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Ce nucléaire qu'on nous montre

De
587 pages
Comment les différents producteurs de discours publics sur les énergies se sont-ils croisés pour contribuer à la prise de conscience des enjeux du nucléaire ? Y ont-ils seulement réussi ? La question est réactualisée lorsque le commissariat à l'énergie atomique entreprend d'ouvrir ses laboratoires au grand public, pour que ce dernier puisse étayer son propre jugement en connaissance de cause. Instrumentalisation de la science ou initiation au débat-citoyen ? Vulgarisation ou communication de l'information scientifique ? Concurrence vis-à-vis des journalistes ?
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Bertrand Cabedoche

Ce nucléaire qu'on nous montre
Construire la socialité dans le débat sur les énergies

L'Harmattan 5-7, rue de l' École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Avec tous mes remerciements à l'ensemble des chercheurs, ingénieurs, techniciens qui m'ont enrichi, visiteur anonyme de leur laboratoire, ou aidé directement, comme Étienne Klein, de leurs connaissances et de leurs conseils scientifiques et bibliographiques dans la rédaction de cet ouvrage; à Serge Roumestan et Arnaud Chapuy pour avoir complété cette documentation scientifique; à Patrick Champagne et Michel Mathien pour leurs conseils en matière d'écriture; aux personnes qui se sont investies dans le travail de relecture de cet ouvrage; au cabinet Idéis de Rennes.

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4119 -3'

Graphisme de la page couverture: Conception informatique: Vaha.

Luc Carton.

,

A Vahatsandro, Volamalala et Andriatsara

Avant-propos
Après maintes hésitations, le présent ouvrage a finalement trouvé son titre: CE NUCLEAIRE QU'ONNOUSMONTRE.La genèse de l'écriture remonte à la décision d'un des principaux acteurs du nucléaire, le COMMISSARIAT L'ÉNERGIE A ATOMIQUE (CEA), de lancer une opération Ouverture au grand public, tandis que ces dernières années, se sont multipliées les critiques pour absence de transparence de la filière en France. D'octobre 1998 à septembre 2001, chaque citoyen a pu ainsi rencontrer directement le chercheur du CEA dans son laboratoire et l'entendre parler de ses travaux, sans aucun écran ni censure, alors que jusqu'ici ce type de visites in situ n'était offert qu'à des groupes institutionnels, préalablement et dûment autorisés. Pour qui a suivi les récents débats autour des énergies, le contrepied auquel renvoie pareil titre ne peut pas être seulement esthétique, après la publication de l'ouvrage CE NUCLEAIRE QU'ON NOUSCACHE, l'une des charges les plus radicales contre l'énergie nucléaire de ces dernières années. En 1998, Michèle Rivasi et Hélène Crié avaient ainsi « courageusement» révélé l'horrible scénario-catastrophe que, secrètement, les protagonistes du lobby nucléaire nous préparaient dans leur délire scientiste I. Le présent ouvrage, par son seul titre, peut immédiatement s'imposer à l'esprit du lecteur comme la réponse militante en faveur de la thèse inverse: le nucléaire représente l'avenir, et la France doit poursuivre sa politique énergétique avec cette priorité... L'auteur n'a ni l'ambition de s'engager dans la polémique, ni la légitimité scientifique à le faire. Représentatif d'une recherche en sciences de l'information et de la communication, l'ouvrage aspire à l'interpellation des discours, la confrontation des représentations et la mise en lisibilité du maillage des différents animateurs du débat autour de la question des énergies, tout particulièrement lorsque ledit débat traite de la place du nucléaire dans la définition d'une politique énergétique idéale, au niveau national, voire supranational. S'il faut absolument une allusion à un ouvrage déjà référencé, c'est en direction d'Eliséo Véron qu'elle peut être développée, à partir du travail de recherche développé par l'auteur sur le terrain de l'énonciation 2. Le positionnement adopté tout au long des développements qui vont suivre
1

Cf. Michèle

Rivasi et Hélène Crié, Ce nucléaire

qu'on nous cache, Paris, Albin Michel, de Three Mile Island,

1998.
2

Cf. Éliséo V éron, Con!,"truire l'événement, Paris, Editions de Minuit, 1981.

les médias et l'accident

9

se situera donc essentiellement autour des dispositifs d'échange imaginés par les différents locuteurs et de la réceptivité que leur offrent les destinataires. Il vise à révéler les questions que provoque l'événement, plutôt que d'afficher des réponses péremptoires, s'agissant d'un univers aussi controversé que celui relatif aux énergies: quel dialogue - si dialogue il y a - nous propose-t-on, à partir d'une visite guidée, dans le cadre d'une journée « Portes Ouvertes» au sein de l'un des sites ultraprotégés du CEA ? Quelles en sont les modalités? Comment s'y positionnent les différents acteurs? Quel (s) intérêt (s), voire quelle (s) légitimité (s) peuvent se révéler à l'étude des dispositifs d'énonciation proposés? Seront-ils en mesure de permettre au visiteur de clarifier les enjeux, quand le citoyen semble de plus en plus écarté de décisions qui, pourtant, plus encore qu'en d'autres domaines, engagent son avenir, voire son présent? Faut-il voir dans l'initiative prise par le CEA une expérimentation de nature à aider à la construction d'une véritable socialité, susceptible de dépasser les affrontements personnels, corporatistes, idéologiques 3 ? Quelles perspectives sont désormais ou vertes, une fois l'opération terminée, tandis que la France aura à se prononcer en 2006, peut-être par la consultation populaire directe, sur la question du renouvellement - ou non - d'un parc de centrales nucléaires arri vées au terme de leur existence fiable? Les questionnements traités dans les chapitres qui vont suivre sont multiples. Déjà, la simple annonce d'une opération « Ouverture» par un organisme comme le CEA peut apparaître provocatrice. Pourquoi une institution scientifique s' encombre-t-elle ainsi à communiquer directement avec le grand public, quand d'autres, enseignants, élus et journalistes spécialisés, en ont pédagogiquement, politiquement et statutairement la vocation? L'opération comporte a priori plus de risques que d'avantages pour le chercheur: s'exposer ainsi peut dénaturer l'acte de recherche; montrer le spectacle de la science dans les conditions de la rencontre ne peut permettre de vulgariser la science; ouvrir ses travaux ne se décrète pas et la transmission de l'information scientifique et technique doit être parcimonieuse: la banalisation de l'acte produit le
3

Patrick Charaudeau désigne le discours produit par un groupe humain en tant que

témoignage des évaluations éthiques, pragmatiques, esthétiques, affectives, ... susceptibles' de déterminer les imaginaires sociaux des groupes. Ce discours aboutit à la constitution d'une socialité civile ordinaire. En jouant la vie par projection, entre les forces de son désir et les contraintes du destin, le discours exerce également une fonction de régulation des drames humains. Il aboutit alors à la constitution d'une socialité mythique. Cf. Patrick Charaudeau, « La médiatisation de l'espace public », Études de communication. "La médiatisation des problèmes publics", n° 22, décembre 1999, p. 79.

10

nivellement de l'événement scientifique et perturbe la hiérarchisation des savoirs, déjà bien confuse au sein de l'espace public. Un chercheur au CEA peut estimer investir suffisamment sans avoir à s'inscrire dans le dispositif, pour animer la diffusion grand public des connaissances: il participe régulièrement aux Semaines de la science sur l'ensemble du territoire national. Il est présent au Salon de l'éducation avec ses collègues d'autres organismes de recherche comme le CNRS. Il s'implique systématiquement dans le programme Science en fête. Des opérations de visites sont même déjà animées pour des publics ciblés. La communication grand public est encore régulièrement entretenue sur papier et support numérique. Enfin, la documentation grand public du CEA est autorisée par la mise en libre accès à Fontenay-aux-Roses de plus de 100 000 documents (journaux, fiches pédagogiques, photos, vidéos...). Pourquoi alors développer l'exercice sur place, quand on connaît la nature sensible des recherches et activités du CEA et l'exigence habituelle et draconienne de protection, liée à la sécurisation de ses sites? Y aurait-il risque plus grand à ne pas le faire, qu'auraient mesuré les stratèges du CEA ? Et pourquoi ouvrir ce type d'échanges maintenant, en 1998 ? Pourquoi ne pas l'avoir fait avant? Les réponses à ces questions, traitées dans l'ouvrage, ne sont pas celles qu'auraient peut-être apportées les dirigeants du CEA, Administrateur général et Directeur de la Communication, s'ils avaient été interrogés. En aucun cas, la réflexion de cet ouvrage n'engage l'Institution, à quelque niveau que ce soit, même si cette construction intellectuelle ne s'est pas développée ex nihilo. Consultant retenu pour assurer pendant trois années la formation à la communication de quelque trois cent chercheurs de l'Établissement scientifique, nous n'avons jamais été mandaté pour juger du contenu des messages portés devant le grand public, ni même de la pertinence des analyses stratégiques, à l'élaboration desquelles nous n'avons pas été associé. Dans le cadre de cette prestation, nous avons seulement eu l'opportunité de recueillir des réactions, informations, démonstrations de première main, qui ont nourri les rapports d'audit interne, conformément au contrat. Mais pour des raisons à la fois déontologiques et juridiques, il a fallu tout écarter, détruire, reconstruire. Aucune confidence, aucun document, aucune déclaration, aucun sondage, dès lors qu'ils ont été recueillis en interne, ne seront utilisés dans cet ouvrage, quels qu'auraient pu en être l'intérêt, et la forme: énonciative, suggestive ou allusive. Le lecteur peut ressentir une frustration, ayant peut-être espéré jeter un coup d'œil dérobé sur une échographie indiscrète de l'Institution. Mais tel n'est pas le propos.

Il

Le présent travail est celui d'un universitaire, dont la première distanciation, par rapport à son objet de départ, consiste à réécrire une problématique, étrangère à la demande sociale initiale et inscrite dans le champ des sciences de l'information et de la communication, discipline dont relève l'auteur. Le difficile équilibre entre loyauté du consultant et liberté de penser de l'universitaire ne peut être garanti qu'à partir d'un énorme travail de recherche d'éléments documentaires et bibliographiques - dont la condition absolue d'exploitation réside dans la dimension publique de leur accessibilité, et dont la pertinence pour la mise en perspective naît de la nature hétérogène de ces sources publiques, des écoles de pensée et engagements théoriques, politiques, disciplinaires ainsi sollicités. Puis est venu le stade de la reconstruction, dont la visée est de se présenter à égale distance du propos instrumentalisé du prestataire de service; du pamphlet idéologique du militant, pro ou antinucléaire ; de l'approche purement conceptuelle, déconnectée de toute confrontation empirique et finalement peu coûteuse; du pragmatisme normatif, empilant naïvement et stérilement des éléments de connaissance sans aucune élaboration de la pensée. Entre autres prédécesseurs dans l'exercice - délicat - de reconstruction de la problématique, Suzanne de Cheveigné constate que dans le domaine de la communication, on oppose souvent chercheurs du secteur universitaire et consultants. En même temps, l'auteur lève l'hypothèque. Au départ, la démarche des deux formes d'interpellation est pratiquement identique: elle consiste, à partir d'une formation universitaire souvent voisine de l'auteur (universitaire ou consultant), à reformuler le problème posé par le commanditaire en l'inscrivant dans un cadre théorique solide. La différence intervient ensuite, notamment parce que le chercheur dispose du temps dont ne profite pas le consultant et parce que ce dernier est soumis à une exigence de rentabilité immédiate, qui ne peut encombrer le premier. C'est cette capacité à gérer la double contrainte du temps et du questionnement fondamental que nous revendiquons. La dimension utilitariste de la posture du consultant peut fort bien ouvrir aux significations à long terme des découvertes revendiquées par la posture du chercheur 4. Ainsi, le choix des faits pris en considération, la hiérarchie des hypothèses, la mise en œuvre des références, la définition
4 «Le travail d'experti!;'e met en œuvre le savoir et l'expérience du chercheur, à lui d'assurer que le feed-back nécessaire a bien lieu, que chaque expérience nouvelle rétroagit sur ses compétence.~, qu'elle est élaborée, théorisée et pas seulenlent empilée» ; cf. Suzanne de Cheveigné, L'environnement dans les journaux télévisés. Médiateurs et visions du monde, Paris, CNRS éditions, 2000, pp. 121-122, (Coll. "CNRS Communication").

12

même des problématiques n'engagent que la responsabilité de l'auteur, nourri notamment par les multiples lectures mobilisées pour l'ouvrage. Le lecteur peut s'amuser à deviner des convergences avec l'analyse des dirigeants du CEA, il lui faut tout autant envisager des divergences et garder à l'esprit le fondement altéritaire de notre présentation. Nous avons d'abord fondé notre questionnement autour du thème classique de la transmission de l'information scientifique et technique, lorsqu'elle apparaît portée par l'Institution scientifique, au sens organisationnel du terme, en réaction à un discours dominant dans l'espace public qu'elle jugerait trop défavorable à ses activités. La communication contre l'information..., les utopies de la communication..., le culte d'Internet..., les formules ne manquent pas pour dénoncer les menaces qui, avec l'explosion de la communication, pèseraient sur l'information. Dans ce contexte, la problématique classique de l'instrumentalisation de l'information scientifique reste d'actualité. Mais elle ne doit pas masquer un autre questionnement, presque paradoxal pour qui s'est gardé de sacrifier au médiacentrisme en considérant l'espace public: y-a-t-il encore place - et dans ce cas, laquelle - pour une information scientifique et technique diffusée par les journalistes? Si le débat prenait cette orientation, il s'agirait moins de questionner la contagion de l'information supposée éthique que construisent les journalistes, par l'information stratégique que délivrent les organisations, encore moins d'inviter l'agent d'altération qu'est le journaliste à plus de fidélité à l'égard de l'auteur de l'énoncé discursif originel, que d'interroger le poids de cette diffusion journalistique en tant que vecteur d'imposition de sens. Par exemple, le journaliste pourrait-il encore être un acteur légitime et influent, si certains de ces organismes producteurs de connaissances scientifiques en venaient à définir des stratégies d'image qualifiées de contournement des médias ? Est-ce là fondamentalement la nature de la démarche entreprise par le CEA en
lançant l'opération
«

Ouverture au grand public»

?

