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Biopolitique et gouvernement des populations

De
155 pages
Dans le domaine des relations internationales, les références aux travaux de Michel Foucault ont été exponentielles ces vingt dernières années. Les usages possibles de la biopolitique foucaldienne sont ici déclinés. En s'inscrivant dans le cadre des discussions sur les transformations de l'exercice du pouvoir, cet ouvrage prolonge les réflexions au sujet des formes contemporaines de l'exception politique, des technologies de contrôle et de surveillance des individus ou des pratiques de marquage et de mise à l'écart de certaines catégories de population.
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cultures & conflits
n° 78 - été 2010
Bio po l it iqu e et go u ver n emen t des po pu l at io n s
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Les textes récents de la revue sont accessibles sur :
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(français/anglais) et tous les anciens articles publiés sur :
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Résumés en anglais également disponibles sur :
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cultures & conflits
n° 78 - été 2010
Bio po l it iqu e et
go u ver n emen t des po pu l at io n s
per s pect ives au t r es
Ce numéro a bénéficié des soutiens du Centre
National du Livre, du Centre National de la
Recherche Scientifique, du ministère de la Défense.Premieres_pages_78_c&c 03/02/11 13:00 Page4
cultures & conflits
n° 78 - été 2010
Directeur de publication : Daniel Hermant
Rédacteur en chef : Didier Bigo
Rédacteurs associés : Laurent Bonelli, Antonia Garcia Castro, Christian
Olsson, Anastassia Tsoukala
Numéro sous la responsabilité scientifique de : Philippe Bonditti
Secrétariat de rédaction : Blaise Magnin, Karel Yon
Ont participé à ce numéro : Anthony Amicelle, Philippe Bonditti, Colombe
Camus, Stephan Davidshofer, Constantinos Delimitsos, Blaise Magnin,
Médéric Martin-Mazé, Elwis Potier, Anastassia Tsoukala, Audrey Vachet
Comité de rédaction : Philippe Artières, Marc Bernardot, Hamit Bozarslan,
Yves Buchet de Neuilly, Ayse Ceyhan, Frédéric Charillon, Mathilde Darley,
Yves Dezalay, Wolf-Dieter Eberwein, Gilles Favarel-Garrigues, Michel
Galy, Virginie Guiraudon, Abdellali Hajjat, Jean-Paul Hanon, Bastien
Irondelle, Christophe Jaffrelot, Riva Kastoryano, Farhad Khosrokavar,
Bernard Lacroix, Thomas Lindemann, Jacqueline Montain-Domenach,
Angelina Peralva, Gabriel Périès, Pierre Piazza, Grégory Salle, Amandine
Scherrer, Hélène Thomas, Nader Vahabi, Jérôme Valluy, Dominique Vidal,
Chloé Vlassopoulou, Michel Wieviorka
Equipe éditoriale : David Ambrosetti, Anthony Amicelle, Tugba Basaran,
Mathieu Bietlot, Benoît Cailmail, Colombe Camus, Stephan Davishofer,
Marielle Debos, Nora El Qadim, Konstantinos Delimitsos, Mathias Delori,
Gülçin Erdi Lelandais, Julien Jeandesboz, Médéric Martin-Mazé, Antoine
Mégie, Natacha Paris, Elwis Potier, Johanna Probst, Francesco Ragazzi,
Christophe Wasinski.
Comité de liaison international : Elspeth Guild, Jef Huysmans, Valsamis
Mitsilegas, R.B.J. Walker
Documentation / presse : Jacques Perrin
Les biographies complètes de chacun des membres de la revue sont disponibles
sur notre site internet : www.conflits.org
Webmaster : Karel Yon Diffusion : Blaise Magnin
Manuscrits à envoyer à : Cultures & Conflits - bureau F515, UFR SJAP,
Université de Paris-Ouest-Nanterre, 92001 Nanterre cedex -
redaction@conflits.org
Les opinions exprimées dans les articles publiés n’engagent que la respon-
sabilité de leurs auteurs.
