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Ces migrants qui changent la face de l'Europe

De
265 pages
Cet ouvrage s'est voulu être en quelque sorte la Bible de l'immigration. La question des migrations en Europe revient à la surface de l'actualité. L'institut de Géopolitique des Populations a entrepris de faire le point sur cette problématique, cruciale pour l'avenir de nos sociétés. Tous les pays riches, européens en particulier, sont logés à la même enseigne et confrontés aux mêmes difficultés dans ce domaine. L'immigration représente le défi le plus redoutable pour l'avenir de l'Europe. Des solutions que nous saurons y apporter dépend l'avenir de nos enfants et de nos petits-enfants.
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Ces migrants qui changent la face de l'EuropeFondation Singer-Polignac
présidée par
Édouard Bonnefous
Chancelier honoraire de l'Institut de France
Ancien ministre d'État
Actes du colloque
Ces migrants qui changent la face de l'Europe
Sous la direction de
Jacques Dupâquier et Yves-Marie Laulan
Paris,
les 10 et Il octobre 2003
INSTITUT DE GÉOPOLITIQUE DES POPULATIONS
L'Harmattan Hongrie L'Harmattan !taliaHa rma ttan
L'
Via Bava, 37Hargita u. 35-7, me de l'École-Polytechnique
10214 Torino1026 Budapest75005 Paris
ITALIEHONGRIEFrance(Ç)L'Harmattan, 2004
ISBN: 2-7475-6415-0
EAN : 9782747564151Liste des auteurs
Claude Albagli, professeur, université Panthéon-Assas, président de
l'Institut CEDIMES
Jean-Philippe Béja, professeur, CERI
Jacques Bichot, professeur, université de Lyon III
Philippe Bourcier de Carbon, expert
Sylvie Brunei, professeur, université de Montpellier III
Recteur Gérard-François Dumont, professeur, université de Paris I
Jacques Dupâquier, membre de l'Institut de France
François Julien-Laferrière, professeur, faculté Jean-Monnet, Sceaux
Yves-Marie Laulan, président, Institut de Géopolitique des Populations
André Lebon, expert
Jean-Robert Pitte, professeur à Paris IV, président de Paris IV
Michel Poulain, professeur, université catholique de Louvain
Stéphane de Tapia, chargé de recherches, CNRS
Michèle Tribalat, directeur de INED
Claude Vimont, Conseil Emploi FormationPierre Messmer
Ouverture du colloque
Mesdames, messieurs, mes chers confrères,
Il me revient d'ouvrir ce matin le colloque intitulé très justement «Ces
migrants qui changent la face de l'Europe ». Ce colloque a été organisé par
mon confrère Jacques Dupâquier en compagnie d'Yves-Marie Laulan, dans le
cadre de l'Institut de Géopolitique des Populations. Je remercie le président de
la Fondation Singer-Polignac, le président Bonnefous, de nous accueillir avec la
générosité habituelle que nous lui connaissons.
Le thème que nous allons traiter, aujourd'hui dans les salons de la
Fondation Singer-Polignac et demain, au Sénat, est non seulement important,
mais aussi très sensible. Qu'il soit sensible politiquement, personne ne peut en
douter puisque, à chaque élection, l'immigration revient comme un thème
souvent central. Il y a même un parti politique en France - le Front national
pour ne pas le nommer - qui en a fait l'axe de ses campagnes électorales avec
un succès qui n'est pas tout à fait négligeable.
Ce thème est aussi très sensible du point de vue de l'économie. Jacques
Dupâquier dirait beaucoup mieux que moi que ce thème est d'abord
démographique. C'est vrai. Mais il est aussi traditionnellement économique.
Très longtemps, dans notre pays, en particulier au cours du XIX. siècle et, plus
encore, au cours du XX. siècle, la France s'est servie de l'immigration comme
une sorte de variable du marché du travail. Il ne faut pas oublier que, jusqu'à la
fin des «trente glorieuses », pour reprendre la formule de Jean Fourastié, la
France était demandeuse d'immigration. Au début des années soixante-dix, à la
veille du premier choc pétrolier, les grands groupes industriels français, en
particulier les constructeurs d'automobiles, recrutaient en Mrique du Nord, en
particulier au Maroc.
Ce thème est aussi très sensible humainement. Il y a eu un changement
complet, que tous les spécialistes soulignent avec raison, dans la nature de
l'immigration entre la première moitié du XX. siècle jusqu'au lendemain de la
Seconde Guerre mondiale, et plus tard. Il y a eu de fortes immigrations en
France avant et après la Première Guerre mondiale. Il s'agissait d'une
immigration italienne, polonaise entre les deux guerres, espagnole et portugais~
après la Seconde Guerre mondiale. Cette immigration s'assimilait facilement. A
la deuxième génération, l'assimilation était terminée. Nombreux sont les
descendants de Polonais, d'Italiens, d'Espagnols qui, en France, se considèrent
aujourd'hui comme des Français à part entière - et ils le sont effectivement.Ces migrants qui changent la face de l'Europe
C'est le cas dans le Nord et dans l'Est à cause des mines et de la sidérurgie.
C'est le cas dans le Sud-Ouest pour l'immigration espagnole.
Aujourd'hui, en raison de l'origine des immigrants, il n'y a plus cette
facilité d'assimilation, alors que la politique traditionnelle de la France, dans ce
domaine, est assimilatrice. Il y a même quelquefois un véritable refus de
l'assimilation et une tentative de communautarisme, ce qui est tout à fait
contraire à la tradition française.
Par conséquent, nous sommes dans une situation qui est entièrement
nouvelle, qui a évolué très rapidement au cours des trente dernières années. Il
est très utile d'en faire l'analyse. Notre réunion de ce matin a pour objet de
répondre à la question: pourquoi émigre-t-on ?
10Gérard-François Dumont
Les grands courants migratoires dans le monde
au début du xxr siècle
La migration est l'un des quatre grands processus démographiques du siècle
qui commence, avec la transition et ses suites post-transitionnelles,
l'urbanisation et le vieillissement de la population!. La connaissance des flux
migratoires internationaux supposerait des outils d'observation, dans
l'ensemble des pays du monde, permettant de distinguer les différents types de
déplacements. Il conviendrait en particulier de connaître chaque année pour
chaque pays les quatre flux suivants:
- L'émigration vers d'autres pays de personnes ayant la nationalité du
pays de départ;
- vers d'autres pays de personnes n'ayant pas la nationalité
du pays de départ;
- L'immigration de personnes arrivant dans un pays de destination dont
elles ont la nationalité;
- de personnes arrivant dans un pays de destinations dont
elles n'ont pas la nationalité.
