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BRAZZAVILLE AUX CARNASSIERS ?

De
292 pages
N'est-il pas temps d'exorciser la classe politique et la société tout entière de certains mythes duos manipulateurs : la colonisation acculturante et le nationalisme progressiste, le diplôme libérateur et la tribu dominante, le développement via les matières premières et la construction nationale, les élites et la démocratie, l'Église et la Société civile ? En somme ce qui a fait jusqu'ici l'Afrique indépendante, le Congo-Brazzaville indépendant, et qui a mené où on sait. Voici un auto-portrait des Brazzavilles fin années 90 : le quotidien est relaté sous forme de lettre ouverte aux compatriotes qui prennent les autres, les sans-pouvoir, pour des cancrelats.
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Collection « Points de Vue»Michel PILEMIL
BRAZZA VILLE
AUX CARNASSIERS?
Mythes et Elites en jeu
Editions L'Harmattan
5-7, rue de 1'Ecole-Polytechnique
75005 Paris@Copyrigth L 'Hannattan, 2001
ISBN: 2 - 7475 - 1310 - 6A la passion des idées et des hommes.
A ma fille
A mon fils.
A ceux qui sont tombés, violentés:
Pour que leur innocence soit la clé de
la convergence.Mes remerciements à tous ceux qui ont trouvé un intérêt au
manuscrit, particulièrement Monique Chajmowiez, Paulette et Albert
Didier et Catherine Jourdan.Dialogue
« Il n y a pas de progrès qui soit un
véritable progrès si les hommes sur
leur terroir n'en profitent pas. »
(Ch. De Gaulle, 1944 )
Tout homme a droit à la vie. Une telle déclaration ne peut
être assujettie à I'histoire de la lutte pour la liberté. Ni l'esclavage
ni la servitude ne suffisent à justifier la torture sous toutes ces
formes. On sait toutefois que les choses ne sont pas simples pour
les faibles au sujet de ce droit. Cela ne permet cependant pas de
justifier les crimes, les viols odieux, les destructions de biens. De
même qu'il ne sied pas d'admettre les choses en l'état. Parce qu'en
matière de droits de I'homme, on ne doit pas tergiverser sur les
raisons de telle ou telle attitude du fort sur le faible sous prétexte
qu'il est faible ou qu'il soit plus fort.
C'est peut-être une première, qu'un livre traite des raisons
du sous-développement du continent noir africain, en s'appuyant
sur les récits familiers de ceux qui vivent cette situation. Ceux qui
la vivent, mais qui en sont aussi, dans la plupart des cas, les
promoteurs. En effet, les malheurs qui frappent ce continent ne
sont pas entièrement de la responsabilité des autres, quels qu'ils
soient. Mais les choses qui arrivent à une société donnée, sont
parfois et peut-être bien plus souvent qu'on ne le croit du ressort
des coutumes, de la culture de cette société humaine. Rien d'aussi
sérieux n'explique la situation catastrophique de l'Afrique noire,
ensemble de pays ayant connu une forme coloniale trop souvent
accusée des malheurs des Africains.
Et ces histoires sont parfois dures à entendre. Elles sont
tirées essentiellement du répertoire de la vie quotidienne des
populations congolaises et livrées ici, dans leur implication dans le
processus du blocage de l'intégration de ce continent dans la
mondialisation. Car, l'Afrique noire n'est pas encore impliquée
dans cette nouvelle donne.
7Chapitre unique
CHRONIQUES D'UNE AMERTUME
«Là où l'erreur n'est pas libre,
la vérité ne l'est pas non plus. »
(L. Gagnebin - A. Goumelle in
Protestantisme)
Prière pour une confession!
Aussi, je confesse à Dieu Tout-Puissant, et à vous aussi
mes frères, hommes et femmes du monde entier, épris de sagesse et
du sens de l'équité, que j'ai péché envers l'Afrique noire et le reste
du monde.
J'ai péché par pensées!
Je n'ai été capable que des pensées sans effets induits sur
le développement, accaparant mon être tout entier, pour cette
exigence d'être un bon consommateur effréné du n'importe quoi
pourvu que tous les autres de mon pays n'y aient pas droit. Alors
que, l'homme blanc eut fait de moi son relais dans la
modernisation.
J'ai péché par omission!
Car j'ai fait de l'omission le postulat essentiel de toute
politique économique et sociale. Parce que je ne souhaite pas que
les autres deviennent mes semblables, mais que je tiens à les avoir
à mes pieds, ne récoltant comme récompense que ce que je rejette.
Il semble que cela soit la seule chose que j'ai pu retenir du passé
colonial. J'ai donc une excuse!
Mais j'ai surtout péché par action!
Là-dessus mes frères, c'est à peine si je vous demande de
me pardonner. Comme vous pouvez vous en rendre compte, votre
pardon, je n'en ai rien à «cirer». Je vous apprends que
j'appartiens ici sur terre, à un groupe très puissant sur lequel le bon
Dieu lui-même ne peut rien. Car il possède un arsenal militaire
puissant que je vous offre à goûter: Appréciez les obus et les
9lacrymogènes, les balles des mitrailleurs fabriquées avec votre
cuivre. Tant que ce groupe me soutient, je peux vous assurer que le
reste n'a aucune importance. Surtout vous autres mes frères de race
et de tribu dans ce continent, vous n'avez à mes yeux aucune
importance. J'ai la vie belle. Et croyez-en ma bonne chance, on ne
vit qu'une seule fois. Et il ne faut surtout pas rater cette vie.
Quant à vous, contentez-vous de ma sollicitude, moi votre
excellence. Et pour faire comme vous, je continue ma confession,
parce qu'il faut toujours terminer ce qu'on a commencé, en disant
aussI:
Oui, j'ai vraiment péché!
C'est pourquoi je vous demande de ne pas m'envier et de
me soutenir chaque fois que j'en ai besoin, si vous tenez à éviter le
pire pour vous: Je suis capable de vendre le pays entier à mon
groupe puissant.
Ai-je pu pour autant exorciser la classe politique et la
société tout entière des mythes ignominieux: le mythe de la
colonisation acculturante et le mythe de la politique nationaliste
progressiste, le mythe du diplôme libérateur et celui de la tribu-
classe, le mythe du sexe du bonheur et celui de la construction
nationale, le mythe de l'élite et celui du démocrate, le mythe des
ressources minérales et non minérales comme unique déterminant
du développement, le mythe de la vérité?
Une chose demeure: l'alphabétisé, le diplômé,
l'intellectuel, est au premier rang des accusés quant à la
responsabilité du développement du sous-développement et de la
dérive politico-militaire du continent noir.
Ces accusations vont prendre dans les pages qui suivent
une allure particulière. De certaines descriptions, un faux-fuyant
voudrait les ranger dans le compartiment de l'émotion. Car, le
régime de parti unique qui a façonné nos conceptions, à nous
intellectuels pillards de l'Afrique, commande de taire certaines
vérités sociologiques et sociales, pourvu que soit garantie l'unité
nationale des ethnies. Bien des intellectuels soutiennent encore
l'idée que décrire les antagonismes ethniques dont ils sont presque
exclusivement les instigateurs, peut être un facteur de division et
d'émergence du tribalisme. Qu'à cela ne tienne! Je n'en serai
convaincu que quand on me dira le pourquoi, et me donnera le
comment des massacres de populations au Congo, après la tenue
d'une Conférence Nationale qui a remis les compteurs politiques et
sociaux à zéro pour un nouveau départ, et après des élections
démocratiques.
