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La bipolarisation politique
de la Nouvelle-Calédonie depuis 1975









« Portes océanes »
Collection dirigée par Frédéric Angleviel,
Professeur des universités en histoire

ette collection est dédiée en premier lieu à une meilleure
connaissance de l’Océanie à partir de l’édition cohérente des
articles épars de chercheurs reconnus ou de la mise en perspective C d’une thématique à travers les contributions les plus notables. La
collection « Portes océanes » a donc pour objectif de créer des ponts entre
les différents acteurs de la recherche et de mettre à la disposition de tous des
bouquets d’articles et de contributions, publications éparses méconnues et
souvent épuisées. En effet, la recherche disposant désormais de très
nombreuses possibilités d’édition, on constate souvent une fragmentation et
une dissémination de la connaissance. Ces rééditions en cohérence se veulent
donc un outil au service des sciences humaines et sociales appliquées aux
milieux insulaires de l’aire Pacifique.

En second lieu, la collection « Portes océanes » a pour ambition de permettre
la diffusion auprès du public francophone des principaux résultats de la
recherche internationale, grâce à une politique concertée et progressive de
traduction. Tout naturellement, elle permettra aussi la publication de
colloques ou de séminaires sans s’interdire la publication d’ouvrages mettant
à la disposition du public les derniers travaux universitaires ou des
recherches originales.

Déjà Parus
Frédéric Angleviel : Histoire de la Nouvelle-Calédonie. Nouvelles approches, nouveaux objets, 2005.
Sonia Faessel : Vision des îles : Tahiti et l’imaginaire européen. Du mythe à son exploitation littéraire
(XVIII e – XXe siècles), 2006.
Alain Moyrand : Droit institutionnel de la Polynésie française, 2007.
Mounira Chatti, Nicolas Clinchamps et Stéphanie Vigier : Pouvoir(s) et politique(s) en Océanie –
Actes du XIXe colloque CORAIL, 2007.
Sémir Al Wardi : Tahiti Nui ou les dérives de l’autonomie, 2008.
Frédéric Angleviel (dir.) : Chants pour l’au-delà des mers. Mélanges en l’honneur du professeur
Jean Martin, 2008.
Benoît Carteron : Identités culturelles et sentiment d’appartenance en Nouvelle-Calédonie, 2008.
Frédéric Angleviel et Jean-Michel Lebigre : De la Nouvelle-Calédonie au Pacifique, 2009.
Dumas Pascal et Lebigre Jean-Michel (dir.) : La Brousse, représentations et enjeux, 2010.
Marc Debene et Jean-Paul Pastorel : La « loi du pays » en Polynésie française, 2011.
Bernard Poirine : Tahiti : une économie sous serre, 2011.
Dominique Pechberty : Vie quotidienne aux îles Marquise, 2011.
Dominiqerty : Récits de missionnaires aux îles Marquises, 2011.
Pierre Maresca : L’Exception calédonienne, 2011.

À paraître
Nathalie Cartacheff : La vie quotidienne à Maré – Tome I : au temps des vieux.
Moyrand Alain : Droit institutionnel et statutaire de la Polynésie française.
Collectif : Franconesia. Études anglophones.Robert BERTRAM




La bipolarisation politique
de la Nouvelle-Calédonie depuis 1975




Préface de Yves Dassonville


















Du même auteur

Gouverner la Nouvelle-Calédonie - L’accord de Nouméa à l’épreuve de son premier
gouvernement - Jean LÈQUES (1999- 2001), L’Harmattan, coll. Mondes Océaniens,
2009.

« Entretien avec Jean Lèques et Roch Wamytan sur le premier gouvernement de la
Nouvelle-Calédonie constitué en application de l’accord de Nouméa (gouvernement
Jean Lèques, 1999 – 2001) », RJPENC, n° 3, 2004/1.

« Le consensus contractuel : une résolution des conflits calédoniens », in « Révoltes,
conflits et Guerres mondiales en Nouvelle-Calédonie et dans sa région »,
L’Harmattan, tome 1, 2008.

« Le foncier et le culturel, vecteurs de la formation d’une conscience
indépendantiste en Nouvelle-Calédonie », in Mondes océaniens : études en
l’honneur de Paul de Dekker, L’Harmattan,2010.

À paraître

« L’évolution de la bipolarisation politique calédonienne », Revue des Outremers

« Les Calédoniens et l’indépendance », Revue Juridique Politique et Économique de
Nouvelle-Calédonie








COUVERTURE
Totem Infographie Tél :(687) 79 54 30 toteminfo@mac.com

Illustration de couverture : Drapeau national et drapeau calédonien.
Le second drapeau a été créé en 1984 par les indépendantistes et il est devenu
un des symboles de la citoyenneté calédonienne en 2011.




© L'Harmattan, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-569 60- 7
EAN : 9782296569 607



REMERCIEMENTS



Mes sincères remerciements se dirigent d’abord vers Jean-Yves Faberon et
Frédéric Angleviel pour leur soutien et leurs conseils avisés qui m’ont
permis de mener à bien ce projet.

Cette publication est issue d’une thèse soutenue à l’Université Paul Cézanne
d’Aix-en-Provence le 20 mai 2011. Elle prend en compte les remarques et
conseils évoqués devant le jury composé de MM Yves Dassonville, Jean-
Marie Pontier, Guy Scoffoni, Laurent Tesoka et Dominique Turpin. Que
ceux-ci soient à nouveau remerciés pour leur écoute.

Cette contribution à l’histoire de la Nouvelle-Calédonie doit aussi beaucoup
à celles et ceux qui m’ont accompagné dans cette aventure intellectuelle
durant ces années. Une présence, celle de mon épouse pour son indéfectible
soutien et sa patience éprouvée, merci.





PRÉFACE


J’ai connu Robert Bertram alors que j’étais Haut-Commissaire de la
République en Nouvelle-Calédonie.

Après une longue carrière aux renseignements généraux, où il avait gravi
tous les échelons, il était à la retraite. Observateur privilégié de la vie
politique et sociale de la Nouvelle-Calédonie pendant de nombreuses années
il s’était fixé un défi : enrichir toute l’information qu’il avait accumulée,
mener un travail de réflexion à partir de ce matériau et en faire une thèse.
C’est ainsi qu’il est venu recueillir mon point de vue sur le fonctionnement
des institutions calédoniennes, sur les rapports entre eux des partis, et sur
l’avenir du processus engagé par les accords de Matignon et l’Accord de
Nouméa.

Sa thèse, brillamment soutenue devant un jury de l’Université Paul Cézanne
d’Aix-Marseille, a été jugée digne d’être publiée, d’où cet ouvrage.

Il ne s’agit donc pas du livre d’un théoricien de la science politique. Il s’agit
d’une réflexion à partir de faits vécus et observés au jour le jour. Robert
Bertram y décrit un système bipolaire qui sombre dans la violence dans les
années 1980, et qui au bord du précipice (les vingt-cinq morts de la prise
d’otages sur l’Ile d’Ouvéa et de l’assaut de la grotte) parvient à une
réconciliation grâce à l’intelligence, à la générosité et, à la vision de
quelques hommes.

À partir de 1988 se met en place ce que Robert Bertram appelle la
bipolarisation contractuelle, les deux camps, indépendantistes et partisans de
la Calédonie dans la France, ne renoncent à rien, mais conscients de
l’impasse à laquelle conduit la violence, décident de se donner du temps et
acceptent de s’engager dans une démarche de rééquilibrage politique,
économique et social. Quelques années plus tard, se rendant compte qu’il est
encore prématuré de poser la question de l’indépendance et qu’il faut
approfondir la démarche des accords de Matignon, les partis calédoniens
engagent avec l’État des discussions qui aboutissent à l’Accord de Nouméa
(1998).

Cet accord, véritable « Constitution » de la Nouvelle-Calédonie est un texte
étrange dans notre système juridique français. Il insiste sur la reconnaissance
du peuple autochtone les Kanak, de son histoire, de son identité, de sa
culture. Il reconnaît aussi une citoyenneté calédonienne qui s’ajoute à la
citoyenneté française, et qui se traduit par un corps électoral spécial pour les
élections intéressant l’avenir de la Nouvelle-Calédonie et une préférence à
9 l’emploi pour les Calédoniens. Treize ans après l’Accord de Nouméa, qu’est
devenue la bipolarisation contractuelle ? Elle s’est fissurée, sous l’effet des
rivalités et des divergences internes à chaque camp et aussi parce que la
société calédonienne a évolué, que les barrières entre les Calédoniens
d’origine différente s’atténuent et qu’une élite kanak accède aux
responsabilités dans tous les domaines. L’atténuation de la bipolarisation est-
elle pour autant un bien ? Oui si elle résulte d’un approfondissement de la
réflexion commune sur la manière d’aborder les dernières années de
l’Accord de Nouméa. Non si elle se traduit par des manœuvres d’appareil et
des alliances peu claires et si l’esprit de l’Accord de Nouméa, c’est-à-dire la
discussion jusqu’à l’obtention d’une décision consensuelle, est perdu de vue.

Quoiqu’il en soit, l’ouvrage, particulièrement bien documenté, de Robert
Bertram permettra de mieux faire comprendre l’originalité de l’histoire
récente de la Nouvelle-Calédonie, terre attachante où la France parviendra,
je l’espère, à mener à bien une expérience rare de décolonisation réussie.


Yves DASSONVILLE
Préfet de la Région Poitou-Charentes
Préfet de la Vienne
Ancien Haut-Commissaire de la République
en Nouvelle-Calédonie
INTRODUCTION

L’ÉVOLUTION DU PAYSAGE POLITIQUE
DE LA NOUVELLE-CALÉDONIE

Découverte le 4 septembre 1774 par James Cook, la Nouvelle-Calédonie
1devient possession française le 24 septembre 1853 . Elle reste une colonie
jusqu’en 1946 et c’est au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, que les
mentalités calédoniennes évoluent sous l’influence de nombreux facteurs
extérieurs. De plus, la stature et la vision politiques du Général de Gaulle
modifient considérablement l’approche politique et sociétale des habitants de
2cet archipel. Ainsi, de sujets de l’Empire français, les Kanak entrent dans la
3cité, comme citoyens , avec le statut de Territoire d’Outre-Mer en 1946.

On peut considérer que c’est à partir de cette époque que le réveil politique
4et économique de cette colonie antipodique peut être daté. Cependant, cette
période riche en tensions et en fluctuations révèle une inadéquation entre les
5aspirations des populations locales et les « intérêts de la République » . Le
6Conseil général de la Nouvelle-Calédonie, s’appuyant sur la mythique

1 La prise de possession de la Nouvelle-Calédonie a été effectuée par l’Amiral Febvrier
Despointes : « Cejourd’hui, samedi, 24 septembre mil huit cent cinquante-trois, à trois heures
de l’après-midi, Je soussigné, Auguste Febvrier des Pointes, contre-amiral, commandant en
chef les forces navales françaises dans la mer Pacifique, agissant d’après les ordres de mon
gouvernement, déclare prendre possession de l’île de la Nouvelle-Calédonie et de ses
dépendances, au nom de Sa Majesté Napoléon III, Empereur des Français. En conséquence,
le pavillon français est arboré sur ladite île (Nouvelle-Calédonie) qui, à compter de ce jour,
vingt-quatre septembre mil huit cent cinquante-trois, devient, ainsi que ses dépendances,
colonie française. Ladite prise de possession est faite en présence de MM. Les officiers de la
corvette à vapeur le Phoque, et de MM. Les missionnaires français qui ont signé avec nous.
Fait à terre, au lieu de Balade (Nouvelle-Calédonie), les heures, jour, mois et an que dessus.
Signé : (…) ». N° 1 – ACTE de prise de possession de la Nouvelle-Calédonie et de ses
dépendances, Bulletin Officiel de la Nouvelle-Calédonie, Actes relatifs à la prise de
possession de la Nouvelle-Calédonie et de ses dépendances, 24 septembre 1853-20 janvier
1855, pp. 6 et 7. À noter que l’île des Pins bénéficie d’une prise de possession particulière,
acte n° 2 en date du 29 septembre 1853, op. cit. p. 7.
2 Frédéric Angleviel, « De kanaka à kanak : l’appropriation d’un terme générique au profit de
la revendication identitaire », HERMÈS 32-33, 2002, pp. 191-196.
3 Philippe Martin, « Citoyen », in 101 mots pour comprendre les institutions de la Nouvelle-
Calédonie, (dir. Jean-Yves Faberon et François Garde), Nouméa, Éd. Île de Lumière, 2002,
pp. 45-46.
4 Frédéric Angleviel, « Colonie », in 101 mots pour comprendre les institutions de la
Nouvelle-Calédonie, (dir. Jean-Yves Faberon et François Garde), op. cit., pp. 51-52.
5 er L’article 74 al. 1 de la Constitution du 27 octobre 1946 déclare : « Les territoires d’outre-
mer sont dotés d’un statut particulier tenant compte de leurs intérêts propres dans l’ensemble
des intérêts de la République ».
6 Le décret du 2 avril1885 institue le Conseil général.
11 7conférence de Brazzaville, entend conserver toute son autonomie
8notamment sur la gestion de son budget . Si un vent de réformisme social né
de la Libération est appliqué en matière économique et fiscale, il n’en est pas
de même dans le domaine politique. Il faut attendre l’élection à la députation
er 9le 1 juillet 1951 de Maurice Lenormand , pour que le monde mélanésien
s’initie aux « arcanes » de la politique. En « utilisant » deux associations
10 11confessionnelles cet élu structure un parti « l’Union Calédonienne » qui
domine la vie politique locale pendant une vingtaine d’années.

Principal responsable de l’Union Calédonienne, le député Lenormand est à
l’origine de l’émancipation politique mélanésienne. De plus, ce parti avec sa
devise « deux couleurs, un seul peuple » se présente comme le premier parti
multiethnique calédonien. Plus que tout autre parti politique, l’Union
Calédonienne est dominante dans les quatre circonscriptions calédoniennes
de l’époque. En effet, elle représente la seule force unificatrice et le seul
parti à rassembler le plus grand nombre d’Européens et de Mélanésiens.


7 « L’autonomie est consubstantielle à la spécificité de l’outre-mer dont le principe général a
été posé dès l’époque de Colbert ». Jean Peres, « Élections et Régimes Électoraux », RJP,
2001, http://www.upf.pf/IMG/pdf/05_Peres.pdf. Alain Moyrand, « Autonomie », in 101 mots
pour comprendre les institutions de la Nouvelle-Calédonie, (dir. Jean-Yves Faberon et
François Garde), op. cit., pp. 35-36.
8 Charles de Gaulle, allocution prononcée à l'occasion de l'ouverture de la conférence de
Brazzaville le 30 janvier 1944 « … il n'y aurait aucun progrès qui soit un progrès, si les
hommes, sur leur terre natale, n'en profitaient pas moralement et matériellement, s'ils ne
pouvaient s'élever peu a peu jusqu'au niveau où ils seront capables de participer chez eux à
la gestion de leurs propres affaires ». http://www.de-gaulle-edu.net/approfondir/textes/deco
lonisation.htm
9 Olivier Houdan, Maurice Lenormand, 40 ans de vie politique en Nouvelle-Calédonie. (1951
– 1988). Maîtrise d’histoire, Université de Lille III, 1998, 279 pages.
10 L’Union des Indigènes Calédoniens Amis de la Liberté dans l’Ordre (UICALO) est une
structure catholique initiée par un Comité d’appel le 25 mai 1946 qui, grâce au soutien
efficace des RP Luneau et Guillaume, met en place l’assemblée générale constitutive du
mouvement le 11 mars 1947, Roch Pidjot en est le premier président. Ismet Kurtovitch, Aux
origines du F.L.N.K.S. l’U.I.C.A.L.O et l’A.I.C.L.F (1946 – 1953), Éd. Île de Lumière,
Nouméa, 1997, 145 pages, Eric Soriano, Tisser des liens politiques – Mobilisation électorale
et vote mélanésien (1946 – 1958), in « En Pays Kanak », sous la direction de Alban Bensa et
Isabelle Leblic, Mission du Patrimoine ethnologique, Collection Ethnologie de la France,
Cahier 14, Éd. La Maison des sciences de l’homme, Paris, 2000, pp. 235-252, 368 pages.
L’Association des Indigènes Calédoniens et Loyaltiens Français (AICLF) est une structure
protestante créée par l’assemblée constituante qui se tient du 15 au 17 octobre 1947 à Tiéta
(Voh). Son premier président est le grand chef Kowi Bouillant.
11 Ce parti politique a été créé officiellement le 13 mai 1956. Olivier Houdan, « La tenue du
congrès constitutif du Mouvement d’Union Calédonienne », hebdomadaire calédonien « Les
Infos », 12 mai 2006, n° 188, p. 1 et 4, et « Le premier congrès du Mouvement d’Union
Calédonienne », mensuel calédonien « Le Pays » n° 8, juin 2006, p. 30 et 31. Françoise
Rivière, miscellanées, « Naissance de l’Union Calédonienne », Journal de la Société des
Océanistes 117, 2003-2, pp. 313-315.
12 Ainsi de manière originale, l'accès à la liberté d'expression politique se fait
en Nouvelle-Calédonie par un parti largement dominant, au dessus du
clivage ethnique fondamental. L'Union Calédonienne est authentiquement
animée par des Calédoniens européens comme autochtones. La Nouvelle-
12Calédonie élit rapidement un député kanak, Roch Pidjot de 1964 à 1986.
Ainsi la Nouvelle-Calédonie politique moderne commence sans
bipolarisation ! Apparaît ainsi, au fil des années, sur le devant de la scène
13politique une nouvelle génération de Mélanésiens plus instruits, plus
14vindicatifs, qui intègrent l’Union Calédonienne et d’autres, diplômés ,
comme nous le verrons seront amenés à fonder d’autres partis politiques,
15dédiés à la défense des intérêts de leur communauté , voire au combat pour
une indépendance politique. Comment la bipolarisation est-elle apparue ?

L’arrivée du général de Gaulle au pouvoir en 1958 modifie le regard de Paris
envers la Nouvelle-Calédonie. Dès lors que la population calédonienne est
française, le général de Gaulle pense que ses élus doivent suivre la politique
16nationale . La position de Maurice Lenormand était tout autre. Il estimait
lui, que le développement des libertés locales était le préalable à
l’épanouissement de la personnalité calédonienne. Ainsi, grâce à la volonté
présidentielle, la configuration politique et administrative de la Nouvelle-
17Calédonie se trouve profondément modifiée par deux lois, la loi Jacquinot
18et les lois Billotte .