Sur le plan théorique, les méthodes de mesure permettant de connaître les
flux migratoires sont précisément définies. Néanmoins, leur application est
relativement limitée car elle suppose une volonté politique et les moyens de la
mettre en œuvre. Seule une minorité de pays dispose de registres de population
qui appréhendent les changements de résidence. Ailleurs, les recensements
généraux de population permettent, par différence, d'approcher les flux
migratoires en donnant des soldes mais il ne s'agit que d'estimations de qualité
variable, parfois assez grossière. Elles sont, en tout état de cause, insuffisantes
pour dérouler de façon cinétique les mouvements migratoires intercensitaires.
Les recensements permettent également de faciliter l'étude des migrations si
l'on connaît le pays de naissance, le lieu de résidence à la date du précédent
recensement ou à une autre date antérieure donnée. On obtient alors une
connaissance des origines géographiques des personnes vivant sur un territoire
donné. Il s'agit alors d'indications sur les migrations par les stocks et non par
les flux.
Lorsqu'on constate l'insuffisance des décomptes migratoires dans des pays
disposant depuis longtemps d'une armature administrative, on imagine
1 Dumont, Gérard-François, Les Populations du monde, Paris, Editions Armand Colin, 2001.Ces migrants qui changent la face de l'Europe
combien le comptage des migrations est encore plus insuffisant dans les pays
où l'organisation administrative dans son ensemble est à la fois récente et
largement perfectible. D'autres éléments rendent difficile la connaissance des
migrations: d'une part, certains pays, même s'ils disposent de données
relativement fiables, refusent de les communiquer par souci de sécurité
intérieure; d'autre part, la migration clandestine, dont l'ampleur est souvent
grande, est par nature difficilement mesurable même si on peut, comme en
France, l'estimer lors des opérations de régularisation.
L'analyse scientifique des migrations doit donc tenter de surmonter de
nombreuses lacunes, en utilisant les données existantes directes ou indirectes,
comme les statistiques de nationalité. Les données sont le plus souvent des
estimations, voire des ordres de grandeur, mais cela permet néanmoins
d'approcher la réalité migratoire.
Vers 1965, le nombre des migrants internationaux était estimé à 75 millions.
Dix ans plus tard, le nombre est de 84 millions, puis de 105 millions en 1985.
La migration internationale se développait alors moins que la croissance
naturelle. Depuis les années 1980, c'est le contraire, le rythme de migration
internationale est chiffré à 2,59 pour cent habitants contre 1,7 pour
l'accroissement naturel!. Pour le début du troisième millénaire, les Nations
unies évaluent à 179 millions, soit 2,9 % de la population mondiale, le nombre
de migrants internationaux dans le monde, dont 104 dans les pays industriels et
75 dans les pays en développement. Ces chiffres incluent les personnes
déplacées et les réfugiés, mais non les migrants irréguliers. L'Amérique du
Nord accueille à elle seule 41 millions de migrants, l'Europe 56 millions et
l'Océanie, 6 millions seulement.
Le taux annuel de migration internationale n'atteindrait donc pas 3 %. Cela
peut paraître faible, mais c'est une donnée suffisante pour modifier les
populations du monde. En effet, la démographie étant une science de longue
durée, on sait que les flux représentent une proportion limitée des stocks.
L'importance des flux migratoires est en réalité grande, parce qu'ils peuvent,
selon les années, privilégier tel ou tel territoire et représenter alors des
proportions nettement supérieures à la fourchette de 3 à 6 pour mille.
L'importance des flux migratoires doit donc être reprise en compte, en
fonction de la diversité des systèmes migratoires selon les territoires et selon les
époques. L'étude de la migration internationale conduit à distinguer deux
échelles géographiques. La première met en évidence des courants radiaux,
avec des populations quittant un pays de départ et se rendant directement dans
un pays d'arrivée déterminé, en raison de l'existence d'un couple migratoire
entre les deux pays considérés. La seconde échelle géographique s'inscrit dans
des courants réticulaires, avec des cheminements variés susceptibles de se
modifier en fonction des contextes politiques, économiques ou culturels.
I World migration 2003, International Organisation for migration, 2003.
12Ces migrants qui changent la face de l'Europe
1. Les courants bilatéraux radiaux
Parmi les courants radiaux, ceux entre deux pays adjacents sont sans d9ute
historiquement, c'est-à-dire depuis que les territoires sont organisés en Etats
avec des frontières, les plus anciens types de flux. En effet, dans un monde ne
connaissant pas les moyens de transport et de communication performants du
XXe siècle, le regard de l'émigrant se portait en priorité sur le territoire le plus
proche, géographiquement ou culturellement, susceptible de répondre à ses
préoccupations. Or ces courants conservent une grande importance. Lorsque la
migration est concentrée sur un pays adjacent, pays de départ et pays d'arrivée
forment un couple contigu. Certains pays non contigus, mais séparés par un
détroit, une mer, voire un océan, composent des couples de nature maritime.
Enfin un troisième type de courants radiaux est le produit de l'histoire.
Un couple migratoire! est donc formé par deux pays enregistrant des
courants migratoires directs et réguliers, représentant une part relative
importante de leur migration, pendant une durée significative, notamment en
raison de leur contiguïté, de leur lien maritime rectiligne ou d'une histoire
commune. Ces courants réguliers sont radiaux dans la mesure où ils privilégient
des flux centre-périphérie.
a. Les courants entre couples contigus
Les couples contigus correspondent à une logique géographique évidente,
même si d'autres facteurs contribuent à expliquer leur intensité. De tels couples
existent sur tous les continents.
Des couples européens
Au XIXe siècle, la France et la Belgique formaient incontestablement un
couple migratoire puisque, jusqu'au recensement de 1901, les Belges recensés
sur le territoire français occupaient la première place des étrangers en France2.
La frontière franco-belge était aisée à franchir, tant matériellement que
cuiturellement, et l'immigration belge était pour l'essentiel une immigration de
proximité. L'un de ses facteurs était le fort différentiel de pression
démographique entre les deux pays.
Au fil de son histoire démographique, la France a formé, avec des intensités
variables, d'autres couples migratoires: avec l'Italie au XXe siècle jusqu'à la
Seconde Guerre mondiale, avec l'Espagne tout particulièrement de la guerre
civile (1936) aux années 1970, et avec le Portugal pendant les Trente
glorieuses. Aujourd'hui, la France entretient des courants migratoires réguliers
avec ses voisins dans le cadre institutionnel nouveau de l'espace Schengen.
J Dumont, Gérard-François, Les Migrations internationales, Les Nouvelles Logiques migratoires,
Paris, Éditions Sedes, 1995.
2 Dupâquier, Jacques, « La contribution des Belges à la formation de la population française »,
Histoire et population, Liber amicorum Étienne Hélin, Académie de Louvain-la-Neuve, 1991. La
proportion maximale de Belges parmi la population étrangère résidant en France a été atteinte au
recensement de 1872, avec 42 % pour le sexe masculin et 53,9 % pour les femmes. La
diminution constatée par la suite s'explique peut-être en partie par les naturalisations facilitées
par la loi du 26 juin 1889. Cf Iris, 4' trim. 1987, n°l.
