Capitalisme, nature, cultures

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Les sociétés traditionnelles ont élaboré leurs cultures au long des millénaires et nous ont laissé un monde à peu près intact. La révolution industrielle, soutenue par un capitalisme triomphant, a sonné le glas de ces cultures en provoquant l'extermination des populations paysannes et en multipliant les désastres écologiques et humaines. Ce livre retrace cet effondrement au profit de l'impérialisme idéologique du capitalisme, et propose des pistes de résistances qui pourraient mener les peuples à la sagesse et au bonheur véritable.
Publié le : mercredi 1 octobre 2003
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EAN13 : 9782296338296
Nombre de pages : 282
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CAPITALISME,

NATURE, CULTURES

Du même auteur: La logique de l'échec scolaire Du rapport au langage I L'Harmattan 1999 L'éducation: droits, devoirs et pouvoirs des parents Du rapport au langage il L'Harmattan 2000
Être mère aujourd'hui: mythe, réalité, enjeux et perspectives de la transmission du langage L'Harmattan 2001 Professeures, l'État c'est vous! L'Harmattan 2002 Les aléas

Nicole PÉRUISSET-FACHE

CAPITALISME, NATURE, CULTURES

L'Harmattan 5-7, nIe de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Questions Contemporaines dirigée par J.P. Chagnollaud, A. Forest, P. Muller, B. Péquignot et D. Rolland
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à Michel Saintemarie, figure emblématique de ceux qui, par l'or de leurs mains et leur irréductible idiosyncrasie, constituent la vraie richesse des

peuples &
à Francine Baudry, pour la remercier de sa précieuse collaboration

@L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-5297-7

Introduction: l'émergence des cultures
La survie des espèces implique l'exploration et l'exploitation systématiques de leur biotope, autrement dit comme l'écrit le paléontologue André Leroi-Gourhan, «le monde vivant est caractérisé par l'exploitation physico-économique de la matière» (Leroi-Gourhan, 1964 a : 86). L'exprimant en d'autres termes, l'astrophysicien Stephen W. Hawking note: « pour survivre, les êtres humains doivent consommer de la nourriture qui est une forme ordonnée d'énergie et la convertir en chaleur qui est une forme désordonnée d'énergie» (Hawking, 1989: 196). Que l'on se place du point de vue de l'anthropologie ou de l'astrophysique, l'observation est donc la même: la vie est intimement dépendante de la matière. Jacques Grinevald et Ivo Rens précisent que l'activité économique est la continuation de l'évolution biologique par d'autres moyens, non plus endosomatiques mais exosomatiques, et que par conséquent, la culture fait partie de la biologie de l'homme, même si elle est transmise par la société et non par les gènes; la culture est partie de l'évolution de l'homme (Georgescu-Roegen, 1995 : 14-15). L'émergence de la vie, manifestation singulière et très ancienne de l'évolution, il y a sept cents millions d'années pour les premiers organismes multicellulaires et deux cent soixante millions d'années pour les animaux à sang chaud et les premiers protomammifères (Brahic, 2000: 376), n'est que l'histoire de systèmes ouverts qui peuvent constamment exporter du désordre dans leur environnement afm de lutter contre la dégénérescence dont la seconde loi de la thermodynamique les menace en permanence (Trinh Xuan Thuan, 1998: 470), car tout organisme vivant s'efforce seulement de maintenir constante sa propre entropie (Georgescu-Roegen, 1995 : 59). Or tout le monde animal dès ses débuts s'est réparti dans un nombre relativement limité de types fonctionnels, les choix se faisant, avec des compromis, entre l'immobilité et le mouvement, entre la symétrie radiale et la symétrie bilatérale (LeroiGourhan, 1964 a : 47). En ce qui concerne l'espèce humaine, trois critères la différencient des autres espèces animales, qui sont communs à la totalité des hommes et de leurs ancêtres: la station verticale, la possession d'une face courte et celle d'une main libre pendant la locomotion. La liberté de la main implique presque forcément une activité technique différente de celle des singes; et sa liberté pendant la locomotion, alliée à une face courte et sans canines offensives, commande l'utilisation des organes artificiels que sont les outils. Station debout, main libre pendant la locomotion et possession d'outils amovibles sont donc, pour le

paléontologue, les critères fondamentaux de l'humanité (Leroi-Gourhan, 1964 a : 32-33). Prisonnier potentiel de sa genèse biologique, l'homme se libère en grande partie de celle-ci grâce à l' épigenèse, c'est-à-dire encore grâce à sa capacité d'exploiter son environnement et aux modifications biologiques que cette capacité induit en retour, notamment par l'usage de l'outil que l'on est, en fm de compte, obligé de reconnaître comme la manifestation de l'humanité, et sans aucun doute comme la condition sine qua non de la « civilisation». La mise en relation de la production et de la consommation est d'ailleurs constitutive de toute civilisation, de toute société, de toute formation sociale particulière (Clouscard, 1996: Il). Mais le processus économique ne se réduit pas à un diagramme circulaire enfermant le mouvement de va-et-vient entre la production et la consommation dans un système complètement clos: entre le processus économique et l'environnement matériel il y a une continuelle interaction génératrice d'histoire. Le processus économique ne peut fonctionner sans un échange continu qui altère l'environnement de façon cumulative et sans être en retour int1encé par ces altérations. Toute l'histoire économique de l'humanité prouve sans contredit que la nature elle aussi joue un rôle important dans le processus économique ainsi que dans la formation de la valeur économique (Georgescu-Roegen, 1995 : 54, 75). Cette prise en considération de l'entropie, si elle ne revêt aucun poids pour l'économie orthodoxe, constitue cependant un angle d'approche fondamental de l'évolution des cultures, car l'entropie modifie sans cesse l'environnement de l'homme et les chances de survie de l'espèce, autrement dit ses conditions anthropologiques d'existence. A partir de là, l'histoire de l'homme décline, depuis l'aube des temps, les diverses modalités qu'a empruntées l'utilisation des ressources naturelles et artificielles, disponibles dans son environnement, aux fins de lui permettre d'assurer sa subsistance et la perpétuation de l'espèce, les deux objectifs fondamentaux de toute espèce vivante. Le cerveau profite alors des progrès de l'adaptation locomotrice au lieu de les provoquer : entre cerveau et charpente, les rapports sont en effet de contenu à contenant, avec tout ce qu'on peut imaginer d'interactions évolutives (Leroi-Gourhan, 1964 a : 42, 87). Si la technicité chez l'homme, pendant la plus grande partie de sa durée chronologique, relève davantage de la zoologie que de toute autre science, au moment de la libération de son cerveau antérieur va correspondre le temps où la société (donc la culture) va prendre le pas sur l'espèce (Leroi-Gourhan, 1964 a: 140, 187). L'apparition de l'outil parmi les caractères spécifiques marque précisément la frontière particulière de l'humanité par une longue 10