Conception de la couverture : Karel Yon
Photographie de couverture : un camp de Roms évacué © Gabriel Laurent, 2006 /
photothèque du mouvement social (www.phototheque.org)
© Cultures & Conflits / L’Harmattan, décembre 2010 ISBN : 978-2-296-54483-3Premieres_pages_78_c&c 21/02/11 10:21 Page5
sommaire / Biopolitique et
gouvernement des populations
perspectives autres
Éditorial /
p. 7 Par le comité de rédaction
Articles /
p. 11 Michael DILLON
Gouvernement, économie et biopolitique
p. 39 Alexandre MACMILLAN
La biopolitique et le dressage des populations
p. 55 Luca PALTRINIERI
Gouverner le choix procréatif :
biopolitique, libéralisme, normalisation
p. 81 Paul LE BAS
Rroms de France, quelles résistances collectives ?
Chronique bibliographique /
p. 107 Grégory SALLE
La biopolitique dans le plus simple appareil
Hors thème /
p. 119 Meryll DAVID-ISMAYIL
« Dans l’adversité, un soutien sans réserve à l’UNESCO ? »
Le comportement des fonctionnaires internationaux
lors du retrait des États-Unis de l’organisation (1983-84)
Résumés / Abstracts /Premieres_pages_78_c&c 28/01/11 13:42 Page600-Edito_78_c&c 28/01/11 13:43 Page7




ette nouvelle livraison de la revue Cultures & Conflits présente un dos-Csier consacré à des usages variés de la « biopolitique », issue des travaux
de Michel Foucault. Au-delà de cette notion, cet ensemble est à replacer dans
le cadre plus large des discussions portant sur les transformations contempo-
raines de l’exercice du pouvoir. D’un point de vue général, il entend en cela
prolonger un certain nombre de réflexions initiées depuis une dizaine d’an-
nées dans la revue, au sujet des formes contemporaines de l’exception poli-
tique (n° 58, 61 et 68), des technologies de contrôle et de surveillance des indi-
vidus (n° 53, 55, 64, 74 et 76) ou des pratiques de marquage et de mise à l’écart
de certaines catégories de population (n° 49, 57, 69, 71, 72 et 73). D’un point
de vue particulier, il s’agit ici, conformément à la vocation de la revue, de se
placer sur le plan de l’analyse des relations internationales.
De solides lectures des problèmes et des concepts caractérisant les travaux
1de M. Foucault dans la seconde moitié des années 1970 existent déjà . Aussi
l’objet principal de ce dossier n’est-il pas exégétique ; d’autant que rien ne
vaut, en dépit de l’éclairage fourni par tel ou tel commentaire, la lecture de
l’œuvre originale. L’option éditoriale qui a présidé au choix de consacrer une
partie de ce numéro à la biopolitique foucaldienne est plutôt à mettre en rap-
port avec l’état du débat académique (et politique) qui anime le champ disci-
plinaire des « relations internationales ». Le pari est d’y contribuer à partir de
textes s’appuyant sur la notion de biopolitique, et discutant le cas échéant son
statut vis-à-vis de notions connexes comme la souveraineté ou la discipline.
C’est donc dans une double perspective, guidée par l’idée souvent affirmée par
M. Foucault que son travail devait servir de « boîte à outils », que doit être
situé ce dossier dirigé par Audrey Kiéfer et David Risse en prélude à un
2ouvrage à venir, issu d’un colloque tenu en mai 2009 . D’une part, celle
1 . Voir notamment Karsenti B., « La politique du dehors. Une lecture des cours de Foucault au
Collège de France (1977-1979) », Multitudes, n° 22, 2005, pp. 37-50 ; Jeanpierre L., « Une
sociologie foucaldienne du néolibéralisme est-elle possible ? », Sociologie et sociétés, vol. 38,
n° 2, 2006, pp. 87-111 ; Fassin D., « La biopolitique n’est pas une politique de la vie », in Ibid.,
pp. 35-48.00-Edito_78_c&c 28/01/11 13:43 Page8
d’exemples des applications hétérogènes dont le terme de biopolitique fait
l’objet, ici par de jeunes auteurs (Luca Paltrinieri, Paul Le Bas, Alexandrel’objet, ici par de jeunes auteurs (Luca Paltrinieri, Paul Le Bas, Alexandre
MacMillan, auxquels il faut ajouter Olivier Razac à qui est consacrée la « chro-MacMillan, auxquels il faut ajouter Olivier Razac à qui est consacrée la « chro-
nique bibliographique » de ce numéro), lesquels appartiennent à une généra-nique bibliographique » de ce numéro), lesquels appartiennent à une généra-
tion qui n’a pas connu les conditions historiques et intellectuelles d’élabora-tion qui n’a pas connu les conditions historiques et intellectuelles d’élabora-
tion du concept foucaldien, et se le réapproprient dans un contexte et selontion du concept foucaldien, et se le réapproprient dans un contexte et selon
des préoccupations spécifiques. D’autre part, celle de la circulation internatio-des préoccupations spécifiques. D’autre part, celle de la circulation internatio-