12 Benoît Trépied, « Roch Pidjot, un grand Kanak en politique », Revue Juridique, Politique et
Économique de Nouvelle-Calédonie, 2010/2, n° 16, pp. 56-65, 96 pages.
13 Jean-Marie Tjibaou, Léopold Jorédié, Éloi Machoro, Yeiwéné Yeiwéné.
14 Nidoïsh Naisseline, Fote Trolue, Yann Céléné Urégei, Élie Poigoune, Dewé Gorodey.
15 L’emploi des termes de communauté, de peuple ou d’ethnie ne répond qu’à un souci
d’utiliser ces termes comme synonymes. Lire l’article de Hamid Mokaddem, « En réponse à
l’article « Identités plurielles et destin commun », 3. Peuple et communauté, Les Infos, 19
novembre 2010, pp. 1-3.
16 Lors de la réunion des gouverneurs de 1963, le général de Gaulle déclare : « Tous ces petits
territoires ne sont pas français, exception faite de la Nouvelle-Calédonie peuplée d’une
majorité de Français d’origine. Il faut les traiter pour ce qu’ils sont. Si les Comores veulent
leur indépendance qu’elles la prennent ! Nous ne devons pas partir, actuellement, de Djibouti
pour une raison stratégique étant donné sa position à l’entrée de la Mer Rouge. Nous
resterons en Polynésie pour l’intérêt stratégique de ces îles : les gens sont gentils, il faut
actuellement ne pas regarder à l’argent », Aimé Grimald, Gouverneur dans le Pacifique, Éd.
Berger-Levrault, Paris, 1990, p. 269, 322 pages.
17 Loi n° 63-1246 du 21 décembre 1963 portant réorganisation du Conseil de gouvernement
de la Nouvelle-Calédonie. Louis Jacquinot a été, parmi les divers postes ministériels détenus,
Ministre d’État du Sahara et des départements et territoires d’outre-mer du 24 août 1961 au 14
avril 1962 sous le Gouvernement de Michel Debré et Ministre d’État chargé des départements
et territoires d’outre-mer jusqu’au 8 janvier 1966 sous le Gouvernement de Georges
Pompidou. Il est décédé le 14 juin 1993.
18 Loi n° 69-4 du 3 janvier 1969 modifiant la réglementation minière en Nouvelle-Calédonie,
loi n° 69-5 du 3 janvier 1969 relative à la création et à l’organisation des communes dans le
territoire de la Nouvelle-Calédonie et dépendances et loi n° 69-6 portant régime fiscal de
13 19L’État français encore très jacobin, concrétise enfin après de nombreuses
20années, sa volonté de reprendre la main et de réduire cette autonomie .

Pendant le boom minier, le consensus multiracial que l’Union Calédonienne
incarnait se délite sur fond d’encouragement à l’immigration des Wallisiens
21et Futuniens , Néo-Hébridais et Français métropolitains. De plus,
l’amoindrissement des compétences du Territoire va obérer son avenir. Si le
Gouvernement parisien retrouve la direction des affaires en Nouvelle-
Calédonie, la vie politique calédonienne va s’en trouver bouleversée. Ainsi,
les Mélanésiens, qui pendant leurs études ont participé au mouvement de
Mai 1968, de retour en Nouvelle-Calédonie voient l’autonomie s’amoindrir,
22engendrant, dans les esprits, la revendication d’indépendance . Avant que
l’Union Calédonienne ne perde le contrôle de l’Assemblée territoriale en
231972, on va assister à une montée en puissance des autonomistes .

certains investissements en Nouvelle-Calédonie, JONC, 17 janvier 1969. Pierre Billotte a été,
parmi les divers postes ministériels détenus, Ministre d’État chargé des départements et
territoires d’outre-mer du 8 janvier 1966 au 30 mai 1968 sous le Gouvernement de Georges
Pompidou. Il est décédé le 29 juin 1992.
19 La France considère que les Territoires qui ont choisi de rester dans la République doivent
en tirer les conséquences et « rendre » à l’État la direction des affaires générales. Une
politique calédonienne est « moins » légitime si la population se considère comme française,
ses élus doivent donc suivre la politique nationale. De même lors de la réunion des
gouverneurs de 1963, le général de Gaulle déclare également : « Dans le Pacifique, quoi qu’il
arrive, en Nouvelle-Calédonie et maintenant à Tahiti, pour des raisons que l’on sait et de par
la nature même de ce pays, on ne bougera pas », Jacques Foccart, Tous les soirs avec de
Gaulle, Journal de l’Elysée, tome I, Fayard, Paris, 1997, p. 172.
20 Louis Jacquinot, Ministre chargé de l’outre-mer déclare dans sa conférence de presse du 29
septembre 1963 : « Il est certain que la loi-cadre procédait d’une optique conçue pour les
grands ensembles africains. Elle n’est pas celle dans laquelle s’inscrit le devenir de la
Nouvelle-Calédonie, terre française et partie intégrante de la République ». Propos repris par
ème èmeMaurice Lenormand à l’Assemblée nationale, compte rendu intégral, 74 séance, 2
séance du mardi 10 décembre 1963, JO n° 139, 11 décembre 1963, p. 7796. De la même
manière, Charles de Gaulle énonce les mêmes propos : « Peut-être aurait-il fallu en faire un
département, elle en avait la taille. Lenormand s’est emparé de ce statut pour devenir, à tout
prix, président du Conseil. Ce n’est pas sérieux. Il ne faut pas laisser filer les choses. Si le
statut actuel ne convient pas, il ne faudra pas hésiter à resserrer les mailles », Alain
Peyrefitte, C’était de Gaulle, Tome II : La France reprend sa place dans le monde, Fayard,
Paris, 1997, p. 427, 652 pages.
21 Dominique Pechberty, « Les Uvéens en Nouvelle-Calédonie », The Journal of Pacific
Studies, Volume 27, n° 1, 2004, pp. 63-81.
22 Apparaît en 1969 le groupe « AWA », mouvement fondé par Élie Poigoune et Dewé
Gorodey, puis les « Foulards Rouges » mouvement fondé en 1969 par Nidoïsh Naisseline et
Fote Trolue et l’Union Multiraciale crée le 10 décembre 1970 par Yann Céléné Uregeï dans la
salle paroissiale de Sarraméa, mais officialisé le 24 janvier 1971.
23 Le 24 janvier 1971, au cours de son congrès constitutif l’Union Multiraciale (UM) se
prononce pour « un statut d’autonomie dans le cadre français », le 5 juillet 1971, deux projets
d’autonomie sont déposés sur le bureau de l’Assemblée territoriale par l’UC et l’UM, le 18
octobre 1971, le Mouvement Libéral Calédonien (MLC) se prononce pour un « statut
d’autonomie économique », le 15 décembre 1971, l’UC annonce la constitution d’un front
14 Le choix de la date de 1975 pour délimiter historiquement cette thèse
correspond à la revendication mélanésienne sur deux plans, premièrement le
plan culturel et deuxièmement le plan politique.

24Sur le plan culturel, c’est la mise sur pied du festival Mélanésia 2000 par
25Jean-Marie Tjibaou qu’est reconnue, dans un contexte de durcissement
politique et de récession minière, la culture mélanésienne. Ce festival
26marque le tournant de la construction de l’identité canaque . Bien que cette
27manifestation fût particulièrement critiquée dans le monde indépendantiste ,
elle servit de tremplin à Jean-Marie Tjibaou. C’est à partir de la date de 1975
28que l’on peut considérer que le ferment nationaliste prend vraiment corps .

Sur le plan politique c’est la revendication de l’indépendance. Une première
fois, le 25 juin 1975 à la tribu de la Conception où un comité de coordination
prend position pour l’indépendance Kanak. Il faut attendre deux années
supplémentaires pour que l’Union Calédonienne prenne vraiment en compte
cette montée d’un nationalisme mélanésien plus revendicatif. Ainsi, c’est la
etendance dure de l’Union Calédonienne qui s’impose lors de son VIII
congrès les 21 et 22 mai 1977 à Bourail dans la tribu d’Azareu. Lors de ce
congrès, l’autonomie est présentée comme la première étape vers
l’indépendance. De plus, ce congrès reconnaît aux Kanak le droit du premier
29occupant. C’est à son congrès à Maré les 3 et 4 juin 1978, l’année suivante,
que l’Union Calédonienne prend officiellement position pour une
30indépendance pure et dure . Lorsque l’Union Calédonienne récuse

calédonien pour l’autonomie, le 29 décembre 1971, le député Roch Pidjot dépose une
proposition de loi demandant l’autonomie de la Nouvelle-Calédonie, le 12 juin 1974
l’Assemblée territoriale demande un statut d’autonomie pour le territoire.
24 Ce festival s’est déroulé du 3 au 15 septembre 1975. 2 000 acteurs bénévoles présentèrent à
50 000 spectateurs leur culture à travers leurs coutumes et leurs traditions. « Liminaire »,
Journal de la Société des Océanistes, 1995, Volume 100, n° 100-101, p. 57.
25 Évelyne Picot, « De l’esprit des accords de Matignon : Jean-Marie Tjibaou, un humaniste
progressiste, poteau central de la case mélanésienne », Revue Juridique, Politique et
Économique de Nouvelle-Calédonie, CDP de Nouvelle-Calédonie, Nouméa, 2009, n° 13, pp.
56-57. Catherine Lehé, « Tjibaou », in Les institutions de la Nouvelle-Calédonie, Coll. 101
mots pour comprendre, Éd. Île de Lumière, Nouméa, mai 2002.
26 Graphie utilisée jusque dans les années 1970, remplacée ensuite sous la forme revendicative
de « kanak ».
27 Les Foulards rouges et le Groupe 1878 accusèrent Jean-Marie Tjibaou de « collaborer avec
le colonialisme pour faire diversion au moment où les Kanaks réclament le respect de leurs
droits ».
28 Michel Levallois, « Mélanésia 2000 – Un festival très politique », Journal de la Société des
Océanistes, 1995, op. cit., pp. 125-127.
29 Commentant ce congrès, Jean-Marie Tjibaou écrit : « Là, on a pris position pour
l’indépendance. Résultat : toute une série de démissions ; tous les jours il y en avait une. Tous
les Blancs ont déménagé », La présence kanak, O. Jacob, Paris, 1996, p. 263, 326 pages.
30 Pierre Declercq, secrétaire général de l’UC, « L’indépendance passe maintenant avant tout
pour nous », juin 1979. C’est au cours de son congrès à Maré, le 4 juin 1978, que l’Union
15 l’autonomie au profit de l’indépendance, les démissions des responsables
modérés s’accélèrent.

La nouvelle orientation politique de l’Union Calédonienne et l’émergence,
par le biais du culturel d’une identité kanak, permet au futur parti anti-
31indépendantiste, le Rassemblement Pour la Calédonie dans la République
32(RPCR) de capter la majeure partie des Calédoniens de toutes tendances
idéologiques hostiles à cette idée d’indépendance. Paradoxalement, si la
victoire politique de l’UDF aux présidentielles de 1974 favorise sur le
territoire l’expression démocratique, elle engendre aussi de fortes
33dissensions. C’est pour cette raison que Jacques Lafleur annonce la
34création d’un nouveau parti politique, le Rassemblement Pour la Calédonie
(RPC). D’autres propositions sont faites, notamment celle de l’Union
Démocratique de Gaston Morlet le 11 juin 1977 de créer une confédération
des partis opposés à l’indépendance, mais elle est sans lendemain.

-=§=-

Une réflexion sur l’étude de la bipolarisation politique de la Nouvelle-
Calédonie s’appuie sur la dichotomie forte entre deux visions
institutionnelles, l’une conservant un lien avec la France, l’autre dénouant ce
lien. Si la perception de ce dualisme semble dénuée d’ambiguïté, les
composantes qui l’alimentent sont complexes. Complexités dues à
l’existence d’une société plurielle engendrant des forces centripètes et
centrifuges.

L’analyse sur ce thème se place dans une perspective du droit public, des
politiques publiques et de science politique. Il convient dès lors de situer
l’objet et le champ de l’étude, avant de préciser les étapes de la construction
de la problématique.

Calédonienne réitère officiellement sa position pour l’indépendance dans un « appel au
peuple calédonien à se libérer du colonialisme dont il est victime ».
31 Ce parti est issu du RPC. Il est créé le 21 juillet 1978.
32 Ce terme est utilisé pour désigner une personne habitant la Nouvelle-Calédonie.
33 Évelyne Picot, « De l’esprit des accords de Matignon : Jacques Lafleur, un existentialiste
humaniste progressiste », Revue Juridique, Politique et Économique de Nouvelle-Calédonie,
CDP de Nouvelle-Calédonie, Nouméa, 2009, n° 13, pp. 57-58. http://www.jesuismort.
com/biographie_celebrite_chercher/biographie-jacques_lafleur-14535.php
34 Jacques Lafleur annonce le 17 avril 1977, devant plus de 5 000 personnes, son intention de
créer un parti, le Rassemblement Pour la Calédonie (RPC) dont la vocation sera de rassembler
les multiples petits partis « loyalistes », notamment l’Entente Démocratique et Sociale, et le
Mouvement Libéral Calédonien. Le 31 juillet 1977, ce nouveau parti tient son premier
congrès à Pouembout. Roger Laroque est le premier président, Jacques Lafleur est élu
secrétaire général. Il est permis de penser que le terme Rassemblement utilisé par Jacques
Lafleur est issu du parti « Rassemblement Calédonien », mouvement fondé le 19 juillet 1958
par son père Henri et M. Hagen.
16 L’OBJET DE L’ÉTUDE

L’énoncé de cette recherche implique une nécessaire clarification pour
circonscrire le sujet et aussi aborder les grandes questions que celles-ci
soulèvent. Un sujet de recherche sur la bipolarisation politique implique de
définir, en premier, celle-ci dans toutes ses composantes. Des précisions
terminologiques sont donc indispensables pour cerner le concept de
bipolarisation appliqué à une société calédonienne complexifiée par une
histoire séparée. Enfin, une approche de la société calédonienne, plurielle
35dans son ensemble , est également nécessaire pour bien en percevoir les
contours, notamment au regard de la science politique au sens large avec des
développements historiques, ethnologiques, sociaux, économiques et bien
sûr institutionnels. En fait, brosser un panorama évolutif de la vie de la cité
calédonienne expliquant l’aboutissement à une bipolarisation.

A – Précisions terminologiques relatives à la notion de bipolarisation

Parler de bipolarisation d’une société peut être contesté, tant toute société
pourrait être, très schématiquement, considérée comme bipolaire. Le titre de
cette étude aborde la bipolarisation politique de la société calédonienne. Le
concept politique étant entendu au sens lato sensu. La bipolarisation de la
36société calédonienne se vérifie dès la colonisation . Elle est sociale,
ethnique, économique, religieuse… Bornée à partir de 1975, cette
bipolarisation esquisse bien des développements sociétaux expliquant par là-
même, la persistance de cette situation.

Cette bipolarisation doit être entendue comme la tendance au regroupement
des forces politiques calédoniennes au sein de deux pôles antinomiques. Ces
deux pôles antinomiques concernent le devenir institutionnel de la Nouvelle-
Calédonie, soit un avenir au sein de la République française, soit hors de
celle-ci. Il s’agit d’une bipolarisation particulière, basée sur la formation de
37deux grands blocs, les indépendantistes et les anti-indépendantistes qui

35 Bernard Brou, « Peuplement et population de la Nouvelle-Calédonie – La société
moderne », Éd. La Société d’Études Historiques, n° 23, Nouméa, 1980, 111 pages.
36 Le dictionnaire Le Petit Robert définit la colonisation en deux mots : « mise en valeur et
exploitation », deux aspects qui se traduiront par ce que l’Accord de Nouméa, en 1998,
appellera « lumières et ombres ».
37 Patrice Jean, « Le qualificatif d’ « indépendantistes » est courant et nous l’utilisons
naturellement aussi, mais il ne nous paraît pas pleinement satisfaisant pour le juriste, pas
plus que pour le politologue, l’économiste, l’historien… En effet, comme l’impliquait Jean-
Marie Tjibaou quand il disait en substance (il existe plusieurs versions légèrement différentes
de la phrase qui suit) que « l’indépendance, c’est la faculté de choisir ses interdépendances »
(cité notamment par Christiane Taubira-Delannon à l’Assemblée nationale, séance du
11/06/1998, discussion du projet de loi constitutionnelle relatif à la Nouvelle-Calédonie,
http://archives.assemblee-nationale.fr/11/cri/1997-1998-ordinaire1/247.pdf, (p. 24), aucun
17 s’affrontent sur une vision institutionnelle diamétralement opposée de cet
archipel.

L’application traditionnelle d’une majorité et d’une opposition qui se reflètent
dans normalement toute société démocratique, ne se rapporte pas à cette étude.
Que ce soit le classique clivage des partis de droite ou de gauche qualifiés de
conservateurs ou de travaillistes, démocrates ou républicains ou de quelques
qualificatifs que ce soit, ce clivage traditionnel reste en dehors de cet ouvrage.
38Ainsi, la bipolarisation de la vie politique qui existe en métropole , n’a rien à
voir avec celle existant en Nouvelle-Calédonie. La réalité de la bipolarisation
de la Nouvelle-Calédonie est depuis 1975 incontournable et totalisante à
l’égard de tout citoyen calédonien. Cette bipolarisation globale distingue deux
sociétés, donc deux espaces mentaux : ceux qui veulent obtenir
l’indépendance vis-à-vis de la France et ceux qui la refusent.

La bipolarisation de la vie politique calédonienne ne peut être rapprochée du
bipartisme lequel correspond au partage du pouvoir entre deux partis. Ce
n’est pas la situation calédonienne. Pendant la période conflictuelle, deux
grandes formations politiques, de formation asymétrique, animaient la vie
calédonienne. Le mouvement indépendantiste au sein du Front de Libération
Nationale Kanak et Socialiste (FLNKS), composé de plusieurs partis
politiques et le mouvement anti-indépendantiste ne comprenant que le
puissant RPCR. Pendant la période contractuelle, celle après 1988, ces deux
composantes dogmatiques se sont fissurées sous le poids des égos.

Plusieurs synonymes peuvent être utilisés, comme bipartition, division,
fractionnement ou segmentation, mais l’essentiel de l’utilisation de ce
concept reste au terme de bipolarisation ou de dualisme.

B – Précisions terminologiques relatives à la notion de société
calédonienne plurielle

La société calédonienne est plurielle de par son histoire riche en migrations.
Celles-ci ethniques, culturelles, se sont figées autour des deux composantes
sociales majoritaires de ce territoire : les autochtones et les allochtones.

