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Cambodge : 1940-1991

De
158 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 230
EAN13 : 9782296277946
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CAMBODGE: 1940-1991 ou La politique sans les Cambodgiens

Essai

@ L'Harmattan, 1993 ISBN: 2-7384-1925-9

V ANDY Kaonn

CAMBODGE: 1940-1991 ou La politique sans les Cambodgiens
Essai

Editions L'HARMA 1T AN 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

Je tiens à remercier particulièrement M. Douglas GRESSIEUX, Secrétaire Général du Centre des Hautes Etudes sur l'Afrique el l'~sif modernes (CHEAM), et M. Eric DENECE qui m'ont encouragé lors de l'écriture de ce livre.

V.K.

AVANT-PROPOS

Le présent ouvrage évoque les principales péripéties de l'Histoire contemporaine du Cambodge durant les cinq dernières décennies. Il retrace particulièrement les faits historiques qui pourraient bien être à l'origine du drame cambodgien actuel, ou tout au moins, de cet enchevêtrement multiforme de données sous l'angle duquel le problème Khmer est souvent présenté. Divisé en six chapitres, l'ouvrage décrit l'évolution des événements dans le cadre des conflits politiques et idéologiques qui déchiraient - et qui déchirent aujourd'hui encore - les trois pays de l'ancienne Indochine française. Le début de l'ouvrage - quoiqu'un peu long et parsemé de données - essaie néanmoins d'éclaircir les mystères d'un Cambodge aux prises avec ses propres problèmes pendant la "période de décolonisation" : nostalgie irrémédiable d'un passé à la fois irréel et obsédant, institutions politiques sclérosées et sérieusement ébranlées, crainte de perdre son identité nationale, émancipation impatiente d'une jeunesse qui revendiquait son rôle politique dans l'avenir du pays après le départ des dernières troupes françaises. En ressuscitant certains protagonistes peu mentionnés dans les documents officiels, j'ai reconstitué ce climat d'angoisse des années quarante auquel ont été soumis ceux qui étaient appelés à présider à la destinée d'un Cambodge laissé à lui-même. Au milieu des affrontements qui 9

opposaient les divers mouvements politiques, surgissent outre le Roi Norodom Sihanouk - de grandes figures de l'Histoire contemporaine du Cambodge dont les descendants d'aujourd'hui ne gardent qu'un souvenir légendaire. Pour compléter les données relatives à l'intelligentsia cambodgienne - dont le rôle aujourd'hui est loin d'être négligeable - j'ai donné dans le chapitre I une description succincte mais émouvante des conditions économiques, sociales et culturelles dans lesquelles elle a été formée et par lesquelles elle a évolué. Le chapitre II, sous-titré "La crise cambodgienne", situe le Cambodge dans son contexte géopolitique et ses rapports avec ses adversaires traditionnels. Le chapitre III - qui présente de façon concrète et systématique le conflit politique et idéologique entre la monarchie khmère et l'Élite du pays - traite particulièrement de cette "partie d'échec" à la fois douloureuse et déterminante entre les "Anciens" et les "Modernes". Si les conservateurs ont gagné par la ruse, les rénovateurs et les révolutionnaires ont échoué à cause de la brutalité d'une logique coupée des réalités, bref, un romantisme politique exacerbé que les historiens ne peuvent se permettre ni d'omettre ni d'ignorer. Le chapitre IV - "La République khmère" - évoque les illusions d'une jeunesse qui, séduite par la Révolution française, avait cru à la magie d'un système dont elle avait toujours rêvé pour sortir le pays des intrigues courtisanes. Cette "République Khmère", en effet, bâtie par les conservateurs sur les valeurs de l'Ancien régime, n'a été établie qu'à la faveur d'un développement des rapports de forces entre les communistes vietnamiens et les Américains. Le chapitre V essaie d'apporter des éclaircissements complémentaires sur les "Khmers Rouges". L'avènement 10

- dont les quatre années infernales et meurtrières de pouvoir ont fait plus de deux millions de victimes - est présenté dans ce chapitre V sous les rapports idéologiques et politiques. A travers ces différents aspects, le lecteur pourra mieux comprendre les monstrueuses tentatives de réalisations du rêve démentiel qui obsédait un groupe d'intellectuels impatients de retrouver l'Empire perdu. Si le massacre des populations civiles en 1975-1979 fut, entre autres, la conséquence d'un "Règlement de comptes" implacable entre révolutionnaires de la région, la dislocation de la "gauche" cambodgienne à ce moment crucial de l'Histoire est sans conteste à l'origine de l'occupation du Cambodge par les troupes communistes vietnamiennes. Je n'ai pu résister à la tentation de donner le sous-titre de "La fin d'une époque" au chapitre VI, pour signifier à mes compatriotes que toute chose a une fin et un commencement. Ce chapitre avance quelques idées sur ce que pourrait être le Cambodge de demain. Les documents sur la base desquels j'ai écrit les derniers événements émanent de sources différentes. Ayant vécu pleinement une partie de ces expériences historiques, j'ai pu noter dans ma mémoire, dans leurs moindres détails, les scènes les plus pathétiques et écouter passionnément les récits et légendes narrés par des témoins qui ont partagé douleurs et bonheurs avec les acteurs de l'Histoire récente. Je pense que cet ouvrage est susceptible de devenir un document fort utile, non seulement pour ceux qui étudient l'Histoire contemporaine du Cambodge, mais aussi pour ceux qui désirent connaître le pays l'Angkor dans ses profondeurs.
des marxistes khmers en Avril 1975
Paris, le 5 janvier 1993 VANDY Kaonn

