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Canicule 2003

De
185 pages
Canicule 2003: la période estivale choque par l'irruption brutale de la mort de masse en plein coeur de la société française. L'évènement suscite très vite l'émotion des individus à l'annonce de morts solitaires, sans sépulture prévue. Qui étaient ceux que certains journalistes ont nommés les "oubliés de la canicule"? Peuvent-ils nous fournir des enseignements sur l'été 2003 et sur notre approche de la mort? Canicule 2003 tente d'y répondre en retraçant les itinéraires de ces personnes "sans histoire", enterrées malgré elles en présence de grandes figures de l'Etat.
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CANICULE 2003
Origines sociales et ressorts contemporains d'une mort solitaire

@L'Hannattan,2005 ISBN: 2-7475-8083-0 EAN : 9782747580830

Victor COLLET

CANICULE 2003
Origines sociales et ressorts contemporains d'une mort solitaire

Les personnes « seules» du cimetière de Thiais

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Künyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRlE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

Questions Contemporaines Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines» est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Dernières parutions Nicole PERUISSET-FACHE, La modernisation de l'Ecole, 2005. A. Léon COL Y, Vérité de l'histoire et destin de la personne humaine, 2005. Bernard SERGENT, La Guerre à la culture, 2005. Frédéric COUSTON, L'écologisme est-il un humanisme ?, 2005. Harold BERNAT -WINTER, Prométhée déchaîné. Qui a peur de l'individu ?, 2005. Stéphane RULLAC, Et si les SDF n'étaient pas des exclus ? Essai ethnologique pour une définition positive, 2004. Thierry DEBARD et François ROBBE (sous la dir.), Le caractère équitable de la représentation politique, 2004. Jacky CHATELAIN, Pourquoi nous sommes européens, 2004. Bonnie CAMPBELL (dir.), Qu'allons-nous faire des pauvres?, 2004. Jacques BRANDIBAS, Georguis GRUCHET, Philippe REIGNIER et al., La Mort et les Morts à l'île de la Réunion, dans l'océan indien et ailleurs, 2004 Philippe BRACHET, Evaluation et démocratie participative, 2004. Raphaël BESSIS, Dialogue avec Marc Augé, 2004. L. FOURNIER-FINOCHIARRO (sous la dir.), L'Italie menacée: Figures de l'ennemi, du XVI" au XX' siècle, 2004. Denis FRESSOZ, Décentralisation « l'exception française », 2004. Eguzki URTEAGA, Igor AHEDO, La nouvelle gouvernance en Pays Basque, 2004. Xavier CAUQUIL, À ceux qui en ont assez du déclin français, 2004. Mathias LE GALIC, La démocratie participative, 2004. Jean-Paul SAUZET, Marché de dupes, 2004.

REMERCIEMENTS

CEUX SANS QUI RIEN N'AURAIT

DEBUTE

Mes remerciements vont tout particulièrement à ma mère qui m'a, comme toujours, porté son amour indéfectible et suivi du début à la fin, mon père pour ses marques d'affections plus originales chaque jour et pour son apport culturel inaltérable sans lequel cet ouvrage n'aurait pas vu le jour, Yasmina qui a pu me supporter, su me freiner et sans cesse me faire avancer grâce à sa joie et sa sagesse; merci à Emilie qui sera la prochaine, Fed, qui a ouvert la voie, toujours prêt à offrir son expérience et donner un coup de main, les « trois sœurs », particulièrement Eve pour ses articles précieux, et Fabienne, mon agent officiel, pour son investissement et ses contacts essentiels, mes deux grands-mères, personnes pleines d'expérience, de vie et d'amour pour leurs « enfants» qui ne seront pas oubliées ici et pour qui j'ai le respect le plus profond; aux familles Collet - Boblin.
CEUX QUI M'ONT AIDE ET ORIENTE

La Mairie de Paris pour son accueil, Djamila Bechoüa tout spécialement, Hamou Bouakkaz, François Michaud-Nérard, Mme Nicole et Mme Quillet, le personnel du cimetière de Thiais et Mme Vitani à qui je suis particulièrement reconnaissant. Danièle Alet pour son aide fondamentale, les époux Bruneau pour leur gentillesse en des temps difficiles, Véronique Chanut. M.Courty et S.Hélière pour leurs orientations bénéfiques, les professeurs de Nanterre (et les chargés de ID) qui m'ont redonné le goût des études. Je remercie tous les « gronazs» qui enrichissent mon vécu à chaque rencontre et me permettent de le transposer par écrit, les « 3 anciens» jamesiens, les sportifs de très « haut niveau », les étudiants et la faculté de Nanterre et ceux qui n'ont pas l'occasion d'y passer, les familles des inhumés de Thiais, les « administrateurs de la mort », le « vieux », sage en voie de disparition. Merci à tous ceux qui me sont chers et à ceux qui devraient l'être.

