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Bosnie

De
192 pages
La partition de la Bosnie est inacceptable. Nikola Kovac. Entre la vie et la mort. Zarko Papic. L'équilibre bosniaque. Mirko Sagolj. De vrais faux problèmes. Tarik Haveric. La Bosnie-Herzégovine de 1878 à 1945. Tito, échec d'une modernisation ? Jean-Arnault Dérens. Les peuples d'Europe orientale, éternels sacrifiés. Eugène Silianoff. Les Tsiganes, une minorité écartelée. Alain Reyniers. Voisinage et crime intime. Xavier Bougarel. Réalité de la pénétration islamique. Gérard Arboit. La politique américaine et l'affaire yougoslave. Paul-Marie de la Gorul-Marie de la Gorce. Y-a-t-il un péché originel ? Bernard Ravenel. Turquie : la tentation des Balkans. Sabetay Varol. Crimes en ex-Yougoslavie et au Rwanda. Tentatives et limites d'une justice pénale internationale. Monique Chemillier-Gendreau. Le viol comme arme de guerre. Extraits du rapport d'experts établi pour l'Unesco. Le processus de paix au Proche-Orient. Un processus en difficulté. Jean-Paul Chagnollaud. Le processus est irréversible. Régine Dhoquois-Cohen. La situation en Algèrie. De l'escalade de la violence à l'amorce d'un dialogue politique ? Abderrahim Lamchichi. Hommage à Yeshayahou Leibowitz. Régine Dhoquois-Cohen. Avec les enfants de Sarajevo. Zarina Khan. Si tu meurs subitement, l'ami... Stevan Tontic. La poupée de riz. Dragma Tomasevic.
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CONFLUENCES
Méditerranée

Revue trimestrielle N°13 Hiver 1994-1995

publiée avec le concours du Fonds d'action sociale et du Centre national du livre

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique75005 Paris

CONFLUENCES
Méditerranée
Revue trimestrielle 77, rue Blomet 75015 Paris N° 13 Hiver 1994-1995

Fondateur
Hamadi Essid (1939 -1991)

Directeur de la rédaction Jean-Paul Chagnollaud Comité de rédaction Christian Bruschi, Christophe Chiclet, Régine Dhoquois-Cohen, Thierry Fabre, Alain Gresh, Bassma Kodmani-Darwish, Abderrahim Lamchichi, Bénédicte Muller, Bernard Ravenel Secrétariat de rédaction Anissa Barrak Comité de réflexion James Aburizk, Adonis, Paul Balta, Elie Barnavi, Jean-Michel Belorgey, Mahmoud Darwish, Shlomo EI-Baz, Michel Jobert, Paul Kessler, Théo Klein, Clovis Maksoud, William Quandt, Madeleine Rebérioux, Edward Saïd, PietTe Salinger, Mohamed Sid Ahmed, Baccar Touzani Correspondants Carole Dagher (Beyrouth), Beya Gacemi (Alger), Ruba Husary (Jérusalem) Jamila Settar-Houfaïdi (Rabat), Ridha Kéfi (Tunis) ~ila Skarveli (Athènes), Baku Erwin (Tirana), Gema Martin Munoz (Madrid)

Directeur

de la publication Denis Pryen

@L'Harmattan, 1995 ISSN: 1148-2664 ISBN: 2-7384-3207-7

Ce numéro est dédié à la mémoire de notre ami

Harnadi Essid

qui nous a quitté il y a trois ans

Le pont de Mostar a été édifié en 1566 et a été détruit en 1993

Sommaire
N°13 Hiver 1994-1995

Bosnie
Dossier préparé par

Christophe Chiclet

Avant-propos (7) Christophe Chiclet et Jean-Paul Chagnollaud La partition de la Bosnie est inacceptable (11) Nikola Kovac Entre la vie et la mort (21)' Zarko Papic L'équilibre bosniaque (31) Mirko Sagolj De vrais faux problèmes (37) Tarik Haveric La Bosnie-Herzégovine de 1878 à 1945 (41) Henry Bogdan Tito, échec d'une modernisation? (49) Jean-Amault Dérens Les peuples d'Europe orientale, éternels sacrifiés (65) Eugène Silianoff Les Tsiganes, une minorité écartelée (69) Alain Reyniers V oisinage et crime intime (75) Xavier Bougarel Réalité de la pénétration islamique (89) Gérald Arboit La politique américaine et l'affaire yougoslave (99) Paul-Marie de La Gorce

y a-t-il un péché originel? (107)

Tentatives

Bernard Ravenel la tentation des Balkans (115) Sabetay Vaml Crimes en ex-Yougoslavie et au Rwanda et limites d'une justice pénale internationale Monique Chemillier-Gendreau Turquie:

(119)

Le viol comme arme de guerre (133) Extraits du rapport d'experts établi pour l'Unesco

Le processus de paix au Proche-Orient
Entretiens avec

Leila Chahid: Un processus en difficulté (139) par Jean-Paul Chagnollaud Yehuda Lancry: Le processus est irréversible (147)
par Régine Dhoquois-Cohen