transition au cours de laquelle la sociologie prend lentement le relais de la zoologie (Leroi-Gourhan, 1964 a : 129). L'agriculture représente un premier tournant décisif dans le cours des âges puisqu'elle correspond au passage de mœurs nomades, prévalentes parce que nécessaires et suffisantes, fondées sur la pêche, la chasse et la cueillette, à une sédentarisation progressive, et par conséquent à l'attachement, d'abord au sens géographique du terme, à un milieu particulier d'où va émerger, à partir de la domestication (du rapprochement de la « maison », de la domus donc) de la nature et de certains animaux, une (des) civilisation( s) appelée( s) à laisser des traces de plus en plus nombreuses et complexes. On peut donc admettre qu'avant la naissance de l'agriculture et de l'élevage, l'homme cesse d'être un individu zoologique, pour devenir un être biologique et idéologique (ou culturel), mais que la naissance de l'agriculture et de l'élevage va provoquer une accélération de I'histoire, lisible dans la division du travail, l'évolution démographique et la complexification de la stratification sociale. Si l'on a toutes les raisons d'admettre que les humains de la préhistoire avaient créé leur propre culture (ce qu'ils en ont laissé porte témoignage d'une même culture matérielle dont la diversification ne se lit que dans les détails), c'est cependant d'un commun accord que les historiens font remonter la «civilisation» aux premiers temps de la fondation des villes et de l' écriture, en liaison avec l'essor de la métallurgie. La fabrication d'outils (ne serait-ce que le biface acheuléen de la région d'Abbeville, dans la Somme, qui date de 500 000 ans avant Jésus-Christ), les peintures rupestres déjà abondantes vers 35 000 ans avant notre ère durant la période de Chatelperron, les statuettes féminines de la fin du Gravettien et du début du Solutréen, mais aussi les traces des rites observés en relation avec la dimension cosmique de la vie (en témoignent les mégalithes de Stonehenge, en Grande-Bretagne, dont l'arrangement remonte à 2 800 avant Jésus-Christ et qui apportent la preuve des connaissances dont disposent déjà les hommes du néolithique en matière d'astronomie [Atkinson, 1980]; en effet, formidable monument à l'esprit humain qui essaie de conjurer l'angoisse des espaces infinis en lisant le rationnel dans le ciel, ces menhirs, hauts de 3 à 6 mètres représentent une immense horloge cosmique, observatoire mégalithique construit par les hommes de l'âge de bronze et dont l'allée centrale est orientée vers le point le plus au nord du lever du soleil à I'horizon, ce qui se produit le 21 juin, date du solstice d'été [Trinh Xuan Thuan, 1998: 116-117]), tous ces éléments sont à considérer comme autant de vestiges de culture. Il

Mais, nous le savons, déjà l'homme de Néanderthal enterre ses morts, trait significatif de préoccupations qu'on rattache ordinairement à la religiosité (Leroi-Gourhan, 1964 a: 157), et l'on a retrouvé à Shavidor, en Irak, un tombeau du néolithique datant de 60 000 avant Jésus-Christ, qui contenait le pollen de huit plantes médicinales possédant une puissante action pharmacologique, ce qui prouve que dès cette époque on connaissait leur action spécifique sur le corps humain et ses fonctions (Changeux, 2002 : 332). Les traces de culture remontent donc à un passé bien plus éloigné que nous ne l'imaginons couramment, ce qui porte témoignage de notre ignorance mais aussi de notre arrogance d'occidentaux du XXIe siècle (Said, 2000), de notre lecture occidentale de I'histoire. A l'époque contemporaine, c'est essentiellement au langage, et plus précisément au langage écrit, que l'on va associer le terme de culture. Il est vrai que la langue s'est construite comme principal moyen de représentation symbolique de la réalité à la portée de l'individu et que l'écriture va, environ 3 500 ans avant notre ère (soit longtemps après la première présence avérée d'Homo sapiens sapiens, plus de 100 000 ans avant I-C.), en Mésopotamie et en Égypte (Changeux, 2002 : 182), puis vers 800 avant Jésus-Christ en Grèce, avec l'invention de l'écriture alphabétique, permettre d'inscrire cette représentation dans la durée. Ce sont les traces écrites, inscription de la dimension du temps dans la dimension de l'espace, qui conduiront à la constitution de I'Histoire, d'abord en tant que vécu intégrant le passé (primitivement conçu sous forme de mythes) puis en tant que discipline, surtout à partir du début du XIXe siècle, siècle durant lequel l'histoire se constitue en tant que récit d'énonciation puis en discipline universitaire (Thébaud, 1998: 35; Hobsbawm, 2000: 362-363), discipline fondée sur l'étude des documents, notamment graphiques (au sens large d'inscriptions en tous genres). Or, conventionnellement, on admet que l'histoire, par opposition à la préhistoire, débute avec l'agriculture et le mode de vie sédentaire concomitant (ou l'inverse puisque la sédentarité précède l'agriculture, la première ville de I'histoire humaine, Jéricho, étant antérieure aux premières cultures de blé [Cohen, 1997: 147]) la culture de la terre et l'élevage des animaux ayant remplacé la cueillette, la chasse et la pêche, ou plutôt s'étant ajoutés à ces modes de subsistance archaïques (dont la pratique perdure néanmoins jusqu'à nous) et induisant d'emblée de nouveaux rapports sociaux et un nouveau rapport au monde, plus aptes à laisser des traces, lesquelles deviennent évidentes après l'invention de l'écriture. 12

Au Paléolithique ancien, la nourriture est liée à la connaissance approfondie des habitats animaux et végétaux; la situation normale est dans la fréquentation prolongée d'un territoire connu dans ses moindres possibilités alimentaires (Leroi-Gourhan, 1964 a: 213). Premières transformations d'un mode de vie sans doute porté à son point de rupture par l'épuisement des ressources naturelles environnantes et l'augmentation de la population, l'agriculture et l'élevage reflètent d'emblée une démarche rationnelle: la conquête volontaire du milieu par l'intelligence de l'homme. On ne doit pas oublier en effet que le rapport nourriture-territoire-densité humaine correspond, à tous les stades de l'évolution techno-économique, à une équation aux valeurs variables mais corrélatives (Leroi-Gourhan, 1964 a : 213). La question primordiale pour l'homme reste, à toutes les époques, sa survie; cela n'est pas moins vrai aujourd'hui, même si la lutte pour la survie s'inscrit d'emblée dans des cadres idéologiques qui viennent la rationaliser a posteriori, mais qui n'en gomment guère l'agressivité meutrière. Cette lutte pour la survie n'est autre, en défmitive, que la compétition de l'homme pour l'énergie solaire (sous sa forme primaire ou celle de ses sous-produits), or l'homme ne semble pas avoir dévié si peu que ce soit de la loi de la jungle, cherchant à éliminer toutes les espèces qui lui volent sa nourriture ou qui se nourrissent à ses dépens. Le fait de puiser constamment dans les ressources naturelles n'est pas sans incidence sur l'histoire. Il est même, à long terme, l'événement le plus important du destin de 1'humanité. Car aux termes de la loi fondamentale de la thermodynamique, la dot de l'humanité est limitée et la répartition de la dot entre toutes les générations pose problème (Gerogescu-Roegen, 1995: 61, 103, 122, 126). Les cultures traditionnelles semblaient avoir pris en compte cette dimension généalogique du rapport de l'homme à son milieu. La conquête, par l'homme, de son milieu s'accompagne du développement du langage né avec l'outil. L'existence virtuelle du langage existe chez les plus vieux hominiens; le lien organique entre langage et outils paraît assez fort pour qu'on puisse prêter aux Australopithèques et aux Archanthropes un langage d'un niveau correspondant à celui de leurs outils. (Leroi-Gourhan, 1964 a : 127, 165). Historiquement, l'émergence du langage a été un décollement de la praxis linguistique, autonomisée par sa substance sonore et par le traitement de cette substance en fonction de pure représentation. Mais cette émergence demeure praxis, c'est-à-dire qu'elle retombe sur le monde pour une représentation pratique, contrôlable à son fonctionnement. Cette émergence est celle du sens: il y a adéquation du monde et du langage, parce que le monde, occasion du sens, ne se trouve pas contredit, mais 13