« Or, rentrer à Paris, en pleine canicule, serait me tuer. Pourrais-je seulement attendre sans nouvelles crises la fin de cet abominable été? » G. BERNANOS, la ]oiet.

«Jamais la mort n'a été aussi discrète, aussi hygiénique qu'elle Pest aujourd'hui, et jamais aussi solitaire. »
N. ELIAS, la solitude des mouranti.

A mon grand-père

1 BERNANOS G., la Joie, in Oe. Roman, Pl., p.706. 2 ELIAS N., La solitude des mourants, Christian Bourgois,

Paris, 1998.

Avant Propos
Retour sur l'événement

Durant l'été 2003, la France connaît une vague de chaleur continue de la fill du mois de juin au début du mois septembre. Son intensité et sa durée ont été particulièrement fortes lors de la première quinzaine d'août puisque les records absolus de température maximale ont été battus au cours des 12 premiers jours d'août dans plus d'un tiers des stations météorologiques françaises3, La température a dépassé 35 degrés pendant 9 jours consécutifs du 4 au 12 août, Ces chiffres sont sans précédent depuis les débuts des enregistrements météorologiques au XIXèmc siècle4. Cette vague de chaleur s'est accompagnée d'une surmortalité à court terme exceptionnelle débutant le 4 août5. Des pics de mortalité impressionnants et progressant continuellement sont enregistrés; ils atteignent 1 200 décès le 8 août et près de 2200 décès le 12 août avant de redescendre progressivement
3 Mairie de Paris, Rapport définitif de la ~fission d'information et d'évaluation des conséquences de la canicule à Paris - Gisèle STIEVENAlill - novembre 2003. 4 D.HEMON, E.JOUGLA, Surmortalité liéeà la mnicule d'août 2003, INSERM, Paris, 25 septembre 2003, rapport d'étape (1/3).
5 Ibid.

à partir du 14 et de retrouver des valeurs plus proches de la « normale»6 à partir du 19 août. L'évaluation définitive qui recoupe les différentes données de l'INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale) et de l'INVS (Institut National de Veille Sanitaire) porte le total des décès directement liés à la canicule à « 14 802 morts entre le 4 et le 20 août, avec près de 5 000 décès pour la seule région parisienne et une hécatombe terrible chez les 75 ans et plus, qui représentent 80% des victimes >/. Ce qui fait de l'été 2003 « l'été le plus meurtrier en France depuis la Libération »8 avec une mortalité qui a atteint plus du tiers de la mortalité annuelle moyenne, environ 40 000 morts, recensée sur tout le territoire (et lors du mois le moins meurtrier de l'année: août). Le drame humain qui a pris de court tout le pays reste cependant circonscrit dans des zones géographiques limitées en France, particulièrement le Centre et la région parisienne9. . O n peut noter aUSSI que d ans 1es autres pays europeens 10, 1e ' phénomène sera également limité géographiquement.
6 C'est-à-dire comprises dans les taux moyens de décès journaliers pour un mois d'août, représentant une moyenne annuelle de 40000 décès sur l'ensemble du territoire, sources INSEE, « la situation démographique », [en ligne], www.indices.insee.fr. 13.01.2004. Pour comparaison, le mois d'août est le mois le moins meurtrier de l'année en moyenne avec « 38 décès par jour à Paris et pendant les 11, 12 et 13 août il y a eu 790 morts ». « Un mois de janvier ordinaire faisant en moyenne sur Paris 60% de plus de morts qu'un mois d'août...à Paris », extrait de l'entretien réalisé avec F.:Michaud-Nérard, directeur général des services funéraires de la ville de Paris, le 19 mars 2004. 7 ln L.ABENHAIM, Canicules, Fayard, 2003, p.31. Ces données sont différentes si l'on considère la seule région parisienne. 8 Le Monde, 10 septembre 2003. 9 En région parisienne, si on s'intéresse au taux moyen de décès par jour lors d'un mois d'août ordinaire, le nombre de morts journaliers a pu être multiplié par 10 lors des trois jours les plus meurtriers d'août 2003. 10Pour plus de détails sur la répartition géographique édifiante des morts en France et la répartition de la surmortalité dans les pays limitrophes ayant subi des données climatiques équivalentes: cf. INVS, Impact sanitaire de la vaguede dlaleur en France survenueen aoÛt2003, Rapport d'étape, 29 août 12