nale des idées, en l’occurrence des traductions et reprises transatlantiques desnale des idées, en l’occurrence des traductions et reprises transatlantiques des
travaux de M. Foucault, à l’origine de nouveaux éclairages, mais aussi detravaux de M. Foucault, à l’origine de nouveaux éclairages, mais aussi de
malentendus et de perte de substance théorique. Ce numéro propose la tra-malentendus. Ce numéro propose la traduction en français d’un texte de
duction en français d’un texte de Michael Dillon, l’un des premiers auteursMichael Dillon, l’un des premiers auteurs anglophones à avoir utilisé Foucault
anglophones à avoir utilisé Foucault dans le champ des relations internatio-3dans le champ des relations internationales . On pourra mettre en perspective
3nales . On pourra mettre en perspective ces contributions à la lumière de laces contributions à la lumière de la tripartition (usages « critiques » en Italie,
tripartition (usages « critiques » en Italie, usages « réflexifs » en France, usagesusages « réflexifs » en France, usages « analytiques » dans le monde anglo-
« analytiques » dans le monde anglophone, sans compter des déclinaisons pro-phone, sans compter des déclinaisons propres à certaines disciplines ou tradi-
pres à certaines disciplines ou traditions de pensée) proposée par Frédérictions de pensée) proposée par Frédéric Keck à l’occasion de sa réflexion sur
Keck à l’occasion de sa réflexion sur les importations et adaptations interna-4les importations et adaptations internationales du terme .
4tionales du terme .

Pour donner la pleine mesure de ce succès ambivalent, Razmig Keucheyan
n’hésite pas à écrire dans sa récente « cartographie des nouvelles pensées cri-
tiques » que l’ « approche foucaldienne du pouvoir exerce au sein des théories
critiques actuelles l’influence qui était celle du modèle léniniste lors de la pre-
e 5mière moitié du XX siècle » . On retrouve en effet cette tendance dans le
domaine des relations internationales, où les références aux travaux de M.
Foucault ont été exponentielles ces vingt dernières années. On peut y voir le
signe probable de l’affirmation, voire de l’ancrage durable, de conceptions cri-
tiques vis-à-vis d’une pensée dominante marquée par un positivisme et un réa-
lisme sans relief, souvent implicitement apologétique de l’ordre établi ou du
croisement des « arts de gouverner » dont il procède.

Sur la moyenne durée, on peut à titre d’hypothèse identifier deux
périodes. Au cours de la première, durant les années 1990, les travaux de
Foucault remplissent une fonction « émancipatrice », au sens où ils servent de
point d’appui théorique au regain de vigueur de la pensée critique. Des auteurs
tels que Michael Dillon, Rob Walker, Rick Ashley, James Der Derian,


2 . Cf. Kiéfer A., Risse D. (dir.), La biopolitique outre-Atlantique après Foucault, Paris,
L’Harmattan, postface de L. Olivier, 2011 – Actes du colloque international
s’étant tenu à l’occasion du congrès 2009 de l’ACFAS ; voir :
http://www.acfas.net/programme/c_77_650.html
3 . Cette traduction a été coordonnée par Audrey Kiéfer et David Risse, réalisée par Alexandre
MacMillan, Luca Paltrinieri et Stéphanie Martens, et enfin, revue et finalisée par Philippe
Bonditti.
4 . Keck F., « Les usages du biopolitique », L’Homme, n° 187-188, 2008, pp. 295-314.
5 . Keucheyan R., Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques, Paris,
Zones/La Découverte, 2010, p. 49.
8 Cultures & Conflits n°78 - été 2010Éditorial 9
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Nicholas Onuf, Jens Bartelson, David Campbell – pour n’en citer que
quelquelques-unsques uns – convoquent alors les travaux de Foucault pour fonder une cri-
tique dévastatrice des options onto-épistémologiques de la laditedite « discipline »
des relations internationales, si longtemps dominée par, notamment, les
tenants de la théorie du choix rationnel. D’un point de vue épistémologique,
ils trouvent dans les travaux de Foucault les arguments contre la neutralité
axiologique et pour ce que l’on a coutume de nommer dans ce sous-champ
académique l’interprétativisme et le réflexivisme. Leurs options théoriques
fonctionnent alors à l’intérieur d’une ontologie pluraliste qui insiste sur la
multiplicité plutôt que sur l’unité, la différence plutôt que l’identité, l’hétéro-
généité plutôt que l’homogénéité. Foucault n’est alors pas tant discuté qu’il ne
sert de socle à une critique générale dont personne ne conteste aujourd’hui la
fécondité.