interprété par le sens, d'une façon qui prouve son efficacité à l'illimitation de la production (Lafont, 1978 : 16). Le lien entre l'outil, le langage et I'hominisation constitue d'emblée le socle sur lequel vont s'édifier les cultures, constructions spécifiquement humaines utilisées comme interface entre les sociétés et leur environnement physique. Or il semblerait qu'une langue commune ait existé dans un large secteur peuplé, d'où est issue une langue à laquelle les chercheurs ont donné le nom d' indo-européen. En ce qui concerne le langage, Émile Benveniste (1969 a : 7) fait remarquer que l'indo-européen se définit comme une famille de langues issues d'une langue commune et qui se sont différenciées par séparation graduelle. Il signale qu'il est apparu très tôt aux spécialistes de l'indo-européen que les concordances entre les vocabulaires des langues anciennes illustraient les principaux aspects, surtout matériels, d'une culture commune: on a ainsi recueilli les preuves de I'héritage lexical dans les termes de parenté, les numéraux, les noms d'animaux, de métaux, d'instruments agricoles (Benveniste, 1969 a: 9). Cela n'a rien d'étonnant si l'on considère que la « civilisation», ou disons le mode de vie, des hommes de la préhistoire revêt une uniformité indéniable: LeroiGourhan (1964 a : 203) est tenté de parler de « nappes de civilisation» qu'il définit en tant que «grandes aires culturelles homogènes». Les outils du Paléolithique supérieur témoignent d'une même culture matérielle, tandis que l'art est au contraire révélateur, par mille détails, de la personnalité de groupe typique d'unités régionales distinctes (LeroiGourhan, 1964 a : 204). On comprend dès lors pourquoi les linguistes ont pu émettre l'hypothèse d'une langue originelle commune donnant naissance à des langues diversifiées au fur et à mesure de l'extension géographique et numérique des populations humaines, langues qui seront, de même que les territoires, les individus ou les groupes sociaux, l'outil, voire l'enjeu, de rapports de force. Ces langues nées d'une matrice commune sont restées durablement marquées par les civilisations agricoles et pastorales, qu'il s'agisse du vocabulaire et des métaphores de la langue courante ou des formes plus élaborées de leur utilisation, celles de la poésie par exemple, dont Pierre Bourdieu souligne la fonction mnémotechnique au sein des sociétés dépourvues d'écriture (Bourdieu, 1980: 215). Mais les civilisations dites « agricoles» n'étaient pas vouées à perdurer éternellement, ce qui fait l'objet de notre questionnement. Nous chercherons en effet à étudier l'impact de la destruction progressive des sociétés agraires sur l'évolution des cultures, notamment par le biais de la transmission des langues. Dans une première partie, nous nous arrêterons 14

donc sur le sens du mot culture, et nous tenterons d'analyser, à la lumière de l'histoire mais aussi de la linguistique et de la physique, de l'économie et de l'anthropologie, les liens qui unissent la langue au substrat que représente la civilisation agraire. Deuxième tournant dans l'histoire des hommes, après l'invention de l'élevage et de l'agriculture: la Révolution industrielle. Chaque « libération» marque une accélération de plus en plus considérable (Leroi-Gourhan, 1964 a : 41) ; c'est ainsi que les progrès techniques puis technologiques de l'humanité la conduisent peut-être, de nos jours, nous y reviendrons, vers une mise en question totale. La «révolution industrielle» dont le véritable démarrage, auquel les historiens ont donné le nom de « take-off» (décollage), a lieu en Angleterre à partir des années 1780, et sera suivi d'un phénomène semblable en France dès les années 1840, apparaît comme le deuxième grand tournant de l'histoire des hommes, tournant dont nous ne sommes pas encore exonérés et qui a profondément influé sur notre culture, et sur l'avenir de la planète. A partir de 1780, en effet, les historiens constatent qu'en Grande-Bretagne toutes les courbes statistiques importantes amorcent cette montée brusque, nette, presque à la verticale qui est celle du «take-off» économique (Hobsbawm, 2000 : 42), sur lequel portera la deuxième partie de notre analyse. Nous tenterons alors de rendre compte des ruptures brutales qui interviennent à partir de la révolution industrielle dans l'organisation des sociétés et de leurs cultures. Contribuant de façon irréversible, semble-t-il, à l'exode rural et au lent mais sûr déclin de l'agriculture, la révolution industrielle et l'expansion capitaliste qu'elle induit ont inévitablement façonné un nouvel univers, de nouvelles façons de vivre et de représenter le monde, et par conséquent un nouvel humain. Détruisant le lien ancestral qui unissait celui-ci à son biotope primitif et qui lui avait permis de construire, avec le langage, un système de représentation efficace quant au sens de sa relation avec son milieu (sens des mots, sens des rapports humains, sens de la vie), la révolution industrielle et ses avatars interrogent le chercheur quant aux nouvelles relations de l'homme avec sa culture d'origine et la transmission du langage, mais aussi quant à ses relations avec de nouvelles formes de culture, la culture scientifique, culture du savoir, avec laquelle elle entretient des relations ambiguës (la Révolution industrielle est à la fois effet et cause des progrès de la connaissance scientifique), ainsi que son contraire, la culture de l'oubli, du déni, culture de la distraction, du divertissement (catégorie qui inclut aussi bien les drogues que le Spectacle: il s'agit pour l'individu de 15

distraire son attention"!mais également son moi de la réa1ité environnante'l de mettre celle-ci à distance, une distance encore plus grande). Historiquement, la Révolution industrielle ne peut se concevoir sans la philosophie des Lumières et sans J'essor économique Qui a permis aux états européens, depuis les grandes découvertes du XVIe siècle et les débuts de la colonisation (avec l'esclavage qui lui est associé), de générer des classes sociales suffisamment riches et oisives Dour se consacrer à l'étude et développer l'esprit scientifique. Mais ce n'est là qu'un recommencement de ce que la civilisation romaine a déjà réalisé sur le même mode opératoire: J'esclavage permet la division du travail et la séparation du travail manuel et du travail intellectuel. Il libère le patricien de toute autre préoccupation que politique ou philosophique (Lafont, 1978 : 99 : Terrier"l1998 : 235). La Révolution industrielle ne peut non plus se concevoir sans le développement du capitalisme dont l'apparition remonte néanmoins aux toutes premières sociétés agricoles (rappelons-nous Que le terme caDital n'est que le doublet du terme cheptel, et que tous deux dérivent du mot latin caput, la tête, nom alors associé avec le dénombrement du bétail), avec l'accumulation Que représentent les stocks alimentaires"l capitalisme dont Fernand Braudel situe néanmoins la véritable naissance « quelque
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entre 1400 et 1800» (Michéa, 1999: 17), mais que l'on peut

