Ces dinosaures politiques qui bouchent l'horizon de l'Afrique

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En cette veille de fin de l'année 2003, ce sont des images tristes et effrayantes qui donnent le ton de ce que l'Afrique est devenue en 12 mois. A Yaoundé, les rues sont vides et les fonctionnaires campent devant les banques. Le pays est devenu pauvre, rongé par la mauvaise gouvernance. A Conakry, un homme malade s'accroche au pouvoir, organisant un semblant d'élections, comme Eyadéma au Togo, Ould Taya en Mauritanie, Ben Ali en Tunisie. L'année 2003 réinstitue des présidences à vie là où était attendue la démocratie.
Publié le : mardi 1 juillet 2008
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EAN13 : 9782296203600
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Ces dinosaures politiques qui bouchent l'horizon de l'Afrique 2003

Points de vue Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus Jean-Claude SHANDA TONME, Pensée unique et diplomatie de guerre. 2002, 2008. Jean-Claude SHANDA TONME, L'Orée d'un nouveau siècle. 2001,2008. Jean-Claude SHANDA TONME, Le Crépuscule sombre de la fin d'un siècle tourmenté. 1999-2000, 2008. Jean-Pierre MARA, Oser les changements en Afrique. Cas de la Centrafrique, 2008. René NGANOU KOUTOUZI (sous la direction), Problématiques énergétiques et protection de l'environnement en Afrique, 2008. Calixte BANIAFOUNA, La Bataille de Brazzaville. 5 juin-15 octobre 1997. Le coup d'Etat le plus long et le plus meurtrier du monde: 10 000 morts, 2008. Ange Edouard POUNGUI, A cœur ouvert pour le Congo Brazzaville, mon beau pays. Entretien avec Calixte Baniafouna, 2008. André CHAMY, Saddam Hussein: le crime et la potence, 2008. Jean-Claude MAYIMA-MBEMBA, La Violence politique au Congo-Brazzaville. Devoir de mémoire contre l'impunité, 2008. Banianga MUNONGO, Congo-Kinshasa: le chemin de la démocratie, 2008. Jean BRUNA TI, De l'esclavage des Noirs à celui des camps nazis,2008. Jean-Roger ZIKA, Réflexions sur la question noire. Réponse à Gaston Kelman, 2008. Jean-Pierre AKUMBU M'OLuNA, Libres propos sur les réformes juridiques au Gabon, 2008. Gaspard MUSABYIMANA, Rwanda: le mythe des mots. Recherche sur le concept « akazu » et ses corollaires, 2008.

Jean-Claude SHANDA TONME

Ces dinosaures politiques qui bouchent l'horizon de l'Afrique
2003

L'Harmattan

DÉJÀ PARUS DU MÊME AUTEUR

Le Crépuscule sombre de lafin d'un siècle tourmenté. 1999-2000, 2008. L'Orée d'un nouveau siècle. 2001, 2008. Pensée unique et diplomatie de guerre. 2002, 2008.

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L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique,

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06130-9 EAN : 9782296061309

JANVIER-FÉVRIER-MARS

2003

1. EYADEMA ET LE MODELE PARFAIT 2. LES AFRICAINS VICTIMES DE LEURS CONSTITUTIONS 3. DIEU NOUS A-T-IL ABANDONNES? 4. LES VRAIS INTERETS DE LA FRANCE 5. LE CAMEROUN ATTEND SON MARCOUSSIS 6. TRAGEDIES ET MAUVAISE GOUVERNANCE 7. L'EXCEPTION FRANCAISE 8. L'AMERIQUE, LA FRANCE, L'IRAK ET NOUS 9. DIEU ET LA POLITIQUE DANS LE MONDE 10. LOGIQUE DE GUERRE Il. LA COMMUNAUTE INTERNATIONALE, C'EST DONC

QUOI? 12. ENTRE LA COHERENCE DU VATICAN, LE DEFAITISME DE KOFI ANNAN ET L'ULTIME FAUTE DIPLOMATIQUE DU CAMEROUN

1.