13Ces migrants qui changent la face de l'Europe
Au sein de l'Union européenne demeurent quelques couples contigus
eranciens, par exemple entre la Suède et la Finlande. Au 1 janvier 2002, les
ressortissants de ce dernier pays forment 20,5 % des étrangers en Suède, soit
97 521 personnes sur 475986 étrangers.
Parmi les pays non membres de l'Union européenne, la Suisse forme avec
l'Italie un autre couple migratoire contigu, et les résidents de nationalité
italienne représentent toujours la première nationalité étrangère en Suisse,
même si elle a été, certaines années de la décennie 1990, devancée par les ex-
Yougoslaves fuyant les guerres de cette partie de l'Europe.
Si la fermeture de l'Albanie pendant une quarantaine d'années par un
terrible régime totalitaire a pu donner l'impression que ce pays était fermé aux
échanges migratoires, il ne faut pas oublier qu'il a en réalité une vieille histoire
de relations avec la Grèce. La présence d'Albanais en Grèce et de Grecs
orthodoxes en Albanie crée d'ailleurs des tensions entre les deux pays. Mais il
est très difficile d'avancer des chiffres. Les dernières statistiques officielles
publiées par le Conseil de l'Europe indiquent pour la Grèce 6 128 Albanais sur
1er janvier 1998, mais d'aucuns n'hésitent pas à les165441 étrangers au
chiffrer à près d'un million.
Depuis l'implosion soviétique et la fin du rideau de fer, de nouveaux
couples migratoires naissent en Europe entre la Pologne d'une part, la
Biélorussie, l'Ukraine et la Russie d'autre part, ou entre l'Allemagne et la
erPologne. Au 1 janvier 2002, les Polonais seraient 310 432 en Allemagne.
Asie
En Asie, des couples contigus se constatent notamment entre l'Inde et le
Bangladesh, ou entre l'Inde et le Bhoutan. Dans le Sud-Est asiatique,
d'importants courants existent entre la Malaisie et Singapour, depuis le
développement du « dragon» singapourien. Même si sa politique migratoire est
très stricte, Singapour fait appel à des migrants provenant de la province
malaise de lahore.
Afrique
En Mrique, les couples migratoires contigus sont divers et nombreux. La
Guinée-Bissau forme avec le Sénégal un champ migratoire où le Sénégal
apparaît comme un pâle d'attirance, mais surtout sa partie Sud, la Casamance,
où les Bissauguinéens retrouvent des chrétiens alors que le Nord est musulman.
La Gambie, en dehors de sa petite façade maritime, étant englobée dans le
Sénégal, les relations migratoires entre ces deux pays sont intenses, même si
certaines migrations revêtent plutôt un caractère saisonnier.
Autre couple migratoire: le Burkina Faso et la Côte d'Ivoire. Ce dernier est
le premier pays d'immigration des Burkinabés, qui y sont environ 900 000, et
des Ghanéens. Comme le Ghana est le deuxième pays de destination des
Burkinabés, l'ensemble Côte d'Ivoire, Burkina Faso et Ghana forme un
triptyque contigu où la Côte d'Ivoire est le pays d'appel et le Burkina Faso le
pays d'émigration, le Ghana occupant une situation intermédiaire. Mais les
courants se tarissent depuis la crise politique survenue en Côte d'Ivoire.
14Ces migrants qui changent la face de l'Europe
Le Ghana forme également un couple migratoire contigu avec le Togo, ce
qui s'explique d'ailleurs par des raisons ethniques et historiques. En effet, le
Togoland, partie du Togo que la Société des Nations avait confiée à la Grande-
Bretagne en 1919, a été rattaché à la Côte de l'Or (Gold Coast), devenue Ghana
après l'indépendance en 1957, en dépit de l'opposition de la population Ewe.
Lomé, capitale du Togo, est une ville frontière qui forme avec la ville
ghanéenne d'Aflao une continuité urbaine, source de nombreux courants
migratoires.
En Amérique, un vieux couple
Mais le couple contigu représentant sans doute le plus fort courant
tpigratoire au début du XXI" siècle reste celui qui associe le Mexique et les
Etats-Unis. Ce couple a déjà une longue histoire. En 1848, le traité de
Guadalupe-Hid~lgo fixe les frontières, en mettant fin à la guerre de conquête
menée par les Etats-Unis, provoquée par la tentative du Mexique de récupérer
le Texas où les immigrants américains s'étaient peu à peu imposés jusqu'à se
proclamer indépendants du Mexique!. Par ce traité, le Mexique est contraint de
céder le Nouveau-Mexique, le Texas et la Californie. En contrepartie, il obtient
le maintien d'une population hispanique résidente et la libre circulation entre
les deux pays. Cette décision est une aubaine pour l'économie américaine qui,
dès le milieu du XIX' siècle, recourt à la main-d'œuvre mexicaine à bon
marché et prête à effectuer les travaux les plus pénibles. Comme, dans le même
temps, le développement du Mexique est enrayé par une évolution politique
très heurtée (1858-1861, guerre civile; 1862-1867, guerre avec la France;
1876-1911, dictature de Porfirio Diaz, violences anticléricales et mainmise du
capital étranger), la migration se justifie par des facteurs politiques autant
qu'économiques et P9rte sur des centaines de milliers de personnes. Lors de la
crise de 1929, les Etats-Unis réagissent brutalement en mettant un frein à
l'immigration et en renvoyant autoritairement dans leur pays des centaines de
milliers de Mexicains. Puis la Seconde Guerre mondiale arrivant, ils organisent
à nouveau l'appel à l'indispensable main-d'œuvre mexicaine. Depuis, ce
couple entretient des relations paradoxales qui font penser à la chanson de
Serge Gainsbourg: «Je t'aime moi, non plus »2. L'économie américaine
ressent le besoin d'une main-d'œuvre mexicaine, mais celle-ci comprend un
nombre considérable de clandestins, comme l'attestent les opérations
périodiques de, régularisation. Au recensement de 2000, 12,5 % de la
population des Etats-Unis se déclarent d'origine hispanique. En mars 2002, les
hispaniques sont estimés à 37,4 millions, dont 25 millions d'origine mexicaine.
Aux couples contigus, s'ajoutent en second lieu des couples maritimes.
1 Nevins, A., Steele Commager, H., Histoire des États-Unis, Econornica, Paris, 1990.
2 Un bon exemple concerne les permis de conduire en Californie. IX nombreux hispaniques
irréguliers sont néanmoins autorisés à passer le permis de conduire et donc à obtenir une pièce
d'identité officielle, sorte de régularisation de facto.
15Ces migrants qui changent la face de l'Europe
b. Les courants entre couples maritimes
Aux flux migratoires entre deux pays contigus s'ajoutent des flux
concernant des pays séparés par une mer ou un océan. Les courants migratoires
bilatéraux maritimes se distinguent selon deux champs géographiques, le
premier correspondant à une faible distance, le second pouvant embrasser
plusieurs milliers de kilomètres.