Progressivement, le questionnement invite à quitter le seul terrain de l'analyse stratégique des organisations pour aborder le maillage plus ou moins étroit, plus ou moins formalisé, constitué par tous ceux qui, de manière concurrente ou complémentaire, sont porteurs de discours et de représentations visant à donner sens au sein de l'espace public. Quels sont ces acteurs, définisseurs primaires et secondaires, et quelle place s'autorisent-ils et s'attribuent-ils respectivement? Ces places sont-elles interchangeables? Comment énoncés et énonciations se disposent-ils au fur et à mesure de l'élargissement spatial et temporel de la réflexion, à partir de l'expérience menée par le CEA ? Quel poids les problématiques 13

exposées à l'échelle mondiale et articulées autour des concepts et pseudo-concepts de la dépendance, du développement, de l'environnement, du principe de précaution, de la mondialisation... pèsent-elles dans la construction et l'imposition du sens, selon les divers lieux publics d'expression des débats sur les énergies? Confrontant les paroles expertes du scientifique, du militant, du journaliste, du politique, le débat a progressivement glissé vers ce grand public auquel le CEA semble tant s'intéresser. Faut-il le considérer suffisamment adulte pour être capable désormais de le voir initié, voire associé, à la gestion publique des problématiques complexes de la sécurité, de l'énergie, des déchets..., sur fond de réflexes individualistes procéduriers et d'affrontements géopolitiques planétaires? Comment alors articuler des dispositifs de mise à disposition des lectures construites, sans pour autant rester abscons à trop vouloir expliquer la complexité, devenir simpliste à trop vouloir faire œuvre pédagogique, fermer le débat à trop vouloir convaincre, normer à trop vouloir débroussailler les espaces de savoir et hiérarchiser les niveaux d'expression? En retour d'expériences, quelles nouvelles postures les acteurs de la production de connaissance adoptent-ils, lorsque les différentes instances professionnelles et associati ves se sentent respectivement interpellées par des démarches dites citoyennes? Bref, comment se construit la socialité politico-citoyenne dont fait état Patrick public journalism 6 et des débats-citoyens? Au final, qu'est-ce qu'un discours public scientifique? Comment peut-il s'inscrire dans pareille
socialité, quand l'univers dans lequel il est censé faire autorité

Charaudeau 5, et quel peut être l'apport du scientifique à l'heure du

des énergies - se présente si controversé, multipliant les sollicitations disciplinaires au sein d'une communauté scientifique dont seul le profane peut encore croire à l'unité et à la normativité définitive et absolue des énoncés? Comment dépasser la simple vulgarisation, en sachant que le travail sur l'énonciation du discours ne doit jamais écraser l'énoncé, sous peine de disqualifier l'auteur? Les échanges libérés par l'initiative du CEA devraient alors se développer bien au-delà de ce nucléaire qu'on nous montre. C'est-à-dire au-delà de la seule question de savoir quelle (s) énergie (s) privilégier, à l'heure où le développement durable devient une référence, d'autant plus fédératrice qu'elle reste floue, voire ambiguë. Dépasser cette seule

-

celui

5

6 Dont la version française journalisnle citoyen.

Cf. Patrick Charaudeau,

«

La médiatisation de l'espace public.. .», p. 78.
se décline précisément sous l'appellation non contrôlée du

14

problématique s'effectue naturellement: par statut, le chercheur du CEA n'a ni à se substituer aux politiques dans la définition des orientations stratégiques du pays en matière d'énergie, ni même à les guider. Sa seule légitimité est de fournir les éléments d'expertise de nature à permettre la prise de position, voire de décision, en connaissance de cause. Privilège jusque-là réservé aux autorités de tutelle, administratives et politiques, l'accès au débat savant, désormais démocratisé, ouvre à des bénéfices inattendus si on le considère, ainsi que le recommande Marie-Noëlle Sicard, comme « le moment suprême de l'interrogation de l'homme avec ses actes» 7. Même si le lecteur profane peut y trouver matière à nourrir son propre engagement, il serait vain d'attendre du présent travail une véritable révélation, un « scoop », sur le terrain déjà très balisé par une abondante littérature de niveau très hétérogène, consacrée aux enjeux relatifs aux choix énergétiques. Comme Patrick Champagne le définit pour la sociologie des médias, la spécificité de notre regard consiste à tenter de construire des modèles explicatifs, qui permettent de mieux comprendre les acteurs sociaux, puis de rendre compte de leurs comportements publics 8, comme de leurs interactions et de la structure de leur relation, à la manière d'un Paul Watzlawick 9. Elle doit aussi développer cette double anamnèse, chère au psychologue et au spécialiste de l'analyse de contenu des discours: entre d'une part adhésion absolue au premier niveau de signification, immédiatement accessible et tel qu'explicitement exprimé par l'auteur de l'énoncé discursif (territoire de l'investigation logico-sémantique) ; et d'autre part recherche systématique de sens seconds, parfois inconscients chez l' énonciateur (et susceptible de nous entraîner aux frontières de 10 l' herméneutique ou de l'analyse sémantique conceptuelle Il). Finalement, à l'issue de ce travail, tout ce déploiement de ressources humaines et intellectuelles autour du dispositif d'ouverture du
7

Cf. Marie-No~lle

Sicard, « Les médias à l'épreuve des crises technologiques »,
»,

Conlmunication des organÜ'ations, n° 16, GRECO, Bordeaux, 2000, p. 131. 8 Cf. Patrick Champagne, « Pour une meilleure maîtrise collective de la médiatisation
Les Cahiers
9

du journalisme,

n° 3,juin

1997, pp. 67-68.

Cf. Paul Watzlawick

(dir.) Une logique de la communication, au discours.

Paris, Seuil, trad. de 1972.

JO

Interprétation du sens littéral et découverte des sens ésotériques cachés, grâce à des clés Repérage de mots-clés et du système des valeurs donatrices de sens, bref des réseaux

ou des codes extérieurs
Il

sémantiques, susceptibles de révéler les connotations multiples d'un mot-clé, dans l'esprit de l'énonciateur et le système de relations de ce premier ensemble avec la totalité de l'énoncé; cf. Marianne Canto-Klein, Françoise Lantier, Nicole Ramognino, n° spécial, Bulletin du CERP, tome 16, n° 3, 1967, pp. 275-289.

15

CEA ne se révèlera plus peut-être que simulacre, dont l'efficacité redoutable est liée à sa dimension perlocutoire. En ouvrant au grand public, quels que soient finalement le contenu diffusé et le contenu retenu, quelles que soient l'opinion du visiteur en entrant et l'opinion en sortant, l'opération aurait répondu à une dimension phatique plutôt que référentielle: comment la presse peut-elle nous accuser d'opacité, nous, CEA, alors que chacun peut visiter le laboratoire de son choix, sans autre réserve que la sécurité des lieux et des personnes, et obtenir toutes les réponses aux questions que le nucléaire et le débat sur les énergies lui inspirent, sans autre censure que le cadre strictement délimité du secret défense et de la protection des brevets industriels? L' hypothèse est pertinente, elle s'est vérifiée en d'autres lieux publics, avec d'autres acteurs, par exemple lorsque le journalisme crée cette «société de connivence» avec les décideurs où il multiplie, comme l'expliquent Jean-Louis Missika ou Bernard Delforce, « les affrontements factices, les notoriétés indues, les services réciproques de mise en valeur, dans un périmètre idéologique minuscule» 12.La question a retrouvé pertinence tout récemment, sur cette scène électorale d' avriVmai 2002, dont l'enjeu majeur avait été imprudemment annoncé comme directement lié aux programmes des candidats sur le terrain des énergies 13 et où les acteurs n'ont fait en réalité que pratiquer l' hypostase des mots 14.Alors, le recul étant pris, doit-on parler de l'opération « Ouverture au grand public» paradoxalement comme d'une stratégie de clôture du discours et dont finalement l'interruption brutale trouve une opportune justification d'arrêt en septembre 2001, plan Vigipirate renforcé oblige? Ou faut-il faire état de l'amorce d'une dynamique de socialité, dont l'achèvement d'une première phase « visite des labos» - de toute façon programmé libère de nouvelles formes d'expression publique. Si tel est le cas, quels
sont ces nouveaux dispositifs

-

élaborés

- de

confrontation,

susceptibles

d'inspirer d'autres débats, à l'image peut-être de ce que connaît déjà le Danemark autour de l'institution de la conférence-citoyenne?

12

Cf. Bernard

Delforce,

«

La responsabilité

sociale du journaliste:

donner du sens », Les

Cahiers
13

du journalisme,

n° 2, décembre

1996, p 48.

Cf. la déclaration d'Orléans du 4 mai 2001 du futur candidat à la présidence de la
Jacques Chirac.

République,
14

L'hypostase consacre cette figure linguistique qui voit la parole (c'est-à-dire le langage

en action, au sens de Ferdinand de Saussure) appréhender un problème de société dans ses dimensions les plus globales, mais le nomme en fait pour l'exorciser verbalement, par une dévalorisation linguistique de ce qui désignait le problème; cf. Philippe Braud, Le suffrage universel contre la démocratie, Paris, PUF, 1980, p. 60.

16

L'observation participante des journées «Portes Ouvertes », organisées dans le cadre de l'opération Ouverture au grand public, offre déjà des éléments d'appréciation. Comme la présence des chercheurs du CEA à d'autres formules d'échanges publics, à l'occasion par exemple de journées de la science, voire de participation à des débats dont ils n'étaient pas les organisateurs. La consultation des sites Internet ouverts par l'Institution, le dépouillement systématique de la presse généraliste et spécialisée, la lecture appliquée des publications et le recueil des libres opinions et autres témoignages publics des chercheurs du CEA, de leurs partenaires et contradicteurs, peuvent prolonger le plaisir et l'intérêt de la confrontation pacifique au-delà de septembre 200 1, pour dépasser les hypothèses et renforcer les représentations. Quelles qu'elles soient! Et parallèlement, apporter une contribution au champ disciplinaire ouvert par les sciences de l'information et de la communication, à partir de la
démarche critique

- au

sens kantien

- de

notre positionnement:

mettre à

jour les conditions sociales d'exercice de paroles et de pratiques publiques, et, par là, en saisir les limites, et les ouvertures.

17

Nucléaire [nukleE r] : adj. (lat. nucleus, noyau) botan. Désigne la partie dure, interne
d'une chose

Irelatif

physique nucléaire

Iarme

au noyau de la cellule:

nucléaire, arme

utilisant l'énergie nucléaire: une arme nucléaire stratégique, tactique (L'expression arme nucléaire tend à remplacer celle d'arme atomique) I n. m. Ensemble des industriesqui concourentà la mise en œuvre de l'énergie nucléaire...

Il faut parfois un contexte particulier, souvent défavorable, pour voir un acteur comme le CEA, traditionnellement discret, surgir soudainement au sein de l'espace public, quitte à d'abord sembler se présenter concurrent vis-à-vis de ceux qui s'y étaient déjà largement installés pour imposer le sens. (Chapitre I - Un contexte national défavorable au CEA). Ce contexte national, dont prenaient conscence les acteurs du nucléaire, était à ce point négatif qu'il est possible, aujourd'hui, d'émettre l'hypothèse d'une opération « Ouverture au grand public », conçue comme la réponse stratégique à cet environnement peu amène, et dont la nature sera interrogée. (Chapitre II - Une stratégie de repositionnement au sein de l'espace public). À partir de cet instant, c'est tout un croisement de discours publics qu'il est possible d'observer, afin d'interpeller tout particulièrement la fidélité de l'énoncé discursif du journaliste, vis-à-vis du noyau conceptuel distribué par l' énonciateur du discours scientifique, chercheur au CEA. (Chapitre III - Le croisement des discours publics). Des réponses sont alors convoquées, parfois contradictoires, tantôt pragmatiques, tantôt fondamentales, parfois rigides, souvent nuancées, voire incertaines. Elles révèlent que, quel que soit le niveau de la question, les enjeux dépassent souvent le seul champ disciplinaire de l'auteur de l'énoncé, très souvent rattrapé par la géopolitique. (Chapitre IV - Les enjeux supranationaux du débat). 21

I - UN CONTEXTE NA TIONAL , DEFAVORABLE AU CEA

Premier élément de ce qu'il faudra peut-être nommer contexte de crise pour l'Institution, les concepts fondateurs de la politique énergétique française ne se présentent plus aussi opérationnels qu'autrefois. La référence au tout-nucléaire semble ainsi avoir perdu de sa pertinence. (~ 1 - La crise des concepts fondateurs de la politique énergétique de la France). Paramètre déterminant de cette évolution des représentations, la concurrence des discours, libérés au sein de l'espace public, se traduit sur le thème des énergies par une relative expropriation des définisseurs p rim air es de la gestion du dossier, à l'origine de laquelle se reconnaissent les debaters les plus hostiles aux recherches et activités des
acteurs du nucléaire en France. (~ 2

-

Un espace public français

bien

encombré). Pareil basculement des représentations n'aurait pu se développer si, parallèlement, le débat sur les énergies ne s'inscrivait pas en cette fin du Xxe siècle dans une réflexion globale plus critique à l'encontre du progrès, jusqu'à se cristalliser dans un processus de diabolisation des acteurs du nucléaire autour de la référence au principe de précaution. (~ 3 - Un débat écrasé par la référence au principe de précaution).

crise des concepts fondateurs de la politique énergétique française
1
« L'image de l'énergie nucléaire est plus ou moins directement associée à celle de la bombe atomique» 1.Il est vrai qu'historiquement, c'est sur le plan militaire que l'événement avait été construit. Ceux qui avaient eu la conscience aiguë de l'imminence de la Seconde Guerre mondiale en 1939 avaient immédiatement pensé à une application militaire: et peu après, Hiroshima et Nagasaki avaient révélé au monde stupéfait la puissance de l'énergie nucléaire 2. La politique énergétique de la France, qui avait consacré un pays très largement ouvert au nucléaire dans le dernier quart du x xe siècle, était principalement fondée sur deux concepts: la dissuasion, s'agissant du nucléaire militaire, qui avait conduit le pays à accepter «les
1

- La

Cf. Pierre Tanguy,

Le nucléaire,

Paris, Le Cavalier

bleu, 2002 (Coll. "Idées reçues"), », Science et vie, a06t 2002,

p. 15.
2

Cf. « Projet Manhattan.

Le jour où naquit la bombe atomique

pp. 122-127.

25

contraintes de La terreur partagée» 3 ; L'indépendance énergétique, s'agissant du nucléaire civil, qui avait incité les signataires du traité de

Rome le 25 mars 1957à ériger ce pari énergétiqueau rang de « condition
essentielle au développement économique et géopolitique ». Dès lors que les concepts fondateurs de la politique énergétique de la France sont discutés - et c'est le cas en 1998, au moment du lancement de l'opération Ouverture au grand public - leur crise peut se répercuter en crise de légitimité sociale pour tous ceux qui, jusqu'ici, y avaient trouvé le fondement de leur posture.

1

- La dissuasion

nucléaire à l'épreuve des

relations internationales
Pour le général de Gaulle, alors chef du gouvernement, la mise en place d'un COMMISSARIATA L'ÉNERGIEATOMIQUE en 1945 avait correspondu à un objectif explicite: fabriquer la bombe nucléaire française. L'option était partagée par l'ensemble des autorités du pays depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les militaires avaient compris la supériorité de l'armement offensif sur l'armement purement défensif, précisément depuis que le nucléaire avait modifié les enjeux: en raison de la capacité destructrice nouvelle de ce type d'armement, la protection de la totalité de la population ne pouvait plus être garantie. Mieux valait se prémunir contre l'agression par la menace de représailles dévastatrices 4. C'est ainsi que dans les années soixante, la France s'était dotée d'une force nucléaire stratégique, justifiée par la possibilité de pénétrer le dispositif défensif adverse et d'infliger à l'agresseur potentiel des dommages intolérables. Cette politique était devenue une constante de la réflexion stratégique du pays, quelles qu'avaient été ensuite la coloration politique et la composition des gouvernements. Mais avec le temps, elle était apparue de moins en moins populaire.

3 Cf. Lucien Poirier et Alain Bru, « Dissuasion nationale, novembre et décembre 1968.

et défense

antimissile

», Revue de défense

4

Cf. Raoul Castex (amiral), «Aperçus sur la bombe atomique », Revue de défense
octobre 1945.

nationale,

26

Les années cinquante avaient révélé les mutations géopolitiques de la planète. Le général de Gaulle avait évoqué la pertinence de l'hypothèse d'un partage du monde entre les deux puissances qui disposeraient du monopole des armes nucléaires. Se doter d'un armement nucléaire pour la France, c' était ~ rendre service à l'équilibre du monde ~ 5. On avait ainsi parlé du caractère ~ égalisateur ~ de l'atome 6.
Le contexte de I.après-guerre. ajouté au climat de guerre froide d'alors. n'avait provoqué les protestations que de quelques pacifistes minoritaires, dont le Mouvement de la paix. que les Autorités disaient alors impulsé par les Soviétiques 7. De nombreux scientifiques étaient sortis de leur tour d.ivoire. Quelques-uns. et non

des moindres, comme Frédéric Joliot-Curie et Francis Perrin. avaient créé la surprise. en se positionnant contre un programme nucléaire militaire national. Ils avaient ainsi relayé. sur le territoire national. les voix qui. aux États-Unis, s.étaient élevées rétroactivement contre la décision du président Truman de lancer les deux bombes nucléaires contre le Japon. Au sentiment d'horreur. provoqué par la connaissance progressive des conséquences, s. était aioutée l'impression désespérante d.une boucherie inutile: le Japon était de toute façon sur le point de

capituler.

A l'époque

cependant.

les

protestations étaient restées minoritaires : la majorité des chercheurs avaient apporté les arguments nécessaires en faveur de I.armement atomique 8. Le programme avait ensuite été reconnu priorité nationale. et reconduit par tous les gouvernements de la cinquième
République 9.

