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Bouleversements stratégiques dans le monde arabe ?

De
172 pages
Les révoltes du monde arabe ont d'ores et déjà forgé ce que l'on peut qualifier de tournant dans l'histoire du monde arabe. Elles s'inscrivent cependant dans un contexte géopolitique plus large, ce que tente d'analyser en partie ce numéro. Au sommaire notamment : Les Etats-Unis et le Printemps arabe ; L'Union européenne : de la munificence à la géostratégie ; La France et les mutations arabes ; La Turquie, le Printemps arabe et la Post-Européanité ; un nouveau paradigme pour la Turquie ; Les forces armées dans les révoltes arabes...
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REVUE TRIMESTRIELLE
79
Automne
2011
EDITIONS L’HARMATTAN est une revue trimestrielle dont l’ambition est d’aborder
les grandes questions politiques et culturelles qui concernent les peuples et les sociétés du bassin
méditerranéen. Sans aucun parti pris idéologique, elle privilégie avant tout le débat entre les acteurs,
les témoins et les décideurs, aussi différents soient-ils.
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dialogue est une philosophie de l’action politique. Ni l’ampleur des divergences, ni la gravité des
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Cet attachement au dialogue et à la confrontation des idées vient de la conviction que seul le dialogue
peut permettre de construire durablement de nouvelles formes de confi gurations politiques, à la fois
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Rédacteur en chef
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Correspondants
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Ghassan El Ezzi (Beyrouth)  Kolë Gjeloshaj (Bruxelles)
Roger Heacock (Jérusalem)  Amaya Ubeda de Torres (Madrid)
Rabeh Sebaa (Alger)  Jamila Houfaidi Settar (Rabat)
© L’Harmattan
ISSN : 1148-2664 / ISBN : 978-2-296-55736-979 Bouleversements stratégiques
dans le monde arabe ?Automne
2011
Sommaire
Dossier
p. 9Barah Mikail
Introduction
p. 13Anna Viden
Les États-Unis et le Printemps arabe
p. 27Richard Youngs
L’Union européenne : de la munificence à la géostratégie
p. 37Barah Mikaïl
La France et les mutations arabes
p. 47Nilüfer Göle
La Turquie, le Printemps arabe et la Post-Européanité
p. 57Alican Tayla
Un nouveau paradigme pour la Turquie ?
Jean-François Coustillière p. 67
Les forces armées dans les révoltes arabes
Manuel Manrique p. 81
Réseaux sociaux et médias d’information
p. 93Georges Corm
Première approche d’une contextualisation
des révoltes populaires arabesDossier dirigé par
Barah Mikail
Actuel
p. 115Serge Airoldi
Le pays qui était de couleur égarée,
destins de l’Unité italienne (1861-2011)
p. 131Pierre Berthelot
Quel avenir pour l’accord de Doha sur le Liban ?
p. 147Fatiha Kaoues
Les Frères musulmans et les chrétiens
dans la révolution égyptienne
Notes de lecture p. 162
En couverture :
© Photo Sidi Bouzid, Terre entière (Hubert Debbasch)Dossier
Bouleversements
stratégiques dans
le monde arabe ? Dossier Actuel Culture Histoire
Barah Mikail
1Directeur de recherche à la FRIDE , membre du comité de rédaction de
Confluences Méditerranée.
Introduction
es révoltes du monde arabe ont d’ores et déjà forgé ce que
l’on peut qualifier de tournant dans l’histoire du monde Larabe. Les fins successives des régimes de Zineddine Ben Ali
(Tunisie), Husni Mubarak (Egypte) et Moammar Kadhafi (Libye) ont
en effet laissé ouvertes d’autres brèches (Bahreïn, Syrie, Yémen) dont
l’issue peut parfois paraître incertaine. Cela alors que, en parallèle,
maints autres pays (Algérie, Maroc, Jordanie…) ont procédé à des
annonces de réformes visant à leur éviter de subir un sort similaire.
