Cahiers d'économie politique n°50

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Au sommaire de ce numéro, entre autres : Hobbes et le pouvoir ; Par-delà la notion de rationalité, l'économie comme science de l'esprit ; Mathématiques et économie dans la détermination du "salaire naturel" ; Information et allocation efficace des ressources productives dans une économie décentralisée : Organisation des marchés chez Turgot et Gustave de Molinari ; La Théorie du rationnement du crédit a-t-elle négligé Anne Robert Jacques Turgot ? ; Spécialisation individuelle et division sociale du travail : Une lecture dynamique d'A. Smith, A. Marshall et A. Young...
Publié le : vendredi 1 septembre 2006
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EAN13 : 9782296154858
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CAHIERS D'ECONOMIE POLITIQUE
~ HISTOIRE DE LA PENSÉE ET THÉORIES

50

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

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L'Harmattan

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KOnyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm, ; BP243, KIN XI Univcf$hé de Kinshasa -ROC

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1053 Budapest

Les Cahiers d'économie politique sont ouverts à l'ensemble des sensibilités qui traversent la science économique. Depuis 1974, leur originalité est de montrer que l'étude des auteurs passés et les débats actuels en analyse écopomique peuvent mutuellement s'enrichir~Leur ambition est d'être un lieu privilégié pour les discussions théoriques qui prennent en compte toute la dimension historique de la discipline économique.
Directeurs de la publication: Claire PIGNOL et AntoineREBEYROL

Comité de rédaction: Richard ARENA (Université de Nice), Carlo BENETTI (Université Paris X), Arnaud BERTHOUD (Université de Lille), Marie-Thérèse BOYER-XAMBEU (Université Paris Vil), Jean CARTELIER (Université Paris X), Ghislain DELEPLACE (Université Paris VID), Daniel DIATKINE (Université d'Evry), Rodolphe DOS SANTOS FERREIRA (Université de Strasbourg), Gilles DOSTALER(uQAM,Canada), Olivier FAVEREAU (Université Paris X), Roger GUESNERIE (Collège de France), Joseph HALEVI (University of Sydney, Australie), André LAPIDUS (Université Paris I), Maria-Cristina MARCUZZO (Universita di Roma, La Sapienza, Italie), Marcello MESSORI (Universita di Cassino, Italie), Claire PIGNOL (Université Paris I), Antoine REBEYROL (Université Paris VIn), Ian STEEDMAN (Manchester Metropolitan University, Grande-Bretagne), Hélène ZAJDELA (Université d'Evry), André ZVLBERBERG (CNRS). Secrétaire de rédaction: Pauline HYME

Fondateur et directeur de 1974 à 1995 : Patrick MAURISSON Directeur de 1995 à 2004 : Michel ROSIER Page Web: http://phare.univ-parisl.fr/cep/ Editeur: Editions L'Harmattan, 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique, 75005 PARIS, Tél. : 01 4046 79 10, Télécopie: 01 43 25 82 03 Adresse Internet: http://www.editions-harmattan.fr

www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.hannattan@wanadoo.ft
2006 ISBN: 2-296-01287-6 EAN : 9782296012875 @ L'Harmattan,

Troisième de couverture

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La liste des références bibliographiques doit être disposée à la fin du corps du texte. Les références doivent être classées par ordre alphabétique d'auteur, et pour chaque auteur par ordre chronologique, selon les règles données en exemple ci-dessous: Addison Peter T. et Torrance Albert S. (1980a), « A propos de la notion d'inflation », Cahiers d'économie politique, no 10, pp. 140-156 Addison John T. and Torrance Thomas S. (1980b), La nouvelle macroéconomie, Paris, PUP. Hume David (1752), Essays Moral, Political and Literary, Indianapolis, Liberty Classics, 1987. Les renvois bibliographiques dans le corps du texte, comme dans les notes de bas de page, doivent avoir la forme suivante: Comme cela est bien connu depuis le XVIIIème siècle (Hume 1752, p. 34)... Les notes de bas de page sont numérotées sur l'ensemble de l'article. Les appels de note sont en exposant et placés avant le signe de ponctuation. Et les numéros de note, dans les notes, sont suivis d!'un point. Si son projet d'article est accepté par le Comité de rédaction de la revue, l'auteur s'engage: 10 à mettre son texte en forme selon les normes typographiques qui lui seront alors fournies. 20 à fournir un fichier informatique de son texte au format Word pour Windows.

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N°14-15 la « Théorie générale» de John Maynard Keynes: un cinquantenaire ... ..... N°16-17 le libéralisme économique interprétations et analyses............ N°18 Monnaie métallique et monnaie bancaire ..................................... N°19 le marché ctIez Adam Smith ....................................................... N°20-21 Formes et sciences du marché ............................................... N°22 Actualité et spécificité de la pensée classique .............................. N°23 Monnaie et étalon chez David Ricardo ......................................... N°24-25 Quelles hypothèses de rationalité pour la théorieéconomique7 N°26 ... ....
N°27-28 le libéralisme à l'épreuve: de l'empire aux nations (Adam Smith et l'économie coloniale) ................................................... N°29 """""......................................................... N°30-31: Keynes, économie et philosophie ........................................... ".. .... N"32 .." "..." 00... N.33 "" ... .................................

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N°34 Qu'a-t-on appris sur la relation salaire-emploi depuis Keynes 7.... N"35 ".................................................................................................
N°36 ,;. ..... N°37 Qu'a-t-on appris sur la concurrence imparfaite depuis Cournot 7 . N°38 ..................................................................................................... N°39 J.R. Hicks, Une œuvre multi-dimensionnelle ................................ N°40-41 lectures de J.R. Commons ..................................................... N°42 ......... N°43 ........ N°44 Qu'a-t-on appris sur les institutions .............................................. N°45 Qu'a-t-on appris sur le prêteur en dernier ressort .........................

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N° 46 ... .... N° 47 les économistes et la démocratie. Qu'a-t-on appris depuis Schumpeter 7 ... ..... N° 48 ....... N° 49 l'agent économique: théorie et histoire ......................................
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SOMMAIRE

Pierre DOCKÈS Patrick MARDELLAT

Hobbes et le pouvoir Par delà la notion de rationalité, l'économie comme science de l'esprit Mathématiques et économie dans la détermination du "salaire naturel" de J.H. von Thünen.. ...
Information et allocation efficace des ressources productives dans une économie décentralisée: Organisation des marchés chez Turgot et Gustave de Molinari

7

27

Paola TUBARO

59

Rabah BENKEMOUNE

87

Sylvie CIEPL y et Nicolas LE PAPE

La théorie du rationnement du crédit a...t~elle négligé Anne Robert Jacques Turgot?

103

Yong HE et Olivier BOISSIN

Spécialisation individuelle et division sociale du travail: Une lecture dynamique d'A Smith, A. Marshall et A. Young 123 Ordre lexicographique, besoins et préférences dans l'œuvre de Georgescu... Roegen
Aporie de Diodore et formalisation de l'incertitude

Hubert ST AHN

137

André LAPIED

155

Jérôme BLANC

Les monnaies de la république. Un retour sur les idées monétaires de Jean Bodin

165

Débats: L'histoire de la pensée et la méthodologie économique dans les
nouveaux cursus européens: expériences comparées u.. H .H." H H'..." H fi"n.H U u

191

Annie-Lou COT et Ghislain DELEPLACE

Avant propos

193

Ghislain DELEPLACE

L'impact du LMD sur l'enseignement de l'Histoire de la pensée économique en France
L'Histoire de la pensée économique après la réforme: craintes réelles et peurs imaginaires The structure ofhigher education and history of economic thought in the UK

..195

Annalisa ROSSELLI

203

Roger E. BACKHOUSE

215

Notes bibliographiques

...

...

...

...221
223

Arnaud Berthoud, Une philosophie de la consommation: agent économique et sujet moral, Presses Universitaires du Septentrion, 2005 (Claire Pignol)

Michel de Vroey~Involuntary unemployment~.the elusive quest for a theory, Routledge Frontiers ofPolitical Economy, London & New York, 2004 (Alain Béraud) ...