État au monde n’est réellement indépendant – si ce n’est le plus puissant, et encore cela doit-
il être nuancé -. L’expression la moins inexacte serait sans doute « séparatistes », car il s’agit
bien, d’abord, de se détacher de la France, puis de se rapprocher éventuellement, à des
degrés divers, de tel(s) autre(s) État(s), « Le temps des accords : textes de la déclaration de
Nainville-les-Roches, des accords de Matignon et Oudinot et de l’Accord de Nouméa », in
Revue Juridique Politique et Économique de Nouvelle-Calédonie (RJPENC), CDP de
Nouvelle-Calédonie, Nouméa, 2007/2, n° 10, p. 2, 104 pages.
38 Laurent de Boissieu, « La bipolarisation de la vie politique française », France-politique.fr.
http://www.france-politique.fr/bipolarisation.htm
18 39Les multiples caractéristiques de cette société multiculturelle , plurielle,
sont petit à petit prises en compte. Il s’agit du multiculturalisme et du
pluralisme qu’il convient maintenant de préciser. Ces deux concepts vont se
cristalliser et déboucher sur des visions politiques diamétralement opposées.
Cette opposition sociétale s’affiche politiquement en deux camps, l’un
affichant une indépendance, l’autre la refusant pour rester au sein de la
République française. Le cloisonnement des deux communautés majoritaires
recoupe imparfaitement cette bipolarisation politique.

Sur cette île existe donc un multiculturalisme ou pluriculturalisme. Ce
substantif, de définition simple, révèle au contraire beaucoup d’ambiguïté
selon les divers courants d’opinion et l’espace où il existe. Selon Fred
Constant ce « même vocable ne désigne ni des réalités comparables ni des
40aspirations identiques » .

Ce terme, anciennement objet de conflit est maintenant pris en compte, c’est-
à-dire que la diversité culturelle et identitaire contraint à trouver un mode de
cohabitation. Fred Constant constate que l’« On serait ainsi passé d’une
société monoculturelle – marquée par l’image parfaite de l’unité d’un
peuple, d’une langue, d’une culture qui épouse les frontières d’un territoire
– à une société multiculturelle – caractérisée par l’éclatement du modèle
stato-national et l’affirmation d’une fragmentation culturelle et
41identitaire » .

Le multiculturalisme, terme polysémique, recouvre plusieurs interprétations.
Outre les différentes cultures qui se côtoient – ethniques, religieuses… – ce
terme peut aussi désigner des politiques volontaristes touchant à la non-
42discrimination, à l’identitaire ou au communautarisme .

43Lorsque l’on parle de pluralisme , on élargit le champ d’analyse. Le
pluralisme est plus vaste que le multiculturalisme. Cette notion plus large
recouvre de multiples critères caractérisant en général une population





39 Paul De Deckker et Jean-Yves Faberon (dir.), « L’État pluriculturel et les droits aux
différences, Bruxelles, Éd. Bruylant, 2003, 536 pages.
40 Fred Constant, Le Multiculturalisme, Flammarion, 2000, p. 8, 117 pages.
41 Ibidem, p. 8.
42t, Le Multiculturalisme, op. cit.
43 Le terme est d’usage récent. Il n’apparaît dans les dictionnaires français qu’en 1932. A.
Reszler, Le pluralisme. Une idée dominante de notre fin de siècle, Genève, Georg, 1990, p. 5.
19 composée de plusieurs communautés. Également terme polysémique, le
pluralisme s’oppose au monisme, il admet la coexistence d’éléments
culturels, économiques, politiques, religieux, sociaux différents au sein
d’une collectivité organisée. Fondement de la démocratie, le pluralisme
sous-entend la liberté d’opinion et d’expression ainsi que la reconnaissance
des partis politiques.

Concrètement, le pluralisme en sciences sociales est un système
d’organisation politique qui reconnaît et accepte la diversité des opinions et
44de leurs représentants . Le pluralisme juridique est, selon la définition de
Norbert Rouland, « comme une représentation théorique suivant laquelle à
la pluralité des groupes sociaux correspondent des systèmes juridiques
multiples agencés suivant des rapports de collaboration, coexistence,
compétition ou négation, suivant les circonstances historiques et
45sociales » .

Pour le Conseil constitutionnel, « Les critères retenus par le législateur ne
doivent pas conduire à méconnaître l'exigence du pluralisme des courants
46d'idées et d'opinions qui constitue le fondement de la démocratie » . Cette
exigence constitutionnelle ne doit pas être méconnue car le pluralisme
47politique est une condition forte de la démocratie.

La Nouvelle-Calédonie, relève de la catégorie des sociétés plurielles car
chacune de ses composantes antagoniques revendique encore avec force son
identité avec, en corollaire une potentialité conflictuelle élevée pour
conquérir le pouvoir. Si dans la plupart des États, l’éveil ou l’affirmation de
différentes cultures se manifeste ouvertement, en France, ce phénomène est
plus difficilement maîtrisé. Cet État reste encore « arc-bouté sur le principe
fondateur de la République une et indivisible, mais elle prévoit à ce principe
48de telles exceptions qu’elle est en plein bouleversement » .

L’État doit, face à ses « sous-sociétés », assumer « une part de cohésion et
49une part de fragmentation sociale » . Jean-Yves Faberon précise que
« devant ce phénomène universel, les positions de l’État varient : il aménage

44 Michael Walzer, « Sphères de justice. Une défense du pluralisme et de l’égalité », Seuil,
1997, 475 pages.
45 Norbert Rouland, L’État français et le pluralisme : histoire politique des institutions de 476
à 1792, Odile Jacob, 1995, p. 13, 390 pages.
46 Conseil constitutionnel, décision 89-271 DC, du 11 janvier 1990.
47 Gilles Labelle et François Houle (dir), « Pensée, Idéologie et Politique : mélanges offerts à
André Vachet », Presses de l’Université d’Ottawa, 2004,p. 193, 242 pages.
48 Jean-Yves Faberon, « Introduction », L’État pluriculturel et les droits aux différences, op.
cit., p. 2.
49 Ibidem.
20 la coexistence des communautés culturelles ; ou il ne veut pas les connaître.
Entre ces deux pôles, bien des nuances existent, du refus des différences à
50leur tolérance, et enfin à leur reconnaissance » .

Tout le problème réside dans la gouvernance de cette société bipolaire.
Comment concilier des clivages ethniques, culturels, linguistiques ou raciaux
dans une telle société ? Comment réunir ce qui est épars ? Comment
« dépasser » cette bipolarisation ? Une des solutions avancées et mise en
pratique en Nouvelle-Calédonie est le partage du pouvoir entre les « frères »
ennemis. La création des provinces est l’une des solutions avancées. Le
gouvernement « collégial » en est une autre. Mais chaque solution n’est
propre qu’à un pays en particulier et ne saurait être étendu sans précaution
particulière à un autre pays.

Pour que la gestion politique d’une société plurielle soit la plus harmonieuse
51possible, il convient de dépasser le concept de démocratie majoritaire pour
faire jouer la démocratie consensuelle. Dans la conception océanienne et
mélanésienne, les décisions sont prises consensuellement après de longs
palabres. La démocratie consociative décrite par Arend Lihphart sert de
référence à ses axes de recherche car, selon sa théorie « Il s’agit de fonder la
démocratie non sur la règle, dure, de la majorité, mais sur le principe de
tolérance, sur la souplesse de la négociation, avec le temps, pour le
52consensus, l’accord général, sans exclusive » .

C – Précisions relatives au changement de mentalité dans la société
calédonienne.

L’évolution de la société calédonienne dans la « modernité » date de la fin
ede la Deuxième Guerre mondiale. Avec la mise en place de la IV
République, le concept de « colonie » est supprimé, le statut de l’indigénat
imposé aux Mélanésiens est abrogé et de « sujets » ils deviennent
« citoyens » à part entière.

Cette entrée dans la vie politique transpose la bipolarisation sociale et
économique et lui donne une autre dimension plus retentissante. À partir de

50 Ibid.
51 Jean-Yves Faberon, « La démocratie majoritaire arrive à ses limites. Les électeurs et
électrices acceptent de moins en moins que la ou les minorités soient reléguées dans l’ombre.
Non seulement le scrutin majoritaire dans sa brutalité est de moins en moins supporté, mais
la représentation minoritaire entend de moins en moins faire de la figuration », De nouveaux
principes fondateurs de la République, in Revue Juridique, Politique et Économique de
Nouvelle-Calédonie, n° 3, 2004, p. 2.
52 Jean-Yves Faberon, « De nouveaux principes fondateurs de la République », in Revue
Juridique, Politique et Économique de Nouvelle-Calédonie, n° 3, 2004, p. 2.
21 cet instant, la politisation des esprits est en marche pour se focaliser dans un
premier temps sur le concept de reconnaissance identitaire pour aboutir
ensuite au concept d’indépendance.

Nous pouvons observer dans cette étude la dichotomie importante entre les
indépendantistes regroupant la majorité mais pas la totalité de l’ethnie kanak,
et les non indépendantistes qui refusent la sécession avec la France. Ceux-ci
regroupent, mais là aussi, pas dans la totalité, la majeure partie des autres
composantes non Kanak. Il est mis en exergue, tant sur plan ethnique, que
culturel, qu’économique et social que la bipolarisation de la société
calédonienne s’est transformée sous la pression des partis politiques en
bipolarisation politique. Une bipolarisation axée sur l’indépendance de ce
territoire ou le refus de celle-ci.

Dans cette bipolarité conflictuelle et ensuite contractuelle, le jeu des grands
blocs du temps de la guerre froide a joué un rôle dans les tergiversations de
la politique française quant au lien plus ou moins distendu du centre à la
périphérie. C’est au niveau de la bipolarisation institutionnelle que se
cristallisent les luttes. Le passage de la lutte à la discussion s’opère,
lorsqu’une violence plus forte qu’une autre, (l’affaire de la grotte d’Ouvéa),
met en relief l’inanité de la violence puisque les protagonistes sont de forces
égales, l’un ne pouvant l’emporter sur l’autre.

La période apaisée que connaît la Nouvelle-Calédonie n’a pas fait disparaître
cette bipolarisation politique puisque celle-ci est basée sur son devenir
institutionnel. Que le Gouvernement français ait pris des dispositions
législatives particulières pour voter des statuts très ouverts, évolutifs, ne
modifie pas les mentalités fortement imprégnées politiquement.

Le jacobinisme s’efface devant les avancées politiques, économiques et
sociales que maîtrise déjà la Nouvelle-Calédonie. Au terme de l’Accord de
Nouméa, l’autonomie de cet archipel sera au maximum si les populations
autorisées à participer au référendum ne se prononcent pas pour une
indépendance. Il est intéressant de noter que la bipolarisation politique est
directement liée au rapport de forces entre les « frères » ennemis et que
celle-ci reste, actuellement, fortement d’actualité.

Il convient dès lors de déterminer le champ de cette étude.

LE CHAMP DE L’ÉTUDE

Le champ de cette étude dont l’objet est la bipolarisation politique s’applique
à un territoire dont l’histoire tourmentée est complexe dans son approche et
22 son analyse. En effet les populations qui fondent et animent la cité
calédonienne sont plurielles.

Deux intérêts doivent être considérés, l’un, à partir d’une réflexion sur le
trajet de la bipolarisation conflictuelle de la société calédonienne et l’autre à
partir d’une bipolarisation formée sur la contractualisation des rapports
sociétaux.

Cette déclinaison bipolaire entre conflictualité et contractualité ne saurait
être hermétique. Dans le développement de nos deux parties il y a
naturellement des « interférences » entre ces deux périodes. Des moments de
consensualité apparaissent pendant la période conflictuelle et des moments
de conflictualité apparaissent pendant la période consensuelle. Il y a une
dialectique permanente entre ces deux idées, ces deux réalités.

A – L’intérêt d’une réflexion sur le trajet de la bipolarisation
conflictuelle de la société calédonienne

L’apparition d’un dualisme dans la conscience des autochtones et des
colonisateurs débute pratiquement dès la prise de possession de l’île en
1853. Action d’un côté, réaction de l’autre. La fracture dans la conscience
des hommes résulte de deux univers qui se découvrent et s’affrontent. Les
colonisateurs de l’époque « auréolés » des idées du siècle des Lumières et de
leur avance technologique imposent leur culture et leur façon de vivre.

Dans cette première partie est mis en exergue un dualisme conflictuel entre
deux communautés, les autochtones et les allochtones. Cette
incompréhension est le choc de deux visions du monde et de deux cultures
diamétralement opposées. Si les anciens clivages coloniaux s’estompent à
partir de 1946 avec la suppression de l’indigénat et quelques années plus tard
l’attribution de la qualité de « citoyen » accordée aux Mélanésiens, l’État par
sa politique de maintien du statut personnel pérennise une bipolarisation
civile et participe à la continuité de la bipolarisation sociale et résidentielle.

L’entrée des Mélanésiens sur l’échiquier politique modifie le rapport de
force avec les électeurs d’origine européenne. Ce nouvel espace politique
confère à la Nouvelle-Calédonie sa nouvelle personnalité politique.
Rapidement, avec l’aide d’associations confessionnelles, les Kanak accèdent
au pouvoir et exercent des responsabilités politiques à l’échelle territoriale.

Ces nouveaux espaces mentaux dégagés pour l’action politique permettent
aux Kanak associés aux Calédoniens de toutes origines de s’intégrer à la vie
politique, économique et sociale et d’autonomie administrative. Cette
23 53autonomie issue de la loi-cadre Defferre de 1956 visant à préparer l’Outre-
Mer à devenir indépendant dans la mesure où elle crée un nouveau centre de
pouvoir est combattue par la bourgeoisie locale. La bipolarisation politique
traditionnelle naît de joutes politiques de cette époque. Les nouveaux axes de
la politique gaullienne à partir des années 1960, freinent la dynamique du
processus d’émancipation dans laquelle la Nouvelle-Calédonie était inscrite.

Cette dualité traditionnelle se transforme sous l’effet de la modification du
corps social et les autonomistes deviennent indépendantistes. La très grande
majorité des Calédoniens d’origine européenne et autres s’éloignent de cette
revendication. Indépendantistes et non-indépendantistes choisissent de créer
deux camps antinomiques, renforçant ainsi une bipolarisation politique qui
change radicalement d’essence. La classique opposition « droite-gauche »,
est gommée au profit d’une bipolarisation basée sur le devenir institutionnel
de la Nouvelle-Calédonie.

Cette bipolarisation politique engage la société calédonienne dans son
ensemble sur le terrain de la dangereuse radicalisation politique et
identitaire. Si l’insurrection nationaliste kanak semble placer le pays dans un
contexte de guerre civile, les responsables indépendantistes font le constat
que l’indépendance ne peut être gagnée par les armes. D’autre part une
bonne partie des Calédoniens refusent de tomber dans la violence. C’est
donc dans cet état d’esprit que les deux camps reviennent à la table des
négociations.

On mesure la rupture dans la politique calédonienne dans les dernières
54années de 1980. Cette rupture occasionnée par la période des Événements
marque une transition qui ouvre un horizon sur des solutions innovantes. Les
deux camps politiques en écartant les plus radicaux, s’accordent pour mettre
en œuvre les régions en 1985. À partir de cette date, cette gestion du
territoire apaise les tensions et semble ouvrir un espoir institutionnel. En
effet, cette régionalisation s’ouvre plus tard sur la provincialisation.

Dans un autre registre plus intimiste, pendant cette période où les liens
intercommunautaires sont mis à mal, où les légitimités s’affrontent, les
populations éprouvent aussi le besoin de se pencher sur leur identité, sur leur
place dans l’histoire du pays. Le regard sur l’Autre se pose, ce qui n’avait
pas été fait depuis de longues années. Tournant résolument le dos aux

53 Gaston Defferre a été Sous-secrétaire d’État à la France d’outre-mer du 16 décembre 1946
erau 22 janvier 1947 dans le cabinet de Léon Blum et Ministre de la France d’outre-mer du 1
février 1956 au 13 juin 1957 dans le cabinet de Guy Mollet. Il est décédé le 7 mai 1986.
54 Christine Demmer, « Les « événements » des années 1980 : tremplin pour de nouveaux
leaders kanak en réserve », in Révoltes, conflits et Guerres mondiales en Nouvelle-Calédonie
et dans sa région, tome 1, L’Harmattan, 2008, pp. 191-211, 338 pages.
24 logiques coloniales, une conception du vivre ensemble émerge. C’est
55l’époque contractuelle des accords de Matignon et plus tard de l’Accord de
Nouméa qui se met en place. La bipolarisation conflictuelle a disparu,
laissant place à une bipolarisation plus apaisée.

B – L’intérêt d’une réflexion sur la formation de la bipolarisation
contractuelle

La Nouvelle-Calédonie à partir de 1988, avec l’application des accords de
Matignon est rassérénée. Dans cette société calédonienne vivant dans la
56paix, multiculturelle dans ses composantes, altérité et identité peuvent
maintenant, envisager de cohabiter tout en sachant que le métissage se
dévoile doucement et que les identités s’excluent moins.

Pour éviter que l’intolérance de l’Autre s’installe, que l’altérité souffre de
l’imperméabilité des identités, diverses mesures législatives pour combattre
les déséquilibres politique, économiques et sociaux ont été mises en place
pour conforter la bipolarisation contractuelle. Nous pouvons donc constater
que les accords de Matignon de 1988 et de l’Accord de Nouméa de 1998
sont les garants d’une évolution politique qui fait une grande place à la
démocratie. Les deux principales communautés ont choisi la voie qui se veut
celle du partage et du rééquilibrage.

Le dernier statut mis en place ouvre la voie vers le changement. Les
mentalités depuis les Événements ont évolué permettant d’envisager sur le
57long terme une phase de construction d’une Calédonie nouvelle . Des
perspectives nouvelles, des horizons nouveaux, des lignes directrices, des
projets d’avenir trouvent maintenant leur place avec cette nouvelle
bipolarisation. La construction de la Nouvelle-Calédonie se travaille
maintenant en collaboration avec la population.

Les prémices de l’Union Calédonienne avec son slogan « deux couleurs, un
seul peuple », semblent présenter une première ouverture vers un avenir
commun. D’ailleurs, un des premiers principes fondamentaux des accords de
Matignon repose sur le fait que chaque communauté doit pouvoir affirmer
58son identité et accéder au pouvoir économique comme aux responsabilités
sociales. Cette période de paix permet de mettre en place une politique de

55 Le libellé exact est : accords Matignon-Oudinot.
56 François Taglioni, « Fragmentation, altérité et identité dans les sociétés insulaires »,
L’Espace Politique, 11 | 2010/2, p. 1.http://espacepolitique.revues.org/index1634.html
57 Michel Labro, « L’île déchirée », l’Express, 10 mai 1985.
58 Zoé Mastrodicasa, « Identités en Nouvelle-Calédonie », Mémoire IEP, Université Lyon 2,
2007, 96 pages.
25 59développement économique et culturel. Dix ans sont prévus pour permettre
de corriger les déséquilibres constatés. Dans cette perspective, des contrats
de développement sont signés entre l’État et chacune des trois provinces.