Pendant la seconde période, celle des années 2000, les thèses de Foucault
sont davantage discutées sur le fond, en particulier en ce qui concerne la por-
tée heuristique des concepts de gouvernementalité et de biopolitique (et/ou de
biopouvoir). Si, dans le monde anglo-saxon, Foucault est l’objet de nombreux
ouvrages visant à développer ou discuter ses propositions – le plus célèbre
d’entre eux étant probablement Michel Foucault : Beyond Structuralism and
6Hermeneutics de Paul Rabinow et Hubert Dreyfus – il faut attendre 2008 et
7l’ouvrage collectif Foucault on Politics, Security and War pour que des uni-
versitaires spécifiquement issus de la discipline des « relations internatio-
nales », Andrew Neal et Michael Dillon, consacrent un ouvrage dédié aux tra-
vaux de l’auteur des Mots et des Choses. Cet ouvrage ne se contente pas de pré-
senter les travaux de Foucault mais il les discute en détail, voire offre de solides
analyses critiques. Il marque en tout cas une évolution assez sensible du rap-
port que la discipline des relations internationales entretient avec les analyses
du penseur français.
Cette décennie fait ainsi de Foucault non seulement une source d’inspira-
tion, mais aussi un objet de la critique au sein de ce domaine. Par exemple, cer-
tains, comme Rob Walker, reprochent à Foucault d’avoir limité ses analyses
du pouvoir à la sphère occidentale ou d’avoir négligé l’enjeu des « relations
internationales » dans son travail (ce que, d’ailleurs, Foucault n’a jamais nié) ;
tandis que d’autres, comme James Der Derian, regrettent de ne pas trouver
dans ses analyses les outils susceptibles d’aider à la compréhension de la « vir-
8tualisation » croissante des phénomènes mondiaux . Nous laissons au lecteur
le soin de se forger sa propre idée sur la valeur de ces objections. Le plus sou-
6 . Dreyfus H. L., Rabinow P., Michel Foucault: Beyond Structuralism and Hermeneutics,
Chicago, University of Chicago Press, 1982.
7 . Dillon M., Neal A. W. (eds.), Foucault on Politics, Security and War, Basingstoke, New York,
Palgrave Macmillan, 2008.
8 . Der Derian J., « Foucault et les autres : rencontres critiques dans le domaine des relations
internationales », Revue internationale des sciences sociales, n° 191, 2007, pp. 77-82.00-Edito_78_c&c 28/01/11 13:43 Page10
vent, ces dernières années, les interrogations ont porté sur les notions de gou-
vernementalité et de biopolitique – parfois mal comprises, lorsqu’elles ne sont
pas tout simplement confondues par les auteurs. C’est pourquoi c’est avant
tout à cette discussion, mais aussi au-delà (car plusieurs des contributions ont
ici une ambition théorique plus générale), que nous avons souhaité rattacher
ce dossier de Cultures & Conflits, sans bien sûr nulle prétention à l’exhausti-
vité. Sans doute d’ailleurs reste-t-il à faire une étude des usages de Foucault
correspondant réellement à une sociologie politique de l’international : dans
les mois à venir, la revue proposera d’autres pièces à verser à ce dossier.
Cultures & Conflits n°78 - été 2010
1 001-Dillon_78_c&c 28/01/11 13:44 Page11
Gouvernement,
1économie et biopolitique
Michael Dil l on
Michael Dillon est professeur au sein du département Politics, Philosophy and
Religion de l’Université de Lancaster au Royaume Uni. Ses recherches s’intéressent
aux questions de sécurité et à la guerre depuis une perspective dérivée de la philoso-
phie continentale. Plus spécifiquement, il s’efforce de comprendre ce qu’il advient
de la sécurité lorsque les discours de la sécurité et les technologies mobilisées à ces
fins prennent pour objet la vie plutôt que la souveraineté territoriale. Michael
Dillon est l’auteur de Politics of Security: Towards a Political Philosophy of
Continental Thought (Routledge, 1996) ainsi que de nombreux articles sur la sécu-
rité, la guerre, la théorie politique de l’international et la philosophie continentale.
