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Cameroun, le défi libéral

De
224 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296209152
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CAMEROUN Le défi libéral

Du même auteur

Romans:

-

Quand

saigne le palmier,

Yaoundé,

Clé,

1978.

- La croix du cœur, Yaoundé, Clé, 1984. Nouvelle: - Le soupçon, (Lauréat du je concours de la meilleure nouvelle de langue française), Paris, ACCT, 1980. Essais de critique littéraire:

-

Le monde s'effondre de Chinua Achebe, Yaoundé, Buma Kor, 1978. - Ville cruelle, d'Eza Boto, Paris, Saint-Paul, 1980. Essais politiques: Cameroun: L'intention démocratique, Yaoundé, SOPECAM, 146 p..1985. - (En collaboration) Le renouveau camerounais: certitudes et défis. Yaoundé, ESSTI, 1983.

Charly Gabriel MBOCK

CAMEROUN
Le défi libéral

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan,

1990

ISBN: 2-7384-0663-7

DONT

A FRESKA «LE CHAT », LA FOI SUT BRAVER L'ADVERSITÉ.

« Ce qui dure depuis longtemps n'en tire pas plus pour cela le droit à l'existence, sous l'œil implacable du doit être. » Pierre François Moreau « Le novateur a pour ennemis tous ceux que l'ordre ancien favorisait et ne trouve que des tièdes défenseurs chez ceux que favoriserait l'ordre nouveau. Ils ne croient pas volontiers aux nouveautés tant qu'ils ne les ont pas touchées du doigt. »
Machiavel

« Il Y a une différence entre un homme politique et un homme d'État: le premier pense à la prochaine élection, le second à la prochaine génération. » James Freeman Clarke

INTRODUCTION

Le présent essai est écrit à la première personne du singulier, son auteur n'ayant ni assez de voix, ni assez de prétention pour s'ériger en porte-parole. Il s'adresse aux démocrates et libéraux du Cameroun, il en existe, qui se sont persuadés que notre pays peut, sans violence, faire le pas décisif pour que l'avènement des libertés y soit effectif et, de toutes les manières, irréversible.

En effet, l'insistance du Cameroun sur « l'ouverture démocratique » a pu laisser croire que la fermeture dictatoriale était notre statut naturel. Nous avons la faiblesse de penser que non. L'exception, ce n'est pas la démocratie. L'exception c'est la dictature, malgré ses efforts de généralisation en Afrique. Quand on a défini la démocratie comme gouvernement du peuple par le peuple, l'on n'a presque rien oublié sauf, peutêtre, de souligner qu'il n'y a aucun peuple, de par le monde, dont on puisse dire qu'il se gouverne: les peuples ne se gouvernent pas. Les peuples sont toujours gouvernés. Le pouvoir du peuple en démocratie n'est donc pas un pouvoir de gouvernement, mais un pouvoir de contrôle des gouvernants, lequel s'exerce par les urnes. D'où la nécessité reconnue de sortir l'isoloir de son isolement, d'en faire un meuble familier où le suffrage secret soit garanti. Cet essai tourne résolument le dos à la politique-fiction au profit de la politique-action dans l'espoir de contribuer à l'avènement d'une politique applicable et d'autant plus viable qu'elle 7

aura germé de nos réalités, de notre vécu quotidien. Il tente de cerner l'idéal dont tous les Camerounais ont salué la formulation en 1985 à Bamenda et apprécié la confirmation en 1987 par un livre. Les débuts de réalisation de cet idéal semblent cependant se heurter à tant de camerouneries qu'on pourrait craindre de voir le rêve tourner au cauchemar et dégénérer en mal-démocratie. Cette appréhension sous-tend le présent essai qui, en exprimant une crainte sans pessimisme, pourrait fort bien déranger certains catéchismes, notamment ceux qu'on a ourdis sur des anti-valeurs. Nous avons passé près de trente ans à dire « ça peut aller ».