.231

HOBBES ET LE POUVOIR
Pierre DocKÈS]

Résumé Le pouvoir est au centre du dispositif analytique de Hobbes. Ille défmit comme une capacité présente d'obtenir un bien apparent dans le futur et l'analyse d'un point de vue nominaliste comme pouvoir d'un homme sur un autre homme. Hobbes montre que les rendements du pouvoir sont croissants, que la recherche du pouvoir est sans limites, si ce n'est la mort et que c'est pour tenter de la repousser que les hommes le recherchent. Il y a diverses sortes de pouvoir, mais le plus grand est de constituer autour de soi une coalition d'hommes dotés de pouvoirs, une Union. Comment la constituer? Hobbes se pose la question d'un marché du pouvoir. Cependant, si on accroît son pouvoir en achetant le pouvoir d'autres hommes, on le renforce également en se soumettant à un homme de pouvoir. Dès lors, on comprend pourquoi les hommes se soumettent: ils sont gagnants en pouvoir. Abstract Power is the core of Hobbes' analytical device. He defmes it as a actual capacity to obtain an apparent good in the future and analyses it, from a nominalist point of view, as power of a man on another man. For Hobbes, power's returns are increasing, the research of power has no other limits than death and if men accumulate powers, it is to try to get rid of their fear. They are many kinds of power, but the greatest is to constitute around oneself a coalition of powerfull men, an Union. But how? Hobbes questions the existence of a power market. However, if a man increases his power by buying the power of other men, he also strengthens it while submitting oneself to a powerfull man. So, we understand why men subject themselves: they win in terms of power. Classification JEL : BOO

La pensée de Thomas Hobbes2 peut sembler paradoxale. Ce précurseur d'une pensée de "l'ordre social contractuel", de la société tissée par les contrats, par les

1. Professeur, Université Lyon 2, Triangle, ISH, 14 avenue Berthelot, 69363 Lyon cedex 07, Tel:

04.72.72.64.70,Fax: 04.72.72.65.55,Mail: pierre.dockes@univ-lyon2.fr
. 2. En ce qui concerne l'analyse du pouvoir, l'ouvrage essentiel est Leviathan, or the Matter, Forme, &

Power of a Common

-Wealth

Ecclesiasticall

and Civill, première

édition en anglais 1651 (première

éd. latine, 1668), cité ici à partir de l'édition par C. B. Macpherson, Pelican Books, 1968, repris in : Penguin classics, 1985 (ci-dessous Lev. ang.) et de la traduction française parF. Tricaud, Paris: Sirey, 1971, (ci-dessous Lév.). Citons également The Elements of Law natural and political (rédaction 1630-

Carners d'économie politique, n° 50, L'Harmattan, 2006

Pierre

Dockès

actes volontaires d'individus, ce précurseur de Locke, de la pensée libérale, a comme objectif la formation et la survie d'un État omnipotent. Et si cet individualiste radical, nominaliste intransigeant3, aboutit à la nécessité du pouvoir absolu, il pense cet État comme "représentatif'. TIfonde son existence sur un acte démocratique, il est vrai unique et irréversible, d'autorisation qui, instantanément et simultanément, donne un souverain à la "multitude" et fait de celle-ci un peuple. Cet homme fasciné par la peur de la mort, terrorisé par la violence à l'état de nature ou de la guerre civile, pense que seule la violence légitime de l'État peut s'opposer à la violence primitive. Lui qui croit à l'égalité fondamentale entre les hommes admet les hiérarchies définies par l'État et cet opposant au droit légitime de résister au pouvoir absolu retient un droit naturel de résistance à l'oppression. Ce philosophe dont l'apport le plus marquant "est de donner au pacte social un fondement transactionnel" (Hirschman 1980, p. 19) pense qu'un consentement reste valide même s'il est fondé sur une situation de violence, ne croit pas que les contrats privés aient de force sans l'État et fonde l'État sur un pacte social qui ne tient que par la menace de l'État d'exercer une violence inouïe. Ce "contractualiste" raisonne en termes de pouvoir. Comment les interprétations pourraient-elles ne pas diverger? Et pourtant Hobbes est un philosophe au "parler vrai", d'une grande imprudence (quelle différence avec Locke par exemple) et (ce qui n'arrange rien) d'une grande clarté. Cela lui vaudra, finalement, le privilège d'être condamné de tous les côtés. A la violence et à la durée des polémiques anti-hobbésiennes, il faut ajouter, longtemps, le silence de ceux qui utilisent son œuvre sans citer son nom (ou pour s'en débarrasser comme on le fait d'un importun, d'un penseur mal élevé qui dit ce qu'il pense et il en est allé ainsi de Machiavel, il en ira ainsi de Mandeville, une même lignée). On

40, première 00. 1650; édition par F. Tonnies: Cambridge, 1928, nous utilisons l'édition de 1. C. A. Gaskin, Oxford University Press, 1994 (ci-dessous cité Elements) ; traduction française du second traité des Elements, De Corpore Politico (en anglais malgré le titre), par Samuel Sorbière, Le Corps politique, 1652, fac-similé publié par l'université de Saint-Étienne, 1973 ; nous utilisons la traduction française de l'ensemble des Elements of Law par D. Weber, Le Livre de poche, L. G. F., 2003 (ci-dessous cité Éléments). Enfin le De Cive, troisième partie des Elementa philosophiae, première éd. Paris, 1642 (2Céd. Amsterdam 1647; trad. anglaise en 1651 sous le titre : Philosophical Rudiments concerning Government and Society; trad. française par S. Sorbière, Le Citoyen, 1649 à Amsterdam, chez Blaueu, reprise Paris: Flammarion, 1982, ci-dessous De Cive fr.). Pour le texte latin, nous utilisons la nouvelle édition par H. Warren der, Oxford University Press, 1983 (ci-dessous De Cive) et la nouvelle traduction anglaise, ed. R. Tuck et M. Silverthorne, On the Citizen, Cambridge University Press (ci-dessous De Cive ang). 3. Son individualisme méthodologique lui fait construire toute sa démonstration sur la base de l'analyse psychologique de l'homme (cL dans le Léviathan, en particulier, la première partie intitulée tiDe l'homme". Mécaniste radical (dès l'introduction du Lév:ia.thQn~ fait de l'homme un automate, foncil tionnant comme une montre, par des ressorts et des roues).