Cela étant dit, et en dépit des apparences, l’on aurait tort de vouloir
déconnecter ces évolutions du monde arabe d’un contexte géopoli-
tique plus large. Au-delà des « révoltes de la dignité », il ne faut en
effet pas oublier que bien des acteurs internationaux ont suivi de près
la situation exacerbée prévalant dans ces espaces stratégiques… et ont
même essayé d’en tirer un profit maximal. Etats-Unis, Chine, Russie,
mais aussi France, Royaume-Uni, Arabie saoudite, Turquie et Qatar
sont autant de pays qui ne pouvaient assister les bras croisés à une dyna-
mique qui demeure présente dans un espace qui leur est vital et/ou les
concerne à des titres divers. Ainsi, de révoltes essentiellement liées à
une recherche par les populations de perspectives socio-économiques
reluisantes, on est passé à une configuration dans laquelle personne ne
voulait se sentir perdant.
Il en va ainsi des acteurs stratégiques traditionnels dans le monde
arabe, à commencer par les Etats-Unis. Evoqués comme catalyseurs
potentiels ayant approché l’armée tunisienne au début de l’année 2011
afin de provoquer l’écartement de Ben Ali, ceux-ci s’avèrent de surcroît
avoir été intéressés depuis longtemps par la formation de groupes de
9
Numéro 79  Automne 2011Bouleversements stratégiques dans le monde arabe ?
jeunes égyptiens à l’art de la manifestation et de la « résistance non
violente ». Initiés en 2008 en Serbie sur la base d’instructions amé-
ricaines, ces programmes avaient participé au gonflement du moral
des troupes égyptiennes au moment où le régime de Ben Ali chutait.
Seule l’histoire dira peut-être un jour s’ils auront été déterminants ;
mais en tout état de cause, la préparation des jeunes Egyptiens à la
provocation des conditions pour la chute de leur président n’en était
pas moins présente, qui plus est alors que, en dépit des apparences,
on ne peut affirmer que Washington s’en remettait pleinement à un
président Moubarak considérablement affaibli sur le plan interne. Par
extension, la participation des Américains au déploiement d’opéra-
tions militaires en Libye ne peut manquer d’être soulignée. On voyait
ainsi, au départ des précédents tunisien et égyptien, que les Etats-Unis
s’avéraient soucieux de se débarrasser d’un Kadhafi assis sur un riche
trésor énergétique.
Ce rôle américain a évidemment eu pour extension l’adhésion
de certains pays occidentaux, et en l’occurrence européens (France,
Royaume-Uni pour ne citer que les plus importants) à un même état
d’esprit. Après avoir soutenu les précédents leaders tunisien et égyp-
tien, Paris a décidé, dans une tentative apparente – et nécessairement
partielle - de rachat, d’œuvrer aux conditions pour une protection de
la population civile libyenne (résolution 1973 de l’ONU) qui s’avèrera
synonyme de chute du régime du Guide libyen. Joints notamment aux
efforts des Britanniques et des Italiens en la matière, ces positionne-
ments pouvaient passer pour conformes à une volonté de protéger
la Libye. Mais ils ne mèneront pas moins à un meilleur positionne-
ment de leur part sur le même marché énergétique libyen comme en
témoignent d’ores et déjà les positions privilégiées des compagnies
Total (France) et ENI (Italie) en Libye.
Moins inattendu aura été le rôle de la Russie et de la Chine.
Concurrentes naturelles (mais le plus souvent indirectes) des Etats-Unis,
ces deux dernières comprenaient naturellement que les Américains et
leurs alliés se devaient d’être contrés dans leurs fortes tentatives de tirer
profit des événements du monde arabe. Il faudra cependant attendre
la surinterprétation par les acteurs engagés en Libye des termes de la
résolution 1973 de l’ONU (passer d’un objectif de « protection des
civils » à l’encouragement et la couverture d’opérations militaires
musclées sur le terrain) pour que leurs modalités d’affirmation se
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Numéro 79  Automne 2011 Dossier Actuel Culture Histoire
fassent plus fortes. Les blocages qu’ils feront, à la fin de l’année 2011,
quant à toute tentative de la part des Nations unies de s’approprier le
dossier syrien et d’adopter à l’encontre de son régime des termes le
délégitimant entièrement, en seront la meilleure traduction. Bien que
ne se révélant en rien favorables à une défense directe des intérêts et
de l’intégrité territoriale des « ennemis » régionaux des Etats-Unis,
Russes et Chinois ne montraient pas moins qu’ils demeuraient hostiles
à l’affichage de tout suivisme vis-à-vis des Américains et de leurs alliés.
