout et le rien : la modestie 220
2.2.3. Vers un concept acceptable de l'application
en éthique 225
VI. CONCLUSION 231
PRÉFACE
Si les éthiques appliquées n'existaient pas, en sentirions-nous
le besoin ? Devrions-nous les inventer? Pourquoi faudrait-il les
inventer?
La façon la plus féconde d'aborder le présent ouvrage passe,
nous semble-t-il, par une réponse aux questions ci-dessus posées.
Imaginons un monde où les progrès scientifiques et techniques,
surtout biotechnologiques, équivalents sinon supérieurs aux nôtres,
ne suscitent aucune appréhension, aucun questionnement. Serait-il
nécessaire, voire obligatoire d'y faire connaître la littérature aussi
florissante qu'abondante sur les problèmes des biotechnologies?
Faudrait-il susciter des débats aussi âpres que ceux qui entourent
les questions bioéthiques telles l'avortement et l'euthanasie?
Rien ne semblerait moins évident. Les arguments ne manqueraient
pas non plus pour dire pourquoi les progrès biotechnologiques ne
devraient pas nécessairement inaugurer d'importants débats ; car
aussi prodigieux soient-ils, les progrès de la biotechnologie constituent
certes une condition nécessaire, mais non suffisante pour alimenter
des discussions éthiques autour des limites à imposer à telle ou
telle thérapie, telle ou telle intervention médicale ou expérimentation.
Encore faut-il, pour que de telles discussions soient possibles,
un type particulier de société, une forme particulière de culture
politique pour qu'en naisse le besoin et que se perçoivent dans les
interventions biotechnologiques des risques ou des menaces méritant
d'être pris au sérieux. Pour rester dans le registre de la fiction,
nous pourrions aisément imaginer que les structures du monde ci-
dessus mentionné soient organisées de telle manière qu'il existe
un parfait accord sur des problèmes comme l'euthanasie, l'avortement,
l'acharnement thérapeutique (par exemple, que l'on sache exac-
tement à partir de quel moment ce dernier survient), sur les risques
de l'environnement, les conséquences précises d'une consommation
plus ou moins excessive de tabac sur la santé des citoyens. Nous
pourrions imaginer que ce monde ne connaît pas le problème
d'allocation de ressources, non pas qu'il y eût une abondance
d'organes, mais parce qu'il y a accord non seulement au plan des BIOÉTHIQUE ET CULTURE DÉMOCRATIQUE 8
critères médicaux, mais encore sur qui a droit à quoi, qui doit vivre
et qui ne le doit pas. Bref, que sur les problèmes constitutifs de
la littérature et des discussions bioéthiques l'accord soit unanime.
Les citoyens de ce monde ne pensent pas à d'autres possibilités
que celles qui forment l'accord et qui sont dictées par les instances
compétentes. Ce serait tabou de penser autrement. Il ne viendrait
pas même à l'esprit d'un d'entre eux d'aller contester les compétences
des autorités censées dicter les normes de comportement qui res-
semblent à quelque chose près à nos codes de la route très peu
constestés ou à des normes de sociétés traditionnelles fondées sur
une figure dont l'autorité sur les grandes questions reste inconstestable.
Une telle société n'aurait que faire de théories bioéthiques. En
l'absence de divergences de point de vue, d'options quant à
l'évaluation et au type d'action à entreprendre, toute possibilité de
discours de bioéthique telle que nous la connaissons resterait
évanescente, voire exclue d'avance.
Il s'agit certes d'un exemple fictif, d'une sorte d'utopie. Comme
bon nombre d'utopies, elle suffit, en tout cas, pour éclairer sous
un jour particulier la réalité de notre monde condamné à produire
et à chercher le point de vue éthique. Elle montre notamment que
le discours bioéthique a besoin, pour son émergence, non seulement
des progrès technoscientifiques, biotechnologiques en l'occurrence,
mais encore d'un type particulier de société, disposant d'une sensibilité
particulière au plan des valeurs et des principes. Valeurs et principes
qui nécessairement diffèrent de ceux de notre monde fictif dont ils
constituent l'exacte antipode et en vertu desquels les progrès bio-
technologiques posent des problèmes éthiques.
Or précisément, le type de société qui a donné naissance au
discours bioéthique ce sont les démocraties occidentales, techno-
logiquement avancées. Les valeurs et principes à la lumière desquels
les progrès biotechnologiques deviennent problématiques et soulèvent
des questions éthiques, ce sont les droits et libertés individuels qui
accordent la préséance à l'autonomie individuelle dans les décisions
relatives aux plans de vie, aux projets, aux intérêts, en un mot :
au bien de chacun. Puisqu'une telle préséance exclut, pour son
effectivité, toute autorité en matière d'orientation de la vie individuelle
et dans la détermination du bien de chacun, il ne peut pas y avoir
accord — du moins a priori — sur les questions substantielles
concernant le bien individuel. L'autonomie combinée à la relativité
des points de vue moraux l'interdit, à moins bien entendu que les
individus concernés par les définitions éventuelles du bien donnent
leur assentiment. On comprend donc pourquoi une société démo-
cratique se caractérise nécessairement par un certain pluralisme en
matière d'éthique, un pluralisme qui, même s'il se défend au plan
PRÉFACE 9
moral, ne pose pas moins de problèmes de coordination de nos
points de vue dans l'espace public. D'où l'urgence de l'éthique,
de la bioéthique, parce que partageant le même espace, l'action
des uns et même leurs valeurs et convictions peuvent avoir et ont
effectivement des conséquences pour les autres.