EYADEMA OU LE MODELE PARFAIT

Cinq temps forts au moins marquent l'actualité africaine des derniers jours de l'année 2002 et des premiers jours de l'année 2003. Ce sont dans l'ordre: la rencontre de certaines sommités intellectuelles africaines avec le président ivoirien Laurent Gbagbo pour lui porter des recommandations en vue d"une sortie de la guerre civile qui sévit dans son pays; la reprise de la guerre au Congo Démocratique malgré l'accord intervenu en Afrique du Sud entre les différents acteurs politiques congolais; l'alternance pacifique au sommet du pouvoir au Kenya; la modification de la constitution togolaise par Eyadema pour instaurer une présidence à vie de fait; et enfin, la visite du ministre français des affaires étrangères à Abidjan pour rappeler Gbagbo à l'ordre après les massacres de civils perpétrés par l'armée ivoirienne. Si le lien entre ces éléments ne semble pas toujours évident, il conviendrait sans doute, de faire un effort de l'esprit pour les rapprocher et dégager ce qui en résulte globalement, à partir du sentiment profond d'indignation, d'embarras et de honte que dégage l'instauration d'une présidence à vie au Togo. Beaucoup d'analystes souvent plus mus par des détails de protocole que par une recherche d'explication des actes des uns et des autres, ont voulu opposer le départ tranquille d'Arap Moï du pouvoir avec la décision d'Eyadema de s 'y cramponner. Il importe de rétablir la vérité pour éviter de tomber dans le piège d'une lecture émotionnelle de l'actualité. La question essentielle demeure celle de savoir s'il est possible, à partir de l'un comme de l'autre cas, de parler d'un modèle africain de transition démocratique et d'alternance politique. Ceux qui ont applaudi bruyamment l'expérience kenyane n'ont-ils pas accordé trop de crédit à la volonté d'un dictateur en bout de course, usé par le pouvoir et soucieux enfin de repos? Comment ne pas lire plus amplement les autres expériences passées pour découvrir qu'au fond, le pouvoir demeure féodal et personnel? 7

Ce qui vient de se passer au Kenya ne fut point un exercice institutionnalisé de l'alternance politique. Le président disposant de l'armée, de l'Etat, du budget, des ressources naturelles et humaines à guise, conservait clairement la possibilité de rester au pouvoir, au besoin en changeant la constitution, ou tout simplement en décidant des résultats des élections, ou encore en n'organisant pas du tout des élections. Tous ceux qui de l'extérieur se félicitent maintenant auraient conservé leurs relations avec le Kenya, et le dignitaire n'aurait pas été contesté sur le plan international Le raisonnement est suffisamment fondé pour interdire toute excitation hâtive. Il faut comprendre que c'est Eyadema qui incarne le modèle et non les autres. L'avidité pour le pouvoir n'est pas seulement un fait de circonstance, et décider de s'y maintenir jusqu'à la mort relève d'une typologie qui peut être généralisée. Si l'on veut s'appuyer sur Ahidjo, Senghor, Nyerere ou Chiluba, on aurait gravement tort. Tous ont abandonné le pouvoir dans un style qui s'apparentait à celui du jouisseur fatigué et rassasié. En fait, le chemin est tellement long pour parvenir au type de transition politique démocratique européen, qu'il est beaucoup plus sage aujourd'hui de militer ouvertement pour des révolutions, même au prix de dures souffrances. Ce que renvoie le Congo Démocratique comme image, c'est le jeu de petits seigneurs de guerre qui ont finit par se constituer en super pouvoirs chacun dans un coin, et qui ne sont plus disposés à jouer les seconds rôles. L'histoire des transitions ou des tentatives de transition sur le continent africain depuis la fin des années 1970 révèle ainsi une succession de départs manqués, de faux départs et de promesses de départ non tenues dont Eyadema n'est qu'une banale expression, avant de servir de modèle. Ahidjo a donné le pouvoir à Biya comme un bijou de famille libre de toute hypothèque populaire et de tout questionnement juridique; Senghor en vieillard de 72 ans en avait marre; Obasanjo a tout fait pour revenir par la grande porte après avoir goûté le fruit avec ses privilèges et ses abus royaux. Exactement comme Amadou Toumani Touré; Rawlings du Ghana ne pense qu'à revenir aux affaires; Kérékou serait déjà mort s'il n'avait pas trouvé le moyen de reprendre «sa

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chose»; seIle.