La situation en Algérie
De l'escalade de la violence (159) à l'amorce d'un dialogue politique? Abderrahim Lamchichi

Confluences Culturelles
Hommage à Yeshayahou Leibowitz (171) Régine Dhoquois-Cohen Avec les enfants de Sarajevo (173) Zarina Khan
et autres poèmes de Stevan Tontic Traduits par Mireille Robin

Si tu meurs subitement, l'ami... (179)

La poupée de riz (183)

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une nouvelle de Dragana Tomasevic

Traduite par Mireille Robin

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Notes de lecture (189) Christophe Chiclet - BernardRavenel

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Pour s'abonner à Confluenc~s, voir page 192

Avant-propos

La guerre en Bosnie marquera sans doute un tournant capital dans ces premières années de l'après-guerre froide où le monde est en train de perdre tous ses repères. La vitesse foudroyante avec laquelle les événements internationaux sont connus et interprétés occulte complètement la formidable rapidité avec laquelle ils sont oubliés. La surabondance d'informations contribue largement à saturer une mémoire collective qui, de toutes façons, s'est toujours montrée bien peu sensible aux tragédies qui ne semblaient pas la concerner directement, sauf pendant de courts moments d'intense mobilisation qui retombe toujours très vite. Ainsi, qui se souvient encore de l'euphorie triomphante qui transportait de fierté les participants à la CSCE célébrant à Paris, en novembre 1990, la fin de la guerre froide? Dans un élan d'enthousiasme sans doute sincère, ils adoptèrent solennellement un charte définissant les grands principes de la vie internationale. On peut y lire notamment: "Nous, chefs d'Etat ou de gouvernement participant à la Conférence sur la sécurite et la coopération en Europe, sommes réunis à Paris à une époque de profonds changements et d'espérances historiques (...) nous déclarons que nos relations seront désormais fondées sur le respect et la coopération (...) nous réitérons notre détermination à nous abstenir de recourir à la menace ou à l'emploi de la force contre l'intégrité territoriale de tout Etat (...) nous voulons que l'Europe soit une source de paix (...) nous affirmons que l'identité ethnique, culturelle, linguistique et religieuse des minorités nationales sera protégée (...) nous exprimons notre détermination à lutter contre toutes les formes de haine raciale ou
ethnique(...) fl.

Un an plus tard, l'Union européenne reconnaissait, dans la précipitation et sans véritable précaution, les républiques de l'exYougoslavie qui avaient proclamé leur indépendance. Elle se montra ensuite absolument incapable d'arrêter l'engrenage tragique qui allait dévaster la Bosnie-Herzégovine, soumettre des villes à d'interminables sièges - celui de Srajevo dure depuis mille jours -, tuer des centaines de milliers de personnes et en déplacer des millions. Bien entendu, les origines de ce conflit sont d'abord fondamentalement internes mais, pour autant, cela ne signifie pas que la communauté internationale ne porte pas de lourdes responsabilités dans ce désastre; au point que beaucoup, comme notamment le général Cot
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(commandant de la Forpronu de juillet 1993 à mars 1994), n'hésitent pas à comparer cette situation à "un processus munichois". Et même si, pour toute une série de raisons, Sarajevo n'est pas Prague, comment ne pas voir que, dans ces deux drames, les Européens ont abandonné les principes fondamentaux auxquels ils prétendaient être attachés en cédant totalement devant la loi du plus fort? "Certes, l'accord de Munich amoindrit le territoire de la Tchécoslovaquie. Mais la République tchécoslovaque peut poursuivre sa vie libre", déclarait Edouard Daladier à la chambre des députés le 4 octobre 1938. Aujourd'hui certaines déclarations récentes sur la Bosnie, comme celles du secrétaire d'Etat américain admettant que les Serbes ont gagné, ressemblent tristement à cette affirmation complètement dénuée de toute vision historique. Et, comme l'écrit le général Jean Cot, "même ceux que font sourire les balivernes utopiques devraient pouvoir admettre qu'en termes de realpolitik, l'échec total en Yougoslavie ne peut que susciter demain de nouveaux appétits au cœur de l'Europe". La charte de Paris de novembre 1990 a-t-elle encore un sens lorsque l'heure est au mépris des droits de l'Homme et des minorités, à la modification des frontières par la force et à la partition par la guerre d'un Etat souverain? Comme à Chypre ou ailleurs, le fait accompli de la force paie. Au lieu d'imposer à l'agresseur le respect des règles fondamentales du droit international, on se met à négocier avec lui pour trouver des solutions de partage liées aux rapports de force. De la cantonalisation, on est passé à une fédération en trois segments; puis, sous la pression des Etats-Unis, à la création d'une fédération croato-musulmane confédérée à la Croatie. Cette initiative ne pouvait qu'en entraîner une autre: la fédération des Serbes de Bosnie avec la nouvelle Yougoslavie (Serbie-Monténégro). Le projet d'une Grande Serbie voulue par les autorités nationalistes de Belgrade reçut ainsi la bénédiction internationale. Les derniers défenseurs de l'idée yougoslave XIXème siècle