Les effets de la proximité maritime
Dans le premier cas, les flux peuvent être particulièrement intenses lorsque
les distances sont si faibles qu'elles permettent de passer d'un pays à l'autre
avec de petites embarcations. Des mafias de passeurs exploitent souvent ces
courts passages maritimes, n'hésitant pas à faire subir des risques de noyade
aux immigrants clandestins qu'ils ont embarqués.
Il s'agit par exemple entre l'Europe et Mrique du détroit de Gibraltar quil'
sépare de 14 kilomètres l'Espagne et le Maroc. Ces deux pays forment depuis
longtemps un couple migratoire maritime pour des migrations saisonnières ou
(1erjanvier 2000), ledéfinitives, licites ou illicites. Selon les derniers chiffres
Maroc représente la première nationalité étrangère en Espagne, soit 18,7 % des
étrangers (162000 sur 801000 étrangers).
En Mrique, il convient de citer dans I<?canal du Mozambique le passage
entre l'île d'Anjouan, faisant partie de l'Etat comorien, et Mayotte, devenue
une collectivité territoriale française. Nombre de passages s'effectuent
clandestinement sur des barques appelées les kwassa-kwassa, qui transportent à
l'aller des Anjouanais, et notamment des femmes enceintes qui souhaitent
accoucher à Mayotte afin que leur enfant puisse bénéficier à terme de la
nationalité française. Environ 20 % (30000 personnes?) de la population de
Mayotte seraient d'origine anjouanaise.
En Asie, même si les considérables flux migratoires entre la Chine et Hong-
Kong ont presque cessé depuis le retour de Hong-Kong dans le giron politique
de la Chine, d'autres courants migratoires maritimes s'exercent, par exemple
entre l'Indonésie et Singapour.
De façon générale, la proximité maritime favorise l'existence de couples
migratoires même lorsque des populations ont un long contentieux historique.
Par exemple, les résidents de nationalité irlandaise forment la première
nationalité étrangère au Royaume-Uni, avec 412000 personnes représentant
près de 17 % des étrangers de ce pays (chiffres 2000). Bien que la faible
distance maritime explique certains courants, des distances plus importantes
sont de moins en moins un obstacle à l'existence de couples maritimes, qu'il
s'agisse d'une mer ou d'un océan à traverser.
Au XXI" siècle, l'intensité de ces flux est facilitée car les distances maritimes
perdent de l'importance en raison de la rapidité, de la régularité et du coût
abaissé des transports maritimes et aériens.
Migration et rétrécissement des espaces-temps maritimes
Par exemple, il existe un courant maritime entre les Philippines et le Japon,
via la mer de Chine orientale, ainsi qu'entre les Philippines et Hong-Kong, via
la mer de Chine méridionale, surtout pour des emplois généralement occupés
16Ces migrants qui changent la face de l'Europe
par le sexe féminin (plus de 90 % des immigrants philippins à Hong-Kong et
plus de 80 % au Japon).
Dans le même espace régional, une sorte de couple Corée du Sud-Chine, via
la mer Jaune, semble apparaître, surtout du fait de la venue de clandestins
chinois désireux de profiter de la prospérité de la Corée du Sud.
Même les océans ne sont plus des obstacles aux couples bilatéraux
maritimes, à l'exemple du couple renouvelé entre le Portugal et le Brésil. Au
départ, l'immigration portugaise au Brésil se conforme à une décision
politique, le traité de Tordesillas (1494), signé sous l'arbitrage du pape
Alexandre IV Borgia, qui répartit entre le Portugal et l'Espagne les terres à
découvrir, la limite étant le méridien situé à 370 lieues à l'ouest des îles du Cap-
Vert!. Le Brésil, découvert en 1500 par le Portugais Pédro Alvares Cabral, échut
donc aux Portugais qui, dès le XVI" siècle, y implantent des colons; c'est,
jusqu'à l'indépendance du Brésil en 1822, la seule immigration2. Ce couple
Portugal-Brésil explique la place première de la langue portugaise au Brésil, en
raison de la localisation des Luso-Brésiliens, les seuls immigrants répartis sur
l'ensemble du territoire.
Après la Seconde Guerre mondiale, le courant portugais change dans la
mesure où il se destine autant à l'industrie qu'à l'agriculture. Dans les années
1980, parmi les flux migratoires vers le Brésil (en très forte diminution), le
principal pays d'immigration reste le Portugal. Puis une inversion se produit
avec un courant qui va aussi dans le sens Brésil-Portugal.
Selon une estimation de début 2002, les Brésiliens composent la deuxième
nationalité étrangère au Portugal, soit 10,5 % des étrangers, après le Cap-Vert,
qui forme avec le Portugal un couple maritime.
Parmi les nouveaux couples maritilI}es interocéaniques, il convient de citer
les courants entre la Chine et les Etats-Unis et le Canada, courants qui
s'accroissent depuis que la Chine est forcée de s'ouvrir à la suite de son
adhésion à l'OMC et ne peut plus contrôler ses frontières autant qu'auparavant.
Le dernier recensement américain de 2000 donne le chiffre de 2,3 millions
d'Américains d'ethnie chinoise, dont la plupart habitent dans les États de
l'Ouest et notamment à San Francisco, et à Vancouver pour le Canada, ce qui
confirme la nature d'un couple migratoire maritime. ,
Un autre couple maritime transocéanique marie les Philippines et les Etats-
Unis. Au recensement américain de 2000, 1,29 million de personnes nées aux
Philippines ont été dénombrées et le nombre de personnes d'origine philippine
s'établit à plus de 1,85 million. Cette émigration, principalement de cadres et de
personnes qualifiées, notamment de médecins et d'infirmières, fournit
d'importantes devises au pays de départ.
Aux courants de couples contigus et maritimes s'ajoute un troisième type,
de nature historique.
1 La lieue d'Espagne et du Portugal étant de 4,239 m, cela représente 1568 km, ce qui aboutit
sensiblement au méridien 48°42, qui passe un peu à l'ouest de Be1em au Brésil.
2 À l'exception des Africains « recrutés» dans le cadre de la traite des Noirs pour fournir de la
main-d' œuvre aux planteurs de canne à sucre.
17Ces migrants qui changent la face de l'Europe
c. Les courants bilatéraux historiques
Depuis le XIX' siècle se développent des relations entre des pays n'ayant ni
frontière commune ni route maritime directe. II en résulte des couples
migratoires nés de liens historiques créés à l'époque de la colonisation et
pérennisés de jure ou de facto après la décolonisation. Cinq pays européens
sont particulièrement concernés par ce troisième type de flux bilatéral: le
Royaume-Uni, la France, la Belgique, les Pays-Bas et le Portugal.