Sassou Nguesso a dû recourir aux armes pour se remettre en

Il est superflu de chercher ce qui fait problème en Côte-d'Ivoire en dehors des fantasmes d'un certain Gbagbo qui estime qu'il n'a pas encore suffisamment jouit des avantages de cette fonction féodale. Patassé ne se voit pas en citoyen ordinaire. Au Cameroun, les proches du président ne se gênent point pour soutenir qu'il devrait rester au pouvoir par tous les moyens, pendant qu'au Gabon, on estime que c'est toute l'existence du pays qui se confond à l'existence du président. En Guinée Equatoriale, tout citoyen non membre de la famille du Chef de l'Etat est qualifié par ce dernier d'étranger. Il faudrait donc savoir raison garder, et interpeller la conscience de ceux qui entourent ces potentats des honneurs injustifiés. La source du mal aujourd'hui réside dans cette complaisance et cette complicité éloquentes qui paralysent les velléités de contestation et de révolte. Lorsque, en effet, le ministre français des Affaires étrangères reconnaît enfin que les origines de la guerre civile en Côte-d'Ivoire se situent dans une accumulation de problèmes dans le temps, il oublie de préciser que cette analyse vaut également pour des pays où les mêmes causes ne tarderont pas à produire les mêmes effets. Le ministre refuse surtout d'évoquer l'épineux problème de mauvaise gouvemance dont sont coupables les meilleurs amis de la France, lesquels ne sont pour leurs peuples que des bourreaux. Ce qu'il y a encore de plus choquant dans ce constat, c'est que en dépit d'une démonstration de leur niveau de dédain pour les grands principes, un dictateur de la trempe du soldat de Lomé ne sera jamais inquiété. On aimerait voir ou entendre une réaction du Conseil de sécurité à la suite d'une provocation de l'espèce ou les Conté, Ben Ali et Eyadema et tous les autres qui ne le clament pas haut, foulent aux pieds les valeurs universels de gouvemance et de gestion prescrites par le droit international. Le gendarme de Washington est-il au courant? La seule évocation d'une responsabilité des intervenants extérieurs à un titre ou à un autre, amène à se pencher aussi sur la

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responsabilité de ce corps d'érudits et de maîtres de la connaissance que sont les intellectuels. En fait de malheur, nous serions, considérant les agissements des uns, les silences des autres, et l'inaction coupable de tous, dans la logique d'un modèle où les valeurs en promotion, sont justement celles qui entraînent la négation de la raison, génèrent l'arriération, cultivent la haine et sèment la pauvreté et la misère. Personne ne trouverait franchement à redire, si l'on signale que le chef de file du fameux comité d'intellectuels qui s'est rendu auprès de Gbagbo, n'est autre que le Togolais Edern Kodjo, lequel n'a élevé aucune protestation sur l'institution de la présidence à vie dans son propre pays. C'est aussi cela le modèle, celui de rois corrompus, obscurantistes et tricheurs, qui ne redoutent pas ou plus des protestations de la part de leurs classes instruites. L'Afrique ressemble finalement à quoi avec un certain Eyadema, celui-là même par qui le tout premier coup d'Etat fit son apparition sur ce continent meurtri? C'est le même individu qui se pose en médiateur de la guerre civile en Côte-d'Ivoire avec la bénédiction des soutiens extérieurs que l'on sait. Le ridicule n'a plus de sens à ce stade de l'étage des contradictions. Et comme tout semble arranger l'Union africaine qui n'a fait aucune déclaration ni dans ce cas, ni dans celui de Conté et de Ben Ali, que reste-t-il vraiment de tant de bruits sur les belles résolutions contre les coups d'Etat? Aucune différence ni distinction n'est plus de mise. Tous ces potentats sont issus du seul et même modèle, celui d'Eyadema./.

06 janvier 2003

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2.