8

Cf. Jocelyn

Kaiser,

«Quand

les

scientifiques sortent de leur réserve », Le Courrier International, n° 607, 2026 juin 2002, p. 46. L'auteur cite notamment les déclarations partisanes de nombreux physiciens américains en ce sens. Sur les engagements des scientifiques, cf. également Max Perutz, La science comme aventure humaine, Paris, Odile Jacob, 2000.
9

S

Cf. le discours prononcé par Maurice Schumann, ministre des Affaires étrangères de la France, qui avait alors rappelé cette analyse devant l'Assemblée générale des Nations unies, le 28 septembre 1971.
6

Cf. Jean Klein, «La France et la

défense antimissile», Politique étrangère, 4/2001, octobre-décembre
200 1, p. 829.
7

Cf. Pierre Tanguy, Le nucléaire,

Paris,

Le Cavalier bleu, 2002 (Coll. "Idées reçues"), p. 30.

G-l à Marcoule et Zoé à Fontenayaux-Roses avaient été les deux premiers réacteurs à fabriquer le plutonium nécessaire à la bombe qui avait ensuite été expérimentée le 13 février 1960 dans le Sahara, après le retour au pouvoir du général de Gaulle. Trois ans plus tard, EDF avait exploité son premier réacteur : Chinon A -J. Mais c'est le choc pétrolier de 1973 qui avait poussé le gouvernement Messmer à lancer un programme de développement massif du nucléaire, au point selon certains médias de faire en trente ans de la France le pays « le plus nucléarisé de

27

UNE PRIORITÉ NA TIONALE. . . la révélation de l'existence du système de défense soviétique Galosh en 1967 avait parallèlement mis en évidence le constat de l'érosion des forces de dissuasion des puissances moyennes comme la France 10.

tout équilibre est précaire et limité; l'autre attentive à l'indépendance des nations qui se seraient dotées de capacités nucléaires stratégiques, et que ne devraient pas menacer d'éventuels accords de limitation des armements entre les deux

Grands qui aboutiraient à consacrer la
suprématie de ces derniers 13.

l'équilibre entre grandes et moyennes puissances nucléai res était à nouveau
menacé. Tandis que les Américains avaient répliqué par un proiet Sentinelle de même type que le déploiement du système Galosh autour de Moscou, la France avait décidé de moderniser sa force nucléaire stratégique. En 1968, le ministre des Armées, Pierre Mesmer, avait déclaré ~ les missiles antimissÎles (...) pas encore assez efficaces pour condamner la force de Il. Pour rester crédible, la dissuasion" France avait alors travaillé à mettre au point les missiles à charges multiples et à tête durcie, efficaces pour mieux pénétrer les défenses ennemies potentielles. la démarche avait pu être interprétée, notamment par la presse américaine, comme un désavœu des entretiens que développaient Soviétiques et Américains sur la limitation des armements stratégiques (SALT) depuis Helsinki en 1969. Au point qu'un communiqué avait dû être rédigé à l'issue du Conseil des ministres du 19 novembre 1969
réaffirmant combien la France considérait

... ASSORTIE DE QUELQUES RÉSERVES
Au terme de ces échanges internationaux, les deux superpuissances avaient signé le traité ABM en 1972 en vue de limiter le déploiement des systèmes de défense antimissile, tout en garantissant la stabilité de la dissuasion réciproque. la France avait approuvé les accords de Moscou en 1972, quand bien même ceuxci s'étaient limités à établir des plafonds quantitatifs pour certains armements stratégiques, et n'avaient pas vraiment contribué au désarmement: aucune disposition dans l'accord n'était apparue ~ de nature à limiter dans quelque domaine que ce soit la liberté d'action des pays tiers" 14. C'est ainsi que la France avait mis au point le missile mersol stratégique balistique M 4, pour garantir la crédibilité de sa force de dissuasion IS. la course aux armements s'était ainsi poursuivie iusqu'à la fin des années quatrevingts, on avait à peine remarqué une réduction de la croissance des arsenaux nucléaires pendant cette période de guerre froide. En France, la sensibilité dominante continuait à être alertée par la perception de la fragilité de la protection de l'Europe par les États-Unis, sans que la France ne se

avec ~ intérêt et sympathie les conversations américano-soviétiques d'Helsinki portant sur la réduction des 12. l'attitude avait été armements... " constante depuis, caractérisant la politique
de la Défense française. Cette déclaration de principe appelait cependant deux réserves, l'une liée à la condition d'un désarmement véritable, car

la planète» ; cf. Ça ni 'intéresse, 200 1. 10 Cf. Jean Klein, loe. cit., p. 830. Il Cf. Le Monde, 25 février 1968.
12

aoOt

départit de son attitude habituelle favorable aux négociations en vue d'arrêter la course aux armements stratégiques. Et en 1978, la politique

13 14

Cf. communiqué du Conseil des

Cf. Jean Klein, loe. cit., p. 837. Cf. communiqué du Conseil
du 31 mai 1972.

des

ministres du 31 mai 1972, Le Monde, 1crjuin 1972.

ministres
15

Cf. Jean Klein, loe. cit., p. 835.

28

définie

par

le président

Giscard

d'Estaing

stratégique intégré

française

avait

immédiatement provenant du

pouvait

être

lue avec

cette

même

la menace

potentielle

constance: les moyens de la dissuasion allaient sans doute être augmentés très fortement grâce aux progrès techniques des équipements, déjà engagés, à moins qu'Américains et Soviétiques ne procèdent 16. le pays à un désannement authentique avait besoin de garder toute sa liberté d'action pour garantir sa sécurité, dans le cadre des négociations sur les forces nucléaires de portée intennédiaire.

Sud à partir des puissances nucléaires
émergentes. Elle redoutait parallèlement la

mise en place d'un parapluie antimissile européen sous l'égide des États-Unis, susceptible d'affecter l'autonomie des puissances nucléaires moyennes. Ce contexte explique qu'au moment du lancement de l'opération ~ Ouverture au grand public '>, la France privilégie les
solutions diplomatiques, comme l'analyse Jean Klein, plutôt que de se fier aux progrès des techniques d'interception, sans exclure un aménagement du traité ABM 18

Ce bel équilibre

avait à nouveau été

ébranlé, lorsqu'en mars 1983, le président Reagan avait lancé l'Initiative de Défense Stratégique (IDS). la France avait parlé de ~ risques sérieux de déstabilisation '>, liés à l'utilisation militaire de l'espace, qu'il s'agisse des systèmes antimissiles ou des dispositifs anti-satellites, et avait tenté de contrecarrer le projet, sans y réussir véritablement. Fidèle sur ce point à la politique engagée par ses prédécesseurs, le président Mitterrand avait énoncé les conditions nécessaires à l'amorce d'un processus de limitation durable des systèmes stratégiques des cinq puissances nucléaires, comprenant notamment la réduction de l'écart entre l'arsenal gigantesque des deux Grands et les capacités de dissuasion modeste des
autres ABM, tant 17. la référence était restée le traité qu'aucune alternative véritable à la dissuasion nucléaire,

ne se présenterait

laquelle avait fait ses preuves depuis
quarante ans. l'effondrement de l'Empire soviétique, et la guerre du Golfe en janvier 199 I, qui avait vu l'Irak utiliser avec efficacité des fusées Skud contre Israël, avaient introduit

de nouvelles

donnes:

la réflexion

16 Cf. «Entretien télévisé du président de la République du 9 février 1978», Politique étrangère de la France, I er trimestre, Paris, La Documentation française, 1978, p. 64.

nationale, n° 23, I er décembre 1983, Paris, La Documentation Française.

17 Cf.

Documents d'actualité inter18Cf. Jean Klein, IDe. cil., p. 842.

29

Cette constance du discours officiel, entre volonté d'arrêt de la course aux armements et pragmatisme lié au constat du nécessaire équilibre entre superpuissance (s) et puissances intermédiaires - dont la France -, n'avait pas toujours été comprise par l'ensemble des Français. Si tel avait été le cas, Jacques Chirac, président de la République, n'aurait eu aucune difficulté à faire accepter par l'opinion française la

reprise des essais nucléairesau début de son premier mandat en 1995 19.
En fait, les autorités s'étaient laissé surprendre par la réaction populaire, et avaient eu besoin de la caution du CEA pour légitimer l'opération.

19

Jacques Chirac voulait donner de la France l'image d'un pays fort et militairement

indépendant, avant la signature du Traité sur l'interdiction complète des essais nucléaires; cf. « Nucléaire, Yougoslavie, Otan: la marque chiraquienne », Les Échos, 12 février 2002.

30

Certes, Jacques Chirac s'attendait à rencontrer une intense réprobation, mais Alain Juppé avait estimé le I6 juin 1995 que « cette décision est en général bien comprise ~ et que, de toute façon, « l'effort d'explication entrepris portera ses fruits ~ 20. Très vite cependant, les autorités politiques et militaires françaises avaient r~alisé que les opinions n'étaient pas si solidement
installées en leur faveur. Celles-ci s'étaient même révélées très versatiles, dès lors que le discours de
l'opposition avait été savamment orchestré par Greenpeace et repris par les médias, dans un premier temps du moins JI. Précisément parce que les autres sources légitimantes du pouvoir politique s'étaient révélées moins efficaces sur ce terrain, le politique avait dû recourir à l'expertise du CEA pour justifier après coup sa décision, et cette campagne de justification ne
s'était pas limitée à un travail la seule opinion internationale au niveau de 22. S'il faut

en croire certains auteurs, ce serait même en France ~ dans le domaine nucléaire plus qu 'ailleurs ~, que cette pratique se serait développée, contrairement à l'advocacy américaine, qui vise à mettre en œuvre des procédures de débats et de confrontations scientifiques contradictoires pour aider la prise de décision, c'est-à-dire avant celle-ci J3. Sur le terrain des décisions politiques en matière de choix énergétiques, les conclusions scientifiques devenaient vite des enjeux instrumentalisés

par les stratégies d'acteurs, y compris parfois par celles des scientifiques euxmêmes: la compétition sur les technologies pouvait s'accompagner d'une ~ compétition sur les visions du monde ~ 24. Le combat mené dans le Pacifique à l'occasion de la reprise des essais nucléaires de la France, le
13 juin 1995, avait ainsi été mené sur le terrain médiatique, entre deux coalitions d'acteurs parfaitement identifiés, comme Grégory Derville les redéfinit sans hésitation : ~ d'un côté, les autorités françaises (le gouvernement, l'armée et le Commissariat à l'Énergie Atomique), dont

l'action est coordonnée sur le plan logistique par le Sirp~ (Service
d'infonnation et de relations publiques des armées) ; de l'autre, une coalition de partis, de syndicats et d'associations hostiles aux essais, sous la houlette des écologistes et notamment de

Greenpeace"

2S.

Cf. la déclaration du Premier ministre, reproduite dans Le Figaro, 16juin 1995. 21 Cf. Grégory Derville, «Le combat singulier Greenpeace-Sirpa », Revue française de science politique, n° 5,
octobre 22 1997, pp. 589-624.

20

Ouest; cf. Laurence Monnoyer, «La légitimation par la science: un défi pour la démocratie », Hernlès. "Sciences et médias", n° 21, 1997, pp. 159-169.
23

Cf. Christiane Restier-Melleray,

Notamment quand l'argument de

l'indépendance nationale s'était affaibli avec la détente entre les blocs Est-

« Experts et expertise scientifique: le cas de la France », Revue Française de Science Politique, a06t 1990, p. 558. 24 Cf. Olivier Godard, « De l'usage de précaution en uni vers controversé », Futuribles, février-mars 1999, p. 41. 25 Cf. Grégory Derville, loco cit., p. 590.

31

La sdentification du discours politique a
été présentée par Jürgen Habermas comme un processus visant à empêcher le débat public J6. Dans le cas présent de la justification de la reprise des essais atomiques, le jeu s'était révélé stérile,
comme le démontre Laurence Monnoyer.

l'URSS. Mais voilà que les autorités
officielles avaient commencé à évoquer un

L'ÉCHEC D'UNE DE CLÔTURE

VOLONTÉ DU DÉBA T

Non seulement la manœuvre n'avait pas constitué une entrave à la participation politique du profane, mais elle avait au contraire excité l'esprit critique : ~ La politique technicisante extrême du gouvernement lors de la reprise des essais nucléaires a conduit à l'impasse. Les revendications démocratiques des

principe de dissuasion ~ du fort au faible », (encore appelée f: dissuasion du fort au fou ~), le pays pouvait évoluer vers une doctrine d'emploi potentiel de l'arme atomique contre un perturbateur du Sud 29. C'était cette logique que Greenpeace affirmait prétentieusement avoir arrêtée. Effectivement, sans que le lien de cause à effet ne soit aussi direct, Jacques Chirac et ses lieutenants avaient ainsi dû affirmer, à plusieurs reprises au cours de l'été 1995, que les essais prévus ne serviraient pas à mettre au point de nouvelles têtes nucléaires susceptibles 30. d'être utilisées sur le terrain Greenpeace n'avait d'ailleurs pas été le seul acteur critique à l'encontre de cette scientification du discours politique. Sans doute faut-il aussi expliquer l'échec d'un éventuel processus de clôture du débat comme la conséquence de l'engagement parallèle de scientifiques contre la prolifération nucléaire 31. La réserve était éthique, voire déontologique, chez des scientifiques comme Raymond Castaing, de l'Académie des sciences, Raymond Sené, du Collège de France, ou encore Jean-Paul Schapira, physicien spécialiste

contestataires

se sont avérées plus

puissantes que les velléités de clôture normative du pouvoir politique ~ J7. Même si Greenpeace avait finalement perdu la bataille médiatique, c'est. l'organisation écologiste qui avait semblet-iI le mieux géré l'instrumentalisation de son discours, à long terme. Conséquence indirecte: elle aurait même obligé la France à s'engager à ne pas modifier sa doctrine de dissuasion nucléaire, dans la logique de la poursuite du désarmement. Depuis deux ans en effet, les autorités semblaient avoir envisagé un changement de politique: la dissuasion menée jusquelà supposait des acteurs responsables, à la logique affichée et déchiffrable sur la scène internationale, ce qui ne semblait plus être le cas, et il fallait réagir J8. Jusqu'alors, la doctrine avait été fondée sur le principe de la disssuasion du ~ faible au fon ~, c'està-dire sur une doctrine de non-emploi de l'arme atomique de la France contre
26

29

Cf. Pascal Boniface, «Essais nucléaires. Les vieux démons », Le Monde, 13 octobre 1993 et «Le nouvel âge de la dissuasion », Le Monde, 6 novembre 1993. La tendance semblait prévaloir alors en fa veur de la conception d'armes nucléaires sophistiquées et miniaturisées, avec des effets localisés.
30

Cf. Charles

Million,

« L'idéologie

de

Cf. Jürgen Habermas,La théorie de

la paix contre les causes de la paix », Le Monde, 5 aoüt 1995.
31

l'agir communicationnel, Paris, Fayard, 1987 et La science et la technique conlme idéologie, Paris, Gallimard, 1970.
27

Cf. Grégory

Derville,

loc. cif., p. 608

Cf. Laurence Monnoyer, loc. cir., p.167.
28 Cf. Grégory Derville, loc. cit., p. 621.

et «La reprise des essais nucléaires dans le Pacifique réveille des craintes parmi les scientifiques. Des chercheurs ne souhaitent pas cautionner une décision qu'ils estiment politique », Le Monde, 21 juin 1995.