10Acte I
L'AN PASSÉ J'ÉTAIS PETIT
Illusion et désillusion
Le temps passe si vite. Et les histoires se renouvellent
tellement, qu'on se perd à vouloir les retrouver. L'Afrique semble
se plaire à ce jeu. C'est, dit-on, cela qui fait sa particularité. Mais
le monde d'aujourd'hui tolère-t-il encore les particularités?
La vie quotidienne était fortement marquée par des
histoires qui circulaient au gré des rencontres. Elles eurent
beaucoup d'influence sur les individus. Elles créèrent un
environnement propice à l'éclosion des mythes de toutes sortes,
par exemple, le bien-être, le mode de vie, les autres ethnies, le
reste du monde, le développement.
Durant ces années où l'on a observé le déroulement du
tapis de la société, parfois silencieux, quelquefois le stylo à la
main, tenté par la fonction du griot, je m'étais fait souvent bouder
par les partisans de la jouissance, les consommateurs des résidus
des pays industrialisés, qui me reprochèrent d'être un agent de
1'homme blanc. Les Congolais se montraient souvent réfractaires
aux idées novatrices, à toute idée qui touchait directement le centre
de la question du retard des pays africains sur le reste du monde.
Ils me trouvèrent sournoisement raciste à rebours, racisme d'un
Noir envers les Noirs. Mais ils étaient en même temps dans le
brouillard complet, du fait surtout, qu'ils me savaient œuvrer à
l'épanouissement social, par mon engagement dans les activités
agricoles. L'agriculture, cette richesse nationale congolaise que le
système scolaire a insidieusement transformé en fait de pauvreté, il
l'a reléguée au rang des activités traditionnelles dans ce pays où, la
recherche effrénée de la modernité constitue la justification du
comportement de rejet de l'agriculture comme activité noble.
Je ne cessais d'insister sur le progrès technique et
scientifique comme le véritable danger pour nos sociétés. Ce
danger ne se situe pas au niveau des effets nocifs sur le plan de
notre santé ou de l'écologie. Il existe. Mais les mouvements
écologistes dans les pays industriels sont suffisamment outillés
pour œuvrer dans l'intérêt du monde entier. Ce danger est
Ilspécifique au progrès lui-même, tant il ne cesse de déclasser les
biens et les besoins existants. L'exemple type est celui du produit
de grande consommation qu'est le chocolat. Mais il y a, en cette
fin de siècle, un nombre impressionnant d'exemples où la
recherche a permis de substituer des produits de synthèse à des
produits naturels. En clair, pour les pays producteurs et pour
certaines matières premières, le temps n'est peut-être plus aussi
loin où ils seront réduits à l'inutilité totale. Ce jour-là le réveil sera
très douloureux. Et si l'on a tendance à l'énervement jusqu'à la
guerre civile, parce qu'on ne profite pas assez de la rente de ces
produits, il n'est pas exclu que la guerre civile se déclenche avec
autant de violence, lorsqu'on se trouvera en face des matières
premières qui auront perdu leur utilité. Alors, l'Afrique noire sera
face à la fable de La Fontaine, la cigale et la fourmi.
Je me suis donc laissé tenter par la simplicité des faits,
celle qui n'exclut ni une certaine solennité, ni une dignité certaine,
ni 1'honnêteté de l'observateur, ne saurait se confondre avec
l'indigence, le laisser-aller ou le ton faussement familier des
rencontres diplomatiques entre nations, entre scientifiques, entre
littéraires, entre le colonisé et son mimétisme, pour plaire. Le
présent récit se livre dans la méfiance de l'apparat, du spectacle,
des belles strophes, de la tentation de masquer pour donner
l'impression de la cohésion. Il y a flairé et déjoué la facticité, un
faux-semblant, quelque chose de frelaté, une artificialité et une
vanité. Je ne suis pas cependant certain que j'échappe à ces
qualificatifs. Mais les faits sont les faits.
Le colon qui avait analysé la situation de l'homme noir
dans ce continent ensoleillé, créait des supports de prise de
conscience. Des fables allaient être apprises aux petits Africains,
des fables parfois inspirées de la vie quotidienne. Certaines
venaient cependant de sa civilisation. Car, il voulut faire d'eux des
êtres utiles à l'évolution du monde.
Et il enseigna: « Ma main, voici ma main; elle a cinq
doigts. En voici un, en voici deux. Celui-ci est le grand bonhomme.
Regardez les travailler. ».
A entendre cet égrènement des mots si jolis, l'on pouvait
croire qu'il était rentré dans le système local de transmission des
valeurs. Dans ces ethnies, existe tout un système d'enseignement
par des proverbes; certains tendent vers le même enseignement, le
même sens. Par exemple, le proverbe dit: « Un seul doigt ne bat
pas le tam-tam ». Il peut battre, mais il ne délivrera jamais la
mélodie qui procure la joie d'écouter du tam-tam.
12Il voulut sensibiliser ces hommes à l'efficacité de la
complémentarité dans le travail, l'une des clefs de la réussite de
l'Occident.
Mais ill' enseigna, un peu trop tôt, à des enfants qui le
prirent pour un jeu à l'école. Il pensa pourtant façonner ainsi
l'homme nouveau de demain. Il se trompa sur la capacité réelle de
ces enfants. Ils rebondirent autrement que le souhait du colon l'eut
voulu. Ils devinrent le grand bonhomme qui se rendit compte des
bienfaits de l'école, c'est-à-dire, de la faculté de domination
qu'elle procurait.
D'où pouvait venir que les effets attendus ne se
produisirent pas? Le colon lui-même était-il suffisamment averti
pour se poser une telle interrogation? En avait-il le temps, vu les
contraintes de l'exploitation coloniale que lui imposait la
métropole?
L'anachronisme vint de l'interprétation de la
complémentarité dans le travail. Pour le colonisé, la devait se produire avec le colon et tant qu'il y
avait rémunération, récompense, salaire. Ainsi, les expressions «
salaires et impôts» devenaient les seules réalités.
Déjà aux temps coloniaux, quelques alphabétisés,
employés de surcroît par l'administration, avaient eu la mesure
juste de ce que l'école pouvait apporter à quelqu'un. Savoir écrire,
c'était si merveilleux. Cela ouvrait des horizons, particulièrement
celui du salariat.
Le salaire! Ah ! Le salaire! Les femmes des salariés
avaient vite fait d'en apprécier l'opportunité. C'était la porte
d'entrée dans le monde de la modernité; elle était synonyme
d'allégement des peines quotidiennes pour la survie. Elles allaient
alors devenir les gardiennes de la nouvelle configuration. D'autant
plus que le salariat allait servir les intérêts des familles.
Les naissances dans les familles où il y avait un salaire
furent rapprochées. Avant cette époque, c'était le contraire. On
trouvait dans les familles des écarts d'âge entre les naissances qui
atteignait sans difficulté sept ans. Au total, le nombre d'enfants
pouvait atteindre un chiffre de cinq ou six maximum à cause du
taux de fécondité. Les filles étaient mariées très jeunes et
pouvaient donner naissance jusqu'à un âge avancé.