LES AFRICAINS VICTIMES DE LEURS CONSTITUTIONS

Rarement un instrument juridique n'aura été autant au centre de tous les maux des pays africains, à la source de tous leurs problèmes de cohésion nationale, et au menu de tous les débats qui agitent leurs intelligences négatives et leurs errements politiciens. Peut-être faudrait-il, par civisme et par patriotisme, expliquer l'Afrique ce que la Constitution est véritablement et ce qu'elle représente. Il faut le faire malgré la lâcheté de la pléiade de tricheurs intellectuels qui ont bâti leurs gloires dans la spécialité de Conseillers des dictateurs tropicaux. En effet si en bas, le commun des mortels confond tout et ne se retrouve pas du tout dans les discours officiels qui mélangent malicieusement les notions de « Nation, Constitution, République, Etat et Parti », ce n'est point le cas chez ceux qui détiennent le pouvoir. Là-bas on a une idée claire du sens des mots et des notions, et on sait surtout s'en servir pour s'affirmer, pour manipuler les pauvres, et s'éterniser dans les privilèges de super citoyens. Le vrai drame réside sans aucun doute dans l'ignorance qu'ont le plus grand nombre d'africains de la Constitution. Pendant que certains le considèrent comme un acte de naissance que le Chef de l'Etat peut déchirer ou réécrire à souhait chaque jour selon sa seule et unique volonté, d'autres ne sont pas loin de penser qu'il ne sert à rien, puisque de toute évidence le citoyen n'a rien à dire. Pourtant, personne ne doute plus aujourd'hui que la constitution joue un rôle majeur dans toutes les disputes en cours sur le continent. On est à peu près d'accord partout dorénavant, que cet instrument de référence est un joyau juridique et politique de la plus haute importance, mais qui peut devenir une méchante arme de destruction aux mains de dangereux criminels revêtus du manteau de Chef d'Etat.

Il

La Constitution est le socle moral, politique et juridique d'un pays. Appelée de préférence loi fondamentale par certaines écoles de droit et de sciences politiques pour mieux asseoir sa suprématie et son rôle géniteur de tout autre instrument juridique, la Constitution ne forme pas seulement l'âme d'un pays au sens politique du terme, c'est elle qui indique et confirme l'existence de la République, et consacre la présence effective de l'Etat. En fait, sans la Constitution, il n'y aurait aucun droit pour personne, personne morale ou personne physique. Sans la Constitution, rien d'institutionnel ne trouverait un cadre juridique de rattachement, et la vie politique n'aurait d'autre expression que la manifestation de l'anarchie. Il en va donc de la Constitution comme il en va de l'oxygène pour un être vivant. C'est finalement un acte de naissance collectif. Chaque fois qu'il y a un doute, la République, l'Etat et les différents corps institutionnels et politiques s'y réfèrent pour s'éclairer, exactement comme on se réfère à un acte de naissance pour avoir le nom de la mère ou pour connaître l'âge et le lieu de naissance d'un individu. Dans sa traduction moderne et sa manifestation historique, l'on voudrait fonder un point d'observation et d'analyse du phénomène constitutionnel, que l'on en viendrait à se ressourcer dans les entrailles des grands pays, des grandes démocraties qui ne sont que le reflets ou la conséquence ultime de grandes constitutions. Allons donc voir du côté des Etats-Unis d'Amérique, de la France ou de la Suède pour comprendre et apprendre. La stabilité des peuples, la santé mentale des citoyens, la garantie d'une cohérence nationale et l'assurance d'une République impersonnelle et pleinement citoyenne, s'appuient d'abord sur la solidité des constitutions. C'est le président éthiopien qui disait: « nous allons élaborer une constitution tellement avancée et démocratique, qu'il ne viendra jamais à une fraction de notre peuple de se séparer de la mère patrie sans le regretter profondément ». Effectivement l'Ethiopie a réalisé ce rêve, et le