probabJement dater d'une époque pJus ancienne encore"l Je système - bancaire fonctionnant à une date très précoce dans les villes commerçantes prospères de l'Italie du nord. La ville y est en effet, dès le XIIIe siècle"! le principal lieu des échanges économiques"! lesquels requièrent de plus en plus le recours à un moyen d'échange essentiel: la monnaie; et les marchands, dans cette Chrétienté fi"agmentée où les monnaies sont nombreuses, créent bientôt en leur sein un groupe de spécialistes de la monnaie, les changeurs, qui vont devenir des banquiers, remDlacant les monastères aui avaient été les établissements de crédit suffisa~t aux besoins duhaut~Moyen Âge (Le Goff J., 1999 : 19). Notre interrogation s'inscrit dans une perspective anthropologique déià tracée puisque Leroi-Gourhan (1964 b : 259"1266) fait état, dès les années 1960, de la contradiction entre une civilisation aux pouvoirs presque illimités (la nôtre) et un civilisateur dont l'agressivité est restée la même Qu'au temps où tuer le renne avait le sens de survivre"l et il conclut qu'il faut concevoir un homo sapiens complètement transposé alors qu'il semble bien qu'on assiste aux derniers rapports libres de l'homme et du monde naturel. Notre questionnement s'attachera par conséquent à analyser le déracinement culturel et ses conséquences anthropologiques à l'intérieur
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même d'une société donnée, en tant que modalité de l'impérialisme idéologique d'un groupe social dominant parce que fmancièrement puissant, et s'articulera autour de trois grands axes: la lente élaboration d'une culture agricole et pastorale, la rupture, et la perte du sens. Nous puiserons nos exemples dans notre propre culture mais aussi dans le modèle britannique puisque ce paradigme se trouve à l'origine des transformations techniques, économiques et sociales dont les rapports à la langue témoignent dans toutes les parties du monde. Notre analyse se fixe pour but, plutôt que de chercher à asséner au lecteur des réponses péremptoires, de soulever un certain nombre de questions, notamment quant à l'avenir de la communication verbale et à celui de la fonction anthropologique du langage dans des sociétés en voie de désindustrialisation et peut-être même de déculturation, de parachèvement du déracinement culturel en tous les cas, mais aussi quant à l'avenir de l'homme, dont il semblerait que l'espèce, pourtant caractérisée par la prééminence de son intelligence sur les autres espèces (Weil-Barais, 1999 : 9), se situe à un carrefour où trois voies semblent lui être proposées, selon le type de culture pour lequel il décide d'opter: le retour à une forme d'animalité, la superfluité des humains (qu'on pourrait appeler la redondance), deux figures d'une certaine logique de mort, ou bien la résistance. Car le troisième tournant de I'histoire de I'homme se profile à un horizon très proche, avec l'objectif de la transformation du plus grand nombre en cheptel grégaire, risquons cette formule, voué à des formes d'extermination euphémisées, par la minorité qui détient tous les pouvoirs, à commencer par celui de le manipuler et de le sélectionner à son profit. L'anthropologue pose d'ailleurs la question de l'assujettissement total des individus à un organisme supra-individuel, une méga-ethnie terrienne aux éléments uniformes, et il se demande si en définitive l'humanité a totalement échappé au danger que représente la perfection des abeilles et des fourmis, c'est-à-dire à un conditionnement pratiquement total (Leroi-Gourhan, 1964 a: 186, 199, 201), conditionnement à un monde devenu largement virtuel, soit encore conditionnement à une illusion, qui finirait par rendre l'humain lui-même plus que jamais illusoire, virtuel. Autrement dit, la question du déracinement culturel atteint le sens même de l'homme en tant que tel, puisque après tout seules les cultures lui donnent un sens sublimé, mais éphémère, en dehors duquel il n'y a que le vide, si l'on admet avec Berger et Luckmann (1992 :142) que toutes les sociétés sont des constructions sociales en face du chaos, ou avec Pierre Legendre, que la nécessité anthropologique de la Référence, l'exigence de légitimité qui institue la vie et dont l'enjeu est le principe de 17

Raison, n'empêche que la Référence est un cadre vide, une structure vide (Legendre, 1999) qu'il est néanmoins impératif de combler, ce qu'ont tenté toutes les civilisations.

1. Les sociétés agraires, les cultures traditionnelles, et la langue
Avant de pouvoir analyser la façon dont s'est construite une culture pastorale [« pastorale» dans l'acception la plus large du mot, c'est-à-dire encore au sens de« la Symphonie pastorale» de Beethoven (1770-1827), œuvre dont il faut souligner la date, 1807, dans la mesure où elle précède de peu le début de la révolution industrielle sur le continent européen et fait ainsi rétrospectivement figure de monument dédié à un cadre et un mode de vie agrestes qui vont progressivement disparaître], culture issue de la société agricole qui a prédominé entre les âges préhistoriques et le début de la révolution industrielle, la majorité de la population mondiale vivant jusqu'à cette date à la campagne et de la campagne, avant d'étudier, donc, la constitution du patrimoine linguistique spécifique d'une société agricole, il faut s'interroger sur ce que l'on entend exactement par« culture ».

Une définition simple

Dominique Meda (1999: 315) signale qu'en 1871 Edward Burnett Tylor donne une définition scientifique du mot dans l'introduction de son livre Primitive Culture, en l'associant au terme « civilisation» : se débarrassant de tout jugement de valeur, il écrit que « culture ou civilisation, pris dans son sens ethnologique le plus étendu, est ce tout complexe qui comprend les sciences, les croyances, les arts, la morale, les lois, les coutumes, et les autres facultés ou habitudes acquises par I 'homme en tant que membre de la société ». Dans un premier temps, retenons cette défmition en limitant toutefois, pour notre travail, la culture à ce que la langue en véhicule, c'est-à-dire encore aux traces linguistiques que la représentation de la réalité emprunte à cette culture au sens large, car, ainsi que le signale André Leroi-Gourhan (1964 b : 83), il est exact que les appréciations culinaires ou architecturales, vestimentaires, musicales ou autres, qui forment réellement les coupures entre les ethnies, peuvent être considérées comme autant d'éléments de culture. Pour E. Said (2000: 12), le mot culture désigne toutes les pratiques, tels les arts de la description, de la communication et de la représentation, qui jouissent d'une certaine autonomie par rapport à l'économique, au social et au politique, et revêtent souvent des formes esthétiques dont l'une des fmalités essentielles est le plaisir, le second