fut l'idéologie officielle titiste a volé en éclats en quelques mois. Dès 1982, le général Bakaric, compagnon de guerre de Tito avait prévenu: "La Yougoslavie peut vivre avec le nationalisme croate, elle ne survivra pas au retour du nationalisme serbe". Cette image d'une Yougoslavie socialiste mais anti-stalinienne, non alignée, autogérée et fédérale à l'extrême n'a pas résisté à la crise économique. Le fédéralisme librement consenti ne prospère qu'à l'ombre des richesses. Ni la Suisse, ni les Etats-Unis ne songent à éclater. Mais, en Yougoslavie, les réflexes égoïstes ferments du nationalisme, sont apparus dès le début de la crise économique. Les riches républiques du nord ne voulaient plus payer pour les pauvres du sud. Pourtant un système de fédération à géométrie variable n'a même pas été proposé aux citoyens yougoslaves. Un système où chaque république aurait pu se fédérer suivant ses désirs, au niveau économique, et/ou militaire, et/ou diplomatique... Les forces démo_cratiques anti-nationalistes avec tous leurs défauts n'ont reçu aucun encouragement alors que les antiConfluences

-

née au milieu du
anti-fasciste" qui

n'ont rien pu faire. L'esprit

"partisan

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communistes bulgares et albanais recevaient force conseils de diplomates américains. Certains intellectuels occidentaux, peut-être en mal de publicité, n'ont fait qu'obscurcir le débat. En traitant tous les .Serbes de la même manière, on gomme les différences fondamentales qulséparent les hommes de Slobodan Milosevic et les milliers de citoyens yougoslaves d'origine serbe qui rejettent de toutes leurs forces cette barbarie. Se sentant ainsi isolés, les Serbes se referment sur eux-mêmes au plus grand bénéfice des nationalistes au pouvoir. A l'heure où les autoroutes de la communication brisent les frontières, on se bat, comme au XIXème siècle, pour un accès à la mer et quelques kilomètres carrés de terre ensanglantée. Et demain, quelle sera la viabilité de ces Etats croupions aux frontières biscornues? Quel sera le destin de ces hommes et de ces femmes jetés dans des camps de réfugiés d'où, un jour ou l'autre si la situation perdure, jaillira une nouvelle génération animée d'une formidable soif de revanche qui pour se faire entendre utilisera tous les moyens possibles? Sur ce conflit complexe qui condense tous les déchirements et toutes les contradictions de notre époque, nous avons voulu, dans ce dossier, apporter quelques éléments de compréhension et d'interprétation. En donnant la parole à l'ambassadeur de Bosnie, Nikola Kovac, età trois autres personnalités bosniaques: Zarko Papic, Mika Zagolj et Taric Haveric. En replaçant cette guerre dans une perspective historique depuis 1878 (Henry Bogdan, Jean-Arnault Arens et Eugène Silianoft). En portant un regard d'anthropologue sur ce terrible rapprochement qu'établit Xavier Bougarel entre "voisinage et crime intime". En rappelant que les Tsiganes sont aussi des victimes, mais des victimes oubliées (Alain Reyniers). En analysant les positions d'acteurs extérieurs: les Etats-Unis (PaulMarie de La Gorce), l'Europe (Bernard Ravenel), la Turquie (Sabetay Varol) et le monde musulman(Gérald Arboit). En évaluant enfin - à propos de la mise en place du tribunal pénal international - les limites d'une justice internationale (Monique Chemillier -Gendreau). Christophe Chiclet et Jean-Paul Chagnollaud

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Les conquêtes serbes depuis 1991
d'après Libération, 29 novembre 1994

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"La partition de la Bosnie est inacceptable"
Entretien avec

Nikola Kovac
Professeur l'Education, République ambassadeur à l'Université de Sarajeyo, ancien des Sciences, de la Culture et des de Bosnie, Nikola Kovac est,. depuis de Bosnie à Paris. ministre de Sports de la octobre 1993,

-

Comment peut-on représenter le gouvernement de Bosniequand on est soi-même Serbe?

Herzégovine

Tout simplement, comme cela a toujours été le cas, parce que les Serbes ont toujours été une composante de la mosaïque bosniaque; ils ont ainsi toujours été représentés au gouvernement - cette pratique a été mise en place à l'époque de Tito - dans l'armée et dans les services publics. La participation des Serbes aux fonctions publiques est donc tout à fait naturelle et logique; toutes les nationalités sont représentées à part ég ale. - Dans la situation actuelle les gens du SDA ne voient-ils pas d'un
œil soupçonneux les cadres de l'Etat bosniaque nationalité musulmane ? qui ne sont pas de

Absolument pas, parce que, comme nous autres les Serbes, les Musulmans et les Croates font la distinction entre les Serbes et les agresseurs, les extrémistes du SDS, le parti de Karadzic. Nous considérons que c'est un mouvement séparatiste qui, à un moment, a voulu faire éclater le pays et séparer une partie du territoire national bosniaque pour le rattacher à la grande Serbie. TIy a donc une différence entre eux et les Serbes qui ont toujours été fidèles à l'idée d'une Bosnie unitaire.
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- Ceux-là ne considèrent-ils pas les Serbes qui continuent à travailler au sein de l'Etat bosniaque, cqmme des traîtres?