Les allocations familiales sont ainsi le facteur-clé dans la
modification des comportements nuptiaux, même si de telles
affirmations vont à l'encontre des idées reçues. Les salariés
faisaient des enfants, aux fins d'augmenter leurs revenus. On a
tellement entendu d 'histoires sur la litanie des frères et sœurs chez
les Noirs, qu'on a du mal à accréditer ce schéma. Pourtant les
13choses sont ainsi. On a souvent confondu la fécondité d'une femme
à celle d'un homme pour ainsi dire: Un homme avait plus
d'enfants qu'une femme, du fait de la polygamie. Et, l'équivalent
des nominatifs « cousin, demi-frère. etc. » n'existant pas dans la
pensée ethnologique en Afrique centrale, tous ceux qui sont issus
d'un même père se considèrent comme frères et sœurs.
Vive la nouvelle société!
Il y eut encore, malgré tout, quelque personne à l'esprit si
obtus qu'elle ne jugea point à propos des changements qui
s'opérèrent devant elle. Sinon, nombreux sont les hommes qui
avaient encouragé leurs enfants à persévérer dans le nouveau
chemin du bonheur ouvert par l'école.
Ceux qui avaient bénéficié d'un environnement familial
favorable, pouvaient comprendre que de nouvelles règles de
notabilité étaient en voie de se dessiner. Et, les premiers cadres
sortis des grandes écoles européennes en donnaient le ton. De là, se
construisait 1'histoire de ce bout de papier qui allait faire courir les
jeunes au-delà des mers. Le diplôme le plus élevé allait être
pendant longtemps l'objectif de tout étudiant africain.
Le voyage d'un enfant en Europe pour y poursuivre ses
études était un moment très important dans la vie sociale. C'est à
peine si tout le village n'était pas au courant de la nouvelle. Pour la
famille concernée, c'était une occasion de fête. On se prenait en
photo pour marquer à jamais l'événement.
Diplôme et savoir-vivre allaient former le duo de choc
dans le cadre de la nouvelle société. Les plus hauts diplômés
étaient censés être ceux qui raisonnaient le mieux. La technocratie
prenait ainsi racine dans ces pays africains sortis tout droit du
siècle passé. Mais ce n'était qu'une histoire africaine de plus.
Premièrement en Europe, les étudiants africains se
perdaient dans les dédales de la société de consommation. Ils y
consommèrent surtout du marxisme, et du reste. Parfois des restes.
Al' image de la configuration des « Restau. U. »(restaurants
universitaires) de l'époque. Ils furent nombreux ceux qui
s'alimentèrent au « rab. », ce plat gracieusement offert dans des
grosses marmites placées en plein milieu de la salle. Pour cacher
leur misère surtout morale, ils organisèrent boums sur boums. Des
nuits de tel pays, à la grande nuit d'Afrique. Cette fête était dans
certaines villes de France par exemple, l'une des plus grandes
manifestations annuelles. - Dommage, que les nouveaux arrivants
n'aient pu entretenir cette flamme de la convivialité africaine.
L'Europe était en période de croissance soutenue. Peu de
chômage, et beaucoup moins de penchants xénophobes de la part
14de la population autochtone. Les partis des extrêmes politiques
avaient peu d'avenir. Cet environnement social lucide permettait
aux étudiants africains non boursiers de poursuivre les études en se
finançant par une activité rémunérée. Il n'y avait pas besoin de
carte de séjour.
Les pays d'Afrique noire étaient encore considérés comme
des territoires d'Outre-mer. Des DOM-TOM! La carte de séjour
apparaissait plus tard, après la disparition de Pompidou. Giscard
d'Estaing, qui lui succéda à la tête de l'État français, en est le
parrain vers l'année 1975. L'institution de cette formalité
administrative sonnait le glas de la croissance soutenue; de la fin
aussi des privilèges dont avaient bénéficié les Africains noirs, du
fait de leur statut d'anciens colonisés. Des pressions de plus en
plus fortes s'exerçaient sur le gouvernement Chirac de l'époque.
Parfois ce sont d'anciens collaborateurs du Général De Gaulle qui
prirent le devant dans cette voie. Mais pour les étudiants Noirs, la
situation n'était pas encore à la catastrophe. Ainsi, ils profitaient de
cet environnement favorable pour s'équiper en mobiliers divers qui
allaient apporter la preuve de leur réussite sociale. Ceux qui le
pouvaient, s'équipaient jusqu'à la voiture. Pas le tracteur agricole.
Les Congolais furent de ceux qui s'acharnaient à ne pas rater le top
de l'équipement. Peu nombreux étaient ceux qui rentraient dans
leur pays avec seulement leurs livres, témoignage direct de leur vie
d'étudiant.
Une autre chose devait être le témoin de la nouvelle donne
sociale: le mariage mixte. Expression de franchise envers l'autre,
le mariage mixte pouvait dans certains cas être dû au refus du Noir
de se réinstaller dans l'ethnologie africaine. - C'est ce que relatent
certains écrits sociologiques d 'horizons divers, même si, pour
satisfaire cet objectif social, si cela en était un, il ne fut pas
nécessaire d'aller si loin. - L'Africain pensait ainsi s'installer
résolument dans la modernité. C'était une conviction dans les
limites des frontières lointaines de l'Afrique.
y avait-il quelque motivation chez les Européennes qui
leur fit prendre tant de risques dans cette aventure? - Le mariage
est de fait une aventure -. Elles bravaient ainsi toutes sortes
d'antipathie sociale et s'érigeaient, un peu malgré elles, en
pionnière dans la lutte de la reconnaissance des droits humains à
tous les êtres humains. La femme est ainsi le paradoxe type dans
toutes les sociétés humaines. Elle est gardienne des valeurs de la
société; elle est ainsi traditionaliste. Mais, elle est aussi ce facteur
puissant du changement dans la société; elle est ainsi un du modernisme. Ainsi, il y avait beaucoup plus
d 'honnêteté amoureuse de leur part. Cela leur donna la force de
15courir un risque réel mais assumé: le risque d'une vie dans ces
contrées si lointaines, non pas sur le plan de la distance physique
par rapport à leur pays, mais si lointaines sur le plan du mode de
vie. Les Françaises ou encore les « binationales » comme leur
administration aimait à les qualifier au Congo, eurent droit à cette
réalité par la coexistence difficilement pacifique entre les
associations au sein desquelles s'étaient regroupés les Français du
Congo. Elles avaient pour objectif la solidarité des expatriés. Mais
elles étaient sous les influences des partis politiques de France.
L'idéologie de ces partis déteignait sur ces associations qui, alors
qu'elles évoluaient en Afrique, n 'hésitaient pas, pour certaines, à
afficher quelques prétentions raciales. Et, à l'occasion des
rencontres avec des personnalités politiques de la métropole en
voyage, souvent pour la pêche aux voix, elles se mirent à poser
quelques inquiétudes qui étaient les leurs à l'égard de leur
administration. La réponse était sans détour: « Vous n'aviez qu'à
savoir où vous mettiez les pieds. »
De savoir où on mettait les pieds, même les Africains ne le
savaient pas. Ils furent l'objet d'obstruction de la part des
intellectuels qui trouvèrent ces unions intolérables. - Au fond de
tout homme sommeille le traditionnel !- C'était presque en accord
avec le slogan « l'Afrique aux Africains. » C'est encore une
histoire de Noirs. Ceux qui proclamèrent cette donne furent pris
dans les tourbillons de l'amour, et contractèrent contre toute attente
ce type de mariage. Nombreux sont ceux qui, parmi les invités aux
festivités des noces, ne donnaient pas cher de la vie de ce type de
mariage. Ils formulaient presque la prière du divorce dans la salle
des mariages. Ce qu'ils peuvent être fourbes ces gens!