sens du mot s'instaurant imperceptiblement par certaines connotations et désignant le raffinement, l'élévation. Il nous semble pour notre part que cette défmition du mot est par trop intellectualisée et sublimée qui réfère alors aux seuls beaux-arts, même si l'auteur précise sa pensée en ajoutant que les représentations, leur production, leur circulation et leur interprétation, sont la matière première de la culture, et s'il inclut dans sa définition l'idée que les cultures sont des mécanismes d'autorité et de participation créés par l'homme (Said, 2000 : 51, 104).Que les cultures soient traverséespar des rapports de force est un phénomène bien connu aujourd'hui; qu'elles puissent être un tant soit peu indépendantes de l'économie est par contre plus discutable. La culture des sociétés industrielles accorde en tout état de cause aujourd'hui beaucoup de place à l'économique et à la consommation. Elle est étayée par ces domaines de l'activité humaine: ne s'y réduit-elle pas même pour une grande partie de la population? Le fondement économique de toute culture est un fait. Pour Louis Roussel (2001 : 30) la culture est assimilable aux institutions. L'homme est un animal qui ne peut subsister sans culture, cette prothèse qui le limite et le protège lorsqu'elle est pertinente (Roussel, 2001 : 18, 224). En ce qui concerne notre problématique, nous entendons donc par culture les éléments de discours partagés par un groupe social et qui réfèrent à un mode de vie circonscrit dans le temps et dans l'espace, soit, par rapport à notre questionnement, au mode de vie rural, celui qui met l'homme quotidiennement en prise avec l'accès direct aux phénomènes naturels de la vie à la campagne comme repères essentiels du temps et de l'espace, et aux diverses facettes d'une telle construction sociale de la réalité. En d'autres termes, nous souscrivons à la définition du mot «culture» tel qu'il est utilisé en ethnolinguistique, où il indique l'ensemble des représentations, de notions ou d'images constituant la vision globale qu'un peuple a du monde, ainsi qu'en font état, dans une note de bas de page, Marcellesi et Gardin (1974 : 26). La définition donnée du mot « culture» par notre maître, JeanBaptiste Marcellesi, dans son analyse du discours politique, Le Congrès de Tours (1971 : 25), conserve toute sa pertinence lorsqu'il s'agit d'un autre champ de recherche que la sociolinguistique appliquée au discours politique: « culture d'un groupe» y signifie « l'ensemble des notions que les locuteurs ont en commun et que dans leur discours ils peuvent supposer connues: cet ensemble s'organise en un vaste énoncé sousjacent dont l'ignorance peut rendre impossible la compréhension des discours produits,. il est formé par la connaissance d'événements, de doctrines, de traditions, de principes et est lié à un certain nombre de 20

phénomènes affectifs. Cette« culture» englobe mais déborde largement les notions relevant uniquement des arts et des lettres que l'on appelle généralement ainsi: la peur de l'an 1000, la conviction que Jaurès était un agent du Kaiser, la haine de la Commune de Paris ont fait ainsi partie de la « culture» de certains groupes, à certaines époques ». Il est important de signaler que si certains tendent à confondre les notions de civilisation et de culture, d'autres les opposent pour tenter d'en éclairer la définition (Meda, 1999; Huntington, 2000). Il convient également cependant, à la suite de Jean-Claude Michéa (1999 : 133), de rapporter la notion de culture, et de l'opposer, à celle de mode. Selon cet auteur, une culture est en effet toujours en évolution tant qu'elle est vivante mais cette évolution s'opère à un rythme qui lui confère une structure transgénérationnelle, ce qui signifie qu'elle définit toujours un espace commun à plusieurs générations et autorise ainsi entre autres conséquences la rencontre et la communication des jeunes et des vieux. La mode est au contraire un dispositif intra-générationnel dont le renouvellement incessant obéit avant tout à des considérations économiques. La distinction opérée par cet auteur entre culture et mode met l'accent sur l'aspect généalogique de la culture, primordial. Les liens étroits qui unissent toute culture aux conditions économiques d'existence des humains rendent aujourd'hui la distinction entre mode et culture très ftagile : tout se passe en effet comme si les modes venaient remplacer chez les plus jeunes toute forme de culture, autrement dit comme si les modes imposées d'en haut, pour des raisons économiques intrinsèques au système capitaliste contemporain, se substituaient aux cultures immémoriales, anonymes soulignons-le d'emblée, créées par les peuples pour des raisons pragmatiques fondées sur les valeurs sociales ou des normes économiques sans rapport avec le profit. Sur les montages anthropologiques qui défmissent une culture et fondent une société viennent de plus en plus se greffer, pour les détruire et les remplacer, les normes d'un système qui voit l'intérêt personnel comme seul moteur rationnel des conduites humaines, oubliant qu'une valeur est ce au nom de quoi un sujet peut décider de sacrifier tout ou partie de ses intérêts, condition majeure grâce à laquelle l'homme peut conférer du sens à sa propre vie autrement défmie par les seuls codes de la biologie (Michéa, 1999 : 27-29). Or le système capitaliste, nous y reviendrons, ne réussit à s'imposer qu'en récupérant les montages anthropologiques des sociétés existantes et leurs valeurs, lesquels en atténuent les effets dévastateurs (Michéa, 1999 : 30-31, 34 ; Boltanski et Chiapello, 1999). Mais tout porte à croire que le capitalisme terminal, celui qui pour la première fois de son 21

histoire s'est fixé comme objectif cohérent la réalisation imminente de l'utopie qui lui a donné naissance (à savoir I'harmonisation de tous les intérêts humains par la main invisible du marché mondialisé), ne peut de son propre point de vue parvenir à ses fms que si s'amplifie sans cesse l'adhésion à cette forme de culture défmie par un des chantres du capitalisme, membre fondateur de la Trilatérale, comme le tittytainment, mot-valise créé à partir de entertainment (la distraction) et tits (les seins), qui désigne le lien entre le divertissement et la pornographie (Michéa, 1999: 49, 73-74), genre de divertissement vulgaire ou encore forme modernisée du panem et circenses de Juvénal (v. 60 - v. 130), puisqu'il s'agit de fournir, aux quatre-vingts pour cent d'humanité surnuméraire, afin d'en maintenir la gouvernabilité, un «cocktail de divertissement abrutissant et d'alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne humeur la population ftustrée de la planète ». Retenons l'utilisation du mot «adhésion» dans l'analyse que nous venons de citer. Quant au tittytainment (en marche depuis les années 50, grâce à l'impact des média), il apparaît donc comme cette forme de culture destinée à remplacer les cultures traditionnelles, point de départ de notre étude, et il s'oppose, sans disposer des mêmes chances d'un succès aussi universel, à la culture scientifique. Notre analyse se réfèrera à un corpus longtemps inscrit dans l'inconscient des peuples anglais et &ançais, ce qu'une tradition écrite somme toute récente a conservé d'un patrimoine oral destiné à l'éducation des enfants, et donc apte à transmettre les valeurs d'un certain type de société, ses représentations ou visions du monde, de génération en génération. Même si les sociétés qu'on appelle orales ou traditionnelles disposent d'un vocabulaire très riche, composé de mots concrets aussi bien qu'abstraits, même si le cerveau humain, par prédispositions innées, par essais et erreurs et par apprentissage cognitif: a extrait des régularités du monde naturel, et produit, des structures communes offtant de ce fait une première organisation conceptuelle du monde vivant, même si, ainsi que l'écrit Claude Lévi-Strauss, «tout classement est supérieur au chaos », ce qui a permis aux individus de conserver en mémoire une première catégorie de représentations culturelles, que l'anthropologue et philosophe Dan Sperber appelle représentations culturelles de base, connaissances factuelles, empiriques, la plupart du temps essentielles à la survie ou au bien-être de l'individu, toutefois ces «souvenirs épigénétiques» sont d'un contenu limité et leur transmission par pédagogie de génération en génération les rend vulnérables (Changeux, 2002 : 332 et sequ.). Retenons cet aspect de ftagilité de toute transmission 22

orale, mais n'oublions pas d'attribuer à celle-ci le caractère éminemment créatif qui fait pendant à cette ftagilité. Dans toute transmission orale, l'inspiration active du «récitant» doit pourvoir aux lacunes de la mémoire.