Les accords de Matignon sont un début de solution aux conflits, aux rapports
de force et aux troubles identitaires pendant les Événements. L’Accord de
Nouméa de 1998 prolonge la réflexion engendrée par les accords de
Matignon mais d’une manière plus appuyée et plus construite.

L’utilisation d’une discrimination positive au profit des Kanak et des
politiques publiques ciblées du point de vue spatial, social, économique ou
culturel sont mises en place par le Gouvernement de la République. Toutes
ces dispositions favorisent la bipolarisation sociale et politique des
populations calédoniennes.

La dualité calédonienne est présente dans toutes les strates de la société. Par
sa contractualité, la bipolarisation inhibe les tensions latentes au sein des
communautés qui s’affrontent sur le devenir de la Nouvelle-Calédonie.

LA PROBLÉMATIQUE DE L’ÉTUDE

La bipolarisation calédonienne est une constante dans cette société
antipodique. Elle s’inscrit à tous les stades de la vie civile dès la colonisation
pour se cristalliser de nos jours dans le domaine politique.

Cette bipolarisation politique exprime l’originalité de la Nouvelle-Calédonie
en ce sens qu’elle ne recoupe pas le clivage classique « droite-gauche » de la
France métropolitaine. Cette bipolarisation ne concerne que l’avenir
institutionnel de la Nouvelle-Calédonie ce qui implique qu’un électeur peut
adhérer à n’importe quel parti traditionnel de droite ou de gauche et voter
pour ou contre l’obtention de l’indépendance. L’électeur vote pour la France
ou contre la France, ce qui implique qu’il choisit un camp et non un
programme politique. Certains observateurs avertis pensent même qu’un
électeur votant traditionnellement pour des listes indépendantistes pourrait
réviser sa position quant à voter pour une éventuelle indépendance.

Nous avons vu que la bipolarisation traditionnelle et le bipartisme sont deux
concepts différents et que ceux-ci ne sont guère transposables à la Nouvelle-
Calédonie. Sur cet archipel, les deux forces vives qui s’affrontent sur le
devenir institutionnel de ce territoire ne se positionnent pas par rapport à une

59 Isabelle Leblic, « Développement », in 101 mots pour comprendre les institutions de la
Nouvelle-Calédonie, (dir. Jean-Yves Faberon et François Garde), op. cit., pp. 89-90.
26 politique de droite ou de gauche. Elles se positionnent par rapport à une
sécession avec la France où un maintien au sein de la République.

La problématique de cette thèse consiste à retracer comment la bipolarisation
politique calédonienne se maintient au sein de la population calédonienne et
comment elle peut être dépassée. Nous verrons qu’elle est d’abord tranchée,
puisque les deux grandes coalitions en viennent à s’opposer physiquement.
Elle reste le fondement même de l’action de tous les partis politiques
calédoniens qui se classent dans un camp ou dans un autre.

La bipolarisation explique bien l’ambivalence entre l’attraction et la
répulsion des populations puisque le refus d’un conflit domine maintenant la
société calédonienne. La bipolarisation, moteur de la vie politique
calédonienne, reste encore le moyen de dialoguer, et pour dialoguer il faut
être au moins deux.

PREMIÈRE PARTIE :
LA BIPOLARISATION CONFLICTUELLE (AVANT 1988) :
L’HÉRITAGE DE L’HISTOIRE ANTAGONIQUE

DEUXIÈME PARTIE :
LA BIPOLARISATION CONTRACTUELLE (APRÈS 1988) :
LA CONSTRUCTION DE L’AVENIR COMMUN

Cette thèse se présente comme annoncée en deux parties. Une première
partie traite de la bipolarisation conflictuelle, celle qui est en gestation
lorsque les Mélanésiens acquièrent la reconnaissance de leurs droits civiques
qui leur permet d’intégrer le champ politique. Pendant cette période, la
montée en puissance de la revendication identitaire qui se politise débouche
sur les « Événements » et le drame de la grotte d’Ouvéa. Mais cette acuité
des tensions s’estompe avec la signature des accords de Matignon.

Ces accords, marquent le début d’une nouvelle période. Celle-ci est
développée dans une deuxième partie, marquée par le sceau de la
« contractualité ». Une nouvelle bipolarisation contractuelle, une ère de
stabilité « s’installe » dans le paysage politique calédonien. Les esprits
belliqueux s’estompent au profit d’une nouvelle politique basée sur le
rééquilibrage. Un rééquilibrage général axé sur les fondamentaux de la
société. Les accords de Matignon repoussent la décision politique finale à
dix ans puis, par un accord entre les protagonistes seront remplacés par
l’Accord de Nouméa qui recule encore la décision finale du devenir de la
Nouvelle-Calédonie entre 2014 et 2018. S’accorder sur ce qui rassemble et
repousser à plus tard la résolution de conflits qui divisent peut être une
solution pour la gestion de la temporalité. Mais cela ne peut être renouvelé
27 indéfiniment car cette même temporalité peut saper la concorde conclue
entre les anciens ennemis sous la pression des nouvelles générations.
L’acuité d’un conflit n’est jamais mesurée à sa juste valeur par les
générations montantes. Il est de la responsabilité de ceux qui ont connu les
conflits de transmettre aux « jeunes » les valeurs de la paix et de la liberté.

La future forme institutionnelle de la Nouvelle-Calédonie sera-t-elle en
mesure de « gommer » cette bipolarisation historique ?
PARTIE I
LA BIPOLARISATION CONFLICTUELLE (AVANT 1988) :
L’HÉRITAGE DE L’HISTOIRE ANTAGONIQUE

60« Au début était le conflit… ». C’est par un clin d’œil au verset de la Bible
que l’on pourrait, à l’excès, qualifier les relations tumultueuses entre les
populations mélanésiennes et les colonisateurs de cet archipel, conflits qui
restent gravés durablement à l’esprit. Il serait dérisoire de vouloir faire porter
la responsabilité à l’un ou à l’autre mais plutôt sur une certaine éthique
absente de cette page d’histoire, ce qui revient à se demander si une part de
morale peut être attribuée à la « Politique ». Les événements historiques qui
61s’y sont succédé ont profondément bouleversé la physionomie de ce
territoire. La résultante de ces mouvements successifs est une société
pluriethnique marquée par de forts clivages entre les autochtones et les
allochtones.

Cette revendication qui éclate au grand jour était en gestation. Une part en
revient notamment à l’économie artificielle inégalement répartie et qui par
l’importance des transferts de capitaux opérés par la France déstructure le
tissu social local. Le boom du nickel accentue l’écart économique et social
entre la région de Nouméa où dominent les Européens et la brousse
majoritairement peuplée de Mélanésiens. Cette modernisation accélérée
perturbe le mode de vie des Mélanésiens et met surtout en évidence des
inégalités économiques et sociales. C’est à partir de ce constat que se profile
le conflit politique.

C’est aussi l’époque où les positions doctrinales sont tranchées, assises et
confortées par deux blocs en présence, le « capitalisme » et le « socialisme »
qui s’affrontent par États interposés dans le monde. À cette situation
conflictuelle récurrente pour pratiquement l’ensemble des États, la Nouvelle-
Calédonie semble refléter un certain désintérêt de la France. Les politiques
jacobines des divers Gouvernements sont fréquemment allées à l’encontre
des évolutions sociales locales engendrant souvent une incompréhension
entre le centre et la périphérie.

La politisation grandissante de l’ethnie mélanésienne est concomitante des
grands mouvements sociaux de « mai 68 » qui secouent la métropole ainsi
que du retour des étudiants mélanésiens auréolés par leur expérience acquise

60 « Au début était le Verbe », Saint Jean, 1, 1-18.
61 Possession unilatérale française en 1853, arrivée de missionnaires et évangélisation qui
bouleverse les croyances et le mode de vie des autochtones, arrivée de déportés, relégués et
transportés, immigration de colons qui s’installent sur les terres spoliant ainsi les tribus
autochtones impliquant également un déplacement géographique et importation de main-
d’œuvre asiatique et océanienne pour l’exploitation des ressources minières.
29 dans les universités parisiennes en combat. Toute idéologie fonctionne à
trois niveaux, l’idéalisation ennoblissante, l’engendrement d’illusions et la
62violence symbolique . La contestation germe facilement à partir de ces
63 64jeunes Mélanésiens diplômés . L’extrême gauche dans sa globalité est
également active. Pétrie de certitudes idéologiques, cette jeunesse, par un
discours radicalement hostile à l’ordre social en place alimente et conforte le
mouvement profond d’un changement d’une partie de la population kanak.

Dans ce territoire multiculturel où la cohésion sociale est absente, où les
ethnies se côtoient mais ne se mélangent pas, se dégage une pluralité
particulière où aucune unité sociale n’émerge. Ce qu’Auguste Comte appelle
le « consensus » c’est-à-dire la recherche des facteurs de cohésion sociale est
encore en déshérence. La société calédonienne n’a pas encore été confrontée
aux excès pour deviser sereinement sur son avenir.

Ainsi apparaît, au grand jour, un dualisme exacerbé au sein de la population
calédonienne entre, d’une part ceux qui veulent accéder à une indépendance
complète et ceux qui réfutent une quelconque sécession avec la « mère
patrie ». Durant toute cette période de tensions, deux forces sociales
structurées en partis politiques s’affrontent et cette dualité se nourrit de
discours politiques aussi enflammés les uns que les autres. Ces luttes
calédoniennes servent de caisse de résonance auprès des partis politiques
métropolitains.

« Il a vraiment fallu accumuler une somme d’erreurs extraordinaire pour en
65arriver là » . Par cette entrée en matière, François Mitterrand, député

62 Philippe Braud et François Burdeau, Histoire des idées politiques depuis la Révolution,
ème édition, p. 10, 584 pages. Montchrestien, 1992, 2
63 Élie Poigoune, Dewé Gorodey, Nidoïsh Naisseline, Fote Trolue…
64 Pratiquement tous les groupes anarchistes comme l’Union des travailleurs communistes
libertaires (UTCL) et le Collectif jeunes libertaires (CJL). Ces deux groupuscules se fondent
en 1991 et prennent le nom de : Alternative libertaire, http://fr.wikipedia.org/wiki/
Alternative_libertaire, http://raforum.info/article.php3?id_article=3872. Le tiers-mondisme,
article de Alain Christnacht, « Les territoires français du Pacifique Sud », Géopolitique du
Pacifique Sud : l’Australie et son environnement stratégique, Journées d’études, Actes du 3
avril 2007, Paris, Fondation pour la Recherche Stratégique. http://www.frstrategie.org/
barreFRS/publications/colloques/20074043.pdf
Les mouvements tiers-mondistes, la Ligue Communiste Révolutionnaire, Lutte Ouvrière, le
Parti Socialiste Unifié, la Fédération Anarchiste…, François Semur, thèse en sciences
politiques « Contribution à l’histoire des faits politiques et sociaux en Nouvelle-Calédonie
(Pacifique Sud) depuis la IVème République (1945-1990) », tome I, pp. 368-412. Alban Bensa,
Nouvelle-Calédonie, un paradis dans la tourmente, Gallimard, 1990, 192 pages, p. 110.
65 ème François Mitterrand, Assemblée nationale, 6 législature, débats parlementaires, compte
ème èmerendu intégral, (83 séance), 2 séance du vendredi 23 novembre 1979, JORF n° 111 du
24 novembre 1979, p. 10672-10673.
30 66socialiste, questionnait le secrétaire d’État Paul Dijoud . Ce député
considérait qu’ « On arrive donc à une situation de désespoir qui précédera,
je peux vous le garantir, une situation d’affrontement. »

ème 67La 58 proposition du candidat Mitterrand à la présidentielle en 1981
conduit-elle à l’ « acquisition », pour les indépendantistes, de
l’indépendance ? Ce serait une erreur de voir en François Mitterrand un allié
sur cette question car il sait que la Constitution lui impose de prendre en
68compte le réel sur l’idéal . S’ « Il n’entrait pas dans les vues du
69Gouvernement de décréter l’indépendance dans le court terme » , le
secrétaire d’État Henri Emmanuelli reconnaissait que le Gouvernement de
70l’époque n’avait qu’une faible connaissance de la problématique outre-mer .

François Mitterrand n’avait pas de doute sur la direction à suivre, « soutenir
les indépendantistes », accepter toutes les solutions, y compris
l’indépendance. Il convient de souligner que la position de François
Mitterrand sur la Nouvelle-Calédonie lorsqu’il accède à la présidence de la
République a toujours été, pour lui, très claire. Lors d’un entretien
journalistique, il précisait qu’il n’était absolument pas surpris par la
résurgence du problème colonial de cet archipel, il précisait même qu’il y
71voyait plutôt une permanence du problème colonial . Cette ligne de
conduite était considérée par les partis de droite dans l’opposition comme un

66 Paul Dijoud a été Secrétaire d’État auprès du Ministre de l’Intérieur et de la
Décentralisation chargé des départements et territoires d’outre-mer du 6 avril 1978 au 22 mai
1981. Décret n° 78-558 du 27 avril 1978 relatif aux attributions du secrétaire d’État auprès du
ministre de l’intérieur (Départements et territoires d’outre-mer), JORF du 28 avril 1978, pp.
1884-1885.
67 ème Extrait de la 58 des 110 propositions pour la France du candidat François Mitterrand.
68 François Mitterrand et les territoires français du Pacifique (1981-1988), Mutations,
drames et recompositions, Enjeux internationaux et franco-français, Les Indes Savantes,
2003, pp. 17 et 36, 583 pages.
69 Jean-Marc Regnault, questions à Monsieur Henri Emmanuelli, secrétaire d’État aux Dom-
Tom, mai 1981 – mars 1983, in François Mitterrand et les territoires français du Pacifique
(1981-1988), Mutations, drames et recompositions, Enjeux internationaux et franco-français,
op. cit., pp. 117-121.
70 Ibidem « … Nous ignorions à quel point l’attente des Mélanésiens et l’appréhension des
Caldoches étaient fortes. Nous ne mesurions pas le fait que l’alternance avait exacerbé les
positions ».
71 Actuel, interview de François Mitterrand accordée à Jean-François Bizot, 4 décembre 1987.
31 72déni de démocratie . Déjà en 1981, Didier Julia dénonçait au nom du RPR
73une politique « doctrinaire » .

Cette période jusqu’aux accords de Matignon est très conflictuelle, voire
proche de la guerre civile. Analysée sur le plan bipolaire, elle se caractérise
dans un premier temps par une « cassure » au plan sociétal (Chapitre I) avec
l’apparition d’un dualisme dans la conscience politique de la population
calédonienne et le renforcement de cette dualité sur le plan idéologique.
Dans un deuxième temps, cette période se caractérise par la canalisation de
ces crispations, de ces violences par les partis politiques (Chapitre II). Là,
également une dualité se fait jour, deux grandes coalitions s’opposent et se
figent dans leurs luttes et leurs certitudes.


72 Julia Didier, Le Figaro, 22 mars 1984. « la Nouvelle-Calédonie donne un exemple
saisissant de la volonté du Gouvernement de mener une politique totalement contraire aux
vœux de l’ensemble des populations ». Le principe d’autodétermination et de droit à
l’indépendance« a pour corollaire une arrière-pensée raciste, répandue chez ceux qui ne
connaissent pas la France d’outre-mer à savoir que les populations locales colorées sont
indignes d’être françaises et qu’inversement elles ne peuvent sincèrement vouloir le rester ».
73 La Lettre de la Nation, 16 octobre 1981. CHAPITRE I
LA BIPOLARISATION CONFLICTUELLE
DE LA SOCIÉTÉ CALÉDONIENNE

Cet archipel met en présence deux mondes qui sont à la fois deux espaces
géographiques, deux types d’économie, deux organisations sociales, deux
cultures, deux modes de vie. Deux mondes qui se côtoient tout en s’ignorant.
74Selon le leader indépendantiste Léopold Jorédié « Ce qui se passe en
Nouvelle-Calédonie aujourd’hui, n’est rien de plus que la confrontation de
deux idées différentes ». Devant tant d’incompréhensions, il n’est pas
surprenant que, de la guerre des mots à la guerre « physique », une
révolution se développe. De ces années noires, deux leaders s’imposent,
Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur. Jean-Marie Tjibaou met en pratique
la réflexion du doyen Vedel « Il n’y a jamais de révolution absolue. Toute
révolution est à la fois une rupture avec la tradition et une utilisation de
75cette tradition » .

Dans les années 1980, la Nouvelle-Calédonie subit une crise multiforme,
d’abord économique et sociale avec la récession qui a suivi le « boom du
nickel ». Elle est également politique car les inégalités socio-économiques
sont encore considérables. Dans l’histoire de toutes sociétés, les soubresauts
sociétaux ne naissent qu’en période de crise, surtout économique.

Jean-Marie Tjibaou sait fédérer, malgré quelques notes discordantes parmi
de jeunes Kanak, les Mélanésiens de 1975, lorsqu’il met sur pied le festival
« Mélanesia 2000 ». C’est par le culturel et non par le politique qu’il entend
reconquérir la place qui revient à son ethnie. Son action est couronnée de
succès et son « aura » grandit au fur et mesure de son engagement politique.

Face à lui, Jacques Lafleur, sait également fédérer toutes les forces opposées
à une indépendance kanak. Au-delà de ces groupements politiques qui
canalisent les tensions, ce qu’il faut voir, ce sont deux groupes sociaux, deux
entités radicalement opposées sur le devenir d’un territoire.

La société calédonienne est, en son sein, une société conflictuelle de par son
histoire. Longtemps cantonnée à la lisière du développement économique,
l’ethnie mélanésienne cumule rancœur et désir de revanche. Celle-ci se

74 Président kanak de la province Nord de 1989 à 1999, communication personnelle, mai 1989
à Donna Winslow, Indépendance, Savoir Aborigène et Environnement en Nouvelle-
Calédonie, Journal of Political Ecology, Vol. 2 1995, 19 pages, http://jpe.library.arizona.
edu/volume_2/WINSLOW.PDF
75 Doyen Vedel, Droit constitutionnel, 1949, p. 51.
33 concrétise sous la pression de revendications culturelle et foncière qui
servent de base à la revendication de l’indépendance.