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pays qui était agité par des bruits de sécessions de toutes parts, est aujourd'hui l'un des plus stables quant à sa cohésion. En lieu et place de cette belle promesse devenue réalité, la majorité des pays du continent africain au sud du Sahara vivent des expériences de constitutions liberticides et obscurantistes. Un peu partout où des constitutions ont été élaborées ces dernières années, elles n'ont eu pour objectif que de sécuriser et de perpétuer des régimes illégitimes. Soit de nouvelles constitutions ont été rédigées à la hâte avec des dispositions consacrant la dictature et le subjectivisme, soit les anciennes ont été révisées pour allonger la durée des mandats ou encore pour instituer une présidence à vie de fait. Ainsi, que ce soit à Yaoundé, Brazzaville, Ouagadougou ou Libreville, les régimes ont pris la précaution de mettre leurs pouvoirs hors d'atteinte et de toute contestation populaire avant au moins quatorze ans, soit deux mandat de sept ans. Ailleurs comme Togo, les dictateurs ne l'opinion et surtout des que complaisante sinon de fonds. en Guinée, en Tunisie ou plus récemment au se sont même pas embarrassés des humeurs de condamnations d'une opinion internationale plus complice représentée par les principaux bailleurs

La logique montre que chaque fois que les régimes en place l'ont voulu, des textes sans aucun rapport avec la recherche du bonheur des populations ont été montés de toutes pièces et avalisés à pas forcés par des assemblées nationales de pacotille à coloration dorénavant unique. Le plus grave c'est que dans la plupart des cas, il était clair que seul le pouvoir du Chef de l'Etat intéressait les rédacteurs. Si l'on revient sur le cas du Cameroun, l'on constate avec peine que la seule disposition valable et applicable de la constitution adoptée en 1996 et jamais réellement mise en œuvre, demeure la garantie de la longévité du président. Il est assuré d'un deuxième mandat de sept ans au terme de celui qui expire en 2004.

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Un autre aspect non moins trouble réside dans la volonté de manipuler les ethnies pour mieux se protéger en se présentant comme le sauveur suprême. Lors de son intervention au Forum de réconciliation nationale à Abidjan, l'ancien président depuis lors assassiné, le général Robert Gueï, avait reconnu sans ambages que les dispositions relatives à l'ivoirité avaient été expressément introduites pour écarter Alassane Ouattara. De même lors du vote de la constitution camerounaise de 1996 à l'Assemblée nationale, l'ancien député de l'UNDP, maître Souleyman, s'était abstenu de suivre les instructions de son parti en déclarant qu'en son âme et conscience, « il ne pouvait pas donner son aval à un texte qui contenait des dispositions pernicieuses contre une partie de la communauté nationale». Le très honorable aujourd'hui disparu, s'insurgeait ainsi contre les notions abjectes subjectives de minorité et surtout d'autochtone qui figurent dans ladite constitution. Les leçons que chacun pourrait en tirer sont amères. L'essentiel demeure le constat que les constitutions en Afrique aujourd'hui, sont dans la plupart des cas, élaborées pour retarder le développement, pour créer le désordre, pour entretenir des pouvoir illégitimes, pour nuire à des groupes ethniques entiers, ou pour mettre carrément certains citoyens hors-la-loi, loin de toute prétention pour le pouvoir. C'est le crime permanent./.

13 Janvier 2003

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3.

DIEU NOUS A-T-IL ABANDONNES?

C'est un banal souvenir de correspondances amicales, qui vient aujourd'hui alimenter toutes mes craintes et tous mes doutes, et ce au point de m'amener à interroger les croyances divines. Il me souvient donc, que je me trouvais encore à New York où je rêvais d'un retour au pays natal. Aussi, pris de nostalgie, j'admirais le sort de mon meilleur camarade de banc de Paris, lequel était rentré au Mali depuis un an, et respirait selon moi, l'air frais du pays. Voici ce que me répondit mon camarade, dans une lettre datée le 17 mars 1981 : «mon cher Shanda, je te remercie pour ta lettre, mais j'ai le sentiment que tu te, trompes lourdement sur notre situation ici. Peuton qualifier d'air frais un air qui côtoie la misère et l'oppression à chaque coin de rue? On nous a appris en droit international qu'il n' y a pas de cimetière pour les Etats, mais sincèrement, J.epense qu'il faudrait envisager d'en créer un pour l'Etat malien qui se meurt, qui n'existe plus que par le pouvoir autoritaire d'un homme, le président. Cet homme est maintenant étranger au sort de la majorité des maliens dont il ne connaît rien. Je voulais que tu saches vraiment que le Mali que j'aime tant, n'est plus que désordre et désolation. Je crains que tout cela finisse mal, dans le sang et des larmes infinies ». Contrairement à mes appréhensions à l'époque, l'universitaire mélancolique et déçu mais visionnaire, n'avait rien exagéré. Le Mali a dû passer par des massacres de rue pour parvenir au renversement de Moussa Traoré. Le 12 janvier 2003, soit vingt-deux ans plus tard, le même camarade de banc, maintenant haut responsable' dans la diplomatie de son pays par ailleurs célébré comme un modèle de démocratie sur le continent, est revenu à la charge, cette fois au téléphone: «Cher ami, je viens de lire les J.ournaux camerounais sur internet. Au fait, ça va donc si mal dans votre pays? Je suis vraiment très étonné par des histoires comme ces recrutements dans la police. Est-ce que vos journalistes 15