Parmi ses plus récentes publications, on compte notamment : Biopolitics of Security
in the 21st Century: A Political Analytics of Finitude, Routledge, 2010 ;
Deconstructing International Politics, Routledge 2010 ; The Liberal Way of War:
Killing to Make Life Live, Routledge, 2009 (avec Julian Reid) ; Foucault on
Politics, Security and War, Palgrave/Macmillan, 2008 (avec Andrew Neal) ;
“Underwriting Security”, Security Dialogue, Vol. 39, 2/4, 2008 ; “Biopolitics of
Security in the 21st Century: An Introduction”, Review of International Studies,
Vol. 34, No. 2, April 2008. (avec Luis Lobo-Guerrero) ; “Governing Terror: The
State of Emergency of Biopolitical Emergence”, International Political Sociology,
Vol.1, No.1, 2007 ; “Biopolitics of Security: Foucault and Agamben”, in Peter J.
Burgess, ed., New Security Studies, Routledge, 2010.
« ... la fin du gouvernement est dans les choses qu’il
2dirige... »
1 . Une version reprise et modifiée de cet article sera publiée dans le prochain ouvrage de l’au-
teur, Biopolitics of Security in the 21st century, à paraître chez Routledge en 2011. La traduc-
tion a été coordonnée par Audrey Kiéfer et David Risse, réalisée par Alexandre MacMillan,
Luca Paltrinieri et Stéphanie Martens, et enfin, revue et finalisée par Philippe Bonditti et
Grégory Salle.
2 . Foucault M., Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France 1977-1978, Paris,
Gallimard/Seuil, 2004, p. 103.01-Dillon_78_c&c 28/01/11 13:44 Page12
our ceux qui nourrissaient l’espoir de comprendre les propositions dePMichel Foucault à propos de la naissance de la biopolitique, le cours du
même nom qu’il donna au Collège de France en 1978-1979 sonne comme une
déception. Il s’agit du dernier cours d’une série de trois. Le premier avait été Il
3faut défendre la société , en 1975-1976 ; le second Sécurité, territoire et popu-
4lation en 1977-1978 . Foucault y avait abordé la formulation du politique et
5de la sécurité à l’ère moderne en général, de la gouvernance (governance) , du
biopouvoir et de la biopolitique en particulier. Foucault avait anticipé cette
6déception que risquait de susciter à ses yeux La Naissance de la biopolitique ,
s’excusant même, en ouverture de la huitième Leçon, de s’être détourné du
plan annoncé du cours. « Je voudrais vous assurer, malgré tout, que j’avais
bien l’intention, au départ, de vous parler de biopolitique et puis, les choses
étant ce qu’elles sont, voilà que j’en suis arrivé à vous parler longuement, et
trop longuement peut-être, du néo-libéralisme, et encore du néolibéralisme
7sous sa forme allemande » .
Naissance de la biopolitique est une interrogation soutenue sur les trans-
formations fondamentales, théoriques et institutionnelles de l’économie à la
fin des années 1930 et 1940, en Allemagne en particulier, mais aussi sur la
reformulation de la catégorie de « l’économie » en tant que telle et la reconfi-
guration de la relation entre l’Etat et l’économie. Comme Foucault l’avait lui-
même noté à propos de l’influente école de théorie économique de Fribourg
en particulier : « L’école de Fribourg n’a pas simplement développé une théo-
rie économique, ni même une doctrine. Elle a repensé tout le rapport écono-
mie et politique, tout l’art de gouverner. Et pour une bonne raison, c’est
8qu’elle a eu à se colleter avec un phénomène historique considérable » . Ce
phénomène, c’était bien sûr la problématique politique liée au rétablissement
du gouvernement en Allemagne et à la fondation d’un nouvel Etat allemand
après les catastrophes successives des trois régimes précédents : l’Empire, la
République de Weimar, et le Troisième Reich. Cela ne renvoyait pas seule-
ment au contexte propre à l’expérience allemande de la crise du capitalisme
3 . Foucault M., Il faut défendre la société. Cours au Collège de France 1976, Paris,
Gallimard/Seuil, 1997. Dans la version originale de ce texte, l’auteur renvoie aux versions tra-
duites en anglais : Society Must be Defended, New York, Picador, 2003 ; Security, Territory,
Population, Londres, Palgrave Macmillan, 2007 ; The Birth of Biopolitics, Londres, Palgrave
Macmillan, 2008 ; The Order of Things, Londres, Palgrave Macmillan, 1969. Dans cette tra-
duction, nous portons les dates des premières publications en français.