Il

TRADITIONS ET EFFORTS DE MODERNISATION

Plus connu à travers les événements les plus récents, le Cambodge a, en fait, retenu l'attention du monde depuis la découverte d'Angkor par Henri Mouhot vers la fin du dixneuvième siècle. Depuis la publication posthume, en Juillet 1863, des "carnets" du naturaliste français, l'intérêt accordé à la cité antique cambodgienne n'a cessé de croître. Tandis que des recherches scientifiques furent effectuées pour reconstituer les origines, la vie et l'oeuvre de ces mystérieux bâtisseurs de temples, des poètes cherchèrent à en comprendre les mobiles et la signification. De nombreux ouvrages, à la lumière desquels le public commençait à mieux connaître le passé du pays, y furent consacrés: le Cambodge - déformation phonétique de Kambuja ou Kampuchéa - avait été un empire, l'un des États les plus puissants de l'Asie du sud-est. Si, à travers les descriptions succinctes, Mouhot a révélé l'existence de l'ancienne capitale Khmère et les traces d'une civilisation jadis brillante, d'éminents savants de l'École française d'Extrême-Orient ont pu établir, par la suite, que cette cité somptueuse, avait été abandonnée à la suite de l'invasion

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siamoise en 1296 et, de façon définitive, en 1432, soit 80 années après l'occupation des Thaïs en 1352. Bien qu'en fait la "découverte" de la cité d'Angkor ait été précédée par celles de Marco Polo, Tchou Ta Kouan (1), les chroniqueurs chinois du XIIème siècle et plus tard, Doudart de Lagrée, Francis Garnier et le Père Bouillevaux, l'intérêt que Mouhot a su susciter en Europe pour ce joyau de l'art antique Khmer fut remarquable et déterminant. Cette "consécration", en effet, n'a pas seulement permis aux élites du Cambodge moderne de connaître la grandeur de leurs ancêtres mais également de la comparer avec la médiocrité des derniers rois khmers. De ce rapprochement, l'intelligentsia khmère, qui a eu le privilège d'être formée en France à partir de 1940, tira une fierté mêlée de douleur et d'amertume. Un sentiment de responsabilité nationale se concrétisa et aboutit finalement à des mouvements politiques essentiellement anti-monarchiques. La méfiance sans cesse croissante que ces élites nourrissaient à l'égard des rois post-angkoriens se cristallisa en un jugement austère porté contre le caractère irrationnel des institutions politiques et administratives auxquelles elles imputaient le déclin du pays. L'absence de règles de succession royale, entre autres, avait entraîné des conséquences désastreuses : conflits dynastiques déroutants, guerres civiles interminables, soumission du pays à la suzeraineté des voisins... Si le protectorat français a permis au Cambodge de survivre aux ambitions du Siam et de l'Annam, la règle de succession posée par la France pour tenter de mettre fin à la querelle entre les dynasties rivales défendait surtout l'intérêt des protecteurs. A partir de 1432, les querelles intestines ont pris une forme extrêmement dramatique du fait que les rois n'étaient plus choisis pour leur mérite et leur capacité à défendre le
(1) Compagnon d'un ambassadeur de l'Empereur de Chine envoyé au royaume khmer pour exiger de son roi l'hommage dû à l'empereur, Chou Ta Kouan est arrivé à Angkor en août 1296. 14

pays mais par les intrigues de la cour soumise à des manipulations étrangères. Elles plongèrent le royaume dans une impasse totale qui aboutit finalement à un processus de dépérissement national irrémédiable. Irritées par le comportement irresponsable de ces monarques, exaspérées par leur autorité arbitraire, les élites aspiraient à des valeurs qu'elles jugeaient plus favorables au développement du pays et à l'amélioration des conditions de vie des paysans. Sous le protectorat français, bien que le problème territorial avec les pays voisins fût un peu refoulé, la situation politique et économique du royaume n'était pas meilleure. Les protecteurs, occupés à prendre parti pour une dynastie contre une autre, n'eurent pas le temps de réaliser que l'aristocratie cambodgienne, qu'ils défendaient contre les revendications des élites, avait perdu depuis belle lurette sa capacité de gouverner le pays; que les exigences des élites khmères ne traduisaient, en fait, que la nécessité d'un changement de structure. Bien que les révoltes organisées par la cour royale visassent essentiellement le renversement d'une dynastie au profit d'une autre (2), les lettrés qui en étaient à l'origine avaient des objectifs idéologiques. Mais le but commun étant de se soustraire d'abord à la tutelle française, la confusion était inévitable.

