C'est la Révolution qui continue ! La Restauration 1814-1830

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Il est un thème qui traverse ce livre. C’est la Révolution. « La Révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée ; elle est finie ! » disait Bonaparte au lendemain du 18 Brumaire. Elle n’en continuera pas moins son travail de sape et de recomposition sociale. Sous la Restauration qui consacre le retour des Bourbons, de Louis XVIII à Charles X, et trouve sa légitimité dans le vieux droit divin tout en inventant l’un des régimes les plus libéraux d’Europe, on se repose la même question : comment terminer la Révolution ? Elle a été le fil rouge de cette époque. Elle habite tous les débats et tous les milieux. En enfermant la nation dans l’État, en la laïcisant à marche forcée, elle a créé une situation unique, une sorte d’exception française. Avec elle, tout est devenu politique et logiquement, tout s’est mis à tourner autour d’elle. On l’a cherchée partout, dans l’étude du passé, dans les mœurs nouvelles, dans ses mythes et dans ses lois, dans la reprise de ses combats et dans la consolidation de ses acquis. Elle ne s’achève pas sous la Restauration, au contraire. Au contact de cette dernière, elle donne tout son sens à ce que sera le xixe siècle et à ce que sont encore un peu aujourd’hui nos habitudes et nos comportements.
Publié le : jeudi 1 octobre 2015
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EAN13 : 9791021015999
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AVANT-PROPOS


L’éloignement et la distance ont habité mon enfance. « À vingt ans, à trente ans même, il me semblait que la vie passait très au large et comme insaisissable », écrit Julien Gracq quelque part dans ses Carnets en se rappelant la sienne. Le monde passe à côté de vous et on ne le voit pas, on ne l’entend pas. Cela peut tenir à un tempérament comme à des circonstances. À tout cela ensemble en ce qui me concerne : une vie un peu végétative, comme dirait André Breton, plantée en plein bocage dans une campagne de l’Ouest encore préservée des villes où les rythmes saisonniers des travaux agricoles tenaient lieu de quiétude, l’absence de frères et sœurs, des parents plus âgés que ceux de mes amis, le plaisir instinctif des vies insulaires, mais sans océan et certainement sans aucune attirance pour l’infini. Je n’avais pas alors le goût du passé puisque j’y vivais. Peu celui de la lecture. Je rêvassais, voilà tout. À dix ans, j’étais en Angleterre quand à Paris on interdisait d’interdire. Je n’allais pas au cinéma ni au concert, on me parlait et je n’écoutais pas. Je vivais sous le signe de Robinson et j’inventais, avec Jules Verne, des îles mystérieuses à ma façon. J’étais un peu comme cet Auguste de Frénilly qui, à vingt-quatre ans, sous la Révolution et jusqu’aux premiers mois de 1792, ne se rendait compte de rien, passait son temps à décorer son hôtel de Jonzac, à deux pas des Tuileries, à recevoir son maître de piano et à traîner des heures allongé dans l’herbe de son jardin en faisant « terriblement » des vers. « À trois cents pas de cet Élysée si paisible, conclut-il, hurlaient les fureurs révolutionnaires et se creusaient les mines qui allaient bientôt tout engloutir1 ! »

*

Lorsque plus tard, l’appétit est venu et avec lui la curiosité de tout, dans ces années un peu fébriles de rattrapage qu’ont été mes années d’études, ce sentiment de la distance et de l’anachronisme des temps a dû me rester plus ou moins consciemment. C’est le temps, sa fascination, cette impression conservée depuis mon enfance que parfois, au sens propre du terme, il ne s’exerce pas, qui m’a donné le goût et la passion de l’Histoire. Nous sommes tous dépaysés par rapport à quelque chose ou à quelqu’un, on peut l’être aussi vis-à-vis du temps et de son temps. Il n’est pas de plus belle occasion à la réflexion comme à la fécondité intellectuelle.