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Hobbes et le pouvoir

lui reproche4 son hédonisme et son matérialisme, son individualisme et son libéralisme, son athéisme et ses critiques contre l'autorité religieuse, contre la foi qu'il n'est pas loin d'assimiler parfois à une croyance aux spectres et aux fantômes, son anticléricalisme, mais aussi son absolutisme, sa "tyrannophilie", à notre époque son "totalitarisme", son positivisme juridique radicals. Nous voudrions aborder un aspect particulier, encore que central, de la pensée hobbésienne, le pouvoir6. Faire de Hobbes un théoricien du contrat en négligeant le rôle que tient le pouvoir dans son analyse serait le trahir. Comme l'explique Léa Strauss, "pouvoir" est le terme qui résume à lui seul la transformation opérée par Hobbes, c'est dans son œuvre "que le pouvoir devient eo nomine un thème central" (Strauss 1954, p. 177), Machiavel ayant ouvert la route. Mettre le pouvoir au centre du dispositif, c'est raisonner en termes de moyens d'atteindre telle fin, non plus sur les fins, et la passion pour le pouvoir suppose même une certaine indifférence par rapport aux fins ultimes. La recherche du pouvoir est un objectif intermédiaire qui permet d'accéder à des fins diverses sur lesquelles il n'est pas nécessaire de s'interroger, qu'il n'est pas utile de hiérarchiser puisqu'elles ne sont que des variantes de la quête utilitaire. Le pouvoir est moralement neutre et raisonner en terme de pouvoir, c'est se situer dans l'optique machiavellienne de l'adéquation des moyens aux fins, viser l'efficacité et l'exactitude dans un raisonnement d'essence mathématique.
4. Rétrospectivement, ces critiques peuvent sembler venir de "deux bords opposés", mais elles se cumulent en son temps chez ceux qui rejettent son "irréligion" et son absolutisme (les sectes protestantes anglaises, antianglicanes et antimonarchiques, mais aussi les catholiques partisans du double pouvoir du roi et du pape, enfin les successeurs des monarchomaques, protestants ou catholiques selon celui qui est au pouvoir, partisans de la résistance au pouvoir absolu ou du tyrannicide). 5. Adam Smith par exemple condamne cette "doctrine odieuse", rejetée par "tous le bons moralistes", selon laquelle les lois du magistrat doivent être envisagées comme les ultimes et uniques normes de ce qui est juste et injuste, de ce qui est bien ou mal (Smith, 1759, pp. 424-425}. 6. Dans le titre du chapitre X du Léviathan, Hobbes écrit Power et en latin Potentia (De Potentia, Dignitate et Honore). c'est à dire le pouvoir au sens physique (une force). La potentia d'un homme, c'est ce qu'il peut faire alors que sa potestas, c'est ce qu'il a le droit de faire, son pouvoir légal (dans le De Cive, il utilise Potestas pour le pouvoir de fait, non la puissance paternelle de droit [De Cive, IX, 2, 8]). Mais pour Hobbes, les deux ne vont pas l'un sans l'autre: un homme n'a de potestas que dans la :mesure où il a une potentia et si l'État détient la Potestas, c'est parce qu'il détient la plus grande potentia qui soit possible sur cette terre (Strauss, 1954, p. 175). L'anglais power comme le français pouvoir ont les deux acceptions. Cependant puissance est un sérieux concurrent (le "power" hobbésiep est à la fois de l'ordre de la force en action et de la puissance comme potentiel, ensemble de moyens stockés en vue de l'action [Aron 1972, pp. 174-181]). Par exemple G. Mairet (Hobbes 1651, ed. 2000) traduit par puissance. Malheureusement, prenant pouvoir au sens d'avoir le droit de faire quelque chose (potestas donc) et donc d'être autorisé par un mandat (comme dans "donner pouvoir"), il traduit Authority par pouvoir (Hobbes 1651, ed. 2000, p. 272, n. 1), ce qui crée une ambiguïté considérable. Ajoutons que dans les Elements, Hobbes joue sur les mots right et might ("that irresistible might in the state of nature is right" (Elements, XIV, p. 81), il dispose donc ce terme lorsqu'il veut signifier alors la puissance. Le pouvoir au sens de capacité effective d'agir est, pour Hobbes, une capacité d'agir non sur des choses, mais SUT homrnes, de "gouverner les actions des hommes" (Foucault, 1994) (de même pour des Robert Dahl, le pouvoir [power] est la capacité pour A dfobtenir de B une action qu'il n'aurait pasef.. feetuée autrement [Dahl, 1969]).

9

Pierre

Dockès

Par pouvoir, il ne s'agit pas du pouvoir sur la nature, mais du "gouvernement des hommes" au sens de Michel Foucault, non du Pouvoir politique (qui cependant s'en déduit), mais du pouvoir d'un homme sur un autre homme, celui qui tisse la trame sociale dans l'état de nature comme dans la société civile. Dans le Léviathan, l'analyse du pouvoir re~plit un double objectif. D'une part, l'analyse des relations de pouvoir entre individus lui permet de boucler sa démonstration de l'impossible réussite d'une coordination décentralisée. A l'état de nature, les hommes qui ont un droit sur toutes choses, ou plutôt n'ont pas d'autres droits que ceux tirés de leur pouvoir, subissent la tragique situation de la guerre de chacun contre chacun. Ds ne peuvent en sortir, malgré ce que la raison leur suggère, par des pactes de paix ou d'association, en construisant de façon consensuelle, décentralisée un système de droits de propriété avec obligation de ne transférer ces droits que par contrat, à l'exclusion de la force.

A un

premier

niveau,

ils ne peuvent

réussir

à se coordonner

dans la mesure

où,

s'ils vivent une situation tragique, et si la paix est évidemment une solution supérieure pour tout le monde, la pire des situations est celle de l'homme en paix agressé et la défiance les pousse à prendre l'offensive (ce qui a été souvent formalisé en un jeu du dilemme du prisonnier simplifié). Mais, une raison mieux informée, à plus longue vue, les amenant à prendre en compte les rétorsions, les avantages de respecter ses obligations tant que les autres en font autant, devrait permettre d'obtenir une solution coopérative. Malheureusement, à un second niveau, interviennent les passions, l'envie particulièrement, la recherche de "l'éminence", l'incapacité à discriminer entre les hommes ceux qui se laissent emporter par leurs passions, d'où l'avantage à la stratégie offensive7. Nous verrons que la recherche du pouvoir vient verrouiller toute possibilité de coordination décentralisée dans la mesure où cette quête est sans limite, cumulative, ne se terminant qu'avec la mort. D'autre part, Hobbes, strictement nominaliste, passe de l'analyse de ce pouvoir d'un individu sur d'autres individus à celui des hommes coalisés, "le plus grand des pouvoirs" particulièrement lorsque cette coalition est fusion des volontés en une seule, puis au pouvoir politique, d'un "corps politique" qui s'en déduit. Dans le Léviathan, finalement, le recours au concept d'autorité (N. Dockès, 2002), un contrat d'agence ou de représentation particulier puisqu'il porte sur (presque) tous les pouvoirs et est (presque) irréversible, permettra de rendre compte de cette "fusion" et
7. Cf: Pierre Dockèst "La raison et les passions: Hobbes et l'échec de la coordination décentralisée", Économie et Sociétés, série "Histoire de la pensée économique" (Œconomia), PE nQ 36 6/2005, pp. 1033-1089.

10

Hobbes et le pouvoir

c'est ce processus qui sera mobilisé afm d'aboutir au Pouvoir de l'État, une "grande coalition"g autoritaire. Mais restons-en aux relations interindividuelles. Si, de manière très générale, on pose la question: "pourquoi les hommes se soumettent-ils à un autorité ?", les réponses des philosophes politiques ou des économistes iront dans deux directions. La première met l'accent sur le caractère imposé brutalement ou plus subtilement: les hommes peuvent ne plier que devant la force ou n'avoir pas véritablement le choix. La seconde s'intéresse à l'aspect de consentement ou même de désir. Les hommes, selon cette autre réponse classique, se subordonnent parce que, d'une façon ou d'une autre, ils estiment y gagner. De quelle espèce est ce gain, comment est-il obtenu? Les réponses sont variées. On peut mettre en avant le "bonheur dans l'esclavage", une jouissance tirée de n'avoir pas à décider de façon autonome. Dans une hiérarchie, on peut, avec La Boétie, se subordonner vers le haut pour bénéficier d'un pouvoir sur le bas. TIest également possible de chercher du côté des gains de la coopération entre les membres d'une "équipe", d'une organisation autoritaire ou hiérarchique. Le bénéfice des subordonnés suppose 1) au niveau de la production de la "plus-value" de coopération: que leur coopération hiérarchique soit efficiente, et plus efficiente que d'autres modalités de coopération, 2) au niveau de sa répartition: que ces gains reviennent directement à chacun (accroissement de la productivité de chaque membre et de sa rémunération) ou, si les gains reviennent au détenteur de l'autorité9, que celui-ci redistribue à ses subordonnés une fraction du surplus qu'il a tiré de cette coordination 10. Hobbes, bien sûr, met l'accent sur la crainte comme motif de subordination. Cependant, mis à part la conquête qui donne naissance à ce qu'il nomme un dominion despotical fondé sur la crainte du maître qui s'impose par la force, la crainte dont il s'agit - et qui donnera naissance aux coalitions autoritaires, au commonwealth d'institution - est la crainte des autres, de la violence de tous les autres. C'est dans cette situation de crainte des autres que Hobbes est le premier à mettre l'accent sur les gains réalisés par tous les membres d'une coalition sous l'autorité d'un seul, et les analyses menées aujourd'hui dans le cadre d'une équipe ou d'une firme par Alchian et Demsetz, Arrow ou Williamson par exemple, retrouvent, pour l'essentiel, celles menées par Hobbes sur le terrain politique, mais certes "en moins tragique" (Arrow, 1974) dans la "mesureoù il ne s'agit que de gains, non (le plus souvent aujourd'hui) de survie.