Quitter un pays où l'on a vécu des beaux jours de sa vie,
n'est pas facile. Pour se donner du moral, on mijotait une petite
fête. Le partant téméraire - n'était-ce pas de la témérité que d'avoir
écouté son courage, sa passion, sa foi dans le développement ?-
était entre la joie du voyage et l'angoisse de l'atterrissage. Surtout
lorsque le pays d'accueil, son pays, avait cultivé, les faits à l'appui,
la réputation de n'avoir pas changé.
Les quartiers et le reste étaient demeurés tels qu'on les
avait laissés. C'était dramatique. Tout semblait figé. Pas de
mouvement, rien. Après dix, vingt, trente ans d'absence, nombreux
sont ceux qui vinrent s'exclamer des mauvaises surprises dès la
descente de l'avion. L'endroit d'accueil, la vitrine d'un pays
comme on dit, l'aéroport, était la première cause du choc. Et
personne n'espérait la surprise d'un film de science fiction, dans
lequel on entre par le mauvais côté pour déboucher sur le
fantastique. Ou alors était-ce parce que l'expatrié avait trop changé
?
16L'impression d'une modification de notre structure mentale
était réelle et forte. Le corps lui-même paraissait s'être modifié. Un
fait était remarquable: de toute cette population qui se présentait
devant soi, l'expatrié noir ne voyait plus que des Noirs très noirs.
Ses yeux s'étaient habitués des années durant à ne voir que des
Blancs. Il en venait à ne plus se rendre compte de la profondeur de
la couleur de sa peau. Tout l'entourage apparaissait d'un sombre
plus profond que d 'habitude. Il faut ajouter à cela le fait que les
images sur l'Afrique projetées à l'étranger et emmagasinées
malgré soi, se projettent devant soi, de sorte que tout le monde
apparaissait maigre, affamé.
Bien sûr, les Africains ne sont pas les seuls à avoir une
telle impression. Les Européens qui ont vécu quelque temps en
Afrique pouvaient avoir les mêmes impressions: entre ceux qui
trouvent le temps de juillet frais et se drapent de leur manteau en
Automne; ou encore ceux qui trouvent leurs visiteurs en Afrique si
blancs, qu'ils en sont un peu choqués, c'est la preuve de la capacité
d'adaptation du corps. Mais, c'est amusant à vivre; c'est
enrichissant; je dirais même mieux: il faut le vivre une fois dans
sa VIe.
La chaleur des tropiques vous transforme en torrent. Que
de sueur! C'est la raison pour laquelle on se garde d'en dépenser.
Car les gens semblent éviter tout mouvement: autre image qui se
dégage lorsqu'on voit les gens se déplacer. Or, qui est contre le
mouvement est contre le changement! On a tout compris.
L 'habitat chatouillait les narines. Même les ampoules
électriques paraissaient délivrer une lumière différente. La noirceur
des murs ne les gênait nullement. Ils avaient leurs habitudes. «
Nous ne progresserons jamais », pensait-on au fond de soi. Partout,
l'impression du bricolage se dégageait sans peine. Il suffisait
d'ouvrir les yeux et de voir. La décadence!
On se renvoyait alors à la chanson interprétée par Johnny
Hallyday (musicien français) : « Noir c'est noir, il n'y a plus
d'espoir ». On avait envie de dire que c'était si vrai. Comment
était-ce possible? Aucun sens de l'entretien, beaucoup de sens du
bruit. Tout le monde crie. Pour communiquer, on crie. C'est à
croire qu'ils ne se comprennent pas. Mais c'était peut-être bien
cela. Et on ne pouvait qu'être surpris de ce qu'ils ne se
comprenaient pas. Quand seront-ils en accord avec le reste des
hommes du monde, se demandait-on?
Ils croyaient l'être, par la consommation et le paraître. Les
hommes s'efforçaient de maintenir un ventre sain par sa rondeur.
Certains ne quittaient jamais leurs cravates. « C'est pour cacher
leur aversion de la propreté », renchérissait un adepte du costume.
17Que c'est sale! Un petit tour au marché et c'était le scandale. Yah
! s'écrierait un enfant né dans le froid. Mouches, poules, chiens,
moutons, hommes, etc., étaient réunis pour la même raison: la
présence des poubelles. Curieusement elles paraissaient s'intégrer
à l'environnement. Elles ne dérangeaient personne. C'est souvent
qu'on apercevait des gens tenir une causerie interminable à un
mètre de là. L'impression, que tous ici avaient travaillé dans un
endroit où il y avait de l'ammoniac en permanence et qu'ils y
avaient laissé leur odorat, était grande. C'était, pour quelqu'un qui
venait d'ailleurs, la seule raison qui expliquait cette promiscuité
avec les poubelles.
C'était dans cet environnement que Françoise arrivait au
Congo. Comme toute Européenne n'ayant connu que la société
industrielle, on imaginait fort bien sa surprise de la découverte du
climat tropical. Elle y avait été sensibilisée. Elle avait lu
suffisamment de choses sur ce pays. Mais entre la lecture qui a
tendance à vous projeter dans le fantastique et la réalité, il y a
toujours ce fossé. Le livre, c'est comme une carte postale. Tout y
apparaît en bon éclat, même quand la réalité qu'elle présente,
pousse plutôt au dégoût. Son sens inné de l'aventure - sens inné
chez tout Européen - l'aida à encaisser le choc. Mais, en réalité,
elle était moins choquée par l'environnement social, qu'en 1978,
encore sur le banc de l'université, elle avait effectué un voyage
touristique en Algérie.
Ce voyage se fit en bateau. La Méditerranée me donnait de
prendre conscience d'un premier fait africain, par le spectacle des
dauphins qui semblaient prendre un réel plaisir à relever le défi de
la vitesse que leur lançait le navire. Ils alternaient sauts en surface
et plongées bien mesurées, de sorte qu'ils ne s'extirpent point de la
vue de leurs spectateurs. Ce spectacle, sur le coup, me donnait de
faire le parallèle avec le continent noir qui semblait se prêter au
piteux spectacle d'apparition-disparition aux yeux des autres
continents: on disparaissait dans la pauvreté, on réapparaissait
dans le retard technique, économique et social.
L'Algérie socialiste était aussi redoutable que le Congo
socialiste, bien que sur le plan strict des efforts de développement,
le premier ait été bien plus en avance. Au cours de ce séjour, en
train, nous étions allés jusqu'à El Asnam. Un train bien loin de
ceux que l'on voit en Afrique noire; il était rapide et d'un confort
acceptable; il roulait jusqu'à des pointes de vitesse de 110 km à
I'heure. Ce pays semblait s'activer à entretenir I'héritage colonial
sur lequel il fondait son progrès. Mais, c'est quand même
l'Afrique! Le quartier de la Casbah à Alger initiait Françoise à la
18vie avec des poubelles dans la rue. Sans compter le fait que les
Algérois ne perdent pas une occasion de cracher par terre. C'était
une habitude africaine. Parfois c'était spectaculaire: Un algérois
d'un âge avancé qui marchait devant moi, sentant le besoin de
sacrifier à ce rituel, s'arrêta, déploya son bras horizontalement
pour me forcer à l'arrêt, cracha, et me redonna le feu vert pour
poursuivre ma balade. Le charme de l'Afrique jusque dans sa
partie la plus proche de L'Europe!