Soit une manière de souligner leur fort désaccord, mais sans cependant
favoriser pour autant la confrontation.
Mais il demeure intéressant de noter que, en parallèle, bien des
acteurs faisant partie des limites géographiques conventionnelles de la
région comprendront aussi qu’il ne leur fallait en rien rester en marge
des évolutions. Le Qatar et les Emirats arabes unis le prouveront, à
travers leur participation aux opérations anti-Kadhafi en Libye ; la
Turquie également, qui évoluera d’un statut de médiateur potentiel
pour les évolutions inter-syriennes à celui d’un partisan plus franc du
respect des droits de l’homme, joignant ainsi sa défense rhétorique
de l’intégrité des manifestants syriens anti-Bachar al-Assad à une
tonalité similaire qu’elle avait précédemment choisie à l’encontre de
la politique d’Israël dans les territoires palestiniens ; mais l’Arabie
saoudite de même, qui demeure l’obstacle principal à l’adoption de
condamnations et/ou de moyens coercitifs à l’encontre des régimes
bahreïni et yéménite. Bien que ne répondant pas fondamentalement
à un effet de nouveauté, ces particularités se doivent d’être notées tant
le contexte d’instabilité prévalant dans le monde arabe est sans précé-
dent. L’esquisse d’une radiographie régionale souligne que, outre que
le mythe de l’unité politique arabe a subi aujourd’hui une nouvelle
entorse, la capacité de certains Etats de la région à favoriser la condam-
nation de certains régimes voisins plutôt que d’autres paraît une fois
encore sans précédent. Jamais la quête d’une consolidation de l’intérêt
national n’aura paru aussi forte. Elle traduit dans une certaine mesure
un opportunisme étatique, au demeurant légitime… mais également
une peur : celle de voir un retrait diplomatique vis-à-vis de toutes les
évolutions régionales se traduire par une extension plus avant des
logiques populaires de contestation.
Le poids des opinions publiques a son importance en effet, et il se
traduit notamment par le rôle des médias satellitaires (à commencer
11
Numéro 79  Automne 2011Bouleversements stratégiques dans le monde arabe ?
par al-Jazeera) et de certains sites internet et réseaux sociaux (Facebook,
Twitter, Youtube…). On serait bien en peine d’avancer que ces der-
niers ont fait la révolution ; ceci reste à tout le moins à prouver. Cela
étant dit, la valeur de catalyseur acquise par ces technologies est quant
à elle moins douteuse. Et elle pose dès lors la question de savoir si, dans
l’histoire des révoltes à travers le monde, l’expérience arabe de l’année
2011 n’aura pas insisté sur l’émergence du citoyen « branché » en tant
qu’acteur actif pour la consécration de voies pour un changement dras-
tique dans les orientations d’un pays.
Oscillant entre constantes stratégiques et nouveautés sociologiques,
les bouleversements de l’année 2011 ne partent pas moins d’un constat
classique : la pauvreté, la frustration et la quête d’une dignité mènent le
plus souvent à la révolte. De même, ils ne changent pas certains fonda-
mentaux, caractérisés par le fait que, de manière générale, expérience
latino-américaine notamment à l’appui, une transition politique pour
un Etat donné ne peut que rarement faire l’exception d’un rôle impor-
tant pour les militaires. Cela étant dit, le monde arabe évolue, et avec
lui les positionnements d’un grand ensemble d’acteurs à son encontre.
C’est l’objectif de ce dossier que de souligner, à travers les contribu-
tions qui le composent, certaines des mutations potentielles d’ores et
déjà en gestation dans l’espace arabe. Celles-ci sont pour beaucoup
balbutiantes, et c’est pourquoi nous avons choisi de n’en retenir que
certains aspects et illustrations. Mais elles montrent aussi combien, au-
delà de révoltes intrinsèques, les logiques géopolitiques et stratégiques
sont souvent loin d’avoir épuisé leurs ressources. Bien au contraire,
elles cherchent à travers tout événement un moyen de régénérescence.
Les révoltes arabes de 2011, coïncidant avec un espace stratégique his-
torique, ne pouvaient finalement en aucun cas en faire l’économie. 
Notes
1. FRIDE : Fondation pour les relations internationales et le dialogue extérieur,
Madrid.