Nous allons analyser ce dualisme au sein de la population calédonienne où
l’ethnie mélanésienne dans sa très grande majorité bascule d’une
revendication d’autonomie à celle d’indépendance, et de l’autre, toutes les
autres ethnies, les Européens forment un front commun contre
l’indépendance. Cette scission, loin de s’effacer, se renforce. Un deuxième
développement nous conduira à souligner le renforcement de cette dualité
idéologique tant sur le plan des idées politiques que des idées sociales.

SECTION I - L’APPARITION D’UN DUALISME DANS LA
CONSCIENCE POLITIQUE CALÉDONIENNE

La société calédonienne, après être longtemps restée à l’écart des
soubresauts idéologiques, a commencé à être confrontée aux grands courants
de pensée qui animent le monde de part et d’autre du mur de Berlin.

Les idées politiques radicales qui foisonnent en Nouvelle-Calédonie sont
d’autant plus prises en compte que la société est perméable aux nouveautés.
La valeur de la réflexion du citoyen est fonction de son instruction, de son
éducation et de l’essentiel des enjeux géopolitiques mondiaux.

Les Calédoniens s’investissent politiquement en fonction de leur sentiment
d’appartenance à l’ethnie mélanésienne ou à la communauté européenne.
Déjà en 1979, le 17 juillet, Valéry Giscard d’Estaing déclarait lors de son
voyage à Nouméa en Nouvelle-Calédonie« (…) À la jeunesse calédonienne,
aux jeunes Calédoniens, à quelque communauté qu’ils appartiennent, je dis
ma confiance. Calédoniennes, Calédoniens, c’est en vous-mêmes que vous
devez trouver les forces qui permettront de préparer votre avenir. (…) Votre
avenir tient en deux mots : démocratie et solidarité. J’ajouterai ceci : nous
progresserons ensemble. (…) Mais cette politique ne sera ni conçue, ni
imposée de loin. La France ne fera rien qui aille à l’encontre de la volonté
des habitants de ce territoire, telle qu’elle s’exprime démocratiquement.
Vous êtes les vrais responsables de votre avenir. »

Cependant la dualité sociale calédonienne est telle que la recherche d’un
consensus est vaine. Deux sociétés antinomiques co-existent sur ce territoire.
Une société holiste de type mécanique et une société individualiste de type
organique.

À l’image du temps qui passe, dont la perception est radicalement différente
entre les populations mélanésiennes et la civilisation européenne,
l’apparition d’une fracture dans la conscience politique calédonienne éclot
34 lorsqu’une succession de faits économiques et sociétaux s’imbriquent à une
période précise… les hommes présents ne saisissant, en fait, que les rebonds
de l’histoire. Ce dualisme si particulier ne s’appuie que sur le devenir de cet
archipel : être indépendant ou pas. Aussi, toute réflexion, toute action sera
tendue vers ce but, mais les embûches sont nombreuses. Elles sont de l’ordre
du social, de l’économique et du vécu d’autres populations.

§1 - La fracture de la conscience politique calédonienne

La démarche des Kanak est essentiellement politique bien qu’au départ elle
puise ses prémices, ses fondements, sur une prise de conscience basée sur le
« culturel » avec le festival « Mélanésia 2000 ». À partir d’une maturation
d’un sentiment d’appartenance fort, l’apparition d’une conscience
76mélanésienne se fait jour . Ce vœu émancipateur fait complètement
abstraction du primat de l’économique. Les « doctrinaires » kanak ont-ils été
influencés par un Georges Sorel avec sa fameuse théorie du « mythe
politique » ? Il est vrai que cet auteur se réfère au mythe rattaché à des faits
extraordinaires, comme la Révolution française ou les grèves ouvrières du
eXIX siècle.

La pensée des leaders kanak à cette époque, est de privilégier les problèmes
de stratégie et de laisser dans le flou le contenu d’une politique globale de la
conduite d’un futur État. Même si certains affirment vouloir mettre en
pratique un « socialisme » à l’océanienne, l’imbrication de partis politiques
et d’un syndicat « anarcho-syndicaliste » au sein d’une même structure
dénote une démarche intellectuelle encore à l’opposé du consensus, à celui
77de la « Pacific Way » très prisée dans le Pacifique Sud .

Il suffit qu’une entité, qu’un peuple se réclame d’une différence pour que
celle-ci soit réputée légitime et que son occultation passée tienne à une
ignorance coupable. Ainsi, « toute énonciation identitaire est a priori tenue
78pour juste » . C’est à partir de ce postulat très général que les Kanak
revendiquent leur indépendance, à partir d’une identité particulière, d’une
identité commune à une ethnie, d’une « culture » commune. Le professeur
Bertrand Badie considère qu’admettre que « toute culture se rapportait

76 Philippe Missotte, « Le Festival Mélanésia 2000 – septembre 1975. Activation et
réactivation socio-culturelle canaque en Nouvelle-Calédonie », Journal de la Société des
Océanistes, 1995, op. cit., pp. 59-100.
77 Ratu Sir Kamisese Mara (1920-2004) est l’ancien Premier ministre et ancien Président de la
République de Fidji. Il est l’inventeur du terme « Pacific Way » lors d’un discours prononcé à
l’Assemblée générale des nations unies en 1970, terme que l’on peut qualifier de consensus à
l’océanienne.
78 Bertrand Badie, « Sens de la différence », in L’État pluriculturel et les droits aux
différences, op. cit., pp. 9-21.
35 nécessairement à un agrégat social territorialisable ; celui-ci était
inévitablement homogène, regroupant des individus dont l’identification
était unanime, exclusive et non négociable. Toute une cascade de
conséquences en dérive mécaniquement : à chaque culture correspondrait
potentiellement un « peuple » dont le droit à l’autodétermination
79s’imposerait naturellement… » .

Les dirigeants indépendantistes ont fait de cette diversité culturelle et
identitaire un enjeu de politique majeure. On ne peut ignorer que toute
société est traversée par une série de clivages, c’est-à-dire des lignes de
division sociale entre les groupes composant la population considérée. C’est
ce qui se passe en Nouvelle-Calédonie, ou dans une configuration
sociologique binaire, l’appartenance territoriale, ethnique ou autre, revêt une
signification politique en elle-même.

Au sein de la communauté mélanésienne, les clivages se superposent,
renforçant son originalité et sa spécificité par rapport à l’autre communauté
de souche européenne et à toutes les autres communautés. Ce qui fait dire à
Fred Constant que la situation de l’ethnie mélanésienne devenant bientôt
minoritaire, concentrée sur une partie déterminée du territoire, occupant une
position marginale dans l’économie, se distinguant par des pratiques
coutumières propres, ayant un accès limité au secteur moderne, et
s’identifiant à un parti politique qui la représente, renferme tous les
ingrédients d’une confrontation.

La manifestation d’une fracture dans la conscience politique calédonienne
prend corps. Elle remonte à l’origine à la prise de possession de cette terre
par la France. La réaction des opposants est à la hauteur de cette prise de
conscience. Elle correspond aux phénomènes universels d’union des
contraires, l’équilibre traditionnel de dynamiques contraires, un oxymore
« politique ». Ainsi, un mouvement anti-indépendantiste se met rapidement
en place pour « résister » aux revendications « séparatistes ». Dans l’un et
l’autre mouvement, deux leaders charismatiques s’affirment.

A - L’apparition d’une conscience indépendantiste en vue d’une lutte

Au sortir de la deuxième Guerre mondiale, le danger nazi étant écarté, les
peuples rassérénés peuvent maintenant s’occuper de leur sort, de leur avenir.
Le mouvement libératoire promis aux peuples ayant participé à la Victoire se
met en place. Dans son célèbre discours de Brazzaville, Charles de Gaulle
énonce : « Dans tous les territoires où les hommes vivent sous notre
drapeau, il n’y aurait aucun progrès qui soit un progrès, si les hommes, sur

79 Ibidem, p. 11.
36 leur terre natale, n’en profitaient pas moralement et matériellement, s’ils ne
pouvaient s’élever peu à peu jusqu’au niveau où ils seront capables de
participer chez eux à la gestion de leurs propres affaires. C’est le devoir de
80la France de faire en sorte qu’il en soit ainsi » .

Même s’il est reconnu que « les revendications particularistes se réclament
d’une sorte de transcendance [elles ne sont en fin de compte, que] de
81fabrication humaine » . En Nouvelle-Calédonie, dès le départ, cette
conscience revendicative est forte.

Dès les années 1970, la majeure partie de la population mélanésienne de
Nouvelle-Calédonie lutte pour une reconnaissance et une revalorisation de
son identité culturelle et de son patrimoine. À cette époque, le mur de Berlin
n’est pas encore tombé et la lutte idéologique entre libéralisme et marxisme
est âpre. Tous les mouvements de libération nationale s’appuient sur le
logos, où le Verbe transcende les aspirations des populations.

Sur un plan plus général, pourquoi ce mouvement revendicatif apparaît-il si
impromptu ? Quatre grandes causes peuvent être soulignées.

La première est d’ordre international. La résolution de 1960 de l’ONU
déclare que chaque pays, quels que soient sa superficie, sa population et son
niveau de développement, a droit à l’indépendance, à l’intégration ou à un
autre statut librement consenti par la population.

La deuxième est d’ordre culturel. L’existence de groupes marginalisés,
l’appartenance à un groupe ethnique dans les pays d’outre-mer constitue à
cet égard un point de ralliement pour la contestation entre les autochtones et
les nouveaux arrivants.

La troisième est dans la persistance et la diffusion des mouvements
contestataires. La puissance des idées marxistes et des idéologies
révolutionnaires influence les mouvements radicaux d’outre-mer.

Enfin la quatrième cause est dans la situation internationale où « la raison
82d’État » prend la priorité sur les revendications nationalistes .

80 Brazzaville, 30 janvier 1944.
81 Bertrand Badie, « Sens de la différence », in L’État pluriculturel et les droits aux
différences, op. cit., pp. 9-21.
82 Robert Aldrich, « Les « dernières colonies » dans les années 1980 : les épreuves de la
décolonisation dans les pays d’outre-mer », in François Mitterrand et les territoires français
du Pacifique (1981-1988), Mutations, drames et recompositions enjeux internationaux et
franco-français, op. cit., pp. 519-525.
37 Qui revendique ? Le peuple, ce qui englobe l’ensemble des populations
mélanésiennes ou seulement une partie des Mélanésiens ? Tout dépend
naturellement du camp dans lequel on se place. Naturellement les Kanak se
définissent comme un peuple et leurs adversaires les définissent comme une
ethnie. Que dit le droit international ? L’ONU retient trois critères pour
définir un « peuple autochtone » : le critère de l’antériorité, le critère de la
spécificité culturelle et le critère de l’auto identification. Ce dernier critère a
soulevé de nombreuses polémiques auprès de certains États qui refusaient
pour diverses raisons de reconnaître des « peuples autochtones ». Pendant
longtemps, la France en raison du principe d’indivisibilité de la République a
fait partie de ces États qui refusaient d’entériner la Déclaration sur les droits
des peuples autochtones au motif que sa Constitution ne reconnaissait pas les
droits collectifs et que par conséquent ne reconnaissait pas de populations
83autochtones dans la République . Depuis, sous l’impulsion du Président de
la République Jacques Chirac, la France a voté pour l’adoption de cette
84Déclaration lors de l’Assemblée générale de l’ONU le 13 septembre 2007 .
Ce revirement juridique permet maintenant aux peuples autochtones d’avoir
un droit à l’autodétermination, à l’autonomie, à la propriété du sol, à l’accès
aux ressources naturelles sur les terres et territoires dont ils sont
traditionnellement les détenteurs ou les occupants, et l’assurance de la
reconnaissance des États ainsi que de la protection juridique à l’égard de ces
terres et territoires. Par contre, l’ethnie se caractérise schématiquement,
comme un ensemble linguistique, culturel et territorial.


83 Olivier Gohin, « L’apport de l’évolution institutionnelle de l’outre-mer non
départementalisé au droit constitutionnel depuis 1998 », Cahiers du Conseil constitutionnel n°
12, Études et doctrine, Le droit constitutionnel des collectivités territoriales, « … l'existence
d'un " peuple kanak " figure par trois fois, de façon explicite, dans le Préambule de l'Accord
de Nouméa, prolongé par la mention du " peuple d'origine "… Cette « … rédaction du
Préambule de l'Accord a valeur constitutionnelle… »… « Alors qu'à bon droit, l'existence
d'un " peuple corse, composante du peuple français " est constitutionnellement niée au titre de
l'unicité du peuple français, comme le Conseil constitutionnel a eu l'occasion de le souligner
dans sa décision précitée 91-290 DC en date du 9 mai 1991, l'existence d'un peuple kanak
devrait donc, en revanche, être constitutionnellement admise à côté du peuple français sans
que cela soit nécessaire pour consolider la transposition en droit de réalités socioculturelles de
la Nouvelle-Calédonie que le pouvoir politique pouvait et peut encore vouloir légitimement
admettre ». « … Il y a lieu, d'abord, de se rapporter à la décision 99-412 DC en date du
15 juin 1999 par laquelle le Conseil constitutionnel a saisi une nouvelle occasion de se fonder
sur le principe constitutionnel de l'unicité du peuple français notamment pour s'opposer " à ce
que soient reconnus des droits collectifs, à quelque groupe que ce soit, défini par une
communauté d'origine, de culture, de langue ou de croyance ". Il s'agit là d'une définition
enfin exigeante du peuple français… ».
84 Nations Unies, Assemblée générale, soixante et unième session, point 68 de l’ordre du jour,
ème61/295, déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, 107 séance
plénière, 13 septembre 2007.
38 Au-delà de cette distinction, il faut savoir qu’un groupement, que ce soit un
peuple ou une ethnie, n’existe que s’il s’affirme comme tel face aux autres
dont il entend s’émanciper. La stratification sociale des habitants de la
Nouvelle-Calédonie, a créé des clivages, des incompréhensions entre les
autochtones et les allochtones mettant à mal le concept d’assimilation. Ce
85vécu historique a cristallisé la culture communautaire des Mélanésiens et a
agrégé leurs intérêts souvent divergents. Il s’ensuit que « … c’est le déni
répété des droits citoyens aux Mélanésiens qui a donné naissance à cet éveil
politico-culturel, organisé autour d’emblèmes et de marqueurs identitaires,
86en vue de la revendication du partage du pouvoir » .

Jean-Marie Tjibaou, prêtre mélanésien ayant obtenu sa réduction à l’état laïc
émerge de ce bouillonnement identitaire. Il retient l’attention de ses
contemporains en canalisant ces attitudes revendicatrices. Il a la pertinence
de porter en exergue le sort de son ethnie comme interlocutrice
incontournable auprès des Gouvernements. C’est sous son impulsion que les
Kanak passent de la revendication culturelle et identitaire à la revendication
foncière et politique.

Ainsi, l’ethnie mélanésienne reste l’élément majeur de cette différenciation
de communautés. L’idée et le concept indépendantistes ont germé et se sont
edéveloppés progressivement dans la deuxième moitié du XX siècle, peu
après les années 1970. À cet égard, juste une digression pour souligner qu’au
départ, les « Foulards rouges » ne réclamaient que la reconnaissance de la
dignité kanak et non véritablement l’indépendance. Ce nationalisme naissant
fait appel à une mobilisation essentiellement ethnique.

Il ne faut pas aussi négliger le concept indépendantiste qui a également une
base économique et une base sociale. L’ethnie mélanésienne n’a pas
bénéficié des retombées économiques de l’exploitation du nickel et les
promotions au sein de l’Administration ne sont pas à la hauteur de leurs
espérances.

Un tel mouvement identitaire ne peut avoir de répercussions que s’il est
relayé par des groupements parfaitement structurés. Les « inspirateurs » de
la cause indépendantiste sont essentiellement de la mouvance « tiers-
87mondiste » et des groupements « gauchistes » . De plus, à cette époque, la
gauche métropolitaine sous la conduite de François Mitterrand entend pour

85 Jean-Loup Amselle, Vers un multiculturalisme français. L’empire de la coutume,
Flammarion Aubier, 1996, 183 pages.
86 Fred Constant, « La citoyenneté entre égalité et identité », in L’État pluriculturel et les
droits aux différences, op. cit., pp. 55-70.
87 François Semur, op. cit., p. 368.
39 les élections présidentielles de 1981 « ratisser » électoralement très large
pour obtenir la victoire.

La victoire de François Mitterrand, candidat de la gauche déclenche
l’enthousiasme parmi les indépendantistes mélanésiens et la stupeur parmi
88les Calédoniens qui entourent Jacques Lafleur . Cette élection qui dans un
premier temps ralentit la radicalisation politique s’avère en fait, le catalyseur
des frustrations des indépendantistes lorsque ceux-ci s’aperçoivent que les
promesses sur l’accession à l’indépendance pendant la campagne électorale
ne seront pas tenues. En réalité la position du nouveau chef de l’État n’est
89pas aussi claire qu’on l’avait cru de part et d’autre . Ainsi, lorsque les
nouveaux élus de « gauche » commencent à exercer leurs responsabilités, le
réel réapparaît avec force et les formules iconoclastes de certains leaders
90indépendantistes laissent perplexe .

Mais l’indépendance s’exprime juridiquement par la souveraineté et la
souveraineté est le critère constitutif de l’État. Devenir indépendant est donc
associé à la création d’un État. Or pour devenir un État, selon les « canons »
juridiques de la Loi fondamentale française, il convient de demander l’avis
aux populations intéressées. Ce hiatus entre une volonté « d’octroyer » une
indépendance à une majorité de population favorable et une volonté de
« donner » une indépendance à une minorité agissante est peu compatible
èmeavec les rigueurs juridiques de l’époque gravées dans le marbre de la V
Constitution.