Nous donnions ainsi la preuve que « ça » n'allait pas. Il serait
peut-être temps de renoncer à l'approximation, aux fausses sécurités et aux certitudes de salon qui ne permettent d'édifier que des républiques de sable. Aussi voudrions-nous contribuer à dégivrer et à dépoussiérer les intelligences nationales, toutes, afin que chacune s'interroge et se ressaisisse pour faire reculer les pesanteurs qui lestent l'ambition nationale: le fétichisme politique et ses reptilismes, l'esprit de ristourne, le hooliganisme intellectuel, le tribucentrisme, le complexe de l'unanimité, ete. La proposition du libéralisme communautaire comme idéologie a innervé la réflexion et l'action politiques au Cameroun. Il est certes arrivé à chacun de nous, aux politiques en premier, de se surprendre à penser que la politique était mensongère. Il faut cependant souligner que le mensonge ne réside pas dans l'énoncé d'un rêve politique, d'un programme d'action. Il n'y a menace de mensonge que si le rêve énoncé est sciemment trahi, si l'action jure délibérément avec le programme. Car il existe une vérité politique dont les caractéristiques ne se confondent pas avec celles de la vérité du confessionnal. On pourrait donc s'avancer et dire qu'en réalité ce n'est pas toujours l'homme politique qui a menti: ce sont les méandres et les impondérables de l'action qui démentent certaines de ses ambitions, et qui le forcent à se satisfaire de courtes victoires, à se contenter de merles faute de grives. Conscience politique jamais ne sera conscience heureuse. Il faut s'en persuader sans tenir le fait pour un dédouanement des dirigeants, surtout lorsqu'ils peuvent s'entendre reprocher de réduire leurs peuples à un menu de merles après avoir laissé toutes les grives s'envoler... Nous supposons qu'il doit être bien agréable de juger les hommes et les peuples par leurs insuffisances. Une telle atti8

tude nous procure le plaisir et le confort morbides de prendre les autres en défaut, souvent par angélisme. Nous ne crions à la malveillance qu'au moment où vient notre tour d'être jugés par d'autres « anges ». Alors nous constatons que même si nous he nous valons pas tous, juger les hommes et les peuples par leurs seules insuffisances, c'est en désespérer et les désespérer. L'auteur de cet essai aura donc délibérément choisi de ne retenir des hommes et des peuples que leurs réussites fragiles: cellesci sont des preuves minces certes, mais des preuves tout de même que l'homme n'est jamais une absolue négativité. et qu'avec un peu de tolérance et de générosité l'on peut en obtenir mieux. Le Cameroun a des difficultés, des problèmes et des carences! ]' affirme que c'est une chance pour le Cameroun d'avoir à se prouver qu'il est à la hauteur de ses options. Car il ne suffira pas que le Cameroun ne perde pas. Il faudra que le Cameroun gagne. Dans cette optique de gagneurs, il n'est plus original de se limiter à recenser nos insuffisances. L'originalité consisterait à déceler au cœur de celles-ci le ressort humain qui transmue nos carences d'hier et d'aujourd'hui en réussites pour demain. Ici, il n'y aura plus grand monde; mais telle nous semble l'alchimie à opérer si nous voulons réellement libérer la démocratie et l'avenir. Il faut donc avoir la force de renoncer aux applaudissements faciles: ceux que nous attirent les louanges hyperboliques et ceux que nous attirent les réquisitoires violents. Car les hyperboles et les violences n'expriment qu'une seule et même insuffisance humaine: l'extrémisme. Et le temps semble venu pour chacun de penser en homme d'action. La démocratie, dans son principe tout au moins, donne voix à chacun sur la gestion de la Cité. Notre souci commun étant de transformer le principe en fait de réalité, l'aptitude à prendre la mesure des difficultés que cette transformation implique est encore ce qui permettra à la fois de percevoir les problèmes dans leur complexité et de préserver la force de s'étonner devant certaines de nos pratiques, pour le démenti qu'elles infligent quotidiennement à l'ambition nationale de démocratie et de libéralisme. Nous nous attachons par conséquent à comprendre des phénomènes sans usurper l'honneur de nous arrêter aux individus qui pourraient s'y estimer impliqués. Il va falloir, par exemple, cesser de croire qu'on a tout fait quand on a cité Paul Biya. Citer un chef d'État n'ajoute rien à sa pensée lorsque nos 9