S'ensuit un déferlement médiatique (il ne se tarit que légèrement durant la période hivernale et reprend de plus belle jusqu'à l'été 2004) qui va atteindre très rapidement le terrain politique puis scientifiquel1, Il me faut maintenant reconstituer une partie de l'événement afin de restituer de manière plus exhaustive cette période complexe ainsi que les motivations personnelles, ou plutôt les interpellations et questionnements, qui m'ont conduit à étudier le sujet particulier « des "non réclamés" de la canicule », en rapport avec celui plus général de la « canicule» elle-même. Chronique de la période estivale

- De la mi-juillet au 4 août, le temps est « au beau fixe» et les er températures sont chaudes, atteignant 30° au 1 août. Cependant, elles restent « supportables car les nuits sont

2003, sect. 6. Sur l'impact de la vague de chaleur dans les autres pays, D.HEMON, E.JOUGLA, Surmortalité liée à la canicule,op. dt. La différence principale, selon l'ancien Directeur général de la Santé, Lucien Abenhaim, reste que «dans tous les autres pays européens qui ont connu aussi la canicule, elle n'a pas pris la forme d'une crise politique », dans son intervention radiophonique, France Inter, 4 août 2004. 11 Dans le champ scientifique, en témoigne la prolifération de rapports concernant les causes climatiques et les conséquences de la première quinzaine meurtrière du mois d'août (nombre de rapports devenant rapidement le fait d'institutions politiques qui reprennent les sources scientifiques): D.HEMON, E.JOUGLA, Surmortalité liée à la canicule d'août 2003, op. dt., ainsi que les nombreuses mises à jour progressives et les rapports d'étapes suivants [en ligne] sur http://www.inserm.frl. 25.10.2003 ; INVS, Impact sanitaire de la vaguede chaleuren France survenueen août 2003, op. dt., et les remarques identiques aux mises en place de l'INSERM [en ligne] sur http:/ lwww.invs.sante.frl. 25.10.2003 ; les différents bulletins de l'INED (Institut National d'Etudes Démographiques) consacrés à « la mortalité liée à la canicule d'août 2003 » [en ligne] sur http://www.ined.fr/, 26.10.2003; DESESQUELLESAline et BROUARD Nicolas, 2003, «Le réseau familial des personnes âgées de 60 ans ou plus vivant à domicile ou en institution », Population, vo1.58(2), 201-228; etc. 13

plutôt fraîches, environ de 16° sur la période »12. Les conditions météorologiques font déjà la « une» des journaux mais principalement en raison des feux de forêt dans le Sud13 et des manques à gagner pour les agriculteurs, «l'agriculture étant la première victime de la sécheresse »14. De plus, selon une journaliste du Monde, ces « très fortes chaleurs et la faible pluviométrie que connaît le pays depuis la mi-février ne sont cependant pas alarmantes »15. - Les 4, 5 et 6 août, «les températures font un bond de deux ou trois degrés dans tout le pays, [...J, les vacanciers au bord de la mer s'en donnent à cœur joie. A Paris, pas une once de vent». Les habitudes des usagers sont bouleversées puisque «les ventes d'eau minérale croissent de plus de 50%, [...] les vendeurs de ventilateurs et installateurs de climatiseurs sont débordés avec une explosion des demandes de plus de 200% »16. Les attentions médiatiques, quant à elles, restent presque inchangées mais commencent à émettre l'idée de conséquences néfastes pour l'ozone et la santé17. A posteriori, nous savons que le 4 août, 400 personnes sont déjà décédées

12 L.ABENI-IAIM, Canicules, op. àt., p.19. 13 Thème le plus porteur durant cette période, de la scène journalistique: en est exemplaire

les feux occupent le devant Le Monde, qui fait paraître

près de 20 articles sur le sujet entre le 20 juillet et le 1er août 2003 et pas
moins de 5 et 4 articles respectivement pour les seules journées du 30 et du 31 juillet. Le phénomène continue régulièrement jusqu'au 10 août avec pas moins de trois articles consécutivement les 6 et 8 août. 14 Benoît HOPQUIN, Le Monde, 1er août 2003, « Europe: agriculture, éner;gie, transports subissent la sécheresse)). Du même auteur et sur le même sujet: le Monde, 20 juillet 2003. 15 Christiane GALUS, Le Monde, 20 juillet 2003. 16 L.Abenhaim, op.àt., p.20. 17 Christiane GALUS, « Les vagues de chaleur risquent de se multiplier à l'avenir », Le Monde, 6 août; « De la région parisienne au sud-est, les pics de pollution à l'ozone deviennent quotidiens », Le Monde, 6 août; « Toute l'Europe lutte contre la canicule, "petit tour d'horizon chez trois voisins de la France" », libération, 6 août 2003.