Un corpus circonscrit

Notre domaine d'investigation privilégiera donc la transmission de la culture par le biais du langage (elle peut l'être par le biais des pratiques ou des images). Pour ce faire, nous nous réfererons à un"corpus constitué par les nursery rhymes (comptines enfantines anglaises) inventoriés par Iona et Peter Opie (1987, 1997) et les proverbes ou expressions idiomatiques de l'anglais collationnés par Ronald Ridout et Clifford Witting (1969), mais aussi aux comptines et proverbes trançais traditionnels, ainsi qu'aux contes de fées, communs à de nombreuses cultures, nous le verrons. Un tel corpus nous permet de comprendre quelles représentations, sur des générations, ont été transmises au jeune enfant, de sa culture, donc de sa langue aux niveaux lexical et syntaxique, par le mode d'appropriation de la langue le plus habituel et le plus efficace: la communication intime avec une personne privilégiée, celle qui est chargée de prendre soin de l'enfant, de lui parler, de le bercer et

l'endormir par exemple, puis, plus tard, de lui enseigner le b.a. ba de
l'existence, mais aussi par la participation passive ou active aux échanges langagiers des adultes par lesquels passent les modalités de la langue. Nous savons que le jeune enfant acquiert sa langue par imprégnation active dans la mesure où le discours de l'Autre s'inscrit dans son psychisme, l'Autre étant en premier lieu la mère, et où il participe activement en procédant par essais et erreurs à l'acquisition de la langue orale au cours des échanges privilégiés dont il bénéficie au sein de son milieu, quel qu'il soit (Péruisset-Fache, 2001). C'est dire toute l'importance qu'ont acquise, pendant des générations, les comptines transmises par la tradition orale, les dictons, proverbes, aphorismes, contes de fées, constitutifs de ce qu'une vision idéaliste des choses pourrait conduire à nommer « l'âme» d'une langue ou la sagesse d'un peuple, mais que nous préférons appeler la mémoire de la doxa, car c'est autour de ce capital linguistique consacré par la tradition que se construit le consensus qui permet de parler de culture, la langue véhiculant alors un certain nombre de discours tout faits que l'on peut répéter tels quels et qui œuvrent comme référence commune à un monde de représentations spécifique, le plus souvent articulé à un monde géographique, historique, 23

social, singulier. Il s'agit là de ce que Pierre Bourdieu (1980: 188) appelle les représentations officielles, celles qui sont objectivées dans le langage sous forme de dictons, proverbes, poèmes gnomiques, enjeux parmi les plus disputés des groupes sociaux, selon cet auteur. Ayant délimité le corpus précédemment décrit, nous ne nous priverons cependant pas de références à la tradition orale française; elles nous serviront de point de comparaison. D'ailleurs, d'une langue à l'autre, les emprunts et les phénomènes de contamination ne sont pas rares. L'anthropologue et philosophe Dan Sperber a d'ailleurs pu envisager une « épidémiologie des représentations» dans un article de 1985 (Changeux, 2002 : 397), et consacrer une étude à la contagion des idées (1996). Sur les 800 proverbes répertoriés par Ridout et Witting, 175 (soit environ un quart) ont trait à la vie rurale, à ses tenants et aboutissants, soit encore aux conditions climatiques, aux multiples travaux et aux divers animaux qui constituent les éléments essentiels de ce cadre de vie. Certains ont d'ailleurs leur équivalent en français, comme « mettre ses œufs dans le même panier », « prendre le taureau par les cornes », « en avril ne te découvre pas d'un fil, en mai fais ce qu'il te plaît », « on ne change pas de cheval au milieu du gué », «il faut battre le fer quand il est chaud », «mettre la charrue avant les bœufs », « mettre le pied à l'étrier », etc. Quant aux comptines anglaises, elles évoquent un monde plein d'animaux domestiques ou sauvages: chats, chiens, chevaux, lapins, poules et autres volailles, vaches, cochons, moutons, poissons, grenouilles, crapauds, écureuils, souris, toutes sortes d'oiseaux tels que faisans, corbeaux, rouges-gorges, roitelets, coucous, hiboux; de fleurs cultivées (les roses, la lavande) ou sauvages (les violettes, le lierre); d'activités champêtres: la pêche, la chasse, la moisson, la fenaison, le marché, la foire, la cueillette des fruits; de travaux domestiques: l~a préparation des repas (de fête notamment), la fabrication du pain et des gâteaux; de villageois aux divers métiers: boulanger, maréchal-ferrant, cordonnier, rémouleur, moissonneur, colporteur, laitière, laboureur; mais aussi de navires, de soldats et de marins, de rois, de reines et de princes: on n'échappe pas à la guerre (surtout sur mer) ni à la hiérarchie sociale également présente dans les contes de fées. Les histoires racontées dans ces comptines se situent toutes dans un monde que la révolution industrielle n'a pas encore souillé; nulle part il n'y est question de fabriques ou de manufactures. Au contraire, les paysages évoqués sont ceux d'une campagne entièrement consacrée aux travaux agricoles et restée intacte; les villes dont il est question en sont visiblement toujours à l'âge pré-industriel. Tout un monde disparu de 24

l'univers réel, et même imaginaire, de la majorité des enfants d'aujourd'hui surgit dans son fourmillement et sa vitalité grâce à ces comptines, mais précisément quel écho peut-il trouver dans l'esprit des enfants d'aujourd'hui puisque les mots utilisés, les concepts évoqués ne réfèrent plus à quelque réalité que ce soit dans leur quotidien? Quel intérêt les enfants d'aujourd'hui peuvent-ils même trouver à l'évocation d'un monde si étrange parce qu'étranger à leur environnement et à leurs habitudes, c'est-à-dire en fait à leur culture d'origine, surtout lorsqu'ils sont anglo-saxons? Le même constat s'applique au corpus des comptines françaises avec, citons-les pêle-mêle, leur lot de chats, fromages, bergères, moutons, coquelicots, romarin, chênes, bois, jardins, champs, étangs, moulins, poules, ânes, chevaux, loups, bois, meuniers, chasseurs, choux, furets, rossignols, coucous, hiboux, fontaines, alouettes, pinsons, boulangères, bonbons, tartines, gâteaux, confitures, cantonniers, soldats et marins, batailles, princes et rois etc. C'est le même monde de traditions champêtres qui s'y trouve dépeint, avec peut-être toutefois une place plus grande réservée, dans la culture française, à l'aristocratie et ses châteaux. Dans un cas comme dans l'autre, c'est clairement la civilisation rurale antérieure au XIXe siècle qui apparaît dans chacun de ces textes. Un examen aussi superficiel soit-il du corpus se montre d'emblée révélateur d'un mode de vie champêtre car les références au monde naturel y sont constantes et correspondent à la civilisation qui a prédominé pendant tout l'intervalle entre la préhistoire et la révolution industrielle. De plus il est remarquable que dans les deux cas, le point de vue épousé par ces comptines et ces proverbes est celui du peuple, d'un peuple ancré à sa terre: ces textes anonymes sont sans conteste de prodigieux exemples d'une culture d'origine purement et naïvement populaire. Mais pour mieux en comprendre l'origine, interrogeons-nous sur ce que nous savons de la lente émergence de cette civilisation agricole.