pratiques socio-politiques et administratives s'emploient à le faire mentir. Le présent essai prend racine dans ces pratiques pudiquement appelées «réalités locales» pour tendre vers ce qui mériterait d'être. Il s'efforce de faire mesurer avec sérénité, sans violence mais sans dérobade, le défi qui est le nôtre. Le Cameroun, en effet, est interpellé par son destin. Un destin de liberté où le citoyen remplace le sujet. Dans sa quête d'une nouvelle éthique en vue d'une société libérale, la responsabilité de la jeunesse est grande, dans l'exacte mesure où c'est du côté de la jeunesse surtout qu'il y a encore quelque chose à sauver. Quant à l'adulte, son devoir d'éducation reste entier malgré les faillites qu'il a pu montrer. La presse, dans cette tâche d'éducation, est d'un apport déterminant. Mais si la liberté d'expression est le nerf de cette tâche d'éducation, cette action de la presse gagnera toujours à s'intégrer dans le contexte à transformer. Car au Cameroun, où nous ne semblons pas pressés de libérer notre esprit du poids de nos marmites, l'un des besoins les plus pressants est l'esprit de culture, tel que nous croyons l'avoir perçu chez E. Njoh Mouelle (1). Ce philosophe a dû publier De la médiocrité à l'excellence. Puisse-t-il désormais dire: «De la démocratie, Excellence... » L'appel à la valeur qu'il prône est loin d'être de l'idéalisme. Il s'enracine dans un réel tangible pour le lever de l'intérieur. C'est en cela qu'il fascine dans un milieu où le hooliganisme intellectuel oblige à s'interroger sur les rapports exacts, conscients ou non, que l'élite intellectuelle entretient avec la science et la politique au Cameroun. Mais tout regard sur notre contexte se heurte au phénomène tribal dont l'ampleur fragilise l'édifice national. Naguère, l'on ne dénonçait encore que le tribalisme. Il faudra bientôt combattre le tribucentrisme qui précise la menace et confond l'intégration avec la phagocytose. L'État, inévitablement, y pourrait trouver matière à régulation. Mais quel État? L'État-Providence dont le libéralisme naissant salue le corbillard, ou l'État-Libéral dont un certain jaco(1) Voir l'annexe:
nézer Njoh Moudle.
«

L'Esprit de culture dans les essais philosophiques d'Ebé»

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binisme politico-administratif retarde l'avènement par mille crocs-en-jambe? Ces questions aussi importantes et délicates les unes que les autres demandent d'être débattues, en toute camaraderie, au sein de forums politiques dont l'objet soit la mise au jour d'une stratégie efficace, fille d'une idéologie partagée, hors de toute caméléonerie. En effet, les Camerounais ont pour originalité d'être tous héritiers d'un volcan. L'obligation collective d'en enrayer les éruptions définit, à nos yeux, ce que nous voudrions nommer la vocation communautaire du peuple camerounais.

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CHAPITRE I L'INTERPELLATION

Le Cameroun est manifestement interpellé par son destin, qu'il cherche à définir et à maîtriser. Il traverse une ère de carrefour qui semble se prolonger; mais il sait de moins en moins obscurément qu'un choix s'impose, qu'on ne pourrait que retarder. Car le Cameroun a de plus en plus conscience de l'urgence de grandes options. Cette exigence expliquerait que le 17 mai 1984 déjà, Paul Biya ait littéralement mis la nation en demeure d'opérer un choix de société: «Quel Cameroun voulons-nous pour nos enfants? » La volonté de concenation qui sous-tend cette interpellation a encouragé plusieurs sinon toutes les catégories sociales à contribuer à la réflexion collective. Les écrivains le firent en janvier 1985 sous l'égide de l'Association des poètes et écrivains du Cameroun (APEC). Ils n'ont pas craint le reproche de se faire l'écho de Paul Biya. Sans doute s'étaient-ils persuadés comme Jacques Bainville que: « Pour comprendre une époque ce n'est ni aux actes ni aux discours publics, ni aux paroles des ministres qu'il faut en demander le sens. Seuls les écrivains dégagent et fixent l'idée générale des événements. » L'interpellation du 17 mai 1984, reprise en janvier 1985, inspire deux observations: a) Si le Cameroun d'aujourd'hui nous comblait d'aise et de bonheur, sans doute ne songerions-nous qu'à le léguer sans 13