{;e Royaume-Uni et le Commonwealth
A partir de 1931, le Royaume-Uni réunit les territoires qu'il domine, puis
ses anciennes colonies deve~1Ues indépendantes, dans le Commonwealth of
Nations. Cette association d'Etats, sans caractère contraignant, existe dans les
faits en raison de l'importance des courants migratoires. En 1948, le Royaume-
Uni adopte le British Nationality Act, qui confère la nationalité britannique aux
personnes originaires du Commonwealth, qu'elles soient nées ou non dans le
Royaume-Uni. Cette loi contribue à d'importantes migrations pour deux
raisons. D'une part, l'économie britannique cherche de la main-d'œuvre, et
d'autre part les conditions loca..les résultant des indépendances encouragent
certaines populations à émigrer. A partir des armées 1950, des ressortissants des
anciennes colonies convergent vers le Royaume-Uni avec leurs familles, quittant
le sous-continent indien, les Caraïbes, la Guyane, ou, en moins grand nombre,
d'autres pays d'Mrique (Kenya) ou d'Asie (Malaisie, Hong-Kong).
Puis Londres vote divers textes restrictifs. Mais les relations anciennes se
perpétuent. Selon les dernières données de 2000, l'Inde représente la première
nationalité non européenne au Royaume-Uni: 6 % des étrangers, soit 150000
personnes sur 2450 000 étrangers. Ensuite, des pays comme le Pakistan, Ie
Nigeria ou le Ghana comptent outre-Manche un nombre de ressortissants sans
commune mesure avec les chiffres de la partie continentale de l'Europe.
La France, du voisinage au grand large
La France constitue également avec ses anciennes colonies divers couples
historiques. Dès le XIX' siècle, l'immigration venant des colonies commence.
En 1905, des Kabyles sont recrutés par des entreprises provençales. On en
trouve également à Paris, où ils sont embauchés pour la construction du métro.
L'établissement du protectorat sur le Maroc en 1912 voit le début d'une
immigration marocaine en France. La guerre de 1914-1918 exerce ensuite ses
effets. Des millions d'hommes, les plus actifs, sont au front et le développement
du travail salarié féminin ne suffit pas aux besoins. Quelques centaines de
milliers de Maghrébins sont amenés en France: 150 000 sont incorporés dans
les forces armées et nombre d'entre eux périssent au front. 120000 sont
recrutés comme « travailleurs coloniaux» pour l'industrie et les autres activités
économiques, dont l'agriculture, qui manque de bras masculins. D'autres
Maghrébins, spontanément, sont attirés par le marché de l'emploi en
18Ces migrants qui changent la face de l'Europe
métropole. Même si la fin de la guerre est marquée par des retours en Mrique
du Nord, un courant migratoire est né, des informations circulene.
Avec la crise économique des années 1930 et la Seconde Guerre mondiale,
l'immigration des Maghrébins en France se tasse. Puis les «Trente glorieuses»
redonnent un nouvel élan à la dynamique migratoire entre l' Mrique du Nord
et la France. Cette migration, encouragée par les écarts de niveaux de vie, est en
outre facilitée, surtout dans le cas de l'Algérie, par son caractère totalement
libre: les Algériens sont en effet considérés comme Français jusqu'à
l'indépendance de 1962, et même dans une certaine mesure, après elle, avec le
double jus soli.
Le couple historique France-Algérie est le plus intense des couples
historiques auxquels participe la France, et il est en même temps un couple
maritime. Selon les chiffres du dernier recensement de 1999, les Algériens
forment la deuxième nationalité non européenne, juste derrière le Maroc, avec
14,6 % des étrangers, soit 478000 personnes. Mais, en ajoutant les Algériens
naturalisés, dont le nombre ne peut être établi exactement, notamment en raison
des naturalisations par attribution, ils devancent sans aucun doute le Ma~oc. La
pérennité de ce couple a bien été mise en évidence lors de la visite d'Etat du
président Jacques Chirac à Alger en mars 2003, avec les jeunes Algériens
manifestant autour de lui en scandant « des visas! des visas! ».
Outre le Royaume-Uni avec le Commonwealth et la France avec ses
anciennes colonies, les pays du Benelux s'inscrivent également dans des
binômes historiques.
Le Benelux
Surtout depuis le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la Belgique fait
appel aux pays du Sud, soit à des ressortissants de pays ayant été colonisés par
la France et susceptibles de s'insérer dans un pays partiellement francophone,
soit à d'anciennes dépendances de la Belgique, comme le Zaïre (ex-Congo-
Léopoldville). Même si les flux migratoires entre la Belgique et le Zaïre sont
bien inférieurs à ceux entre la France et l'Algérie, ils sont importants et
demeurent une constante des relations migratoires. Mais le principal couple
migratoire non européen auquel participe la Belgique concerne le Maroc. Dans
le début des années 2000, les Marocains sont 106 000, soit 12,4 % des étrangers
en Belgique, données qui seraient à majorer de l'apport clandestin.
Quant au voisin du nord de la Belgique, les Pays-Bas, ils entretiennent des
liens particuliers avec leurs anciennes colonies. D'où des flux migratoires
particulièrement intenses dans les décennies des indépendances (1950, 1960,
1970). De 1948 à 1962, les Pays-Bas accueillent environ 275000 personnes
rapatriées des anciennes Indes Orientales néerlandaises, c'est-à-dire des îles
situées à l'est de Java, qui sont rattachées à la République unitaire d'Indonésie
cinq ans après la proclamation par Ahmed Sukarno de la République
indonésienne. Depuis, le courant Indonésie-Pays-Bas est composé notamment
de Moluquois, chrétiens originaires de l'archipel des Moluques dont ils ont
1 Dumont, Gérard-François, «Le rôle de la France dans l'évolution démographique de
l'Algérie », Panoramiques.
19Ces migrants qui changent la face de l'Europe
souhaité l'indépendance, mais qui est intégré à l'Indonésie. D'autres
décolonisations expliquent quelques couples formés sur le continent américain
avec les Pays-Bas: Surinam (Guyane hollandaise depuis 1667 et indépendante
depuis 1975); Antilles hollandaises (Aruba, Bonaire, Curaçao, Sabu, Saint-
Eustache et le sud de Saint-Marin dont le nord reste français). Début 2000, ces
flux historiques se poursuivent.
L'Espagne et l'Amérique andine
Toujours parmi les pays de l'Union européenne, l'Espagne a constitué aussi
quelques couples historiques. Ce pays a en effet un besoin de main-d'œuvre
pour plusieurs raisons: le faible dynamisme de sa population active par suite
du fort abaissement de sa fécondité, un essor économique important en raison
de la libération des énergies économiques après l'enterrement de l'économie
corporatiste du régime franquiste, et un besoin particulier de main-d'œuvre
dans les services aux personnes.