L'émergence

de la civilisation

agricole

La paléontologie a mis en évidence d'une part l'étroite parenté zoologique entre l'homme et d'autres Vertébrés supérieurs, d'autre part l'impressionnante épaisseur des siècles, ou plutôt des millénaires, au cours desquels l'évolution humaine se déroule, de façon à la fois lente et limitée. Découvert en juillet 2001, au Tchad, par l'équipe de paléontologues dirigée par Michel Brunet, le crâne fossile du plus vieil 25

hominidé jamais recensé (il date de 7 millions d'années, et non 7 milliards, comme spectaculairement et inconsidérément annoncé par le plus célèbre de nos présentateurs du journal télévisé, en juillet 2002, ce qui dépasserait, et de loin, l'âge même de la Terre f), dénommé Toumaï (Espoir de Vie), nous donne à réfléchir sur l'opacité et l'ancienneté de nos origines, mais aussi sur leur caractère relativement récent, comparativement à l'ancienneté des toutes premières apparitions de la vie sous forme de cellules isolées flottant dans l'océan mondial (3,8 milliards d'années), à l'âge de la terre (4,6 milliards d'années) ou à celui de l'univers (15 milliards d'années). Il faut revenir sur l'apparition de l'outil, parmi les caractères spécifiques, qui marque la frontière particulière de l'humanité, par laquelle, selon André Leroi-Gourhan (1964 a: 129), la sociologie prend lentement le relais de la zoologie puisque selon l'anthropologue, la technicité humaine doit d'abord être vue comme un simple fait zoologique (Leroi-Gourhan, 1964 a: 134). Mais cette technicité conduit lentement à l'émergence de la pensée symbolique, par l'intermédiaire du. langage indissociable de l'outil dans la structure neurologique et sociale de l'humanité (Leroi-Gourhan, 1964 a: 159, 163). Nous avons maintenant la certitude en effet grâce aux études anatomiques et surtout à l'utilisation de l'imagerie médicale (résonance magnétique nucléaire, caméra à émissions de positons) qui permet de regarder le cerveau et de le couper en tranches sans que le sujet meure ou pâtisse d'interventions sanglantes, qu'une même structure cérébrale sous-tend la fonction langagière et la manipulation d'o~iets, tout au moins au début du développement de l'enfant (Vincent, 2000 : 59). Nous savons aussi que ce sont les doigts et la bouche qui occupent la plus grande partie des territoires neuronaux du cerveau (Changeux, 1983; Greenfield, 1998; Greenfield, 2000: 62; Ramachandran et Blakeslee, 1998; PéruissetFache, 2001: 77), ce qui vient corroborer les hypothèses des anthropologues concernant la relation de l'outil et du langage. La durée du Paléolithique ancien est énorme, trois ou quatre cent mille ans dans les estimations les moins généreuses, et, pendant cette longue durée, les industries évoluent à un rythme si lent qu'elles ne cessent, depuis l'Abbevillien jusqu'à l'Acheuléen fmal, de conserver le même stéréotype, enrichi seulement de quelques formes et amélioré dans la finesse de son exécution (Leroi-Gourhan, 1964 a: 139). L'auteur entend par « stéréotype» l'outil construit par l' Anthropien, outil conçu comme une véritable sécrétion de son corps et de son cerveau, et qui doit répondre à des formes constantes, ce qui est la règle pour tous les produits de l'industrie humaine aux temps historiques; il donne à cet égard
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comme exemple le stéréotype du couteau, de la hache, du char, de l'avion (Leroi-Gourhan, 1964 a : 132). L'auteur précise que si l'on tient compte des caractères fondamentaux que représentent la station verticale, la main, l'outil et le langage qui lui est étroitement lié, le dispositif qui sépare l'homme de l'animal plafonne depuis peut-être un million d'années (Leroi-Gourhan, 1964 a : 182), lorsque, à la fin du Paléolithique, entre 8 000 et 5 000 avant notre ère, dans les sociétés péri-méditerranéennes, une conversion technoéconomique radicale se produit: apparaît alors le dispositif technoéconomique fondé sur l'agriculture et l'élevage, ce qui conduit les sociétés à prendre une forme totalement différente de celle qu'elles connaissaient depuis les origines (Leroi-Gourhan, 1964 a: 222). La propagation de l'agriculture se serait faite au rythme moyen de 5 km par an (Cohen, 1997: 146). Nous avons alors affaire à des sociétés quasi stationnaires, le temps disponible pour le progrès intellectuel dépendant de l'intensité de la pression de la population sur les ressources (Georgescu-Roegen, 1995 : 105, 115). Si le passage de l'économie primitive des ramasseurs de céréales sauvages et des chasseurs de chèvres à l'économie des cultivateurs de blé et des éleveurs de chèvres se fait de manière imperceptible, car I\es faucilles sont présentes avant l'agriculture et seules les statistiques montrent que les chèvres ont cessé d'être gibier, néanmoins à l'échelle géologique, l'accession aux économies nouvelles fait figure d'explosion (Leroi-Gourhan, 1964 a : 222, 223). En outre, l'agriculture et l'élevage apparaissent dans les mêmes régions et à la même époque. Plus récentes que celles de la Méditerranée, les premières populations agricoles d'Europe ont été touchées par l'agriculture et l'élevage entre 6 000 et 4 000 avant notre ère (Leroi-Gourhan, 1964 a : 230-231). Le processus d'adoption de l'économie agraire, déclenché au Mésolithique du Proche-Orient vers 8 000, a déjà, en 5 000, complètement transformé la structure des sociétés péri-méditerranéennes. La sédentarisation s'y manifeste au moins pendant une partie importante de l'année puisqu'il existe alors de véritables villages. Cette sédentarisation ne prend un sens qu'à partir du moment où la survie du groupe dépend totalement du grain cultivé: la fixation permanente est dictée à la fois par la surveillance des champs et par la présence du stock alimentaire (Leroi-Gourhan, 1964 a : 231-232). Quoique les villages répondent à un schéma à peu près uniforme et ne laissent pas apparaître d'édifices qui témoigneraient de différences sociales très marquées, les conséquences de la sédentarisation agricole sont identiques dans toutes les régions qu'elle atteint: elles correspondent 27