8. "the grand coalition of everybody" (Binmore, 1994, p. 78). Hobbes précise qu'elle est formée par "un grand nombre d'hommes" [Lév., p. 179]). 9. Comme dans le cas du droit d'aubaine de Proudhon, de la coopération capitaliste de Marx, de la théorie de l'équipe d'Alchian-Demsetz... 10. En leur achetant spécifiquement leur subordination (Simon, 1982).

Il

Pie"e Dockès

Qu'il s'agisse là du point nodal de l'analyse apparaît clair lorsque Hobbes définit les droits, et le droit naturel, en tennes de pouvoir (dans le Léviathan [Lév., chapitre XN] et déjà dans le texte plus ancien du De Cive [De Cive, I, 7, fr., p. 96, ang., p. 27]). Un droit, c'est une liberté d'agir, donc d'exercer son pouvoir propre dans le cadre de contraintes ou d'obstacles extérieurs, d'agir selon sa volonté propre orientée par la raison qui est détermination du (ou des) moyen(s) estimé(s) adéquat(s) pour obtenir "ce qui lui semble bon, et éviter ce qui lui semble mauvais", pour obtenir un "bien apparent" ("apparent or seeming Good" [Lev. ang., p. 129,
Lév. , p. 57])11 .

Pour passer de la notion de droit à celle de droit naturel, Hobbes part d'une base unique et fenne, un principe vital afin de procéder ensuite par déduction. Le fait psychologique fondamental est la peur de la mort (ou la volonté, essentielle, de persévérer dans son être, le conatus, en anglais Endeavour) et donc la liberté de l'homme est avant tout d'éviter la mort. Le droit de nature, dès lors, se ramène à un seul article définissant la liberté que l'homme ne peut abandonner sans cesser d'être: "la liberté qu'a chacun d'user comme il le veut de son pouvoir pour la préservation de sa nature propre, c'est à dire de sa vie" (Lev. ang., p. 189; Lév., p. 128). Sa vie, mais aussi, par extension logique, son intégrité physique, sa famille, les biens estimés nécessaires, et finalement tout ce qui lui paraît utile. De sa définition du droit naturel découle ce que chaque individu doté de rai12doit faire, non pas seulement pour améliorer sa situation, mais pour ne pas son être éliminé du jeu: les lois nature/les. Ce sont les règles stratégiques de base qu'un individu recherchant sa survie doit suivre raisonnablement (et suivra s'il le peut) dans un univers où une multitude d'individus semblables à lui (égoïstes, capables de raison, égaux) interagissent pour se saisir du maximum de biens par n'importe quels moyens (les biens sont à ceux qui les prennent et les gardent) et avant tout pour préserver sa vie. L'analyse par Hobbes du pouvoir doit donc précéder celles du droit et des lois naturels. Elle est développée principalement dans le chapitre X (Of Power, Worth, Dignity, Honour and Worthinesse) du Léviathan et est largement nouvelle par rapport aux écrits plus anciens de Hobbes.

Il. Dans un monde incertain où les hommes interagissent stratégiquement, il s'avère impossible d'atteindre un bien objectifqui supposerait que l'on puisse pousser à l'infini la chaîne des conséquences de telle action (elle sera le plus souvent très courte, chacun devant essayer, en utilisant son expérience, sa raison sa capacité cognitive d'allonger la chaîne, de rendre le "bien apparent" moins apparent ou plus "vrai", le vrai étant hors d'atteinte). 12. Ce n'est pas simplement un problème de puissance cognitive (il n'est pas besoin d'une grande intelligence, pour L. Strauss même un imbécile y arriverait (Strauss 1954* p~ 168), en revanche il ne faut pas être emporté par ses passions.

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Hobbes et le pouvoir

Pour saisir l'importance de la notion de pouvoir, il peut être utile de rappeler que, pour Hobbes, les hommes sont mus par leurs passions (qu'il définit dans le chapitre VI du Léviathan comme les "premiers commencements du mouvement volontaire") et leur esprit (Wit), leur intelligence ne se développe que dans la mesure où ces passions, surtout certaines passions, sont vives. Quelles sont les passions principales, celles qui produisent les différences d'intelligence entre les hommes? Ce sont le désir de pouvoir, de richesses, de connaissance et d'honneur: elles excitent l'esprit, animent l'imagination et les capacités de jugement13. Or, explique Hobbes, toutes ces passions capables d'animer, d'exciter l'esprit des hommes peuvent être ramenés au "Desire of Power". Car en effet "Riches, Knowledge and Honour are but severall sorts of Power" (Lev. ang, chap. 8, p. 139). Non seulement le désir d'accumuler des richesses, mais aussi des connaissances et de l'honneur deviennent des formes de pouvoir, des moyens d'obtenir du pouvoir, donc des moyens d'accroître ce moyen de s'assurer des jouissances qu'est le pouvoir. Pas plus que l'accumulation des richesses n'est une fin en soi (ce qui est admis aisément, sauf dans le cas d'avarice qui est accumulation pour l'accumulation), les formes nobles d'accumulation, celles de connaissances ou d'honneur, ne le sont: des moyens, ni plus ni moins. Dès lors, à la question qu'est-ce que le pouvoir, en quoi consiste-t-il ? Hobbes peut répondre que le pouvoir d'un homme "en son sens universel, consiste en ses moyens présents d'obtenir quelque bien apparent dans le futur,,14. On est précisément dans l'univers de l'individualisme typiquement hobbésien, aussi bien sur le plan méthodologique que sociologique et philosophique. TIs'agit de "moyens" à la -disposition d'un. individu pour obtenir ce qu'il estime être dans son intérêt, satisfaire ses désirs. TIne s'agit pas d'un pouvoir sur la nature: les biens ne sont pas produits par le travail de l'homme et il n'est pas question, comme ce sera le cas pour Locke, d'un droit naturel sur les biens que l'on produit par son travail15ou sur les terres que l'on met en culture par son travail. En revanche, le pouvoir sur les biens, leur appropriation, suppose que l'on en prive autrui, donc immédiatement un rapport entre .des hommes en lutte pour les biens. A l'état de nature, chacun a un droit sur tous les biens et tous les êtres16,mais évidemment la rivalité pour les biens se continue

13. "For the Thoughts, are to the Desires, as Scouts and Spies, to range abroad and find the way to the things desired" (Lev., ang., p. 139).Un homme qui ne désire pas beaucoup ces choses laisse s'en. gourdir son imagination et son jugement. 14. "The Power of a Man (to take it Universely), is his present means to obtain somefuture apparent Good" (Lev. ang, p. 150, Lév., p. 81). "Apparent Good" ou "bien apparent", ce qui leur apparaît comme étant dans leur intérêt (Lév., p. 57). 15. A la différence de John Locke dans le chapitre 5 du Trailédu gouvernement civil. 16. S'il en a le pouvoir (de même pour Spinoza, sans force, les droits n'existent pas).

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Pierre

Dockès

après que la société civile ait été instituée, par d'autres moyens, mais toujours en accumulant des pouvoirs. Hobbes distingue le pouvoir originel et le pouvoir instrumental. Le premier repose sur les qualités du corps et de l'esprit, plus précisément sur l'existence de différentiels entre ces facultés: "Natural power is the eminence of the faculties of Body, or Mind" (Lev. ang., p. 34)17.Le second repose sur les richesses, les amis, la réputation et la chance; il se construit sur la base du premier (ou de la "bonne fortune") et le décuple. Dans Elements of Law, il précise que tout pouvoir suscite et est toujours confronté à une résistance, qu'il n'existe qu'asymétrique, comme excès du pouvoir de l'un sur celui de l'autreI8.