Bien sar que oui; ils nous appellent les mauvais Serbes, les mercenaires de Izetbegovic, les trattres... Mais si être un bon Serbe veut dire participer au nettoyage ethnique, s'attaquer aux institutions légales et changer, par la force, les frontières d'un Etat souverain, je veux bien accepter ces qualificatifs. Je ne pourrai jamais trahir l'idée de l'unité et de l'égalité des populations de la Bosnie-Herzégovine, je ne peux pas imaginer un pays qui soit ethniquement purifié, non seulement par conviction politique, mais aussi pour des raisons qui tiennent à notre histoire et à notre culture. En Bosnie, il n'y a pas de territoire ethniquement homogène parce que les populations sont imbriquées les unes dans les autres depuis des siècles et parce qu'il y a d'innombrables liens familiaux, traditionnels, et linguistiques qui unissent les trois composantes bosniaques. Une Bosnie purifiée est, pour moi, un projet aberrant et absurde.
Aujourd'hui, peut-on encore envisager une quatrième voie: ni serbe, ni croate, ni musulmane, mais bosniaque?

Cette quatrième voie s'est faite entendre, très modestement, dès le début. Aux dernières élections libres et démocratiques, beaucoup d'électeurs se sont abstenus parce qu'ils ne voulaient voter ni pour les communistes ni pour les partis nationaux. Parmi eux, il y avait un bon nombre de partisans de partis de gauche: des anciens communistes, des sociaux-démocrates, des socialistes, des radicaux, des libéraux. Ils représentent cette quatrième voie, celle des citoyens, des patriotes, des démocrates. Dans les grandes villes comme à Sarajevo et à Tuzla, ce mouvement est assez fort et, fidèle au pluralisme national et politique, refute le monopole des partis nationaux. Ceci est encore vrai maintenant, après tous ces combats et ces déchirements, parce que même ceux qui ont voté pour les partis nationaux se sont rendu compte que les promesses qu'on leur avait faites ont été trahies. Les Serbes ne se sont pas prononcés pour la guerre ni pour une politique de nettoyage ethnique; les Croates ne se sont pas prononcés pour une politique séparatiste; ils ont donc été trahis, et les gens de toutes les nationalités réalisent que la politique menée par les partis nationaux s'écarte nettement des programmes et des engagements pris pendant la campagne électorale. D'ailleurs dans certains secteurs comme à Tuzla, notamment, les partis nationaux n'ont pas obtenu la majorité. Tuzla est une exception certes, mais cela confirme et illustre ce phénomène. Même au sein des partis nationalistes, il y a déjà maintenant deux courants différents: un courant dur et un autre plus modéré et plus libéral. Au sein du parti croate, il yale parti paysan et le conseil populaire croate; au sein du parti musulman, on trouve le congrès des intellectuels musulmans et un parti musulman libéral. Du côté des Serbes, il yale conseil des citoyens serbes qui a été très bien reçu non seulement à Sarajevo, mais aussi à Tuzla et à Mostar.
- Actuellement dans la nouvelle fédération croato-musulmane, les
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Serbes restés dans ce territoire sont très peu représentés et
n'apparaissent pas en tant que nation constitutive; n'est-ce pas là un .

vraiproblème?

En effet, il y a un problème. Cela a été évoqué, cette année, au congrès du conseil des citoyens d'origine serbe qui a proposé une motion au parlement demandant que les Serbes soient reconnus comme un peuple constitutif de la fédération. En raison de la guerre, on .ne peut pas avoir d'élections libres dans les régions contrôlées par Karadzic où il est peu vraisemblable que tous les Serbes soient de son avis, alors que le reste des Serbes est fidèle à l'idée d'une Bosnie plurinationale et multiculturelle. La fédération des Croates et des Musulmans en Bosnie reste donc ouverte aussi à l'ensemble de la population serbe qui reconnaît les frontières officielles de la Bosnie et ses institutions légales.
- Dernièrement,
après l'offensive bosniaque qui a mené aux contreattaques serbes notamment sur Bihac, n'avez-vous pas l'impression d'avoir été piégé par les Etats-Unis? Je, pense, en particulier, à la déclaration du secrétaire d'Etat américain disant que les Serbes avaient

gagné. J'espère bien que la déclaration du secrétaire William Perry n'exprime pas la politique officielle américaine. J'ai lu aussi un article rédigé par un de ces stratèges des chancelleries qui n'ont auc~ne expérience du terrain et qui appliquent des schémas et des modèles qui ne sont pas viables. Il faut lire le texte du général Jean Cot (dans Le Monde du 14 décembre), où il énumère toutes les erreurs commises par la communauté internationale à l'égard de la Bosnie. Les Américains ont soutenu l'idée d'une Bosnie unifiée, mais il n'y a pas eu de continuité à la suite des tensions qui se sont développées entre l'Otan et l'Onu. En fait, les Américains n'ont pas d'intérêt stratégique en Bosnie; ils ne s'intéressent à mon pays que dans le cadre d'une stratégie globale qui prend en compte, notamment, leurs rapports avec la Russie. Ainsi ils voulaient davantage soutenir Boris Eltsine qu'exercer une véritable pression sur Milosevic.