retouche à nos enfants avec la conviction qu'ils y seraient aussi heureux que nous l'aurions été. Mais la question de mai 84 a les apparences d'un désaveu. Elle incline à penser que nous voudrions pour nos enfants un Cameroun différent du nôtre parce que le nôtre n'est pas un modèle de réussite. Or il se fait que ce Cameroun que nous désavouons est notre œuvre à tous. Cela signifie que nous n'avons pas tout à fait réussi à bâtir une éthique qui fasse du Cameroun d'aujourd'hui un héritage fiable. Si cette hypothèse était vérifiée, on pourrait se demander comment celui qui a vécu sans éthique, ou presque, peut prétendre en proposer une aux générations à venir? b) La question de mai 84 permet en outre de relever, pour s'en effrayer, notre tendance à nous substituer à nos enfants, à rêver à leur place. Nous voulons vouloir pour nos enfants. Certes nous avons un devoir d'éducation; mais ne risquons-nous pas d'exprimer inconsciemment une volonté de puissance qui exposerait nos enfants à notre dictature, alors que notre souhait semble plutôt de les protéger des dictatures? En voulant vouloir pour nos enfants, ne risquons-nous pas de leur infliger un futur sans avenir qui soit la séquelle de nos défaillances actuelles, de nos démissions d'hier, et de nos complaisances de toujours? L'excuse derrière laquelle nous nous réfugions consiste à plaider « non responsables» : hier « on » nous aurait fait faire ou fait dire ce que notre conscience n'aurait pas choisi. Et la tendance est de multiplier les chefs d'accusation, de désigner des coupables. Nous devons au contraire assumer nos erreurs passées avec courage. Si ces erreurs ne sont pas directement les nôtres, elles sont déjà des erreurs de Camerounais. Seuls des Camerounais peuvent les réparer. Le courage que nous aurons montré à les assumer nous sera nécessaire pour les corriger. Mais pouvons-nous vouloir un Cameroun pour nos enfants, s'il est à craindre que nous n'ayons pas su vouloir un Cameroun pour nous-mêmes? Le Cameroun, du reste, n'est plus une velléité. Il est là. Pour certains, il se porte bien. Pour beaucoup, tout y va (seulement) très bien, comme dans le château de Mme la Marquise... La question n'est donc plus de savoir:
« Quel Cameroun... ? » La véritable question, et qui prolonge-

rait celle du 17 mai 1984, où Paul Biya insiste sur la prépon14

dérance de la jeunesse, pourrait être: « Quels enfants voulonsnous pour le Cameroun? » Car tout ce qu'il nous reste à faire, comme en dernier recours, c'est de former nos enfants de manière telle qu'ils soient en mesure d'inventer un Cameroun où ils puissent, eux au moins, vivre heureux. Ce n'est pas le Cameroun qui transformera les hommes. Ce sont des hommes qui transformeront le Cameroun, grâce à la formation intellectuelle, morale et politique qu'ils auront reçue. La question « Quel Cameroun... » nous offre certes l'occasion de rêver, de multiplier les vœux et les souhaits pieux... Il est toujours plus