32

du nucléaire au CNRS n. Cette prise de distance s'était également placée sur le plan technique. Ainsi, lors de la reprise des essais nucléaires de Mururoa, les chiffres officiels fournis par le CEA et visant à prouver la non. toxicité de l'expérience avaient été contestés par des autorités scientifiques reconnues par le grand public: lorsque les experts du Sirpa avaient assuré que 99 % des produits résultant d'un essai étaient piégés, le rapport Cousteau avait de son côté

présenté un pourcentage de 15 % seulement, plus inquiétant 33. le géologue Pierre Vincent avait parlé de ~ risque
élevé d'effondrement d'une partie de l'atoll 34. de Mururoa après les explosions,> l'unanimité n'avait d'ailleurs pas caractérisé les réactions des scientifiques du CEA eux-mêmes, sollicités de façon parfois forcée: pour certains d'entre eux, la décision avait représenté ~ un recul

leur avis éclairé avait pu rencontrer une réaction plus spontanée au sein de la population: le contexte d'absence, depuis trente ans, de conflit qui impliquerait directement la France sur son territoire ou le contingent à l'étranger, explique que les jeunes générations s'étaient alors montrés moins sensibles que leurs ainées à une politique de dissuasion, quelle qu'en soit la nature et, a fortiori, à une politique de dissuasion nucléaire. Sensible pour une partie croissante de la jeunesse du pays, le terrain de la critique était préparé pour l'ensemble de l'opinion nationale.

vers un passé qui (me) mettait extrêmement mal à l'aise et où le CfA était assimiléà la bombe atomique I Cela était d'autant plus dommage que le CfA répondait de plus en plus, par se$programmes futur, aux sur les centrales nucléaires du et besoins de la société,> 35. de l'environnement

32 Cf. « Trois missions n'ont pas permis de faire toute la lumière sur les conséquences des expériences», Le Monde, 21 juin 1995. 33Cf. « Trois missions... », ibid.
34

Cf. Pierre Vincent, «Mururoa,

un

"stockage" de déchets radioactifs à haut risque », Le Monde, 12juillet 1995. 35 Cf. le témoignage de Michel Cribier, chercheur sur les neutrinos solaires au CEA, rapporté par Le Monde, in « La

reprise des essais nucléaires dans le Pacifique... ». Grégory Derville cite également un journaliste du Figaro: « J'ai eu des contacts avec toute une série de responsables, à Matignon, à . l'Élysée, au CEA, dans les rangs de l'armée, etc., mais ces gens n'avaient pas le même point de vue. J'ai

rencontré des militaires et des scientifiques du CEA qui étaient hostiles aux essais nucléaires, parce qu'ils estinlaient que c'était inopportun, ou que c'était inutile, ou que c'était maladroit,. et tous connaissent très bien les questions nucléaires»; cf. Grégory Derville, loco cit., p. 611.

33

Une majorité des analystes français a tendance à considérer 1985 comme l'instant du basculement des représentations - en même temps que celui des sources de légitimation du pouvoir. La date correspond à l'attentat contre le Rainbow Warrior. Mais la thèse n'expliquerait pas la montée du pacifisme en tant que phénomène supranational, caractéristique d'une partie de la jeunesse européenne et au-delà d'une majorité de la population. Il devient nécessaire d'élargir la perspective. Des analyses en ce sens peuvent venir de l'étranger, comme celle de Robert Kagan 36.Une différence fondamentale de perception, de culture
et de philosophie existerait sur ce point entre la France - voire l'ensemble de l'Europe - et les États-Unis. Pour ces derniers, le monde est resté cet

univers anarchique décrit par Hobbes où l'on ne peut se fier aux lois et règles internationales, et où la véritable sécurité ainsi que la défense et la promotion d'un ordre libéral dépendent toujours de la possession de la puissance militaire et de son utilisation. L'Europe ne s'est pas du tout construite autour de la même représentation. Elle se dirige plutôt vers un monde bien distinct, « un au-delà de la puissance », où règneraient la loi, la réglementation, la négociation et la coopération entre les nations. À Hobbes, les Européens opposent l'idéal kantien de paix perpétuelle 37.Ce rêve explique qu'ils manifestent une plus grande patience quand la solution tarde à venir. Leurs préférences vont avant tout aux solutions pacifiques, à la négociation plutôt qu'à la coercition. Robert Kagan et Jean Klein se rejoignent dans l'analyse: les Français, comme les autres Européens, en appellent plus volontiers que les États-Unis au droit international et à l'opinion internationale pour juger les contentieux 38. Et cette attitude avait guidé les décisions, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Comme le relève Joshka Fischer, ministre allemand des Affaires étrangères du gouvernement Gerhard Schroder: «Au cœur du concept d'Europe depuis 1945, il Y avait, et il y aura toujours, le rejet du système né des traités de Westphalie en 1648, avec son principe d'équilibre des puissances et ses ambitions hégémoniques des grands États» 39.Et le diplomate britannique Robert Cooper écrit que dans le monde post-moderne qui caractérise l'Europe aujourd' hui,
36

Outre sa particularité d'être ancien haut fonctionnaire du Département d'État américain et aujourd'hui chercheur au Carnegie Endowment for International Peace, l'auteur offre l'avantage de pouvoir présenter un point de vue comparatif autorisé, en tant qu'Américain vivant en Europe. 37 Cf. Robert Kagan, « Puissance américaine, faiblesse européenne », Le Monde, 27 juillet 2002 et « L'Europe post-modeme », Le Monde, 28-29 juillet 2002.
38 39

Cf. Jean Klein, loe. cit., p. 842. Cf. le discours de Joshka Fischer sur L'avenir de l'Europe, prononcé à l'université

Humboldt de Berlin le 12 mai 2000.

34

« la raison d'État et l'amoralisme des théories de Machiavel sur l'art de gouverner ont été remplacées par la conscience morale» en matière de politique internationale. Ainsi, si l'on en croit Robert Kagan, même pendant la guerre froide, l'Europe ne s'était pas véritablement donné pour projet de retrouver un statut de superpuissance, quand bien même elle avait travaillé à garantir sa défense pendant cette période. Une telle politique aurait supposé amputer fortement les programmes d'aide sociale au profit des programmes militaires. Mieux, après la fin de la guerre froide, les Européens s'étaient même refusés à financer une force militaire suffisante, pour conduire des opérations sur leur propre continent sans l'aide des Américains. En moyenne, les budgets de la défense des États européens étaient passés en-dessous des 2 % du PIB. Et la France s'était illustrée plus encore que ses voisins européens en ce sens. En particulier depuis la fin de la guerre froide, les budgets militaires n'avaient cessé de diminuer, hypothéquant ainsi sérieusement le rang que le pays pouvait encore jouer au sein des puissances nucléaires 40.Constatant que le rapport entre le bugdet militaire européen et celui des États-Unis était passé de 1 à 4, certains observateurs en concluront rétrospectivement en 2002 : la prépondérance américaine tient aussi à la faiblesse européenne en ce domaine 41. Robert Kagan explique donc la préférence européenne au recours diplomatique et juridique comme un aveu de faiblesse par rapport aux États-Unis 42, ce que semble confirmer Pierre Béhar, selon lequel la politique étrangère américaine sera déterminante pour l'évolution du monde: Russie et Chine ne savent plus développer qu'une politique réactive aux événements. Quant à l'Europe, elle n'a plus de politique 43. Mais les avis sont partagés. L' historien Emmanuel Todd explique au contraire la politique américaine comme un aveu de faiblesse: belliqueuse parce que devenue impuissante, incapable de s'imposer autrement que sous la forme d'actes provocateurs vis-à-vis du droit international - caractéristiques de « l'unilatéralisme» des États-Unis contre des cibles militaires faibles ou fragilisées. Les Européens découvrent que l'allié fondamental qui assurait la stabilité est en train de
40

Cf. parmi de nombreuses références relevées dans la presse française, « L'armée française perd son leadership européen », Le Figaro, 5 février 2002 ; « La grogne des militaires français », Le Figaro, 5 février 2002 ; « Amiral Lanxade : "Pour exister, il faut un budget à 3 % du PNB" », Le Figaro, 5 février 2002 ; « La France à la traîne derrière la GrandeBretagne », Ouest-France, 23-24 février 2002... 41 Cf. « Défense en hausse», Le Monde, 6 septembre 2002.
42
43

Cf. Robert

Kagan,

loco cit.

Cf. Pierre Béhar, « L'Amérique et le monde», Futuribles, n° 278, septembre 2002, pp. 25-34.

35

devenir un facteur de désordre. La prise de conscience les poussera peutêtre à faire, avec détermination, tout ce qu'il faut pour devenir durablement indépendants, comme le prévoit Emmanuel Todd 44. La problématique sera réinterrogée une fois terminée l'opération Ouverture au grand public du CEA. Quoi qu'il en soit, à la fin des années quatre-vingt dix, les bouleversements de la scène internationale n'avaient pas encore été de nature à réveiller l'engagement patriotique en faveur d'un renforcement de l'armement nucléaire: « La détente entre les blocs Est et Ouest, la meilleure diffusion des connaissances concernant les dangers de la radioactivité et le ralentissement de la course aux armements contribuent (00.) à sensibiliser les populations sur un sujet qui touche directement leur santé et la protection de l'environnement» 45. Au thème de la dissuasion se superposait effectivement celui de la prolifération de l'armement nucléaire et des dangers que représentait la montée des actes de terrorisme international. Ainsi, le Sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992 s'était conclu sur des objectifs ambitieux, articulés autour d'une vision d'un monde exempt de guerres et de conflits, de pauvreté et de destruction de la nature. C'était la première élaboration de ce qui, plus tard, sera traduit par l'expression développement durable 46. Un an après en 1993, Mikhaïl Gorbatchev avait signé l'acte de naissance de Green Cross, une association destinée «à libérer le monde de l'héritage écologique de la guerre froide et de la course aux armements, de prévenir les conflits pour le contrôle des ressources naturelles et encourager la prise en compte de l'environnement dans les valeurs de la société» 47. Le nucléaire militaire perdait des points aux yeux de l'opinion. Les acteurs du nucléaire pouvaient encore jouer quelques dernières cartes: développer le nucléaire signifie aussi parallèlement multiplier les accords et traités internationaux, les engagements de non-dispersion des matières, les inspections internationales de sorte que la menée d'un programme clandestin devienne très difficile. Par ailleurs, le développement parallèle de l'énergie nucléaire civile, en diversifiant le
44

Cf. Emmanuel Todd, Après l'empire, Paris, Gallimard, 2002 et l'interview de l'auteur,
«

parue dans Télérama,
de faiblesse?
45
46

Le coup de force des États-Unis
n° 2749, 18 septembre 2002,

contre l'Irak n'est-il
pp. 24-26.

pas un aveu

», Télérama,

Cf. Laurence Monnoyer, loe. cit., p. 159.
Gerhard Schrôder
2002.

rappelle

cet environnement

édénique

de la conférence;

cf. Gerhard

Schrôder, «Johannesburg:
1 er/2 septembre
47

méritons la reconnaissance de nos enfants », Le Monde,

Cf. Mikhaïl Gorbatchev, Mon manifeste pour la terre, éd. Du Relié, Paris, 2002 et « La voix de l'expérience», Le Courrier International, n° 617,29 aoOt-4 septembre 2002, p. 35.

36

marché actuellement dominé par les hydrocarbures, peut contribuer à la stabilité politique mondiale 48. Mais les arguments perdaient de leur poids et de leur actualité, auprès d'une opinion parfois expéditive dans le procès pour anachronisme. Thérèse Delpech fait même état d'une thèse plus audacieuse encore que tout ce que les auteurs ont pu proposer dans leur analyse de l'attitude des Français. Il se pourrait bien qu'on se soit mépris en érigeant depuis cinquante ans l'argument du nucléaire-militairegarant-de-la-paix-européenne comme facteur déterminant de l'adhésion populaire. Une autre explication se présente, redoutable quant à la solidité et la noblesse de l'engagement: les Français, comme les autres Européens de l'Union, ne se sont jamais fondamentalement révélés nucléophiles, comme on l'avait peut-être cru. Une bonne partie d'entre eux avaient seulement toléré le nucléaire, parce qu'ils étaient fatigués de

la guerre après les deux conflits de la première moitié du siècle 49. On

comprend ainsi mieux comment, en 1995, une partie de l'opinion française avait tourné casaque sans plus de réflexion. Dans un premier temps en effet, elle avait rejeté les essais nucléaires sous l'influence de Greenpeace, relayée par les médias que l'organisation écologiste avait réussi à mettre de son côté 50.Cette même opinion avait ensuite reviré de bord, conséquence de la reprise en main de leur communication

médiatique par les acteurs du nucléaire 51. Toutes ces connotations
négatives pour le nucléaire avaient seulement préparé un terrain que les nucléophobes allaient devoir encore ensemencer, pour que la récolte soit celle de la tempête populaire contre les activités des acteurs de la filière. En sommes-nous là au moment du démarrage de l'opération Ouverture au grand public? C'est un fait: en 1998, le nucléaire militaire ne mobilise plus la majorité de l'opinion. Les États-Unis eux-mêmes se présentent di visés sur le terrain de l'armement nucléaire, entre abolitionnistes comme le général Lee Butler, témoin de certaines absurdités du temps de la confrontation Est-Ouest; et conservateurs, regroupés derrière la Nuclear Posture Review de 1994 52. Stratégiquement, les Américains peuvent encore estimer devoir conserver la responsabilité de la dissuasion élargie à l'Europe, pour ne pas voir s'y
48

Cf. le dialogue imaginé par Bernard Bonin, Étienne Klein et Jean-Marc U235, atome radioactif, Paris, Flammarion, 2001, p. 192.
p. 29. Derville, ibid., pp. 600 et S.

Cavedon,

Moi,

49
50

Cf. Thérèse Delpech, L'héritage nucléaire, Paris, Complexe, 1997, (Coll. "Espace
Cf. Grégory Derville, loco cit., pp. 600 et S.
Cf. Grégory

international"), 51
52

Cf. Thérèse Delpech, op. cit., pp. 12-13.

37

développer une autonomie militaire nucléaire. Ils constatent également être impliqués dans des crises régionales, dont le nucléaire constitue un des enjeux, comme au Moyen-Orient, ou comme en Corée. Par ailleurs, leur supériorité sur le plan de l'armement conventionnel leur permet d'envisager, seuls, des réponses d'un type nouveau: combinaison de nouveaux concepts opérationnels, utilisation des technologies de l'information. .. Fin 1997, certains analystes avertis essaient pourtant encore d'alerter sur les risques d'un désarmement brutal, unilatéral. L'observation de terrain peut s'avérer angoissante. En Russie par exemple, le désarmement nucléaire stratégique est en panne depuis plusieurs années: plus des 10 000 armes nucléaires tactiques sont encore disponibles en 1997, de nouveaux sous-marins et de nouveaux missiles sont mis en service, de nouvelles têtes nucléaires sont produites. On dit même alors que la Russie pourrait procéder à un réexamen de sa doctrine nucléaire, lequel conduirait à une réaffirmation du rôle des armes nucléaires, notamment de l'armement tactique 53. Du côté de la Chine, tandis que ses ennemis d'hier sont, soit très affaiblis comme la Russie, soit désireux de commercer comme les États-Unis, le pays choisit au contraire de moderniser son arsenal, mettant au point des missiles mobiles de longue portée et de nouvelles têtes nucléaires. Mais les Occidentaux semblent préférer se fier alors à des généralités rassurantes sur l'histoire de la Chine, dont la plus répandue est que ce pays ne s'est jamais montré jusqu'ici comme une puissance expansionniste 54. Tirant les conséquences de la pause stratégique autorisée par l'évolution des relations internationales entre Est et Ouest, les puissances nucléaires européennes se contentent d'entretenir des forces qu'elles ont choisi de maintenir au plus bas niveau compatible avec le maintien d'une capacité nucléaire crédible 55.Par ailleurs, les chances apparaissent très minces d'obtenir un renoncement à l'option nucléaire de la part de pays comme l'Inde, le Pakistan, Israël, et la certitude est quasi acquise d' acti vités clandestines en Irak, en Iran et en Corée du Nord. Mais à l'aube du XXIesiècle, il peut être affirmé que l'un des impératifs de la communauté internationale est de préserver la paix nucléaire 56, la majorité de la population française ne souscrit plus à l'analyse. Beaucoup semblent focaliser leur attention vis-à-vis du nucléaire militaire sur l'Irak qui - médiatisation de la guerre du Golfe
53

Cf. Thérèse Delpech, 54Cf. Thérèse Delpech, 55 Cf. Thérèse Delpech, 56 Cf. Thérèse Delpech,

op. cit., ibid., p. ibid., p. ibid., p.

pp. 9-10. Il. 13. 14.