Des lectures, des influences diverses, des sources familiales encore inexplorées m’ont conduit assez naturellement vers des périodes de l’Histoire postérieures à la Révolution et à l’Empire qui à l’époque intéressaient peu les chercheurs – et, parmi ces périodes, l’une d’entre elles, la plus mal-aimée de notre histoire républicaine si j’en juge par le silence assourdissant des commémorations officielles consacrées cette année au bicentenaire de sa naissance en 1814, une période brouillée plus qu’éclairée par le nom qu’on lui a donné : la Restauration. Une période tout autant décriée à force d’avoir été longtemps associée à un Ancien Régime absolutiste plus ou moins réinventé, au point que certains y ont vu un grave anachronisme, un quart de siècle après la Révolution. La Restauration, successivement incarnée par les deux frères cadets de Louis XVI, n’est qu’un intervalle très court (dix-sept ans) de notre histoire contemporaine. En bien des domaines, elle doit être observée dans ses prolongements, jusqu’à la naissance de la IIIe République. D’un point de vue strictement chronologique, elle est encadrée par deux crises de légitimité : l’effondrement de l’Empire en 1814, la révolution de Juillet en 1830. Vue de loin, elle semble commencer un peu par défaut avec Louis XVIII et se terminer, beaucoup par bêtise, avec Charles X. Entre les deux, c’est comme si on n’avait entendu que les criailleries de quelques vieux émigrés rentrés.

Depuis plus d’une décennie pourtant, une brillante cohorte de jeunes historiens est en train de la réinvestir dans le sillage d’Alain Corbin et d’autres. À l’époque où je m’y suis lancé, à la fin des années 1980, nous n’étions pas si nombreux, dans l’ombre portée de Guillaume de Bertier de Sauvigny, puis de ceux qui avec François Furet revisitaient le XIXe siècle en partant de la Révolution.

Mais, bien avant les historiens, c’est certainement la littérature qui m’a donné le goût de cette période. La Restauration a d’abord été pour moi une atmosphère, un style et un climat. J’ai aimé les personnages de papier des romans de Balzac ou de Dumas, Edmond Dantès mesurant, à l’abri de son secret, la profondeur de ses vengeances, Rastignac dévoré par l’ambition, Montriveau prisonnier de sa passion presque militaire pour Antoinette de Langeais, et tous les autres, les simples et les justes qui, à l’image d’Auguste de Maulincour, ne trouvèrent pas leur place et disparurent dans un entre-deux du romantisme et de l’errance. « La jeunesse de ce temps n’a été la jeunesse d’aucune époque, note Balzac, elle s’est rencontrée entre les souvenirs de l’Empire et les souvenirs de l’émigration, entre les vieilles traditions de la Cour et les études consciencieuses de la bourgeoisie, entre la religion et les bals costumés, entre deux fois politiques. » Et le romancier d’évoquer encore cette « jeunesse incertaine en tout, aveugle et clairvoyante2 ». C’est cela qui m’a d’abord touché, les déceptions, les échappées belles, les vies rêvées plutôt que vécues. La lecture des souvenirs et des Mémoires de cette époque a naturellement suivi, à commencer par ceux de Chateaubriand. Je m’y étais plongé avec un tel enthousiasme, lors d’un voyage en Grèce en 1979, qu’aujourd’hui encore je ne me souviens d’absolument plus rien d’autre que de cela. L’abondance, la richesse, la complexité de ces récits de vie largement recomposés n’ont fait qu’accroître ma curiosité. C’était décidé, ce serait cette période plutôt que toute autre, y compris l’immense territoire du Moyen Âge qui m’attirait pourtant. Au départ, la Restauration me paraissait aussi lointaine et étrangère que le XIIIe siècle. Cette distance des temps, déformée par mon imaginaire, était faite pour me plaire. Les sources manuscrites, les débats, les idées, la méthode et le travail de contextualisation sont venus après.