Cette expérience algérienne permit à Françoise d'être
moins choquée en débarquant au Congo. Très vite elle se mit à la
routine d'ici. Elle se mit à goûter aux plats du pays. Il n'yen avait
pas tant que cela. On cultive vraiment la routine. Cela était la
réalité culinaire de presque toute l'Afrique noire.
Qu'est-ce à faire? Les préoccupations quotidiennes des
gens au Congo étaient dans la lutte pour la survie. « Les plats »,
c'était de la parade! Pourtant, voilà un domaine où le grand
nombre de tribus aurait pu apporter sa richesse. Mais encore une
fois, il n'y avait pas de personnage suffisamment perspicace pour
non pas créer, mais tout simplement collecter, rassembler toute
cette richesse nationale. Les quelques tentatives qui avaient été
opérées, l'avaient été dans un cadre tout à fait malsain de la
politisation. Des mets autrement succulents venus des régions
fidèles à Lissouba étaient présentés comme les facteurs de la
nouvelle discrimination politique. Aussi, ils n'avaient du succès
qu'auprès des ressortissants de ces régions.
Françoise goûta au manioc. Une autre fois, elle se décidait
à aller l'acheter elle-même. La vendeuse en était presque
offusquée. Elle était gênée à la place de cette Blanche qui ne devait
pas se livrer à ce marché peu propre.
- « Madame, vous mangez ça », demandait-elle à la
Blanche?
Et, elle, de répondre par l'affirmative.
Avec les autres vendeuses, elles éclataient de rire. La dame
blanche en était désarçonnée. Elle répliqua:
- « Vous ne voulez pas que les mundele mangent ça ?»
A force d'entendre « » de la part des gamins, elle
avait fini par l'intérioriser. C'est l'équivalent local de Blanc (race
blanche et non pas couleur blanche).
Une vendeuse reprit la parole: « Si ! Il y a un prêtre blanc
qui vient souvent faire son marché, et il achète toujours du pain de
manIOC. »
Là apparaissait le contraste. La réaction de ces vendeuses
prouvait à suffisance que les gens étaient quelque peu conscients
des conditions d 'hygiène peu viables dans lesquelles ils vivaient.
19Mais cela ne les gênait que face au Blanc, et non pas face à leur
santé. Ces vendeuses voulaient préserver la Blanche de leur
environnement malsain. Le Blanc était connu pour vivre dans un idyllique. Et c'est à peine, qu'on ne me cracha pas
au visage le mépris que certains avaient envers ceux qui avaient
épousé des femmes d'un autre monde, et qui les maltraitaient,
selon eux, en les soumettant à un environnement aussi insalubre.
Une telle réaction était peut-être de bonne foi. Tout comme
elle pouvait aussi bien exprimer un regret. On ne sait jamais,
jusqu'où la bonne foi peut être de toute évidence. - Cette méfiance
se justifiait par ailleurs: Toute présence d'une mundele à côté d'un
Congolais, valait à ce dernier un surcroît de prix sur le marché.
Quand je devais acheter quelque chose, si ma réputation m'avait
précédé, le prix doublait. Cela paraissait comme une prime à la
sanction.- Mais, une telle réaction était aussi significative des
tendances, chez de nombreux Congolais, à la cohabitation à
distance respectable entre les civilisations.
Il est arrivé souvent que les Noirs eux-mêmes donnent du
mou à la politique de séparation, du développement séparé, pour ne
pas avoir peur des mots. Des zones d 'habitation différentes selon la
catégorie sociale ou simplement selon la couleur de la peau.
L'insalubrité, ces vendeuses n'y pouvaient pas grand-
chose. Les équipes municipales successives n'y prêtaient guère
attention. Préoccupées qu'elles étaient par l'organisation des
manifestations politiques pour la mobilisation des masses. Ces
mobilisations qui devaient former en permanence une haie
humaine d'honneur autour du parti, de son Comité Central, du
Bureau politique, et surtout du camarade président du parti de la
république: Un parti de vrais névrosés qui souffraient de la peur de
la solitude.
A cette époque, l'idéologie du parti unique s'acharnait à
combattre l'impérialisme. C'est ce qu'il disait. Tous les autres
étaient dans l'obligation de le suivre. Même quand ils se
demandaient où était caché ce type. Nombreux sont ceux qui ne
comprenaient rien à ce combat. Ils entendaient toujours « A bas
l'impérialisme! » La radio d'État le martelait tellement que dans
les villages, les hommes se posaient des questions sur la capacité
d'invincibilité qui était celle de cet impérialisme hominisé. Il était
pensé comme un individu réel à la musculature exceptionnelle: Un
jour de vacances, un intellectuel de Brazzaville s'en retournait
rendre visite à ses parents à une heure trente minutes de vol
d'avion, dans l'extrême Nord du pays. Pendant qu'il s'attablait
avec eux le soir, le poste de radio de son papa déversa sa langue de
bois: « A bas l'impérialisme.» Le papa se remettant de l'émotion
20de joie de la visite de son fils haut fonctionnaire, s'adressa à celui-
ci en ces termes:
- «Depuis bien longtemps, vous à Brazzaville, il y a ce monsieur
Impérialisme qui vous embête. Mais il doit être très fort, pour que
vous soyez réduits à le combattre tout le temps. Mais si vous
n'arrivez pas, livrez-le-nous ou dites-nous où il se trouve, pour que
nous nous essayions à le combattre avec l'aide de nos choses du
village.»
Le papa comptait sur ses fétiches, qu'il était prêt à mettre à
la disposition de ces hommes de la ville qui n'arrivaient pas à
anéantir cet homme de l'impérialisme.
C'était toujours ainsi. Le parti unique exerçait ce type de
matraquage de l'esprit. A l'image de ce villageois qui était abusé
par un discours répété sans cesse, ceux du parti ne saisissaient pas
plus le sens du mot impérialisme.
Bien sûr qu'il mettait beaucoup de mélancolie dans le
discours, cherchant dans le dictionnaire les mots les plus magiques,
pour camoufler leur désintérêt du sort des populations. Mais ceci
ne trompa personne.
Il se mettait en place un état d'esprit dangereux pour
l'ensemble de la collectivité, l'esprit du bouc émissaire à tout prix.
Tout se justifiait par les autres qui avaient eu le tort de faire
irruption dans l'environnement du Congo, et ce, quelle que fût
l'époque.
C'est souvent qu'on entendait: « La colonisation n'avait
pas fait ça. .» Ou encor e:« La colonisation avait mal fait ça. .»
Beaucoup de bêtises débitées par des adultes qui se disaient
responsables politiques.
C'est qu'ils surestimaient les colons. Ceux-ci ne pouvaient
pas construire des choses à partir de leur féconde imagination. Ils
œuvraient dans ces colonies sur la base des connaissances
scientifiques et techniques qui étaient les leurs à cette époque-là. Il
ne faut pas plutôt s'étonner du fait que les habitations individuelles
construites ici avaient toutes des cheminées. Ainsi, on a trop
souvent oublié que la métropole avait aussi en son sein des zones
géographiques ou des domaines d'activité peu développés.