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Une levée de l'embargo sur les armes ne risquerait-elle pas de
général, encore plus meurtrier qu'il ne l'est

déclencher un embrasement aujourd'hui?

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Le problème de l'embargo est posé à l'envers: on cherche à remédier à ses conséquences alors qu'on néglige ses causes. Le vote de l'embargo a été une erreur de la part des Occidentaux et du Conseil de sécurité parce qu'il pénalisait uniquement la population agressée et les Bosniaques absolument dépourvus d'armes. Ce n'était donc pas une position neutre: la communauté internationale s'appropriait ainsi le droit de se mêler de la politique intérieure d'un pays en lui liant les mains et en lui imposant une mesure qui la pénalisait. A partir de ce moment l'armée fédérale, très bien armée, a pu conquérir la totalité du pays. Depuis ce n'est plus une guerre classique entre militaires, mais bien une agression contre une population
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désarmée. Malgré ces conditions qui ont abouti à une occupation totale je dis bien totale - l'armée bosniaqueet les Bosniaquesont réussi à libérer 30 %, et peut-être un peu plus, de leur territoire. L'armée bosniaque a été créée avec des gens qui sont motivés parce qu'ils défendent non seulement une certaine idée de la Bosniemais aussi leur propre vie et leur pays.

-

- Parlez-nous de ce qui se passe à Bihac; et comment se fait-il qu'il y ait des combats entre Musulmans?

C'est une trahison classique de la part de Fikret Abdic. TI n'a jamais accepté l'idée d'être soumis à un chef ni d'être le numéro deux. A un certain moment, il a donc profité de la situation pour proclamer une autonomie de la Bosnie occidentale. Cette affaire tragique montre bien à quel point c'est une sale guerre; en raison d'abord des crimes qui sont commis mais aussi en raison de toutes sortes de manipulations, de détournements de biens, de trafics d'armes, de trafics de carburants au profit de seigneurs de la guerre. Même Milosevic a dénoncé les dirigeants de Palé qui se sont enrichis comme des profiteurs de guerre. Aujourd'hui même, ce qui empêche la création de la fédération croato-bosniaque, ce sont les intérêts des chefs locaux qui rançonnent tous les convois et qui installent un peu partout des postes de douane et des points de contrôle...

-

Comment expliquez-vous le déficit démocratique qu'il y a actuellement dans l'ensemble de l'ex-Yougoslavie, à Zagreb, à
en Bosnie?

Belgrade,

Dans les Balkans, et notamment dans l'espace culturel des Slaves du sud et des pays de l'ancienne Yougoslavie, il n'y a pas eu de révolution bourgeoise; il ne peut donc pas y avoir de classe qui possède le sens des responsabilités civiques. La démocratie a toujours été très fragile, très restreinte; il y a eu des périodes d'anarchie, de tyrannie et de dictature qui ont duré beaucoup plus longtemps que les périodes de démocratie. Par ailleurs, il faut souligner que l'Europe n'a pas soutenu les courants démocratiques qui existent en Serbie et en Croatie; elle a préféré soutenir les dictateurs, les anciens communistes et les anciens staliniens... Pourquoi? Je ne le sais pas. Comme j'ignore pourquoi, de l'extérieur, on a soutenu l'idée d'un éclatement de la Yougoslavie pour ressusciter les anciens mauvais esprits du nationalisme qui ont remplacé l'idéologie communiste. La démocratie est vraiment un oiseau rare dans les Balkans. Les institutions démocratiques n'y ont pratiquement jamais existé. Après la guerre, le parti communiste yougoslave était beaucoup plus libéral que dans les autres pays de l'Est, mais c'était tout de même un parti unique qui contrôlait l'ensemble des activités économiques, politiques, culturelles... La démocratie n'a donc pas eu de racines profondes à l'Est sauf peut-être dans quelques milieux restreints: des dissidents, des gens éclairés, des intellectuels révoltés... La majorité d'entre eux est aujourd'hui à l'étranger.
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A Belgrade, par exemple, il n'y a pas d'opposants; les chefs de l'opposition sont à l'étranger ou se taisent.
Comment expliquez-vous qu'il y ait autant de Serbes derrière Milosevic?