Il apparaît donc que si l'éthique a un rôle, ce ne peut être
l'évocation des principes et valeurs donnés existant indépendamment
de la volonté des citoyens, mais la création d'un espace inter-
subjectif de règlement sans violence des problèmes de coordination
que posent nos convictions, nos valeurs et nos actions en l'absence
de toute autorité, de toute tradition. S'agissant de la bioéthique, la
recherche de l'espace intersubjectivement constitué par nos volontés
doit servir de cadre pour le règlement des problèmes soulevés par
les biotechnologies médicales. Dans ce sens, les éthiques appliquées,
notamment la bioéthique, sont moins le fait des progrès technologiques
seuls que leur rencontre avec la dynamique des droits et libertés
individuels dont la seule acceptation exclut le recours à l'autorité
et à la tradition sur les questions fondamentales relatives à l'orientation
de nos vies. D'où le problème de la diversité des points de vue
dans le même espace c'est-à-dire le problème du relativisme que
précisément les éthiques appliquées, surtout la bioéthique, sont
appelées à désarmorcer.
S'il en est ainsi toute tentative de fondation de l'éthique, voire
de la bioéthique, devrait s'articuler autour de la dynamique des
droits et libertés individuels d'une part et prendre en considération
la nature des problèmes concrets qui se posent dans le domaine
des biotechnologies, notamment des biotechnologies appliquées à
la médecine, de l'autre. Les droits et libertés individuels constituent
l'arrière-fond sans lequel les problèmes biotechnologiques ne seraient
pas perçus comme ils le sont. La prise en compte de la nature de
ces problèmes est indispensable, car on voit mal comment peut
vouloir se déployer un discours éthique sur la nature d'une chose
dont la connaissance lui fait défaut. Certes la description de quelques-
uns d'entre eux peut être sujet à des controverses et exiger des
expertises et des contre-expertises. Mais l'éthique ne saurait en
faire l'économie.
Si ce ne sont pas les progès technologiques en tant que tels
qui posent problème, mais leur conjonction avec le type de société
dans lequel nous vivons, un univers caractérisé par une dynamique
produite par la volonté de sujets individuels autonomes, dynamique
qui n'est pas contrôlable par le recours à des traditions ni à une
quelconque autorité, mais uniquement par la recherche d'un accord
entre ces sujets, les visions du monde divergent nécessairement sur
les questions constitutives de la bioéthique. La toute première question
BIOÉTHIQUE ET CULTURE DÉMOCRATIQUE 10
à laquelle doivent répondre toutes les tentatives acceptables de fon-
dation et d'application de l'éthique ou de la bioéthique est bien
évidemment de savoir comment des sujets autonomes qui se recon-
naissent mutuellement comme tels peuvent s'entendre dans l'espace
public et régler les problèmes de coordination posés par les plans
de vie, par nos systèmes de valeurs, informés par la dynamique
des droits et libertés individuels ?
Une telle question prend acte tout d'abord de la diversité des
points de vue moraux, c'est-à-dire du relativisme, ne serait-ce qu'am-
biant, caractéristique de l'espace public démocratique. En prendre
acte veut dire qu'elle est consciente que c'est ce relativisme qui
la convoque et auquel elle doit apporter une solution en définissant
sa réponse comme étant avant tout la recherche d'un accord entre
des citoyens désireux de s'entendre et de ne pas, par exemple,
porter atteinte physiquement ou moralement à un médecin pratiquant
l'avortement. En un mot la question fondamentale de l'éthique,
quelle qu'elle soit, doit définir sa tâche comme la recherche d'un
accord entre sujets autonomes.
En définissant sa tâche comme la recherche d'un accord en vue
de permettre la coordination de nos plans, valeurs et convictions
dans le même espace, l'éthique, voire l'éthique des biotechnologies
s'engage résolument à vaincre le relativisme qui est une des conditions
déterminantes de son émergence. Or si elle s'engage à vaincre le
relativisme, du moins en ce qui concerne les questions éthiques
relevant de l'espace public, les solutions qu'elle doit proposer ne
sauraient être elles-mêmes relativistes. Cet engagement ne peut
avoir un sens que s'il signifie en même temps la conquête d'un
terrain intersubjectif d'entente qui oppose au relativisme l'idée d'après
laquelle il est possible de désigner et de justifier ce point de vue
moral commun sur la base duquel peuvent se régler normativement
les problèmes et conflits provenant de la présence de projets de
vie différents, voire divergents et conflictuels. Pour le dire autrement,
la tâche de l'éthique sera tout d'abord de s'affirmer comme une
éthique cognitiviste, seule capable de déterminer, ne serait-ce que
sur la base de procédures, le critère du juste et de l'injuste, du
bien et du mal dans le processus de coordination des plans, des
projets, dans la fixation des conditions de légitimité de ces derniers
ainsi que des limites de ce qui est moralement permis ou repréhensible.
S'affirmer contre le scepticisme à l'égard des valeurs et contre le
relativisme, telle doit être, nous semble-t-il, la condition minimale
de toute éthique dans le contexte social et culturel qui est le nôtre.