38

oblige - permet de prendre conscience des risques de la prolifération des armes de destruction massive. Les propos les plus alarmistes avaient été tenus, avec la découverte de l'ampleur du programme nucléaire clandestin ainsi mis en évidence en Irak. Depuis, le réflexe populaire était allé dans le sens de l'arrêt global de toute dissuasion: dans ces pays émergents, l'appétit semble trop s'affirmer à l'égard des armes biologiques, chimiques et nucléaires, « égalisateurs potentiels» cette fois non plus seulement pour la France mais aussi pour les pays du Sud, quand la sophistication des armes conventionnelles modernes paraît hors de portée pour la très grande majorité des États 57.Ainsi, à la charnière des années 1997-1998, conséquence de l'information alarmiste ou de l'apaisement de la tension Est-Ouest, la réaction dominante de l'opinion française va dans le sens de l'abandon le plus tôt possible du nucléaire militaire. Cette opinion dominante se révèle même parfois incapable de prendre acte des patiences nécessaires, et, au contraire, agacée des lenteurs incompréhensibles de la mise en œuvre du traité de nonprolifération. Pendant ce temps, trop loin pour être entendue par la majorité de la population française, la commission dite « de Canberra» découvre l'exercice délicat de la démonstration devant l'Organisation des Nations Unies d'une plus grande sécurité internationale et régionale à

chaque étape du processus proposé et surtout à son terme: « L'idée
qu'un monde exempt d'armes nucléaires serait à la fois moins chaotique et moins dangereux manque toujours d'arguments convaincants (pour les responsables des pays membres de l'ONU), dans un monde qui est en situation de surarmement conventionnel» 58. Mais le citoyen français entend-il seulement cette idée du maintien d'une dissuasion nucléaire liée au rapport des forces en présence, parallèlement à la poursuite des accords de désarmement? Sans doute pas, si en 1997, il fait sienne l'analyse du journal Le Monde: « L'armée n'a plus besoin de plutonium depuis longtemps. Quant à l'indépendance énergétique, on est loin des ambitions du départ! Le programme de surgénérateur a échoué. Plus
question
inutile,

de boucler
mais dangereux

complètement
et délicat

le cycle du combustible.
à stocker?
» 59.

Pourquoi,

dès

lors, continuer

à extraire

des déchets un plutonium

non seulement

Effectivement, tandis que l'on ne retient plus que la fin de la guerre froide et l'effondrement de l'empire soviétique pour disqualifier le concept de la dissuasion nucléaire, dans le même temps, à l' heure de la

57

Cf. Thérèse Delpech, op. cir., p. 92.
Cf. Thérèse Delpech, ibid., p. 136.

58
59

Cf. « La Hague est-elle mortelle?

», Le Monde, 17 avril 1997.

39

mondialisation et de la baisse des cours du pétrole, le concept d'indépendance énergétique n'a plus du tout la même résonance aux oreilles du citoyen français en cette période 1997-1998.

2 - La difficile recherche de l'indépendance énergétique
Ce sont les applications militaires qui avaient d'abord prévalu avec la bombe thermonucléaire, mais la domestication de la fusion nucléaire en vue de la production d'électricité avait fait l'objet de recherches très actives, en France comme dans les pays voisins, immédiatement après la guerre. Le même phénomène de base - la fission de l'atome - est exploité dans les deux cas. Pour la bombe, il s'agit d'obtenir un dégagement d'énergie instantané. Pour la centrale, il s'agit d'obtenir un dégagement de chaleur en continu. Cela suppose seulement maîtriser le mécanisme de réactions en chaîne pour multiplier le nombre de neutrons et de fissions, afin d'obtenir la quantité d'énergie jusqu'au niveau d'énergie désiré. Et cette réaction en chaîne est plus facile à mettre en œuvre s'agissant de la production en continu. Pour la bombe nucléaire, l'emballement nécessaire que la réaction entraîne a pour effet immédiat la dispersion des noyaux d'uranium, qu'il faut donc retarder suffisamment. L'enjeu du nucléaire civil s'était vite présenté comme un objectif fondamental: la ressource énergétique sollicitée par cette technologie l' hydrogène - apparaissaitcomme inépuisableet disponible, même si la mise en œuvre n'avait pu dépasser les obstacles techniques que vers la seconde moitié du xxe siècle 60. L'uranium étant en outre un élément relati vement abondant dans le monde, on avait fait du développement pacifique de l'énergie nucléaire la voie privilégiée du progrès 61. La critique contre le nucléaire civil avait été plus lente à se développer en France. Pierre Tanguy estime par exemple qu'au moment de la création du CEA, si le nucléaire militaire avait rencontré la contestation de quelques-uns, dont le Mouvement pour la paix, le développement du nucléaire civil était d'abord resté à l'écart de toute contestation. Il est vrai: les premiers travaux sur l'utilisation du
nucléaire civil avaient vite tenu

-

voire dépassé

-

leurs promesses:

il

60

Cf. PietTe Tanguy,

op. cil., p. 19.

61 Cf. PietTe Tanguy, ibid., p. 29

40

n'avait fallu que cinq ans pour que le premier kilowatt/heure soit produit outre-Atlantique en 1951. En 1965, on avait compté plus de soixante centrales nucléaires qui produisaient de l'énergie nucléaire dans le monde et près de 180 en 1975 ! La France était dans le peloton de tête 62. Peut-être faut-il voir aussi dans le plébiscite nucléaire un reste de fierté nationale au sein d'une opinion française flattée d'avoir accueilli en ses laboratoires ceux par qui tout avait commencé. Certes, quand Martin Klaproth avait découvert cet élément chimique qu'il avait appelé uranium en référence à la planète Uranus, l'événement avait été quelque peu phagocyté par une actualité politique nettement plus perceptible et immédiatement impliquante pour l'opinion française de cette année blanc sans valeur» 63. C'est d'Allemagne que Wilhem Rontgen avait révélé l'existence des rayons dits rayons X, capables de traverser des épaisseurs importantes de matière. Mais c'était à nouveau un Français, Henri Becquerel, qui avait découvert en 1896 que ces rayons étaient le résultat d'un phénomène spontané et non le résultat d'une excitation lumineuse préalable: la matière pouvait donc émettre spontanément de l'énergie. Le véritable bond en avant de la recherche avait été provoqué une fois encore dans les laboratoires français, par une certaine Marie Curie qui, avec Pierre, son mari, était parvenue à isoler un nouvel élément naturel beaucoup plus actif que les autres, le radium, et à imposer un nouveau concept: la radioactivité. En 1933, Frédéric et Irène Joliot-Curie ne s'étaient plus contentés d'observer les émissions des atomes, mais les avaient bombardés de particules alpha pour observer leurs transformations. Et voici qu'était apparu l'aluminium 27, lequel s'était transformé en phosphore 30, lequel à son tour s'était transformé en silicium 30. Des centaines d'isotopes artificiels avaient ainsi été créés, qui n'existaient pas sur terre auparavant. Alchimiste moderne, « l'homme est devenu le maître de la matière », s'était-on alors exclamé, comme le rappellent des chercheurs du CEA 64.Toute la communauté scientifique nationale et internationale s'était enflammée. Stimulés par ces résultats des chercheurs français, des chimistes et physiciens allemands avaient ensuite fait une dernière découverte fondamentale: à partir d'un noyau à 92 protons frappé par un seul neutron, il était possible d'obtenir un noyau à 56 protons (le baryum) et un autre à 36 protons (le krypton). Le tout s'accompagnait de la libération d'une énergie de 200 millions

1789. Un dictionnaire d'alors définissait l'uranium comme « un métal

62

Cf. Pierre Tanguy, op. cit., p. 30.

63

64 Cf. Bernard Bonin, Étienne Klein, Jean-Marc

Cf. Bernard Bonin, Etienne Klein, Jean-Marc Cavedon, op. cit., p. 34.
Cavedon, ibid., p. 43.

41

d'électronvolts, soit 100 millions de fois plus d'énergie que ce qu'on obtenait jusque-là d'un seul atome. Dans le contexte de pré-guerre qui caractérisait le début de ce mois de mai 1939, Frédéric Joliot-Curie et ses collègues avaient déposé les brevets concernant la bombe et les réacteurs à base de fission nucléaire 6S. Et dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, les politiques français avaient très vite su y voir l'intérêt du pays, du point de vue militaire certes, mais aussi du point de vue civil: la possibilité de satisfaire une demande énergétique en augmentation constante constituait dans les esprits une condition essentielle pour permettre la reconstruction du pays, puis son développement économique et social 66. Les Français n'avaient pas besoin d'être scientifiquement avertis pour se convertir au nucléaire civil. Car l'écho des découvertes des physiciens et chimistes avait largement débordé laboratoires et amphithéâtres. Vantés par la réclame, les rayons du radium s'étaient vu gratifiés de toutes les vertus et la presse de la fin de la première moitié du xxe siècle s'était présentée dithyrambique: le radium est capable de guérir tous les cancers et la tuberculose. Il rend la vue aux aveugles. Il guérit de l'impuissance sexuelle. Il soigne l' hypertension artérielle. Il élimine les verrues plantaires. Il arrête la chute des cheveux... Quelles vertus ne lui avaient-on pas alors attribuées 67! Par ailleurs, l'équilibre entre capacité à répondre à la demande croissante en énergie d'une part, et préoccupation environnementaliste d'autre part, avait alors été établi en favorisant nettement la première priorité. L'époque s' y prêtait, correspondant à une demande exponentielle, après les deux périodes précédentes déjà fortement consommatrices d'énergie qui avaient consacré le début de la révolution industrielle, puis la période de 1850 à 1950. Les générations abordant la seconde moitié du xxe siècle se préoccupaient peu de l'environnement. Les chercheurs du CEA le rappellent: le minium était couramment utilisé comme peinture antirouille, le cadmium comme revêtement de la boulonnerie, le fréon comme agent frigorigène dans les réfrigérateurs, l'amiante comme protection ignifuge et le plomb-tétraéthyle comme antidétonant dans le supercarburant 68.Certes, on entendait bien de temps en temps quelque ancien parler de ce progrès-qui-détraque-les-saisons.
6S

Cf. Bernard Bonin, Étienne Klein, Jean-Marc Cavedon, op. cit., p. 48. 66 Cf. Gabriele Fioni, « Aspects économiques de l'énergie nucléaire », Électronucléaire. Une présentation par des physiciens, Paris, Publication du Cercle d'Études sur l'Énergie Nucléaire, 1999, pp. 309-322.
67 68

Cf. Bernard Bonin, Étienne Klein, Jean-Marc Cavedon, op. cit., p. 35. Cf. Bernard Bonin, Étienne Klein, Jean-Marc Cavedon, ibid., p. 186.

42

Mais la pollution était déjà résolue avant même de devenir problème; un numéro spécial de Science et Vie de 1959 consacré à l'an 2000 traduisait bien l'euphorie de l'époque: « Dans quelques années, la consommation de charbon et d'essence commencera à baisser dans le monde, grâce aux (i). sources d'énergie "propre" que nous préparent les atomistes» L'optimisme était de rigueur, entretenu entre voisins. Lors de la signature du traité de Rome le 25 mars 1957, Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg et Pays-Bas avaient affirmé: «L'énergie nucléaire constitue la ressource fondamentale essentielle qui assurera le développement et le renouvellement des productions et permettra le progrès des œuvres de paix». Le traité Euratom avait scellé la coopération étroite entre les six pays fondateurs de la première communauté européenne dans le domaine du développement du nucléaire civil 70. La concurrence entre les différentes formes d'énergie avait donc été présentée officiellement sous l'angle économique, plutôt qu' environnemental. Avec la première crise pétrolière de 1973, le nucléaire était même devenu en France l'atout principal pour arriver à l'indépendance énergétique du pays et se mettre ainsi à l'abri des changements

économiques et politiques dans le monde 71. La France manquait de
gisements de combustibles fossiles et il lui fallait recourir à l'importation. Or, le prix de la calorie pétrole était alors dix fois supérieur à celui de la calorie uranium. La France se trouvait en situation de faiblesse à la table des négociations. Mêmes les syndicats s'étaient rangés à ce choix du tout-nucléaire, CGT comprise, anticipant un bénéfice secondaire à cette politique énergétique: une énergie centralisée est plus facile à garder sous contrôle syndical qu'une énergie électrique éclatée, comme l'analysera plus tard le futur ministre de l'Environnement Yves Cochet 72. Ainsi s'explique que plus de vingt ans après en France, la production et la répartition de la consommation d'énergie étaient restées spécifiques par rapport au reste du monde: tandis qu'au milieu des années quatre-vingt-dix, la production mondiale d'énergie électrique d'origine nucléaire n'atteignait qu'environ 17 % du total, le nucléaire
69

Dominique Bourg et Jean-Louis Schlegel rappellent ce climat euphorique de l'époque dans Parer aux risques de demain. Le principe de précaution, Paris, Seuil, 2001, p. 133. 7°.Cf. Pierre Tanguy, op. cit., p. 29. 7i Cf. Gabriele Fioni, loco cit., p. 310. 72 Propos tenu lors du colloque « Sortir du nucléaire », organisé à l'Assemblée nationale le 5 juillet 2000 et rapporté par Pierre Kohler; cf. Pierre Kohler, Seveso, ozone. amiante. dioxine, pluies acides... L 'impo~'ture verte, Paris, Albin Michel, 2002, p. 334.

43

représentait déjà plus de 72 % de l'électricité produite en France en 1992. Les exportations d'énergie électrique étaient en augmentation de 0,7 Mtep en 1973 à Il,9 Mtep cette même année 1992. Et le taux d'indépendance énergétique avait décollé de 22 % à 51 % suite au développement du nucléaire. Les prévisionnistes indiquaient alors que le pourcentage d'énergie produite par le nucléaire devrait monter à 77,7 % en 2010 73.

123456789-

France Ukraine Corée du Sud Suède Japon Allemagne Royaume-Uni États-Unis Russie

10- Canada II - Inde Source: AlEA, 2000

76% 47% 41 % 39% 34% 31 % 22% 20% 15 % 12% 3%

59 13 16 Il 53 19 35 104 29 14 14

63 000 11000 13000 9000 43 000 21 000 13000 97 000 20 000 10000 3000

Aujourd'hui, Pierre Tanguy, par exemple, semble s'enorgueillir du rôle important joué par la France dans le développement du nucléaire: « ... Les savants français Joliot-Curie, Halban, Kowarski et Perrin prirent des brevets de réacteur et d'armes nucléaires dès 1939. Le CEA fut créé en 1945. Les premiers kilowattheures nucléaires français furent produits en 1956. Peu après le choc pétrolier de 1973, un programme massif de construction de centrales nucléaires fut engagé (...) Grâce au nucléaire, la dépendance française ne dépasse pas aujourd' hui 50 % alors qu'elle atteignait plus de 80 % (...) Le programme nucléaire a donné à EDF un prix de revient du kilowattheure parmi les plus bas d'Europe et EDF peut exporter 20 % de sa production. Pour ce qui est de l'environnement, grâce au nucléaire, la teneur moyenne en oxyde de soufre de l'atmosphère en France a diminué de près de 60 %,. les rejets de gaz carbonique ont diminué de 30 0/0... » 74.L'auteur convoque encore l'exemple français pour garantir

73 74

Cf. Gabriele Fioni, loco cit., p. 313. Cf. Pierre Tanguy, op. cit., pp. 101-102.