n'exagèrent pas un peu? De toute façon vous êtes un pays très riche, non» ? Pendant deux ou trois minutes, je suis resté muet, confondu, et troublé, avant de me ressaisir et de lui lancer: «peut-être que tu ne te souviens plus de lafameuse lettre que tu m'avais adressée en 1981 à New York. Je ne sais pas si je devrais la reprendre pour te l'envoyer. Dans tous les cas, la situation ici est telle, que je me demande si Dieu nous a abandonné» Nous avons depuis longtemps dépassé le stade des supputations et des fictions. Les réalités sont partout en Afrique au-dessus de tout ce que l'on pouvait imaginer de mal vivre, de régression, de mauvaise gestion et de haines ethniques attisées par des pouvoirs corrompus et mafieux. Hier vanté sans raisons fondamentales comme le paradis de la paix, la Côte-d'Ivoire a transporté son âme dans une obscure banlieue de l'ancienne métropole, pour essayer de recoller les morceaux de son avenir en lambeaux. Pendant ce temps, oh ne sait plus si l'Etat centrafricain existe réellement, ou si la démocratie selon les dirigeants de Libreville, de Yaoundé, de Djibouti, de Brazzaville, et de Lomé, suppose le retour au parti unique et l'instauration de la présidence à vie. Partout on règne, on ne gouverne plus. Les moindres pouvoirs en miettes laissés à quelques courtisans officiels, servent pour les abus les plus insoutenables. Les citoyens subissent et ne savent plus à qui s'adresser. Partout, on souffre sans crier, et on veut espérer que le jour de la vengeance ne saurait tarder. L'Etat est mort, pour ce qui est de ses missions régaliennes, mais il est toujours vivant pour ce qui est des privilèges des grands pontes qui ne craignent plus rien. Ils sont convaincus que Dieu ne voit plus rien, n'entend plus rien, et ne se portera pas au secours des déshérités. Comment en effet juger l'événement qui consiste à révéler à un peuple, que des milliers de voyous seront bientôt intégrés dans 1e corps de la police et porteront des uniformes de maintien de l'ordre? Quel est cet Etat qui par omission, par négligence ou par inconscience, a décidé

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d'entraîner des délinquants notoires sortis des bas fonds de la pègre au maniement des armes? Quel est cet Etat qui un jour décide de diviser ses nationaux pour des raisons de conservation du pouvoir? Quand Ange-Félix Patassé en arrive à désarmer ses propres soldats pour ne plus confier des armes qu'à des mercenaires étrangers, que voulez vous qu'on en dise? Dieu ne serait-il donc vraiment qu'un blanc qui ignore tout des souffrances des africains? L'Afrique de nos jours traîne cette malédiction intolérable qui conduit même ses plus fidèles défenseurs à lui tourner le dos, et à attendre le prochain génocide, la prochaine guerre civile. Hier on ne parlait que du Congo Démocratique, aujourd'hui, on parle de la Côted'Ivoire, et ceux qui expriment tant de compassion à notre égard, n'ont rien fait pour prévenir la catastrophe. Dans ce jeu de la honte pour certains et de la démission pour d'autres, il reste encore des gens pour prier, prier pour que demain vienne arranger un peu les choses et atténuer les horribles souffrances quotidiennes. Et à ces vraies prières, s'ajoutent les sectes, repères de truands qui ont su exploiter la détresse des plus faibles et des plus exposés pour un enrichissement rapide. Le véritable drame est pour ceux qui sont nés en 1960, et qui meurent en 2003, sans avoir vécu la joie d'une élection démocratique, et sans avoir jamais réellement été consultés sur la construction de leurs destins de citoyens. La majorité des Africains auront ainsi vécu en n'étant que des esclaves abreuvés à l'occasion de mensonges et nourris de menaces, de la peur et des doutes. Et lorsque l'on s'est cru instruit et civilisé, c'était pour mieux commenter les joies des peuples libres au sortir de leurs consultations électorales. On se borne à discuter sur qui de Chirac ou de Jospin sera président, ou comment le Chancelier Allemand a triomphé dans son pays. Sur place à la maison, c'est la misère, mentale, intellectuelle, morale, et matérielle. On subit les dictatures. C'est dans cet indescriptible pègre politique qui finit par tuer la pensée et l'intelligence, que de savants manipulateurs se présentent un soir pour vous annoncer la croissance, celle d'une économie qui n'a plus de vraie visage, que celui des hôpitaux où l'on entre pour mourir plus vite.