12
Numéro 79  Automne 2011 Dossier Actuel Culture Histoire
Anna Raymond Viden
Professeur de Relations Internationales à l’université de Pennsylvanie
(U-Penn) à Philadelphie, Docteur en histoire, diplômée de Sciences Po.
Les États-Unis
et le Printemps arabe
Le « Printemps arabe » a coïncidé avec les termes de
l’Administration démocrate du président Barack Obama.
Cela étant dit, après son discours du Caire, qui se voulait ouvert
et pragmatique, et à un moment où les intérêts américains
au Moyen-Orient sont en jeu, le chef d’Etat américain a dû
parfois reconsidérer ses jugements. L’auteure nous rappelle
ici quels sont les termes de ces repositionnements, avant de
nous rappeler ce que pensent les communautés universitaire
et stratégique de leur pays dans la région.
’approche des États-Unis à l’égard du printemps arabe était ini-
tialement très hésitante. Il s’agissait avant tout de protéger les Lalliés stratégiques américains dans le Golfe Persique (notam-
ment l’Arabie Saoudite et le Koweït) dont les régimes autoritaires
pouvaient être visés prochainement par des révolutions populaires.
Ainsi les Etats-Unis, qui menaient une politique de démocratisation et
de libéralisation de longue haleine en Afrique du Nord et au Moyen-
Orient, se trouvaient confrontés à la réalité du printemps arabe. Une
question essentielle se pose dans ce contexte : les États-Unis seraient-ils
enfin obligés de faire face au conflit inhérent entre valeurs et intérêts
qui caractérise depuis toujours leur politique étrangère dans le Moyen-
Orient ?
La politique de guerre contre le terrorisme est une illustration de
la tension entre valeurs et intérêts inhérente à la politique étrangère
13
Numéro 79  Automne 2011Bouleversements stratégiques dans le monde arabe ?
américaine dans la mesure où elle réunit des éléments incompatibles
tels que la promotion de la démocratie et la stratégie de contre-terro-
risme. La tension entre valeurs et intérêts est manifeste chez de nom-
breux responsables et de politologues américains qui craignent de voir
les islamistes arriver au pouvoir dans une période de transition suite
au renversement des régimes au Moyen-Orient. Cette hiérarchisation
s’explique par le choix depuis 1945 d’une majorité de décideurs poli-
tiques (républicains et démocrates confondus) de privilégier les inté-
rêts nationaux de sécurité avant toute autre considération. En effet, le
maintien de l’option unilatérale afin de pouvoir répondre aux intérêts
américains de sécurité est perçu comme primordial pour la survie de la
Nation américaine. Cette position met souvent les États-Unis en conflit
avec leurs propres engagements multilatéraux sur le plan international.
L’image qui en découle (à la fois auprès de ses alliés et des populations
au Moyen-Orient et ailleurs) est celle d’un État qui dicte les lois, mais
qui bénéficie d’immunité à l’égard des droits de l’homme et des lois
internationales en vertu de son statut d’État « exceptionnel ».
Ce conflit entre intérêts et valeurs est d’autant plus révélateur que
les Etats-Unis, en vertu de leurs puissances économique, stratégique,
militaire et politique, occupent le rôle de leader dans les relations inter-
nationales. Bien que l’ordre mondial puisse aujourd’hui être considéré
comme multipolaire dans la mesure où la suprématie américaine est
défiée par la Chine et d’autres États émergents (tels l’Inde et le Brésil)
et que l’Amérique est diminuée par la crise économique et politique
sur le plan intérieur et l’engagement militaire sur le plan extérieur, les
États-Unis demeurent indiscutablement un leader. Il est donc essentiel
de comprendre l’origine de ce conflit et ses conséquences sur le plan
pratique.