-

Le phénomène est plus sociologique que politique: c'est la Serbie profonde, la Serbie paysanne qui a voté Milosevic. En tant que président du comité central du parti communiste, à l'époque, il avait éliminé tous les courants libéraux où qu'ils se trouvent, à l'université, au sein du parti ou ailleurs. Lorsqu'il a vu que le communisme faisait faillite, il a repris le vieux rêve épique de la grande nation serbe dont les racines remontent au Moyen Age à partir de la bataille de Kosovo-Polje. Il a procédé à l'exaltation et à la glorification d'un passé légendaire. Il a ainsi confondu un fantasme avec la réalité d'aujourd'hui et la légende avec l'histoire. Mais cet amalgame a réveillé des sentiments latents dans la population et dans la paysannerie, en particulier. Le nationalisme est ainsi venu comme une idée salvatrice, comme une panacée. De surcroît, la propagande menée par les leaders nationaux était fondée sur l'idée que les nations étaient menacées: les Serbes étaient menacés par les Musulmans, les Musulmans prétendaient qu'ils étaient menacés par les Serbes. Tout le monde menaçait tout le monde dans une situation paradoxale où chacun était, à la fois, sujet et objet de ces menaces, de cette peur, de cette panique collective. Chacun était à la fois acteur et victime. C'est ce qui a rassemblé les gens autour de leur religion et de leurs leaders nationaux. Par ailleurs, un homme comme Milosevic est un dictateur qui contrôle, par sa police, l'ensemble des activités sociales; en Serbie, la police est beaucoup plus importante que l'armée. - Quelle est, aujourd'hui, la viabilité de la Bosnie? Je n'accepte pas l'idée d'un partage ethnique de la Bosnie que ce soit à 10%, à 20% ou à 50%; on ne peut pas réduire le destin d'un peuple à des questions de pourcentages. On peut arriver à un accord sur une régionalisation ou une cantonisation du pays suivant des critères économiques et géographiques, par exemple, mais pas sur une base ethnique. Malgré la situation actuelle, je suis convaincu que, lorsque la paix sera rétablie, la vie reprendra le dessus. Les lois de l'économie de marché réintroduiront de multiples formes de circulations et d'échanges. Les relations économiques culturelles, linguistiques, familiales se rétabliront et le pays pourra survivre. Bien sûr, si on laisse la situation figée dans un partage où il y aurait différentes milices nationales, des polices locales et des administrations autonomes, le pays n'est pas viable. Aujourd'hui, alors qu'on essaie de restaurer un réseau ferroviaire, certains veulent faire deux sociétés nationales de chemin de fer, ce qui est impensable. D'autres ou les mêmes- veulent créer deux villes de Sarajevo, en la divisant, ce qui est aussi inconcevable. C'est dans la nature des choses que la ville demeure unie.
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- A l'avenir,

quelle peut être la place de la religion en Bosnie?

J'ai appris récemment que de hauts fonctionnaires du parti communiste ont été enterrés avec un cérémonial religieux et donc avec la présence de l'Eglise; cela m'a beaucoup frappé. Dans les moments de grands bouleversements historiques et politiques, on assiste ainsi à une montée en puissance de sentiments religieux et de toutes sortes de courants mystiques et ésotériques. Actuellement, à Zagreb dans les vitrines des grandes librairies, vous pouvez voir d'un côté une littérature qui glorifie l'authenticité de l'Etat croate et de ses mouvements nationalistes y. compris les plus violents, et de l'autre toute une littérature ésotérique qui: alimente ce mouvement de mysticisme et ce recouts à l'irrationnel. En tant qu'intellectuel, militant de gauche et athée, ce qui me choque c'est qu'une fausse dévotion se soit substituée à une véritable foi. Ce phénomène dégrade les nouveaux croyants car il n'a rien avoir avec la religion. On a souvent parlé d'une pression effectuée par le système de Tito sur la religion et sur l'Eglise, mais il faut - sans glorifier le régime titiste reconnaître, parce que c'est un fait, que pendant les cinquante dernières années, il y a eu plus de mosquées et d'églises construites que pendant les trois siècles précédents. Le sentiment religieux pour ceux qui avaient la foi n'a donc jamais été menacé. Mais l'actuelle résurgence ostentatoire de sentiments religieux m'apparait comme une provocation. C'est cela que je n'approuve pas. Sur un autre plan, il faut souligner que le rôle de l'Eglise, surtout de l'Eglise catholique, a été très positif dans le processus de réconciliation des partis et des citoyens. Elle a joué un rôle important en aidant à l'intégration. Les chefs de l'Eglise catholique sont restés à Sarajevo et ont toujours professé la fidélité à cette convivialité, notamment grâce aux pères franciscains et à l'archevêque de Sarajevo, Mgr Puljic, qui a été récemment élevé à la dignité de cardinal pour récompenser la mission pastorale de l'Eglise catholique en Bosnie. Au fond, dans mon pays, les vrais croyants représentent une proportion de la population comparable à celle qu'on trouve ailleurs dans le monde. Je ne pense pas que la Bosnie puisse être une exception, il n'y a aucune raison.
En France, on a été surpris de découvrir votre drapeau avec le symbole des fleurs de lys; est-ce qu'il y a une relation historique avec les arnwiriesjrançaises ou est-ce le hasard?