44

l'approvisionnement énergétique de l'Union européenne, laquelle risque d'ici 2020 à 2030 de devoir couvrir ses besoins à 70 % par des produits importés, contre 30 % actuellement. Pierre Tanguy ajoute enfin l'argument décisif du prix du nucléaire qui, certes, peut varier selon les paramètres d'un pays à l'autre, mais qui, de toute façon, est plus économique s'il est utilisé « en base du réseau », c'est-à-dire pendant un plus grand nombre d'heures par an 75.
Cette présentation

- en

fait conditionnelle

- de

l'option traduit bien

le champ des incertitudes auxquelles les chercheurs du CEA sont au premier plan confrontés, en cette fin des années quatre-vingt-dix. Progressivement en effet, la multitude des paramètres à prendre en compte et les prudences des experts en matière de prévision avaient brisé quelques certitudes. L'analyse économique des sources d'énergie implique en effet l'étude de toutes les composantes, du prix du combustible à la gestion des déchets, de la conception au démantèlement de l'installation. Des méthodes mathématiques avaient été ainsi développées pour obtenir des coûts de référence, où les investissements des années précédentes étaient réactualisés en tenant compte des taux d'intérêt bancaires et des taux d'inflation annuels. Mais si l'actualisation des investissements passés était assez bien établie à la fin 1997, les experts du CEA reconnaissaient eux-mêmes qu'elle est plus difficile à établir pour les projections à moyen et long terme. Les hypothèses sur les taux bancaires et d'inflation futurs, la durée de vie des installations, le prix du combustible et l'évolution de la situation internationale jouent un rôle important. Ils peuvent changer les résultats finaux: «Le s incertitudes sur plusieurs paramètres donnent des variations entre évaluations successives qui parfois peuvent être importantes et qui peuvent privilégier l'utilisation d'une source d'énergie par rapport à une autre, selon les hypothèses prises au moment du calcul» 76. Précisément fin 1997-début 1998, les chercheurs du CEA constatent eux-mêmes que l'avantage du nucléaire par rapport aux autres sources peut, selon certains paramètres, se révéler moins important qu'en 1993 (le coût de référence du kWh thermique se situant entre 20,7 et 21,2 en centimes de FF/kWh, contre une fourchette entre 24,1 et 25,8 en 1993). Certes, les filières à charbon ne semblent pas alors en mesure de concurrencer le nucléaire, mais en revanche, le cycle combiné au gaz se révèle fort compétitif 77.Pierre Tanguy fait la même observation, à partir
75

Cf. Pierre Tanguy, op. cil., p. 104. Sur les coOts de production du nucléaire, Pierre Bacher, Quelle énergie pour demain ?, Paris, éditions Nucléon, 2000.

cf. également

76
77

Cf. Gabriele Fioni, loe. cil., p. 321.
Cf. Gabriele Fioni, ibid., p. 321.

45

des conclusions publiées par le ministère de l'Industrie, sous réserve que les cours du gaz restent à leur niveau le plus bas 78. Les certitudes scientifiques s'estompent. Ce qui peut être le propre d'une démarche scientifique, conformément à la théorie de la falsification chère à Karl Popper 79.Mais ne satisfait guère ceux qui espèrent trouver dans la science les éléments justificatifs de leurs décisions politiques, ou, tout simplement, leurs repères en matière de choix électoraux. L'homme de la rue semble peu empressé de connaître les controverses scientifiques. Et s'il vient à les rencontrer, il peut en ressortir déstabilisé, plutôt que sécurisé so. Et précisément en cette fin de siècle, l' homme de la rue avait découvert que le monde de la science n'est pas constitué de cette référence unique qu'il appelait peut-être inconsciemment pour apaiser ses angoisses. Cette révélation s'imposait précisément sur le terrain de

l'environnement,plus encore qu'ailleurs: « La nature "transscientifique"
des questions écologiques ouvre par définition la perspective de débats partisans entre experts, avec le risque que les parties prenantes dans la controverse soient jugées beaucoup plus sur leur crédibilité personnelle que sur leurs compétences effectives» 81. En 1997-1998, au moment où se prépare l'opération Ouverture au grand public, si en désespoir de cause les Français recherchent des certitudes auprès du pouvoir politique, voire des indices d'orientation précise, ils en sont pour leurs frais. Ainsi, la variable politique est désormais vide de présomption sur ce terrain: alors qu'auparavant l'engagement pronucléaire avait caractérisé plutôt une évidence de droite et le militantisme antinucléaire une revendication de gauche, les expériences politiques successives de cohabitation ont bien raboté les aspérités et les alignements partisans. Quand à cette époque, il ne s'est pas expressément déclaré contre le nucléaire comme le font les Verts, l'élu semble gêné. Pareille confusion peut légitimement inquiéter, au fur
78

79 La vérité scientifique, selon Karl Popper, n'apparaît que comme le résultat provisoire d'expériences ayant convaincu un certain nombre de chercheurs de la communauté internationale à un instant T ; cf. Karl Popper, La logique de la découverte scientifique, Paris, Payot, 1987. 80 C'est là une des contradictions de notre société démocratique, note Dominique W olton : autant sur le plan politique, elle accepte l'idée de controverses et d'oppositions, autant sur le plan scientifique, elle les supporte moins; cf. Dominique Wolton, « De la vulgarisation à la communication », Hermès, "Science et médias", n° 21, 1997, P . 12. 81 Cf. Jacques Theys et Bernard Kalora, « Quand la science réinvente l'environnement », in Autrement. "La terre outragée. Les experts sontfornlels l", n° 1, 1992 (Série "Sciences en société"), pp. 15-49.

Cf. Pierre Tanguy, op. cit., p. 104.

46

et à mesure que se rapprochent les échéances concernant les décisions à prendre pour renouveler l'actuel parc de centrales nucléaires françaises. 2006 donnera peut-être lieu à la première consultation électorale à cet effet. Après avoir expérimenté l'autosatisfaction claironnante, la France nucléaire se recroqueville ainsi sur une ligne de défense frileuse: apparaissant surtout réactive en réponse aux attaques environnementalistes, la politique énergétique de la France ne semble plus s'inscrire dans un projet cohérent et durable. Certains auteurs y voient même une caractéristique de l'État français: alors qu'exceptionnellement les autorités politiques françaises avaient su exprimer un choix explicite en faveur du nucléaire dans les années soixante/soixante-dix, la France est revenue à ses vieux démons, le consensus mou guide à nouveau la prise de décision 82. L'État français retrouve sa pente naturelle: maintenir plutôt que développer, quel que soit le secteur d'activité, et temporiser
plutôt que prendre les décisions courageuses nécessaires
83.

Et sur ce terrain, l'affichage d'un engagement marqué pronucléaire suppose d'être capable de répondre à l'émotion croissante d'une opinion de plus en plus hostile, qu'il vaut peut-être mieux éviter de
contrarier

-

enjeux

électoraux

obligent.

Et pourtant,

sur le plan

international, à cet instant, un événement offre une belle planche d'envol inattendue pour un discours pronucléaire : les plus grandes nations se sont réunies à Kyoto et ont signé un protocole, qui contraint désormais les pays signataires (dont ne font pas partie les États-Unis, le Canada et l'Australie) à prendre des mesures visant à réduire les émissions des gaz responsables du réchauffement de la planète. Face à ce danger, désormais reconnu comme la menace la plus sérieuse contre la terre, le nucléaire est même présenté comme option salvatrice 84.

Michel Crozier et Bruno Tilliette stigmatisent même le caractère presque anormal de cette innovation étatique, dans ces années soixante/soixante-dix « ... Fruit d'une rencontre improbable entre l'obsession de disposer de reS~iources énergétiques importantes, la présence d'un corps d'ingénieurs de haut niveau pouvant assurer la continuité (...), et l'absence d'opposition dans un secteur vierge» ; cf. Michel Crozier, Bruno Tilliette, Quand la France s'ouvrira..., Paris, Fayard, 2000, p. 58.
83

82

Michel Crozier et Bruno Tilliette définissent l'État français d'abord comme un état protecteur, considéré comme le responsable suprême de l'équilibre. Sa cohabitation deviendrait ainsi difficile avec l'innovateur, qui dérange et risque d'ébranler l'équilibre à peine stabilisé. De ce fait, il serait devenu difficile, voire impossible, d'élaborer une véritable stratégie au niveau des pouvoirs publics; cf. Michel Crozier, Bruno Tilliette, op. cit., p. 57. 84 Cf. le rappel de Mickael McCarthy, «Tirer les leçons des erreurs de Kyoto », Le Courrier International, n° 617, 29 aoOt-4 septembre 2002, p.34.

47

Mais en cette année Kyoto-1997, l'argument qui aurait dû emporter tous les suffrages souffre d'une hypothèque bien difficile à lever. Depuis une dizaine d'années en effet, quand on parlait nucléaire, une co-occurrence était venue progressivement écraser toutes les autres: Tchernobyl, et, partant, la sécurité des installations et les risques pour la vie de l'homme. Cela, l'homme de la rue pouvait plus facilement et immédiatement l'aborder que les thèmes de l'indépendance énergétique ou de la dissuasion militaire, dont il avait quelque peu oublié le lien avec sa vie quotidienne. Les acteurs du nucléaire savent ce que cela veut dire au moment du démarrage de l'opération Ouverture au grand public: la décision vient d'être prise de fermer Creys-Malville 85. Alors que la France est leader en ce domaine et que le réacteur a fini par trouver sa vitesse de croisière 86, l'arrêt brutal de Superphénix va faire que la France sera désormais obligée d'acheter la licence de sa propre découverte... à l'étranger 87. Par ailleurs, le thème de la sécurité devenu hypersensible, l'opprobre avait progressivement gagné, sans les distinguer désormais, nucléaire militaire et nucléaire civil. Certes, on peut difficilement établir que c'est le programme civil qui a rendu possible la fabrication des bombes dans le «Club des Cinq» (les cinq grandes puissances nucléaires: États-Unis, Fédération de Russie, Angleterre, France, Chine). Il en va tout autrement pour les pays nucléaires émergents: le cas d'Israël est réglé, le pays ne possède pas de centrale électronucléaire et la matière fissile y a été fabriquée dans des installations spéciales. Le Pakistan a profité de transferts technologiques de l'Europe. Par contre, il est certain que l'Inde, capable aujourd'hui de réaliser seule ses propres installations pour produire la matière fissile à des fins militaires, avait dès le départ détourné le plutonium produit dans un réacteur civil nucléaire, à une époque où les clauses des contrats d'utilisation étaient moins draconiennes 88. La découverte de l'arsenal clandestin de l'Irak à l'issue de la guerre du Golfe avait achevé d'installer l'angoisse sécuritaire au sein de la population française. Quand bien même le pays n'avait jamais possédé de centrale nucléaire, ayant en fait essayé de construire en secret des moyens de production spécifiques pour de telles armes atomiques;
85
86

Cf. Rapport Galley-Bataille
Cf. Georges Vendryes,

sur l'arrêt de Super phénix, Assemblée
pourquoi ?, Paris, 1997.

nationale, juin 1998. in « Le tour de

Super phénix,

87 Ces propos, tenus par des techniciens de la centrale, ont été recueillis France des artisans du nucléaire», Le Monde, 24 novembre 2000. 88 Cf. Pierre Tanguy, op. cil., poo38.

48

quand bien même ces installations avaient été démantelées; quand bien même encore l'Agence internationale de l'énergie atomique avait reçu mission des Nations Unies, dans le cadre du traité de non-prolifération, de prévenir le détournement de matières fissiles du civil vers le militaire; quand bien même il est reconnu que le plutonium produit dans une centrale n'a pas la qualité physique souhaitée pour l'armement nucléaire

(le plutonium 239 y est mélangé à d'autres isotopes non fissiles) 89, le
risque reste à gérer. En 1998, le public français y est plus que jamais sensible. Pierre Tanguy résume ainsi le handicap: le nucléaire est encore aujourd'hui l'objet de débats passionnés, sans doute parce que l'image apocalyptique d'Hiroshima a marqué à jamais les esprits 90.En 1998, pour les acteurs du nucléaire en France, il faut donc se préparer à ce que le débat sur le nucléaire civil se poursuive longtemps encore face au réflexe sécuritaire des Français.

3 - Des concepts progressivement écrasés par la co-occurrence sécuritaire
Vis-à- vis des concepts fondateurs de la politique énergétique française, la mise à distance à partir des risques encourus n'était apparue que très progressivement au sein de l'opinion. En 1979, l'accident de la centrale de Three Mile Island aux États-Unis avait rapidement glissé hors du champ des consciences et des mémoires journalistiques. En 1981 par exemple, Éliséo Véron avait relevé que les positions partisanes étaient encore peu nombreuses dans la presse française: il est vrai qu'aucun décès n'avait été à déplorer dans l'accident 91. À cette époque, la mobilisation concernait principalement les militants du monde associatif, ou syndical 92.Le reste de l'opinion publique, quand elle avait été avertie et avait retenu l'événement, pouvait seulement se déclarer effrayée par la complication de la technologie ainsi mobilisée et l'apparent mystère qui semblait entourer le fonctionnement des centrales nucléaires. Les experts du CEA avaient pu s'investir sous forme de publications vulgarisées pour

89

Cf. Pierre Tanguy, ioc. cit., pp. 113-115.

90
91

Cf. Pierre Tanguy, ibid., p. 117.
Cf. Éliséo Véron, Construire...,
critique, Paris, rédigé Seuil, 1980.

p. 135.
par le Syndicat CFDT de l'énergie atomique, Le Dossier

92 Cf. l'ouvrage éiectronuciéaire,

49

calmer l'inquiétude et aider à « vivre avec le nucléaire» 93. Et cela semblait avoir été suffisant. Et puis, il y avait eu la catastrophe de Tchernobyl en avril 1986. Mais là, contrairement à ce qu'en disent les journalistes aujourd'hui avec une belle unanimité, même la découverte de l'horreur n'avait guère mobilisé, au-delà de l'émotion traumatique. Dans un premier temps, en tout cas, elle n'avait pas provoqué au sein de la population la vague laminante antinucléaire que les acteurs de cette énergie, devenue soudainement effrayante, pouvaient craindre, ou que leurs détracteurs radicaux pouvaient espérer. Il n'est, en effet, absolument pas certain que, comme l'affirme trop rapidement Le Monde Diplomatique en 1986,
«

déchirée», avec la catastrophe de Tchernobyl 94.Le mensuel reconnaît lui-même sept ans plus tard, en contradiction avec ce qui vient d'être dit, combien les chances de changement sont minces au sein de l'opinion française, vu le budget annuel de communication d'EDF: « 10 fois supérieur à celui que le ministère français de la Recherche et de l'Industrie consacre à la recherche sur les énergies renouvelables » 95. Quant aux pouvoirs publics, après s'être empêtrés dans les explications faussement rassurantes et confuses relatives au passage du nuage radioactif au-dessus du territoire national et après plus de quatre ans de malaise silencieux, ils avaient sans doute pensé suffisant de publier une brochure d'explication à destination du grand public, rassemblant questionnements et oppositions au nucléaire, d'une part, réponses rassurantes d'experts, d'autre part 96.Le CEA quant à lui venait tout juste de se doter d'une Direction de la Commuunication, essentiellement mobilisée dans les actions vers la presse. Un nouveau temps fort de la prise de distance avait été observé au moment de la reprise des essais nucléaires de l'été 1995. Grâce au travail rigoureux de Grégory Derville, nous savons désormais qu'après avoir accueilli généreusement le propos critique de Greenpeace, les médias avaient fini par consacrer la stratégie de communication déclenchée par les autorités politiques et le CEA pour défendre l'option nucléaire. On peut ainsi penser que le faux-événement fabriqué par Greenpeace n'avait pas encore réussi à provoquer la mobilisation massive espérée par les

... aux yeux de la population (.. .), l'image de l'atome idyllique s'est

93 94
9S

Cf. Louis Néel, Vivre avec le nucléaire, Paris, Hachette, 1982. Cf. « Nouvelles inquiétudes chez les écologistes », Le Monde Diplonlatique,
Cf. « L'énergie au cœur du débat

juin 1986.

... »,

Le Monde

Diplonlatique,

juillet

1993.

96

Cf. Ministère de l'Industrie,
1991.

L'Énergie nucléaire en questions, Paris, Éditions du

Cherche-Midi,

50

antinucléaireset s'était vite fait absorberpar une autre actualité 97.Toutes
ces connotations négatives pour le nucléaire avaient seulement préparé un terrain, lequel sera ensemencé dans les deux années à venir par un événement spécifique au pays, pour que la récolte de vents mauvais déversée au pied des acteurs du nucléaire en 1997-98 soit celle de la tempête, comme nous l'avons évoqué. Avant d'aborder cette dernière époque, la relative absence de mobilisation générale de la population française contre la politique énergétique française est à interroger. Certes, les militants écologistes recrutaient, mais le relais était encore mal assuré, après les mobilisations mythiques contre l'extension des camps du Larzac des années soixantedix. Pas plus dans la protestation contre la pollution liée au rejet des gaz carboniques dans l'atmosphère que contre le nucléaire, la France ne se distinguait des autres pays européens par une mobilisation massive de sa population. Cet état du comportement n'est pas évident à comprendre, si l'on n'intègre pas le mécanisme des étapes psychologiques jalonnant les chemins de la persuasion 98. Ce cheminement peut être analysé, de l'ignorance absolue jusqu'à l'engagement profond, lequel consacre le basculement de l'opinion au niveau de la tendance lourde.