à la formation d'un groupe humain dans lequel les individus se comptent - par dizaines, rassemblés autour des réserves alimentaires et protégés du milieu naturel et de leurs semblables par un appareil défensif Ces conséquences immédiates sont à l'origine de la transformation complète que subissent alors les sociétés humaines et dont les traits les plus saillants sont: capitalisation, assujettissement social, hégémonie militaire, , ainsi oue l'exp1iouent les socioloflUes (Leroi-Gourhan.. 1964 a : 232.. 233), ~ ~ ~ -, A noter que cette transformation va s'accompagner de l'invention de la guerre, à partir de l'existence de fortes unités sédentaires, et que la guerre va rester lUSQu'ànos lours inséDarable du Dfogrès de la société (Leroi~ ~ ~ Gourhan, 1964 a : 236). L'évolution exosomatique (l'outil constituant une prolongation du bras endosomatique) imprime alors à l'espèce humaine deux transformations fondamentales et irrévocables: le conflit social irréductible qui caractérise l'espèce et la dépendance de l'homme à l'égard de ses instruments exosomatiques (Georgescu-Roegen, 1995: 1t 6). Si, selon Georges Dumézil, l'idée d'une tripartition de la société, et même du monde, en un niveau sacerdotal, un niveau guerrier et un niveau Dfoducteur n'est pas le monopole des Tndo-Traniens..eHe n'est pas non plus un fait universel. Une telle tripartition, théorique ou pratique, n'est attestée que chez quelques peuples indo-européens, ou chez QuelQuesautres., mais après des contacts précis avec des Indo-Européens - identifiés. Des récits racontent comment s'est constituée la société tripartite, ici divine, là humaine: ces récits sont de même sens racontant d'abord un dur conflit entre les représentants des deux niveaux supérieurs et ceux du troisième, non encore associés, séparés même par le mépris, puis une paix brusque aboutissant à une union totale, que plus rien ne troublera. Or les mythes ne se laissent pas comprendre si on les coupe de ~ la vie des hommes qui les racontent. Ils ne sont pas des inventions dramatiques ou lyriques gratuites, sans rapport avec l'organisation sociale ou poHtiQue..avec le ritueL la loi ou la coutume: leur rôle est au contraire de justifier tout cela, d'exprimer en images les grandes idées qui organisent et soutiennent tout cela (Dumézil, 1992 : 23-24, 49). L'auteur précise Qu'une réflexion même élémentaire sur la condition humaine et sur les ressorts de la vie collective doit en tout temps et en tout lieu aboutir à mettre en évidence trois nécessités: une religion garantissant une administration.. un droit et une morale stables: une force protectrice ou conquérante; enfm des moyens de produire, de manger et généralement de jouir. Cependant, malgré le caractère nécessaire et universel des trois besoins auxquels elles se réfèrent, ces formules n'ont pas, en dehors du monde indo-européen, la généralité, la spontanéité
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ressentir et satisfaire des besoins impérieux est une chose; les amener au clair de la conscience, réfléchir sur eux, en faire une structure intellectuelle et un moule de pensée est tout autre chose (Dumézil, 1992 : 101). Quoi qu'il en soit, les mythes ont toujours tenu un rôle primordial dans la vie de l'homme. Adhérer à un mythe, agir en accord avec lui, est ce qui distingue l'homme parmi tous les êtres vivants, et beaucoup de mythes trahissent la plus grande folie de I'homme: son impulsion intérieure à croire qu'il est au-dessus de toutes choses dans l'univers réel et que ses pouvoirs ne connaissent pas de limites (Georgescu-Roegen, 1995 : 76). Dès les premiers stades de la civilisation agricole et pastorale, le caractère thésaurisateur de la production animale et végétale est considéré comme fondamental: les rapports nouveaux entre le stock alimentaire et l'homme déterminent, par un ajustement indispensable des rapports sociaux, une organisation stratifiée qui est la source même du progrès. Le sédentarisme issu du stockage agricole aboutit à la formation de sociétés hiérarchisées et à la concentration des richesses et du double pouvoir religieux et militaire dans les capitales (Leroi-Gourhan, 1964 a: 238, 249). Tout se passe comme si à partir de l'instauration de la première société agricole, l'organisme collectif prenait une prépondérance de plus en plus impérative, l'homme devenant l'instrument d'une ascension techno-économique à laquelle il prête ses idées et ses bras. La société humaine se fait alors la première consommatrice d'hommes, sous toutes ses formes, par la violence ou le travail (Leroi-Gourhan, 1964 a : 260). L'homme devient donc un simple rouage, un mécanisme, dans une immense machinerie qui le dépasse, l'utilise, le consomme et le jette, dès les temps les plus reculés des débuts de la civilisation, comme s'il s'agissait d'une fatalité, sauf s'il s'agit de l'expression d'un rapport de force auquel aucune limite ne s'est encore imposée. Si, pour éviter d'employer le mot de «civilisation » qui étymologiquement s'applique aux sociétés humaines seulement à partir de l'existence à proprement parler de cités (en latin, « civitas» signifie « la cité» ; «civis », «le citoyen»), l'auteur parle de très grandes «aires culturelles» homogènes déjà au Paléolithique ancien (Leroi-Gourhan, 1964 a : 203), il fait cependant état de l'apparition des premières villes avec ce qu'elles supposent de chefs et de guerriers, de serviteurs et de villageois assujettis, moins de 2 000 ans après l'apparition des premiers villages (Leroi-Gourhan, 1964 a: 238). Dès lors, on peut parler de « civilisation» agricole, puisque les «cités» vont constituer le pivot autour duquel les villages commencent à s'organiser. 29

L'auteur note que la civilisation est caractérisée par un schéma fonctionnel, schéma qui correspond à un groupe de villages liés organiquement à une agglomération jouant le rôle de capitale, ce qui suppose une hiérarchisation sociale affirmée, le blocage de l'autorité et du capital de grain entre les mains d'une élite constituée par le pouvoir à la fois militaire et religieux (Leroi-Gourhan, 1964 a : 242). L'accès de l'homo sapiens à l'économie agricole met quelque 30 000 ans à s'accomplir et cette transformation va dès lors accélérer le progrès. Le progrès technique entre en effet dans un cycle amorcé par la présence de produits alimentaires stockables chez les agriculteurs, ce qui implique l'apparition dans les constituants du groupe d'un élément inexistant dans les sociétés primitives: la possibilité de couvrir les besoins alimentaires d'individus voués à des tâches qui ne se traduisent pas immédiatement en produits d'alimentation, et parmi ces individus notamment les artisans. Les opérations artisanales supposent la libération possible d'un nombre d'heures très important, qu'il s'agisse d'individus producteurs d'aliments libérés pendant les intervalles des travaux agricoles ou de véritables spécialistes totalement affranchis des tâches alimentaires (Leroi-Gourhan, 1964 a : 239). Les échanges d'aliments, d'objets et de matières premières comme de services font partie du fonctionnement même du groupe de cellules matrimoniales qui constitue ce que les premiers ethnologues ont appelé le « clan» avant la naissance de l'agriculture et de l'élevage. La sédentarisation va aussi conduire à l'apparition du marchand, élément social supplémentaire, indigène ou forain, qui vient, avec l'invention de la monnaie, compliquer le dispositif fondamental des débuts de la civilisation au sens premier, sans toutefois y apporter de modifications structurales profondes (Leroi-Gourhan, 1964 a : 250). D'emblée, il faut le noter avec André Leroi-Gourhan (1964 b : 67), même si le phénomène n'est qu'accessoire en ce qui nous préoccupe, quoique fondamental pour l'évolution sociale, l'apparition de l'écriture n'est pas fortuite: c'est seulement après des millénaires de mûrissement dans les systèmes de représentation mythographique, qu'émerge, avec le métal et l'esclavage, la notation linéaire de la pensée. Son contenu initial n'est pas le fait du hasard; ce sont des comptes, des reconnaissances de dettes envers les dieux et les hommes, des séries de dynasties, des oracles, des listes de sanction. La plupart des écrits pictographiques anciens retrouvés à Uruk (3 700 - 2 900 avant Jésus Christ) remplissaient des fonctions commerciales utilitaires et non religieuses. On y reconnaît le dénombrement de bêtes ou de denrées qui témoignent de problèmes très concrets de comptabilité rencontrés dans les échanges au niveau de la 30

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