1. La recherche du pouvoir est indéfinie et ses rendements sont croissants
Selon Hobbes, les hommes cherchent à augmenter leur pouvoir indéfiniment: "So that in the first place, I put for a general inclination of all mankind, a perpetual and restless desire of Power after Power" et ce désir" ceaseth onely in Death" (Lev ang.,p. 161)19.D'abord parce que les hommes cherchent à obtenir toujours plus de biens, que leurs désirs sont sans cesse renaissants: ils visent le bien-être, "la félicité"pensée comme une course illimitée des désirs, la satisfaction "du premier n'étant encore que la route qui mène au second" (Lév., pp. 95-96). Ensuite, les hommes sont envieux, cherchent à se distinguer. Dans un monde conflictuel, seul le pouvoir permet cette double jouissance: des biens eux-mêmes et de la distinction que permettent les différences de fortune. Enfm, les hommes ne cherchent pas une jouissance dans l'instant, ils se projettent dans l'avenir et visent à s'assurer cette "félicité" dans le temps de leur vie20.La recherche sans fin du pouvoir ne vise pas seulement une plus grande jouissance, ne tient pas à ce qu'on ne saurait se contenter d'un pouvoir modéré, mais s'explique
17. Nous soulignons. 18."because the power of one man resisteth and hindereth the effects of power of another, power simply is no more, but the excess of the power of one above that of another" (Elements, I, chap. VIII, 4, p. 48, Éléments, p. 126). 19. "je mets au premier rang, au titre d'inclination générale de toute l'humanité, un désir perpétuel et sans trêve d'acquérir pouvoir après pouvoir, désir qui ne cesse qu'à la mort" (Lév., chap. Il, p. 96). On peut faire la relation avec Adam Smith qui, dans La Richesse des Nations, estime que la désir d'améliorer sa condition et l'accumulation des richesses est "un désir qui est en général, à la vérité, calme et sans passion, mais qui naît avec nous et ne nous quitte qu'au tombeau" (et qu'il oppose à la passion, très difficile souvent à réprimer, mais en général passagère et accidentelle, pour la dépense et les jouissances immédiates) (Smith 1776, L. 2, Ch. 3, p.429 de l'édition 1991): d'un côté l'accumulation des richesses, de l'autre du pouvoir (donc aussi des richesses). 20. "L'objet du désir de l'homme n'est pas de jouir une seule fois et pendant un seul instant, mais de rendre à jamais sûre la route de son désir futur. Aussi les actions volontaires et les inclinations de tous les hommes ne tendent-elles pas seulement à leur procurer, mais aussi à leur assurer une vie satis: faite" (Lév., pp. 95-96).

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Hobbesetlepouvoir

par la volonté de s'assurer un degré de satisfaction à venir, de garantir ses biens, sa vie contre les assauts d'autrui, une protection qui demande toujours plus de pouvoir: chacun doit sans cesse "monter en puissance" face au même comportement des autres et ne peut donc assurer sa félicité qu'en ajoutant sans fin une couche de pouvoir supplémentaire aux couches qu'il détient déjà (Lazzeri 1998, 63 et sq.). Non seulement la recherche du pouvoir est indéfinie, mais le pouvoir s'accroît lorsqu'il s'exerce (il est "increasing as it proceeds'~. En ce sens, on peut parler de "rendements croissants du pouvoir". L'accumulation hobbésienne n'est pas seulement une "immense accumulation de marchandises" (à la Smith ou à la Marx), mais une accumulation de pouvoirs. L'accumulation de richesses n'est qu'un des objectifs de cette quête sans fin du pouvoir, et un de ses moyens. Et il s'agit, là aussi, d'une accumulation élargie: 1) par cette course effrénée visant à toujours plus de pouvoir, le premier faisant désirer le second; 2) par ces rendements croissants du pouvoir, le premier faisant obtenir le second. On comprend par conséquent que l'analyse du pouvoir vienne en quelque sorte "boucler" la démonstration hobbésienne de l'impossible coordination décentralisée des individus à l'état de nature. Comment, en l'absence d'un pouvoir commun qui les tiennent en respect, les hommes cesseraient-ils leurs affrontements pris comme ils le sont dans cette course sans fin pour toujours plus de pouvoir sur les autres, en sachant que les autres ne sont pas différents d'eux en cela, et alors que tout gain en pouvoir permet d'en obtenir un nouveau!

2. Le plus grand des pouvoirs humains
C'est celui "which is compounded of the powers of most men, united by consent, in one person, Natural or Civil, that has the use of all their powers depending on his will" (Lev. ang., p. 150). TIs'agit de réunir en un faisceau, les pouvoirs de tous, de former une seule "personne naturelle ou civile" qui tient tous ces pouvoirs sous une volonté unique et l'exemple donné est celui d'un État. Un second cas est celui d'un simple alliance, d'un accord. Alors l'emploi des pouvoirs de tous dépend des volontés des individus qui se sont alliés ("depending on the wills of each particular" [Id.]). Tel est le pouvoir d'une faction, ou de factions alliées. Dans les deux cas, nous sommes donc en présence d'une coalition, mais elles sont très différentes. Dans le second cas, il s'agit de ce que Hobbes avait déjà nommé dans les Éléments, puis dans le De Cive, un accord, terme par lequel nous traduisons consent et consensio (" When the wills of many concur to some one and the same action, or effect, this concourse iscalled CONSENT' (Elements, XII, 7, p.72, Éléments, pp. 167-168), c'est à dire upe association (societas)précise-t-il

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Pie"e

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dans le De Cive21.Dans le premier cas, il s'agit d'une coalition autoritaire, ce qu'il nomme union (" When many wills are involved or includes in the will of one or more consenting (...), then is that involving of many wills in one or more called UNION"(Elements, XII, 8, p. 72, Éléments, p. 168), et dans le Léviathan, il précise... ra qu'il s'agit d'une "unité réelle" (Lév~,p. 177). Les deux situations ne sont pas, loin s'en faut, équivalentes en terme de pouvoir. Et cette distinction sera essentielle lorsqu'il s'agira de penser la formation d'un corps politique (corpore politico). Pourtant dans le chapitre X du Léviathan (Of Power), elle n'est encore qu'esquissée22 puisqu'il ne s'agit que d'analyser "le pouvoir d'un homme" (ce sont les premiers mots; souligné par Hobbes). La distinction entre un groupe uni sous une seule volonté et un groupe de plusieurs volontés regroupées pour agir ensemble se retrouve lorsque Hobbes écrit "to have servants is Power; to have friends is Power" et précise que dans les deux cas, il s'agit de "strenghts united" (Lév. ang., p. 150), mais évidemment pas de la même façon. Comme à l'état de nature les hommes isolés sont estimés pratiquement égaux, il est clair que l\1nion fait la force. Le pouvoir étant dans la capacité de former une coalition, de conjuguer des forces, il s'agit d'abord de s'attacher des hommes (de nombreux serviteurs ou amis) disposant eux-mêmes d'un pouvoir, toujours avec leur consentemenr3. Hobbes va énumérer les divers moyens de s'attacher les hommes. Ainsi la réputation d'avoir du pouvoir est un pouvoir, la popularité est un pouvoir, de même une qualité quelconque qui assure l'amour des hommes, leur crainte, la réputation d'être aimé ou craint, d'avoir du succès, de la chance, l'affabilité, la réputation de prudence dans la conduite des affaires civiles et militaires, la noblesse lorsqu'existent des privilèges, la beauté qui permet d'obtenir la faveur des femmes, voire la science, mais modestement... Mais surtout Hobbes écrit: "Also Riches joynded with liberality, isPower". Elles permettent en effet de s'attacher les hommes, donc leurs pouvoirs, "elles procurent amis et serviteurs". L'accumulation indéfinie de pouvoir peut donc s'appuyer sur et rendre possible une accumulation également sans limite de biens. Si (1) la rareté des biens et la nécessité de s'en assurer la jouissance, aujourd'hui et demain, impose, dans un univers conflictuel, l'accumulation de pouvoirs pour s'en saisir et
21. La distinction est pratiquement identique dans le De Cive (V, 3-4, ang., p. 70 ; fr., p. 141), le terme latin consentio est traduit accord en anglais (donc aussi accord en français et non consentement comme le fait Sorbière). 22. C'est seulement dans la traduction en latin que Hobbes exprime la hiérarchie en terme de puissance entre ces deux formes de coalition: si "le plus grand des pouvoirs humains" est l'union, l'association vient immédiatement après (Lév., p. 82, n. 10, Tricaud). 23. Le consentement prend chez Hobbes un sens partiçulier: une convention fondée sur la crainte du recours à la violence est valide (convention à payer une rançon par exemple).