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Qui soutiendrait encore, et avec quel courage, que Dieu ne nous a pas abandonné? Même si le changement, la justice et le bien-être arrivaient finalement demain, trop de gens et trop d'innocents seront déjà morts, et trop de haines auront été semées sur la terre de nos ancêtres qu'aucune prière ne peut plus jamais "rendre légère. A ceux qui gouvernent selon les ethnies et tuent par leur désinvolture, à ceux qui comptent les autochtones et les allogènes, à ceux qui classent les ivoiriens et les étrangers, à ceux qui nous ont définitivement vendus à la misère et à la soumission, Dieu risque de se réveiller pour nous et demander des comptes. Comment croire qu'avec tant d'évêques, d'imams et d'autres grands pasteurs, nos voix, nos cris et nos souffrances ne soient jamais entendus? La justice des hommes réside toujours dans une flamme qui brille dans le futur, et il faut craindre que demain effectivement, avec ou sans la bible et le Coran, dès cortèges de pauvres abusés, n'aient plus rien à perdre et se ruent sur les structures et les casernes des pouvoirs dans un ultime mais décisif effort de recherche de la justice. Cela pourrait arriver même contre la volonté du ciel./.

20 janvier 2003

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4.

LES VRAIS INTERETS DE LA FRANCE

Le déroulement de la table ronde de Paris sur la crise ivoirienne et les résultats annoncés pour l'instant, constituent indéniablement un immense succès pour la France, et une satisfaction pour une très grande majorité de l'opinion publique africaine. Puisque l'autocritique n'est pas la chose la plus courante chez les africains de notre génération, nous disons tout de suite que nous avons eu tort de manifester quelques méfiances lorsque le principe de la tenue de cette table ronde à Paris a été rendu public. Certes, il reste toujours incompréhensible que des africains en soit, plusieurs décennies après leurs indépendances, réduits à aller laver leur linge sale sur le sol de l'ancienne puissance coloniale, mais n'a-t-on pas vu les vietnamiens faire autant en 1973 ! Malgré tout, c'est dans une espèce de psychanalyse du colonisé qu'il faudrait aller chercher une explication à cette méfiance qui caractérise la perception qu'ont les intellectuels et la société civile africaine de la France. Vrai ou faux, et sans doute plus vrai que faux, le sentiment le plus répandu veut que la France se soit peu soucier de démocratie, des droits de l'homme et de bonne gouvernance dans ses relations avec ses partenaires africains. L'homme de la rue ici pense que les relations avec la France veulent dire relations avec les Chefs d'Etat et s'arrêtent là, sans aucune exigence de qualité, ni de véritable légitimité populaire. La logique de cette option c'est la prolifération des régimes corrompus, génocidaires et incompétents qui ont fortement compromis non seulement l'image et la dignité des africains, mais également la réputation et la respectabilité internationales de la France. Ne se souvient-on pas de cette image de Mobutu, invité d'honneur assis à côté de Mitterrand un 14 juillet pendant le défilé sur les Champs Elysées, moins de dix ans avant sa chute, et alors que le dictateur, assassin de Lumumba, incarnait le symbole le plus répugnant de la déchéance politique et diplomatique? 19