facile de souhaiter que de promettre. Mais la question « Quels
enfants... » nous oblige à nous engager concrètement pour nos enfants - qui n'ont pas demandé de naître. Nous leur avons déjà imposé la vie, un présent. Ne leur imposons plus un futur. Formons-les correctement pour qu'ils inventent eux-mêmes, pour eux-mêmes, ce Cameroun que nous n'aurons peut-être pas su ou voulu inventer. Cette mission d'éducation est une préoccupation centrale dans tout projet de société libérale. Elle implique la définition d'un profil du citoyen: «Chaque régime, écrit Georges Burdeau, s'adresse à un type d'homme qu'il façonne pour le rendre apte à ce qu'il attend. » Négliger ces préalables, c'est œuvrer à son propre échec. D'où la nécessité de définir une éthique, ce code de conduite dont les communautés ont besoin pour baliser leur existence . Au Cameroun, le plus difficile ne semble pas d'énoncer de telles règles, mais de les appliquer. Ceux qui s'efforcent de respecter un code social décent s'exposent à des sarcasmes. Ils sont raillés de vouloir parfumer l'océan. L'absence d'éthique semble organisée. Elle ne le serait pas qu'il n'en deviendrait pas moins difficile de convaincre d'une éthique dans un pays où c'est la règle qui confirme l'exception, faute de rigueur. La moralisation ainsi piégée est menacée de déchoir en un moralisme démobilisant, et la rigueur, si créatrice, en un rigorisme paralysant. La rigueur, cependant, est le nerf de l'efficacité, grâce à l'esprit de méthode et de suivi qu'elle implique. Nulle mission d'éducation ne peut en faire l'économie. Et la jeunesse à former mérite d'être non simplement scolarisée, mais effectivement instruite, rigoureusement éduquée au regard du projet social rêvé: pour que le Cameroun de nos enfants ressemble 15

à celui de ce rêve libéral, il faudra qu'en toute rigueur la démocratie des citoyens remplace la démocratie des sujets. Que naisse le citoyen, informé et respectueux de ses devoirs, éduqué et respecté dans ses droits, par-delà les titres académiques, les fonctions administratives ou l'aisance matérielle. Mais qu' observe-t-on dans notre société? Charles Peguy l'aurait dit: on ne fait pas attention à ce que les gens sont; on ne fait pas attention à ce que les gens font ; on ne fait pas attention à ce que les gens disent. On fait plutôt attention à ce que les gens disent qu'ils sont, à ce que les gens disent qu'ils font, à ce que les gens disent qu'ils disent. Cela peut mener loin. Le Cameroun de demain ne peut se contenter de cette superficialité. Nous voulons une éthique de la compétence où chacun puisse s'auto-évaluer sans complaisance et s'écarter du voyage sans chercher à entraîner toute la caravane dans sa chute. L'éthique de la compétence n'est en rien limitée aux diplômes universitaires. Elle concerne tous ceux qui doivent, par leur travail, contribuer à la prospérité collective: le paysan, le balayeur, le boucher, le cordonnier comme les enseignants et les hauts fonctionnaires... Cette éthique est donc générale, parce que le besoin de compétence est réel à tous les maillons de la chaîne sociale; elle a pour règles d'or le sens du devoir et la maîtrise du savoir-faire; car le devoir (faire) et le savoir (faire) conduisent presque mathématiquement au pouvoir (de faire). L'éthique de la compétence s'avère donc exigeante dans la mesure où elle se conçoit comme une démarche scientifique. Il est encore temps de la cultiver au sein de la jeunesse pour que celle-ci assume, elle au moins, sa pleine responsabilité sociale.

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CHAPITRE II LA JEUNESSE ET LA RESPONSABILITÉ

SOCIALE

(1)