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Hobbe4~et

le pouvoir

les conserver, alors (2) la quête de toujours plus de pouvoir impose l'accumulation de richesses, cette forme particulière de pouvoir. Mais si la richesse est un de ces moyens, il en est d'autres et elle n'en est un qu'avec la "libéralité". La richesse n'est, en effet, pouvoir, que si elle est répandue sur les autres. II n'y a cependant pas trace du pouvoir d'achat de biens que la richesse confère: la libéralité consiste essentiellement à déverser dons, assistance, subventions dans son entourage. Même si cette "libéralité" est toujours en vue d'une contrepartie, la vision hobbésienne reste celle, aristocratique, de la dépense: le roi est puissant parce qu'il dispense ses richesses, et elle conserve comme le souvenir d'un don - contre-don. C'est en cela que "Riches is Power". En revanche, en l'absence de "liberality", la richesse, loin d'être un pouvoir, expose son détenteur à l'agression24. L'avarice, l'accumulation de richesses pour elles-mêmes, une richesse qui n'est pas répandue, est une faiblesse. Lorsqu'Adam Smith dans la Richesse des nations livre sa théorie de la valeur (Smith 1776, L. I, V), il fait du passage à la division du travail et à une société échangiste la rupture fondatrice: avant la division sociale du travail, la valeur d'usage régnait, la division du travail établie, la valeur d'une marchandise pour celui qui la possède et ne veut pas l'utiliser ou la consommer lui-même, mais l'échanger, est la quantité de travail qu'elle lui permet "d'acheter ou de commander". C'est alors que Smith critique la position de Hobbes sur la relation entre richesse et pouvoir: "Wealth, as Mr Hobbes says, is power. But the person who either acquires or succeeds to a great fortune, does not necessarily acquire or succeed to any political power, either civil or military. His fortune may, perhaps, afford him the means of acquiring both, but the mere possession of that fortune those not necessarily convey to him either. The power which that possession immediately and directly conveys to him, is the power of purchasing; a certain command over all the labour, or over all the produce of labour which is then in the market" (Smith 1776, p. 48)25. Pour Smith, la richesse est pouvoir, mais essentiellement un "pouvoir d'achat" et. précisément un pouvoir d'achat de travail, directement ou indirectement.

24. "without liberality, not so ,~because in this case they defend not; but expose men to envy, as a prey" (Lév. ang., p. 150 ; Lév., p. 82). 25. Ce n'est pas exactement la phrase de Hobbes ("Richesjoyned with liberality, is Power" : je n'ai pas trouvé chez Hobbes la phrase citée par Smith, ni Campbell et Skinner, Wealth of Nations, id., p. 48, n. 9). Hobbes écrit aussi: "les richesses, le savoir et l'honneur ne sont que diverses sortes de puissance" [power]. Notons l'ambiguïté du mot "command" dans la formulation smithienne (ce pouvoir d'achat est na certain command over ail the labour'~. Alors que G. Garnier (éd. Gamier/ Flammarion, t. l, p. 100) traduit: "un pouvoir de commandement sur tout le travail d'autrui", l'édition ServetJaudel, p. 38 donne: "le fait d'avoir dans une certain mesure à sa disposition tout le travail ou tout le produit du travail" ("command" ayant le sens que le tiem1esen français lorsque l'on "passe com. mande").

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Nous sommes là à un moment essentiel de la formation de l'économie politique. TIs'agit d'abord de la première étape dans l'élimination du pouvoir au profit de l'échange: alors que pour Hobbes, la rupture fondatrice est la formation politique du lien social par un contrat social, pour Smith la rupture fondatrice est la fonna~ tion de la division du travail et le lien social est tissé par l'échange. TIs'agit aussi d'un moment essentiel dans la prise en compte d'un tout autre pouvoir, non plus sur les hommes, mais sur la nature: le travail. Le pouvoir devient pouvoir d'achat, mais d'achat de travail, donc d'un pouvoir sur la nature26 (ou du résultat de ce pouvoir). Le retour du pouvoir comme rapport social sera réalisé par Marx (même s'il se méfie du concept de pouvoir) comme analyse d'une domination de classe sur la force de travail (labor power), un pouvoir sur le pouvoir d'agir sur la nature: un rapport social de production.

3. S'attacher le pouvoir des hommes en les achetant?
Pour s'attacher un homme, le bon moyen n'est-il pas de l'acheter, et chaque homme n'a-t...ilpas son prix? On retrouverait l'échange, la richesse comme pouvoir d'achat, non de biens, mais d'hommes27. Effectivement, Hobbes écrit: "The value, or Worth of a man, is as of all other things, his price,. that is to say, so much as would be given for the use of his power" (Lev. ang., 1968, p. 151). La valeur d'un homme, c'est le prix à payer pour disposer de son pouvoir. Marx va s'engouffrer dans la brèche. Comment ne serait-il pas sensible à ce qu'il peut considérer comme une intuition de ses propres théories? Dans le Capital (Marx, 1876, p. 719, note b), il cite la phrase de Hobbes et, naturellement, cet achat de pouvoir, ou de la force d'un homme, est, pour lui, l'anticipation de l'achat du "labor power", de la force de travail28. Hobbes aurait perçu que pour s'attacher un homme, il faut acheter son pouvoir, et lorsqu'il s'agit de simples prolétaires qui
n'ont que ça à vendre, leur" arbeitskraft"

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Est-on pleinement cependant dans le monde le l'échange? Le pouvoir est...il, n'est-il qu'une marchandise? Oui et non. Ou plutôt, commetoujours lorsqu'il s'agit
26. Même si A. Smith continue à privilégier l'aspect valeur du travail comme étalon de mesure des valeurs et reste davantage dans le monde de l'échange que de la production. 27. Pour Hobbes, le travail comme tout autre bien s'échange en vUe dtun avantage (Lév., p. 262), d'où la richesse de Républiques qui n'ont pas d'autres territoires que celui nécessaire pour l'habitation. 28. Le terme Power en anglais a les deux sens de "pouvoir" et de "force" niécanique. En allemand, on a kraft (force), Gewalt (force qui contraint) et Macht (puissance). Marx reprend la même phrase dans Salaire, prix et plus value (Marx 1865, p. 509) et écrit: "l'un des plus anciens économistes de l'Angleterre, l'un des philosophes les plus originaux, avait déjà d'instinct mis le doigt sur ce point, qui n'a pas retenu l'attention de ses successeurs. La valeur d'un homme, écrit-il dans son Léviathan, ce qu'il y a de précieux en lui, c'est comme en toute chose, son prix :c'est à dire ce qu'on donnerait pour l'usage de sa force" ("power", ce qui est cohérent avec le terme ttlabor pow.er", la première formulation de ce texte est en anglais, ou kraft en allemand).