Or, dans le même temps, des pays de langue hispanique ne parviennent pas à
réussir leur développement tandis que les transports aériens rapprochent, par
exemple, l'Espagne de l'Amérique andine. Il en résulte que la communauté de
langues génère une immigration andine croissante en Espagne, venue du Pérou,
de Colombie, ou d'Équateur notamment.
L'Allemagne et la Turquie
Un autre couple bilatéral historique tient aux relations suivies entre
l'Allemagne et la Turquie. L'Empire ottoman a été un lieu de destination
apprécié des archéologues, des hommes d'affaire et des conseillers du Reich.
La nouvelle Turquie le reste et les deux pays sont signataires de plusieurs
1eraccords concernant les flux migratoires dont l'intensité est remarquable. Au
janvier 2002, les résidents de nationalité turque sont chiffrés à 1 947000
personnes, soit 27 % des étrangers en Allemagne.
En Asie, les pays du Sud-Est, l'Insulinde et les îles du Pacifique forment
presque tous des couples migratoires historiques avec la Chine, comme
l'attestent leurs diasporas chinoises. Après la neutralisation de Shanghai par le
régime de Mao Zedong, Hong-Kong (qui forme alors un couple maritime avec
la Chine continentale) joue le rôle d'une soupape de sécurité, lieu de
destination d'une migration politico-économique ou lieu de transit pour une
migration plus lointaine.
Les grands courants migratoires contemporains s'inscrivent donc d'abord
dans la logique radiale de flux directs entre des pays formant des couples
contigus, maritimes ou historiques. Les autres mécanismes migratoires sont
complexes et multiples, avec des effets géographiques diversifiés. Ainsi, nombre
de projets ou de contraintes migratoires n'empruntant pas des routes directes
ou quasi-directes ne peuvent être considérés comme des courants radiaux. Il
s'agit alors de courants migratoires réticulaires.
20Ces migrants qui changent la face de l'Europe
2. Les courants migratoires réticulaires
Ces derniers peuvent être définis comme des courants migratoires
empruntant des cheminements géographiques variés, avec des effets sur les pays
de transie, et des pays réels de destination pouvant être différents de ceux
envisagés, car les trajets migratoires peuvent changer en fonction des évolutions
politiques et économiques. Afin d'approcher la connaissance géographique de
ces courants migratoires réticulaires, il convient d'examiner d'abord les
systèmes migratoires intracontinentaux, puis les systèmes intercontinentaux.
a. Les systèmes migratoires intracontinentaux
Chaque continent inscrit ses échanges migratoires selon des caractéristiques
spécifiques. L' Mrique est d'abord marquée par l'importance des exodes et par
le souci des populations d'améliorer leurs ressources. Il convient néanmoins de
ne pas omettre les traditions migratoires résultant d'échanges interethniques. La
partie nord des Amériques reste toujours un aimant américain. Les logiques
migratoires du plus vaste et du plus peuplé des continents du monde
- l'Asie - sont beaucoup plus diverses, tandis que l'Europe de l'Ouest est
attractive pour l'Europe de l'Est. Enfin, les migrations dans le Pacifique Sud
s'expliquent très largement par la démographie politique de cette région.
Exodes et aspirations économiques en Afrique
En Mrique, le système migratoire relève essentiellement de deux natures,
l'ul1e économique, l'autre politique.
A la suite des différentes étapes de la décolonisation, les pays d' Mrique ont
enregistré des évolutions économiques fort différentes expliquant le besoin de
main-d'œuvre dans certaines régions ou au contraire des mécanismes de
répulsion dans d'autres. Deux types de pays deviennent attractifs: d'abord
ceux qui peuvent profiter d'une rente économique grâce à une stabilité
politique habilement gérée ou contrainte. Parmi ceux-ci, la Libye forte de sa
rente pétrolière, appelle de la main-d' œuvre égyptienne, tunisienne,
algérienne... La Côte d'Ivoire, premier exportateur mondial de cacao, comptant
également d'importantes productions de café et de bois, devient un phare
économique attirant des millions d'étrangers et notamment des Burkinabés.
Parallèlement la stabilité politique, durant tout le règne d'Houphouët-Boigny, a
encouragé les investissements étrangers, l'essor de petites et moyennes
entreprises, et le décollage d'une industrie touristique, tandis que quelques
gisements pétroliers dans le bassin de l'off-shore procurent aussi des devises.
Après l'instabilité politique qui enraye ces belles réussites, la Côte d'Ivoire
demeure néanmoins un bassin migratoire comprenant de nombreux
immigrants issus de divers pays de l' Mrique occidentale.
Suivant une logique assez semblable, avec le cacao, l'or, le bois, le café et
une capacité politique à attirer des investissements étrangers, le Ghana est
également un pays d'immigration tout en connaissant une émigration Sud-
Nord. En Mrique orientale, deux autres pays exercent des attractions
migratoires en raison d'un développement relatif meilleur: la Tanzanie et le
I LaWou, Medhi, « Le Maroc et les migrations subsahariennes », Population et Avenir, n0659.
21Ces migrants qui changent la face de l'Europe
Kenya produisent notamment du thé, du café, des produits horticoles et
déploient une industrie du tourisme.
Avec des richesses pétrolières off-shore fort importantes, auxquelles s'ajoute
un potentiel forestier considérable (okoumé, ozigo), le Gabon se trouve dans
une situation semblable à celle de la Libye, avec un régime politique fort sur un
territoire très vaste comptant un très faible peuplement. Ce pays accueille en
conséquence de la main-d'œuvre qu'une économie de rente permet facilement
de rémunérer.
Après 1973, la rente pétrolière du Nigeria s'est accrue de façon
considérable, représentant la majorité des ressources budgétaires et presque la
totalité des exportations. Le boom pétrolier permet alors de rémunérer de la
main-d'œuvre étrangère pour des tâches les plus diverses. Mais la gestion du
pays ne s'en est guère améliorée pour autant et, lors des contre-chocs pétroliers,
le gouvernement a décidé à plusieurs reprises de chasser les immigrés étrangers.
Bien que la rente nigériane puisse, d'une part, s'améliorer avec les nouvelles
découvertes off-shore et les immenses gisements de gaz naturel du pays, et bien
que le pays bénéficie de cacao, de caoutchouc ou de coton, sans oublier des
réserves de charbon, d'or, de talc, de kaolin ou de sel gemme, le système
politique ne favorise pas suffisamment le développement. Le Nigeria est donc à
la fois un pays qui reçoit des migrants de pays africains et qui connaît une
migration vers le Nord.
Un autre pays africain, le Sénégal, se caractérise par une semblable
ambivalence de ses flux migratoires. Malgré les troubles de la Casamance, une
situation politique relativement stable, ayant même connu une alternative
démocratique, favorise la production d'arachide, de produits de la pêche ou des
phosphates, tandis que les revenus touristiques sont en hausse. En outre, le
Sénégal reste à l'écart des souffrances et du poids que représente dans de
nombreux pays d'Afrique subsaharienne la pandémie du sida. Il est donc un
pays attirant pour des pays moins bien lotis (Mali, Mauritanie), connaissant une
gestion politique longtemps désastreuse (Guinée), ou pour des réfugiés des
diverses guerres civiles proches (Guinée-Bissau, Sierra Leone, Liberia).