LA PEAU DE CHAGRIN Après l'abandon d'Angkor, les querelles de succession interminables et les nombreuses interventions étrangères qui répondaient aux appels d'une dynastie pour en
(2) Comme plus tard, à partir des années 1940, les princes Sisowath Yutévong, Norodom Chantaraigsey et Sisowath Sirik Matak ont utilisé ces mouvements politiques organisés par des intellectuels dissidents pour des causes dynastiques. 15

combattre une autre ont engagé le royaume khmer dans un processus de dépérissement national que seuls quelques monarques ont su retarder par d'autres interventions. A partir de 1594, après la prise de Lovek, le royaume a cessé d'être une grande puissance. Lors de sa plus grande expansion, l'Empire khmer occupait tout le delta du Mékong, y compris la Cochinchine (le Viêt-nam du sud), le delta de la Ménam, le Cambodge actuel, le bas et moyen Laos, le sud et le centre de la Thai1ande, et enfin le nord de la Malaisie. Actuellement, le Cambodge n'est qu'un pays de 181.035 km2 avec une population de 7 millions d'habitants. Situé au Sud-ouest de la Péninsule indochinoise, entre les 100 et 150 degrés de latitude Nord, et les 1020 et 1080 méridiens de longitude Est, le Cambodge est limité au nord par la Thai1ande, au nord-est par le Laos, au sud et à l'est par le Viêt-nam, au sud-ouest par le golfe du Siam. A la mort de Chey Chettha II, les derniers héritages de l'empire volèrent en éclats: la femme annamite de celui-ci revendiquera son droit au trône du royaume et déclenchera une longue succession d'assassinats et d'abdications. En 1698, Prey Nokor (3) fut annexé par les Annamites qui ont également conquis une partie du delta du Mékong, un débouché maritime important du Cambodge. Trente quatre an plus tard, ils s'emparèrent de Mytho et Vinh Long. En 1775, ce fut Travinh qui s'en alla. Avant que le Cambodge perde encore Soctrang au profit des Annamites en 1840, les Siamois occupèrent Battambang en 1794. Tandis que Siamois et Annamites se disputaient la suzeraineté du Cambodge, le royaume fut plongé dans la misère et les épidémies. Après la signature de la paix, en 1846, entre les Siamois et les Annamites du Dai Viet, le roi Ang Duong fut intronisé.

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Actuellement Hô-Chi-Minhville (Saigon). 16

Cependant, cette paix était très fragile. Inquiet, le roi Ang Duong tenta de demander à la France sa protection. La France ne vient qu'en 1863, date à laquelle un traité de protectorat fut signé. Malgré la présence française, la querelle dynastique se poursuivit. Mais si certains troubles étaient dus à des rivalités entre les princes ambitieux, les émeutes les plus connues plongeaient leurs racines dans les sentiments de patriotisme suscités par le désarroi engendré par le mariage forcé de deux modes de pensées différents. Après avoir mâté diverses révoltes (4), la France fut amenée à imposer, le 17 Juin 1884, au roi Norodom la signature d'un autre traité qui conférait tous les pouvoirs au Résident supérieur français. Profitant de cet acte de procuration jugé scandaleux, le prince Ang Sivotha organisa une insurrection qui dura quatre ans et au terme de laquelle la France, par un compromis, décida finalement de maintenir en place l'administration cambodgienne en se réservant toutefois le droit de détenir toutes les affaires relatives à la politique extérieure du royaume. En 1907, elle obtint du Siam la restitution au Cambodge des provinces de Battambang et de Siernreap mais garda sous son autorité directe le delta du Mékong. A la mort du roi Norodom, la France écarta du trône le prince Yukanthor, fils aîné du roi, en faveur du prince Sisowath, frère cadet de Norodom. Le prince Yukanthor, qui avait protesté contre le traité de 1884 et la Convention de 1897, était jugé par les Français comme un prince difficile à manipuler. Lorsqu'en 1927, le roi Sisowath mourut, son fils aîné, le prince Monivong (5) fut couronné. Mais à la mort du roi Monivong, son fils aîné, le prince Monireth fut, à son tour, écarté du trône pour céder la place au prince Norodom Sihanouk.
(4)

Dont celle de PÔ Kambor, auteur d'une émeute contre la présence française au Cambodge (1865-1867). (5) Grand-père du roi Norodom Sihanouk et père de la reine Kossamak. 17