Seulement, si nous acceptons que, de par ses conditions d'émer-
gence, le discours éthique ou bioéthique doit tenir compte de l'univers
démocratique dans lequel nous vivons et surtout ne doit prendre
PRÉFACE 11
en considération le relativisme qui le caractérise que pour lui trouver
une solution, force est de constater que la quasi-totalité des théories
bioéthiques les plus discutées, voire enseignées, ne répondent même
pas à la condition minimale mentionnée plus haut. Elaborées pour
proposer des critères intersubjectifs, des limites à observer dans
nos institutions et pratiques, élaborées, donc, pour vaincre le rela-
tivisme en vue de permettre la coordination, la coexistence normative
de différentes visions du monde dans le même espace, elles n'ont
su donner que des réponses relativistes. En ne défendant que des
positions relativistes, elles ne font que répéter les conditions qui
ont présidé à leur propre émergence et nous laissent au point de
départ, malgré l'investissement théorique parfois impressionnant
auxquels certaines d'entre elles ont consenti. En d'autres termes
et c'est bien la position qui se dégage des analyses des modèles
de fondation et non des moindres — qu'expose le présent ouvrage :
nées pour s'opposer autant que faire se peut au relativisme endé-
mique aux sociétés démocratiques, pour faire face aux problèmes
posés par les biotechnologies, les théories dominantes de la bio-
éthique n'ont fait que reformuler les termes du relativisme. Leur
réussite, si réussite il y a, aura consisté à envelopper des positions
relativistes dans un emballage langagier spécialisé de l'éthique tel
que l'honnête citoyen à la recherche d'éléments de réflexion pouvant
orienter sa pensée et sa pratique acquiert l'impression qu'on lui
propose une méthode pour résoudre ses problèmes. La réussite aura
consisté à reproduire le mal qu'elles sont censées guérir. Or si, en
l'absence d'une autorité et des traditions, il ne reste comme condition
de possibilité de l'éthique que la recherche des limites fondée sur
l'accord des citoyens, on voit mal comment la réponse aux questions
éthiques pourrait consister en des méthodes techniques de décision
ou de choix éthiques.
Dans certains cas, la position relativiste n'est qu'implicite et
même inavouée. Dans d'autres, elle est explicite, voire revendiquée
comme telle. Dans tous les cas, elle est omniprésente et autorise
à affirmer qu'aussi bien au plan de la fondation que dans l'application
des théories bioéthiques et ceci nonobstant l'abondance de la littérature
et des colloques, nous sommes loin du but. L'essentiel reste à faire,
à refaire ou à trouver ailleurs dans des théories qui, comme l'éthique
de la discussion, semblent plutôt prometteuses. Quant à l'importance
quantitative des publications en bioéthique, le moins qu'on puisse
en dire est qu'elle est loin d'être qualitativement significative : elle
produit pour ainsi dire plus de chaleur et de fumée que de lumière
véritable.
À l'origine, l'objectif du présent ouvrage se voulait une réflexion
sur ce que peut être l'éthique appliquée, ses différentes conceptions
BIOÉTHIQUE ET CULTURE DÉMOCRATIQUE 12
et ce qu'elle peut être dans un domaine aussi complexe et juri-
diquement réglé que la médecine. Puisque l'application, dans chaque
théorie morale, se trouve intimement liée à la fondation, nous étions
amenés à nous intéresser de près aux théories bioéthiques les plus
discutées dans la littérature. La critique que nous en faisons ici
n'est qu'une réflexion préliminaire à une théorie de l'application
en éthique ainsi qu'à celle du jugement moral.
Nous aimerions remercier tous ceux qui ont lu entièrement ou
partiellement le présent manuscrit et produit des commentaires
critiques. Que Alain Renaut, Pierre Pellegrin et Jean-François Bacot
trouvent ici l'expression de notre gratitude pour les commentaires
à la fois amicaux et constructifs qu'ils ont faits et sans lesquels le
manuscrit aurait pris une toute autre forme. Nous n'oublions pas
le Groupe de Recherche en Sciences Humaines dirigé par Robert
Nadeau qui nous a généreusement permis de présenter le chapitre
portant sur Maclntyre au cours d'une de ses séances et Paul
Dumouchel qui, par ses remarques à la fois étranges et surprenantes,
a attiré l'attention sur des points fort intéressants. Last but not
least : qu'Yvan Tétreault et Daniel Tanguay, qui ont très aimablement
préparé et assuré le montage du présent manuscrit, soit remercié
pour leur disponibilité, leur sens de responsabilité et surtout la
qualité de leur travail. Nous aimerions avertir le lecteur que la
quasi-totalité de la littérature n'étant disponible qu'en anglais, nous
avons traduit les passages auxquels nous nous sommes référés. Il
est bien évident que nous sommes seuls à assumer l'entière
responsabilité du contenu de l'ouvrage.
Montréal, août 1996
Yvette Lajeunesse et Lukas K. Sosoe
AVANT-PROPOS
I. Bioéthique et espace démocratique
Les démocraties occidentales se fondent sur l'idée qu'il ne peut
y avoir, au plan éthique, une connaissance ou une définition englobante
du bien acceptable pour tous les individus. Par ailleurs, ces mêmes
sociétés se trouvent confrontées à des questions éthiques brûlantes,
aux questions des limites aussi bien des recherches scientifiques
et techniques, des biotechnologies et de leur application qu'à celles
du développement accéléré de la dynamique des droits et des libertés
individuels. Or, qui dit droits et libertés individuels désigne en
même temps le pouvoir reconnu aux individus de poser leurs propres
valeurs, de faire des choix qui engagent, donnent sens à leur vie
et d'autre part de définir, pour eux-mêmes — dans la mesure du
possible — ce qui constitue leur bien. Cependant, les problèmes
éthiques auxquels sont confrontées nos sociétés demandent, pour
leur résolution, non seulement la référence au bien individuel, mais
encore à des points de vue normatifs qui le plus souvent dépassent
ce dernier sans l'anéantir, mais l'englobent, voire le restreignent.
Bref et pour le dire autrement, il se pose la question de la possibilité
de trouver des repères éthiques, normatifs, dépassant la simple
définition individuelle du bien, le simple jugement individuel du
juste, des points de vue éthiques capables d'obtenir l'adhésion des
individus et des groupes au plan social global ; un point de vue
public normatif sur la quasi-totalité des questions.