Enfin demeurent les deux seuls pays d' Mrique, l'Afrique du Sud et le
Botswana, ayant fondé leur développement sur une véritable industrialisation et
Mrique du Sud,non seulement sur des produits de rente. Il est vrai que l'
comme la majeure partie de l'Mrique, dispose d'un potentiel considérable,
avec ses gisements aurifères et miniers et ses productions agricoles (sucre
comme principal produit d'exportation), mais elle a su développer une
industrie des produits manufacturés qui explique son premier rang pour le
produit national brut par habitant en Mrique continentale (si l'on exclut la
Mrique du Sud est uneLibye qui regorge de pétrole). En conséquence, l'
économie attirante pour la plupart des pays de l' Mrique subsaharienne, tant
pour ceux qui patinent dans le développement que pour ceux traversés de
conflits civils. Car effectivement, l'autre cause fondamentale des migrations
Sud-Sud provient des guerres et luttes armées qui génèrent périodiquement des
flots de réfugiés. Ces derniers constituent, avec les personnes déplacées, la
majorité des populations africaines en mouvement, soit, selon les estimations du
Haut Comité pour les Réfugiés, environ 7 millions en 2002. Les différentes
22Ces migrants qui changent la face de l'Europe
régions de l' Mrique subsaharienne sont concernés. D'abord la corne de
Mrique avec les luttes concernant l'Ethiopie et la Somalie. Ainsi Djiboutil'
compte environ 300 000 réfugiés sur une population totale de 700 000
habitants. Puis la région des Grands Lacs, depuis les années 1990, est au cœur
des mouvements de réfugiés avec les conflits du Rwanda, du Burundi et du
Congo RDC, la Tanzanie étant particulièrement concernée par les flux et reflux
de réfugiés.
En Mrique occidentale, les conflits du Sierra Leone, du Liberia et de
Guinée-Bissau sont à l'origine de déplacements de plusieurs centaines de
milliers de personnes. Enfin, en Mrique australe, des mouvements de réfugiés
sont nés des conflits des sous-continents limitrophes: Mrique centrale (Angola,
Congo) et Mrique orientale (Mozambique, Zimbabwe). Au total, l'immigration
politique interafricaine représente des flux de personnes plus importants que
l'immigration économique.
Les migrations interaméricaines suivent des directions moins diverses que les
migrations interafricaines, car elles restent en effet dominées par le phare
américain.
Toujours le rêve américain
Depuis les années 1980, le bassin migratoire nord-américain change
profondément en raison de la provenance du flux, l'immigration
intracontinentale prenant le pas sur l'immigration intercontinentale en
provenance d'Europe. Officiellement, I'immigration latino-~méricaine
représente, au recensement de 2000, 12,5 % de la population des Etats-Unis.
L'estimation faite en mars 2002 indique 37,4 millions d'habitants d'origine
hispanique, dont 70 % de Mexicains (25 millions), 14,3 % d'Amérique centrale
et du Sud (5,35 millions), 8,6 % de Porto Rico (3,2 millions), 3,7 % de Cuba
(1,38 million) et 6,5 % d'autres.
Le rêve américain est conforté en Amérique latine par certaines situations
politiques. Le régime institué en 1973 au Chili pour écarter les marxistes
déclenche une émigration d'environ 50000 personnes. Lors des régimes
autoritaires qu'ont connus le Paraguay, l'Uruguay ou l'Argentine,
l'émigration est sans doute beaucoup plus importante, sans qu'il soit possible
d'en fixer précisément le chiffre.
De même, l'émigration guatémaltèque vers le Mexique, le Belize, le
Honduras ou l'Amérique du Nord s'explique largement par la mauvaise
gestion des juntes militaires au pouvoir jusqu'en 1986. Au Nicaragua, la
situation politique s'est traduite certaines années par le départ de réfugiés
politiques soit vers le pays voisin du nord, le Honduras, soit vers le pays voisin
de sud, Costa Rica.
Quant aux échanges États-Unis-Canada, ils s'exercent au profit des États-
Unis.
Même s'il ne faut pas négliger la ,variété des flux migratoires
interaméricains, ils restent polarisés par les Etats-Unis, sorte de cœur de la
migration.
Les migrations interasiatiques sont beaucoup plus complexes que celles
concernant l'Amérique.
23Ces migrants qui changent la face de l'Europe
Diversités asiatiques
Les migrations interasiatiques rappellent deux des logiques à l'œuvre en
Mrique. D'une part, des exodes liés à des troubles ou des guerres civiles,
d'autre part des attirances économiques. Les premiers sont faciles à préciser
géographiquement et à dater, même s'ils sont plus difficiles à évaluer.
En Asie de l'Ouest, les migrations politiques dépendent essentiellement de
l'évolution dans le Moyen-Orient et dans le Golfe. Elles concernent tout
particulièrement les Palestiniens déplacés ou se déplaçant selon l'évolution des
conflits. De même, la guerre du Golfe (1990-1991) voit l'Arabie Saoudite
expulser des centaines de milliers de Yéménites dont le pays s'est rangé du côté
de l'Irak.
Les migrations économiques en Asie mettent en évidence deux autres
systèmes migratoires aux traits fort différents. Le premier s'applique à des pays
dispersés géographiquement mais connaissant une certaine homogénéité
économique: ce sont les nouveaux pays développés (Japon, Corée du Sud,
Taiwan, Singapour, mais aussi Malaisie et Thaïlande) dont la réussite
économique se traduit par un besoin de main-d'œuvre et donc des
recrutements dans la région asiatique. Par exemple, Singapour recrute dans tous
les pays de l'ASEAN.
Quant à la Corée du Sud, elle reçoit plutôt des Vietnamiens et des
Indonésiens dans le cadre d'une migration du travail licite, et des Philippins et
des Chinois dans un cadre clandestin.
L'autre système de migration économique interasiatique tient aux moyens
dont disposent les pays bénéficiant d'hydrocarbures. Afin de réaliser leurs
infrastructures ou de satisfaire les services de proximité, les pays du Moyen-
Orient font largement appel aux pays d'Asie disposant d'une main-d'œuvre
abondante comme le Pakistan, l'Inde, le Bangladesh, les Philippines et, dans
une moindre proportion, l'Indonésie.
Rapatriements et vagues blanches en Europe
Par rapport à l'Asie, la situation en est à la fois plus complexe et
plus simple. Plus complexe, parce que l'Europe est sans doute le continent où
se manifestent le plus de migrations entrepreneuriales. Celles-ci résultent de
l'importance déclinante des frontières économiques dans la concurrence entre
les entreprises. Elles recouvrent des formes de plus en plus variées en fonction
de l'évolution des marchés et des stratégies de plus en plus diverses des
entreprises dans leur souci d'efficience de la production et de conquête des
consommateurs.