Reprocher à la colonisation de n'avoir pas fait telle chose est donc
l'expression de l'exhibition de son incompétence. Ces dirigeants
politiques oublient que si leurs prédécesseurs avaient tant tenu à
s'affranchir de cette tutelle coloniale, c'est parce qu'ils se sentaient
bien capables de faire autant que les colons; sinon mieux! Mais,
ce n'était là qu'une anecdote de plus sur le comportement du Noir
africain. Ces reproches sonnaient comme un regret: on avait
souhaité que les autres aient tout fait, pour s'enorgueillir après
21comme le résultat de sa propre politique. Là se trouve la spécificité
des politiques en Afrique autour du fleuve Congo.
Al' allure où se déroule devant nous le tapis du progrès, la
seule particularité admise nous paraît être celle qui favorise la
convergence de tous et de tout. Celle qui conduit vers une
participation plus active de toutes les politiques vers un mieux être
général. L'Afrique a souvent ri de cette convergence. De même
qu'elle se résout à se poser tant d'interrogations sur sa particularité
à contribuer au mieux-être des autres continents.
Une chose semble certaine et terrifiante: on ne peut plus
faire route seul. On a dit, le mode de vie dit, que le monde est
désormais un. De la même façon que les États-Unis d'Amérique
nous offrent le modèle des particularités convergentes. Là-bas on
dit, et on y croit, que chacun a sa chance. C'est à l'Afrique de
saisir sa chance dans cette convergence.
Après de longues années de servitude, la fin des années
quatre-vingts allait être d'un grand secours à ce continent, dans sa
partie noire. Le mode de vie mondial allait révéler ses contraintes,
ses conditions de développement: limpides, elles sont.
Elles sont faites de liberté. Elles sont à la portée de tous.
Liberté d'être, condition première du dynamisme d'une société.
Ceci sous-entend que chacun développe ses capacités. Et tout le
monde a des capacités. Même si dans leurs prises de position
politique, ces Africains se dénient ces capacités. Ils s'imaginent
plus incapables que tous. Pour preuve, ils n'ont cessé de crier à
l'exploitation, à la domination, à l'impérialisme.
Est-ce un fait paradoxal, à la lumière des efforts de
scolarisation entrepris, que ceux qui ont poussé les études jusqu'au
niveau supérieur, ont choisi l'ignominie des incantations à
l'émancipation de leur environnement socioculturel, politique,
technique et économique, par la mise en valeur de leur savoir? A
quoi peut servir de continuer à crier au néo-colonialisme? Cela ne
doit plus surprendre, car il est de notoriété publique que le
colonialisme ne pouvait pas disparaître du jour au lendemain,
comme par enchantement; que l'arme la plus efficace contre les
raisons de l'amertume due à cette situation, est justement
l'alphabétisation ou la scolarisation!
Les étudiants que nous étions, adoptaient les postures
belliqueuses de la facilité. Nous donnions l'impression d'être en
marge du temps, des réalités. C'était un peu par le fait de cet
22héritage de la culture du fétichisme et du sorcier. Nous avions
besoin de notre sorcier, vestige de la culture du bouc émissaire, et
du fétichisme, vestige de notre culture où le mythe prend le dessus
sur le réel. C'est la vie africaine!
En France, nous étions organisés en associations nationales
à caractère syndical et politique, elles-mêmes fédérées au sein de la
macro-association africaine: la F .E.A.N.F (fédération des étudiants
d'Afrique noire en France). Elle était l'expression d'une conviction
: celle qui prêchait le re-dimensionnement du continent noir
comme la clé de son développement. Une seule association
nationale, qui se voulait un parti d'avant-garde de l'idée du
mouvement révolutionnaire au Cameroun, marquait le pas dans
cette volonté estudiantine africaine. Cette exception camerounaise
semblait due au caractère tout aussi exceptionnel de ce pays au
sein de l'Afrique. Il est l'unique cas d'une colonisation par trois
puissances européennes. Aussi, le bilinguisme colonial l'a mis en
avantage au plan international. Les étudiants camerounais
s'efforçaient à marquer dans cette comédie leur spécificité. Pour
des raisons qui étaient leur, ils proclamaient au sein de la famille
africaine qu'ils devaient être la locomotive de la révolution
africaine. Ils prétendaient avoir fait un maquis quelque part chez
eux. Vraisemblablement contre eux-mêmes. La F.E.A.N.F. n'avait
pas à afficher de prétention devant l'union nationale des étudiants
du Kameroun, leur association, qu'ils exhibaient comme une
jeunesse du parti U.P.C.(union des peuples du Cameroun). Mais ils
étaient dans des combats inutiles du style de la rébellion de
Mobutu contre le mode vestimentaire en vogue dans le monde
entier à l'époque. En 1992, pendant que les choses évoluaient dans
leur pays, ces militants se perdaient dans la nature derrière des
chefs mieux positionnés pour le portefeuille. Quelle prétention!
Les étudiants sénégalais et voltaïques à l'époque, dans
leurs rapsodies, prononçaient cette abréviation avec beaucoup de
dédain et pour cause. Ils disaient « la fianf» ; ce que l'on entendait
par « fiant », lorsqu'on était assommé par les longues interventions
brumeuses de certains militants, convaincus de la justesse de leurs
vues. Nous étions des révolutionnaires sauce Mao, Castro...
Souvent, les analyses sur les situations nationales et la situation
collective du continent donnaient, malgré tout, quelques occasions
d'espoir. Des analyses politiques qui donnaient déjà une idée
ostentatoirement satisfaisante sur le présent d'alors et le futur qui
est le présent d'aujourd'hui, du continent. Mais cette mode
politique ne servait qu'à maquiller notre inquiétude et notre peur
de la révolution; car, nous ne faisions pas les études pour devenir
les complices, les camarades des ouvriers. Nous étions en train de
23renaître par l'école et les études supérieures pour être des gens
bien. Nous n'avions pas tort dans cette voie, parce que c'est ainsi
dans toutes les sociétés humaines. Notre tort se situe au point où
nous affichions des prétentions contre nature, ce qui avait pour
effet d'assombrir l'avenir de l'Afrique noire. Ce jeu du chat et de
la souris sur notre avenir individuel déteignait sur la politique qui
se mettait au même jeu sur le développement et tout naturellement
sur la convergence sociale mondiale.
En réalité, cette époque n'est jamais révolue. Ce
conditionnement accompli s'est transposé dans le milieu africain
par le biais de l'africanisation des cadres. Tout ce qui part de
l'Occident vers l'Afrique devient facteur de corruption de la
personnalité. La formation de façon générale assurée par les
Africains tend à se transformer en moulin à mythes. Ainsi, même
formés sur place, le même réflexe se rencontre chez la plupart des
étudiants comme d'une épidémie. Ceux qui sont dans les sciences
sociales et même dans les sciences exactes, profitent de toute
occasion de réflexion sur les facteurs de l'inertie sociale pour se
lancer dans la palabre brumeuse. - Ce n'est pas leur faute; peut-il
en être autrement? Ces jeunes étaient nés avec la révolution. Ils
avaient grandi sous ses rayons d'inepties anesthésiantes: «
L'impérialisme a fait ci ; il a fait ça . .» Le comble, c'est que le
disque ne s'enraie pas, en dépit des efforts déployés pour les
ramener à la science. La bataille est rude. La propagande politique
les a façonnés en profondeur.