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et le pouvoir

de grandes œuvres, leur auteur est un passeur d'un monde à l'autre. COlmne Locke ou Hume vus par Keynes, Hobbes a encore un pied dans l'ancien monde. Certes, Hobbes insiste sur l'idée que l'homme, comme tout autre chose, a un prix, s'achète et se vend. Et même s'il s'agissait d'un don (un don de soi, de son pouvoir), pour Hobbes, il y a toujours une contrepartie, une forme quelconque de jouissance de donateur. Et la valeur d'un homme, c'est l'estimation de son pouvoir, le prix que l'on est disposé à acquitter pour l'acquérir et en disposer. Cependant, on 'ne saurait parler d'une analyse en terme de marché, voire d'offre et de demande de pouvoir, même si Hobbes a utilisé l'expression de "marché du pouvoir" (Hobbes 1680 ; Lazzeri 1998, p. 67)29.Hobbes ne pense pas à l'achat de pouvoir en le dépouillant de rapports interpersonnels : on reste dans un univers marqué par la relation romaine de "clientèle", par le suzerain qui "achète" l'appui de vassaux, par la société d'Ancien Régime, une société de l'honneur. La preuve en est la différence de traitement par Hobbes de "l'achat" d'un homme de pouvoir (ou de ses services) dans les diverses dimensions du pouvoir (pouvoir stricto sensu ou force militaire, politique, richesses, connaissances, honneur), "achat" qui se situe dans un monde sinon noble, du moins supérieur et l'achat du travail des servants. TIy a un fossé avec la catégorie des salariés qui vendent leur travail contre un salaire ou dans l'espérance d'un bienfait de leur maître, qui doivent se faire serviteurs (au sens de domestique, non pas "un homme de qualité") volontaires par un contrat, dont le travail est prescrit par leur maître et qui doivent une obéissance servile. Et ceci parce que Hobbes vit dans un monde d'ordres, certes, et parce que le pouvoir n'est pas un pouvoir sur la nature (travail), mais sur les hommes. De façon révélatrice, ce ne sera ni dans ce chapitre X sur le pouvoir, ni dans les chapitres sur les coalitions autoritaires instituées, mais dans le chapitre où il traite de la domination despotique (Lév., chap. XX, p. 211, et chap. XLV, p. 665) que la question des salariés est abordée: ils restent dans la famille, comme les enfants et les esclaves, sous une domination paternelle ou un despotisme naturel (De Cive, VIII), ils ne sont pas des hommes libres mais restent attachés à leur condition servile. A l'arrière plan, on a la distinction médiévale entre l'hommage vassalique noble et la relation du seigneur à son serf. Dans le chapitre X sur le pouvoir, s'il est question de la valeur, c'est au sens noble de mérite, Worth, et on reste dans le monde de l'honneur. Évidemment le travailleur salarié, le pauvre, n'y a pas sa place. Voici comïnent se manifeste cette "valeur" de l'homme: "The manifestation of the Value we set on one another, is that which is commonly called Honouring or Dishonouring" : évaluer un homme à un haut niveau, c'est l'honorer, à un bas niveau, c'est le déshonorer, par rapport à la valeur à laquelle il s'estime lui-même (Lev. ang., p. 152). Hobbes vît dans le monde ancien où l'honneur compte, un monde où les titres, les distinctions qui signifient
29. Une position contraire (Lazzeri 1998, p. 67), cependant nuancée (id., p. 76, n. 4).

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cette valeur, l'instituent, reflètent et consacrent une réputation, jouent un rôle capital, mais ce monde de l'honneur, Hobbes le rabat sur le monde de la marchandise. En effet, les hommes de pouvoir, ces hommes d'honneur s'achètent et se vendent et "ce qu'on appelle couramment honorer ou déshonorer" n'est rien d'autre que fixer son prix au-dessus ou au-dessous de sa propre estimation. Sans aller jusqu'à plaider pour les "valeurs bourgeoises"30, Hobbes participe activement à l'entreprise moderne de "démolition du héros,,31 et va jusqu'à "démontrer que l'ensemble des vertus héroïques ne sont qu'autant de formes de l'instinct de conservation" (Hirschman 1980, p.. 15)32.Pour lui, évaluer un homme (son pouvoir, ses richesses et son honneur, donc toujours son pouvoir) c'est l'estimer et estimer, c'est attribuer un prix: tout homme a son prix, le pouvoir s'acquiert et s'achète, et tel est le cas en particulier de l'honneur, d'où sa dimension de marchandise. L'honneur, comme les autres pouvoirs, n'est qu'un moyen même s'il est fantasmé en finalité ultime, noble, non marchande: il a son prix et on l'acquiert ou on l'achète pour s'en servir. Puisqu'il s'agit d'estime, de valeur d'un homme, de son pouvoir (y compris son honneur), comment ce prix se détermine-t-il ? Selon Hobbes, il ne peut être déterminé par le vendeur (qui se surestime ou surestime ce qu'il vend), mais seulement par l'acheteur, et il ajoute à nouveau comme pour toutes choses (d'où une théorie générale de la détermination de la valeur des choses du seul côté de la "demande"). llprécise : - que la valeur publique d'un homme, celle que lui attribue l'État, sa dignité (Dignity), est signifiée (mesurée) par toutes les charges, emplois publics, commandements qu'on lui attribue, par ses titres (Lév., p. 84) ;

- qu'on honore un homme en le payant au dessus de la valeur auquel il s'estime (Lév, p. 83) (inversement,on le déshonore);

-

que la richesse est honorable (Lév., p. 87) puisqu'est honorable tout ce qui est le signe d'un pouvoir ; que l'honneur n'a rien à voir avec l'aspect juste ou injuste des actions menées33 (avec les fins poursuivies) et que si on donne moins à un homme que

30. Hirschman (1980, p. 16) note (après Keith Thomas 1965) que ni Hobbes, ni ses contemporains qui participent à la "démolition du héros" (pascal, La Rochefoucault) ne font un plaidoyer en faveur des vertus bourgeoises. Il est évidemment possible de rabattre les vertus chevaleresques sur l'instinct de conservation tout en observant leur rôle prééminent dans la société du XVIIe siècle. 31. Expression de Paul Bénichou dans ses Morales du grand siècle, Gallimard (Idées), 1948, pp. 155180, cité d'après (Hirschman 1980, p. 15) 32. Pensons aussi à l'aveu qu'il fait complaisamment de sa peur, voire de sa lâcheté. 33. Observons que la qualification d'un homme n'est pas identique à sa valeur, ni à ce qu'il peut prétendre (son mérite). La qualification est un pouvoir particulier, une certaine capacité d'un homme dans tel domaine pour lequel il a des "dispositions particulières", une "aptitude" (on pe'ut donc ne pas avoir telle aptitude et avoir de la valeur). D'autre part, mêtrte si on est qualifié pour telle chose, 011n'a pas pour cela à prétendre à cette chose (richesse, fonction, emploi), i1 faut y avoir droit, qu'eUe ait été

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et le pouvoir

ce qu'il s'estime, certes on le déshonore, mais on n'est pas injuste à son égard: l'injustice n'apparaît que si on ne lui donne pas ce à quoi il a droit (ce qui lui revient), comme dans un échangeordinaire.
Il s'agit bien de "la mort du héros". Mais le bourgeois est à peine aperçu, même si on trouve le détenteur de richesses (ce qui est bien différent), donc d'un pouvoir d'achat de biens (malgré ce que croit Smith), mais aussi d'un pouvoir d'achat de pouvoirs. Quant au travailleur, il reste dans une condition servile, dans lafami/le. 4. S'attacher des hommes de pouvoir ou s'attacher à un homme de pouvoir. Surtout, il y a une ambiguïté chez Hobbes entre celui qui accroît son pouvoir en s'attachant un homme pour le mettre à son service, disons le maître, le "patron" ou le suzerain qui acquiert du pouvoir en accroissant le nombre de ses "hommes" ou de ses "clients" et celui qui augmente son pouvoir en s'attachant à un homme. Ce sont là deux façons opposées de disposer du pouvoir d'un homme.
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Dans le premier cas, l'homme accroît son pouvoir dans la mesure où il réunit dans sa main une coalition, qu'il a des amis qui le suivent, des serviteurs qui lui obéissent, et il a d'autant plus de pouvoirs que les hommes qu'il s'est attachés en ont. Dans le second cas, il s'agit d'honorer un homme de pouvoir pour obtenir protection, une façon de mettre son pouvoir à votre disposition. On est du côté du vassal ou du "client" qui, lui aussi, gagne en pouvoir d'être soumis à un puissanf4. .

Alors, qui achète qui?