Au sein de la gauche métropolitaine, des nuances apparaissent et se font
entendre pour dénoncer les prises de positions divergentes par rapport à la
Constitution. Ainsi Albert Pen, député apparenté PS de Saint-Pierre-et-
91Miquelon publia une analyse pertinente dans un journal du soir pour

88 Jean-Marc Regnault, « 1981 : Entre rêves et inquiétudes », in François Mitterrand et les
territoires français du Pacifique (1981-1988), Mutations, drames et recompositions enjeux
internationaux et franco-français, op. cit., p. 50.
89 François Mitterrand et les territoires français du Pacifique (1981-1988), Mutations,
drames et recompositions enjeux internationaux et franco-français, op. cit., Jean-Marc
Regnault (dir), op. cit.
90 Une affirmation du FULK : « Si Mitterrand a une majorité à l’Assemblée nationale, il
pourra faire ce qu’il voudra : par exemple changer les lois électorales, accorder
l’indépendance kanak par une loi… », La Tribune, n° 10, avril 1981.
91 Le Monde, « Réalisme contre idéologie tiers-mondiste », 10 mars 1985. « Depuis 1981… la
gauche au pouvoir s’embarbouille dans les D.O.M.-T.O.M. comme elle s’était embarbouillée
dans la querelle scolaire. Au nom de l’idéologie, armée de sa « mauvaise conscience », et
confondant les D.O.M.-T.O.M. avec le tiers-monde, la gauche semblait n’avoir qu’une idée :
accorder aux anciennes colonies une indépendance que leur population était pourtant loin,
dans sa grande majorité, de revendiquer. » (…) « Arrivant au pouvoir, nos penseurs tiers-
mondistes ont cru « libérer les D.O.M.-T.O.M. en faisant passer les « minorités agissantes »
au rang de représentants de « majorités éclatantes », ce qu’elles ne sont pas, et sans donner
40 dénoncer les « minorités agissantes » élevées au rang de « minorités
éclatantes ».

92Deux vecteurs puissants, dans une société où les clans sont nombreux, où
l’idée de nationalisme est encore balbutiante, seront constructifs dans la
revendication des Mélanésiens. En effet, dans cette Nouvelle-Calédonie où
28 langues vernaculaires sont répertoriées, où les variantes coutumières
existent puisque l’on dénombre huit aires coutumières, l’unification de la
revendication identitaire doit au préalable s’appuyer sur des valeurs
communes, transversales, soit le culturel et le foncier.

Un homme, Jean-Marie Tjibaou s’avère être le liant à cette revendication. Il
est en mesure de catalyser la demande d’indépendance et lui donne une
envergure internationale.

1) Les origines de la prise de conscience

La Nouvelle-Calédonie est un territoire profondément marqué par les
événements historiques qui s’y sont succédé. Les mouvements successifs de
populations issus de la colonisation ont composé une société pluriethnique
marquée par de forts clivages entre autochtones et allochtones. Si sur le plan
biologique le métissage est une réalité, par contre sur le plan sociologique le
93métissage est très limité . Cette société clivée entre ethnie colonisée et
colonisateur a entretenu pendant plusieurs années des rapports conflictuels.

Longtemps cantonnée dans ses réserves, éloignée de la distribution des
richesses, à la marge des colonisateurs, l’ethnie mélanésienne a certes
conservé son identité, mais par voie de conséquence cet isolément a été un
94facteur de stagnation .

ce qui était en réalité attendu : d’abord des « moyens de travail », appelés à remplacer
progressivement l’assistance. Bien sûr, les difficultés économiques hexagonales aidant, il
n’était pas facile de tout faire en même temps… Mais au moins convenait-il de mieux
analyser la situation et de ne pas mettre la « charrue devant les bœufs » ! ».
92 Jean Guiart, « Clan », in 101 mots pour comprendre les institutions de la Nouvelle-
Calédonie, (dir. Jean-Yves Faberon et François Garde), op. cit., pp. 47-50.
93 Christiane Terrier, « Métis », in 101 mots pour comprendre « Les institutions de la
Nouvelle-Calédonie », (dir. Jean-Yves Faberon et François Garde), op. cit., pp. 151, 152, 240
pages. Pascale Bernut-Deplanque, « L’identité culturelle calédonienne : construction possible
ou utopie ? »Des Accords de Matignon à l’Accord de Nouméa : quelle place pour l’identité
dans les politiques culturelles de Nouvelle-Calédonie ? Éd. Île de Lumière, 2002, 214 pages.
Louis-José Barbançon, « Un Calédonien est un Océanien d’origine européenne », in Nouvelle-
Calédonie, un paradis dans la tourmente, Alban Bensa, op. cit., pp. 164-167.
94 Jean-Louis Rallu et Gérard Baudchon, « Dynamiques socio-démographiques des
populations des TOM dans les années 1980 », in François Mitterrand et les territoires
français du Pacifique (1981-1988), Mutations, drames et recompositions enjeux
internationaux et franco-français, op. cit., pp. 407-415. Gérard Marcou, « De l’expression des
41 95C’est à partir de 1969 que la revendication prend de l’ampleur , surtout
depuis le retour des étudiants calédoniens qui ont connu « Mai 68 » durant
leur cursus universitaire. Virulents, révolutionnaires, utopistes, politisés et
militants à l’image de la jeunesse de l’époque, ils revendiquent haut et fort
une reconnaissance et une revalorisation de leur identité culturelle et de leur
patrimoine.

Mais cette demande de reconnaissance culturelle, de l’immatériel, aussi
importante qu’elle puisse être, n’est pas suffisante en elle-même. Un autre
vecteur, plus matériel, plus palpable, tout aussi important agite la société
mélanésienne, c’est le foncier. Cette question foncière même si elle apparaît
avec virulence dans les années 1970 a toujours été au centre des
96revendications de cette ethnie depuis le début de la colonisation .

L’antériorité des populations mélanésiennes sur le sol de cet archipel n’est
pas contestable. Celles-ci ont été dépossédées de leur terre par le
colonisateur. Ainsi, cette revendication toute légitime qu’elle est ne concerne
essentiellement que la Grande Terre, car les îles Loyauté, n’ont pas été
97concernées par la colonisation rurale .

À la veille de la réforme foncière de 1978, mille actifs issus de la
colonisation contrôlent 370 000 ha de propriétés et 120 000 ha de locations
domaniales tandis que plus de 25 000 Mélanésiens ne disposent, sur la
Grande Terre, que de 165 000 ha de réserve et de
40 000 ha de locations et de propriétés privées.

Par rapport aux autres « élites » mélanésiennes, Jean-Marie Tjibaou a
l’intelligence de se démarquer en intégrant dans son analyse politique une
approche différente pour « motiver » son ethnie. Il considère, à juste titre,
que les « fondamentaux politiques » des Mélanésiens sont très insuffisants
pour les fédérer. Il est ainsi le principal instigateur du festival « Mélanésia
2000 », événement majeur de 1975. Pour ce leader politique « Mélanésia
2000 avait pour but de faire un « flash » sur [la] culture [mélanésienne]
pour le monde blanc, et d’inviter les Mélanésiens à se projeter dans une

différences dans l’État républicain : l’exemple de la France métropolitaine », in L’État
pluriculturel et les droits aux différences, op. cit., pp.89-106. Jean-Marie Kohler, « Identité
canaque et intégration coloniale », Journal de la Société des Océanistes, 1991, pp. 47-51.
Jean-Paul Besset, Le dossier calédonien, Les enjeux de l’après-référendum, Éd. La
Découverte, 1988, p. 155, 174 pages.
95 Dès la participation des Mélanésiens à la vie politique du territoire, des velléités
d’indépendance se font entendre dès 1958.
96 Bwenando, « La psychose de la peur et le problème foncier », n° 11, 19 septembre 1985, p.
12.
97 er Arrêtés des 6 septembre 1899 et 1 avril 1913.
42 espèce de grande fête populaire où ils se révéleraient à eux-mêmes et
98prendraient conscience de leur propre patrimoine » . Pour Jean-Marie
Tjibaou, le nationalisme kanak ne pouvait se constituer qu’à travers une
quête de l’identité culturelle de l’individu.

Pour mobiliser les populations mélanésiennes, il faut un projet fédérateur, un
projet politique commun : l’avènement d’un État kanak indépendant et qui
s’appellerait « Kanaky ». Pour réaliser un tel projet, il faut que le discours
politique prenne appui sur le principe du droit des peuples et des minorités à
affirmer et à défendre leur spécificité ethnique et culturelle.

Dans l’absolu, les différences culturelles, aussi marquées soient-elles
n’impliquent pas qu’une culture en prime une autre. Toutes les cultures
savent s’ouvrir et progresser. La culture française au cours des siècles peut
témoigner de sa richesse et toute culture n’est jamais fermée aux valeurs
sociétales. Mais, pour qu’il y ait dialogue entre deux cultures, encore faut-il
99qu’elles se reconnaissent, ce qui était à cette époque, loin d’être le cas .

a) Le vecteur foncier

À l’instar d’une littérature particulièrement abondante dans les dernières
100années de l’ancienne Monarchie , la propriété privée apparaît également en
Nouvelle-Calédonie, comme une forme de spoliation. Mais ici en Nouvelle-
Calédonie, la terre est sur le plan mythique pensée comme source de vie, sur
le plan historique comme la fondation ancestrale et, sur le plan généalogique
le lieu où sont les ancêtres. La terre clanique est transmise de génération en
génération jusqu’aux descendants actuels. La terre est intemporelle. La terre
en Mélanésie est « tout » : ici, c’est d’abord le sol, car le sol porte tout. Cette
affectivité envers la terre est le ciment des populations mélanésiennes, c’est
le vecteur de leur reconnaissance ethnique.

Du fait de la dépossession de la terre, la revendication kanak est d’abord au
départ, une revendication foncière. L’illégitimité de la présence européenne
n’étant pas, à leurs yeux contestable, les Kanak considèrent que la terre
n’appartient qu’à l’ethnie première occupante. « La question n’est pas de
savoir à qui appartient telle ou telle parcelle, mais de dire la légitimité de la

98 « Le point de vue de Jean-Marie Tjibaou président et organisateur du festival », entretien de
Michel Degorce-Dumas, Journal de la Société des Océanistes, 1995, Volume 100, n° 100-
101, p. 112, pp. 109-115.
99 Paul de Deckker, in L’État pluriculturel et les droits aux différences, op. cit., pp. 4-6. Jean-
Paul Besset, in Le dossier calédonien, op. cit., p. 34.
100 Morelly, Le Code de la Nature ou le véritable esprit de ses lois de tout temps négligé ou
méconnu, Paris, 1755, 236 pages et Mably, Des droits et des devoirs de Citoyen, Paris, 1789,
316 pages.
43 101présence européenne » . La revendication politique n’intervient que plus
tard.

On peut considérer que c’est au moment de l’entrée de l’électorat mélanésien
dans la vie politique locale, que la terre devient véritablement un enjeu
politique. Le régime foncier peut être défini comme un système de relations
entre l’homme et la terre. Les plus revendicatifs considèrent que les
Mélanésiens doivent retrouver l’espace qu’ils occupaient avant l’arrivée des
Européens, car la terre est le fondement de la personnalité mélanésienne.

« Ce mythe de l’âge d’or » radicalise les positions des Mélanésiens et
conduit idéologiquement à prôner l’accession à l’indépendance « kanake et
102 103socialiste » induisant tout naturellement le départ de tous les étrangers ,
c’est-à-dire tous ceux qui ne sont pas Kanak.

Les regroupements artificiels imposés par l’Administration, les
déplacements de clans et l’installation de populations hétéroclites ont
brouillé bien des repères dans une société où l’oralité est la règle.
L’administration coloniale de l’époque aggrave encore le problème en
méconnaissant la conception mélanésienne traditionnelle de la propriété
foncière individuelle et familiale en la remplaçant de manière autoritaire par
un système de propriété collective étranger aux traditions mélanésiennes.

Valéry Giscard d’Estaing alors Président de la République entreprend une
politique réformatrice et tente, en particulier par une réforme foncière, de
désamorcer la revendication indépendantiste. Ces réformes sont mises en
place tant par le territoire qui crée en 1977 un Fonds de rachat des terres que
par le nouveau statut du 28 décembre 1976. Cependant, cette politique se
heurte rapidement à des limites compte tenu de la raréfaction des terres à
vendre et des moyens juridiques insuffisants mis à la disposition de la
104Nouvelle-Calédonie . De plus, ces réformes étaient, à l’époque, pensées
105directement par Paris. Ainsi la réforme foncière de Paul Dijoud trouve vite

101 François Garde, « La constitution à l’épreuve du Pacifique 1981-1988 », in François
Mitterrand et les territoires français du Pacifique (1981-1988), op. cit., pp. 57-66.
102 Georges Zeldine, « Mélanésiens de demain », dossier du cercle Katara, 1985, p. 30.
103 Stéphane Diémert, « Étrangers », in 101 mots pour comprendre les institutions de la
Nouvelle-Calédonie, (dir. Jean-Yves Faberon et François Garde), op. cit., pp. 107-108.
104 Frédéric Angleviel, Brève histoire politique de la Nouvelle-Calédonie contemporaine
(1945-2005), Éd. du CRHOC, Collection « Histoire calédonienne », Nouméa 2006, p. 100, 313
pages
105 Secrétaire d’État auprès du ministre de l’Intérieur chargé des départements et territoires
d’outre-mer du 3 avril 1978 au 13 mai 1981 au sein du Gouvernement de Raymond Barre. Il
se fixe quatre objectifs en présentant en 1978 son « Plan de développement économique et
social à long terme pour la Nouvelle-Calédonie » :
44 ses limites par méconnaissance des élites parisiennes. D’une pensée
occidentale, cette réforme faisait fi du milieu naturel et culturel de cette
106partie de l’Océanie . En effet, cette réforme entendait restituer
individuellement la terre à des Kanak qui ne conceptualisent pas la propriété
individuelle. Ici, ce sont les clans, suivant la tradition, qui répartissent les
terres.

Cette dynamique contestataire ne dévie pas malgré l’arrivée de la
« Gauche » en 1981. Le Gouvernement de l’époque prend de nombreuses
107ordonnances pour essayer de rattraper les inégalités et tenter une politique
de rééquilibrage au profit de l’ethnie mélanésienne.

Trop peu ou trop tard, les décisions de Paris sont décalées par rapport aux
revendications mélanésiennes. Au contraire, les indépendantistes sont de
plus en plus exigeants quant à celles-ci. Déjà entre 1969 et 1972, les
Foulards Rouges clament « L’identité kanak est une question de vie ou de
mort ». En 1975, se posant en leader des partisans de l’indépendance et
débordant l’Union Calédonienne sur la voie de l’extrémisme, l’Union
108Multiraciale déclare, « La Calédonie appartient aux Kanakes, véritables

- Redonner aux clans, l’espace traditionnel sans lequel ils ne peuvent vivre pleinement
selon la coutume,
- Affermir la position des colons qui vivent et travaillent sur leurs terres,
- Permettre aux Mélanésiens de devenir des agriculteurs, en dehors des réserves, dans le
cadre du droit civil,
- Favoriser la mise en valeur des terres redistribuées.
106 Jean-Marie Gustave Le Clézio, « L’Océanie, c’est le continent invisible. Invisible parce
que les voyageurs qui s’y sont aventurés la première fois ne l’ont pas aperçue, et parce que
aujourd’hui elle reste un lieu sans reconnaissance internationale, un passage, une absence en
quelque sorte », Raga. Approche du continent invisible, Le Seuil, 2006, coll. Points, p. 9, 135
pages.
107 - L’ordonnance n° 82-877 du 15 octobre 1982 instituant des assesseurs coutumiers dans le
territoire de la Nouvelle-Calédonie et dépendances au tribunal civil de première instance et à
la cour d’appel,
- L’ordonnance n° 82-878 du 15 octobre 1982 relative au développement économique de la
Nouvelle-Calédonie,
- L’ordonnance n° 82-879 du 15 octobre 1982 portant création d’un office culturel,
scientifique et technique canaque,
- L’ordonnance n° 82-880 du 15 octobre 1982 relative à l’aménagement foncier, à
l’établissement rural et à la reconnaissance des droits coutumiers sur le sol de la Nouvelle-
Calédonie et dépendances,
- L’ordonnance n° 82-1114 du 23 décembre 1982 relative au régime législatif du droit du
travail dans le territoire de Nouvelle-Calédonie et dépendances,
- L’ordonnance n° 82-1115 du 23 décembre 1982 sur l’énergie en Nouvelle-Calédonie.
108 Ce parti se forme le 10 décembre 1969 avec des dissidents de l’UC autour de Yann Céléné
Uregei. Il est officialisé lors de son congrès constitutif les 23 et 24 janvier 1971. Les
congressistes se prononcent pour un « statut d’autonomie dans le cadre français ». Le 4 juin
1975 la mission calédonienne conduite par Yann Céléné Uregei n’ayant pas été reçue par le
45 propriétaires du pays ». Dès le 25 juin 1975 à la tribu de la Conception, un
comité de coordination composé d’élus de l’Union Calédonienne, de l’Union
Multiraciale et quatre groupes révolutionnaires kanak prend position pour
l’indépendance kanak. Le slogan « La Calédonie appartient aux Kanakes »
109va ensuite devenir la principale exigence de l’Union Calédonienne . Jean-
Marie Tjibaou évoque aussi en 1981 l’attachement de son peuple à la terre
« Elles [les terres] sont l’unité de notre peuple,/ Elles sont l’univers que
nous partageons avec nos dieux,/ Elles sont l’élément spatial de nos
110alliances avec les clans frères,/ Elles font partie de notre existence » .

À titre d’exemple, l’action revendicative se retrouve dans une lettre de
protestation adressée au Secrétaire d’État Paul Dijoud, par Madame Pidjot,
l’épouse du député Roch Pidjot qui s’insurge, en tant qu’héritière d’une
111chefferie du sud-ouest, contre l’attribution d’une propriété de Dumbéa à
112des familles wallisiennes .

113Pour sa première visite sur le « Caillou » le 3 juillet 1978, Paul Dijoud
déclare que le « respect de la différence est la base de la société
calédonienne nouvelle » et le 11 août de la même année, il insiste sur la

président de la République, écourte sa mission à Paris et, de retour à Nouméa, demande que
Paris organise l’indépendance de la Calédonie.
109 Dès le 25 juin 1975, à la Conception (commune du Mont Dore), des représentants de l’UC,
de l’UM, de la JOC et du Groupe 1878 signent un manifeste en faveur de l’indépendance
« Kanaque » et forment un « comité de coordination » pour travailler en ce sens.
110 Jean-Marie Tjibaou, 1996, La présence kanak, Ed. Odile Jacob, Paris, p. 123, 326 pages.
111 Jean Guiart, « Chefferie », in 101 mots pour comprendre les institutions de la Nouvelle-
Calédonie, (dir. Jean-Yves Faberon et François Garde), op. cit., pp. 41-44.
112 « Cette terre nous appartient, aux miens et à moi, depuis des siècles, et je dois être dans la
coutume, une des premières à protester. Je suis en effet l’une des héritières de la chefferie des
Te Waka qui régnait sur la haute et la basse Dumbéa et dont le représentant le plus connu fut
le chef Kandjio. L’autorité et l’influence coutumière de ce dernier s’étendaient sur un
domaine qui était délimité par, d’une part, au sud la rivière des Pirogues et au nord celle de
la Dumbéa. D’autre part, par le littoral. Ces terres faisaient partie de ce domaine et
relevaient du village de Koé, dont ceux des habitants qui ne s’étaient pas réfugiés à la
Conception, à Saint-Louis ou ailleurs, ont été fusillés en 1878, aux premières heures de
l’annonce de la révolte de Bouloupari. On peut considérer aujourd’hui que nous sommes plus
d’une centaine de descendants des sujets alliés de mon père. Aux Te Waka sont rattachés les
Togna, les Niabe, les Betowa, les Watas, les Potio, tous clans de pêcheurs échelonnés le long
du bord de mer et jusque sur l’île Nou. Les Te Bwehy et les Te Tiati habitaient respectivement
Kué dans la haute Dumbéa et Tiati, et les Kamoidji à Yahoué. D’autre part, dans la région du
Mont Dore, la chefferie était détenue par les Te Negarah, auxquels sont rattachés les Moya
Théa, les Ah Dhamé, les Djawari, les Apware, les Apruwy (maintenant disparus), les koure,
les Withy, les Kate, les Te Moron, les Mwakia et les Koimpi. Nous avons, en octobre 1978,
revendiqué officiellement ces terres où sont restés les générations de nos morts, dont la
malédiction retombera sur qui voudrait s’en emparer à nouveau », Les Nouvelle
Calédoniennes, 13 août 1980, p. 5.
113 En Nouvelle-Calédonie, nom propre désignant la Grand Terre calédonienne, avec une
nuance affective exprimant l’attachement à un sol rude.
46 nécessité de « régler le problème foncier dans la perspective du respect des
droits historiques des communautés mélanésiennes ». Ces propos ne
satisfont que moyennement les Mélanésiens.