97

Cf. Grégory Derville, loco cit., pp. 600 et S. 98 Cf. Jean-Nœl Kapferer, Les chemins de la persuasion. Le mode d'influence des médias et de la publicité sur les comportements, Paris, Dunod, 1990 (Coll. "Dunod marketing").

51

L '(IN)ACTION INCONSCIENTE
La première étape de l'action inconsciente

peut caractériser l'acceptation incon. ditionnelle du nucléaire par le profane. Le nucléaire va de soi, il n'est pas discuté. Compréhension des enjeux en termes de dissuasion militaire et d'indépendance énergétique? Cet élan où discours et
actions se conjuguent spontanément, pour révéler l'adhésion inconditionnelle en faveur du nucléaire, peut aussi désigner l'état d'une population apathique, laquelle ne développe qu'une médiocre capacité d'ouverture pour rechercher l'information,

déclencher au sein de la population mondiale vis.à-vis de l'effet de serre 99. S'agissant de cette catégorie de l'opinion, l'engagement pour la politique de dissuasion nucléaire et d'indépendance énergétique de la France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale a été survalorisé par les analystes des discours publics. L'acceptation du nucléaire, souvent décrit quasi unanime jusqu'à l'attentat contre le Rainbow Warrior et l'accident de
Tchernobyl, correspondait à une multitude

et d'appréciation

personnelle

pour

l'utiliser. Dans un pamphlet violent contre l'écologisme apocalyptique, le Danois Bj0m Lomborg observe la même analyse, décrivant la prise de conscience difficile, que certains aimeraient pourtant

d'attitudes politiques. Certes, cette acceptation pouvait caractériser l'engagement éclairé, construit, déterminé du stratège décideur, justifié par l'esthétique

99

Cf. Bj~m Lomborg,

« La planète est-

elle foutue?», Le Courrier International, n° 607, 20-26 juin 2002, p. 44.

52

du discours noble nourrissant les légitimations officielles. Mais la pratique de l'histoire avec Fernand Braudel et l'École des annales nous invite à quitter cette stratosphère de la réflexion pour rejoindre des terrains moins construits mais plus investis par la population. L'engagement unanimiste pouvait ainsi correspondre parallèlement à cette démission d'une population paresseuse, laissant à d'autres le soin de construire et gérer la problématique à sa place: Stanley Cohen démontre avec pertinence combien la capacité de laisser faire et le refus de prise de conscience sont profondément implantés dans une société saturée d'information 100. L'auteur appuie ainsi l'hypothèse de Thérèse Delpech 101. L'acceptation apparente du nucléaire pouvait encore consacrer la soumission à l'autorité, que Stanley Milgram avait déjà analysée, s'agissant de comprendre les comportements collectifs sollicités par des injonctions, même immorales 102 ~ Après tout, l'autorité légitime que constituent l'élu et les experts scientifiques nous disent que le nucléaire est bon pour nous: ils doivent avoir raison. Ils savent ce qu'ils font '>. Ou bien cette acceptation avait été déduite d'un non-refus, produit du non-questionnement volontaire de l'anachorète irréductible, avatar du

monachisme méditatif, laquelle hypothèse relève aujourd'hui de l'utopie 103. Enfin, l'acceptation du nucléaire pouvait correspondre à cette société contemporaine de l'individualisme assumé 104, qui voit le sujet, désormais réhabilité, développer inconsciemment un comportement opportuniste de confort : favorable implicitement au nucléaire pourtant discuté sur le plan de la sécurité

-

des personnes tant que celui..ci lui garantit sa consommation électrique domestique; dans le même temps
favorable aux énergies fossiles

-

- discutées
de

sur

le plan

de la protection

l'environnement tant que celles-éi lui garantissent ses déplacements individuels, ou sa consommation électrique aux heures de pointe, à défaut d'une véritable alternative. À cet instant, le discours responsabilisateur, voire culpabilisateur, risque fort tout simplement de ne pas être perçu. Candidat porteur d'un discours écologiste apocalyptique aux élections présidentielles de 1974 et critique vis-à.vis des risques entraÎnés pour les pays du Sud par la consommation d'énergie des pays industrialisés, René Dumont n'avait recueilli que 1,3 % de voix. Tels se présentent les triples mécanismes de l'exposition sélective, de l'attention sélective, voire de la perception sélective décrits par Jean.Noël Kapferer, et qui font

-

100

Cf. Stanley Cohen, States of Denial,

Knowing About Atrocities and Suffering (La négation consciente face aux atrocités et à la souffrance), Cambridge, Polity, 2001 et l'article de George Marshall, publié à Londres dans The Ecologist, repris en français sous le titre: « Pourquoi nous ne faisons rien», Le Courrier International, n° 607, 2026 juin 2002, p. 49.
101

que l'être humain va privilégier la recherche et la reconnaissance de l'information de proximité. Et jusque-là, puis au fur et à mesure que le prix à la pompe avait augmenté et menacé ce droit fondamental que représente la liberté de déplacement des Français, cette
information de proximité avait plutôt servi

103

Cf. Michel Mathien, « Essai de

102Cf. Stanley Milgram, Soumission à l'autorité. Un point de vue expérimental, Paris, Calmann-Lévy,
1974 (rééd. 1989).

Cf. supra,

p. 37.

représentation globale de la complexité de l'activité médiatique », Les Cahiers du journalisme, n° 10, printemps-été
2002,
104

pp. 211-212.

Cf. Gilles Lipovetski, L'ère du vide. Essai sur J'individualisnle contenlporain, Paris, Gallimard, 1983.

53

le nucléaire,

(si l'on accepte

la référence

de

des énergies,

la résonance avait

de l'information pu ressusciter tous

l'analyse des articles de presse sur ce thème). L'INFORMA TION CONSCIENTE la seconde étape vers le revirement d'opinion, celle de l'information consciente, apparaît dans les années quatre-vingts en France, avec la découverte d'une exploitation officielle discutable du nucléaire. Sur le plan de la dissuasion militaire, le discours noble de légitimation est souillé par l'information polluante des pratiques brutales des services de renseignement français dans le cadre de l'affaire du Rainbow Warrior,qui avaient provoqué la mort d'un photographe de Greenpeace. Parallèlement, l'argument sécuritaire, jusque-là brandi par le discours officiel et peu discuté tant il servait l'argument de l'indépendance énergétique, était brutalement contredit dans les faits par la révélation de la catastrophe de
Tchemobyl. Les deux informations avaient

liée à Tchemobyl

eu un impact énorme, y compris en France. Beaucoup plus que l'accident de la centrale américaine de Three Mile Island en 1979, et I'exploitation populiste immédiate du thème par le cinéma 105. Sur le plan de la dissuasion, la récurrence de l'information liée au Rainbow Warrior relayée dans la presse internationale avait pu réveiller cette culture européenne (identifiée par Robert Kagan) de la négociation plutôt que de l'affrontement, fût-il pacifique. Sur le plan de l'usage civil
105

les fantasmes collectifs et psychoses, traduits par la métaphore de la boite de Pandore. Pourtant, ces prises de conscience n'avaient d'abord que peu abouti au niveau des engagements de masse et des pratiques de la majorité des Français. Confiance dans les structures de l'État français par rapport à la déliquescence de l'administration soviétique en Ukraine? Efficacité des discours sécurisants ? Perception de la qualité des centrales nucléaires en France? Même les riverains de sites délicats en France pouvaient alors développer des réactions favorables: ~ Tant que c'est l'État qui contrôle et qui gère la Cogema, il n'y a pas de problème.. 106. Naïveté? Réflexe égoïste d'une fierté nationale atteinte dans sa dignité? Fatalisme? Pierre Kohler expliquera plus tard que c'était en réaction à l'accueil trop réservé de la presse française lors du traitement de cette information par rapport à celui qu'offraient les journalistes

des pays limitrophes, qu'une jeune
enseignante, Michèle Rivasi, avait alors décidé de fonder avec quelques amis une structure associative, la Criirad, afin d'alerter la population 107.Pour expliquer la relative absence de mobilisation populaire, alors que le journaliste Michel Polac vient d'inviter Michèle Rivasi sur le plateau de TFI, il faut aussi avancer sérieusement l'hypothèse d'un déni de la réalité: les réactions positives ou pour le moins confiantes vis-à-vis du nucléaire
106

Loi de proximité oblige? les Américains avaient été plus marqués que les Français par l'accident de Three Mile Island sur leur propre territoire. Ils le montraient avec la référence régulière au syndrome chinois, dont le cinéma américain s'était emparé (l'hypothèse d'un transpercement de part en part de la planète, des États-Unis à la Chine, après un accident de réacteur nucléaire avait même fait l'objet d'un film).

Jean-François

Viel rapporte

quelques

témoignages, traducteurs de cette sensibilité du début des années quatrevingt dix; cf. Jean-François Viel, La santé atomisée. Radiographie et leucémies: les leçons de La Hague, Paris, La Découverte, 1998, (Coll. "Sciences et société"), p. 71.
107

Cf. Pierre Kohler, op. cir., p. 354.

54

consacraient

aussi un dispositif

puissant

de

sécurisation psychologique, d'une population se sentant soudain menacée et se révélant incapable de l'assumer. Cette réaction caractérise le mécanisme connu de la mémorisation sélective, cette faculté à oublier ce qui gêne. L'anthropologue Françoise Zonabend fait même état d'un phénomène de cécité passagère, chez ceux qui préfèrent nier la réalité: < Je ne cours aucun risque puisque, de chez moi, l'usine est invisible '>, processus plus efficace encore que le discours sécuritaire délivré par l'opérateur. Occultation, négation, passivité, refus d'en savoir plus... constituent autant de réactions autosuggestives pour continuer à vivre dans un environnement devenu soudain inquiétant lOS. Le mécanisme se développe notamment
lorsque la prise de conscience

Mais bientôt, le comportement de l'autruche n'avait pu tenir. Cette fois, les consciences avaient été ébranlées par l'impact de l'image télévisée plus que par la puissance de l'argumentaire: un reportage notamment avait été diffusé en 1993. Le résultat à l'antenne avait été désastreux pour la Cogema et le site de l'usine de retraitement de La Hague, malgré la contribution de l'exploitant à la réalisation du film: personnages en combinaison de protection rasant les murs d'un cimetière, résonance lugubre des pas dans la nuit... La mise en scène avait été 112 et avait appelé la catastrophique Cogema à réagir, en usant de son droit de réponse. L'impact quantitatif avait seulement été atténué par le fait que la diffusion s'était faite en plein été (le 20 août 1993), et sur une chaine à diffusion payante (Canal +) 113. La prise de conscience était cependant amorcée. Bientôt, des universitaires, relayés par les médias, dénonçaient la collusion des intérêts contre cette nouvelle évidence: nous ne sommes plus dans ce trop lointain pays de Tchernobyl, le nucléaire est à nos portes et il peut nuire aux Français! La confiance aveugle, au nom de l'indépendance en la dissuasion, et la référence à l'intérêt suprême de la France, servaient en réalité de nombreux intérêts pa rticuliers, individuels et corporatistes, qu'ils s'expriment sur les terrains économique, politique, social, ou scientifique. Cet aveuglement de la population aurait ainsi été entretenu par de nombreux acteurs, guides d'opinion: élus locaux soucieux de ne pas voir déstabiliser leur circonscription, surtout si

découler

de la révélation

- n'ouvre

- qui

devrait

aucune

option en matière d'action: < Que voulez.vous qu'on y fasse! '> 109,ou des options douloureuses: < On ne peut quand même pas prendre sa valise et partir! '> 110. Ivan Illich avait ainsi
montré le mécanisme par lequel 16homme

peut être attaché à ce qui le détruit: l'appauvrissement des liens qui l'unit à lui. même, aux autres et au monde devient un puissant générateur de demande de substituts hétéronomes, lesquels lui permettent de survivre dans un monde de plus en plus aliénant III.

108

Cf. Françoise Zonabend, La presParis, Odile Jacob,

qu'île du nucléaire, Paris, 1989, p. 12.
109

Plus tard, une fois encore, Bj~rn
la bonne nouvelle », Le Monde, 27 décembre 2002. 112 Françoise Zonabend, que Pierre Kohler qualifie «d'antinucléaire », avait supervisé le scénario et le montage.
113

Lomborg reconnaît le même mécanisme d'inhibition vis-à-vis des changementscomportements dans la consommation d'énergie occidentale; cf. «La planète est-elle foutue? », ... p. 49. 110 Cf. Jean-François Viel, op. cit., p.71. III Cf. la réactualisation de cette analyse par Jean-Pierre Dupuy, « Ivan Illich et

Cf. Pierre Kohler,

op. cit., pp. 344-

345.

55

114 ; elle est sinistrée économiquement professionnels du tourisme attentifs aux fluctuations de leur marge brute 115 ; prêtres soucieux de paix sociale 116 ; médecins utilisateurs bénéficiaires des progrès de la radioactivité 117 ; médias mus par le même réflexe chauvin de défense du territoire IlS ; organismes de surveillance aveuglés 119 ; scientifiques dépassés 120... là encore, la prise de conscience peut être empêchée, en vertu du mécanisme de l'appropriation sélective. le rejet de l'évidence peut s'expliquer, quand la révélation est d'une nature et d'une portée

telles qu'elle heurte les représentations les plus enfouies au niveau des valeurs, et quand la société ne dispose d'aucun mécanisme culturel pour l'accepter: ~ Les choses dont l'existence parait moralement impossible ne peuvent
exister ,>, disait Primo levi pour tenter de comprendre comment de nombreux juifs d'Europe avaient pu refuser d'admettre la menace de l'extermination pendant la Seconde Guerre mondiale. On a encore vu des parents nier la culpabilité pourtant confondante de leur enfant. On voit encore des automobilistes ne pas accepter leur responsabilité dans l'émission, pourtant prouvée, de C02 dans l'atmosphère, susceptible de dégrader la couche d'ozone et de provoquer /' effet de serre 121. l'analyse doit maintenant être étendue et considérée comme l'un des facteurs explicatifs de l'inertie, pourtant contrariée par l'information militante, contre un nucléaire dont la dimension éthique - ~ le nucléaire ne pollue pas,> . avait été si confortable jusqu'à présent.

114

Cf. Jean-François

Viel, op. cir.,

p. 144. L'auteur, qui entend rompre par rapport à ce qu'il considère comme un discours lénifiant eu égard à ses propres recherches épidémiologiques, rapporte avoir été menacé d'action en justice par un élu pour demande de « réparation du manque à gagner économique»; cf. Jean-François Viel, ibid., p. 151. 115 Cf. Jean-François Viel, ibid., p. 145. 116 Leur prise de position pronucléaire « a pesé lourd dans l'acceptation passive par les hagar~' de cette usine » ; cf. Françoise Zonabend, op. cir., p. 40. 117 « L'utilisation maîtrisée de la radioactivité représente ainsi un progrès considérable. Cela explique pourquoi, selon moi, certains radiothérapeutes, cancérologues ou médecins nucléaires, comptent parmi les thuriféraires les plus en vue de l'énergie nucléaire» ; cf. Jean-François Viel, op. cit., p. 206 et pp. 144-145.
118

L'ACTION CONSCIENTE la troisième étape vers l'engagement absolu caractérise l'action consciente, qui
à terme consacre le retournement et la mobilisation générale de l'opinion contre les argumentaires classiques de la dissuasion militaire et de l'indépendance énergétique. Celle-ci n'est pas nécessairement immédiate à la prise de conscience assumée. Pour autoriser ce passage à l'action collective, plusieurs
conditions peuvent être encore nécessaires.

Jean-François Viel estime avoir été

malmené, s'agissant de la diffusion dans la majorité des journaux français de ses conclusions scientifiques, visant à établir un lien entre leucémies et proximité de La Hague; cf. op. cit., pp.157.-158.
119 120

Sauf à s'assumer en tant que leader d'opinion, état de l'être qui organise son action autour d'une légitimation conceptuelle cohérente et structurée, le
121 George Marshall vulgarise l'analyse à partir des travaux de Stanley Cohen, pour expliquer cet état d'acteur passif vis-à-vis de l'effet de ~'erre cf. George Marshall, «Pourquoi nous " ne faisons rien », Courrier International, n° 607, 20-26 juin 2002, p. 49.