Cependant, de nombreux étudiants ont fini par prendre
conscience que le statut de futurs cadres pour leur pays, les oblige
à mieux se positionner à l'endroit de la science, des contraintes du
développement, de qui dépend leur avenir et de l'espoir fondé sur
eux par le pays. Ils prennent aussi conscience que dans les
négociations avec l'étranger, ce langage-là ne passe pas.
Il faut dire qu'on a autant à faire avec les formateurs. Le
cumul des diplômes et des spécialités, facilité par le système des
équivalences et qui fait d'eux des spécialistes de l'économie, du
droit, de la sociologie, de la statistique et parfois même de la
biologie, n'a jamais pu les façonner pour apporter les réponses aux
problèmes multiformes du sous-développement. Ils sont plutôt
prompts à cracher leur venin de la propagande scolaire qui
affranchit l'individu de la misère. On se bat sur des théories
économiques, sociologiques, managériales, qui, chaque jour qui
passe, assombrissent l'horizon du développement. Chacun d'eux
sent toujours une certaine supériorité de sa formation.
24La formation: une vraie plaisanterie!
Trêve de prétention!
Pourquoi prétendre être plus royaliste que le roi? Plus
occidental que les Occidentaux; plus économiste que les
économistes occidentaux! C'est leur théorie économique et non
pas la nôtre. Depuis trois siècles environ, ils ne cessent de la
remettre en cause, au nom de la science. C'est la science
économique. Elle économise tellement son savoir et ces facultés
que les crises sont encore là. Elle se plaît à théoriser là-dessus. Elle
se plaît dans la crise. C'est son existence même. Alors que peuvent
y faire les Africains? Cette science n'aime pas les affamés. Il faut
avoir le ventre bien repu pour qu'elle vous laisse la cajoler. On ne
connaît aucun de ses théoriciens qui vivait dans la misère alors
qu'il s'y introduisait. Que peuvent concrètement apporter les
misérables? !
Ils ont été abusés par les diplômes: les doctorats souvent
obtenus avec une bonne mention. Ils ont été abusés par les
brillantes admissions au concours d'agrégation. Mais tout cela,
c'est de la scolarité. C'est le cirque. Et qui n'a pas soupiré devant
les prouesses des animaux de cirque. C'est de la fonction publique.
Les bons fonctionnaires sont légions sur cette terre. Mais il n'y a
que quelques entrepreneurs qui, la plupart du temps, n'ont jamais
entendu parler de ces fameux grands noms de l'économie.
Dans cette comédie, on se garde de lorgner du côté du
voisin: ce voisin, le juriste. Parce que là, c'est la farce parfaite.
Que de droits!
Qu'il soit public ou privé, et surtout qu'il devienne droit
du développement., il a autant du culot. Une chose est vraie: sa
responsabilité dans la débandade du continent noir est bien
engagée, parce qu'il a des prétentions jusque sur le soleil. Ils furent
nombreux au Congo, à partir de 1990, à l'avoir apprécié. Grâce à
lui, ils sont surtout nombreux à paver les cimetières. Mais, avec
toutes mes excuses, chacun a droit à un gagne pain. Tout cela est
toxique pour le moral, ajoutait mon fils qui a neuf ans. Il voyait
comment était en train de finir son prétentieux papa.
Comment échapper à tout ce ridicule?
Il faut dire que le sous-développement est en réalité un
problème au niveau des organisations internationales qui en ont
besoin pour initier les individus à la vie des grands hôtels de luxe.
Pour l'intellectuel africain, il n'y a aucun paradoxe entre
l'existence des huttes comme habitat courant en face de quoi on
parque une voiture de haut de gamme. Ce tableau tout à fait normal
entraîne à considérer comme normal la généralisation de la
corruption.
25Ce n'est pas Elf et le pétrole qui sont une calamité pour
l'Afrique. Ni le foccartisme ou toute autre idéologie de
pérennisation des rapports de type colonial entre l'Afrique actuelle
et l'Occident. Car, les rapports sont le fait des hommes. Le fait que
le pétrole africain aille financer, pour les sauver de la faillite, des
entreprises en Occident, et donne aux populations européennes
l'impression de devoir leur bien-être strictement à leur seul labeur,
n'exclut pas que des routes soient bitumées dans les pays
producteurs. Mais pour les Africains, le choix de leur situation
sociale et économique est peut-être aussi fonction de leur
tempérament. Par exemple, le choix que nous, étudiants africains,
opérions au niveau des études de troisième cycle, était en fait le
reflet de notre tempérament. Parmi les étudiants qui s'entêtaient
dans les études générales jusqu'au doctorat, on trouvait une très
grande majorité de Congolais. Les étudiants camerounais par
exemple n'étaient pas pour la plupart boursiers de leur pays,
choisissaient les domaines plus spécialisés, du genre les études de
gestion. Ce qui correspondait bien à leur tempérament: ils ne
pensaient que très subsidiairement à l'État comme leur probable
futur employeur. L'antithèse du Congolais! L'absence des
infrastructures de base dans certains de ces pays n'est-elle pas le
résultat d'un choix?
En 1985 l'économie congolaise connaissait une
effervescence. La rente pétrolière faisait jubiler tout le monde. Le
gouvernement était dans son énième plan de développement. Celui-
ci s'étendait sur une période de cinq ans. Le nombre
d'entrepreneurs étrangers faisait un bond considérable. Les
nationaux n'étaient pas en reste. La radio clamait la défaite
définitive de l'impérialisme. Le nombre de véhicules en circulation
augmentait considérablement. Tout dans la rue indiquait que
l'Eldorado était bien là.
Cela n'impressionna pas les observateurs avertis. Tout cela
traduisait surtout l'impression du bricolage. Et, dans la réalité, les
bricoleurs furent nombreux, souvent réconfortés par les pouvoirs
publics, dans leur conviction qu'ils œuvraient pour la
modernisation de l'économie congolaise.
Ce bricolage pouvait malgré tout intéresser ceux qui se
disaient les hommes des sciences sociales. Ainsi, prenait corps
l'idée d'une recherche collective sur le secteur informel. Son
argumentation était simple: d'où provenait l'essentiel des revenus
des ménages dans la ville de Brazzaville? Alors cette source
méritait qu'elle fasse l'objet d'études. Cette idée plongeait dans le
désarroi certains économistes. Un seul savourait au fond de lui
26cette idée. Il avait pour son doctorat travaillé sur ce thème.
Pourtant, il avait reçu la formation traditionnelle. Il est certes vrai
qu'il sortait de l'université de Bordeaux, réputée pour son
africanisme.
Il eut autour de cette idée beaucoup d'interrogations
inutiles. Surtout de la part de ceux qui tenaient à l'image de la
faculté; une faculté qu'ils souhaitaient renforcer dans cette
dynamique scientifique en la spécialisant encore un peu plus dans
les options mathématiques. Mais y avait-il incompatibilité?
Ainsi, tous ceux qui formulaient des tendances autres,
étaient passibles des pires sanctions. Le qualificatif d'économiste
leur eut été retiré. Pour ces gardiens du temple de l'économie, à
l'époque, le secteur informel ne représentait rien d'économique.