 

Cela n’a donc pas commencé par des questions, mais par une intuition, l’impression vague que j’avais affaire à une période unique du point de vue de l’agencement des temps, entre le passé, le présent et le futur. Toute la Restauration est marquée par des chevauchements, des coexistences de temps différents entre deux générations, l’une qui a connu la Révolution et l’autre à peine, l’une marquée par les Lumières, l’autre par la gloire de l’Empire, deux Frances aussi, deux façons de voir et de rêver le monde, rationnelle d’un côté, romantique de l’autre. Le passé pour les uns, l’utopie et l’avenir pour les autres occupent une telle place dans l’univers sensible et les représentations des hommes de cette époque, qu’il me semblait toujours que le présent leur échappait, comme s’il avait disparu corps et âme dans le chapeau chinois de l’orchestre, à l’image du musicien silencieux de l’un des plus beaux contes de Villiers de L’Isle-Adam3.

Ces silences me paraissaient être aussi ceux des mots dont on usait, comme si ces derniers tenaient tout entiers dans leur ambivalence, au point que les notions d’égalité, de liberté, d’honneur, de fidélité, de patrie, de nation semblaient contenir des sens différents selon qu’elles étaient entendues et comprises par les uns ou par les autres. Ce sont ces distorsions de temps, ces contradictions de sens, ces brèches, ces failles, ces interstices qui m’ont fasciné. J’y voyais tout à coup autre chose que ce qu’avaient voulu y voir nombre d’historiens du XIXe et du XXe siècle, dans leur travail de reconstruction téléologique d’un temps uniforme de l’Histoire. À cette lumière-là, la Restauration, et avec elle le retour des Bourbons qui régnaient avant la Révolution, n’était pour eux, au pire, qu’une fin de partie, une sorte de chant du cygne d’un Ancien Régime bel et bien englouti, au mieux une transition maladroite, l’étape manquée d’une marche en avant tout entière consacrée à l’accomplissement des promesses de 1789. Cela valait aussi pour les hommes politiques lorsqu’il leur arrivait de se pencher sur le passé. Lorsque François Mitterrand, pourtant fin connaisseur de notre histoire, compare en ouverture de son Coup d’État permanent la Restauration de 1814 à celle de 1946, il évoque non sans mépris « une halte vers laquelle on retourne par des chemins sans surprise4 ».

*

Tout cela a commencé à se fissurer entre les deux guerres. Des philosophes de l’Histoire comme Walter Benjamin ont marqué un point sur ce plan5. La critique de l’idée d’éternel retour, des illusions rétrospectives, de la « fatalité mythique », des enchaînements inéluctables de causalité ou de l’idée de progrès ont été un temps le terrain d’élection du matérialisme historique. On peut toutefois user des mêmes méthodes avec d’autres buts. Et le seul qui compte vraiment reste et restera toujours celui de la connaissance d’un passé délivré de sa mémoire et de ses mythes. En élargissant la palette de ses sources aux images et aux signes, en renouvelant son questionnement, en faisant évoluer le choix et la nature de ses objets – par exemple les couleurs, le silence, la nuit, l’attente, le temps6 ou bien le corps et le vêtement, ou encore, du côté des invariants psychologiques, la peur, la jalousie, la fidélité… –, l’historien entre dans un monde nouveau, comme dilaté et tout autant réfracté à l’infini par la multitude des objets qui l’habitent désormais, au bord de l’irrationnel et du romanesque. Dans cet au-delà, parfois désenchanté, parfois émerveillé de l’Histoire, on entend mieux les récits prononcés à voix basse, dans la pénombre de ceux qui n’intéressent jamais personne et qu’on a fait sortir de scène avant même de les y laisser entrer. La Restauration a d’abord eu, et largement, son lot d’anonymes, à commencer par le peuple dont il est si peu question dans les sources. Du côté des élites aussi, elle a charrié par ses origines mêmes quelques revenants, de ces futurs « vaincus de l’Histoire » qui ont trouvé là l’occasion de bouger encore.