14

en raison de la canicule et que le 6 août, il y a 1 700 morts liés à la canicule sur l'ensemble du territoire.
Un revirement médiatique s'effectue à partir du 7 août: désormais la chaleur est qualifiée partout « d'insupportable et d'étouffante », surtout dans les grandes villes et particulièrement à Paris. Les gens cherchent par tous les moyens à se rafraîchir: « les températures minimales seront stabilisées au-dessus de 20° à peu près partout et supérieures à 25° degrés par endroits. Les maximales s'élèveront jusqu'à 40°18». Le 8 août, l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris met en place un dispositif visant à augmenter sa capacité en lits19. En interne, un des directeurs d'agence des services funéraires de la « ville de Paris» signale que « tous les
funérariums de la région parisienne sont pleins et [. . .] ceux des chambres

mortuaires des hôpitaux commencent déjà à être saturés ». Il engage donc son personnel à prendre d'autres mesures20. Depuis trois jours, de leur côté, certains militaires de la brigade des sapeurs-pompiers de Paris font déjà un constat très alarmant des surcharges d'activité auxquelles ils font face et demandent au ministère de l'Intérieur de donner une alerte de grande

. amp Ieur.21 E n va11l.

Le 9 août, la presse commence à relayer la multiplication des interventions de pompiers et attribue même à la chaleur 14 décès « de personnes souffrant de maladies graves »22.
18Bulletin Météo France, 7 août 2003. 19L'Expansion, « chronologie d'une crise »,23 octobre 2003. 20Extraits de l'entretien avec F.Michaud-Nérard. 21 NAD J-Y., « Retour sur la canicule et l'isolement urbain », Horizons, Le Monde, 17 mars 2004. L'auteur faisant référence pour la « rupture du silence imposé par le ministère de l'Intérieur» aux dépositions devant la commission d'enquête de l'Assemblée nationale du général Jacques Débarnot, ancien commandant de la brigade des sapeurs-pompiers de Paris, et du commandant Jacques Kerdoncuff, ancien officier de presse de ladite brigade.
22 Le Parisien, 9 août 2003.

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Certaines recommandations de professionnels de la santé émergent sans être réellement relayées à grande échelle23. Les premières interventions télévisuelles, largement entendues, se produisent le 10 août avec l'appel de Patrick Pelloux, Président de l'Association des médecins urgentistes hospitaliers de France, dénonçant la gestion d'hôpitaux surchargés. Il fait état de « 50 morts en 4 jours en Ile-deFrance ». En fait, il y a déjà près de 6 500 morts sur tout le territoire à cette date-là, et 1 350 décès en Ile-de-France24. Du 11 au 13 août, les records de chaleur sont à nouveau battus dans la capitale. C'est dans cette courte période que la mortalité va exploser, tant sur le territoire national qu'à Paris25. Les médias relaient principalement les difficultés croissantes des professionnels des interventions débordés, qu'il s'agisse des hôpitaux où les lits disponibles deviennent introuvables26, des ambulanciers, ou des pompiers qui croulent sous les appels27. L'entrée en scène du champ politique débute lentement le 11 août et marque les prémisses de l'engouement plurisectoriel pour l'événement ainsi que celles de l'aspect polémique qui va désormais dominer les débats pour un long moment. A partir du 13 août, les températures redescendent et les services hospitaliers reprennent progressivement une activité moins soutenue. Le 14 août débute réellement l'engouement médiatique pour ce que tous les titres nomment désormais la « canicule» et la polémique sur le décompte des morts se

23

Le Journal du dimanche, 10 août 2003.
Canicules, op. cit.

24 ln L.Abenhaim,

25 On passe ainsi à plus de « 10600 décès le 12 août et à près de 12 000 le 13 août au soir », in D.HEMON, E.JOUGLA, Surmortalité liée à la canicule d'août 2003, INSERM, Paris, 25 septembre 2003, rapport d'étape (1/3).
26 Le Figaro, 11 août 2003. 27 L'Humanité, 14 août 2003.