Parler de la jeunesse est facile et parler pour la jeunesse fréquent. Mais parler à la jeunesse est une bien lourde responsabilité. Vous comprendrez pourquoi il est bien plus délicat encore de parler à la jeunesse de sa responsabilité sociale. C'est que le concept de jeunesse ne va pas habituellement de pair avec le concept de responsabilité, puisqu'un préjugé tenace veut que « jeunesse» soit synonyme d'« irresponsabilité ». Le choix de ce thème de réflexion met donc en présence deux notions communément opposées. En logique, cela s'appellerait pétition de principe ou encore contradiction analytique. Mais il s'agit de déterminer les rapports qui peuvent exister entre « jeunesse» et « responsabilité» dans une société donnée. Nous rappellerons avec simplicité les définitions des termes en présence, avant de parcourir les domaines où la responsabilité sociale éventuelle de la jeunesse peut s'affirmer. Il est possible qu'à la fin l'on se rende compte que la seule question posée prouve que la jeunesse est prête à prendre ses responsabilités dans notre société en construction.
(1) Conférence donnée au Centre Polyvalent de la FEMEC sur la demande de la Jeunesse chrétienne le 16 juin 1985 pour l'année internationale de la Jeunesse. 17

1) Qu'est-ce que la Jeunesse?
Au sens propre, la jeunesse est la période de l'existence humaine qui se situe entre l'adolescence et l'âge adulte. Elle correspond approximativement au créneau qui va de 19 à 29 ans. Car si à 19 ans l'on quitte le wagon de l'adolescence, à 29 ans on frappe à la porte du compartiment adulte. C'est ici que le sens propre cède peu à peu la place au sens figuré. La jeunesse, alors, devient synonyme de fraîcheur, de vigueur et d'énergie; on tend à appeler «jeunes» tous ceux qui sont vigoureux, frais et énergiques. On peut pousser jusqu'à parler des jeunes d'esprit, « de 7 à 77 ans ». Mais il est évident qu'il y a extrapolation de part et d'autre dans cette fourchette qui est davantage un slogan publicitaire propre à dérider ceux qui croulent sous le poids de l'âge. Mais qu'on la prenne au propre ou au figuré, la jeunesse est d'abord un âge, puis une somme de qualités dont la constante est la fraîcheur d'esprit et le dynamisme. C'est l'âge de la force, de la créativité, de l'exubérance. On déborde d'énergie ou d'enthousiasme; on caresse des rêves dont le plus courant est de reconstruire le monde. C'est l'âge où l'expérience n'a pas encore traumatisé nos illusions. C'est aussi, hélas, l'âge où tout se joue, en bien comme en mal, et souvent de manière irréversible. Aussi importe-il de contrôler ses actes pour être en mesure d'en répondre. Et c'est tout le sens du mot responsabilité.

2) Le mot responsabilité En effet la « responsabilité », du latin respondere est la capacité de prendre une décision, de poser un acte et d'en répondre, en toute liberté. Car si l'on ne consulte personne au moment de décider, cela implique naturellement qu'on ne consultera personne au moment de répondre de la décision prise. Être responsable, c'est donc se porter garant de ses propres actions, en assumer les décisions et les conséquences, ne pas se décharger sur autrui quand une décision prise ou un acte posé aboutit à des résultats fâcheux. Lorsque Antoine de Saint-Exupéry écrit dans Terre des Hommes que « être homme, c'est précisément être responsable », il
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veut dire que l'homme se mesure à son aptitude à assumer ses actes et ses paroles, puisqu'il dispose de moyens intellectuels et moraux susceptibles d'éclairer sa conduite - à la différence de l'animal qui agit d'instinct, par des automatismes, sans possibilité de prévision réfléchie. Car le réflexe animal n'est pas la réflexion humaine. Si nous sommes à peu près d'accord sur ces définitions concrètes de la jeunesse et de la responsabilité, il devient possible de répondre à une question préalable: jeunesse et responsabilité sont-elles deux notions incompatibles? Bien des gens répondent habituellement par l'affirmative. Nous répondons, nous, par la négative, pour dénoncer un préjugé doublement dangereux. L'irresponsabilité n'est pas liée à la jeunesse de façon congénitale. C'est un accident dont les causes, diverses au demeurant, peuvent également trouver leurs sources dans la société même où vivent les jeunes. Dire donc a priori de la jeunesse qu'elle est irresponsable c'est céder à un préjugé dangereux à deux niveaux: a) Comme tout préjugé, celui-ci condamne les jeunes sans appel avant de les avoir écoutés; la conséquence, généralement grave, est que les jeunes ainsi condamnés à l'irresponsabilité deviennent effectivement des irresponsables. Parce qu'on leur nie toute aptitude au discernement, ils se laissent aller à la dérive pour justifier a posteriori leur condamnation. Estimant alors qu'ils n'ont « plus rien à perdre », ils s'appliquent à donner à leurs juges des raisons sérieuses de se plaindre. b) Au second niveau, ce préjugé prouve l'infatuation de ceux qui l'énoncent. Et ce sont généralement les adultes. Ceux-ci, accrochés à leur expérience de la vie, en oublient de voir que le monde et les choses évoluent avec les mentalités, et qu'ils ont intérêt à se recycler. Prisonniers de leur expérience à eux,