Il n’est pas étonnant, ne serait-ce que pour cela, qu’elle ait attiré les romanciers. Il faut écouter encore une fois ce qu’ils disent. Ce sont eux qui souvent servent de guide et tiennent les fils invisibles du voyage. Ce sont eux qui les premiers ont compris intuitivement qu’à la faveur de la paix enfin rétablie après un quart de siècle de guerres de conquête, les ambiguïtés mêmes d’une monarchie de droit divin plantée en pleine révolution et dotée de l’une des constitutions les plus libérales de l’époque, allaient provoquer des perles et des éclairs. Comme un vaste laboratoire expérimental où la parole retrouvée après le fracas de la Révolution, après les silences de l’Empire, devait nécessairement conduire au foisonnement des humeurs et des idées. D’autant plus que, pour la première fois et à la différence de ce qui s’était passé au Siècle des lumières, ceux qui ont porté ces idées sont entrés dans l’arène. Chateaubriand, Benjamin Constant, Guizot, pour ne citer qu’eux, ont été à la fois des penseurs et des acteurs à part entière de la politique. Je note aussi au passage que, malgré les palinodies des Cent-Jours, malgré les calculs, la vanité et l’ambition, il y avait à cette époque assez de vertu, de convictions, de désintéressement, de sens du devoir et de l’intérêt général pour que personne n’ait été tenté de dire comme Max Stirner : « J’ai fondé ma cause sur rien7. » Cela préserve un peu du nihilisme et des scandales politico-financiers dont nous sommes abreuvés aujourd’hui. Dans ce sillage, l’extraordinaire densité, l’immense qualité des débats parlementaires et de presse de cette époque en sont presque à nous faire regretter une sorte d’âge d’or de la représentation, à l’aube de la démocratie, alors même que le suffrage censitaire et l’inégalité politique n’étaient pas seulement théorisés, mais sacralisés.

Victor Hugo résume tout cela en quelques phrases, dans Les Misérables : « La révolution avait eu la parole sous Robespierre ; le canon avait eu la parole sous Bonaparte ; c’est sous Louis XVIII et Charles X que vint le tour de la parole de l’intelligence. Le vent cessa, le flambeau se ralluma. On vit frissonner sur les cimes sereines la pure lumière des esprits. Spectacle magnifique, utile et charmant. On vit travailler pendant quinze ans, en pleine paix, en pleine place publique, ces grands principes si vieux pour le penseur, si nouveaux pour l’homme d’État : l’égalité devant la loi, la liberté de la conscience, la liberté de la parole, la liberté de la presse, l’accessibilité de toutes les aptitudes à toutes les fonctions. Cela alla ainsi jusqu’en 1830. Les Bourbons furent un instrument de civilisation qui cassa dans les mains de la providence8. » Et Chateaubriand : « Les quinze années de la Restauration, sous un régime constitutionnel, avaient fait naître parmi nous cet esprit d’humanité, de légalité et de justice que vingt-cinq années de l’esprit révolutionnaire et guerrier n’avaient pu produire9. » La Restauration, sur ce plan, s’apparente à l’ouverture d’une grande composition symphonique encore jouée aujourd’hui. Tout y a été débattu, l’ordre et la liberté, l’égalité civile et politique, la représentation et la nation, les pouvoirs de l’administration, la place des corps intermédiaires, celle de l’État, sa centralité, son ouverture au monde et ses frontières. On croyait encore alors que la politique pouvait changer les choses, et en effet elle les a changées.

*

La vingtaine de textes que je présente ici, déjà publiés pour certains mais peu accessibles et depuis largement refondus, inédits pour d’autres, se ressentent un peu du moment où ils ont été écrits10. On ne revient pas impunément pendant près de vingt-cinq ans sur une même période sans essayer d’élargir son champ de vision, sans changer un peu d’angles de tir, sans renouveler son questionnement et ses méthodes.