Pour autant qu'elle ne veuille pas se fonder ni sur la manipulation,
ni sur des formes subtiles de violences psychologiques ou structurelles,
ni sur la limitation arbitraire des plans de vie individuels, une telle
adhésion est condamnée à adopter l'argumentation et présuppose
— contrairement à ce que l'on a appelé la «pensée 68» ou autres
déconstructivismes — un concept minimal de sujet rationnel et
surtout une conception de l'éthique fondée sur l'idée que les énoncés
éthiques nous sont connaissables. Devant l'exigence méthodologique
d'élaborer des points de vue normatifs susceptibles d'alimenter un BIOÉTHIQUE ET CULTURE DÉMOCRATIQUE 14
débat public en vue de résoudre les problèmes posés par le déve-
loppement des biotechnologies, où en sont les théories dominantes,
les théories les plus connues de la bioéthique?
L'impression générale qui se dégage d'une connaissance globale
de la littérature bioéthique — et c'est bien là notre thèse — est
son incapacité d'élaborer des théories capables de produire une
entente rationnellement motivée autour des normes à imposer. Non
seulement la plupart des théories d'éthique appliquée, des théories
bioéthiques, rejettent une conception cognitiviste de l'éthique, mais
encore elles dénoncent l'universalité des normes éthiques, prônent
implicitement ou explicitement le relativisme, du moins y aboutissent,
recourent à des principes en dehors de tout contexte précis, tournant
ainsi le dos à toute éthique de type kantien et/ou utilitariste ou
toute autre conception capable d'ouvrir les possibilités d'une
résolution normative des problèmes posés par les biotechnologies.
Comme le notait Habermas à juste titre : les théories éthiques,
disons plus précisément bioéthiques, les plus connues et les plus
en vue, car elles sont pléthores «rapportent les énoncés normatifs
au faux modèle des évaluations et des énoncés descriptifs, les autres
les rapportent au faux modèle des impératifs ou à des théories
relatant une expérience vécue »I.
Bref, si les problèmes posés par les biotechnologies doivent
trouver une ou des solutions, il faut une éthique qui, tout en les
respectant, impose des limites aux droits et libertés individuels
d'une part et établisse des normes dont on peut penser qu'elles
sont rationnelles, donc en principe argumentativement connaissables
et d'une certaine manière universelles. Seulement, à quelques
exceptions près, celles qui sont dominantes en éthique appliquée
et en bioéthique sont réductionnistes, c'est-à-dire scientistes et
technicistes, ou se rapportent, telles les théories féministes, à l'ex-
pression de nos émotions, de nos sentiments, rejetant ainsi tout
discours éthique rationnel. L'urgence de trouver un consensus sur
des normes éthiques et de s'accorder sur des limites — ou de
fonder rationnellement ces dernières — apparaît donc bloquée par
l'aveu théorique implicite de l'impossibilité de connaître les normes
dont nous avons besoin et que nous cherchons. Il s'agit de l'aveu
d'un non-cognitivisme éthique : celui de l'impossibilité de trouver
ce que nous cherchons. Pour reprendre les termes de Karl-Otto
Apel : «[...] d'un côté, en effet, le besoin d'une éthique universelle,
c'est-à-dire susceptible d'engager la société humaine dans sa totalité,
n'a jamais été aussi pressant que de nos jours, [...1 d'un autre côté,
1. Jürgen Habermas, Morale et communication : Conscience morale
et activité communicationnelle, Paris (Cerf), 1986, p. 64.
AVANT-PROPOS 15
la tâche philosophique de fonder en raison une éthique universelle
n'a jamais été aussi ardue, voire désespérée qu'en cette époque
scientifique » 2 .
Plus d'un quart de siècle nous sépare de ces phrases écrites
par Karl-Otto Apel en 1967 dans Transformation der Philosophie
partiellement traduite quelques années plus tard sous le titre : Sur
le problème d'une fondation rationnelle de l'éthique à l'âge de la
science (1987).
Depuis ce diagnostic qui annonce le programme qu'entreprend
de développer l'auteur, plusieurs tentatives de fondation de l'éthique
ont été entreprises. Les ouvrages se comptent par centaines. Les
articles, par milliers. Certes, ils ne portent pas tous sur le problème
de la fondation de l'éthique. Un plus grand nombre d'entre eux
se concentrent ou prétendent se concentrer sur les problèmes dits
d'application de l'éthique, précisément les problèmes posés par
les biotechnologies. Tous s'accordent sur un point : il s'agit de
résoudre méthodiquement les questions auxquelles sont confrontées
les sociétés modernes démocratiques, technologiquement avancées.
Le nombre de ces publications est assez significatif pour permettre
un bilan, ne serait-ce que provisoire, de la situation actuelle de
l'éthique ou des théories bioéthiques eu égard à ce diagnostic,
mais surtout eu égard à l'urgence d'une éthique qui engage l'avenir
de nos sociétés en triomphant de tout scepticisme moral et de tout
relativisme moral.
Pour mieux comprendre en quoi cette constatation rejoint celle
que nous faisions il y a un instant, il n'est pas inutile de s'y arrêter.
Par éthique universelle, Karl-Otto Apel entend une théorie éthique
qui reconnaît en premier lieu que les normes et valeurs éthiques,
les énoncés normatifs en général, sont susceptibles de faire l'objet
d'une connaissance, qu'ils ne sont pas l'expression de nos émotions
ou de nos sentiments ou ne correspondent pas à de simples
algorithmes de décisions, qu'ils ne valent pas uniquement pour
nous en tant qu'individus et qu'ils peuvent accéder à une connaissance
analogue, mais non identique à l'objectivité scientifique. L'éthique
normative ainsi comprise soutient l'idée qu'il existe une validité
normative pour laquelle on peut rationnellement argumenter, que
toute personne pourrait suivre en principe et apprécier et qui, dès
lors, dépassera nécessairement le point de vue très particulier
individuel, les frontières communautaires culturelles, les frontières
sexuelles, raciales, ethniques ou autres pour s'imposer à tous. Aussi,
2. Karl-Otto Apel, L'éthique à l'âge de la science, Lille (Presses Uni-
versitaires de Lille), 1987, p. 43.