Cf. Françoise Zonabend, op. cit., Cf. Jean-François Viel, op. cir.,

p. 101. p. 181.

56

passage gradué à l'acte (vote de sanction, contestation affichée, puis manifestation publique) peut encore avoir besoin de stimuli, lesquels ne sont pas nécessairement des stimuli absolus IJJ. Pour que l'espace public recueille l'expression primaire d'une révolte, le fameux ras-le-bol de la victime, ce stimulus peut naître de l'auto-émulation du groupe. la mise en mouvement caractérise ce qu'on peut nommer le comportement calqué. Pour expliquer l'inertie populaire face aux avertissements des conférences internationales sur les problèmes
d'environnement, cette étape Stanley parfois Cohen renvoie passagère à

certain que quelqu'un ferait quelque ch 0 s e~. Enfin, en matière d'environnement, l'immensité de la
question rend difficile la détermination des

-

seulement

violent peut être commis au milieu d'une foule sans que personne n'intervienne. l'être, déterminé dans sa condamnation de l'acte, attend que quelqu'un d'autre agisse. Chacun subsume ainsi sa responsabilité dans celle du groupe, dont il peut même tirer argumentaire pour être en mesure de vivre cet écart normalement intolérable entre sa pensée et l'action: ~ Si c'était vraiment aussi grave, il est

-

de l'inhibition, qui fait qu'un crime

responsabilités: d'abord privée de l'espérance d'identifier un Monsieur Nucléaire contre lequel l'opposition naissante pourrait spontanément se cristalliser et ouvrir des solutions, l'action est freinée. la distance commence à être manifestée dans le discours, mais la responsabilité reste encore trop anonyme pour engendrer le mouvement populaire : ~ Ils sont en train de nous préparer la guerre. Ils nous détraquent le temps avec leur bombe. Ils vont tout nous faire péter avec leurs centrales~. Cette difficulté à reconnaître immédiatement qu'un drame puisse avoir une dimension éthique, avec des coupables identifiables, constitue là encore un puissant mécanisme

de déni. Ce mécanisme est doublement sollicité au niveau des acteurs: il ouvre l'espace d'auto. légitimation nécessa ire à une population retournée, mais frileuse; il autorise la croyance des observateurs pressés en l'adhésion massive aux arguments de la dissuasion et de
l'indépendance énergétique

122

Le stimulus est dit inconditionnel

ou

absolu lorsqu'il déclenche une réaction naturelle immédiate (le versement de poudre de viande sur la langue d'un chien, qui le fait saliver): «On me parle contre le nucléaire, j'adhère et je
hurle contre le nucléaire », Le stimulus est dit neutre lorsqu'il est, en lui-même, étranger à la réaction, et tenu en dehors d'elle (bruit de clochette, de sonnette) : «Je hurle ou j'agis comme je veux, quoi qu'il se passe,' dysfonctionnement ou pas du nucléaire, je ne change pas nlon comportement» ; il devient conditionnel lorsque ayant été associé plusieurs fois au stimulus inconditionnel, il déclenche lui-même la réaction en l'absence de ce dernier (bruit de clochette sans versement de poudre de viande): «En cas d'accident, il n'est pa.~ besoin qu'on me sen!i'ibilise pour que je hurle »,

57

Cet environnement favorable n'existe plus en 1998, quand le CEA envisage l'opération Ouverture au grand public. Un an auparavant, dans un contexte national où se croisaient les occurrences-événements liées aux affaires du sang contaminé, de l'amiante, de la vache folle, des hormones de croissance..., des mères de famille s' étai ent réunies spontanément dans une cour d'école de Fermanville, en Normandie, pour émettre une protestation collective contre les risques posés pour l' homme par l'usine de retraitement de La Hague. Le mouvement était lancé. Leur action avait rencontré la sympathie d'une presse locale et nationale admirative: Le Monde avait ainsi interviewé Richard Smith, le rédacteur en chef du British Medical Journal qui avait accueilli le 1erjanvier 1997 l'article critique de Jean-François Viel et Dominique Pobel, de l'Université de Besançon: « Je crains que les médias français ne soient trop influencés par la grande dépendance (de la France) à l'égard de Cette crainte n'était plus l'énergie nucléaire », avait conclu le témoin 123. d'actualité. La prise de conscience s'accentuait en France, phénomène que Thierry Lavoux allait ensuite qualifier d' «émergence de la santé environnementale » 124. mobilisation était devenue plus rapide, tout La

simplementparce qu'un enjeu capital était apparu, réveillé par « l'affaire
de La Hague» autour des travaux de Jean-François Viel : la santé des enfants, présente dans tous les dossiers. Des questionnements scientifiques d'abord rejetés obtenaient réhabilitation publique 125; la ministre de l'Environnement d'alors, Corinne Lepage, décidait de les provoquer, suivant les recommandations d'auteurs comme Aquilino

Morelle

126.

Le collectif des Mères en colère pouvait bien ne pas être

autorisé à suivre les travaux de la commission d'enquête nommée alors et se sentir exclu, le retournement de l'opinion était désormais en marche. Confortés par la montée au créneau de politiques, nourris par les accusations de scientifiques indépendants et pressés par les environnementalistes, certains journalistes s'étaient déchaînés, presse

123

Cf. le contenu

du témoignage

de Richard

Smith, recueilli

par Jean-Yves

Nuau, « La

polémique sur l'étude des cas de leucémie à La Hague rebondit », Le Monde, 23 janvier 1997. 124 Cf. Yves Lavoux, « En bref », Futuribles, n° 278, septembre 2002, p. 23. 125 Cf. « Des cas de leucémie près de La Hague auraient une origine marine », Le Monde,
Il janvier 1997. 126 « Décider revient (...) à anticiper le pire et à le considérer, par principe, conlme possible,. en.\'uite, à apprécier correctement à la fois la probabilité de survenue et les conséquences prévisibles de ce mal extrême,. enfin, à prendre les mesures de protection qui s'inlposent » ; cf. Aquilino Morelle, La Défaite de la santé publique, Paris, Flammarion, 1996, pp. 377-378.

58

satirique tout d'abord: «La vie est dure pour les nucléocrates »

127,

presse modérée ensuite 128. Dans la presse intellectuelle, les développements liés aux concepts de dissuasion et d'indépendance énergétique devaient parfois s'écarter pour accueillir le thème de la sécurité des personnes. Le journal Le Monde avait consacré trois mois d'investigation sur le terrain, et recueilli les témoignages d'une soixantaine d'interlocuteurs sur le site de La Hague. Il décidait alors de réactiver ses investigations sur le nucléaire, abandonnées depuis une dizaine d'années. Deux pleines pages avaient été consacrées à la publication de l'enquête, fait exceptionnel 129. la télévision, l'émission À Thalassa avait consacré une de ses éditions à recueillir la parole des habitants de La Hague. Quatre millions de téléspectateurs avaient ainsi Désormais, les critiques contre le accueilli cette lecture spontanée 130. discours des acteurs du nucléaire, lesquels martelaient les mêmes antiennes autour de concepts de plus en plus perçus comme éculés,

recevaient plus ouvertement les encouragements du public: « Tenez bon» 131. Des journalistes faisaient leur mea culpa: un suivi était
organisé dans certains journaux, permettant ainsi de revenir sur des anathèmes, d'abord trop vite repris à partir des déclarations rassurantes des acteurs du nucléaire, contre ceux qui s'étaient aventurés à les critiquer 132.Et certains des défenseurs inconditionnels du nucléaire s'étaient même rétractés 133. En 1998, l'observation de l'espace public peut révéler, au sein d'une partie non négligeable de la population, cette quatrième et dernière étape du basculement d'opinion, celle de l'action réflexe, lorsque le stimulus conditionnel (un événement négatif lié au nucléaire) n'a plus besoin du stimulus inconditionnel (la démonstration du caractère nuisible du nucléaire et de la nécessité de se mobiliser, afin d'en empêcher
Le Canard Enchaîné, 29 janvier 1997. Yves Fossey, Le Parisien, 4 février 1997. « La Hague est-elle mortelle? », Le Monde, 17 avril 1997 . Thalassa, 18 avri11997. Jean-François Viel, op. cit., p. 153. Monde publie ainsi les premières conclusions du comité scientifique mis en place par Corinne Lepage pour éclairer l'affaire de La Hague, lesquelles confirment « le sérieux et la cohérence» de l'étude du professeur Viel : « C'est, de ce point de vue, une sérieuse revanche pour ce scientifique comme pour le British Medical Journal, tous deux accusés
127

Cf. 128 Cf. 129 Cf. 130Cf. 131 Cf. 132Le

d'avoir diffu!"é des informations erronées» ; cf. « Bernard Kouchner réclame une vérification du niveau de contamination de La Hague. Un comité scientifique pluridisciplinaire confirme l'existence d'un "agrégat de leucémies" », Le Monde, 18 juin 1997. 133 Cf. « La présentation de son rapport sur La Hague contestée. Le professeur Souleau
démissionne », Ouest-France, 5 aoOt 1997.

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définiti vement l' action malfaisante) pour provoquer l'émotion, puis l' action. Après la phase d'inertie décrite précédemment, l'action (la signature de pétition, la manifestation sur la voie publique par exemple) peut désormais se déclencher à partir de n'importe quel événement défavorable au nucléaire: la chute sur la chaussée d'un colis radioactif tombé d'un véhicule de convoyage; la découverte d'une implantation scolaire sur un site soudainement reconnu contaminé, ou simplement autrefois exposé; la souillure radioactive d'un conteneur ferroviaire; l'accident du travail, non spécifique à l'activité, à l'intérieur d'un site d'exploitation; la découverte d'un taux en becquerels plus élevé que la moyenne nationale d'un site nature1... En 1998, pour une tranche de la population, certes encore minoritaire mais croissante, le stimulus conditionnel agit désormais totalement autonome, sans le recours nécessaire à l'argumentation: en l'absence de tout accident ou incident, la seule évocation du référentiel nucléaire peut même provoquer la réaction viscérale, jusqu'à l'action brutale, voire violente. L'engagement antinucléaire est passé au niveau de la croyance installée. Et la dynamique négative semble engagée: plus les acteurs qui manifestent sont nombreux, moins l'argumentaire doit être appuyé pour provoquer l'action: «Si les autres sont aussi nombreux à se mobiliser, c'est que c'est vraiment grave! ». Ce que les acteurs du nucléaire doivent désormais affronter au sein d'une partie non négligeable de l'opinion, ce ne sont plus seulement des convictions qu'une démonstration contraire pourrait à nouveau faire basculer. Mais bien une croyance: le réflexe sécuritaire écrase la réflexion. En renvoyant aux concepts fondateurs pour se justifier, les acteurs du nucléaire font désormais fausse route face à cette population. Souvent même, l'homme de la rue s'y perd, mêlant argument stratégique dans l'intérêt du pays et données météorologiques dans l'intérêt de la planète: en 1997, certains sondages révèlent ainsi qu'une forte minorité de Français attribue l'effet de serre... au nucléaire (sic). Désormais, lorsque la croyance a besoin d'être entretenue par le discours, l'espace public est riche de représentations contradictoires documentées, au point de briser le monopole du discours de légitimation des acteurs du nucléaire. Par exemple, l'industrie pétrolière avait déjà su opportunément financer et instrumentaliser les recherches relatives au changement climatique 134 et nous l'avons noté, sur le plan des pratiques
134

Cf. Dominique

Bourg et Jean-Louis

Schlegel, op. cit., p. 159. Le constat revient sous la

plume d'Alan Turner, ancien directeur général de la Confédération

des industries

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indi viduelles, le Français automobiliste est parfois prompt à ériger comme priorité les commodités que lui procure une utilisation sans limites du pétrole, quitte à accroître la dépendance du pays et la pollution atmosphérique. Dans le même temps, de nouveaux discours avaient fait naître de nouveaux espoirs au sein de la population, dans ce qu'il est d'abord convenu d'appeler énergies alternatives (sic), avant qu'elles ne soient majoritairement consacrées sous l'appellation énergies renouvelables. Certains commencent même à parler du lobby des On fabricants d'éoliennes, pour montrer la puissance de leur discours 135. le mesure, sur le terrain de la rencontre du discours scientifique et du grand public, l'espace public français semble bien encombré en cette fin 1997/début 1998, et souvent aux dépens du CEA en tant qu'acteur du nucléaire en France.

2 Un espace public français encombré

-

bien

En cette fin d'année 1997, la majorité des sondages d'opinion révèle l'image positive des énergies renouvelables, dites encore nouvelles, ou alternatives. Une majorité de Français pense qu'il faut les développer. La conviction semble d'autant plus s'enraciner que les éventuels partisans du nucléaire, exploitants comme chercheurs, restent bien silencieux au sein de l'espace public. Les définisseurs primaires 136 (primary definers) - ceux qui, institutionnellement, sont les gestionnaires légitimes du dossier de l'énergie et qui auraient pu sécuriser une opinion soudain déstabilisée - semblent s'être désengagés

britanniques. L'auteur s'étonne que l'on cite surtout la puissance de certains services de relations publiques des environnementalistes parmi les plus radicaux, sans faire état de l'efficacité autrement redoutable des services de communication des grandes compagnies pétrolières; cf. la traduction de l'article publié dans le magazine londonien Pro~pect, Alan Turner, « Les écologistes contre le progrès », Le Courrier International, n° 47, 20-26 juin 2002, p. 47. 135 La référence reviendra plus appuyée en 2002 dans le document polémique du Danois Bj~m Lomborg ; cf. Bj~m Lomborg, Tite skeptical environmentalist(L'Écologie sceptique. Mesurer le véritable état de la planète), London, Cambridge University Press, 2001. 136 L'expression est de Stuart Hall, dans son étude consacrée à la couverture médiatique d'une panique liée à la montée de la délinquance en Grande-Bretagne; cf. Stuart Hall (et al.), Policing the Crisis Mugging, the state and law and order, London, MacMillan, 1978, pp. 58 et s.

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du champ médiatique. Pis, ils en ont été expropriés par les environnementalistes radicaux. Alors, les conditions sont réunies pour assister à un basculement très rapide d'une majorité de la population jusqu'à l'action de masse: une frustration insoutenable née du sentiment d'absence d'informations fiables délivrées par les acteurs du nucléaire; une disponibilité sociale en termes de discours de rechange; un dispositif d'entraînement consacrant une dynamique d'opposition et de mobilisation efficace.

1 Le désengagement de l'espace médiatique par les définisseurs primaires
Les spécialistes de la communication de crise en font le constat: aujourd'hui en France, les entreprises privées, et en particulier les grands groupes industriels, communiquent de plus en plus. Par contre, les entreprises du secteur public et les institutions publiques tardent encore à se manifester sur le terrain de la communication publique. Soit que leurs responsables n'y croient pas. Soit qu'ils n'affichent que des réactions défensives, lorsqu'ils n'ont plus le choix, c'est-à-dire bien souvent après une attaque des médias 137. Telle semble être la situation qui précède la mise en place au CEA de l'opération Ouverture au grand public en 1998. Certes, le CEA participait déjà à des opérations d'information du public, s'agissant de la transmission des connaissances. Mais sur le terrain des orientations en matière de politique énergétique, sa communication pouvait sembler essentiellement limitée à l'institutionnel, eu égard aux enjeux: protection de la recherche appliquée et secret défense obligent. L'attitude ne lui était pas propre: on peut même dire que jusqu'en 1955, l'ensemble des grandes puissances avaient travaillé les applications de la fission nucléaire, militaires comme non-militaires, dans un climat de stricte confidentialité. Le premier pas avait été fait à l'initiative du président américain Dwight D. Eisenhower, dans le cadre du programme international Atoms for peace. L'accès aux données permettant l'utilisation pacifique du nucléaire avait été proposé à tous les pays qui s'engageaient parallèlement à renoncer à l'arme nucléaire. C'est dans ce contexte qu'avait été créée l'Agence internationale de l'énergie à Vienne
137

Cf. Michèle Gabay, La nouvelle communication de crise, concepts et outils, Paris,
Stratégie, 200 1, p. 204.

éditions

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