ils ne savent plus apprendre de la jeunesse. « Mon f1ls, de mon
temps... ». Mais ils parlent d'un temps révolu. Corneille le rap-

pelle pourtant dans Cinna: « Les exemples à suivre ne sont pas toujours inscrits dans les choses passées... »
L'irresponsabilité de la jeunesse? C'est à nos yeux un préjugé doublement fatal qui inocule la mauvaise conscience à la jeunesse, l'empêchant de s'épanouir dans ses rêves, et qui fige 19

les adultes dans le passéisme, les empêchant de se réadapter à la nouveauté par un contact fructueux avec les jeunes. Ce préjugé est la cause principale du conflit des générations, lequel cristallise la rupture entre le jeune et l'adulte dont la collaboration est pourtant nécessaire à l'équilibre social. La jeunesse n'est donc pas irresponsable par nature; s'il y a des jeunes irresponsables, c'est par accident. Affirmer de manière absolue que les jeunes sont des irresponsables, c'est faire preuve d'une irresponsabilité absolue. Car il existe une jeunesse qui fait honneur, mais dont on n'est pas souvent pressé de parler. A nos yeux donc, la jeunesse peut valablement s'assumer en tant que responsable si on lui en donne les moyens intellectuels et moraux. Mais de quoi les jeunes peuvent-ils être appelés à répondre dans leur société? D'abord de leur jeunesse, ensuite de leur vie socio-familiale ; enfin, les jeunes peuvent assumer leur responsabilité politique.

3) Les jeunes sont appelés à répondre de leur jeunesse
Si la jeunesse est bien l'âge de la fraîcheur, de la vigueur et de l'énergie, l'on admet aisément que c'est le moment privilégié pour chacun de se bâtir un avenir, de corriger le hasard et, au besoin, de le transformer en destin. Dans ce contexte, être un jeune responsable, c'est faire preuve de discernement, savoir distinguer l'accessoire de l'essentiel, le facultatif du nécessaire, l'inutile de l'indispensable ou du dangereux. Car si l'on peut tout faire, tout ne mérite pas toujours d'être fait. Non seulement, les jeunes gagnent à discerner entre le possible et le souhaitable, mais ce qui mérite vraiment d'être fait doit être entrepris à temps. Car la jeunesse est comme le fleuve du temps, irréversible. Héraclite d'Ephèse le disait: «On ne se baigne jamais deux fois dans les eaux d'un même fleuve. » La jeunesse est un trésor qu'il faut rentabiliser pour soi, pour les siens et pour la société tout entière. C'est le « temps chaud» où la fourmi travaille d'arrache-pied, de par son sens des responsabilités, alors que l'irresponsable cigale... (vous connaissez la fable). 20

La jeunesse est l'âge où l'on investit dans l'effort, où le devoir de classe doit être soigné et présenté à temps. Qui n'a pas entendu parler de Léon le paresseux?
«Amusons-nous Mon devoir d'abord, dit Léon,

Je le ferai tantôt, je le ferai ce soir. »
Le soir, il bâille et don Mais pour faire sa tâche...
«

Demain matin, me réveiller... »

Le réveiller? Hélas, On l'appelle, il se fâche. En classe, il est puni, Cela n'est pas merveille, Pourquoi ne pas punir un écolier pareil? Moi, pas si fou, je fais tous mes devoirs la veille. Qui toujours remet à demain Trouvera malheur en chemin.