BIOÉTHIQUE ET CULTURE DÉMOCRATIQUE 16
la fondation rationnelle réside-t-elle sans nul doute dans le fait
que, qui que nous soyons, nous puissions parvenir, du moins en
principe, si ce n'est toujours de fait, dès que nous décidons
d'argumenter, à un consensus sur les valeurs et les normes éthiques
nécessaires et indispensables à la résolution des problèmes qui se
posent dans notre univers social et politique. L'éthique ainsi conçue
ne transcenderait pas seulement nos particularités ou nos pôles
d'identification sociale et politique; elle affirmerait contre des
réductions scientistes et technicistes la pensabilité des énoncés
normatifs, à savoir le caractère connaissable des normes et des
valeurs morales. Moment nécessaire puisque, comme on le sait,
si le scientisme déclare que les normes et les valeurs ne nous sont
pas connaissables et qu'il s'agit d'un domaine de jugements purement
subjectifs, le technicisme prône la mise en application de ressources
matérielles et scientifiques pour la résolution mécanique ou quasi
mécanique de problèmes concrets au plan éthique. Mécanique,
c'est-à-dire que, outre l'élaboration dans les années 60 et 70 de
méthodes extravagantes au plan éthique englobant des modèles
mathématiques, stochastiques ou algorithmiques, des théories de
la décision, etc., on peut noter la proposition par quelques éthiciens
d'un nombre restreint de principes et valeurs déclarés suffisants
pour résoudre des problèmes moraux et ceci indépendamment de
tout contexte théorique.
Dire qu'il y a urgence d'une éthique fondée en raison suscep-
tible d'engager la société humaine dans son entier revient donc à
défendre, contre l'idée que seules les vérités de faits sont
connaissables, la possibilité d'une éthique normative argumentée
capable de gagner, rationnellement et non par simple persuasion
et manipulation, l'adhésion de sujets raisonnables dans l'approche
de problèmes tels que l'avortement, l'euthanasie, la question des
limites dans le traitement médical, les questions de l'environnement,
etc., qui sont tous des problèmes échappant, de par leur nature
même, à une résolution quasi mécanique et dépassent non seulement
le cadre strictement médical, mais encore la possibilité d'une prise
en charge individuelle par les citoyens eux-mêmes puisque, dans
la plupart des cas, il s'agit de problèmes qui engagent toute la
société.
Eu égard à l'urgence, constatée il y a un quart de siècle, du
programme d'éthique mentionné plus haut, qu'en est-il au juste
du diagnostic de la situation et des tentatives théoriques en éthique
ou en bioéthique? Quel bilan pouvons-nous dresser de la situation
quand nous prenons en considération l'énorme quantité de
publications et les théories dominantes de l'éthique, de la bioéthique,
et que nous laissons de côté l'entreprise d' Apel et Habermas en
AVANT-PROPOS 17
éthique de la discussion ou d'autres théories cognivistes de type
kantien 3 ? Ont-elles triomphé du scientisme et du technicisme et
des formes de scepticisme ou de non-cognitivisme morales? Se
sont-elles au contraire inscrites précisément dans ces registres dont
l'évitement s'impose? Se réclament-elles, dans l'urgence de la
résolution des problèmes posés par les biotechnologies, de ce dont
il faut triompher, à savoir précisément l'idée que les normes éthiques
ne sont pas justifiables en raison, ne sont pas intersubjectivement
connaissables ou sont toutes relatives ? Où en sont-elles quant aux
critères de l'universalité, seuls capables de produire l'adhésion
rationnelle dans le contexte de nos sociétés démocratiques ? Est-
il possible, vu l'importance quantitative de la littérature éthique
ou bioéthique et de ce qu'il convient d'appeler un retour significatif
de l'éthique dans nos sociétés contemporaines, de faire un bilan,
ne serait-ce que provisoire, de la situation ?
Tel est l'objet principal de cet ouvrage et peut-être la seule
façon d'en appréhender l'importance. Il ne se veut pas un livre
d'éthique ou de bioéthique qui s'ajouterait au nombre déjà
impressionnant de publications dans le domaine, surtout en Amérique
du Nord, à laquelle pour des raisons évidentes nous voudrions
nous limiter. Il voudrait en revanche tenter, à partir d'un nouveau
diagnostic de la situation, d'analyser de façon critique les modèles
dominants en bioéthique notamment de dégager le chemin vers
une conception intellectuellement adéquate de l'éthique dans notre
univers démocratique en mettant en évidence trois exigences
théoriques :
1) la nécessité d'une théorie ou de théories éthiques de type
cognitiviste qui insistent sur la possibilité de connaître objectivement,
au plan des fondements, les normes et valeurs éthiques;
2) l'élaboration d'une théorie de l'application qui prend en
compte a) la compétence du sujet moral et rejette toute idée
d'expertise éthique, voire de consultation en éthique; b) la faculté
de juger du sujet moral au plan de l'évaluation des situations
moralement pertinentes et c) l'autorité de la conscience morale du
sujet dans le passage à l'action.
3) le respect des compétences professionnelles dans les domaines
dans lesquels l'éthique cherche à s'appliquer.
Trois préalables théoriques qui font du présent ouvrage, du
moins nous l'espérons, une propédeutique à toute tentative d'élaborer
une théorie éthique adéquate, c'est-à-dire compatible avec les
exigences intellectuelles de notre univers culturel et qui, redéfinissant
3. Nous faisons ici allusion aux tentatives telles que celles de John
Rawls et d'autres.