Que Hobbes envisage aussi, voire surtout, ce dernier point de vue (il est luimême dans cette condition) est clair lorsqu'il se demande comment honorer quelqu'un en acquittant, et au-delà, son prix, celui de l'usage de son pouvoir? II-En implorant son aide; 2/ en lui obéissant, parce que nul n'obéit à quelqu'un dont il pense qu'il n'a pas le moyen de le protéger ou de lui nuire (Lév., p. 84) ; 31 en lui faisant des cadeaux pour obtenir sa protection; 41 en défendant ses intérêts ou en le flattant; 51 en montrant qu'on l'aime ou qu'on le craint... etc. La richesse est un pouvoir parce qu'elle permet de s'attacher des hommes dotés de pouvoirs et parce qu'elle permet de s'attacher à un homme. Autre confirmation, lorsque Hobbes dans le Léviathan (Lev., XVI) étudie comment se constitue une coalition autoritaire, ce qu'il avait nommé une Union, un Corps politique,. et ce qu'il nomme maintenant une
promise (et Hobbes fait référence à ce qu'il écrit par la suite concernant les contrats). et: (Lév., pp. 9394). 34. Naturellement le servant, que son état tienne à une pure domination (esclave, serf) ou à un engagement contractuel contre un salaire (le domestique) ne saurait honorer son maitre (on est dans le cadre d'un lien "vil", non honorable, à la différence du liet1DOble), mais sa soumission le renforce lui aussi.

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personne artificielle, il raisonne dans une "relation d'agence" or les principaux (ou mandants, pour Hobbes les authors) seront les futurs sujets, "les grenouilles qui demandent un roi", et celui-ci, le souverain, sera leur agent (leur mandataire, pour Hobbes l'actor) et elles lui seront soumises afin qu'il puisse tenir son rôle d'agent, les représenter.

5. "Les grenouilles qui demandent un roi" : une première explication de la subordination
On comprend maintenant le pourquoi de l'acceptation de l'autorité par ceux qui se subordonnent: ils sont gagnants en terme de pouvoir. Puisque l'on accroît son pouvoir en acquérant l'autorité sur un groupe ou en acceptant de se subordonner à l'autorité, se soumettre dans une hiérarchie est moins une vente de subordination qu'un semblant de troc de type féodal (subordination contre protection) tel qu'il est classiquement mythifié. Le maître n'a pas besoin d'acheter la subordination puisqu'en face il trouve quelqu'un qui serait disposé à... payer pour être subordonné.Le compte est en quelque sorte soldé. Pourtant, même cette idée d'un troc féodal est erronée. Hobbes souligne en effet qu'il n'y a aucune convention entre les sujets et le souverain, mais seulement des contrats entre les individus qui tous abandonnent leur pouvoir à un tiers à condition que les autres le fassent, instituant ainsi un souverain qui les protège tous mais qui n'a rien signé. On comprend pourquoi les théories actuelles de l'autorité (celles d'Arrow ou d'Alchian et Demsetz par exemple ) qui fondent celle-ci sur les avantages que les subordonnés tirent de leur subordination peuvent être considérées comme hobbésiennes. Cependant, si Hobbes met en avant l'intérêt, le calcul, il ne fait pas disparaître la contrainte, et la plus terrible qui soit, la peur de la mort. Les théories contemporaines de l'autorité peuvent être dites hobbésiennes parce que les hommes se soumettent en signant un contrat, le contrat d'autorisation soumission, un contrat d'agence, et le font parce qu'ils sont gagnants, infiniment même: l'autorité n'est pas au profit du maître, de l'agent, mais des subordonnés, les principaux.

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gnent donc leur contrat d'autorisation - soumission sous la contrainte, une contrainte très particulière, mais la plus terrible des contraintes. Mais d'une part, Hobbes pose que le consentement sous la contrainte est parfaitement valide (Lév., pp. 138-9)35car il résulte d'un calcul assimilable à un calcul d'intérêt. D'autre part,

Mais "en moins tragique" puisque pour Hobbes, si les hommes à l'état de nature se soumettent au souverain à qui ils ont délégué l'autorité, c'est pour éviter la guerre de chacun contre chacun, par crainte des autres, par peur de la mort. Ils si-

35. Et encore plus précisément (Éléments, I, XV, 13, p...8S;Éléments, chap. p. 190; De Corpore Poli.. tieD, p. 16): "car il n'y a aucune raison pourquoi ce que l'on fait par crainte, doive être de moindre

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Hobbes et le pouvoir

il précise que cette contrainte est la peur de chacun envers tous les autres et qu'elle pousse à l'institution d'une République par délégation d'autorité (a COlnmonwealth by institution, (Lév., XIX)) pour la distinguer de la contrainte de la peur de chacun envers un seul, un conquérant par l'emploi de la force, qui conduit (sous la contrainte directe, mais néanmoins par consentement) à la formation d'une domination despotique (Dominion despoticall (Lév., XX)). Même si les effets concrets sur les gouvernés ne sont guère différents, l'autorité sur des hommes libres, des citoyens (même s'ils sont des sujets) n'est pas la domination (despotique) sur des esclaves, soumis par la force: Hobbes en a fortement minoré les conséquences, mais n'est pas allé jusqu'à supprimer la distinction fondatrice d'Aristote. Dans ce sens, nos modernes théoriciens auraient dû tempérer Hobbes par Grotius. Celui-ci n'était pas persuadé des avantages tirés de la subordination. N'écrit-il pas: "il n'est pas non plus généralement vrai que tout gouvernement ne soit établi que pour l'intérêt de celui qui est gouverné, car il y a certains pouvoirs qui, par eux-mêmes, existent au profit de celui qui les exerce: le pouvoir dominical (le pouvoir d'un maître sur son esclave) par exemple, l'avantage de l'esclave n'étant ici qu'étranger et accidentel" (Grotius, 1625, L. I, chap. ill, ~ 8, 15, p. 105, trade Barbeyrac,1. I, p. 129). Et parmi ceux qui estiment que le subordonné est gagnant en terme de pouvoirs, il y a plus que des nuances. Alors que pour Étienne de La Boétie le subordonné trouve dans la soumission un avantage en terme de pouvoir parce que se soumettre donne pouvoir sur plus bas que soi au sein de l'organisation hiérarchique (La Boétie, 1576)36,pour Hobbes, c'est parce que se soumettre dans une coali"tion pennet, non seulement d'obtenir les avantages de la paix au sein de la
force que ce qu'on fait par avarice". Pour Hobbes, reprenant Aristote sur ce point, l'acte n'est involontaire que si l'agent est strictement mu par une force extérieure. 36. Dans son Discours de la servitude volontaire, La Boétie (peut-être était-ce son alter ego, Montaigne 7) se demande comment il se fait qu'une multitude soit soumise à un seul (d'où le titre de Contr'un souvent donné à cette dissertation). Parmi les causes, il cite l'habitude de la servitude ou "la coutume" (La Boétie 1576, p. 125, p. 133), l'ignorance et l'amollissement, l'abêtissement systématique des peuples par un tyran, les divertissements qu'il donne au peuple (id., p. 140), mais ce n'est pas suffisant :pour rendre compte du consentement de tous à être esclave d'un seul maître. Il ne serait pas besoin, pour détruire ce pouvoir absolu, de le combattre, d'héroïsme ou d'un tyrannicide (même s'il approuve ce genre d'actions), il suffirait que le peuple ne soit plus consentant, qu'il arrête de le soutenir (La Boétie 1576, p. 116) car les yeux, les mains, les pieds du tyran, d'où il tire sa force, celle qu'il exerce pour frapper et exploiter le peuple, "d'où les a il s'ils ne sont des vostres" (id., p. 115). La Boétie met finalement le doigt sur "le ressort et le secret de la domination" : la hiérarchie. "Ce sont toujours quatre ou cinq qui maintiennent le tiran... Cinq ou six ont eu l'oreille du tiran... Ces six ont six cents qui proufitent sous eus... Ces six cents en tiennent sous eus six mille qu'ils ont eslevés en estat... Grande est la suite qui vient après de cela, et qui voudra s'amuser à dévider ce filet, il verra que non pas les six mille, mais les cent mille, mais les millions par cette corde se tiennent au tyran, s'aidant d'icelle" [id., p. 152]). Finalement, il y a un nombre considérable de gens qui profitent de la tyrannie, chaque échelon "profite" du pouvoir qu'il détient sur l'échelon inférieur, pouvoir qu'il n'a que dans la mesure où il est lui-même soumis à l'échelon supérieur: tous ceux qui' sont "sous le grand tiran tiranneau eus mesmes" .

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coalition, mais aussi un pouvoir sur ceux qui n'en font pas partie. Comme à Palerme, tel second couteau de la maffia peut faire trembler quiconque n'en est pas membre.

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