Ainsi le président Obama a poursuivi la politique de contre-terro-
risme de l’Administration George W. Bush en dépit des attentes des
populations du Moyen-Orient notamment qui avaient attentivement
écouté le message optimiste contenu dans son discours du Caire de juin
2009. Dans un passage clé de ce discours, le président Obama y évoque
la nouvelle relation qu’il envisage entre les États-Unis et les États isla-
miques. « Cette relation sera fondée sur les intérêts et le respect mutuels
d’une part ; et sur la vérité que l’Amérique et l’Islam ne sont ni exclusifs,
ni en guerre l’un contre l’autre d’autre part. Plutôt, l’Amérique et l’Is-
lam se retrouvent dans le sens où ils partagent les mêmes valeurs – des
valeurs de justice et de progrès ; de tolérance et de dignité de tout être
1humain ». Dans ce discours, le président Obama évoque également
14
Numéro 79  Automne 2011 Dossier Actuel Culture Histoire
Les États-Unis et le Printemps arabe
« des tensions entre l’Islam et l’Occident provoquées par le passé
colonial et la politique de guerre froide des États-Unis durant laquelle
des États majoritairement et des mandataires musulmans étaient
traités sans aucune considération pour leurs propres aspirations ».
Enfin, il souligne « l’exploitation de ces tensions par une infime mino-
rité de musulmans extrémistes et l’impact très néfaste de cette mino-
rité sur la représentation de l’Islam aux États-Unis et dans le reste du
2monde occidental ».
Dans les faits pourtant, le président Obama a choisi de maintenir
ouvert le camp de Guantanamo et il a poursuivi voire intensifié les
attaques de drones dans les territoires tribaux au Pakistan. Les activités
militaires des États-Unis se sont également intensifiées auYémen et en
Somalie dans un contexte de lutte contre l’islamisme extrémiste. Enfin,
le président Obama a ordonné l’assassinat d’Oussama Ben Laden dans
un État pourtant souverain, le Pakistan.
La politique de l’Administration Obama en Libye pourrait-elle en
revanche augurer d’une nouvelle donne dans la politique étrangère
américaine ? Dans ce cas, en quoi cette approche serait-elle différente
des approches américaines du passé ? Quelle est l’image de l’Amérique
que le président Obama cherche à projeter et avec quel succès ? Aussi,
quelles sont les contraintes (aussi bien sur le plan intérieur qu’interna-
tional) qui influencent la marge de manœuvre du Président américain
dans la formulation de la politique étrangère américaine durant cette
période de transition : dans le contexte des élections présidentielles
américaines d’une part et du Printemps arabe d’autre part ? Enfin,
comment des concepts historiquement très importants pour la Nation
américaine, tels que l’exceptionnalisme américain, la sécurité natio-
nale et la démocratie, influencent-ils ce débat ?
La « doctrine Obama »
vue par les néo-conservateurs
Selon Douglas J. Feith et Seth Cropsey (issus du courant néo-
3conservateur ) l’approche des États-Unis à l’égard des événements
du printemps arabe est une illustration de ce qu’ils appellent la
4« doctrine Obama ». À leurs yeux, la position prudente voire atten-
tiste de l’Administration Obama à l’égard de l’évolution politique en
Libye et de l’intervention militaire de l’OTAN qui s’ensuit représente
un cas d’exemple de cette doctrine. Pour le président Obama, il s’agit
15
Numéro 79  Automne 2011Bouleversements stratégiques dans le monde arabe ?
de rompre avec « la politique étrangère américaine indépendantiste
et délurée » en vigueur depuis 1945 car les idées qui guident tradi-
tionnellement l’interprétation des intérêts américains et de ce fait le
leadership des États-Unis sur le plan international ne sont plus valables.
Non seulement ces idées sont dépassées mais elles sont à l’origine de
crimes et d’erreurs historiques fatales, tels le renversement du gou-
vernement Mossadegh orchestré par la CIA en 1953, la guerre du
Vietnam, et dernièrement la guerre en Irak. Pour empêcher ce genre
d’erreurs dans le futur, les États-Unis doivent par conséquent en finir
avec l’obsession de se préoccuper de leurs seuls et propres intérêts et se
concentrer sur la coopération multilatérale sur un même pied d’égalité
avec d’autres pays, étant donné que ce sont les corps multinationaux
5qui garantissent la légitimité sur le plan international .
Deux idées clés ressortent de la doctrine Obama aux yeux des néo-
conservateurs. En premier lieu, l’idée que le comportement des États-
Unis dans les affaires internationales est caractérisé par l’agressivité
plutôt que par la retenue et par le gaspillage plutôt que par le partage.