C'est à n'en pas douter, parce que les Bédié, Gbagbo et autres adeptes de l'ivoirité pensaient que les choses se passeraient comme avant, c'est-à-dire qu'ils pouvaient pratiquer l'exclusion d'une partie de la population sur des bases subjectives sans subir des récriminations de Paris, que la guerre civile a été possible en Côte-d'Ivoire. Ce qui vient de se passer à Paris honore la France, et prends tous les autres dictateurs à contre pied. Après avoir longuement réaffirmé que le pouvoir de Gbagbo est issu des élections et qu'il n'est pas question de le renverser, la France a privilégié la sauvegarde de l'intégrité de la Côted'Ivoire, et pour ce faire, a imposé la modification de la Constitution pour éliminer les dispositions subjectives, ainsi que l'organisation de nouvelles élections par un gouvernement de transition sous la houlette d'une sorte de comité de surveillance international. Tout cela, nous l'avions prédit dans cette même chronique. La France a donc finalement compris que le temps n'était plus approprié pour le soutien inconditionnel des régimes qui au lieu de garantir ses intérêts à long terme, ont plutôt assombri les horizons en traitant en parallèle avec des barbouzes issus des réseaux les plus obscurs, des trafiquants d'armes et de devises qu'on a vite fait d'appeler Françafrique. En fait la nouvelle situation qui se présente à la fois aux africains et à la France, à travers la crise ivoirienne, interpelle toutes les consciences des deux côtés pour des actions rapides en vue de prévenir de nouvelles catastrophes. Si la Côte-d'Ivoire vaut bien une conférence des Chefs d'Etat à Paris, c'est, en fait, de toutes les anciennes colonies françaises qu'il est question. L'examen gagnerait à être global, et nous espérons que pour une fois, la France ne perd pas de vue ses vrais intérêts. Nous croyons savoir que la conférence sera l'occasion de dire clairement à Eyadema, Bongo, Biya, Conté, Sassou et autres, qu'il faut quitter le pouvoir proprement, et surtout qu'il importe pour chacun d'eux, de faire une constitution juste et républicaine débarrassée de tout ce qui pourrait ressembler à l'ivoirité.

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Il ne faudra pas aller chercher trop loin, car le Cameroun est déjà un grand sujet d'inquiétude avec une constitution où l'on a savamment tenu à intégrer des notions d'une égale nocivité que l'ivoirité. Les implications concrètes se traduisent par des tensions permanentes dans certaines grandes villes du pays, et la marginalisation voire l'élimination de certaines compétences au sein de l'appareil d'Etat sur une base ethnique. Pire encore, des milices ethnofascistes sans foi ni loi, sillonnent les villes de Douala et de Yaoundé et s'attaquent aux commerces et aux opérateurs économiques, pour le compte d'institutions complètement illégitimes dénommées « communautés urbaines ». Personne ne doute que ce genre de vexations couve des incendies et cultivent des ingrédients de guerres civiles qu'il faudra bien gérer demain avec ou sans l'intervention des troupes françaises. Or il n'est plus certain que la France se prête à ce jeu. Il est par conséquent impératif de mettre fin à ces provocations avant qu'il ne soit trop tard. La crise ivoirienne permet aujourd'hui d'entrevoir une ère nouvelle dans les relations franco africaines. Paris semble donc avoir fait le choix du réalisme pour de voir s'effondrer ses positions privilégiées et mieux son crédit. Pendant un demi siècle, la stratégie a été de s'appuyer sur des groupes bruyants et obscurantistes sans grands entrains économiques et commerciaux, forts en manœuvres politiques et adeptes des subjectivismes institutionnels pour contrôler le pouvoir. Tout laisse croire, et les acquis de Marcoussis le démontrent, que ceux qui ne comptent que sur les manipulations ethniques et les génocides pour s'affirmer, tout en jurant de protéger les intérêts français ou de travailler pour ceux ci, devront dorénavant déchanter. Les intérêts de la France s'adapteront à l'évolution démocratique et devront respecter les exigences du suffrage universel, pour s'exprimer, se maintenir, et prospérer. Il s'agit de ne plus laisser libre cours à des pratiques qui ont longtemps conduit à imputer explicitement ou

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