C'était, il faut le dire, le point de vue dans certaines universités
françaises.
Dans le fond, c'est eux qui avaient quelque chose à cacher.
Ils cachaient leur incapacité à se détacher des sentiers tracés par
leurs anciens professeurs. Ils attendaient, pour s'y investir, que les
chercheurs du Nord donnent le coup d'envoi pour cette randonnée
scientifique. C'est touj ours ainsi : Vaniteux envers leurs
semblables, mais la langue pendante comme un chien face à
l'Occidental! Et les scientifiques, chercheurs du Nord, devant les
nombreuses difficultés qu'ils éprouvaient à cerner, à sonder la
profondeur de la question du développement africain,
redécouvraient l'intérêt scientifique du secteur informel. Ils
donnaient le feu vert à cette randonnée.
Les économistes congolais se jetaient presque tous dans la
course. Quelque temps auparavant, ils se disaient ne pas en être
capables; ils n'en étaient pas les spécialistes. Je n'en eus point
rigolé. Ce fut plutôt d'un enseignement profond.
Le danger est que cela me confortait dans ma conviction:
Les Congolais attendaient le top pour le développement, qui devait
être donné par qui? Toute réponse à cette interrogation dans ce
texte m'exposerait à la furie de l'élite. Elle a encore son honneur à
défendre, même en marchant sur les cadavres de vieilles personnes
assassinées pour pouvoir rééquilibrer les comptes déficitaires de la
caisse de retraite. Il faut seulement avoir le courage de s'imaginer
que même la mode vestimentaire est toujours le fait de quelques
individus. Et tous les autres sont ainsi des objets qui matérialisent
le rêve de ces entrepreneurs de la mode. Le Congo est-il cet objet
qui doit matérialiser le rêve de qui? Je ne tiens plus à y revenir; je
me suis suffisamment confessé!
Je me sentis moins prétentieux.
Ce fait est d'une éloquence déconcertante. La convergence
27risque fort de beaucoup tarder à se réaliser. Parce que nous avons à
faire à des « mange-mil ». Ils ne sèment jamais, ils récoltent
toujours. L'Afrique noire a à faire à une nouvelle espèce de
prédateurs jamais connue jusque-là. Mais peut-être qu'elle en a le
secret? Des criquets au Sahel! Ceux-là mêmes qui font regretter
les temps coloniaux à une frange entière de la population
congolaise; cette population constituée de plus de soixante ans.
Mais de plus en plus, sous une autre forme, ces regrets touchent les
Jeunes.
On les entend dire: « Il vaut mieux vendre le pays aux
Blancs.»
Ce n'est pas le terme « vendre» qui est important dans
cette anecdote. Ce qui est important à saisir, c'est le drame qu'il
exprime. Ces jeunes semblent exprimer leur peur de l'avenir tant
que les dirigeants sont des nationaux. Le Blanc, l'étranger, aurait
au moins à cœur de laisser un bon souvenir, y compris d'être
idolâtré sans l'aide de la violence politique, mais par la
reconnaissance d'avoir œuvré pour le progrès social. A bas
1'histoire!
Ce n'est pas leur faute. Il faut les excuser, car ils ne savent
pas ce qu'ils disent. Leurs grands-parents avaient lutté contre cette
forme de servitude. Aucune lutte de cette envergure ne se mène
sans motif valable. Si les gens de l'époque avaient lutté pour leur
indépendance, ce n'était pas pour le plaisir. A moins que ce ne soit
par excès de confiance ou d'enthousiasme, ce qui est tout autant
africain.
Tous ces dérapages, à propos de ce qu'a pu être le système
colonial, ont été l'objet d'exclamations diverses. On a vu
apparaître des publications aux intitulés peu joyeux, et surtout
accusateurs, dans le genre: « Et si l'Afrique refusait le
développement ». Ce titre est perturbateur de l'esprit: il révèle une
hypothèse avec son « si », pendant qu'il se fait affirmation, car, il
révèle un constat.
Le grand musicien rasta-man homme de Dieu en la
personne d'Alpha Blondy, dans une de ses récentes chansons est
plutôt cru à ce propos: il n 'hésite pas à rendre les Africains
responsables au premier degré de la dérive du continent. Il dit que
l'Afrique est entre les mains « des imbéciles », véritables vautours
au cerveau aussi atrophié que celui du rapace.
Le mal est peut-être profond. Mais peut-être est-il
superficiel? En tout état de cause, la situation du continent africain
au Sud du Sahara a bien quelque chose de particulier. Et
contrairement aux préjugés, il ne s'agit pas du tout de la
multiplicité des ethnies et des tribus. Ni des fameux découpages
28coloniaux guidés par on ne sait quels intérêts, au mépris des
frontières naturelles proches d'une certaine configuration
ethnolinguistique. Les développements sensationnels dans ce
domaine ne résistent pas à la réalité: est-ce un mal d'avoir un pays
aussi vaste que le Congo Kinshasa? Aucune considération
ethnique n'aurait procuré un tel avantage. Les ethnies, et surtout,
les tribus étaient encore trop petites au niveau démographique et
occupaient un espace trop petit pour qu'elles aient pu former, à
l'avantage, un pays. L'Afrique serait un continent aux minuscules
États, comme cela se voit d'ailleurs dans sa partie orientale et
occidentale. Et le hasard des événements fait que ce sont les pays
où le nombre d'ethnies est réduit au plus fort (le Burundi et le
Rwanda) qui ont connu le plus de problèmes liés aux
considérations ethniques.
C'est donc du côté de l'élite qu'il faut rechercher cet
aspect particulier. Dans l'enseignement, la politisation au niveau
des étudiants contribue à donner une allure spéciale aux cours. Il y
a des moments où l'enseignant se retrouve devant le tribunal de
1'histoire. L'enseignement de l'économie politique et de la
médecine prédispose l'enseignant à ce tribunal.
Les étudiants, dans un pays sous-développé, ont du mal à
faire la jonction entre les capacités de cette science à produire en
théorie les outils de la dynamique économique et le fait que ces
pays soient encore sous-développés. Mieux encore, de nombreux
universitaires arpentent chaque jour les couloirs des ministères où
se prennent les décisions majeures pour leur pays. Ils y occupent
de hautes fonctions: ministres, directeurs de cabinet, conseillers.
Dans ces conditions, se disent les étudiants, « il y a quelque chose
d'anormal.»
Il paraît tout à fait anormal, qu'un universitaire économiste
occupant la haute fonction de ministre de l'industrie ou de
l'économie, s'entoure de certains de ses collègues comme
conseillers, et qu'au bout du compte, le pays soit encore sous-
développé. Alors, les étudiants se mettent à les juger. Ils accusent
très à propos les universitaires d'être responsables du chaos.
Ces scènes d'accusation reviennent très souvent, se
nourrissant de l'inquiétude sur l'avenir. Que vont-ils devenir avec
leurs diplômes sur le bras, si la science qui leur donne tant d'espoir
en cours, ne parvient pas à réaliser ses prouesses sur le terrain?
Tout enseignant en économie, droit et gestion en pays sous-
développés, devait vivre ce tribunal. De nombreux Congolais le
vécurent.
Nécessairement, la pensée économique suscite le problème
29