114Pour Dorothée Dussy « La question foncière, qui est l’un des axes
prioritaires des politiques menées en Nouvelle-Calédonie depuis 1976, est
au centre des revendications kanak depuis le début de la colonisation. La
rétrocession foncière en milieu rural s’appuie en partie sur la démonstration
qui peut être faite de l’occupation ancienne d’un espace par les ascendants
ou représentants des demandeurs ». Cependant, il convient de préciser que
cette démonstration se fait sur la base de l’oralité est que ce support est
extrêmement malléable et laisse au locuteur une très grande liberté
115d’interprétation . L’incertitude ne s’estompe guère également quand on lit
116« Il y a coutume et coutume » .

Cette revendication, toute matérielle qu’elle soit, oscillant entre un
rééquilibrage foncier et une restitution globale sans contrepartie, s’appuie
fondamentalement sur l’aspect culturel de la terre car les Kanak
revendiquent des lieux sacrés, des cimetières et des sites autrefois cultivés et
habités par leurs ancêtres. À cet égard, le festival « Mélanésia 2000 » mis sur
pied par Jean-Marie Tjibaou affirme la spécificité de la culture mélanésienne
117et favorise une prise de conscience de l’unité culturelle kanak .

b) Le vecteur culturel

La résurgence du culturel est l’une des pierres angulaires de l’éveil politique
des Mélanésiens. C’est l’un des vecteurs unificateurs de cette population qui
commence à s’affirmer face aux Européens. La Nouvelle-Calédonie, comme
toute société, n’échappe pas aux clivages sociétaux. Ceux-ci concentrent au
sein de la population mélanésienne la plupart des ingrédients de la discorde
expliquant les germes d’une confrontation. Fred Constant souligne que la
Nouvelle-Calédonie est un exemple patent d’une société traversée par des
divisions sociales importantes, car « Quand (…) un groupe ethnique (…)
minoritaire est concentré sur une partie déterminée du territoire, qu’il

114 S’approprier la ville : Nouméa au miroir de ses squats, 2005, p. 230, 255 pages,
halshs.archives-ouvertes.fr/docs/00/03/41/43/PDF/DussySapproprierlaville.pdf.
115 Caroline Graille, « Patrimoine et identité kanak en Nouvelle-Calédonie », Miroirs
identitaire, n° 2, printemps 2001, Centre d’études et de recherches comparatives en
ethnologie, http://alor.univ-montp3.fr/cercle/revue.htm
116 Colloque des Responsables d’Associations et de Groupe de Femmes Mélanésiennes de
Nouvelle-Calédonie, 2 et 3 juin 1983, Nouméa, CPS, rapport du 8 juillet 1983, p. 14, 21
pages.
117 Marie-Claude Tjibaou, « Tous vibraient de la même force, de la même conviction »,
Journal de la Société des Océanistes, 1995, op. cit., pp. 117-124.
47 occupe une position marginale dans l’économie, qu’il se distingue par des
pratiques coutumières propres, qu’il a un accès limité au secteur moderne et
qu’il s’identifie à un parti politique qui le représente, tous les ingrédients
118d’une confrontation sont réunis » .

Cette montée en puissance de la protestation mélanésienne trouve
119essentiellement sa source dans la marginalisation économique des Kanak .
Le boom du nickel en 1969-1970 commence à les familiariser avec le monde
du salariat. À côté de l’écart économique et social entre la région de Nouméa
où dominent les Européens et la « brousse » peuplée de Mélanésiens
s’accroît et surtout s’ajoute un fossé identitaire. Immanquablement cette
accélération de la modernité déstructure le tissu social mélanésien. La
reconnaissance et la réhabilitation par les jeunes diplômés kanak de la
culture autochtone sont d’abord ethniques. Pour mobiliser les populations
mélanésiennes ceux-ci s’appuient sur le droit des peuples et des minorités à
affirmer et à défendre leur spécificité ethnique et culturelle.

L’ethnicité initiale revendiquée par les jeunes intellectuels kanak se
transforme très rapidement en revendication nationaliste. La culture devient
alors un enjeu politique majeur. Pour conforter cette transformation, il
convient d’embellir la tradition, de la sublimer pour « cimenter » les
populations mélanésiennes. La mobilisation de cette tradition au bénéfice de
l’ethnie mélanésienne se concrétise par une idéalisation du passé et le
patrimoine kanak est érigé en symboles identitaires.

Georges Corm pense que « Le discours identitaire (…) exprime les graves
névroses de notre époque… », mais ce « discours identitaire (…) n’assurera
120jamais la paix… » . Pour Jean-Marie Tjibaou en pleine ascension politique,
sa réflexion s’affine et se renforce. Il considère que la construction d’une
identité kanak, d’un peuple kanak, passe par son histoire enfouie dans les
mémoires. Mais refusant le passéisme, Jean-Marie Tjibaou disait en 1985
que « Le retour à la tradition, c'est un mythe. Aucun peuple ne l'a jamais
vécu. La recherche, le modèle pour moi, il est devant soi, jamais en
arrière ».

118 Fred Constant, « La citoyenneté entre égalité et identité », in L’État pluriculturel et les
droits aux différences, op. cit., pp. 55-70.
119 Michel Naepels, « Il a tué les chefs et les hommes », L’anthropologie, la colonisation et le
changement social en Nouvelle-Calédonie, Revue terrain n° 28, mars 1997, Miroirs du
colonialisme, Collection Éthnologie de France, Cahiers d’ethnologie de la France
http://terrain.revues.org/document3168.html. Caroline Graille, « Patrimoine et identité kanak
en Nouvelle-Calédonie », op. cit. Axelle Vigne, « Les terres coutumières et le régime foncier », DEA sociologie du droit, Université Paris II Panthéon-Assas, juin
2000, p. 16, 76 pages.
120 Georges Corm, Orient-Occident, la fracture imaginaire, 2002, rééd. La Découverte,
Poche, 2005, pp. 261-262, 208 pages.
48 Jean-Marie Tjibaou s’est soucié très tôt de l’unité des populations
mélanésiennes. Celles-ci étaient trop rivales les unes des autres pour qu’elles
soient reconnues et entendues. Il fallait d’abord les réunir autour d’un thème
central commun, leur culture identique. En annonçant à la fin de l’année
1974 son intention d’organiser un festival des arts mélanésiens, il n’espérait
pas cristalliser si vite tous les espoirs d’un peuple aspirant à la
reconnaissance de sa culture, « Nous avons voulu ce festival parce que nous
croyons en la possibilité d’échanges plus profonds et plus suivis entre la
culture européenne et la culture kanak. (…) L’espoir qui sous-tend ce projet
est grand. Nous devons ensemble le réaliser pour l’avenir culturel de notre
121jeunesse et la santé de notre pays » .

Le but de cette manifestation résidait dans la révélation aux communautés
allochtones de la spiritualité de l’ethnie mélanésienne. Ce festival eut pour
grand avantage de révéler une unité culturelle tant les rivalités étaient
vivaces entre les populations mélanésiennes. Reconnaître une culture
commune à tous les Mélanésiens lorsque les particularismes locaux sont
forts et les différences linguistiques considérables était un premier pas.
Paradoxalement, la langue française servit de ciment unificateur aux acteurs
122mélanésiens .

La volonté de Jean-Marie Tjibaou de mettre en exergue la culture de tout un
peuple, fut durement réprouvée par les « Foulards rouges » et le « groupe
1878 ». Ces deux groupuscules l’ont accusé de vouloir dénaturer la vie des
Mélanésiens et de folkloriser leur culture, de s’être « vendu au pouvoir
colonial » et de « collaborer avec le colonialisme pour faire diversion au
123moment où les Kanaks réclament le respect de leurs droits » .

À l’occasion du vingtième anniversaire de « Mélanésia 2000 », Fote Trolue
alors étudiant à Montpellier, rappelle ses réticences « D’instinct, on était
contre Mélanésia 2000. J’avais peur qu’on livre nos valeurs culturelles à
ceux qui historiquement font peu de cas de notre culture avec le risque de la
folkloriser. […]Pour nous, en France, on regardait par rapport à la
situation politique de la Nouvelle-Calédonie et on estimait qu’il ne pouvait
par y avoir une manifestation d’une telle envergure s’il n’y avait pas
quelqu’un derrière qui tirait les ficelles : lorsque l’État soutient une telle

121 Rétrospective, « Il y a 30 ans dans Les Nouvelles Calédoniennes », 2 février 2007, p. 2.
122 La diffusion d’émission en langues vernaculaires sur FR3 Nouvelle-Calédonie en 1977 est
inexistante. Alain Vivien, Assemblée nationale, débats parlementaires, question écrite n°
er34613 du 1 janvier 1977 sur le thème « Radiodiffusion et télévision nationales (temps
d’émission consacré aux langues vernaculaires des départements et territoires d’outre-
mer) », JORF n° 14, 31 mars 1977, p. 1357.
123 Frédéric Angleviel, Brève histoire politique de la Nouvelle-Calédonie contemporaine
(1945-2005), op. cit., p. 132.
49 manifestation, c’est plus dans une logique de l’État que dans une logique
culturelle d’une population qui commence à revendiquer son indépendance.
On disait de faire attention de ne pas livrer notre culture à un État qui avait
124une logique mais certainement pas une logique de décolonisation » .

Avant que ne se déroule ce festival du 3 au 7 septembre 1975 avec deux
èmemille acteurs et 50 000 spectateurs sur la plage 1000 du 6 km, une très
longue préparation fut entreprise. Après une année de préparation, huit mini
festivals régionaux s’étaient déroulés de mars à août 1975 sur la Grande
Terre et les îles.

Pour « Mélanésia 2000 », sur plusieurs kilomètres carrés ont été construites
neuf cases dénommées « Points Soleil » correspondant à un découpage
géographique et culturel de la Calédonie. D’autres structures étaient
également mises au profit et à la disposition du public (cases d’accueil, de
restauration, d’expositions artisanales, espace scénique…). Les spectateurs
ont pu ainsi admirer tous les aspects de la culture kanak, notamment une
pièce intitulée « Kanaké » en trois actes, le premier décrivant la vie des
Kanak avant l’arrivée des blancs, le deuxième retraçant la colonisation et le
troisième basé sur un consensualisme entre les autochtones et les
125allochtones .

À partir de ce festival, les Mélanésiens prirent conscience de former un
126peuple . La réussite de ce festival modifie la perception et le regard sur
Jean-Marie Tjibaou. La revendication kanak s’appuie sur deux éléments
forts, une terre revendiquée et une unité culturelle cimentée. Peu de temps
après le combat politique s’institutionnalise vraiment lorsqu’un parti
politique, l’Union Calédonienne, opte pour l’indépendance lors de son
congrès de Bourail les 21 et 22 mai 1977.

Ainsi, pendant toute l’époque militante du culturalisme kanak apparaît, au
cours de multiples manifestations, des symboles identitaires servant de
support à la politique dont les desseins sont résolument idéologiques.

Ce festival réussi, les critiques de ses amis anticolonialistes s’étiolent. Jean-
Marie Tjibaou se retrouve conforté dans sa démarche revendicative parmi
tous les leaders du camp indépendantiste.

124 Fote Trolue et Joseph Caihé, « Témoignage – vers l’éveil d’un peuple », Journal de la
Société des Océanistes, 1995, op. cit., pp. 153-164.
125 Georges Dobbelaère, « Le jeu scénique Kanaké », Journal de la Société des Océanistes,
1995, op. cit., pp. 101-108.
126 Kaloi Cawidrone, « Faire comprendre qu’un peuple existe. Aucun pouvoir ne peut
supprimer l’idée de liberté », Journal de la Société des Océanistes, 1995, op. cit., pp. 143-
145.
50 2) L’affirmation progressive d’un leader charismatique mélanésien

Jean-Marie Tjibaou apparaît sur le devant de la scène politique et réussit à
agréger les intérêts des populations mélanésiennes fort disparates. À cet
égard, le professeur Seurin s’insurge contre cette « manipulation » au profit
de l’ethnie mélanésienne, « les thuriféraires des indépendantistes qui
invoquent le « sens de l’histoire », oublient purement et simplement ce qui
constitue un élément essentiel : jamais, les membres de ces tribus canaques
n’ont bénéficié de l’unité et de la cohésion ». Ce qui « rend parfaitement
artificielle la thèse de l’unité historique des Mélanésiens originaires ». « Le
fameux droit inné à l’indépendance » en prend un coup si l’on ne parvient
pas à forger un passé imaginaire où aurait existé un peuple kanak, en
quelque sorte préformé, qui présenterait à l’avance tous les caractères
d’unité et d’homogénéité qui présume la notion politique et historique de
127« peuple » … ».

L’idéologie de Jean-Marie Tjibaou n’échappe pas à la règle générale qui la
fait fonctionner à trois niveaux, l’idéalisation ennoblissante, c’est-à-dire que
sont englobées toutes les populations mélanésiennes pour ne former qu’un
seul peuple ; l’engendrement d’illusions, c’est-à-dire qu’un discours
idéologique s’adresse à l’imaginaire social, au rêve, et la violence
symbolique, car l’action s’inscrit dans une lutte de pouvoir.

Jean-Marie Tjibaou est le premier Mélanésien qui élabore une construction
de la différence entre les autochtones et les allochtones. Cette démarche lui
confère un rôle décisif. Chargé d’énoncer cette différence, il emblématise la
culture et le patrimoine kanak pour s’affranchir et dénoncer l’allégeance à la
France. Derrière cette action mobilisatrice, la critique du pouvoir
métropolitain est virulente et la volonté d’imposer le pouvoir du « peuple »
kanak est patente.

Homme calme, pondéré, résolu, Jean-Marie Tjibaou incarne la rigueur dans
les idées et l’action pour une époque nouvelle.








127 Jean-Louis Seurin et Hervé Coutau-Bégarie, La Nouvelle-Calédonie, les antipodes de la
démocratie, Éd. Lieu commun, Paris, 1986, p. 18, 222 pages.
51 a) La religion creuset de l’élite mélanésienne

Aîné d’une famille de huit enfants, Jean-Marie Tjibaou est né à Hienghène
128dans la tribu de Tiendanite. Brillant écolier au petit séminaire de Canala, il
est vite remarqué par le père Rouel, un mariste qui l’envoie poursuivre ses
études au grand séminaire de Païta. Après son noviciat effectué à l’Île des
Pins, il est ordonné prêtre à 29 ans en septembre 1965 et il est nommé à
Bourail puis second vicaire à la cathédrale de Nouméa.

Peut-on considérer qu’il avait la vocation lorsqu’il énonce qu’il a choisi cette
voie « par volonté de se mettre au service de son peuple » ? L’avenir
confirme que son engagement dans la prêtrise ne correspondait pas à cette
vocation puisqu’il quitte les ordres en 1970.

Il est probable que la lecture en septembre 1967 de la thèse intitulée
129« Histoire et psychologie des Mélanésiens » de Appolinaire Anova Ataba ,
prêtre mélanésien originaire de la tribu de Moméa près de Moindou et ayant
exercé dans le diocèse de Chartres, l’ait profondément marqué. Publication
iconoclaste, cette thèse qui déplaît à l’archevêché de Nouvelle-Calédonie,
influence fortement Jean-Marie Tjibaou au point que sa vision d’être au
service de son ethnie change radicalement de registre.

Les interrogations de Jean-Marie Tjibaou sur la reconnaissance de l’identité
kanak semblent avoir trouvé un début de réponse avec les écrits de ce prêtre
engagé qui dénonçait les soubresauts de la société calédonienne et les
« affres » du « colonialisme ». Jean-Marie Tjibaou s’aperçoit que son
engagement religieux est insuffisant pour apporter à son ethnie une
espérance.

Conscient de ses faiblesses, Jean-Marie Tjibaou, ce prêtre proche de son
peuple, repart en métropole compléter ses études auprès de l’Institut
d’Études Catholiques de Lyon, de la Sorbonne en 1968, de l’École des
Hautes Études Pratiques ainsi que les cours d’ethnologie du Professeur Jean
Guiart.

À son retour sur le « caillou », le paysage politique a bien changé. Plusieurs
hommes d’église ont également demandé leur réduction à l’état laïc, comme
François Burck. La confession et les Saintes Écritures ne lui semblant plus
être en mesure d’adoucir suffisamment les « tourments » de son peuple,

128 Par arrêté du 24 décembre 1867 (n° 147), la tribu « … agrégation légale ayant des
attributs de propriété, organisée sous la seule forme qui fut et qui soit propre encore à l’état
de la population indigène » acquiert la personnalité civile.
129 Prêtre kanak (1929-1966).
52 Jean-Marie Tjibaou s’inscrit à l’Union Calédonienne et remporte aux
élections municipales en 1977 la mairie de Hienghène dont il devient le
maire.