Cet extrait est une récitation apprise à l'école primaire. Je doute de l'avoir reproduite avec exactitude. Je ne sais même plus qui en est l'auteur; mais la leçon me semble toujours valable pour les jeunes Camerounais: vous voulez être présent à la récolte, alors respectez le temps des semailles. Mais deux théories de la vie s'affrontent généralement chez les jeunes, celle de Vauvenargues et celle de Ronsard. D'après Vauvenargues, «pour réaliser de grandes choses, il faut vivre comme si l'on ne devait jamais mourir ». Cette pensée est profonde en ce qu'elle conduit à maîtriser la peur du lendemain; elle comporte cependant le risque pour les jeunes de tout remettre à plus tard sous prétexte qu'on a « tout le temps» devant soi. Ronsard prône l'inverse: pour lui le temps presse; la vie est courte; il faudrait donc cueillir le jour dont la durée est aussi brève que celle d'une rose. C'est la théorie du Carpe Diem. Si cette théorie comporte quelque vérité, le risque pour les jeunes serait de se livrer à l'hédonisme, aux plaisirs faciles sous prétexte que le jour est sans lendemain. Dans un cas comme dans l'autre, il faut éviter les extrêmes, par discernement, et suivre le juste milieu qui, pour Aristote, est la vertu même. Et si les seuls vrais guides d'une jeunesse responsable sont le discernement et la modération, je vous rappellerai ce mot du Misanthrope de Molière:
La parfaite raison fuit toute extrémité Et veut que l'on soit sage avec sobriété. 21

Il s'agit donc pour chacun de se montrer suffisamment raisonnable pour que les suites de sa jeunesse soient aussi fructueuses que possible. Car la jeunesse est comme ce talent de la parabole biblique. Nous aurons à en rendre compte, à en répondre à nous-mêmes et aux autres. Tel nous semble le premier niveau de responsabilité sociale pour la jeunesse.

4) Les jeunes sont appelés à répondre de leur vie socio-familiale La Bible nous l'enseigne: « Honore ton père et ta mère... »
Le respect et l'amour dus aux parents ne sont pas seulement naturels. Ils sont une prescription divine. Ceux à qui nous devons la vie méritent notre plus tendre affection, nos plus vives attentions, pour deux principales raisons: ils se sont dépensés sans compter pour que nous survivions et c'est à travers nous qu'ils mesurent leur échec ou leur succès social. La responsabilité sociale de la jeunesse prend donc naissance dans la famille, à la maison.

Selon l'adage populaire, l'on est porté à s'exclamer: « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait! » La sagesse populaire veut dire que la jeunesse est énergique mais ignorante parce qu'inexpérimentée ; que la vieillesse est expérimentée mais impuissante parce que fatiguée. Ce double regret confirme la nécessité de la concertation entre jeunes et vieux. Car qu'est-ce qu'un savoir qui ne peut se matérialiser, et qu'est-ce qu'un pouvoir qui ne sait pas comment s'exprimer? La collaboration entre les générations est une exigence de l'équilibre social, exigence à laquelle la jeunesse doit savoir répondre. Certes la tendance naturelle de la jeunesse est « d'entrer dans la vie l'insulte à la bouche », selon l'expression de Paul Valéry. Nous cherchons souvent à prouver que nos aînés n'ont rien su faire, qu'ils n'ont rien pu faire de valable. Nous devons pourtant nous souvenir qu'ils ont dit la même chose de leurs aînés à eux et que nos cadets diront la même chose de nous-mêmes. Chose fort heureuse, parce que ce rejet peut favoriser le progrès. Mais l'histoire des hommes et des peuples n'est pas une somme de rejets et d'insultes; elle est plutôt la capitalisation des modestes succès remportés par chaque génération au fil des temps; le plus souvent, il s'est plus agi d'améliorer 22