Les textes les plus anciens, essentiellement dans la première partie de ce recueil, ont été écrits à la fin des années 1990 dans le sillage d’une histoire des idées et de la « littérature politique », pour emprunter l’expression à François Furet, assez orthodoxe. On est même quelquefois du côté du récit historique pur. Tous s’inscrivent cependant en évolution, sinon en rupture, par le choix des sources comme par celui des objets, avec un premier ouvrage consacré à la même période et écrit en collaboration avec Benoît Yvert en 199611. Le ton général de ces textes en est aussi beaucoup plus pessimiste. Il y est successivement question des raisons de l’effondrement de l’Empire, de Louis XVIII, de son interminable exil, de son installation au pouvoir, des héritages, des ambiguïtés et des silences de la « Charte octroyée » du 4 juin 1814 qui fonde le régime, des combats menés par les ultraroyalistes contre le roi après les Cent-Jours, de la politique libérale conduite sous l’influence des doctrinaires à partir de 1816, du duc de Richelieu et de la libération du territoire occupé par les Alliés depuis Waterloo, de l’assassinat du duc de Berry en 1820 et du procès du dernier régicide, du sacre de Charles X, du droit divin, du clergé, des ordonnances de 1830 et du dernier voyage de la légitimité vers l’exil, de Saint-Cloud à Cherbourg.

Plus on avance, plus on entre dans un monde différent, celui de l’histoire culturelle du politique et de la société, des représentations, des images et des imaginaires. C’est essentiellement le contenu de la seconde partie de ce livre. Les chapitres y sont cette fois thématiques et transversaux. Y avait-il un peuple royaliste sous la Restauration ? Comment se faisaient peindre les élites et que nous disent leurs portraits de leurs rapports au pouvoir ? Comment écrivait-on l’Histoire et quel rapport entretenait-on alors avec le passé ? Comment voyageait-on et quel a été le poids des influences anglaises dans la France de cette époque ? En quoi la figure d’Henri IV a-t-elle été élevée au rang des grands mythes de la nation ? Pourquoi les thèmes de l’émigration, du complot, de la trahison, hérités de la Révolution, ont-ils profondément divisé la société du XIXe siècle ? Comment fonctionnaient les pouvoirs d’État à travers quelques-unes de ses grandes institutions, la Cour, la Chambre des pairs, le Conseil d’État ? Pourquoi les barricades parisiennes de la révolution de 1830 sont-elles devenues à la fois le moyen et le symbole de toutes les révoltes de notre époque contemporaine, jusqu’en 1968 ?

*

L’historien ne travaille pas dans une tour d’ivoire, il est constamment sous l’influence de son temps. Cette fois, je n’ai pas échappé à cela, et heureusement. Tout se complique encore un peu d’une variété d’écritures en fonction des objets choisis : des hommes, et donc des portraits, des idées et des débats, des comportements et des pratiques. On reste toutefois du côté de l’essai, on reste aussi de celui de l’histoire politique et sociale. Les questions financières et économiques n’apparaissent, volontairement, qu’en contrepoint.

Il est cependant un thème qui, directement ou indirectement, habite l’ensemble de ces textes et rend leur réunion cohérente. C’est la Révolution. « La Révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée ; elle est finie ! » disait Bonaparte au lendemain de Brumaire. Elle n’en continuera pas moins son travail de sape et de recomposition sociale. Sous les Cent-Jours, Napoléon lui-même la ranime en rouvrant la boîte de Pandore des vieux démons français de la confrontation et de la division. Sous la première et encore plus sous la seconde Restauration, on se repose donc la même question : comment terminer la Révolution ? La Révolution a été le fil rouge de cette époque. Elle habite tous les débats et tous les milieux. En enfermant la nation dans l’État, en la laïcisant à marche forcée, elle a créé une situation unique, une sorte d’exception française qui n’existe nulle part ailleurs en Europe. Avec elle, tout est devenu politique et logiquement, tout s’est mis à tourner autour d’elle. Comme si elle était à la société ce que la matière est aux particules.