-

Ce n'est pas un hasard parce que c'est un symbole héraldique qui remonte au XVème siècle voire au XIIIème voire au XIVème siècle; on le trouvait, parmi d'autres, à la Cour bosniaque; mais, de toutes façons, dans l'histoire et dans l'art héraldique on trouve le lys un peu partout en Europe; c'était un symbole universel. Mais nous, nous avons en Bosnie une variante particulière de cette plante qu'on ne trouve nulle part ailleurs.
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Vous êtes ambassadeur de Bosnie en France, à ce titre comment jugez-vous la politique française à l'égard de ce conflit?

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Je ne la juge pas, je l'assume. J'ai d'abord constaté qu'il y avait un divorce très net et très accentué entre l'opinion publique et les hommes politiques. A mon avis, dès le début, la France, comme l'ensemble de la communauté internationale, a essayé d'appliquer à la Bosnie un modèle simpliste: comme il y a trois populations, trois religions, on parlait même de deux ou trois langues différentes, on a voulu appliquer la seule solution qui ne soit pas viable, celle de la partition ethnique. Tous les plans de paix ont ainsi été fondés sur ce principe du partage. Or c'était une stratégie erronée qui ne correspondait pas à la réalité. Il y a eu aussi le poids de la vieille et traditionnelle amitié francoserbe qui a pesé sur le conflit en Bosnie-Herzégovine. Je sais très bien que cette serbophilie renvoie à un lointain passé, mais j'ai été stupéfait de voir confondre les poilus d'Orient avec les milices de Karadzic ou les partisans de Tito avec l'armée de Mladic; il n'y a absolument rien de commun entre ces époques et entre ces deux armées. Les soldats de la Première guerre mondiale qui ont combattu l'Empire ottoman et l'Autriche-Hongrie n'ont rien à voir avec les séparatistes de Karadzic ou les nationalistes de Milosevic. Et pourtant, on a mélangé non seulement ces périodes très différentes mais aussi les idéologies. Les partisans de Tito étaient des combattants anti-fascistes, alors que les milices de l'armée de Mladic veulent créer leur Etat en Bosnie en employant les mêmes méthodes et les mêmes moyens que ceux dont les Serbes ont été victimes pendant la Deuxième guerre mondiale: le nettoyage ethnique et les camps de déportation. Et cela a été soutenu aussi bien par certains dirigeants de la gauche que par les représentants de la majorité. Aujourd'hui, bien sûr, après 200 000 morts on ne peut pas réfléchir de la même façon. Au début, il aurait fallu porter un coup d'arrêt et intervenir pour empêcher les massacres. Pour le reste, les partis politiques locaux auraient pu trouver les moyens de s'arranger. Or, au lieu de réagir avec fermeté, l'Europe a laissé faire la barbarie, en Bosnie comme au Rwanda. Alors aujourd'hui on cherche des arrangements territoriaux et constitutionnels pour conserver la souveraineté et l'intégrité territoriales de la Bosnie tout en créant une espèce de confédération des Serbes de Bosnie et de Serbie. C'est une démarche absurde car on ne peut pas, à la fois, conserver l'intégrité d'un pays et consentir à la scission d'une partie de son territoire national. De plus, on a voulu faire pression sur Milosevic et Karadzic pour qu'ils acceptent la moitié du territoire bosniaque alors que c'est leur objectif depuis le début; on veut les forcer à accepter ce dont ils rêvent depuis toujours! C'est, de surcroît, une démarche hypocrite qui consiste à masquer la partition de la Bosnie par des arrangements territoriaux et constitutionnels. La partition ethnique, fondement de tous les plans de paix, est la seule idée que les Bosniaques n'ont jamais accepté et qu'ils continuent à contester. Elle est inacceptable parce qu'elle est absurde.
N° 13 Hiver 1994-1995

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- En revenant un peu en arrière, pourriez-vous nous dire ce que vous pensez de la manière dont s'est effectuée la reconnaissance de la Slovénie, de la Croatie puis de la Bosnie-Herzégovine par les
Européens ?

Au sein de la communauté internationale, il y a eu des hésitations et des divergences qui ont abouti à un esprit de démission complète. Les Allemands ont brusqué un peu la reconnaissance de la Slovénie et de la Croatie, sans avoir, au préalable, assurer la protection de ces pays. La France a suivi cet exemple alors qu'elle voulait conserver l'unité de la Yougoslavie. Mais les origines du conflit ne sont pas là car, aujourd'hui, il est clair que si les dirigeants de l'ex-Yougoslavie avaient voulu conserver l'unité de leur fédération, ils auraient pu le faire. Le fait est qu'ils ne le voulaient pas. Les Serbes ont voulu avoir une grande Serbie englobant des territoires bosniaques et croates. La Croatie a voulu constituer un Etat indépendant conforme au rêve historique de la politique croate. Les Slovènes aussi voulaient avoir un pays indépendant. C'est pourquoi il ne faut pas établir un rapport de cause à effet entre la reconnaissance internationale des différentes parties de la Yougoslavie et le déclenchement de l'agression. Lorsque la communauté internationale a reconnu la Croatie et la Slovénie, la guerre était déjà commencée, Vukovar était détruite et Dubrovnik déjà bombardée1. Une guerre fondée sur la revendication de droits historiques sur des territoires habités par les Serbes et même par les autres... Les Serbes ont conquis des territoires où ils n'ont jamais été majoritaires. Je n'approuve donc pas cette idée que la reconnaissance précoce des différentes républiques yougoslaves a provoqué la guerre. C'est plutôt un moyen par lequel on aurait pu aider les pays qui voulaient être indépendants.
- Vous avez fait allusion à l'article du général Cot consacré à la situation en Bosnie. Le titre choisi résume tout à fait son analyse: "Un processus munichois". Qu'en pensez-vous?