Encore plus significatif, dans leur promotion de la démocratie libérale,
les États-Unis font preuve d’arrogance en dépit de leurs propres défauts
dans ce domaine. Un élément essentiel est le fait que les États-Unis ont
poursuivi leurs propres intérêts aux dépens d’intérêts globaux, qu’ils
ont été trop préoccupés par la souveraineté américaine et le maintien
6de la liberté d’agir unilatéralement .
La seconde idée-clé consiste en ce que les institutions multilatérales
offrent de meilleurs moyens de restreindre le pouvoir des États-Unis.
C’est cette nouvelle perspective multilatérale qui était promue par le
président Obama dans son discours du Caire en juin 2009. Un élément
clé de ce discours souligné par Feith et Cropsey est la condamnation
par le président Obama de l’utilisation sans retenue et démesurée du
pouvoir américain, comme en témoigne leur réaction aux attaques
terroristes du 11 septembre 2001. Dans son discours du Caire, le prési-
dent américain affirmait que « la politique menée par l’Administration
George W. Bush suite au 11 septembre 2001 était en effet contraire aux
idéaux américains et que n’importe quel ordre mondial qui place une
7Nation au-dessus d’une autre périra infailliblement ».
Feith et Cropsey renvoient le lecteur vers un autre article de Barack
Obama intitulé « Renewing American Leadership », paru dans la revue
8Foreign Affairs en 2007 , où ce dernier associe les concepts de liberté
et de démocratie avec la rhétorique de l’Administration Bush. Barack
Obama note que « les peuples dans le monde ont entendu beaucoup
16
Numéro 79  Automne 2011 Dossier Actuel Culture Histoire
Les États-Unis et le Printemps arabe
parler de démocratie, mais que malheureusement beaucoup en sont
venus à associer ce mot avec guerre, torture et imposition du change-
ment de régime par la force ». Enfin, constate Barack Obama, « ni les
discours sur la démocratie, ni la coercition ne suffisent pour combattre
le terrorisme ». Par conséquent, il appelle à une stratégie contre le ter-
rorisme fondée sur toutes les facettes du pouvoir américain (pouvoir
politique, culturel, économique et diplomatique notamment) et non
pas seulement sur le pouvoir militaire. Le rôle assumé par les États-Unis
dans la guerre contre le terrorisme sera celui d’un partenaire conscient
9de ses propres défauts .
Feith et Cropsey maintiennent que dans la promotion de l’image
des États-Unis comme « un partenaire » ou « facilitateur », le président
Obama et les membres de son équipe de sécurité nationale s’appuient
sur un large corps de littérature produit par des universitaires et pen-
seurs américains politiquement « progressistes ». Leurs critiques de la
politique de sécurité nationale menée par les États-Unis depuis l’admi-
10nistration Clinton sont virulentes . L’un de ces penseurs est Samantha
Power (actuellement assistante spéciale du président Obama). Dans un
article paru dans the New Republic publié en 2003, Power affirme que
« la performance des États-Unis dans les affaires internationales fut si
néfaste aux libertés des peuples dans le monde que ceux-ci pourraient
remédier à ce problème uniquement par une profonde autocritique
11et l’adoption de politiques totalement nouvelles ». Selon Power, le
comportement ambigu des États-Unis dans le domaine des droits de
l’homme explique de nombreux sentiments anti-américains sur le plan
12international .
Une autre représentante des « conseillers progressistes d’Obama »
est Anne-Marie Slaughter (actuellement Professeur de politiques et
affaires internationales à l’université de Princeton). Elle fut la première
femme à être nommée au poste de Directeur de la planification de poli-
tique étrangère au sein du département d’État, un poste qu’elle occupa
entre 2009 et 2011. Dans un article publié dans Commonweal en 2008 et
intitulé « Good Reasons to Be Humble », Slaughter maintient qu’il « est
temps qu’un nouveau Président fasse preuve d’humilité plutôt que de
13prononcer des discours ». Elle appelle le nouveau Président « à exhor-
ter les Américains à reconnaitre qu’ils ont commis de sérieuses voire tra-
giques erreurs à la suite du 11 septembre 2001 en envahissant l’Irak, en
14cautionnant la torture et en se moquant des lois internationales… ».
De plus, dans un autre article intitulé « Undoing Bush : Diplomacy »
paru dans Harper’s en 2007, Slaughter remet en question les conceptions
17
Numéro 79  Automne 2011