BIOÉTHIQUE ET CULTURE DÉMOCRATIQUE 18
en les limitant ses propres compétences au plan social global,
restitue aux professions leur autorité ainsi qu'au sujet moral l'autorité
de sa conscience à laquelle ne doit jamais se substituer la réflexion
éthique.
Même le bilan le plus superficiel ne peut que conclure à un
retour massif de l'éthique dans nos sociétés qui se fait parallèlement
à la dynamique des droits et libertés individuels. Ce que l'on
constate c'est d'abord 1) l'intérêt extraordinaire que suscitent les
questions éthiques, qui a pour corrélat 2) un foisonnement de
théories éthiques de toutes sortes dont le déploiement semble se
faire dans l'ignorance ou l'indifférence totale et déconcertante des
structures formelles de nos sociétés pour ne pas dire de l'horizon
herméneutique fondamental de nos sociétés démocratiques. Plus
déconcertante encore nous semble 3) l'énorme disparité de cet
intérêt, du retour de l'éthique, plus ou moins important selon les
aires culturelles, au point qu'il est permis de parler de déséquilibre
au plan quantitatif entre le monde anglo-américain et continental.
À cela s'ajoute 4) une série de questions théoriques méthodologiques
remettant en cause non seulement les théories éthiques traditionnelles
elles-mêmes, mais reposant la question de leur applicabilité ou de
leur potentiel de résolution de problèmes, de leur fonction ainsi
que celle du jugement moral. Cette série de questions, combinée
à deux autres aspects des éthiques appliquées, notamment de la
bioéthique, à notre avis indispensables, à savoir le respect des
compétences professionnelles et celui de la conscience morale,
constituent pour nous les préoccupations les plus importantes de
toute théorie d'éthique appliquée.
Retour massif de l'éthique, mais inégale répartition d'après les
aires culturelles, urgence de fondation d'une éthique de type universel
mais repli sur des positions non cognitivistes, conception d'une
éthique compatible avec les valeurs fondamentales de nos sociétés
démocratiques, nécessité de poser des limites au plan collectif et
au développement de la dynamique individualiste des droits et
libertés, et enfin rejet des théories traditionnelles au profit de positions
prétendument plus effectives de l'éthique, tels sont les éléments
qui caractérisent la discussion contemporaine.
1) Pour l'économie de l'argumentation, il n'est pas inutile de
reprendre une question posée plus haut : si l'éthique et sa fondation
sont plus que jamais urgentes et que cette urgence a été constatée
depuis bientôt un quart de siècle, quel est l'état des tentatives
entreprises jusqu'à nos jours? De quelle façon, avant toute analyse,
se présente la situation ?
S'agissant de l'état des discussions en éthique appliquée, la
première chose qui frappe, c'est d'abord le déséquilibre dans la
AVANT-PROPOS 19
répartition des publications ou dans l'intérêt que l'on porte aux
questions d'application en éthique. Comment expliquer, au-delà
des différences nationales dans l'organisation et la production du
savoir dans les aires géographiques qui nous intéressent, l'immense
disproportion de l'intérêt qu'on manifeste en Amérique du Nord
par rapport à l'Europe pour l'éthique, et notamment à la France
et aux pays francophones qui dépendent d'elle pour leur ouverture
au monde 4 ? Car, pour peu que l'on examine ce qui se passe en
Amérique du Nord, on a l'impression qu'il y a démesure, surin-
vestissement. À quelques exceptions près et pour le dire brutalement
quitte à y revenir, on pourrait même parler de moralisme. Un
discours inquiétant par son ampleur et terrifiant par ses effets, à
tel point que, paradoxalement, un des plus grands éthiciens se
demandait si l'éthique appliquée, notamment la bioéthique puisque
c'est à elle qu'il faisait allusion, ne reposait pas sur des présupposés
erronés 5 .
Ces remarques datent d'une dizaine d'années à peine. Le succès
de l'éthique, surtout de la bioéthique, augmente, sa croissance se
confirme. Sa popularité semble dépasser toute attente. De la tenta-
tive de réflexions initiée par quelques penseurs isolés, on est très
vite passé à un vaste champ de discours entre experts éthiciens, à
la création d'instituts spécialisés en bioéthique, sans compter les
chaires de bioéthique, la création de charges de cours spécialisés,
de postes administratifs en éthique ou bioéthique et de bureaux de
consultation en éthique. De gigantesques projets de développement
de la bioéthique, plus précisément d'immenses réseaux inter-
universitaires de bioéthique sont envisagés comme priorité des
priorités, à l'heure même où, la crise aidant, des disciplines entières
sont rudement touchées, et risquent peut-être même de disparaître
bientôt dans certaines universités nord-américaines. À cela s'ajoute
l'incapacité de certains États à rémunérer leurs fonctionnaires, l'aug-
mentation des cotisations des caisses de pensions, la prolongation
de leur durée et le risque que ceux qui ont cotisé ne reçoivent pas
ce qui leur est dû : le système s'effondre. La crise, car c'est encore
ses effets qu'il importe de souligner, n'a pas su calmer les ardeurs
4. Outre le Québec et d'une certaine manière la Belgique, deux pays
qui, pour des raisons évidentes liées à la composition multi-linguistique,
ne sauraient échapper à la vague de l'éthique, en France et dans les pays
francophones, les publications en bioéthique restent les parents très pauvres
de la philosophie. Et pourtant, on ne peut pas dire que la population reste
moins sensible à ces problèmes, ni qu'au plan de la culture générale,
l'intérêt n'y est pas.
5. Alasdair Maclntyre, «Does Applied Ethics Rest on a Mistake ?»
in The Monist (1984), pp. 499-513.