Même si la rédaction de sa thèse sur « Les fondements et la portée de
l’identité culturelle des Mélanésiens » n’aboutit pas sur le plan académique,
elle dénote un intérêt certain sur ce thème. D’ailleurs la réussite de
130« Mélanésia 2000 » met en valeur ses qualités d’organisateur et acquiert
une posture sur la scène politique. Ce festival met en exergue pour la
première fois la manifestation du fait culturel kanak et, surtout, la prise de
conscience par la communauté autochtone d’être le poteau central de cette
île.

b) Jean-Marie Tjibaou leader mélanésien d’une nouvelle époque

Comme le disait François Mitterrand« … Il faut savoir forcer son destin ;
131sinon, on n’en devient jamais le maître » . Jean-Marie Tjibaou a su
parfaitement faire sienne cette pensée du Président de la République. Ce
dirigeant indépendantiste a su gagner auprès des siens des capacités de
mobilisation et des positions de pouvoir. Par de multiples adhésions à ses
idées et à son action en faveur du thème culturel il a suscité auprès des
populations mélanésiennes un enthousiasme qui s’est concrétisé par un fort
mouvement social.

Imprégné de sa culture, interrogatif sur l’efficacité et le sens de son action
religieuse, Jean-Marie Tjibaou en abandonnant la prêtrise semble reconnaître
par ce geste, la primauté du social sur le spirituel.

L’approche culturelle étant un thème cher à Jean-Marie Tjibaou, il ne peut
lui être fait reproche d’avoir instrumentalisée son ethnie pour en faire un
élément majeur du jeu politique. Une crise s’annonçait et, contrairement aux
autres leaders indépendantistes marqués par « Mai 68 », il a su s’extraire du
mouvement contestataire ambiant pour imposer la cohérence et la différence
du trait culturel de son ethnie.

S’il est déjà difficile de négocier avec quelqu’un qui a un objectif, il est
encore plus malaisé de le faire avec celui qui a un rêve. Jacques Lacan
disait : « Le réel, c’est quand on se cogne ». Les Gouvernements successifs
de la République en feront l’amère expérience avec Jean-Marie Tjibaou qui

130 Ce festival a été organisé par une équipe pluriethnique : René Orezolli, Jean-Marie
Tjibaou, Philippe Missote. Cette équipe mit symboliquement en avant Jean-Marie Tjibaou in
Frédéric Angleviel, Brève histoire politique de la Nouvelle-Calédonie contemporaine (1945-
2005), op. cit., p. 132.
131 Jacques Attali, « C’était François Mitterrand » Fayard, 2007, p. 100, 439 pages.
53 ne déviera pas de l’objectif qu’il s’était fixé, à savoir obtenir l’indépendance
de son pays.

Incarnant tout le mythe de la société kanak, alliant la lenteur méditative à la
rapidité de la pensée, Jean-Marie Tjibaou est caractérisé comme un
adversaire rendant crédible l’indépendance kanak sur la scène internationale.
Cependant, avoir cet objectif ne suffit pas pour le crédibiliser. La Nouvelle-
Calédonie faisant partie intégrante de la République française subit, elle
aussi, les fluctuations de politiques intérieures. En effet, les aléas politiques
internes comme les remaniements ministériels et les changements de
majorité ont poussé Jean-Marie Tjibaou à varier ses rôles quant à cet
objectif. Participer aux institutions pour s’efforcer d’organiser une politique
de rééquilibrage et parfois sortir de celles-ci pour occuper sur le terrain.
Lorsqu’il le pouvait, il a adapté et son langage et son action aux
circonstances du moment, parfois la main tendue, parfois le poing tendu.

Homme politique important pour le mouvement indépendantiste, il occupe
des postes à responsabilité, jusqu’à celui de vice-président du Conseil de
gouvernement de 1982 à 1984.

Toute cette entreprise, si importante, ne manque pas d’avoir des effets aussi
sur le camp adverse. En réaction à plusieurs prises de position pour
l’indépendance Jacques Lafleur et Roger Laroque créent le 17 avril 1977 le
Rassemblement Pour la Calédonie (RPC). Cette décision intervient à la suite
de plusieurs faits, notamment le refus, en juin 1975 par le président Valéry
Giscard d’Estaing, de recevoir la délégation de l’Assemblée territoriale
comprenant tous les partis calédoniens. Se sentant bafoués, Yann Céléné
Uregeï publie au nom des élus kanak un communiqué demandant
132l’indépendance . En 1976, le député Roch Pidjot publie une tribune libre
dans Le Monde réclamant « l’autonomie, sinon les Calédoniens se
tourneraient vers l’indépendance en désespoir de cause ». Enfin,
l’indépendantisme kanak se confirme aux élections municipales de 1977.



132 Marc Coulon, L’irruption Kanak, de Calédonie à Kanaky, Messidor, Éd. Sociales, 1985, p.
128, 260 pages. « Considérant que le Gouvernement français n’a pas voulu dialoguer avec
les élus kanak… que, par cet acte, le peuple kanak a été bafoué une fois de plus par le
colonialisme français… se déclarent à l’unanimité pour l’indépendance kanak… ». Les élus
kanak qui participent à la publication de ce communiqué sont les suivants : le député Roch
Pidjot, le président de l’Assemblée territoriale Yann Céléné Uregeï, les conseillers Païta,
Nemia, Namiet, Ayawa, Chanene, Caba, Napoarea, Barmkone et les responsables des divers
jeunes groupes politiques.
54 B - L’apparition d’une conscience non indépendantiste en vue d’une
résistance

Par un mouvement naturel de balancier pour contrer le mouvement
133indépendantiste, les anti-indépendantistes locaux, loyalistes aux
institutions républicaines françaises, s’organisent pour faire front.

Rien de bien nouveau pour les deux principaux groupes calédoniens. Les
deux « communautés » antagonistes ayant toujours vécu conflictuellement, il
ne pouvait exister que désaccords et incompréhensions sur le devenir de la
Nouvelle-Calédonie.

Si d’un côté on pouvait concevoir une communauté mélanésienne
relativement homogène, par contre pour la communauté dite « européenne »,
si des disparités « culturelles » brouillaient l’image entre un « broussard » et
un « nouméen », elle nourrissait cependant le même attachement à la mère
patrie.

Ainsi une prise de conscience collective émerge de ce foisonnement
politique de l’époque. Arasant les humeurs des uns et des autres, dans un
mouvement homogène les partisans d’un attachement à la France se
positionnent pour résister aux diverses revendications des Kanak. Jacques
134Lafleur saura cimenter cette résistance en créant avec Roger Laroque un
parti politique largement ouvert à tous les courants de pensée de droite.





133 Le vocable « loyaliste » n’entre véritablement dans le vocabulaire calédonien qu’à partir
de 1985. À cet égard, Jacques Lafleur précise qu’il n’a jamais voulu être appelé loyaliste
« car il me semblait qu’en Calédonie on se trompait sur le sens de cette expression. Envers
qui devait-on être « loyaliste » ? La terre de France ? Mais que pouvait-elle pour nous ? Le
Gouvernement de la France ? Il préparait une guerre civile ! Du reste, le terme loyaliste ne
servait qu’à des groupuscules en mal de jouer un rôle », in L’assiégé. 25 ans de vie politique.
Une histoire partagée avec la Nouvelle-Calédonie, Plon, 2000, p. 55, 270 pages. Lire
également la définition de Patrice Jean « Le qualificatif de « loyalistes », courant, ne nous
paraît pas pleinement satisfaisant ne serait-ce que parce qu’il est réducteur pour le camp
opposé : le droit international permet à certaines collectivités infra-étatiques, sous certaines
conditions, de se détacher de l’État qui les englobe ; demander à exercer le droit des peuples
à disposer d’eux-mêmes ne peut systématiquement être assimilé à une déloyauté. Les
« loyalistes », partisans du maintien de l’union avec la France, pourraient être qualifiés
d’ « autonomistes », sachant qu’autonomie n’implique pas pleine souveraineté, et que
l’expression ne convient cependant guère pour les partisans (parfois appelés
« départementalistes », aujourd’hui relativement peu nombreux) d’une appartenance étroite à
la métropole », in RJPENC, op. cit., p. 2.
134 Maire de Nouméa de 1953 à 1985.
55 1) La prise de conscience des non indépendantistes comme réaction

C’est d’abord la résistance foncière, bien avant le culturel qui est un des
éléments clé de cette mobilisation. Le foncier en Nouvelle-Calédonie c’est
d’abord et avant tout la brousse. Le terme « foncier » au niveau de la
revendication signifie en Nouvelle-Calédonie la « terre ». Le concept
« d’immeuble » est complètement absent dans cette revendication.

a) La résistance foncière

Depuis la prise de possession de la Nouvelle-Calédonie en 1853, la
revendication foncière a toujours été, pour des raisons historiques, l’apanage
des populations mélanésiennes. Ce sont les diverses autorités politiques en
poste à l’époque sur le territoire qui ont attribué ces terres aux colons.

Malgré les turpitudes opérées par cette spoliation, la plupart des colons
bénéficiaires d’une parcelle de terre ont âprement et durement cultivé celle
qui leur avait été octroyée. Bon nombre de colons ne se sont pas enrichis par
la mise en valeur de ces terres agricoles. Ceux qui se sont enrichis ont le plus
souvent bénéficié de sa valeur minière.

À partir du moment où la revendication foncière est devenue emblématique,
c’est-à-dire accompagnée d’exactions et de mise en danger d’autrui, les
« broussards » se sont mobilisés pour défendre le seul bien qu’ils
possédaient, ce bien que les Kanak entendaient reprendre.

L’indépendance « pure et dure » s’accompagnant d’une dépossession et
d’une exclusion des allochtones, n’était naturellement pas concevable pour
ceux-ci. N’avoir aucun droit sur cette terre pour laquelle ils avaient tant
travaillé pour la mettre en valeur n’était pas admissible pour eux. Sur cette
terre, les broussards n’entendaient pas se faire déposséder, expulser sans rien
135dire, sans rien faire . Cependant la pression psychologique et physique était
telle que la brousse, notamment du côté de la côte Est, s’est progressivement
dépeuplée des colons « blancs ».

Ce n’était pas la revendication foncière qui était condamnable, mais la
dépossession pure et simple, sans contrepartie. Il ne saurait être fait grief à
des Calédoniens résidant en brousse d’être propriétaires de terres héritées de
leurs parents. Un juste dédommagement devait être envisagé.

135 Le 5 décembre 1984 est le paroxysme de la violence. Excédés par les actions violentes du
FLNKS et l’incendie de nombreuses maisons proches, des broussards interceptent à
Hienghène deux véhicules transportant 17 militants indépendantistes. Dix Mélanésiens
indépendantistes sont tués, dont deux frères de Jean-Marie Tjibaou et quatre autres sont
blessés.
56
D’ailleurs, cette réforme foncière n’était pas contestée puisque dès sa
136création, le Rassemblement Pour la Calédonie (RPC) énonce dans sa
charte que la promotion mélanésienne et la réforme foncière sont une
nécessité.

b) La résistance culturelle

Le nationalisme exprimé par les Kanak basé sur le rejet de l’Autre apparaît
pour les non Kanak comme attentatoire à leur propre identité.

Ces deux communautés ayant vécu côte à côte se méconnaissent. Ces deux
cultures se côtoient, s’ignorent et parfois sont hostiles l’une de l’autre. La
culture kanak et la culture occidentale ont régi pendant plus d’un siècle deux
communautés qui n’ont jamais vraiment cherché à se connaître. De là,
naissent toutes les incompréhensions, toutes les peurs et tous les dérapages.

Lorsque les non kanak découvrent « Mélanésia 2000 », c’est tout un monde
137nouveau qui s’offre à eux . Au-delà du phénomène culturel kanak atomisé
selon les aires coutumières, le Calédonien prend conscience que les
populations mélanésiennes possèdent une culture commune.

La reconnaissance de l’altérité culturelle n’est pas encore à l’ordre du jour.
Chacun se cantonnant dans son domaine culturel, le défendant jalousement
en évitant de s’ouvrir à une autre culture, surtout celle qui cherche à
l’évincer de cette terre. Aussi, pour pouvoir appréhender les points de
convergence entre la culture kanak et la culture occidentale, le point nodal
est que chaque ethnie, le Kanak et l’Européen se connaissent mieux et
surtout se reconnaissent.

138La culture calédonienne d’origine occidentale a subi les avatars
historiques du peuplement. Cette identité particulière correspond à un vécu
fait de strates culturelles empruntées aux nombreuses ethnies venues sur le
territoire pour le développer. La culture calédonienne est l’alchimie de
comportements culturels empruntés aux uns et aux autres. Cette singularité

136 La création d’un parti rassemblant les multiples petits partis « loyalistes » est annoncée le
17 avril 1977 par Jacques Lafleur et prend le nom de « Rassemblement Pour la Calédonie
(RPC). Ce dernier tient son premier congrès à Pouembout le 31 juillet suivant.
137 Ismet Kurtovitch, « Sur la signification de Mélanésia 2000 en milieu européen », Journal
de la Société des Océanistes, 1995, op. cit., pp. 139-140.
138 Louis-José Barbançon, « Un Calédonien est un Océanien d’origine européenne », in
Nouvelle-Calédonie, un paradis dans la tourmente, op. cit, pp. 164-167.Christiane Terrier,
« Qu’est-ce qu’être calédonien (sous-entendu caldoche) en 2002 au sein d’une société
multiculturelle ? », in L’État pluriculturel et les droits aux différences, op. cit., pp. 494-500.
57 plurielle du trait culturel du Calédonien d’origine européenne donne une
touche particulière à son identité. Par contre la culture sur un plan identitaire
moins connoté c’« est un mot qui avec le temps s’est mis à englober de plus
en plus de choses. A-t-on une définition unique en Nouvelle-Calédonie ? Je
n’en suis pas sûr : disons qu’ici, « culture » se trouve quelque part entre la
coutume, la religion, la politique et le champ artistique. La culture peut être
une addition de cet ensemble ou bien des cocktails avec des dosages
139personnels et différents de ces ingrédients » .

C’est cette identité originale que Jacques Lafleur entend défendre face aux
revendications des Kanak.

2) L’affirmation progressive d’un leader charismatique calédonien

Jacques Lafleur est né à Nouméa en 1932 dans une famille aisée. Son père
Henri, industriel et propriétaire minier fut conseiller de la République et
140sénateur de la République pendant 23 ans, de 1947 à 1974 .

Son père ne se représentant pas aux élections des membres de l’Assemblée
territoriale en 1972, c’est son fils Jacques qui lui succède. C’est le début de
son ascension. À cette époque, l’après boom minier est marqué par
l’existence de petits partis et, conséquence logique par l’éparpillement des
voix de la droite locale. En 1972, Jacques Lafleur, comme son père, est
141inscrit dans le parti « Entente Démocratique et Sociale » .

Membre du Conseil de gouvernement de 1972 à 1977, il prend la mesure de
l’ampleur des idées indépendantistes qui progressent très rapidement. Il
fustige l’Union Calédonienne qui d’autonomiste est devenue indépendantiste
lors de son congrès en 1977 à Bourail en prenant officiellement position
pour l’indépendance. Au même titre que Jean-Marie Tjibaou avait ressenti la
nécessité de fédérer les populations mélanésiennes autour du culturel,
Jacques Lafleur, ressent lui aussi, la nécessité de fédérer autour d’une
structure commune, toutes celles et tous ceux qui sont partisans du maintien
de la Nouvelle-Calédonie dans la France.

Les élections territoriales ont lieu le 11 septembre 1977. S’il veut les gagner,
Jacques Lafleur doit aller vite. Le 17 avril 1977, il annonce la création du
« Rassemblement Pour la Calédonie » (RPC) dont la vocation est de

139 Les Nouvelles de Tahiti, Emmanuel Kasarhérou, 28 juillet 2009.
140 Le 19 juin 1955, il est battu par le candidat de l’Union Calédonienne, Armand Ohlen.
Henri Lafleur ne sera réélu sénateur que le 26 avril 1959.
141 Ce parti est créé le 5 janvier 1972 par Roger Laroque et Henri Lafleur, dissidents de
l’Union Démocratique. Son premier congrès constitutif se déroule à Bourail le 8 juillet 1972,
Roger Laroque est élu président.
58 rassembler tous les partis loyalistes, tous ceux opposés à l’indépendance.
142S’unissent ainsi les chiraquiens et les giscardiens . Cette nouvelle
formation tient son premier congrès à Pouembout le 31 juillet 1977 devant
plus de 2 500 personnes.

Se présentant pour la première fois au suffrage universel, ce tout nouveau
parti remporte 12 sièges sur 35 aux élections territoriales du 11 septembre
1977.

Le RPC s’est trouvé un « chef » en la personne de Jacques Lafleur. Ce
personnage qui n’est pas un inconnu dans le paysage local vu la fortune de
son père, sait très vite s’imposer parmi tous les élus susceptibles de briguer
un poste électif. Il apparaît ainsi comme le seul leader capable de fédérer les
diverses sensibilités de droite. L’intéressé issu d’une nouvelle génération,
apparaît donc comme un homme en avance sur son temps, capable de
bousculer les routines et d’imposer une vision politique claire à la classe
politique locale.

a) Les deux dimensions politique et économique

Fort de la percée de son parti aux élections territoriales pour lesquelles il ne
s’était pas présenté, Jacques Lafleur annonce sa candidature à la députation
de 1978. Il est élu brillamment dès le premier tour, le 12 mars avec 55 % des
suffrages exprimés. À l’Assemblée nationale, Jacques Lafleur s’inscrit au
Rassemblement Pour la République de Jacques Chirac. Sous l’influence de
celui-ci, il affilie son parti le « Rassemblement Pour la Calédonie » au
« Rassemblement Pour la République » et décide le 21 juillet 1978 de
modifier l’appellation de son parti en « Rassemblement Pour la Calédonie
dans la République » (RPCR).

Jacques Lafleur a toujours été réputé sur le « Caillou » pour n’avoir qu’un
défaut majeur, celui d’être riche, trop riche. Nombre de conversations au
sein de la population locale tournent autour de sa fortune que l’on dit
143conséquente . Ses adversaires, lorsqu’ils en avaient l’envergure,
s’opposaient à son action avec plus ou moins d’efficacité. Être aux
« affaires » et être en même temps aux « commandes » d’un territoire, fut-il
petit, prédispose à la suspicion générale de la population. Selon Milton

142 À côté de la volonté de fusion de l’Entente Démocratique et Sociale (EDS), de l’Union
Démocratique (UD) et des Jeunes Giscardiens, il faut noter la participation d’autochtones
protestants derrière Matayo Wetta, Auguste Reybas et Néa Gallet, ainsi qu’une minorité
kanak catholique derrière Michel Kauma.
143 Jacques Lafleur, http://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Lafleur. Mireille Darot, « Les petits
mineurs du Caillou, Le Français et la mine en Nouvelle-Calédonie », www.unice.fr/ILF-
CNRS/ofcaf/12/Darot.htm
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