On l’a cherchée partout, dans l’étude du passé, dans les mœurs nouvelles, dans ses mythes et dans ses lois, dans la reprise de ses combats et dans la consolidation de ses acquis. Elle ne s’achève pas sous la Restauration, au contraire. Au contact de cette dernière, elle donne tout son sens à ce que sera le XIXe siècle et à ce que sont encore un peu aujourd’hui nos habitudes et nos mœurs politiques : le pouvoir des mots et l’enfermement des situations dans des discours et des représentations qui les désignent et les déforment tout à la fois, à défaut de les transformer, une politique de la contrition et de l’expiation qui, tout en prenant par la suite des formes diverses, ne cessera plus désormais de s’exercer, la pratique concomitante et paradoxale de la mémoire et de l’oubli, l’apparition aussi d’une sorte de schizophrénie française qui fait de nous les héritiers d’une double tradition : celle de l’Ancien Régime, des privilèges et de la Cour qui commande la déférence, sinon l’obséquiosité vis-à-vis de notre supérieur, et celle révolutionnaire de l’égalité, qui nous donne au même moment l’envie irrésistible de lui couper la tête.

Toute la Révolution est là, jusqu’à ses héritages les plus encombrants que la Restauration se montrera finalement impuissante à combattre : la primauté d’une culture de la confrontation sur les nécessités de la conciliation et de la négociation, la désignation d’un ennemi, intérieur ou extérieur, comme l’une des conditions incontournables à la formation et au maintien de l’unité de la nation, la crise de la légalité et sa subversion permanente au nom d’une légitimité sans cesse changeante et protéiforme. La centralité de l’État aussi, son inévitable incarnation et plus largement, la primauté de l’individu sur la collectivité. La Restauration ravive enfin la question de Dieu, qui, bien que brutalement évacuée par la Révolution, hante toujours les hommes et la politique. Avec son droit divin, sa religion d’État et son clergé, on continue obstinément à cette époque de douter qu’il puisse n’y avoir « qu’un seul seigneur12 » dans l’homme pris isolément et retranché de tout, on s’affronte encore sur le fait de savoir si l’incrédulité, sinon l’athéisme, est la condition exclusive de la domination, la source unique du pouvoir comme de la vie des hommes en société. On trouvera peut-être à tout cela d’étranges résonances contemporaines.

 

Qu’elle ait été couronnée par les uns, arrêtée ou niée, partagée ou réinventée par d’autres, la Révolution est omniprésente. Sous la Restauration et bien après encore, c’est elle qui continue13. Toute la période est comme prise dans ce grand écart du temps. Encombrée des héritages du passé, elle ne les solde pas mais les fait évoluer. Tournée vers l’avenir, elle annonce à maints égards ce que sera notre France contemporaine.

Paris, mai 2015


1. Souvenirs du baron de Frénilly, Paris, Perrin, 1987, éd. F. d’Agay, p. 115 sq.

2. Balzac, Histoire des Treize, in La Comédie humaine, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. V, 1977, p. 801. Balzac écrit l’Histoire des Treize au début des années 1840.

3. Villiers de L’Isle-Adam, Contes cruels, Paris, Calmann-Lévy, 1893, « Le secret de l’ancienne musique », p. 148-154.

4. François Mitterrand, Le Coup d’État permanent, Paris, Plon, « 10/18 », 1965, p. 8. « Une Restauration, écrit-il encore, n’est possible qu’aux brefs instants de lassitude, quand les idées, les hommes et les faits s’accordent une trêve, quand l’essoufflement rompt l’assaut des générations montantes. »

5. Walter Benjamin, Écrits français, Paris, Gallimard, 1991, entre autres la thèse 7, p. 437-438.

6. Voir sur ces thèmes mon analyse du 20 mars 1815, in Cent-Jours. La tentation de l’impossible, Paris, Fayard, 2008 ; rééd. Tallandier, « Texto », 2014.

7. Max Stirner, au début et à la fin de son L’Unique et la propriété (1845).

8. Victor Hugo, Les Misérables, Paris, Gallimard, « Folio », 1995, t. II, p. 126-127.

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