BIOÉTHIQUE ET CULTURE DÉMOCRATIQUE 20
pour l'éthique. Preuve que nous assistons en effet à quelque chose
de singulier. Preuve éclatante, car comment comprendre autrement
la floraison du discours bioéthique en un temps où, par manque
de ressources, s'imposent la fermeture des lits d'hôpitaux, la
suppression pure et simple de certains établissements, le regrou-
pement d'institutions jadis indépendantes les unes des autres, la
reconversion de quelques-unes ? Comment saisir que parallèlement
à cette tendance au redressement financier dont personne n'ignore
l'urgence et qui dépasse les clivages politiques, des séances de
réflexion d'abord timides sur la profession, censées conduire à de
meilleurs services, à une meilleure coordination, se soient très vite
transformées en comités de bioéthique et que, de cette transformation
à une implantation désormais administrativement obligatoire dans
tous les hôpitaux nord-américains comme une des conditions de
l'agrégation, le pas ait été si vite franchi ? Que dire de cette sentence
de juges ayant ordonné à un médecin de pratiquer sous la surveillance
du comité de bioéthique de son hôpital si ce n'est qu'il s'agit là
de la consécration par le droit d'un mouvement bioéthique puissant
servant à justifier n'importe quelle mesure, même les plus impo-
pulaires. Tout se passe comme si au nom de la bioéthique certaines
mesures passent et passent mieux. Elle est devenue une réponse à
tout, aux simples règles élémentaires d'hygiène dans les hôpitaux
comme le lavage des mains à celle de la courtoisie. Il a fallu rédiger
des codes d'éthique, adopter des politiques d'orientation de la pratique
médicale telles que des politiques de réanimation. Les lumières de
« la bonne pratique » médicale se sont éteintes. L'éclairage doit
venir désormais de l'extérieur de la médecine.
En un mot, comme le soulignait Maclntyre précédamment, la
bioéthique fleurit peut-être à cause de ou malgré la crise. Elle est
devenue un de ces rares secteurs qui, loin d'être frappé par l'austérité
générale et les coupures budgétaires drastiques, bénéficie de nouveaux
investissements, la manne dans le désert de la crise. Aux effectifs
déjà nombreux d'étudiants dans les cours d'éthique ou de bioéthique,
s'est ajoutée une clientèle hétérogène : professeurs de philosophie
dans les collèges où s'est imposée aussi l'obligation de l'ensei-
gnement de la morale, professionnels de la santé, retraités, etc. Une
clientèle vaste et hétérogène à laquelle on a fait comprendre que
la bioéthique n'est pas une éthique appliquée, ni une morale, ni
une éthique professionnelle. Elle n'est pas non plus une éthique
philosophique 6 . Elle n'est pas ceci, elle n'est pas cela! (En dehors
6. David Roy, John R. Williams, Bernard M. Dickens et Jean-Louis
Baudoin, La Bioéthique : ses fondements et ses controverses, Montréal
(Fides), 1995, Chapitre 2.
AVANT-PROPOS 21
de la différence nécessaire entre l'éthique de la recherche médicale
et l'éthique clinique, on se demande ce que peut bien cacher cet
effort de distinction qui, du reste, éclaire si peu.) Toutefois, elle
justifie que des étrangers au milieu médical imposent leur présence
. Un tel phénomène, on le remarquera, au chevet des malades 7
mérite d'être analysé et diagnostiqué non seulement parce que
l'éthique dans une société démocratique fondée sur la capacité des
individus à poser leurs propres valeurs, donc des sujets autonomes,
soulève quelques difficultés, mais encore au regard de l'urgence,
constatée auparavant, d'une éthique universelle qui évite le scien-
tisme et le technicisme et développe un concept acceptable de
l'application qui restitue au sujet moral et aux professions leur
compétence.
Disons-le en passant : lorsqu'elle s'accompagne d'une réflexion
sur son propre devenir, la bioéthique apparaît comme une religion
populaire, l'espoir et l'instrument du changement social, de norma-
lisation sociale. Elle s'est élevée presque imperceptiblement là où
le langage religieux semble avoir échoué — laissant un vide — et
que s'impose son nécessaire déguisement si elle veut reprendre sa
place.
Le manque de réaction aussi bien de la part des corporations
des médecins auxquelles il incombe de veiller à la bonne pratique
que des citoyens responsables reste significatif de l'ampleur du
mouvement bioéthique et de l'évidence avec laquelle sa substi-
tution aux structures formelles nous effraie si peu. Les uns assistent
passifs à la mobilisation éthiciste massive et à son invasion insi-
dieuse de l'espace public. Les autres s'en accommodent. D'autres
encore n'osent pas dire tout haut ce qu'ils pensent tout bas, à savoir
que par rapport aux ressources que l'on y investit et aux conceptions
de résolution de problèmes réels qu'elle contient face aux vrais
problèmes éthiques, la bioéthique est devenue purement et simplement
une idéologie, une fausse conscience de notre temps, alimentée par
des pouvoirs publics devenus eux-mêmes victimes des groupes de
pression de toutes sortes et des inquiétudes, peut-être légitimes,
des citoyens.
2) S'ajoute à ce déséquilibre de l'investissement en éthique la
question méthodologique proprement dite de la fondation. Si par
fondation il convient d'entendre une justification argumentée a) du
pourquoi de la bioéthique et b) de la manière dont elle peut se
présenter comme un discours rationnel, deux aspects distincts mais
7. Nous faisons allusion à l'ouvrage Strangers at the Bedside : A
History of How Law and Bioethics Transformed Medical Decision Making
de David J. Rothman, New York (Basic Books), 1991.
BIOÉTHIQUE ET CULTURE DÉMOCRATIQUE 22
connexes de la fondation, il semble qu'on est loin, comme nous
le montrerons dans notre présentation des modèles de réponses, du
type de discours qu'il conviendrait de développer.