Toutes choses égales par ailleurs, je considère aussi que c'est le scénario de Munich qui se répète en Bosnie. Entre les deux guerres, nous avons eu la Société des Nations et Munich. Aujourd'hui, nous ,avons les Nations Unies et la Bosnie, sans oublier le Rwanda ou la Somalie. La communauté internationale n'arrive pas à s'imposer comme une autorité crédible et efficace. En 1938, les grands principes de droit international ont été violés et la guerre a eu lieu. Churchill disait: nous avons eu le déshonneur et la guerre. Actuellement, c'est le même scénario: on veut partager et déchirer la Bosnie en deux parties en la réduisant à un petit Etat croupion. La communauté internationale aussi bien que l'agresseur se trompent, la Bosnie ne peut pas être partagée; la Bosnie est une entité historique, culturelle, nationale beaucoup plus profonde qu'on ne le pense. C'est pourquoi le rappel de Munich est, à mon avis, tout à fait fondé.
Confluences

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- Comme vous le dites, nou.s avons eu le déshonneur;
vous aussi que la guerre risque de s'étendre à d'autres

mais pensezrégions des

Balkans? Oui, je le crains parce que je considère que le conflit en BosnieHerzégovine ne concerne pas seulement un petit pays, perdu dans les Balkans. Il s'agit plutôt de la manifestation d'un phénomène beaucoup plus large: la montée du nationalisme et de l'intégrisme un peu partout en Europe. Que ce soit le nationalisme militant de Jirinowski en Russie, l'intégrisme orthodoxe en Serbie ou en Grèce, le populisme en Italie ou en France, l'islamisme dans les pays arabes ou encore la résurgence d'un esprit nazi en Allemagne. Il s'agit donc, cinquante ans après la victoire du fascisme, de la résurrection des mauvais esprits du passé. Dans l'exYougoslavie, il y a eu un moment avec Tito où un certain esprit de tolérance a régné; mais après lui tout a basculé dans l'horreur et le communisme a donc, sur ce point aussi, échoué. Les gens n'ont pas compris, ou n'ont pas voulu comprendre qu'il y a plus de choses qui nous rassemblent que de choses qui nous séparent. Les Allemands et les Français ont su tirer la leçon de leur histoire mais pas nous dans les pays de l'ex-Yougoslavie. Si aujourd'hui les clés de la serrure bosniaque se trouvent à Belgrade, je crains que le destin des Balkans ne se joue en Bosnie. Si on n'arrive pas à résoudre le problème bosniaque en dégageant une solution fondée sur une paix juste et honorable, le conflit risque de s'étendre à l'ensemble des Balkans. Les tensions actuelles sont trés préoccupantes avec, notamment, le problème du Kosovo, l'antagonisme entre les Grecs et les Albanais, les revendications de la Grèce à l'encontre de la Macédoine... Si on n'arrive pas aujourd'hui à fixer les frontières, à établir un ordre international et à conserver certaines valeurs, cela signifie que la raison du plus fort l'emporte en toutes circonstances. Alors, dans ce cas, ce serait le risque d'un engrenage infernal qui pourrait atteindre tous les pays balkaniques.
- Les Occidentaux commencent à envisager un retrait des casques bleus tandis que vous-même vous déclarez publiquement que les Bosniaques finiront par gagner la guerre; on a ainsi le sentiment de ne plus être très loin de l'engrenage infernal que vous évoquez...

Oui, absolument. La mission des casques bleus a été paradoxale dès le début, pour devenir ensuite tout à fait absurde. Ils ont fait des efforts remarquables sur le terrain, sur le plan humanitaire, mais ils n'ont jamais eu ni les moyens ni les compétences pour riposter et donc s'imposer. Ils étaient là pour entretenir une paix (peace keeping) qui n'existait pas; comme si on pouvait entretenir quelque chose qui n'existe pas... Ils étaient en mission de surveillance, de contrôle et d'interposition entre les deux fronts et ils se sont faits humilier à maintes reprises. Ils ont même subi des pertes tragiques: une centaine de morts au cours des deux dernières années dont 22 soldats du contingent français. En bref, ils devaient assumer une mission impossible; ils n'ont même pas pu
N° 13 Hiver 1994-1995

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