4 . Foucault M., Sécurité, territoire, population, op.cit.
5 . Nous rendrons ici governance par « gouvernance » pour coller au texte original. Cette tra-
duction littérale est toutefois source de confusion conceptuelle, dans la mesure où il ne s’agit
pas d’un terme foucaldien : on ne saurait confondre, en français, « gouvernance » et « gouver-
nementalité ». C’est là l’un des problèmes de traduction posés par le double transfert transat-
lantique des catégories et concepts [NDLR].
6 . Foucault M., Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France 1978-1979, Paris,
Gallimard/Seuil, 2004.
7 . Ibid., p. 191.
8 . Ibid., p. 96. [Il s’agit de notes de manuscrit ajoutées par les éditeurs, mais non lues par
Foucault – NDLR]
12 Cultures & Conflits n°78 - été 2010Gouvernement, économie et biopolitique - M. Dil l o n 13
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symbolisée par l’hyperinflation des années 1920 et la grande dépression des
années 1930, mais aussi à celui de la crise théologico-politique précipitée par
la chute de la synthèse culturelle-protestante (cultural-protestant) de la
période Wilhelmienne, notamment évoquée dans les travaux des juristes
Schmitt, Kelsen, et Petersen, des théologiens Buber et Barth et des influents
penseurs juifs, de Rosenzweig à Benjamin. Foucault ne tient pas compte de cet
arrière-plan aux développements qu’il explore, et reste principalement préoc-
cupé par les trois lignes argumentatives qui suivent.
Il développe d’abord la manière dont la crise du capitalisme était en même
temps une « crise de gouvernance » ; plus particulièrement une crise de la for-
mulation même de la gouvernance en tant que telle, et pas seulement la crise
d’une révision de classe des instruments d’Etat, bien que de tels développe-
ments aient aussi été clairement en jeu. Par opposition à la réception de ses tra-
vaux par une grande partie du monde académique anglo-saxon, gouvernement
et économie sont liés dès le départ dans les analyses de Foucault sur les rela-
tions de pouvoir modernes. Ils sont tous deux enfermés dans une apparte-
nance historiquement émergente et mutuellement révélatrice qui semble elle-
même dépendre, selon Foucault lui-même, d’une grande variété de pratiques
de distinction non moins historiques, parmi lesquelles celles ayant conduit à
différencier l’Etat de la société et l’Etat de l’économie – et devenues fonda-
trices de la modernité. S’il avait laissé de côté le rôle de l’économie dans son
9œuvre maîtresse Les Mots et les choses , l’intérêt qui est le sien dans ces cours
réside bien dans la manière dont l’Ecole de Fribourg, par exemple, a traité le
gouvernement et l’économie ensemble, d’un même geste. J’insiste dès lors sur
le fait qu’il n’y avait là rien de nouveau pour Foucault. Il avait déjà clairement
montré dans ses cours l’année précédente (Sécurité, territoire, population)
combien, par exemple, là encore, l’économie et la gouvernance étaient redeva-
bles l’une de l’autre dans l’affirmation de la problématique du gouvernement
e eentre le XVI et le XVIII siècle ; en fait, également, dans la différenciation de ce
que nous appelons désormais « l’économie ». Eu égard à la biopolitique,
j’ajouterais également, et par-delà même Foucault, que la réduction de la vie à
ses propriétés biologiques aggrave cette « économisation » (economising) de
l’existence, car elle universalise le caractère utilitaire qui découle de la réduc-
tion de la « vie » à la vie biologique. Même si sa survie au travers des transac-
tions avec son milieu est décrite. Même si la complexité de ses adaptations et
de ces changements, d’après les orthodoxies contemporaines, est prise en
compte. Tout comme la vie biologique n’est rien sinon la vie déterminée par
l’utilité, l’économie moderne n’est rien sinon la science de l’utilité.
Ensuite, Foucault examine la façon dont la crise de l’économie et de la
gouvernance a conduit, en Allemagne – et plus largement, selon moi, à travers
toutes les sociétés du bassin de l’Atlantique Nord et leurs ramifications impé-
9 . Foucault M., Les Mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966.