Face aux problèmes soulevés par les biotechnologies, c'est en
termes d'expertise que se déploie l'éthique, ce qui explique par
ailleurs qu'elle soit perçue et récupérée par des idéologies sociales,
comme le note Arthur Caplan, directeur de l'un des plus grands
centres de bioéthique aux Etats-Unis. «Pourquoi », écrit-il, « chaque
citoyen devrait avoir son mot à dire au plan politique et des valeurs
si certains sont plus experts que d'autres en ces matières ? S'il
existe une expertise morale, les experts ne devraient-ils pas diriger
la société (comme Platon l'a suggéré il y a longtemps) plutôt que
ceux qui sont moralement analphabètes et retardés 8 ? »
Remarque significative, venant d'une grande figure de la
bioéthique. Elle en dit beaucoup sur un des aspects idéologiques
les plus redoutables, à notre avis, du mouvement bioéthique. Un
des aspects, faut-il le souligner, car au-delà de la réhabilitation
adventice par la bioéthique du philosophe-roi en démocratie,
l'évolution de la bioéthique dans le contexte politique des États-
Unis en souligne la perception différentielle selon les appartenances
politiques et surtout religieuses 9 . Pour Caplan : «La société américaine
se trouve divisée en deux camps bien distincts : d'une part, ceux,
très religieux, qui considèrent les interventions actuelles de la
technologie dans la biologie humaine comme l'illustration pure et
simple de la fatuité de l'homme; d'autre part ceux, peu concernés
par la religion, qui voient dans les efforts des chercheurs la
démonstration la plus évidente de la raison humaine, principale
source de la dignité de l'homme 10 ». Cette particularité du débat
bioéthique (partagée jusqu'à un certain point par la discussion
bioéthique en Allemagne à cause de l'existence d'académies liées
aux Églises protestantes et catholiques), réside en ceci qu'elle est
perçue différemment d'après les clivages politiques, bien connus
par ailleurs, de la vie américaine auxquels elle correspond. Ainsi,
8. Arthur L. Caplan, «Moral Experts and Moral Expertise : Do Either
Exist?» in Barry Hoffmaster, Benjamin Freedman et Gwen Fraser (éds.),
Clinical Ethics : Theory and Practice, Clifton (N.J.) (Humana Press),
1989, p. 68.
9. Sur ce plan, le débat américain rejoint, d'une certaine façon, sans
en être l'exacte réplique, une partie de la discussion allemande où dans
certains cercles et même dans certains Liinder, le discours bioéthique sert
à défendre des positions politiques bien tranchées.
10. Arthur L. Caplan, «États-Unis : un débat public?» in «L'éthique
corps et âme», Autrement, 93 (1988), p. 98.
AVANT-PROPOS 23
pour la droite, la bioéthique comme l'éthique appliquée n'est-elle
1 qu'un « marécage conceptuel infini de clarification de valeurs »
qui sont, dans le contexte américain, on le devine aisément, l'idéologie
pro-vie avec ses corrélats, l'anti-avortement, la famille et la morale.
Ce dont on a besoin, dit-on, ce ne sont pas des élucubrations, des
théories éthiques, mais un engagement moral dont on puisse
sérieusement espérer qu'il conduise à une normalisation de la vie
politique et sociale. Ce n'est pas l'analyse conceptuelle, mais la
vraie vie morale qui est requise. Pour ceux de gauche, le discours
éthiciste a partie liée avec la fausse conscience que la culture
dominante a d'elle-même et de son rapport avec le reste de la
société américaine. Fausse conscience, non pas tant parce qu'il fait
abstraction des conditions socio-culturelles et des structures de classes,
mais surtout de la composition multiculturelle et pluraliste. L'éthi-
que appliquée, plus particulièrement la bioéthique, ne peut conduire
qu'au renforcement des valeurs du groupe dominant, et même à
ce que l'on a appelé la cooptation par les médecins, des éthiciens
en milieu clinique. Il apparaît donc clairement que « l'expertise
morale est en banqueroute parce qu'elle n'est rien de plus que
12. l'apologie des normes de la classe dominante»
Que la bioéthique soit une idéologie ou qu'elle soit récupérée
par des groupes idéologiques, l'usage politique déclaré qu'on en
fait le démontre clairement ainsi que le débat nord-américain, assez
limité d'ailleurs, sur l'élitisme moral ou l'expertise morale. C'est
donc en termes d'échec, de faillite aussi bien pour la droite que
pour la gauche, bien entendu pour des raisons différentes, qu'est
perçue l'expertise morale. D'une part, éloignée de la vie réelle,
c'est-à-dire des secteurs de la vie socio-culturelle, politique, éco-
nomique qu'elle est appelée à réguler, l'expertise éthique perd toute
compétence s'agissant d'un engagement pour les vertus sociales et
politiques réclamées par la droite d'une part, alors que pour la
gauche, elle se range du côté de la morale dominante et « offre
ainsi ses services aux forces de la répression » 13. D'un extrême à
l'autre, le constat d'échec est unanime. Il faut remarquer qu'au
plan socio-culturel, est abyssal le chemin qui sépare l'expertise
éthique, et la façon dont elle est idéologiquement perçue, du type
de discours qu'Apel appelait il y a plus d'une vingtaine d'années
de tous ses voeux, du type de discours éthique pouvant dans des
sociétés comme les nôtres méthodiquement préciser le point de
vue moral.
11. Ibid. L'expression est fort malheureuse mais suggère qu'on ne fait
en bioéthique que s'étendre sur la clarification de termes ou concepts.
12. Arthur L. Caplan, « Moral Experts and Moral Expertise», p. 70.
13. Ibid., p. 63.

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