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développe à partir de cette date28, interpellant sans cesse le champ politique29. L'événement est exemplaire de la réactivité des deux champs, politique et médiatique, l'un par rapport à l'autre30, et révélateur de l'homogénéité des conditions de production de l'information journalistique31 que je ne pourrai analyser plus en détail ici. Ces notions m'ont permis néanmoins d'appréhender plus facilement l'attention portée et les discours tenus, quelles que soient les fonctions des personnes qui les émettent, sur la solidarité en panne, les méandres d'un individualisme moderne, ou encore l'accent primordial mis sur les personnes âgées, solitaires et sans appui. Cette focalisation efface peu à peu les morts qui ne correspondent pas à cette « fourchette biologique» de la vieillesse32.
28 «350 décès de plus à Paris », suivi de « Canicule: plus d'un millier de morts », Le Figaro, 14 août 2003 ; «Canicule: décomptes et règlements de comptes », Libération, 19 août 2003. Un traitement bien plus étendu et approfondi serait nécessaire pour rendre compte de l'extraordinaire production journalistique sur le sujet à partir, principalement, du 14 août 2003 concernant les derniers « cris d'alarme» et le caractère de « crise» réellement pris après le 18 août. 29 En relayant notamment les personnalités scientifiques, politiques ou médiatiques réactives, comme le Directeur général de la Santé, Lucien Abenhaim, démissionnaire le 18 août. Ainsi, Libération titre sur ses propos: « Ce qu'a dit le ministre n'est pas exact », 19 août 2003 ; ou sur ceux du député Claude Evin, ancien Ministre de la santé, qui demande de « saisir une commission d'enquête », Libération, 19 août 2003. 30... et interpelle quant aux « légitimations horizontales» (M.DOBRY) qui régissent leurs rapports, à travers des « stratégies collusives» renforçant l'autonomie de leur propre champ spécifique. 31 Cf « la circulation circulaire de l'information» in P.BOURDIEu, Sur la télévision, Raisons d'Agir, décembre 1996; P.ClIAMPAGNE, « Le journalisme entre précarité et concurrence », Liber, 29 décembre 1996. 32 A titre d'exemple non exhaustif: l'article collectif, « Canicule, quand l'indifférence tue », Le Point, 29 août 2003, qui dénonce « l'égoïsme d'une société vouée au jeunisme et à la performance ». De même quant à la Déclaration du Secrétaire général de la Coordination nationale des médecins exerçant en clinique, le 27 août, qui questionne: « Face au drame actuel, ne doit-on pas soupçonner une part d'égoïsme? ». A propos 17

Pendant que le milieu hospitalier reprend peu à peu un rythme habituel, loin de l'attention médiatique, les services funéraires, notamment les « Pompes funèbres générales », qui ont déjà mis en place des systèmes d'urgence pour conserver et inhumer les défunts, sont toujours en situation de crise durant les dernières semaines d'août. Ces acteurs « mortuaires », d'ordinaire « silencieux », vont être placés quelque temps au centre des intérêts médiatiques33. Les funérariums débordés, c'est au tour des fossoyeurs de se retrouver en première ligne, les morgues étant, pour la première fois de leur histoire, dans l'incapacité de recevoir de nouveaux corps. Une morgue provisoire « de 4 000 mètres carrés dotée de 700 places est inaugurée pendant le week-end du 15 août »34 à Rungis, où les corps sont transférés dans des camions frigorifiques réquisitionnés. Dans le même temps, pendant la semaine du 11 au 17 août, une dizaine de camions frigorifiques stationnés à Ivry ont été loués par la Mairie de

du champ politique, Premier :Ministre et Président de la République sont exemplaires de ces discours. Le premier parce que «cette canicule nous rappelle le devoir d'attention, le devoir de solidarité. L'ouverture [...J c'est le refus de l'indifférence des autres [.. .J, l'indifférence aux volets clos », déclaration du 17 août 2003. Le second qui, dans sa première intervention, le 21 août, déplore «le manque de solidarité entre citoyens [... J la dégradation du lien social, notamment envers les personnes âgées », et selon qui « il est nécessaire que la société devienne plus responsable et plus attentive aux autres », avant de lancer le lendemain une promesse de proposition visant à «remédier aux insuffisances de notre organisation sanitaire [...J et renforcer la solidarité envers les personnes âgées et handicapées », Le Monde, 22 août. 33Ils seront les premiers acteurs à estimer le nombre de morts provoquées par la canicule, bien supérieur aux chiffres réputés «plausibles» avant le 20 août. A cette date, les Pompes funèbres générales évaluent à plus de 10 000 décès la surmortalité durant la canicule, in «Les sept erreurs capitales du gouvernement », Evènement, Libération, 30 août 2003.
34 L.ABENHAIM, Canicules, op. cit., p. 28.

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