Plus simple parce qu'une partie des migrations intraeuropéennes peut se
résumer à un système Est-Ouest. Depuis l'implosion des régimes marxistes en
1989 et l'ouverture de leurs frontières aux échanges migratoires, se constate un
double mouvement migratoire de même sens Est-Ouest. Le premier concerne
essentiellement ce que l'on peut appeler des rapatriements, caractérisés par le
départ des populations allemandes de Pologne, de Bohême-Moravie, voire de
24Ces migrants qui changent la face de l'Europe
Russie ou d'Ukraine ou des Liinder d'Allemagne de l'Est vers l'Allemagne de
l'Ouest.
Le second résulte du différentiel économique entre l'Est et l'Ouest qui
suscite un mouvement migratoire d'une intensité nettement inférieure à celle
que certaines signatures très médiatiques escomptaient en parlant
« d'immigration massive », car, lorsque cela est possible, le souci de vivre et de
travailler au pays est le plus fort.
En définitive, la migration européenne Est-Ouest encadrée par des accords
bilatéraux entre les pays de l'Europe de l'Est et certains pays de l'Europe de
l'Ouest (Allemagne, Belgique, France ou Suisse) des années 1990 est
relativement limitée.
L'Europe centrale et orientale connaît également depuis les années 1990
deux autres modes migratoires. Le premier concerne les migrations
interrégionales qui résultent essentiellement de l'existence de minorités
ethniques réparties dans plusieurs pays, comme les 2 millions de personnes
d'origine hongroise résidant en Roumanie. Cette migration ethnique explique
l'exception bulgare avec le départ pour le Sud, en 1989, d'environ 200000
Bulgares.
Le second mode migratoire de l'Europe centrale et orientale fait de ces pays
des espaces de transit pour des populations qui aspirent à aller en Europe de
l'Ouest plus souvent de façon illicite que licite. La Pologne et la République
tchèque semblent tout particulièrement être utilisées comme passage vers
l'Ouest de populations venues des pays de l'ex-URSS, des Roumains ou des
Tziganes venant de Hongrie, de Bulgarie ou de Slovaquie.
La fin des régimes marxi,stes fait d'un autre pays - l'Albanie - une zone
d'émigration et de transit. Emigration d'Albanais partant principalement pour
l'Italie chercher de meilleures ressources. Transit de populations pour
lesquelles l'Albanie ouvre la voie de l'Adriatique, qui mène vers l'Italie, seuil
1.des « nouvelles portes de l'Europe»
L'Europe connaît donc une recomposition considérable de ses flux
intracontinentaux. D'une part, le niveau de développement économique atteint
par les pays de l'Europe du Sud, comme l'Italie, l'Espagne et le Portugal, ne
crée plus guère de pressions à l'émigration. D'autre part, la situation
géopolitique nouvelle née de la fin des régimes marxistes-léninistes a donné
aux frontières une certaine perméabilité favorable à une migration économique
Est-Ouest, alors que, de la Seconde Guerre mondiale à 1989, la migration Est-
Ouest était exclusivement politique et à sens unique.
De l'autre côté du globe par rapport à l'Europe, le continent le moins
peuplé, l'Océanie, connaît également des processus migratoires, même si les
effectifs concernés sont limités, compte tenu de la faible ressource humaine.
Migration linguistique et administrative dans le Pacifique Sud
Si cette région, comme les autres, connaît une complexification croissante
des schémas migratoires, elle reste néanmoins fidèle à des logiques principales:
logique géographique, logique économique, logique linguistique et logique
I Le Monde, 30 juin 1995, p. 11.
25Ces migrants qui changent la face de l'Europe
administrative. La migration mérite attention car elle tend à devenir un facteur
plus important que la fécondité pour l'évolution des populations1, surtout en
Polynésie et en Micronésie, car les relations internationales restent faibles en
Mélanésie.
La logique géographique est assez générale. Elle permet de constater un
effet d'éloignement provoqué par une île plus petite que celle qui dégage un
facteur d'attirance. Par exemple, l'émigration du Vanuatu se dirige notamment
vers la Nouvelle-Calédonie ou l'Australie.
La logique économique est incontestable, même si elle peut s'inscrire
parfois dans le processus de la transition migratoire. L'économie dans l'île
d'origine est évidemment limitée dans son champ sectoriel, avec une place
souvent très réduite pour le secteur secondaire et une faible diversité des
emplois offerts. Le niveau de vie possible est également limité. Les jeunes
adultes s'éloignent donc de leur île natale dans l'espoir de trouver d'autres
types d'emploi et des rémunérations meilleures dans les îles connaissant un
niveau économique plus élevé.
La troisième logique migratoire est linguistique, la langue contribuant au
cheminement des réseaux de migration. La double émigration du Vanuatu vers
l'Australie et la Nouvelle-Calédonie citée ci-dessus rappelle que ce pays
désormais indépendant était un condominium franco-britannique. Les
francophones ont tendance à migrer vers des territoires où l'on parle français,
comme les populations de Wallis-et-Futuna et de la Polynésie française vers la
Nouvelle-Calédonie. Les anglophones ont tendance à migrer vers des territoires
où l'on parle anglais, comme des îles Cook ou Tonga (Polynésie) vers
l'Australie. Mais cette logique linguistique se d9uble d'une logique
administrative. Les îles Hawai, faisant partie des Etats-Unis, attirent des
ressortissants des territoires américains de Micronésie (Palau, Mariannes du
Nord, Marshall ou Guam) et des Samoa américaines de Polynésie. Se dirigent
vers la Nouvelle-Zélande des Polynésiens de ses anciennes colonies (Niue et
Tokelau), mais aussi des Fidji qui relevaient de la Grande-Bretagne.
Sur tous les continents, la conjoncture économique, les situations et
changements géopolitiques, l'évolution des politiques migratoires contribuent à
rythmer les flux de migration et à faire évoluer les systèmes migratoires. Mais
elles n'arrêtent jamais les déplacements continuels des hommes, facilités à
présent par les transports modernes et par le développement des réseaux formés
par les anciens immigrants. C'est pourquoi la migration est aussi
intercontinentale.
b. Les systèmes migratoires intercontinentaux
Dans un monde où le transport intercontinental se fait à une vitesse accrue,
les différents facteurs migratoires contemporains conduisent, pour chaque
continent, à souligner certaines spécificités dans les mouvements mondiaux de
Mrique, la destination principale est l'Europe, toutpopulation. Pour l'
particulièrement l'Europe de l'Ouest, qui forme en quelque sorte pour les
1 Rallu, Jean-Louis, «Tendances récentes des migrations dans le Pacifique Sud », Espace,
populations, sociétés, 1994.
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